Mémoires d’outre-tombe (page 34)
Ma sœur n’était point changée ; elle avait pris seulement l’expression fixe de ses maux : sa tête était un peu baissée, comme une tête sur laquelle les heures ont pesé. Elle me rappelait mes parents ; ces premiers souvenirs de famille, évoqués de la tombe, m’entouraient comme des larves accourues pour se réchauffer la nuit à la flamme mourante d’un bûcher funèbre. En la contemplant, je croyais apercevoir dans Lucile toute mon enfance, qui me regardait derrière ses yeux un peu égarés.
La vision de douleur s’évanouit : cette femme, grevée de la vie, semblait être venue chercher l’autre femme abattue qu’elle devait emporter.
L’été passa : selon la coutume, je m’étais promis de le recommencer l’année suivante ; mais l’aiguille ne revient point à l’heure qu’on voudrait ramener. Pendant l’hiver à Paris, je fis quelques nouvelles connaissances. M. Jullien, homme riche, obligeant, et convive joyeux, quoique d’une famille où l’on se tuait, avait une loge aux Français ; il la prêtait à madame de Beaumont ; j’allai quatre ou cinq fois au spectacle avec M. de Fontanes et M. Joubert. À mon entrée dans le monde, l’ancienne comédie était dans toute sa gloire ; je la retrouvai dans sa complète décomposition ; la tragédie se soutenait encore, grâce à mademoiselle Duchesnois et surtout à Talma, arrivé à la plus grande hauteur du talent dramatique. Je l’avais vu à son début ; il était moins beau et pour ainsi dire moins jeune qu’à l’âge où je le revoyais : il avait pris la distinction, la noblesse et la gravité des années.
Le portrait que madame de Staël a fait de Talma dans son ouvrage sur l’Allemagne n’est qu’à moitié vrai : le brillant écrivain apercevait le grand acteur avec une imagination de femme, et lui donna ce qui lui manquait.
Il ne fallait pas à Talma le monde intermédiaire : il ne savait pas le gentilhomme ; il ne connaissait pas notre ancienne société ; il ne s’était pas assis à la table des châtelaines, dans la tour gothique au fond des bois ; il ignorait la flexibilité, la variété de ton, la galanterie, l’allure légère des mœurs, la naïveté, la tendresse, l’héroïsme d’honneur, les dévouements chrétiens de la chevalerie : il n’était pas Tancrède, Coucy, ou, du moins, il les transformait en héros d’un moyen âge de sa création : Othello était au fond de Vendôme.
Qu’était-il donc, Talma ? Lui, son siècle et le temps antique. Il avait les passions profondes et concentrées de l’amour et de la patrie ; elles sortaient de son sein par explosion. Il avait l’inspiration funeste, le dérangement de génie de la Révolution à travers laquelle il avait passé. Les terribles spectacles dont il fut environné se répétaient dans son talent avec les accents lamentables et lointains des chœurs de Sophocle et d’Euripide. Sa grâce, qui n’était point la grâce convenue, vous saisissait comme le malheur. La noire ambition, le remords, la jalousie, la mélancolie de l’âme, la douleur physique, la folie par les dieux et l’adversité, le deuil humain : voilà ce qu’il savait. Sa seule entrée en scène, le seul son de sa voix étaient puissamment tragiques. La souffrance et la pensée se mêlaient sur son front, respiraient dans son immobilité, ses poses, ses gestes, ses pas. Grec, il arrivait, pantelant et funèbre, des ruines d’Argos, immortel Oreste, tourmenté qu’il était depuis trois mille ans par les Euménides ; Français, il venait des solitudes de Saint-Denis, où les Parques de 1793 avaient coupé le fil de la vie tombale des rois. Tout entier triste, attendant quelque chose d’inconnu, mais d’arrêté dans l’injuste ciel, il marchait, forçat de la destinée, inexorablement enchaîné entre la fatalité et la terreur.
Le temps jette une obscurité inévitable sur les chefs-d’œuvre dramatiques vieillissants ; son ombre portée change en Rembrandt les Raphaël les plus purs ; sans Talma une partie des merveilles de Corneille et de Racine serait demeurée inconnue. Le talent dramatique est un flambeau ; il communique le feu à d’autres flambeaux à demi éteints, et fait revivre des génies qui vous ravissent par leur splendeur renouvelée.
On doit à Talma la perfection de la tenue de l’acteur. Mais la vérité du théâtre et le rigorisme du vêtement sont-ils aussi nécessaires à l’art qu’on le suppose ? Les personnages de Racine n’empruntent rien de la coupe de l’habit : dans les tableaux des premiers peintres, les fonds sont négligés et les costumes inexacts. Les fureurs d’Oreste ou la prophétie de Joad, lues dans un salon par Talma en frac, faisaient autant d’effet que déclamées sur la scène par Talma en manteau grec ou en robe juive. Iphigénie était accoutrée comme madame de Sévigné, lorsque Boileau adressait ces beaux vers à son ami :
Jamais Iphigénie en Aulide immolée
N’a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée
Que, dans l’heureux spectacle à nos yeux étalé,
N’en a fait sous son nom verser la Champmeslé.
Cette correction dans la représentation de l’objet inanimé est l’esprit des arts de notre temps : elle annonce la décadence de la haute poésie et du vrai drame ; on se contente des petites beautés, quand on est impuissant aux grandes ; on imite, à tromper l’oeil, des fauteuils et du velours, quand on ne peut plus peindre la physionomie de l’homme assis sur ce velours et dans ces fauteuils. Cependant, une fois descendu à cette vérité de la forme matérielle, on se trouve forcé de la reproduire ; car le public, matérialisé lui-même, l’exige.
Cependant j’achevais le Génie du Christianisme : Lucien en désira voir quelques épreuves ; je les lui communiquai ; il mit aux marges des notes assez communes.
Quoique le succès de mon grand livre fût aussi éclatant que celui de la petite Atala, il fut néanmoins plus contesté : c’était un ouvrage grave où je ne combattais plus les principes de l’ancienne littérature et de la philosophie par un roman, mais où je les attaquais directement par des raisonnements et des faits. L’empire voltairien poussa un cri et courut aux armes. Madame de Staël se méprit sur l’avenir de mes études religieuses : on lui apporta l’ouvrage sans être coupé ; elle passa ses doigts entre les feuillets, tomba sur le chapitre la Virginité, et elle dit à M. Adrien de Montmorency, qui se trouvait avec elle : « Ah ! mon Dieu ! notre pauvre Chateaubriand ! Cela va tomber à plat ! » L’abbé de Boulogne ayant entre les mains quelques parties de mon travail, avant la mise sous presse, répondit à un libraire qui le consultait : « Si vous voulez vous ruiner, imprimez cela. » Et l’abbé de Boulogne a fait depuis un trop magnifique éloge de mon livre.
Tout paraissait en effet annoncer ma chute : quelle espérance pouvais-je avoir, moi sans nom et sans prôneurs, de détruire l’influence de Voltaire, dominante depuis plus d’un demi-siècle, de Voltaire qui avait élevé l’énorme édifice achevé par les encyclopédistes et consolidé par tous les hommes célèbres en Europe ? Quoi ! les Diderot, les d’Alembert, les Duclos, les Dupuis, les Helvétius, les Condorcet étaient des esprits sans autorité ? Quoi ! le monde devait retourner à la Légende dorée, renoncer à son admiration acquise à des chefs-d’œuvre de science et de raison ? Pouvais-je jamais gagner une cause que n’avaient pu sauver Rome armée de ses foudres, le clergé de sa puissance ; une cause en vain défendue par l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, appuyé des arrêts du parlement, de la force armée et du nom du roi ? N’était-il pas aussi ridicule que téméraire à un homme obscur de s’opposer à un mouvement philosophique tellement irrésistible qu’il avait produit la Révolution ? Il était curieux de voir un pygmée roidir ses petits bras pour étouffer les progrès du siècle, arrêter la civilisation et faire rétrograder le genre humain ! Grâce à Dieu, il suffirait d’un mot pour pulvériser l’insensé : aussi M. Ginguené, en maltraitant le Génie du Christianisme dans la Décade, déclarait que la critique venait trop tard, puisque mon rabâchage était déjà oublié. Il disait cela cinq ou six mois après la publication d’un ouvrage que l’attaque de l’Académie française entière, à l’occasion des prix décennaux, n’a pu faire mourir.
Ce fut au milieu des débris de nos temples que je publiai le Génie du Christianisme. Les fidèles se crurent sauvés : on avait alors un besoin de foi, une avidité de consolations religieuses, qui venaient de la privation de ces consolations depuis longues années. Que de forces surnaturelles à demander pour tant d’adversités subies ! Combien de familles mutilées avaient à chercher auprès du Père des hommes les enfants qu’elles avaient perdus ! Combien de cœurs brisés, combien d’âmes devenues solitaires appelaient une main divine pour les guérir ! On se précipitait dans la maison de Dieu, comme on entre dans la maison du médecin le jour d’une contagion. Les victimes de nos troubles (et que de sortes de victimes !) se sauvaient à l’autel ; naufragés s’attachant au rocher sur lequel ils cherchent leur salut.
Bonaparte, désirant alors fonder sa puissance sur
Fath del. Weill sculp Imp Vve Sarazin
TALMA
Garnier frères Éditeurs
la première base de la société, venait de faire des arrangements avec la cour de Rome : il ne mit d’abord aucun obstacle à la publication d’un ouvrage utile à la popularité de ses desseins ; il avait à lutter contre les hommes qui l’entouraient et contre des ennemis déclarés du culte ; il fut donc heureux d’être défendu au dehors par l’opinion que le Génie du Christianisme appelait. Plus tard il se repentit de sa méprise : les idées monarchiques régulières étaient arrivées avec les idées religieuses. Un épisode du Génie du christianisme, qui fit moins de bruit alors qu’Atala, a déterminé un des caractères de la littérature moderne ; mais, au surplus, si René n’existait pas, je ne l’écrirais plus ; s’il m’était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de René poètes et de René prosateurs a pullulé : on n’a plus entendu que des phrases lamentables et décousues ; il n’a plus été question que de vents et d’orages, que de mots inconnus livrés aux nuages et à la nuit. Il n’y a pas de grimaud sortant du collège qui n’ait rêvé être le plus malheureux des hommes ; de bambin qui à seize ans n’ait épuisé la vie, qui ne se soit cru tourmenté par son génie ; qui, dans l’abîme de ses pensées, ne se soit livré au vague de ses passions ; qui n’ait frappé son front pâle et échevelé, et n’ait étonné les hommes stupéfaits d’un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus.
Dans René, j’avais exposé une infirmité de mon siècle ; mais c’était une autre folie aux romanciers d’avoir voulu rendre universelles des afflictions en dehors de tout. Les sentiments généraux qui composent le fond de l’humanité, la tendresse paternelle et maternelle, la piété filiale, l’amitié, l’amour, sont inépuisables ; mais les manières particulières de sentir, les individualités d’esprit et de caractère, ne peuvent s’étendre et se multiplier dans de grands et nombreux tableaux. Les petits coins non découverts du cœur de l’homme sont un champ étroit ; il ne reste rien à recueillir dans ce champ après la main qui l’a moissonné la première. Une maladie de l’âme n’est pas un état permanent et naturel : on ne peut la reproduire, en faire une littérature, en tirer parti comme d’une passion générale incessamment modifiée au gré des artistes qui la manient et en changent la forme.
Quoi qu’il en soit, la littérature se teignit des couleurs de mes tableaux religieux, comme les affaires ont gardé la phraséologie de mes écrits sur la cité ; la Monarchie selon la Charte a été le rudiment de notre gouvernement représentatif, et mon article du Conservateur, sur les intérêts moraux et les intérêts matériels, a laissé ces deux désignations à la politique.
Des écrivains me firent l’honneur d’imiter Atala et René, de même que la chaire emprunta mes récits des missions et des bienfaits du christianisme. Les passages dans lesquels je démontre qu’en chassant les divinités païennes des bois, notre culte élargi a rendu la nature à sa solitude ; les paragraphes où je traite de l’influence de notre religion dans notre manière de voir et de peindre, où j’examine les changements opérés dans la poésie et l’éloquence ; les chapitres que je consacre à des recherches sur les sentiments étrangers introduits dans les caractères dramatiques de l’antiquité, renferment le germe de la critique nouvelle. Les personnages de Racine, comme je l’ai dit, sont et ne sont point des personnages grecs, ce sont des personnages chrétiens : c’est ce qu’on n’avait point du tout compris.
Si l’effet du Génie du Christianisme n’eût été qu’une réaction contre des doctrines auxquelles on attribuait les malheurs révolutionnaires, cet effet aurait cessé avec la cause disparue ; il ne se serait pas prolongé jusqu’au moment où j’écris. Mais l’action du Génie du Christianisme sur les opinions ne se borna pas à une résurrection momentanée d’une religion qu’on prétendait au tombeau : une métamorphose plus durable s’opéra. S’il y avait dans l’ouvrage innovation de style, il y avait aussi changement de doctrine ; le fond était altéré comme la forme ; l’athéisme et le matérialisme ne furent plus la base de la croyance ou de l’incroyance des jeunes esprits ; l’idée de Dieu et de l’immortalité de l’âme reprit son empire : dès lors, altération dans la chaîne des idées qui se lient les unes aux autres. On ne fut plus cloué dans sa place par un préjugé antireligieux ; on ne se crut plus obligé de rester momie du néant, entourée de bandelettes philosophiques ; on se permit d’examiner tout système, si absurde qu’on le trouvât, fût-il même chrétien.
Outre les fidèles qui revenaient à la voix de leur pasteur, il se forma, par ce droit de libre examen, d’autres fidèles à priori. Posez Dieu pour principe, et le Verbe va suivre : le Fils naît forcément du Père.
Les diverses combinaisons abstraites ne font que substituer aux mystères chrétiens des mystères encore plus incompréhensibles : le panthéisme, qui, d’ailleurs, est de trois ou quatre espèces, et qu’il est de mode aujourd’hui d’attribuer aux intelligences éclairées, est la plus absurde des rêveries de l’Orient, remise en lumière par Spinosa : il suffit de lire à ce sujet l’article du sceptique Bayle sur ce juif d’Amsterdam. Le ton tranchant dont quelques-uns parlent de tout cela révolterait, s’il ne tenait au défaut d’études : on se paye de mots que l’on n’entend pas, et l’on se figure être des génies transcendants. Que l’on se persuade bien que les Abailard, les saint Bernard, les saint Thomas d’Aquin, ont porté dans la métaphysique une supériorité de lumières dont nous n’approchons pas ; que les systèmes saint-simonien, phalanstérien, fouriériste, humanitaire, ont été trouvés et pratiqués par les diverses hérésies ; que ce que l’on nous donne pour des progrès et des découvertes sont des vieilleries qui traînent depuis quinze cents ans dans les écoles de la Grèce et dans les collèges du moyen âge. Le mal est que les premiers sectaires ne purent parvenir à fonder leur république néo-platonicienne, lorsque Gallien permit à Plotin d’en faire l’essai dans la Campanie : plus tard, on eut le très grand tort de brûler les sectaires quand ils voulurent établir la communauté des biens, déclarer la prostitution sainte, en avançant qu’une femme ne peut, sans pécher, refuser un homme qui lui demande une union passagère au nom de Jésus-Christ : il ne fallait, disaient-ils, pour arriver à cette union, qu’anéantir son âme et la mettre un moment en dépôt dans le sein de Dieu.
Le heurt que le Génie du Christianisme donna aux esprits fit sortir le XVIIIe siècle de l’ornière, et le jeta pour jamais hors de sa voie : on recommença, ou plutôt on commença à étudier les sources du christianisme : en relisant les Pères (en supposant qu’on les eût jamais lus), on fut frappé de rencontrer tant de faits curieux, tant de science philosophique, tant de beautés de style de tous les genres, tant d’idées, qui, par une gradation plus ou moins sensible, faisaient le passage de la société antique à la société moderne : ère unique et mémorable de l’humanité, où le ciel communique avec la terre au travers d’âmes placées dans des hommes de génie.
Auprès du monde croulant du paganisme, s’éleva autrefois, comme en dehors de la société, un autre monde, spectateur de ces grands spectacles, pauvre, à l’écart, solitaire, ne se mêlant des affaires de la vie que quand on avait besoin de ses leçons ou de ses secours.
C’était une chose merveilleuse de voir ces premiers évêques, presque tous honorés du nom de saints et de martyrs, ces simples prêtres veillant aux reliques et aux cimetières, ces religieux et ces ermites dans leurs couvents ou dans leurs grottes, faisant des règlements de paix, de morale, de charité, quand tout était guerre, corruption, barbarie, allant des tyrans de Rome aux chefs des Tartares et des Goths, afin de prévenir l’injustice des uns et la cruauté des autres, arrêtant des armées avec une croix de bois et une parole pacifique ; les plus faibles des hommes, et protégeant le monde contre Attila ; placés entre deux univers pour en être le lien, pour consoler les derniers moments d’une société expirante, et soutenir les premiers pas d’une société au berceau.
Il était impossible que les vérités développées dans le Génie du Christianisme ne contribuassent pas au changement des idées. C’est encore à cet ouvrage que se rattache le goût actuel pour les édifices du moyen âge : c’est moi qui ai rappelé le jeune siècle à l’admiration des vieux temples. Si l’on a abusé de mon opinion ; s’il n’est pas vrai que nos cathédrales aient approché de la beauté du Parthénon ; s’il est faux que ces églises nous apprennent dans leurs documents de pierre des faits ignorés ; s’il est insensé de soutenir que ces mémoires de granit nous révèlent des choses échappées aux savants Bénédictins ; si à force d’entendre rabâcher du gothique on en meurt d’ennui, ce n’est pas ma faute. Du reste, sous le rapport des arts, je sais ce qui manque au Génie du Christianisme ; cette partie de ma composition est défectueuse, parce qu’en 1800 je ne connaissais pas les arts : je n’avais vu ni l’Italie, ni la Grèce, ni l’Égypte. De même, je n’ai pas tiré un parti suffisant des vies des saints et des légendes ; elles m’offraient pourtant des histoires merveilleuses : en y choisissant avec goût, on y pouvait faire une moisson abondante. Ce champ des richesses de l’imagination du moyen âge surpasse en fécondité les Métamorphoses d’Ovide et les fables milésiennes. Il y a, de plus, dans mon ouvrage des jugements étriqués ou faux, tels que celui que je porte sur Dante, auquel j’ai rendu depuis un éclatant hommage.
Sous le rapport sérieux, j’ai complété le Génie du Christianisme dans mes Études historiques, un de mes écrits dont on a le moins parlé et qu’on a le plus volé.
Le succès d’Atala m’avait enchanté, parce que mon âme était encore neuve ; celui du Génie du Christianisme me fut pénible : je fus obligé de sacrifier mon temps à des correspondances au moins inutiles et à des politesses étrangères. Une admiration prétendue ne me dédommageait point des dégoûts qui attendent un homme dont la foule a retenu le nom. Quel bien peut remplacer la paix que vous avez perdue en introduisant le public dans votre intimité ? Joignez à cela les inquiétudes dont les Muses se plaisent à affliger ceux qui s’attachent à leur culte, les embarras d’un caractère facile, l’inaptitude à la fortune, la perte des loisirs, une humeur inégale, des affections plus vives, des tristesses sans raison, des joies sans cause : qui voudrait, s’il en était le maître, acheter à de pareilles conditions les avantages incertains d’une réputation qu’on n’est pas sûr d’obtenir, qui vous sera contestée pendant votre vie, que la postérité ne confirmera pas, et à laquelle votre mort vous rendra à jamais étranger ?
La controverse littéraire sur les nouveautés du style, qu’avait excitée Atala, se renouvela à la publication du Génie du Christianisme.
Un trait caractéristique de l’école impériale, et même de l’école républicaine, est à observer : tandis que la société avançait en mal ou en bien, la littérature demeurait stationnaire ; étrangère au changement des idées, elle n’appartenait pas à son temps. Dans la comédie, les seigneurs de village, les Colin, les Babet ou les intrigues de ces salons que l’on ne connaissait plus, se jouaient (comme je l’ai déjà fait remarquer) devant des hommes grossiers et sanguinaires, destructeurs des mœurs dont on leur offrait le tableau ; dans la tragédie, un parterre plébéien s’occupait des familles des nobles et des rois.
Deux choses arrêtaient la littérature à la date du XVIIIe siècle : l’impiété qu’elle tenait de Voltaire et de la Révolution, le despotisme dont la frappait Bonaparte. Le chef de l’État trouvait du profit dans ces lettres subordonnées qu’il avait mises à la caserne, qui lui présentaient les armes, qui sortaient lorsqu’on criait : « Hors la garde ! » qui marchaient en rang et qui manœuvraient comme des soldats. Toute indépendance semblait rébellion à son pouvoir ; il ne voulait pas plus d’émeute de mots et d’idées qu’il ne souffrait d’insurrection. Il suspendit l’Habeas corpus pour la pensée comme pour la liberté individuelle. Reconnaissons aussi que le public, fatigué d’anarchie, reprenait volontiers le joug des règles.
La littérature qui exprime l’ère nouvelle n’a régné que quarante ou cinquante ans après le temps dont elle était l’idiome. Pendant ce demi-siècle elle n’était employée que par l’opposition. C’est madame de Staël, c’est Benjamin Constant, c’est Lemercier, c’est Bonald, c’est moi enfin, qui les premiers avons parlé cette langue. Le changement de littérature dont le XIXe siècle se vante lui est arrivé de l’émigration et de l’exil : ce fut M. de Fontanes qui couva ces oiseaux d’une autre espèce que lui, parce que, remontant au XVIIe siècle, il avait pris la puissance de ce temps fécond et perdu la stérilité du XVIIIe. Une partie de l’esprit humain, celle qui traite de matières transcendantes, s’avança seule d’un pas égal avec la civilisation ; malheureusement la gloire du savoir ne fut pas sans tache : les Laplace, les Lagrange, les Monge, les Chaptal, les Berthollet, tous ces prodiges, jadis fiers démocrates, devinrent les plus obséquieux serviteurs de Napoléon. Il faut le dire à l’honneur des lettres : la littérature nouvelle fut libre, la science servile ; le caractère ne répondit point au génie, et ceux dont la pensée était montée au plus haut du ciel ne purent élever leur âme au-dessus des pieds de Bonaparte : ils prétendaient n’avoir pas besoin de Dieu, c’est pourquoi ils avaient besoin d’un tyran.
Le classique napoléonien était le génie du XIXe siècle affublé de la perruque de Louis XIV, ou frisé comme au temps de Louis XV. Bonaparte avait voulu que les hommes de la Révolution ne parussent à la cour qu’en habit habillé, l’épée au côté. On ne voyait pas la France du moment ; ce n’était pas de l’ordre, c’était de la discipline. Aussi rien n’était plus ennuyeux que cette pâle résurrection de la littérature d’autrefois. Ce calque froid, cet anachronisme improductif, disparut quand la littérature nouvelle fit irruption avec fracas par le Génie du Christianisme. La mort du duc d’Enghien eut pour moi l’avantage, en me jetant à l’écart, de me laisser suivre dans la solitude mon inspiration particulière et de m’empêcher de m’enrégimenter dans l’infanterie régulière du vieux Pinde : je dus à ma liberté morale ma liberté intellectuelle.
Au dernier chapitre du Génie du Christianisme, j’examine ce que serait devenu le monde si la foi n’eût pas été prêchée au moment de l’invasion des Barbares ; dans un autre paragraphe, je mentionne un important travail à entreprendre sur les changements que le christianisme apporta dans les lois après la conversion de Constantin.
En supposant que l’opinion religieuse existât telle qu’elle est à l’heure où j’écris maintenant, le Génie du Christianisme étant encore à faire, je le composerais tout différemment : au lieu de rappeler les bienfaits et les institutions de notre religion au passé, je ferais voir que le christianisme est la pensée de l’avenir et de la liberté humaine ; que cette pensée rédemptrice et messie est le seul fondement de l’égalité sociale ; qu’elle seule la peut établir, parce qu’elle place auprès de cette égalité la nécessité du devoir, correctif et régulateur de l’instinct démocratique. La légalité ne suffit pas pour contenir, parce qu’elle n’est pas permanente ; elle tire sa force de la loi ; or, la loi est l’ouvrage des hommes qui passent et varient. Une loi n’est pas toujours obligatoire ; elle peut toujours être changée par une autre loi : contrairement à cela, la morale est permanente ; elle a sa force en elle-même, parce qu’elle vient de l’ordre immuable ; elle seule peut donc donner la durée.
Je ferais voir que partout où le christianisme a dominé, il a changé l’idée, il a rectifié les notions du juste et de l’injuste, substitué l’affirmation au doute, embrassé l’humanité entière dans ses doctrines et ses préceptes. Je tâcherais de deviner la distance où nous sommes encore de l’accomplissement total de l’Évangile, en supputant le nombre des maux détruits et des améliorations opérées dans les dix-huit siècles écoulés de ce côté-ci de la croix. Le christianisme agit avec lenteur parce qu’il agit partout ; il ne s’attache pas à la réforme d’une société particulière, il travaille sur la société générale ; sa philanthropie s’étend à tous les fils d’Adam : c’est ce qu’il exprime avec une merveilleuse simplicité dans ses oraisons les plus communes, dans ses vœux quotidiens, lorsqu’il dit à la foule dans le temple : « Prions pour tout ce qui souffre sur la terre. » Quelle religion a jamais parlé de la sorte ? Le Verbe ne s’est point fait chair dans l’homme de plaisir, il s’est incarné à l’homme de douleur, dans le but de l’affranchissement de tous, d’une fraternité universelle et d’une salvation immense.
Quand le Génie du Christianisme n’aurait donné naissance qu’à de telles investigations, je me féliciterais de l’avoir publié : reste à savoir si, à l’époque de l’apparition de ce livre, un autre Génie du Christianisme, élevé sur le nouveau plan dont j’indique à peine le tracé, aurait obtenu le même succès. En 1803, lorsqu’on n’accordait rien à l’ancienne religion, qu’elle était l’objet du dédain, que l’on ne savait pas le premier mot de la question, aurait-on été bien venu à parler de la liberté future descendant du Calvaire, quand on était encore meurtri des excès de la liberté des passions ? Bonaparte eût-il souffert un pareil ouvrage ? Il était peut-être utile d’exciter les regrets, d’intéresser l’imagination à une cause si méconnue, d’attirer les regards sur l’objet méprisé, de le rendre aimable, avant de montrer comment il était sérieux, puissant et salutaire.
Maintenant, dans la supposition que mon nom laisse quelque trace, je le devrai au Génie du Christianisme : sans illusion sur la valeur intrinsèque de l’ouvrage, je lui reconnais une valeur accidentelle ; il est venu juste et à son moment. Par cette raison, il m’a fait prendre place à l’une de ces époques historiques qui, mêlant un individu aux choses, contraignent à se souvenir de lui. Si l’influence de mon travail ne se bornait pas au changement que, depuis quarante années, il a produit parmi les générations vivantes ; s’il servait encore à ranimer chez les tard-venus une étincelle des vérités civilisatrices de la terre ; si le léger symptôme de vie que l’on croit apercevoir s’y soutenait dans les générations à venir, je m’en irais plein d’espérance dans la miséricorde divine. Chrétien réconcilié, ne m’oublie pas dans tes prières, quand je serai parti ; mes fautes m’arrêteront peut-être à ces portes où ma charité avait crié pour toi : « Ouvrez-vous, portes éternelles ! Elevamini, portæ æternales ! »
LIVRE V
Années 1807, 1808, 1809 et 1810. — Article du Mercure du mois de juillet 1807. — J’achète la Vallée-aux-Loups et je m’y retire. — Les Martyrs. — Armand de Chateaubriand. — Années 1811, 1812, 1813, 1814. — Publication de l’Itinéraire. — Lettre du cardinal de Bausset. — Mort de Chénier. — Je suis reçu membre de l’Institut. — Affaire de mon discours. — Prix décennaux. — L’Essai sur les Révolutions. — Les Natchez.
Madame de Chateaubriand avait été très malade pendant mon voyage ; plusieurs fois mes amis m’avaient cru perdu. Dans quelques notes que M. de Clausel a écrites pour ses enfants et qu’il a bien voulu me permettre de parcourir, je trouve ce passage :
« M. de Chateaubriand partit pour le voyage de Jérusalem au mois de juillet 1806 : pendant son absence j’allais tous les jours chez Madame de Chateaubriand. Notre voyageur me fit l’amitié de m’écrire une lettre en plusieurs pages, de Constantinople, que vous trouverez dans le tiroir de notre bibliothèque, à Coussergues. Pendant l’hiver de 1806 à 1807, nous savions que M. de Chateaubriand était en mer pour revenir en Europe ; un jour, j’étais à me promener dans le jardin des Tuileries avec M. de Fontanes par un vent d’ouest affreux ; nous étions à l’abri de la terrasse du bord de l’eau. M. de Fontanes me dit : — Peut-être, dans ce moment-ci, un coup de cette horrible tempête va le faire naufrager. Nous avons su depuis que ce pressentiment faillit se réaliser. Je note ceci pour exprimer la vive amitié, l’intérêt pour la gloire littéraire de M. de Chateaubriand, qui devait s’accroître par ce voyage ; les nobles, les profonds et rares sentiments qui animaient M. de Fontanes, homme excellent dont j’ai reçu aussi de grands services, et dont je vous recommande de vous souvenir devant Dieu. »
Si je devais vivre et si je pouvais faire vivre dans mes ouvrages les personnes qui me sont chères, avec quel plaisir j’emmènerais avec moi tous mes amis !
Plein d’espérance, je rapportai sous mon toit ma poignée de glanes ; mon repos ne fut pas de longue durée.
Par une suite d’arrangements, j’étais devenu seul propriétaire du Mercure. M. Alexandre de Laborde publia, vers la fin du mois de juin 1807, son voyage en Espagne ; au mois de juillet, je fis dans le Mercure l’article dont j’ai cité des passages en parlant de la mort du duc d’Enghien : Lorsque dans le silence de l’abjection, etc. Les prospérités de Bonaparte, loin de me soumettre, m’avaient révolté ; j’avais pris une énergie nouvelle dans mes sentiments et dans les tempêtes. Je ne portais pas en vain un visage brûlé par le soleil, et je ne m’étais pas livré au courroux du ciel pour trembler avec un front noirci devant la colère d’un homme. Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n’en avait pas fini avec moi. Mon article, tombant au milieu de ses prospérités et de ses merveilles, remua la France : on en répandit d’innombrables copies à la main ; plusieurs abonnés du Mercure détachèrent l’article et le firent relier à part ; on le lisait dans les salons, on le colportait de maison en maison. Il faut avoir vécu à cette époque pour se faire une idée de l’effet produit par une voix retentissant seule dans le silence du monde. Les nobles sentiments refoulés au fond des cœurs se réveillèrent. Napoléon s’emporta : on s’irrite moins en raison de l’offense reçue qu’en raison de l’idée que l’on s’est formée de soi. Comment ! mépriser jusqu’à sa gloire ; braver une seconde fois celui aux pieds duquel l’univers était prosterné ! « Chateaubriand croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas ! je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries. » Il donna l’ordre de supprimer le Mercure et de m’arrêter. Ma propriété périt ; ma personne échappa par miracle : Bonaparte eut à s’occuper du monde ; il m’oublia, mais je demeurai sous le poids de la menace.
C’était une déplorable position que la mienne ; quand je croyais devoir agir par les inspirations de mon honneur, je me trouvais chargé de ma responsabilité personnelle et des chagrins que je causais à ma femme. Son courage était grand, mais elle n’en souffrait pas moins, et ces orages, appelés successivement sur ma tête, troublaient sa vie. Elle avait tant souffert pour moi pendant la Révolution ; il était naturel qu’elle désirât un peu de repos. D’autant plus que madame de Chateaubriand admirait Bonaparte sans restriction : elle ne se faisait aucune illusion sur la légitimité : elle me prédisait sans cesse ce qui m’arriverait au retour des Bourbons.