Mémoires d’outre-tombe (page 5)
Mes sentiments religieux n’ont pas toujours été ce qu’ils sont aujourd’hui. Tout en avouant la nécessité d’une religion et en admirant le christianisme, j’en ai cependant méconnu plusieurs rapports. Frappé des abus de quelques institutions et du vice de quelques hommes, je suis tombé jadis dans les déclamations et les sophismes. Je pourrais en rejeter la faute sur ma jeunesse, sur le délire des temps, sur les sociétés que je fréquentais, mais j’aime mieux me condamner : je ne sais point excuser ce qui n’est point excusable. Je dirai seulement de quel moyen la Providence s’est servie pour me rappeler à mes devoirs.
Ma mère, après avoir été jetée à 72 ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira dans un lieu obscur, sur un grabat où ses malheurs l’avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements répandit sur ses derniers jours une grande amertume ; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j’avais été élevé. Ma sœur me manda le vœu de ma mère ; quand la lettre me parvint au delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d’interprète à la mort m’ont frappé. Je suis devenu chrétien. Je n’ai point cédé, j’en conviens, à de grandes lumières surnaturelles ; ma conviction est sortie du cœur : j’ai pleuré et j’ai cru.
On voit par ce récit combien ceux qui m’ont supposé animé de l’esprit de parti se sont trompés. J’ai écrit pour la religion, par la même raison que tant d’écrivains ont fait et font encore des livres contre elle ; où l’attaque est permise, la défense doit l’être. Je pourrais citer des pages de Montesquieu en faveur du christianisme, et des invectives de J.-J. Rousseau contre la philosophie, bien plus fortes que tout ce que j’ai dit, et qui me feraient passer pour un fanatique et un déclamateur si elles étaient sorties de ma plume.
Je n’ai à me reprocher dans cet ouvrage, ni l’intention, ni le manque de soin et de travail. Je sais que dans le genre d’apologie que j’ai embrassé, je lutte contre des difficultés sans nombre ; rien n’est malaisé comme d’effacer le ridicule. Je suis loin de prétendre à aucun succès ; mais je sais aussi que tout homme qui peut espérer quelques lecteurs rend service à la société en tâchant de rallier les esprits à la cause religieuse ; et dût-il perdre sa réputation comme écrivain, il est obligé en conscience de joindre sa force, toute petite qu’elle est, à celle de cet homme puissant qui nous a retirés de l’abîme.
« Celui, dit M. Lally-Tolendal, à qui toute force a été donnée pour pacifier le monde, à qui tout pouvoir a été confié pour restaurer la France, a dit au prince des prêtres, comme autrefois Cyrus : Jéhovah, le Dieu du ciel, m’a livré les royaumes de la terre, et il m’a commis pour relever son temple. Allez, montez sur la montagne sainte de Jérusalem, rétablissez le temple de Jéhovah. »
À cet ordre du libérateur, tous les juifs, et jusqu’au moindre d’entre eux, doivent rassembler des matériaux pour hâter la reconstruction de l’édifice. Obscur israélite, j’apporte aujourd’hui mon grain de sable. Je n’ose me flatter que, du séjour immortel qu’elle habite, ma mère ait encouragé mes efforts ; puisse-t-elle du moins avoir accepté mon expiation !
Cette Préface est une vraie page de mémoires, écrite, non après coup, à distance, mais au moment même de l’événement, et toute vibrante encore de l’émotion ressentie. Elle est de plus le millésime qui marque la vraie date de l’apparition de l’ouvrage de Chateaubriand. À ce double titre, elle n’aurait jamais dû perdre, et, à l’avenir, il est essentiel qu’elle reprenne sa place en tête du Génie du christianisme.
La première édition du Génie du christianisme fut tirée à quatre mille exemplaires. Dans une seule journée, le libraire Migneret vendait pour mille écus, et il parlait déjà d’une seconde édition. L’ouvrage, je l’ai dit, avait paru le 24 germinal. Le lendemain 25, Fontanes l’annonçait et le mettait, dès ce premier jour, à sa vraie place, dans un article publié dans le Mercure. L’heure, certes, était propice et solennelle. On était à trois jours du dimanche 28 germinal an X, le jour de Pâques de l’année 1802, la plus grande journée du siècle, plus glorieuse même que Marengo, plus éclatante encore qu’Austerlitz. Ce jour-là, à six heures du matin, une salve de cent coups de canon annonça au peuple, en même temps que la ratification du traité de paix entre la France et l’Angleterre, la promulgation du Concordat et le rétablissement de la religion catholique.
Quelques heures plus tard, suivi des premiers corps de l’État, entouré de ses généraux en grand uniforme, le premier Consul se rendait du palais des Tuileries à l’église métropolitaine de Notre-Dame, où le cardinal Caprara, légat du Saint-Siège, après avoir dit la messe, entonnait le Te Deum, exécuté par deux orchestres que conduisaient Méhul et Cherubini. Ce même jour, le Moniteur empruntait au Mercure et reproduisait l’article de Fontanes sur le Génie du christianisme.
Ce n’est pas sans émotion qu’aujourd’hui encore, après un siècle bientôt écoulé, on lit dans le Journal des Débats du samedi 27 germinal an X : « Demain, le fameux bourdon de Notre-Dame retentira enfin, après dix ans de silence, pour annoncer la fête de Pâques. » Combien dut être profonde la joie de nos pères, lorsqu’au matin de ce 18 avril 1802, ils entendirent retentir dans les airs les joyeuses volées du bourdon de la vieille église ! Dans les villes, dans les hameaux, d’un bout de la France à l’autre, les cloches répondirent à cet appel et firent entendre un immense, un inoubliable Alleluia ! Le Génie du christianisme mêla sa voix à ces voix sublimes ; comme elles, il rassembla les fidèles et les convoqua aux pieds des autels.
La rentrée en France
Le Génie du christianisme
Chateaubriand et Mme de Custine
Chateaubriand
Mémoires d’outre-tombe
Appendice Tome 2
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VII chateaubriand et mme de custine.
Sur les relations de Chateaubriand et de Mme de Custine, nous n’avons pas moins de deux volumes publiés, le premier en 1888 par M. Agénor Bardoux, le second en 1893 par M. Chédieu de Robethon.
Déjà en 1885, M. Bardoux avait consacré un volume à la Comtesse Pauline de Beaumont ; son livre sur Madame de Custine en était comme la suite. Certes, dans ces deux volumes, l’auteur a mis de l’esprit, de l’intérêt, de la délicatesse. On me permettra cependant de tenir pour fâcheuses de telles publications. Que Chateaubriand, puisqu’il appartient à l’histoire, relève de la chronique, je le veux bien ; mais ces femmes qui ont vécu dans l’ombre, qui n’ont jamais joué aucun rôle, a-t-on le droit aujourd’hui de les mettre en scène, de venir, après un demi-siècle et plus, raconter leurs amours, vider leurs tiroirs et jeter en pâture à la malignité publique leurs lettres les plus intimes ?
Quoiqu’il en soit, M. Bardoux a pris texte des relations de Mme de Custine et de Chateaubriand pour présenter sous un jour odieux le caractère du grand écrivain. Il a fait de Mme de Custine une victime misérablement trahie, lâchement abandonnée ; il a fait de Chateaubriand un froid adorateur, sans scrupules, sans remords et sans pitié.
Il y avait peut-être quelque témérité, de la part de M. Bardoux, à mettre ainsi tous les torts à la charge de l’une des parties, alors que les pièces principales du procès lui faisaient défaut. De la correspondance échangée entre Chateaubriand et Mme de Custine, il ne possédait rien, en effet, si ce n’est une lettre et quelques billets à peu près insignifiants. Cette correspondance existait pourtant ; elle était aux mains d’un heureux collectionneur, M. Chédieu de Robethon. Ce dernier n’avait pas moins de quarante lettres de Chateaubriand à Mme de Custine. Or, ces lettres, loin de s’accorder avec les sévérités dont l’illustre écrivain venait d’être l’objet, le disculpaient, au contraire, complètement. Ne devenait-il pas dès lors nécessaire de les publier ? M. de Robethon l’a pensé avec d’autant plus de raison, qu’il ne pouvait être accusé de révéler au public les faiblesses de la vie de Mme de Custine : après le livre de M. Bardoux, il ne restait plus une indiscrétion à commettre.
À quelle époque Chateaubriand et Mme de Custine se sont-ils connus ? comment est né ce long attachement qui a traversé tant de fortunes diverses et que la mort seule a brisé ? D’après M. Bardoux, ils se seraient vus pour la première fois en 1803, dans le salon de Mme de Rosanbo, alliée au frère aîné de Chateaubriand, qui avait été une des compagnes de Mme de Custine à la prison des Carmes. M. de Robethon est d’avis que leur première rencontre remonte un peu plus haut, peut-être jusqu’à l’année 1801, et qu’elle a eu lieu dans des circonstances très différentes. Il croit, en effet, trouver un indice de leurs premières relations dans la page des Mémoires d’Outre-tombe où Chateaubriand raconte que, après l’apparition du Génie du christianisme, au milieu de l’enthousiasme des salons, il fut enseveli sous un amas de billets parfumés : « Si ces billets, continue-t-il, n’étaient aujourd’hui des billets de grand’mère, je serais embarrassé de raconter avec une modestie convenable, comment on se disputait un mot de ma main, comment on ramassait une enveloppe suscrite par moi, et comment, avec rougeur, on la cachait, en baissant la tête, sous le voile tombant d’une longue chevelure. » Ce dernier trait s’appliquait évidemment à une seule personne et à un fait particulier ; c’est une émotion unique que le poète a ressentie à ce larcin, gage indiscret d’un naissant amour, qui se dérobait « sous le voile d’une longue chevelure ». Cette longue chevelure, nous la retrouvons deux fois dans la page des Mémoires que je viens de rappeler. Chateaubriand semble en avoir fait pour Mme de Custine une sorte d’auréole, un charme distinctif qui n’appartient qu’à elle.
À l’appui de la conjecture, déjà très plausible, de M. de Robethon, il est permis aujourd’hui d’apporter une preuve directe et décisive. Parmi les lettres inédites de Chateaubriand à Fontanes, récemment publiées par M. l’abbé Pailhès, j’en trouve une, en date du 8 septembre 1802, qui commence ainsi :
Eh bien, mon cher enfant, les vers ? Vous êtes un maudit homme. Pas un signe de vie de votre part…
Comment va Mme Fontanes, et l’enfant, et la sœur, et l’oncle ? Que vous êtes heureux d’avoir tant de cœurs qui s’intéressent à vous ?
La grande voyageuse, comment est-elle ? Je ne sais si elle a reçu ma lettre.
À propos de lettres, il vient de m’arriver, par la poste, toute décachetée une lettre qui me fait peine si F… l’a vue. On se plaint de mes rigueurs et on m’offre des merveilles. Je ne sais comment faire pour empêcher les indiscrètes bontés de m’arriver par le grand chemin…
F… ne peut être que Fouché. C’est lui, en sa qualité de ministre de la police, et lui seul, qui a pu voir cette lettre, si même ce n’est pas lui qui l’a décachetée ; car une lettre mise à la poste, une lettre contenant d’indiscrètes bontés, et de nature à intéresser Fouché, n’a pas pu n’être pas cachetée avec soin. Or, Fouché, à cette époque, et depuis plusieurs années déjà, était le protecteur actif, l’admirateur passionné, le grand ami de Mme de Custine. De là, l’ennui éprouvé par Chateaubriand, à la pensée que la lettre « décachetée » avait passé sous les yeux du ministre de la police.
Il est donc impossible de ne pas faire remonter à cette date de septembre 1802 le début des relations de Mme de Custine avec Chateaubriand.
Si la date de 1803, donnée par M. Bardoux, est inexacte, celle de 1801, mise en avant par M. de Robethon, est également erronée. Il dit en effet lui-même — et avec raison — que la première rencontre eut lieu peu après l’apparition du Génie du christianisme. Or, le Génie du christianisme a paru, non en 1801, mais le 14 avril 1802.
Après avoir reproduit une lettre du 1er août 1804, M. Bardoux ajoute : « Le Chateaubriand quinteux, personnel, méfiant, est tout entier dans cette lettre » De quoi s’agit-il donc ? M. Bardoux ne nous le dit pas, par cette excellente raison qu’il n’en sait rien lui-même. Prise isolément, la lettre qu’il avait sous les yeux n’était pas seulement obscure, elle était inintelligible. Mais alors pourquoi s’emparer de cette lettre, à laquelle on ne comprend rien, dont on ignore par conséquent le caractère et la portée, pour s’en faire une arme contre son auteur, pour en tirer des conclusions défavorables à son caractère ?
Aujourd’hui, grâce à la publication de M. Chédieu de Robethon, nous savons exactement ce qui s’est passé.
Désintéressé, généreux, n’entendant rien aux affaires, Chateaubriand était parfois à court d’argent. Pendant son séjour à Rome, il avait épuisé ses dernières ressources au cours de la maladie de Mme de Beaumont ; il ne pouvait pas, et pour rien au monde il n’aurait voulu, en un tel moment, lui exposer sa détresse, lui demander un crédit, et se faire rembourser en quelque sorte des soins qu’il lui avait prodigués. Il y avait là une question de délicatesse et d’honneur. C’est dans ces circonstances qu’il s’adressa à Mme de Custine. Celle-ci refusa. Elle n’avait vu qu’une rivale, là où elle ne devait voir qu’une infortunée et une mourante. Chateaubriand était rentré en France depuis quelques mois, lorsqu’il apprend que cet incident connu de lui seul et de Mme de Custine est tombé dans la bouche du public et que les détails en courent les salons. Atteint jusqu’au fond du cœur, il écrit à Mme de Custine la lettre qu’on va lire :
Lundi, 16 Juillet 1804.
Je ne sais si vous ne finirez point par avoir raison, si tous vos noirs pressentiments ne s’accompliront point. Mais je sais que j’ai hésité à vous écrire n’ayant que des choses fort tristes à vous apprendre. Premièrement, les embarras de ma position augmentent tous les jours et je vois que je serai forcé tôt ou tard à me retirer hors de France ou en province ; je vous épargne les détails. Mais cela ne serait rien si je n’avais à me plaindre de vous. Je ne m’expliquerai point non plus ; mais quoique je ne croie point tout ce qu’on m’a dit, et surtout la manière dont on me l’a dit, il reste certain toutefois que vous avez parlé d’un service que je vous priais de me rendre lorsque j’étais à Rome, et que vous ne m’avez pas rendu. Ces choses-là tiennent à l’honneur, et je vous avoue qu’ayant déjà le tort du refus, je n’aurais jamais voulu penser que vous eussiez voulu prendre encore sur vous le plus grand tort de la révélation. Que voulez-vous ? On est indiscret sans le vouloir, et souvent on fait un mal irréparable aux gens qu’on aime le plus.
Quant à moi, madame, je ne vous en demeure pas moins attaché. Vous m’avez comblé d’amitiés et de marques d’intérêt et d’estime ; je parlerai éternellement de vous avec les sentiments, le respect, le dévouement que je professe pour vous. Vous avez voulu rendre service à mon ami et vous le pouvez plus que moi puisque Fouché est ministre. Je connais votre générosité, et l’éloignement que vous pouvez ressentir pour moi ne retombera pas sur un malheureux injustement persécuté. Ainsi, madame, le ciel se joue de nos projets et de nos espérances. Bien fou qui croit aux sentiments qui paraissent les plus fermes et les plus durables. J’ai été tellement le jouet des hommes et des prétendus amis, que j’y renonce. Je ne me croirai pas, comme Rousseau, haï du genre humain, mais je ne me fierai plus à ce genre humain. J’ai trop de simplicité et d’ouverture de cœur pour n’être pas la dupe de quiconque voudra me tromper.
Cette lettre très inattendue vous fera sans doute de la peine. En voilà une autre sur ma table que je ne vous envoie pas et que je vous avais écrite il y a sept ou huit heures. J’ignorais alors ce que je viens d’apprendre, et le ton de cette lettre était bien différent du ton de celle-ci. Je vous répète que je ne crois pas un mot des détails honteux qu’on m’a communiqués, mais il reste un fait : on sait le service que je vous ai demandé et, comment peut-on savoir ce qui était sous le sceau du secret dans une de mes lettres, si vous ne l’aviez pas dit vous-même ?
Adieu.
Dans sa réponse, Mme de Custine essaya sans doute d’une diversion et rejeta probablement les torts sur une personne qu’elle craignait de se voir préférer et dont la perfidie aurait machiné cette dénonciation. La seconde lettre de Chateaubriand ne fut pas moins digne et moins noble que la première :
Il ne s’agit pas de comparaison, car je ne vous compare à personne, et je ne vous préfère personne. Mais vous vous trompez si vous croyez que je tiens ce que je vous ai dit de celle que vous soupçonnez. Si je le tenais d’elle, je pourrais croire que la chose n’est pas encore publique ; or ce sont des gens qui vous sont étrangers qui m’ont averti des bruits qui couraient. Il me serait encore fort égal, et je ne m’en cacherais pas, qu’on dît que je vous ai demandé un service. Mais ce sont les circonstances qu’on ajoute à cela qui sont si odieuses que je ne voudrais pas même les écrire et que mon cœur se soulève en y pensant. Vous vous êtes fort trompée si vous avez cru que Madame… m’ait jamais rendu des services dans le genre de ceux dont il s’agit ; c’est moi, au contraire, qui ai eu le bonheur de lui en rendre. J’ai toujours cru, au reste, que vous avez eu tort de me refuser. Dans votre position, rien n’était plus aisé que de vous procurer le peu de chose que je vous demandais ; j’ai vingt amis pauvres qui m’eussent obligé poste pour poste, si je ne vous avais donné la préférence. Si jamais vous avez besoin de mes faibles ressources, adressez-vous à moi et vous verrez si mon indigence me servira d’excuse.
Mais laissons tout cela. Vous savez si jusqu’à présent j’avais gardé le silence, et si, bien que blessé au fond du cœur, je vous en avais laissé apercevoir la moindre chose, tant était loin de ma pensée tout ce qui aurait pu vous causer un moment de peine ou d’embarras. C’est la première et la dernière fois que je vous parlerai de ces choses-là. Je n’en dirai pas un mot à la personne, soit que cela vienne d’elle ou non. Le moyen de faire vivre une pareille affaire est d’y attacher de l’importance et de faire du bruit ; cela mourra de soi-même comme tout meurt en ce monde. Les calomnies sont devenues pour moi des choses toutes simples ; on m’y a si fort accoutumé que je trouverais presque étrange qu’il n’y en eût pas toujours quelques-unes de répandues sur mon compte.
C’est à vous maintenant à juger si cela doit nous éloigner l’un de l’autre. Pour blessé, je l’ai été profondément ; mais mon attachement pour vous est à toute épreuve ; il survivra même à l’absence, si nous ne devons plus nous revoir.
Je vous recommande mon ami.
Paris, 4 thermidor (juillet 23).
Mme de Custine, dans sa réponse, chercha, paraît-il, à expliquer le refus du service que Chateaubriand lui avait demandé. Elle laissa entendre qu’elle s’était sentie froissée à l’idée de subvenir aux dépenses nécessitées par la présence à Rome de Mme de Beaumont. C’est ici que se place la lettre de Chateaubriand, du 1er août 1804, citée par M. Bardoux, et dont voici le début :
Je vois qu’il est impossible que nous nous entendions jamais par lettre. Je ne me rappelle plus pour quel objet je vous avais demandé ce service ; mais si c’est pour celui que vous faites entendre, jamais, je crois, preuve plus noble de l’idée que j’avais de votre caractère n’a été donnée ; et c’est une grande pitié que vous ayez pu la prendre dans un sens si opposé ; je m’étais trompé…
Cependant, malgré l’aigreur de ces premières lignes, Chateaubriand s’adoucit : il ne demande qu’à pardonner, à tout oublier, et la lettre se termine par un mot charmant : « Adieu, j’ai encore bien de la peine à vous dire quelques mots aimables, mais ce n’est pas faute d’envie. » Le post-scriptum renouvelle la demande de pressantes démarches auprès de Fouché en faveur de « l’ami malheureux et persécuté ». Ainsi, même dans ces circonstances où il semblerait devoir être tout entier à sa légitime irritation et à sa vive douleur, pas un seul instant il n’oubliera son ami. N’en déplaise à M. Bardoux, il me semble bien que cet épisode est tout à l’honneur de Chateaubriand.
Nous ne sommes encore qu’en 1804. Mme de Custine ne mourra que vingt-deux ans plus tard. Jusqu’à la fin, la correspondance publiée par M. de Robethon le démontre, Chateaubriand resta son ami.
Pendant son ambassade à Londres, en 1822, le fils de Mme de Custine, Astolphe, vint en Angleterre : « Une fois à son poste, dit M. Bardoux, il (Chateaubriand) n’écrivait plus ; et Astolphe alla passer quelques jours en Angleterre pour rapporter de ses nouvelles. » Cela encore n’est point exact. Il ne s’agissait point d’une simple course à Londres pour que le fils rapportât à sa mère des nouvelles de l’ambassadeur trop lent à écrire, mais d’un voyage en Angleterre et en Écosse, qui dura plus de deux mois, du 26 juillet au 30 septembre. Du 26 juillet au 8 septembre, époque à laquelle Chateaubriand quitta Londres pour se rendre au Congrès de Vérone, très nombreuses sont ses lettres à Mme de Custine, et toutes témoignent de sa sollicitude pour le fils de son amie.
De retour à Paris, Chateaubriand reprit ses relations assidues avec Mme de Custine, qui, comptant avec raison sur son dévouement et sur le crédit qu’elle-même possédait à la cour, entreprit alors de faire de son fils un pair de France, ou tout au moins, s’il n’était pas possible d’atteindre immédiatement à ce rang élevé, de lui créer des titres par de hautes fonctions diplomatiques. Chateaubriand approuva ces projets, et peut-être en fut-il l’inspirateur.
Quand il arriva au ministère avec M. de Villèle, au mois de décembre 1822, la confiance de Mme de Custine dans le succès de ses espérances s’en accrut encore. Renonçant pour Astolphe à cette sorte de stage dans la diplomatie qui, une première fois du reste, lui avait assez mal réussi, elle sollicita directement la pairie avec l’ardeur fiévreuse et l’obstination qu’elle mettait à toutes choses. Elle ne laissera plus à Chateaubriand une heure de répit. Elle le poursuit, elle le harcèle, et comme la nomination ne vient pas, elle se répand en plaintes et en reproches. M. Bardoux les tient naturellement pour fondés. Il accuse Chateaubriand d’oublier « au milieu des enivrements du pouvoir » et son amie et le jeune Astolphe. « De toutes les amies, fort anxieuses de lui, dit-il, Mme de Custine était la plus négligée ; les billets que Chateaubriand, ministre, lui envoie, sont bien écrits de sa main, mais il ne prend plus le temps de mettre l’adresse ; c’est un secrétaire qui s’en charge. » — Chateaubriand est ministre des affaires étrangères ; la France est en guerre avec l’Espagne ; c’est sur lui que pèsent à ce moment les plus lourdes responsabilités ; il lui faut faire face à l’opposition de M. Canning et aux attaques des libéraux ; dans le sein même du cabinet, il a des luttes à soutenir ; et s’il lui arrive de charger un secrétaire de mettre une adresse sur un billet, il sera démontré qu’il n’est qu’un égoïste et un lâcheur !! Ici, du reste, comme tout à l’heure pour l’incident de 1804, M. Bardoux n’a pas eu de chance. On ne lui a communiqué que des billets, des billets de deux ou trois lignes et il en prend texte pour accuser Chateaubriand d’ingratitude. Mais à côté de ces billets un peu laconiques, il y en a d’autres qui sont charmants et il ne les a pas connus. Il y a aussi des lettres, de vraies lettres, et il ne les a pas connues davantage. Lettres et billets prouvent que Chateaubriand ne négligeait rien pour faire réussir la candidature d’Astolphe à la pairie. Un moment, il crut avoir partie gagnée, mais le succès espéré ne vint pas. Dans la lettre suivante, il rend compte à Mme de Custine de ce qui s’est passé :
Mercredi 24 décembre 1823.
J’avais de grandes espérances. Elles ont été trompées pour le moment. Le roi n’a voulu nommer, je crois, que des députés, des militaires et des hommes de sa maison et de celles des princes. Mais j’ai la promesse pour Astolphe pour une autre circonstance qui n’est pas très éloignée. Ne croyez pas que je vous oublie et que vous n’êtes dans ma vie au nombre de mes plus doux et de mes plus impérissables souvenirs.
Mille tendresses à tous.
Ch.
La promesse faite ne fut pas tenue, mais ce ne fut ni la faute de Chateaubriand, ni celle du gouvernement de la Restauration. C’est à lui-même et à lui seul qu’Astolphe de Custine doit imputer d’avoir tout perdu. Son nom fut mêlé, à ce moment, à une aventure honteuse, au plus abominable des scandales. M. Chédieu de Robethon s’est vu dans la nécessité d’en parler, au moins sommairement. Il me serait impossible de reproduire ici son récit. À peine y puis-je faire allusion. Ce récit, d’ailleurs, n’étonnera aucun de ceux qui ont lu les pages consacrées par Philarète Chasles, dans ses Mémoires, au marquis de Custine.
À partir de ce déplorable événement, tout fut fini pour Mme de Custine. Sa vie était brisée ; elle mourut le 25 juillet 1826, à l’âge de 56 ans.
Le Génie du christianisme
Chateaubriand et Mme de Custine
La mort de La Harpe
Chateaubriand
Mémoires d’outre-tombe
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La mort de La Harpe
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VIII la mort de la harpe.
Ce sera l’honneur de La Harpe d’avoir, lui le disciple de Voltaire d’avoir compris et salué, dès le premier jour, le génie de Chateaubriand. — d’avoir selon l’expression de Sainte-Beuve, « donné en mourant la main à Chateaubriand, à Fontanes, à tout ce jeune groupe littéraire en qui était alors l’avenir ».
Bien avant l’apparition du Génie du christianisme, il avait commencé une Apologie de la religion chrétienne, que la mort ne lui a pas permis de finir, mais dont il reste de très beaux fragments. D’autres à sa place eussent vu avec ennui, avec dépit sans doute, l’entrée en scène du jeune rival dont l’œuvre allait rejeter la sienne dans l’ombre. La Harpe, au contraire, l’accueillit avec un sincère enthousiasme, avec une sorte de tendresse, non comme un rival, mais comme un fils. Il inscrivit son nom sur son testament, le priant « de se souvenir combien il lui était attaché ». Chateaubriand ne fut pas ingrat. Il publia, dans le Mercure, au lendemain des funérailles de La Harpe, un article, où il disait :
… Les obsèques furent célébrées, le dimanche matin, à Notre-Dame. Il s’était retiré depuis quelques années dans le cloître de cette cathédrale, comme s’il avait voulu se réfugier, loin d’un monde peu charitable, à l’ombre de la maison du Dieu de miséricorde. Ceux qui ont vu les restes de cet auteur célèbre renfermés dans un chétif cercueil ont pu sentir le néant des grandeurs littéraires, comme de toutes les autres grandeurs ; heureusement, c’est dans la mort que le chrétien triomphe, et sa gloire commence quand toutes les autres gloires finissent.
Le convoi est parti à une heure pour le cimetière de la barrière de Vaugirard. Nous avons sincèrement regretté de ne pas voir marcher à la tête du cortège cette croix qui nous afflige et nous console, et par laquelle un Dieu compatissant a voulu se rapprocher de nos misères. Lorsqu’on est arrivé au cimetière, on a déposé le cercueil au bord de la fosse, sur le petit morceau de terre qui devait bientôt le recouvrir. M. de Fontanes a prononcé alors un discours noble et simple sur l’ami qu’il venait de perdre. Il y avait dans l’organe de l’orateur attendri, dans les tourbillons de neige qui tombaient du ciel, et qui blanchissaient le drap mortuaire du cercueil, dans le vent qui soulevait ce drap mortuaire, comme pour laisser passer les paroles de l’amitié jusqu’à l’oreille de la mort ; il y avait, disons-nous, dans ce concours de circonstances, quelque chose de touchant et de lugubre… Les restes de M. de La Harpe n’étaient pas encore recouverts de terre ; nous pleurions encore autour de son cercueil, près de sa fosse ouverte ; et dans le moment même où M. de Fontanes nous assurait que toutes les injustices allaient s’ensevelir dans cette tombe, que tout le monde partageait nos regrets, un journal insultait aux cendres d’un homme illustre ; on l’accusait d’avoir déshonoré le commencement de sa carrière par ses neuf dernières années. Nous appliquerons aux auteurs de cet article les paroles de l’Écriture que M. de La Harpe a citées à la fin de son dernier morceau sur l’Encyclopédie, et qui sont aussi les dernières paroles que ce grand critique a fait entendre au public : Malheur à vous qui appelez mal ce qui est bien et bien ce qui est mal.
Trente-cinq ans plus tard, dans ses Mémoires, rendant à La Harpe un dernier hommage, Chateaubriand évoquait le souvenir de cette journée de deuil du 12 février 1803, et du discours de M. de Fontanes.
Voici ce discours :
Les lettres et la France regrettent aujourd’hui un poète, un orateur, un critique illustre. La Harpe avait à peine vingt-cinq ans, et son premier essai dramatique l’annonça comme le plus digne élève des grands maîtres de la scène française : l’héritage de leur gloire n’a point dégénéré dans ses mains, car il nous a transmis fidèlement leurs préceptes et leurs exemples. Il loua les grands hommes des plus beaux siècles de l’éloquence et de la poésie, et leur esprit, comme leur langage, se retrouve toujours dans les écrits d’un disciple qu’ils avaient formé. C’est en leur nom qu’il attaqua jusqu’au dernier moment les fausses doctrines littéraires ; et, dans ce genre de combat, sa vie entière ne fut qu’un long dévouement au triomphe des vrais principes. Mais si ce dévouement courageux fit sa gloire, il n’a pas fait son bonheur. Je ne puis dissimuler que la franchise de son caractère et la rigueur impartiale de ses censures éloignèrent trop souvent de son nom et de ses travaux la bienveillance et même l’équité. Il n’arrachait que l’estime où tant d’autres auraient obtenu l’enthousiasme. Souvent les clameurs de ses ennemis parlèrent plus haut que le bruit de ses succès et de sa renommée. Mais à l’aspect de ce tombeau, tous les ennemis sont désarmés. Ici les haines finissent, et la vérité seule demeure. Les talents de La Harpe ne seront plus enfin contestés. Tous les amis des lettres, quelles que soient leurs opinions, partagent maintenant notre deuil et nos regrets. Les circonstances où la mort le frappe, rendent sa perte encore plus douloureuse. Il expire dans un âge où la pensée n’a rien perdu de sa vigueur, et lorsque son talent s’était agrandi dans un autre ordre d’idées qu’il devait au spectacle extraordinaire dont le monde est témoin depuis douze ans. Il laisse malheureusement imparfaits quelques ouvrages dont il attendait sa plus solide gloire, et qui seraient devenus ses premiers titres dans la postérité. Ses mains mourantes se sont détachées avec peine du dernier monument qu’il élevait. Ceux qui en connaissent quelques parties avouent que le talent poétique de l’auteur, grâce aux inspirations religieuses, n’eut jamais autant d’éclat, de force et d’originalité. On sait qu’il avait embrassé, avec toute l’énergie de son caractère, les opinions utiles et consolantes sur lesquelles repose le système social ; elles ont enrichi, non seulement ses pensées et son style de beautés nouvelles, mais elles ont encore adouci les souffrances de ses derniers jours. Le Dieu qu’adoraient Fénelon et Racine a consolé, sur le lit de mort, leur éloquent panégyriste et l’héritier de leurs leçons. Les amis qui l’ont vu dans ce dernier moment où l’homme ne déguise plus rien, savent quelle était la vérité de ses sentiments ; ils ont pu juger combien son cœur, en dépit de la calomnie, renfermait de droiture et de bonté. Déjà même les sentiments les plus doux étaient entrés dans ce cœur trop méconnu, et si souvent abreuvé d’amertumes. Les injustices se réparaient. Nous étions prêts à le revoir dans ce sanctuaire des lettres et du goût, dont il était le plus ferme soutien ; lui-même se félicitait naguère encore de cette réunion si désirée ; mais la mort a trompé nos vœux et les siens. Puissent au moins se conserver à jamais les traditions des grands modèles qu’il sut interpréter avec une raison si éloquente ! Puissent-elles, mes chers confrères, en formant de bons écrivains, donner un nouvel éclat à cette Académie française qu’illustrèrent tant de noms fameux depuis cent cinquante ans, et que vient de rétablir un grand homme, si supérieur à celui qui l’a fondée !
Les ennemis de La Harpe (et Fontanes vient de nous dire combien ils étaient nombreux) affectaient de ne pas croire à la sincérité de sa conversion. Ils savaient bien, au fond, que cette sincérité ne pouvait être mise en doute. Elle est attestée par tous les actes, par tous les écrits de ses neuf dernières années. S’il était besoin d’une autre preuve, on la trouverait dans les termes mêmes de son testament :
Je lègue, y est-il dit, 200 francs aux pauvres de ma paroisse. Ma nièce n’ayant rien, et ce que je laisserai étant peu de chose, il ne m’est pas possible de faire davantage pour cette classe qui est si à plaindre. J’engage chaque Français à se rappeler que la religion fait un devoir sacré de soulager les indigents, et de faire tout ce qu’on peut pour adoucir le sort des infortunés : je remercie monsieur et madame de Talaru des marques d’amitié qu’ils m’ont données ; j’en conserverai le souvenir jusqu’au dernier moment. Je remercie également les respectables docteurs Malhouet et Portal, des soins qu’ils ont bien voulu me donner, avec un grand zèle, dans ma maladie. Je prie MM. de Fontanes, Chateaubriand, de Courtivron, de Chabannes, Récamier, de Herain, Liénard, Migneret et Agasse de se souvenir combien je leur étais attaché. Je nomme M. Boulard, notaire, mon ami depuis vingt ans, mon exécuteur testamentaire. Je supplie la divine Providence d’exaucer les vœux que je fais pour le bonheur de mon pays. — Puisse ma patrie jouir longtemps de la paix et de la tranquillité ! Puissent les saintes maximes de l’Évangile être généralement suivies pour le bonheur de la société !