Mémoires d’outre-tombe (page 32)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

« Fr. de Fénelon.

C’était là le vrai nouvel Homère, seul digne de chanter la Grèce et d’en raconter la beauté au nouveau Chrysostome.

Je n’ai devant les yeux, des sites de la Syrie, de l’Égypte et de la terre punique, que les endroits en rapport avec ma nature solitaire ; ils me plaisaient indépendamment de l’antiquité, de l’art et de l’histoire. Les Pyramides me frappaient moins par leur grandeur que par le désert contre lequel elles étaient appliquées ; la colonne de Dioclétien arrêtait moins mes regards que les festons de la mer le long des sables de la Libye. À l’embouchure pélusiaque du Nil, je n’aurais pas désiré un monument pour me rappeler cette scène peinte par Plutarque :

« L’affranchi chercha au long de la grève où il trouva quelque demourant du vieil bateau de pêcheur, suffisant pour brusler un pauvre corps nu et encore non tout entier. Ainsi, comme il les amassoit et assembloit, il survint un Romain, homme d’âge qui, en ses jeunes ans, avoit été à la guerre sous Pompée. Ah ! lui dit le Romain, tu n’auras pas tout seul cet honneur et te prie, veuille-moi recevoir pour compagnon en une si sainte et si dévote rencontre, afin que je n’aie point occasion de me plaindre en tout, ayant, en récompense de plusieurs maux que j’ai endurés, rencontré au moins cette bonne aventure de pouvoir toucher avec mes mains et aider à ensevelir le plus grand capitaine des Romains. »

Le rival de César n’a plus de tombeau près de la Libye, et une jeune esclave libyenne a reçu de la main d’une Pompée une sépulture non loin de cette Rome, d’où le grand Pompée était banni. À ces jeux de la fortune, on conçoit comment les chrétiens s’allaient cacher dans la Thébaïde :

« Née en Libye, ensevelie à la fleur de mes ans sous la poussière ausonienne, je repose près de Rome le long de ce rivage sablonneux. L’illustre Pompée, qui m’avait élevée avec une tendresse de mère, a pleuré ma mort et m’a déposée dans un tombeau qui m’égale, moi pauvre esclave, aux Romains libres. Les feux de mon bûcher ont prévenu ceux de l’hymen. Le flambeau de Proserpine a trompé nos espérances. » (Anthologie.)

Les vents ont dispersé les personnages de l’Europe, de l’Asie, de l’Afrique, au milieu desquels j’ai paru, et dont je viens de vous parler : l’un est tombé de l’Acropolis d’Athènes, l’autre du rivage de Chio ; celui-ci s’est précipité de la montagne de Sion, celui-là ne sortira plus des flots du Nil ou des citernes de Carthage. Les lieux aussi ont changé : de même qu’en Amérique s’élèvent des villes où j’ai vu des forêts, de même un empire se forme dans ces arènes de l’Égypte, où mes regards n’avaient rencontré que des horizons nus et ronds comme la bosse d’un bouclier, disent les poésies arabes, et des loups si maigres que leurs mâchoires sont comme un bâton fendu. La Grèce a repris cette liberté que je lui souhaitais en la traversant sous la garde d’un janissaire. Mais jouit-elle de sa liberté nationale ou n’a-t-elle fait que changer de joug ?

Je suis en quelque façon le dernier visiteur de l’empire turc dans ses vieilles mœurs. Les révolutions, qui partout ont immédiatement précédé ou suivi mes pas, se sont étendues sur la Grèce, la Syrie, l’Égypte. Un nouvel Orient va-t-il se former ? qu’en sortira-t-il ? Recevrons-nous le châtiment mérité d’avoir appris l’art moderne des armes à des peuples dont l’état social est fondé sur l’esclavage et la polygamie ? Avons-nous porté la civilisation au dehors, ou avons-nous amené la barbarie dans l’intérieur de la chrétienté ? Que résultera-t-il des nouveaux intérêts, des nouvelles relations politiques, de la création des puissances qui pourront surgir dans le Levant ? Personne ne saurait le dire. Je ne me laisse pas éblouir par des bateaux à vapeur et des chemins de fer ; par la vente du produit des manufactures et par la fortune de quelques soldats français, anglais, allemands, italiens, enrôlés au service d’un pacha : tout cela n’est pas de la civilisation. On verra peut-être revenir, au moyen des troupes disciplinées des Ibrahim futurs, les périls qui ont menacé l’Europe à l’époque de Charles-Martel, et dont plus tard nous a sauvés la généreuse Pologne. Je plains les voyageurs qui me suivront : le harem ne leur cachera plus ses secrets ; ils n’auront point vu le vieux soleil de l’Orient et le turban de Mahomet. Le petit Bédouin me criait en français, lorsque je passais dans les montagnes de la Judée : « En avant, marche ! » L’ordre était donné, et l’Orient a marché.

Le camarade d’Ulysse, Julien, qu’est-il devenu ? Il m’avait demandé, en me remettant son manuscrit, d’être concierge dans ma maison, rue d’Enfer : cette place était occupée par un vieux portier et sa famille que je ne pouvais renvoyer. La colère du ciel ayant rendu Julien volontaire et ivrogne, je le supportai longtemps ; enfin, nous fûmes obligés de nous séparer. Je lui donnai une petite somme et lui fis une petite pension sur ma cassette, un peu légère, mais toujours copieusement remplie d’excellents billets hypothéqués sur mes châteaux en Espagne. Je fis entrer Julien, selon son désir, à l’hospice des Vieillards : il y acheva le grand et dernier voyage. J’irai bientôt occuper son lit vide, comme je dormis au camp d’Etnir-Capi sur la natte d’où l’on venait d’enlever un musulman pestiféré. Ma vocation est définitivement pour l’hôpital où gît la vieille société. Elle fait semblant de vivre et n’en est pas moins à l’agonie. Quand elle sera expirée, elle se décomposera afin de se reproduire sous des formes nouvelles, mais il faut d’abord qu’elle succombe ; la première nécessité pour les peuples, comme pour les hommes, est de mourir : « La glace se forme au souffle de Dieu, » dit Job.

DEUXIÈME PARTIE

CARRIÈRE LITTÉRAIRE

1800-1814

LIVRE PREMIER

Séjour à Dieppe. — Deux sociétés. — Où en sont mes Mémoires. — Année 1800. — Vue de la France. — J’arrive à Paris. — Changement de la société. — Année de ma vie 1801. — Le Mercure. — Atala. — Année de ma vie 1801. — Mme de Beaumont, sa société. — Année de ma vie 1801. — Été à Savigny. — Année de ma vie 1802. — Talma. — Années de ma vie 1802 et 1803. — Génie du christianisme. — Chute annoncée. — Cause du succès final. — Génie du christianisme ; suite. — Défauts de l’ouvrage.

Vous savez que j’ai maintes fois changé de lieu en écrivant ces Mémoires ; que j’ai souvent peint ces lieux, parlé des sentiments qu’ils m’inspiraient et retracé mes souvenirs, mêlant ainsi l’histoire de mes pensées et de mes foyers errants à l’histoire de ma vie.

Vous voyez où j’habite maintenant. En me promenant ce matin sur les falaises, derrière le château de Dieppe, j’ai aperçu la poterne qui communique à ces falaises au moyen d’un pont jeté sur un fossé : madame de Longueville avait échappé par là à la reine Anne d’Autriche ; embarquée furtivement au Havre, mise à terre à Rotterdam, elle se rendit à Stenay, auprès du maréchal de Turenne. Les lauriers du grand capitaine n’étaient plus innocents, et la moqueuse exilée ne traitait pas trop bien le coupable.

Madame de Longueville, qui relevait de l’hôtel de Rambouillet, du trône de Versailles et de la municipalité de Paris, se prit de passion pour l’auteur des Maximes, et lui fut fidèle autant qu’elle le pouvait. Celui-ci vit moins de ses pensées que de l’amitié de madame de La Fayette et de madame de Sévigné, des vers de La Fontaine et de l’amour de madame de Longueville : voilà ce que c’est que les attachements illustres.

La princesse de Condé, près d’expirer, dit à madame de Brienne : « Ma chère amie, mandez à cette pauvre misérable qui est à Stenay l’état où vous me voyez, et qu’elle apprenne à mourir. » Belles paroles ; mais la princesse oubliait qu’elle-même avait été aimée de Henri IV, qu’emmenée à Bruxelles par son mari, elle avait voulu rejoindre le Béarnais, s’échapper la nuit par une fenêtre, et faire ensuite trente ou quarante lieues à cheval ; elle était alors une pauvre misérable de dix-sept ans.

Descendu de la falaise, je me suis trouvé sur le grand chemin de Paris ; il monte rapidement au sortir de Dieppe. À droite, sur la ligne ascendante d’une berge, s’élève le mur d’un cimetière ; le long de ce mur est établi un rouet de corderie. Deux cordiers, marchant parallèlement à reculons et se balançant d’une jambe sur l’autre, chantaient ensemble à demi-voix. J’ai prêté l’oreille ; ils en étaient à ce couplet du Vieux caporal, beau mensonge poétique, qui nous a conduits où nous sommes :

Qui là-bas sanglote et regarde ?

Eh ! c’est la veuve du tambour, etc., etc.

Ces hommes prononçaient le refrain : Conscrits au pas ; ne pleurez pas… Marchez au pas, au pas, d’un ton si mâle et si pathétique que les larmes me sont venues aux yeux. En marquant eux-mêmes le pas et en dévidant leur chanvre, ils avaient l’air de filer le dernier moment du vieux caporal : je ne saurais dire ce qu’il y avait dans cette gloire particulière à Béranger, solitairement révélée par deux matelots qui chantaient à la vue de la mer la mort d’un soldat.

La falaise m’a rappelé une grandeur monarchique, le chemin une célébrité plébéienne : j’ai comparé en pensée les hommes aux deux extrémités de la société, je me suis demandé à laquelle de ces époques j’aurais préféré appartenir. Quand le présent aura disparu comme le passé, laquelle de ces deux renommées attirera le plus les regards de la postérité ?

Et néanmoins, si les faits étaient tout, si la valeur des noms ne contre-pesait dans l’histoire la valeur des événements, quelle différence entre mon temps et le temps qui s’écoula depuis la mort de Henri IV jusqu’à celle de Mazarin ! Qu’est-ce que les troubles de 1648 comparés à cette Révolution, laquelle a dévoré l’ancien monde, dont elle mourra peut-être, en ne laissant après elle ni vieille, ni nouvelle société ? N’avais-je pas à peindre dans mes Mémoires des tableaux d’une importance incomparablement au-dessus des scènes racontées par le duc de La Rochefoucauld ? À Dieppe même, qu’est-ce que la nonchalante et voluptueuse idole de Paris séduit et rebelle, auprès de madame la duchesse de Berry ? Les coups de canon qui annonçaient à la mer la présence de la veuve royale n’éclatent plus ; la flatterie de poudre et de fumée n’a laissé sur le rivage que le gémissement des flots.

Les deux filles de Bourbon, Anne-Geneviève et Marie-Caroline se sont retirées ; les deux matelots de la chanson du poète plébéien s’abîmeront ; Dieppe est vide de moi-même : c’était un autre moi, un moi de mes premiers jours finis, qui jadis habita ces lieux, et ce moi a succombé, car nos jours meurent avant nous. Ici vous m’avez vu, sous-lieutenant au régiment de Navarre, exercer des recrues sur les galets ; vous m’y avez revu exilé sous Bonaparte ; vous m’y rencontrerez de nouveau lorsque les journées de Juillet m’y surprendront. M’y voici encore ; j’y reprends la plume pour continuer mes confessions.

Afin de nous reconnaître, il est utile de jeter un coup d’œil sur l’état de mes Mémoires.

Il m’est arrivé ce qui arrive à tout entrepreneur qui travaille sur une grande échelle : j’ai, en premier lieu, élevé les pavillons des extrémités, puis, déplaçant et replaçant çà et là mes échafauds, j’ai monté la pierre et le ciment des constructions intermédiaires ; on employait plusieurs siècles à l’achèvement des cathédrales gothiques. Si le ciel m’accorde de vivre, le monument sera fini par mes diverses années ; l’architecte, toujours le même, aura seulement changé d’âge. Du reste, c’est un supplice de conserver intact son être intellectuel, emprisonné dans une enveloppe matérielle usée. Saint Augustin, sentant son argile tomber, disait à Dieu : « Servez de tabernacle à mon âme. » et il disait aux hommes : « Quand vous m’aurez connu dans ce livre, priez pour moi. »

Il faut compter trente-six ans entre les choses qui commencent mes Mémoires et celles qui m’occupent. Comment renouer avec quelque ardeur la narration d’un sujet rempli jadis pour moi de passion et de feu, quand ce ne sont plus des vivants avec qui je vais m’entretenir, quand il s’agit de réveiller des effigies glacées au fond de l’Éternité, de descendre dans un caveau funèbre pour y jouer à la vie ? Ne suis-je pas moi-même quasi mort ? Mes opinions ne sont-elles pas changées ? Vois-je les objets du même point de vue ? Ces événements personnels dont j’étais si troublé, les événements généraux et prodigieux qui les ont accompagnés ou suivis, n’en ont-ils pas diminué l’importance aux yeux du monde, ainsi qu’à mes propres yeux ? Quiconque prolonge sa carrière sent se refroidir ses heures ; il ne retrouve plus le lendemain l’intérêt qu’il portait à la veille. Lorsque je fouille dans mes pensées, il y a des noms et jusqu’à des personnages qui échappent à ma mémoire, et cependant ils avaient peut-être fait palpiter mon cœur : vanité de l’homme oubliant et oublié ! Il ne suffit pas de dire aux songes, aux amours : « Renaissez ! » pour qu’ils renaissent ; on ne se peut ouvrir la région des ombres qu’avec le rameau d’or, et il faut une jeune main pour le cueillir.

Aucuns venants des Lares patries. (Rabelais.)

Depuis huit ans enfermé dans la Grande-Bretagne, je n’avais vu que le monde anglais, si différent, surtout alors, du reste du monde européen. À mesure que le packet-boat de Douvres approchait de Calais, au printemps de 1800, mes regards me devançaient au rivage. J’étais frappé de l’air pauvre du pays : à peine quelques mâts se montraient dans le port ; une population en carmagnole et en bonnet de coton s’avançait au-devant de nous le long de la jetée : les vainqueurs du continent me furent annoncés par un bruit de sabots. Quand nous accostâmes le môle, les gendarmes et les douaniers sautèrent sur le pont, visitèrent nos bagages et nos passeports : en France, un homme est toujours suspect, et la première chose que l’on aperçoit dans nos affaires, comme dans nos plaisirs, est un chapeau à trois cornes ou une baïonnette.

Madame Lindsay nous attendait à l’auberge : le lendemain nous partîmes avec elle pour Paris, madame d’Aguesseau, une jeune personne sa parente, et moi. Sur la route, on n’apercevait presque point d’hommes ; des femmes noircies et hâlées, les pieds nus, la tête découverte ou entourée d’un mouchoir, labouraient les champs : on les eût prises pour des esclaves. J’aurais dû plutôt être frappé de l’indépendance et de la virilité de cette terre où les femmes maniaient le hoyau, tandis que les hommes maniaient le mousquet. On eût dit que le feu avait passé dans les villages ; ils étaient misérables et à moitié démolis : partout de la boue ou de la poussière, du fumier et des décombres.

À droite et à gauche du chemin, se montraient des châteaux abattus ; de leurs futaies rasées, il ne restait que quelques troncs équarris, sur lesquels jouaient des enfants. On voyait des murs d’enclos ébréchés, des églises abandonnées, dont les morts avaient été chassés, des clochers sans cloches, des cimetières sans croix, des saints sans tête et lapidés dans leurs niches. Sur les murailles étaient barbouillées ces inscriptions républicaines déjà vieillies : Liberté, Égalité, Fraternité, ou la Mort. Quelquefois on avait essayé d’effacer le mot Mort, mais les lettres noires ou rouges reparaissaient sous une couche de chaux. Cette nation, qui semblait au moment de se dissoudre, recommençait un monde, comme ces peuples sortant de la nuit de la barbarie et de la destruction du moyen âge.

En approchant de la capitale, entre Écouen et Paris, les ormeaux n’avaient point été abattus ; je fus frappé de ces belles avenues itinéraires, inconnues au sol anglais. La France m’était aussi nouvelle que me l’avaient été autrefois les forêts de l’Amérique. Saint-Denis était découvert, les fenêtres en étaient brisées ; la pluie pénétrait dans ses nefs verdies, et il n’avait plus de tombeaux : j’y ai vu, depuis, les os de Louis XVI, les Cosaques, le cercueil du duc de Berry et le catafalque de Louis XVIII.

Auguste de Lamoignon vint au-devant de madame Lindsay : son élégant équipage contrastait avec les lourdes charrettes, les diligences sales, délabrées, traînées par des haridelles attelées de cordes, que j’avais rencontrées depuis Calais. Madame Lindsay demeurait aux Ternes. On me mit à terre sur le chemin de la Révolte, et je gagnai, à travers champs, la maison de mon hôtesse. Je demeurai vingt-quatre heures chez elle ; j’y rencontrai un grand et gros monsieur Lasalle qui lui servait à arranger des affaires d’émigrés. Elle fit prévenir M. de Fontanes de mon arrivée ; au bout de quarante-huit heures, il me vint chercher au fond d’une petite chambre que madame Lindsay m’avait louée dans une auberge, presque à sa porte.

C’était un dimanche : vers trois heures de l’après-midi, nous entrâmes à pied dans Paris par la barrière de l’Étoile. Nous n’avons pas une idée aujourd’hui de l’impression que les excès de la Révolution avaient faite sur les esprits en Europe, et principalement parmi les hommes absents de la France pendant la Terreur ; il me semblait, à la lettre, que j’allais descendre aux enfers. J’avais été témoin, il est vrai, des commencements de la Révolution ; mais les grands crimes n’étaient pas alors accomplis, et j’étais resté sous le joug des faits subséquents, tels qu’on les racontait au milieu de la société paisible et régulière de l’Angleterre.

M’avançant sous mon faux nom, et persuadé que je compromettais mon ami Fontanes, j’ouïs, à mon grand étonnement, en entrant dans les Champs-Élysées, des sons de violon, de cor, de clarinette et de tambour. J’aperçus des bastringues où dansaient des hommes et des femmes ; plus loin, le palais des Tuileries m’apparut dans l’enfoncement de ses deux grands massifs de marronniers. Quant à la place Louis XV, elle était nue ; elle avait le délabrement, l’air mélancolique et abandonné d’un vieil amphithéâtre ; on y passait vite ; j’étais tout surpris de ne pas entendre des plaintes ; je craignais de mettre le pied dans un sang dont il ne restait aucune trace ; mes yeux ne se pouvaient détacher de l’endroit du ciel où s’était élevé l’instrument de mort ; je croyais voir en chemise, liés auprès de la machine sanglante, mon frère et ma belle-sœur : là était tombée la tête de Louis XVI. Malgré les joies de la rue, les tours des églises étaient muettes ; il me semblait être rentré le jour de l’immense douleur, le jour du vendredi saint.

M. de Fontanes demeurait dans la rue Saint-Honoré, aux environs de Saint-Roch. Il me mena chez lui, me présenta à sa femme, et me conduisit ensuite chez son ami, M. Joubert, où je trouvai un abri provisoire : je fus reçu comme un voyageur dont on avait entendu parler.

Le lendemain, j’allai à la police, sous le nom de La Sagne, déposer mon passe-port étranger et recevoir en échange, pour rester à Paris, une permission qui fut renouvelée de mois en mois. Au bout de quelques jours, je louai un entre-sol rue de Lille, du côté de la rue des Saints-Pères.

J’avais apporté le Génie du christianisme et les premières feuilles de cet ouvrage, imprimées à Londres. On m’adressa à M. Migneret, digne homme, qui consentit à se charger de recommencer l’impression interrompue et à me donner d’avance quelque chose pour vivre. Pas une âme ne connaissait mon Essai sur les révolutions, malgré ce que m’en avait mandé M. Lemierre. Je déterrai le vieux philosophe Delisle de Sales, qui venait de publier son Mémoire en faveur de Dieu, et je me rendis chez Ginguené. Celui-ci était logé rue de Grenelle-Saint-Germain, près de l’hôtel du Bon La Fontaine. On lisait encore sur la loge de son concierge : Ici on s’honore du titre de citoyen, et on se tutoie. Ferme la porte, s’il vous plaît. Je montai : M. Ginguené, qui me reconnut à peine, me parla du haut de la grandeur de tout ce qu’il était et avait été. Je me retirai humblement, et n’essayai pas de renouer des liaisons si disproportionnées.

Je nourrissais toujours au fond du cœur les regrets et les souvenirs de l’Angleterre ; j’avais vécu si longtemps dans ce pays que j’en avais pris les habitudes : je ne pouvais me faire à la saleté de nos maisons, de nos escaliers, de nos tables, à notre malpropreté, à notre bruit, à notre familiarité, à l’indiscrétion de notre bavardage : j’étais Anglais de manières, de goût et, jusqu’à un certain point, de pensées ; car si, comme on le prétend, lord Byron s’est inspiré quelquefois de René dans son Childe-Harold, il est vrai de dire aussi que huit années de résidence dans la Grande-Bretagne, précédées d’un voyage en Amérique, qu’une longue habitude de parler, d’écrire et même de penser en anglais, avaient nécessairement influé sur le tour et l’expression de mes idées. Mais peu à peu je goûtai la sociabilité qui nous distingue, ce commerce charmant, facile et rapide des intelligences, cette absence de toute morgue et de tout préjugé, cette inattention à la fortune et aux noms, ce nivellement naturel de tous les rangs, cette égalité des esprits qui rend la société française incomparable et qui rachète nos défauts : après quelques mois d’établissement au milieu de nous, on sent qu’on ne peut plus vivre qu’à Paris.

Je m’enfermai au fond de mon entre-sol, et je me livrai tout entier au travail. Dans les intervalles de repos, j’allais faire de divers côtés des reconnaissances. Au milieu du Palais-Royal, le Cirque avait été comblé ; Camille Desmoulins ne pérorait plus en plein vent ; on ne voyait plus circuler des troupes de prostituées, compagnes virginales de la déesse Raison, et marchant sous la conduite de David, costumier et corybante. Au débouché de chaque allée, dans les galeries, on rencontrait des hommes qui criaient des curiosités, ombres chinoises, vues d’optique, cabinets de physique, bêtes étranges ; malgré tant de têtes coupées, il restait encore des oisifs. Du fond des caves du Palais-Marchand sortaient des éclats de musique, accompagnés du bourdon des grosses caisses : c’était peut-être là qu’habitaient ces géants que je cherchais et que devaient avoir nécessairement produits des événements immenses. Je descendais ; un bal souterrain s’agitait au milieu de spectateurs assis et buvant de la bière. Un petit bossu, planté sur une table, jouait du violon et chantait un hymne à Bonaparte, qui se terminait par ces vers :

Par ses vertus, par ses attraits,

Il méritait d’être leur père !

On lui donnait un sou après la ritournelle. Tel est le fond de cette société humaine qui porta Alexandre et qui portait Napoléon.

Je visitais les lieux où j’avais promené les rêveries de mes premières années. Dans mes couvents d’autrefois, les clubistes avaient été chassés après les moines. En errant derrière le Luxembourg, je fus conduit à la Chartreuse ; on achevait de la démolir.

La place des Victoires et celle de Vendôme pleuraient les effigies absentes du grand roi ; la communauté des Capucines était saccagée ; le cloître intérieur servait de retraite à la fantasmagorie de Robertson. Aux Cordeliers, je demandai en vain la nef gothique où j’avais aperçu Marat et Danton dans leur primeur. Sur le quai des Théatins, l’église de ces religieux était devenue un café et une salle de danseurs de corde. À la porte, une enluminure représentait des funambules, et on lisait en grosses lettres : Spectacle gratis. Je m’enfonçai avec la foule dans cet antre perfide : je ne fus pas plutôt assis à ma place, que des garçons entrèrent serviette à la main et criant comme des enragés : « Consommez messieurs ! consommez ! » Je ne me le fis pas dire deux fois, et je m’évadai piteusement aux cris moqueurs de l’assemblée, parce que je n’avais pas de quoi consommer.

La Révolution s’est divisée en trois parties qui n’ont rien de commun entre elles : la République, l’Empire et la Restauration ; ces trois mondes divers, tous trois aussi complètement finis les uns que les autres, semblent séparés par des siècles. Chacun de ces trois mondes a eu un principe fixe : le principe de la République était l’égalité, celui de l’Empire la force, celui de la Restauration la liberté. L’époque républicaine est la plus originale et la plus profondément gravée, parce qu’elle a été unique dans l’histoire : jamais on n’avait vu, jamais on ne reverra l’ordre physique produit par le désordre moral, l’unité sortie du gouvernement de la multitude, l’échafaud substitué à la loi et obéi au nom de l’humanité.

J’assistai, en 1801, à la seconde transformation sociale. Le pêle-mêle était bizarre : par un travestissement convenu, une foule de gens devenaient des personnages qu’ils n’étaient pas : chacun portait son nom de guerre ou d’emprunt suspendu à son cou, comme les Vénitiens, au carnaval, portent à la main un petit masque pour avertir qu’ils sont masqués. L’un était réputé Italien ou Espagnol, l’autre Prussien ou Hollandais : j’étais Suisse. La mère passait pour être la tante de son fils, le père pour l’oncle de sa fille ; le propriétaire d’une terre n’en était que le régisseur. Ce mouvement me rappelait, dans un sens contraire, le mouvement de 1789, lorsque les moines et les religieux sortirent de leur cloître et que l’ancienne société fut envahie par la nouvelle : celle-ci, après avoir remplacé celle-là, était remplacée à son tour.

Cependant le monde ordonné commençait à renaître ; on quittait les cafés et la rue pour rentrer dans sa maison ; on recueillait les restes de sa famille ; on recomposait son héritage en en rassemblant les débris, comme, après une bataille, on bat le rappel et l’on fait le compte de ce que l’on a perdu. Ce qui demeurait d’églises entières se rouvrait : j’eus le bonheur de sonner la trompette à la porte du temple. On distinguait les vieilles générations républicaines qui se retiraient, des générations impériales qui s’avançaient. Des généraux de la réquisition, pauvres, au langage rude, à la mine sévère, et qui, de toutes leurs campagnes, n’avaient remporté que des blessures et des habits en lambeaux, croisaient les officiers brillants de dorure de l’armée consulaire. L’émigré rentré causait tranquillement avec les assassins de quelques-uns de ses proches. Tous les portiers, grands partisans de feu M. de Robespierre, regrettaient les spectacles de la place Louis XV, où l’on coupait la tête à des femmes qui, me disait mon propre concierge de la rue de Lille, avaient le cou blanc comme de la chair de poulet. Les septembriseurs, ayant changé de nom et de quartier, s’étaient faits marchands de pommes cuites au coin des bornes ; mais ils étaient souvent obligés de déguerpir, parce que le peuple, qui les reconnaissait, renversait leur échoppe et les voulait assommer. Les révolutionnaires enrichis commençaient à s’emménager dans les grands hôtels vendus du faubourg Saint-Germain. En train de devenir barons et comtes, les Jacobins ne parlaient que des horreurs de 1793, de la nécessité de châtier les prolétaires et de réprimer les excès de la populace. Bonaparte, plaçant les Brutus et les Scévola à sa police, se préparait à les barioler de rubans, à les salir de titres, à les forcer de trahir leurs opinions et de déshonorer leurs crimes. Entre tout cela poussait une génération vigoureuse semée dans le sang, et s’élevant pour ne plus répandre que celui de l’étranger : de jour en jour s’accomplissait la métamorphose des républicains en impérialistes et de la tyrannie de tous dans le despotisme d’un seul.

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