Mémoires d’outre-tombe (page 35)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le premier livre de ces Mémoires est daté de la Vallée-aux-Loups, le 4 octobre 1811 : là se trouve la description de la petite retraite que j’achetai pour me cacher à cette époque. Quittant notre appartement chez madame de Coislin, nous allâmes d’abord demeurer rue des Saints-Pères, hôtel de Lavalette, qui tirait son nom de la maîtresse et du maître de l’hôtel.

M. de Lavalette, trapu, vêtu d’un habit prune de Monsieur, et marchant avec une canne à pomme d’or, devint mon homme d’affaires, si j’ai jamais eu des affaires. Il avait été officier du gobelet chez le roi, et ce que je ne mangeais pas, il le buvait.

Vers la fin de novembre, voyant que les réparations de ma chaumière n’avançaient pas, je pris le parti de les aller surveiller. Nous arrivâmes le soir à la vallée. Nous ne suivîmes pas la route ordinaire, nous entrâmes par la grille au bas du jardin. La terre des allées, détrempée par la pluie, empêchait les chevaux d’avancer ; la voiture versa. Le buste en plâtre d’Homère, placé auprès de madame de Chateaubriand, sauta par la portière et se cassa le cou : mauvais augure pour les Martyrs, dont je m’occupais alors.

La maison, pleine d’ouvriers qui riaient, chantaient, cognaient, était chauffée avec des copeaux et éclairée par des bouts de chandelle ; elle ressemblait à un ermitage illuminé la nuit par des pèlerins, dans les bois. Charmés de trouver deux chambres passablement arrangées et dans l’une desquelles on avait préparé le couvert, nous nous mîmes à table. Le lendemain, réveillé au bruit des marteaux et des chants des colons, je vis le soleil se lever avec moins de souci que le maître des Tuileries.

J’étais dans des enchantements sans fin ; sans être madame de Sévigné, j’allais, muni d’une paire de sabots, planter mes arbres dans la boue, passer et repasser dans les mêmes allées, voir et revoir tous les petits coins, me cacher partout où il y avait une broussaille, me représentant ce que serait mon parc dans l’avenir, car alors l’avenir ne manquait point. En cherchant à rouvrir aujourd’hui par ma mémoire l’horizon qui s’est fermé, je ne retrouve plus le même, mais j’en rencontre d’autres. Je m’égare dans mes pensées évanouies ; les illusions sur lesquelles je tombe sont peut-être aussi belles que les premières ; seulement elles ne sont plus si jeunes ; ce que je voyais dans la splendeur du midi, je l’aperçois à la lueur du couchant. — Si je pouvais néanmoins cesser d’être harcelé par des songes ! Bayard sommé de rendre une place, répondit : « Attendez que j’aie fait un pont de corps morts, pour pouvoir passer avec ma garnison. » Je crains qu’il ne me faille, pour sortir, passer sur le ventre de mes chimères.

Mes arbres, étant encore petits, ne recueillaient pas les bruits des vents de l’automne ; mais, au printemps, les brises qui haleinaient les fleurs des prés voisins en gardaient le souffle, qu’elles reversaient sur ma vallée.

Je fis quelques additions à la chaumière ; j’embellis sa muraille de briques d’un portique soutenu par deux colonnes de marbre noir et deux cariatides de femmes de marbre blanc : je me souvenais d’avoir passé à Athènes. Mon projet était d’ajouter une tour au bout de mon pavillon ; en attendant, je simulai des créneaux sur le mur qui me séparait du chemin : je précédais ainsi la manie du moyen âge qui nous hébète à présent. La Vallée-aux-Loups, de toutes les choses qui me sont échappées, est la seule que je regrette ; il est écrit que rien ne me restera. Après ma Vallée perdue, j’avais planté l’Infirmerie de Marie-Thérèse, et je viens pareillement de la quitter. Je défie le sort de m’attacher à présent au moindre morceau de terre ; je n’aurai dorénavant pour jardin que ces avenues honorées de si beaux noms autour des Invalides, et où je me promène avec mes confrères manchots ou boiteux. Non loin de ces allées, s’élève le cyprès de madame de Beaumont ; dans ces espaces déserts, la grande et légère duchesse de Châtillon s’est jadis appuyée sur mon bras. Je ne donne plus le bras qu’au temps : il est bien lourd !

Je travaillais avec délices à mes Mémoires, et les Martyrs avançaient ; j’en avais déjà lu quelques livres à M. de Fontanes. Je m’étais établi au milieu de mes souvenirs comme dans une grande bibliothèque : je consultais celui-ci et puis celui-là, ensuite je fermais le registre en soupirant, car je m’apercevais que la lumière, en y pénétrant, en détruisait le mystère. Éclairez les jours de la vie, il ne seront plus ce qu’ils sont.

Au mois de juillet 1808, je tombai malade, et je fus obligé de revenir à Paris. Les médecins rendirent la maladie dangereuse. Du vivant d’Hippocrate, il y avait disette de morts aux enfers, dit l’épigramme : grâce à nos Hippocrates modernes, il y a aujourd’hui abondance.

C’est peut-être le seul moment où, près de mourir, j’aie eu envie de vivre. Quand je me sentais tomber en faiblesse, ce qui m’arrivait souvent, je disais à madame de Chateaubriand : « Soyez tranquille ; je vais revenir. » Je perdais connaissance, mais avec une grande impatience intérieure, car je tenais. Dieu sait à quoi. J’avais aussi la passion d’achever ce que je croyais et ce que je crois encore être mon ouvrage le plus correct. Je payais le fruit des fatigues que j’avais éprouvées dans ma course au Levant.

Girodet avait mis la dernière main à mon portrait. Il le fit noir comme j’étais alors ; mais il le remplit de son génie. M. Denon reçut le chef-d’œuvre pour le Salon ; en noble courtisan, il le mit prudemment à l’écart. Quand Bonaparte passa sa revue de la galerie après avoir regardé les tableaux, il dit : « Où est le portrait de Chateaubriand ? » Il savait qu’il devait y être : on fut obligé de tirer le proscrit de sa cachette. Bonaparte, dont la bouffée généreuse était exhalée, dit, en regardant le portrait : « Il a l’air d’un conspirateur qui descend par la cheminée. »

Étant un jour retourné seul à la vallée, Benjamin, le jardinier, m’avertit qu’un gros monsieur étranger m’était venu demander ; que, ne m’ayant point trouvé, il avait déclaré vouloir m’attendre ; qu’il s’était fait faire une omelette, et qu’ensuite il s’était jeté sur mon lit. Je monte, j’entre dans ma chambre, j’aperçois quelque chose d’énorme endormi ; secouant cette masse, je m’écrie : « Eh ! eh ! qui est là ? » La masse tressaillit et s’assit sur son séant. Elle avait la tête couverte d’un bonnet à poil, elle portait une casaque et un pantalon de laine mouchetée qui tenaient ensemble, son visage était barbouillé de tabac et sa langue tirée. C’était mon cousin Moreau ! Je ne l’avais pas revu depuis le camp de Thionville. Il revenait de Russie et voulait entrer dans la régie. Mon ancien cicerone à Paris est allé mourir à Nantes. Ainsi a disparu un des premiers personnages de ces Mémoires. J’espère qu’étendu sur une couche d’asphodèle, il parle encore de mes vers à madame de Chastenay, si cette ombre agréable est descendue aux champs Élysées.

Au printemps de 1809 parurent les Martyrs. Le travail était de conscience : j’avais consulté des critiques de goût et de savoir, MM. de Fontanes, Bertin, Boissonade, Malte-Brun, et je m’étais soumis à leurs raisons. Cent et cent fois j’avais fait, défait et refait la même page. De tous mes écrits, c’est celui où la langue est la plus correcte.

Je ne m’étais pas trompé sur le plan : aujourd’hui que mes idées sont devenues vulgaires, personne ne nie que les combats de deux religions, l’une finissant, l’autre commençant, n’offrent aux Muses un des sujets les plus riches, les plus féconds et les plus dramatiques. Je croyais donc pouvoir un peu nourrir des espérances par trop folles ; mais j’oubliais la réussite de mon premier ouvrage : dans ce pays, ne comptez jamais sur deux succès rapprochés ; l’un détruit l’autre. Si vous avez quelque talent en prose, donnez-vous de garde d’en montrer en vers ; si vous êtes distingué dans les lettres, ne prétendez pas à la politique : tel est l’esprit français et sa misère. Les amours-propres alarmés, les envies surprises par le début heureux d’un auteur, se coalisent et guettent la seconde publication du poète, pour prendre une éclatante vengeance :

Tous, la main dans l’encre, jurent de se venger.

Je devais payer la sotte admiration que j’avais pipée lors de l’apparition du Génie du christianisme ; force m’était de rendre ce que j’avais volé. Hélas ! point ne se fallait donner tant de peine pour me ravir ce que je croyais moi-même ne pas mériter ! Si j’avais délivré la Rome chrétienne, je ne demandais qu’une couronne obsidionale, une tresse d’herbe cueillie dans la ville éternelle.

L’exécuteur de la justice des vanités fut M. Hoffman, à qui Dieu fasse paix ! Le Journal des Débats n’était plus libre ; ses propriétaires n’y avaient plus de pouvoir, et la censure y consigna ma condamnation. M. Hoffman fit pourtant grâce à la bataille des Francs et à quelques autres morceaux de l’ouvrage ; mais si Cymodocée lui parut gentille, il était trop excellent catholique pour ne pas s’indigner du rapprochement profane des vérités du christianisme et des fables de la mythologie. Velléda ne me sauvait pas. On m’imputa à crime d’avoir transformé la druidesse germaine de Tacite en gauloise, comme si j’avais voulu emprunter autre chose qu’un nom harmonieux ! et ne voilà-t-il pas que les chrétiens de France, à qui j’avais rendu de si grands services en relevant leurs autels, s’avisèrent bêtement de se scandaliser sur la parole évangélique de M. Hoffman ! Ce titre des Martyrs les avait trompés ; ils s’attendaient à lire un martyrologe, et le tigre, qui ne déchirait qu’une fille d’Homère, leur parut un sacrilège.

Le martyre réel du pape Pie VII, que Bonaparte avait amené prisonnier à Paris, ne les scandalisait pas, mais ils étaient tout émus de mes fictions, peu chrétiennes, disaient-ils. Et ce fut M. l’évêque de Chartres qui se chargea de faire justice des horribles impiétés de l’auteur du Génie du christianisme. Hélas ! il doit s’apercevoir qu’aujourd’hui son zèle est appelé à bien d’autres combats.

M. l’évêque de Chartres est le frère de mon excellent ami, M. de Clausel, très grand chrétien, qui ne s’est pas laissé emporter par une vertu aussi sublime que le critique, son frère.

Je pensai devoir répondre à la censure, comme je l’avais fait à l’égard du Génie du christianisme. Montesquieu, par sa défense de l’Esprit des lois, m’encourageait. J’eus tort. Les auteurs attaqués diraient les meilleures choses du monde, qu’ils n’excitent que le sourire des esprits impartiaux et les moqueries de la foule. Ils se placent sur un mauvais terrain : la position défensive est antipathique au caractère français. Quand, pour répondre à des objections, je montrais qu’en stigmatisant tel passage, on avait attaqué quelque beau reste de l’antique ; battu sur le fait, on se tirait d’affaire en disant alors que les Martyrs n’étaient qu’un pastiche. Si je justifiais la présence simultanée des deux religions par l’autorité même des Pères de l’Église, on répliquait qu’à l’époque où je plaçais l’action des Martyrs, le paganisme n’existait plus chez les grands esprits.

Je crus de bonne fois l’ouvrage tombé ; la violence de l’attaque avait ébranlé ma conviction d’auteur. Quelques amis me consolaient ; ils soutenaient que la proscription n’était pas justifiée, que le public, tôt ou tard, porterait un autre arrêt ; M. de Fontanes surtout était ferme : je n’étais pas Racine, mais il pouvait être Boileau, et il ne cessait de me dire : « Ils y reviendront » Sa persuasion à cet égard était si profonde, qu’elle lui inspira des stances charmantes :

Le Tasse, errant de ville en ville, etc., etc.,

sans crainte de compromettre son goût et l’autorité de son jugement.

En effet, les Martyrs se sont relevés ; ils ont obtenu l’honneur de quatre éditions consécutives ; ils ont même joui auprès des gens de lettres d’une faveur particulière : on m’a su gré d’un ouvrage qui témoigne d’études sérieuses, de quelque travail de style, d’un grand respect pour la langue et le goût.

La critique du fond a été promptement abandonnée. Dire que j’avais mêlé le profane au sacré, parce que j’avais peint deux cultes qui existaient ensemble, et dont chacun avait ses croyances, ses autels, ses prêtres, ses cérémonies, c’était dire que j’aurais dû renoncer à l’histoire. Pour qui mouraient les martyrs ? Pour Jésus-Christ. À qui les immolait-on ? Aux dieux de l’empire. Il y avait donc deux cultes.

La question philosophique, savoir si, sous Dioclétien, les Romains et les Grecs croyaient aux dieux d’Homère, et si le culte public avait subi des altérations, cette question, comme poète, ne me regardait pas ; comme historien, j’aurais eu beaucoup de choses à dire.

Il ne s’agit plus de tout cela. Les Martyrs sont restés, contre ma première attente, et je n’ai eu qu’à m’occuper du soin d’en revoir le texte.

Le défaut des Martyrs tient au merveilleux direct que, dans le reste de mes préjugés classiques, j’avais mal à propos employé. Effrayé de mes innovations, il m’avait paru impossible de me passer d’un enfer et d’un ciel. Les bons et les mauvais anges suffisaient cependant à la conduite de l’action, sans la livrer à des machines usées. Si la bataille des Francs, si Velléda, si Jérôme, Augustin, Eudore, Cymodocée ; si la description de Naples et de la Grèce n’obtiennent pas grâce pour les Martyrs, ce ne sont pas l’enfer et le ciel qui les sauveront. Un des endroits qui plaisaient le plus à M. de Fontanes était celui-ci :

« Cymodocée s’assit devant la fenêtre de la prison, et, reposant sur sa main sa tête embellie du voile des martyrs, elle soupira ces paroles harmonieuses :

« Légers vaisseaux de l’Ausonie, fendez la mer calme et brillante ; esclaves de Neptune, abandonnez la voile au souffle amoureux des vents, courbez-vous sur la rame agile. Reportez-moi sous la garde de mon époux et de mon père, aux rives fortunées du Pamisus.

« Volez, oiseaux de Libye, dont le cou flexible se courbe avec grâce, volez au sommet de l’Ithome, et dites que la fille d’Homère va revoir les lauriers de la Messénie !

« Quand retrouverai-je mon lit d’ivoire, la lumière du jour si chère aux mortels, les prairies émaillées de fleurs qu’une eau pure arrose, que la pudeur embellit de son souffle ! »

Le Génie du christianisme restera mon grand ouvrage, parce qu’il a produit ou déterminé une révolution, et commencé la nouvelle ère du siècle littéraire. Il n’en est pas de même des Martyrs ; ils venaient après la révolution opérée, ils n’étaient qu’une preuve surabondante de mes doctrines ; mon style n’était plus une nouveauté, et même, excepté dans l’épisode de Velléda et dans la peinture des mœurs des Francs, mon poème se ressent des lieux qu’il a fréquentés : le classique y domine le romantique.

Enfin, les circonstances qui contribuèrent au succès du Génie du christianisme n’existaient plus ; le gouvernement, loin de m’être favorable, m’était contraire. Les Martyrs me valurent un redoublement de persécution : les allusions fréquentes dans le portrait de Galérius et dans la peinture de la cour de Dioclétien ne pouvaient échapper à la police impériale ; d’autant que le traducteur anglais, qui n’avait pas de ménagements à garder, et à qui il était fort égal de me compromettre, avait fait, dans sa préface, remarquer les allusions.

La publication des Martyrs coïncida avec un accident funeste. Il ne désarma pas les aristarques, grâce à l’ardeur dont nous sommes échauffés à l’endroit du pouvoir ; ils sentaient qu’une critique littéraire qui tendait à diminuer l’intérêt attaché à mon nom pouvait être agréable à Bonaparte. Celui-ci, comme les banquiers millionnaires qui donnent de larges festins et font payer les ports de lettres, ne négligeait pas les petits profits.

Armand de Chateaubriand, que vous avez vu compagnon de mon enfance, que vous avez retrouvé à l’armée des princes avec la sourde et muette Libba, était resté en Angleterre. Marié à Jersey, il était chargé de la correspondance des princes. Parti le 25 septembre 1808, il fut jeté sur les gisements de Bretagne, le même jour, à onze heures du soir, près de Saint-Cast. L’équipage du bateau était composé de onze hommes ; deux seuls étaient Français, Roussel et Quintal.

Armand se rendit chez M. Delaunay-Boisé-Lucas, père, demeurant au village de Saint-Cast, où jadis les Anglais avaient été forcés de se rembarquer : son hôte lui conseilla de repartir ; mais le bateau avait déjà repris la route de Jersey. Armand, s’étant entendu avec le fils de M. Boisé-Lucas, lui remit les paquets dont il était chargé de la part de M. Henry-Larivière, agent des princes.

« Je me rendis le 29 septembre à la côte, dit-il dans un de ses interrogatoires, où je restai deux nuits sans voir mon bateau. La lune étant très forte, je me retirai, et je revins le 14 ou le 15 du mois. Je restai juqu’au 24 dudit. Je passai toutes les nuits dans les rochers, mais inutilement ; mon bateau ne vint pas, et, le jour, je me rendais au Boisé-Lucas. Le même bateau et le même équipage, dont Roussel et Quintal faisaient partie, devaient me reprendre. À l’égard des précautions prises avec Boisé-Lucas père, il n’y en avait pas d’autres que celles que je vous ai déjà détaillées. »

L’intrépide Armand, abordé à quelques pas de son champ paternel, comme à la côte inhospitalière de la Tauride, cherchait en vain des yeux sur les flots, à la clarté de la lune, la barque qui l’aurait pu sauver. Autrefois, ayant déjà quitté Combourg, prêt à passer aux Grandes-Indes, j’avais promené ma vue attristée sur ces flots. Des rochers de Saint-Cast où se couchait Armand, du cap de la Varde où j’étais assis, quelques lieues de la mer, parcourues par nos regards opposés, ont été témoins des ennuis et ont séparé les destinées de deux hommes unis par le nom et le sang. C’est aussi au milieu des mêmes vagues que je rencontrai Gesril pour la dernière fois. Il m’arrive assez souvent, dans mes rêves, d’apercevoir Gesril et Armand laver la blessure de leurs fronts dans l’abîme, en même temps que s’épand, rougie jusqu’à mes pieds, l’onde avec laquelle nous avions accoutumé de nous jouer dans notre enfance.

Armand parvint à s’embarquer sur un bateau acheté à Saint-Malo ; mais, repoussé par le nord-ouest, il fut encore obligé de caler. Enfin, le 6 janvier, aidé d’un matelot appelé Jean Brien, il mit à la mer un petit canot échoué, et s’empara d’un autre canot à flot. Il rend compte ainsi de sa navigation, qui tient de mon étoile et de mes aventures, dans son interrogatoire du 18 mars :

« Depuis les neuf heures du soir, que nous partîmes, jusque vers les deux heures après minuit, le temps nous fut favorable. Jugeant alors que nous n’étions pas éloignés des rochers appelés les Mainquiers, nous mîmes à l’ancre dans le dessein d’attendre le jour ; mais le vent ayant fraîchi et craignant qu’il n’augmentât davantage, nous continuâmes notre route. Peu de moments après, la mer devint très grosse, et notre compas ayant été brisé par une vague, nous restâmes dans l’incertitude de la route que nous faisions. La première terre dont nous eûmes connaissance le 7 (il pouvait être alors midi) fut la côte de Normandie, ce qui nous obligea à mettre à l’autre bord, et de nouveau nous revînmes mettre à l’ancre près des rochers appelés Écreho, situés entre la côte de Normandie et Jersey. Les vents contraires et forts nous obligèrent à rester dans cette situation tout le reste du jour et la journée du 8. Le 9 au matin, dès qu’il fit jour, je dis à Depagne qu’il me paraissait que le vent avait diminué, vu que notre bateau ne travaillait pas beaucoup, et de regarder d’où venait le vent. Il me dit qu’il ne voyait plus les rochers près desquels nous avions mis l’ancre. Je jugeai alors que nous allions en dérive et que nous avions perdu notre ancre. La violence de la tempête ne nous laissait d’autre ressource que de nous jeter à la côte. Comme nous ne voyions point la terre, j’ignorais à quelle distance nous pouvions en être. Ce fut à ce moment que je jetai à la mer mes papiers, auxquels j’avais pris la précaution d’attacher une pierre. Nous fîmes alors vent en arrière et fîmes côte, vers les neuf heures du matin, à Bretteville sur-Ay, en Normandie.

« Nous fûmes accueillis à la côte par les douaniers, qui me retirèrent de mon bateau presque mort, ayant les pieds et les jambes gelés. On nous déposa l’un et l’autre chez le lieutenant de la brigade de Bretteville. Deux jours après, Depagne fut conduit dans les prisons de Coutances, et, depuis cette époque, je ne l’ai pas revu. Quelques jours après, je fus moi-même transféré à la maison d’arrêt de cette ville ; le lendemain je fus conduit par le maréchal des logis à Saint-Lô, et je restai huit jours chez ce même maréchal des logis. J’ai paru une fois devant M. le préfet du département, et, le 26 janvier, je partis avec le capitaine et le maréchal des logis de gendarmerie, pour être amené à Paris, où j’arrivai le 28. On me conduisit au bureau de M. Desmarest, au ministère de la police générale, et de là à la prison de la Grande-Force. »

Armand eut contre lui les vents, les flots et la police impériale ; Bonaparte était de connivence avec les orages. Les dieux faisaient une bien grande dépense de courroux contre une existence chétive.

Le paquet jeté à la mer fut rejeté par elle sur la grève de Notre-Dame-d’Alloue, près Valognes. Les papiers renfermés dans ce paquet servirent de pièces de conviction : il y en avait trente-deux. Quintal, revenu avec son bateau aux plages de la Bretagne pour prendre Armand, avait aussi, par une fatalité obstinée, fait naufrage dans les eaux de Normandie, quelques jours avant mon cousin. L’équipage du bateau de Quintal avait parlé ; le préfet de Saint-Lô avait su que M. de Chateaubriand était le chef des entreprises des princes. Lorsqu’il apprit qu’une chaloupe montée seulement de deux hommes était atterrie, il ne douta point qu’Armand ne fût un des deux naufragés, car tous les pêcheurs parlaient de lui comme de l’homme le plus intrépide à la mer qu’on eût jamais vu.

Le 20 janvier 1809, le préfet de la Manche rendit compte à la police générale de l’arrestation d’Armand. Sa lettre commence ainsi :

« Mes conjectures sont complètement vérifiées : Chateaubriand est arrêté ; c’est lui qui a abordé sur la côte de Bretteville et qui avait pris le nom de John Fall.

« Inquiet de ce que, malgré des ordres très précis que j’avais donnés, John Fall n’arrivait point à Saint-Lô, je chargeai le maréchal des logis de gendarmerie Mauduit, homme sûr et plein d’activité, d’aller chercher ce John Fall partout où il serait, et de l’amener devant moi, dans quelque état qu’il fût. Il le trouva à Coutances, au moment où l’on se disposait à le transférer à l’hôpital, pour lui traiter les jambes, qui ont été gelées.

« Fall a paru aujourd’hui devant moi. J’avais fait mettre Lelièvre dans un appartement séparé, d’où il pouvait voir arriver John Fall sans être aperçu. Lorsque Lelièvre l’a vu monter les degrés d’un perron placé près de cet appartement, il s’est écrié, en frappant des mains et en changeant de couleur : — C’est Chateaubriand ! Comment donc l’a-t-on pris ?

« Lelièvre n’était prévenu de rien. Cette exclamation lui a été arrachée par la surprise. Il m’a prié ensuite de ne pas dire qu’il avait nommé Chateaubriand, parce qu’il serait perdu.

« J’ai laissé ignorer à John Fall que je susse qui il était. »

Armand, transporté à Paris, déposé à la Force, subit un interrogatoire secret à la maison d’arrêt militaire de l’Abbaye. Bertrand, capitaine à la première demi-brigade de vétérans, avait été nommé, par le général Hulin devenu commandant d’armes de Paris, juge-rapporteur de la commission militaire chargée, par décret du 25 février, de connaître l’affaire d’Armand.

Les personnes compromises étaient : M. de Goyon, envoyé à Brest par Armand, et M. de Boisé-Lucas fils, chargé de remettre des lettres de Henry-Larivière à MM. Laya et Sicard, à Paris.

Dans une lettre du 13 mars, écrite à Fouché, Armand lui disait : « Que l’empereur daigne rendre à la liberté des hommes qui languissent dans les prisons pour m’avoir témoigné trop d’intérêt. À tout événement, que la liberté leur soit également rendue. Je recommande ma malheureuse famille à la générosité de l’empereur. »

Ces méprises d’un homme à entrailles humaines qui s’adresse à une hyène font mal. Bonaparte aussi n’était pas le lion de Florence ; il ne se dessaisissait pas de l’enfant aux larmes de la mère. J’avais écrit pour demander une audience à Fouché ; il me l’accorda, et m’assura, avec l’aplomb de la légèreté révolutionnaire, « qu’il avait vu Armand, que je pouvais être tranquille ; qu’Armand lui avait dit qu’il mourrait bien, et qu’en effet il avait l’air très résolu. » Si j’avais proposé à Fouché de mourir, eût-il conservé à l’égard de lui-même ce ton délibéré et cette superbe insouciance ?

Je m’adressai à madame de Rémusat, je la priai de remettre à l’impératrice une lettre de demande de justice ou de grâce à l’empereur. Madame la duchesse de Saint-Leu m’a raconté, à Arenenberg, le sort de ma lettre : Joséphine la donna à l’empereur ; il parut hésiter en la lisant, puis, rencontrant quelques mots qui le blessèrent, il la jeta au feu avec impatience. J’avais oublié qu’il ne faut être fier que pour soi.

M. de Goyon, condamné avec Armand, subit sa sentence. On avait pourtant intéressé en sa faveur madame la baronne-duchesse de Montmorency, fille de madame de Matignon, dont les Goyon étaient alliés. Une Montmorency domestique aurait dû tout obtenir, s’il suffisait de prostituer un nom pour apporter à un pouvoir nouveau une vieille monarchie. Madame de Goyon, qui ne put sauver son mari, sauva le jeune Boisé-Lucas. Tout se mêla de ce malheur qui ne frappait que des personnages inconnus ; on eût dit qu’il s’agissait de la chute d’un monde : tempêtes sur les flots, embûches sur la terre, Bonaparte, la mer, les meurtriers de Louis XVI, et peut-être quelque passion, âme mystérieuse des catastrophes du monde. On ne s’est pas même aperçu de toutes ces choses ; tout cela n’a frappé que moi et n’a vécu que dans ma mémoire. Qu’importaient à Napoléon des insectes écrasés par sa main sur sa couronne ?

Le jour de l’exécution, je voulus accompagner mon camarade sur son dernier de champ de bataille ; je ne trouvai point de voiture, je courus à pied à la plaine de Grenelle. J’arrivai, tout en sueur, une seconde trop tard : Armand était fusillé contre le mur d’enceinte de Paris. Sa tête était brisée ; un chien de boucher léchait son sang et sa cervelle. Je suivis la charrette qui conduisit le corps d’Armand et de ses deux compagnons, plébéien et noble, Quintal et Goyon, au cimetière de Vaugirard où j’avais enterré M. de La Harpe. Je retrouvai mon cousin pour la dernière fois, sans pouvoir le reconnaître : le plomb l’avait défiguré, il n’avait plus de visage ; je n’y pus remarquer le ravage des années, ni même y voir la mort au travers d’un orbe informe et sanglant ; il resta jeune dans mon souvenir comme au temps du siège de Thionville. Il fut fusillé le vendredi saint : le crucifié m’apparaît au bout de tous mes malheurs. Lorsque je me promène sur le boulevard de la plaine de Grenelle, je m’arrête à regarder l’empreinte du tir, encore marquée sur la muraille. Si les balles de Bonaparte n’avaient laissé d’autres traces, on ne parlerait plus de lui.

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