Mémoires d’outre-tombe (page 6)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Dans un codicille joint à ce testament, La Harpe avait ajouté la déclaration suivante :

Ayant eu le bonheur de recevoir hier, pour la seconde fois, le saint viatique, je crois devoir faire encore une dernière déclaration des sentiments que j’ai publiquement manifestés depuis neuf ans et dans lesquels je persévère. Chrétien par la grâce de Dieu, et professant la religion catholique, apostolique et romaine, dans laquelle j’ai eu le bonheur de naître et d’être élevé, et dans laquelle je veux finir de vivre et mourir, je déclare que je crois fermement tout ce que croit et enseigne l’Église romaine, seule fondée par Jésus-Christ ; que je condamne d’esprit et de cœur tout ce qu’elle condamne ; que j’approuve de même tout ce qu’elle approuve ; en conséquence, je rétracte tout ce que j’ai écrit et imprimé, ou qui a été imprimé sous mon nom, de contraire à la foi catholique ou aux bonnes mœurs : le désavouant, et, en tant que je puis, en condamnant et dissuadant la promulgation, la réimpression et représentation sur les théâtres. Je rétracte également et condamne toute proposition erronée qui aurait pu m’échapper dans ces différents écrits. — J’exhorte tous mes compatriotes à entretenir des sentiments de paix et de concorde ; je demande pardon à ceux qui ont cru avoir à se plaindre de moi, comme je pardonne bien sincèrement à ceux dont j’ai eu à me plaindre.

Après de telles paroles, dites à l’heure suprême, qui pourrait encore suspecter la sincérité des sentiments religieux de La Harpe ? Il en avait d’ailleurs donné une preuve non moins éclatante à l’époque de ce second mariage, sous le Directoire, dont parle Chateaubriand. L’épisode est des plus intéressants, et vaut, je crois, d’être rappelé.

La Harpe avait pour ami M. Récamier, le mari de la belle Juliette. L’optimisme de M. Récamier le poussait volontiers à se mêler de mariage : il y avait la main malheureuse, mais ses insuccès ne le décourageaient point. Il connaissait de vieille date une Mme de Hatte-Longuerue, veuve, sans fortune, chargée de deux enfants : un fils et une fille fort belle, âgée de vingt-trois ans. La demoiselle était difficile à établir, attendu la pauvreté de sa famille ; M. Récamier eut l’idée de la faire épouser à La Harpe. Il avait trente-quatre ans de plus que la jeune fille, et celle-ci n’était pas sans ressentir quelque répugnance à l’accepter. Mais la mère cacha avec soin cette disposition à l’épouseur, et entraîna sa fille. Cette union, conclue le 9 août 1797, ne dura point et ne pouvait durer.

Au bout de trois semaines, Mlle de Longuerue déclarait que sa répugnance était invincible et demandait le divorce. La Harpe, vivement blessé dans son amour-propre et dans sa conscience, se conduisit en galant homme et en chrétien : il ne pouvait se prêter au divorce interdit par la loi religieuse, mais il le laissa s’accomplir, et il pardonna à la jeune fille l’éclat et le scandale de cette rupture. « J’ai toujours entendu dire à Mme Récamier, écrit Mme Lenormant dans ses Souvenirs (I, 57), que les procédés, le langage, les sentiments que fit entendre et voir M. de La Harpe dans cette pénible affaire avaient été pleins de modération, de droiture et de sincère humilité. » Il y avait d’autant plus de mérite, qu’il se voyait à ce moment doublement frappé, la demande en divorce de Mlle de Longuerue coïncidant avec le décret de proscription lancé contre lui par les auteurs du coup d’État du 18 fructidor (4 septembre 1797).

Le divorce civil une fois prononcé, Mlle de Longuerue entreprit de faire annuler son mariage devant l’autorité religieuse. Ici encore, l’attitude et la conduite de La Harpe furent de tous points irréprochables. On en pourra juger par la lettre suivante, qu’il écrivit à Mme Récamier, le 19 mai 1798, de l’asile où il se tenait alors caché, à Corbeil :

Tout considéré, Madame, je vous avouerai que je répugne extrêmement à des explications par écrit qui ne sauraient que m’être trop pénibles et qui ne sont bonnes à rien. Vous savez mieux que personne combien dans cette malheureuse affaire mes intentions étaient pures, quoique ma conduite n’ait pas été prudente.

Ma confiance a été aveugle et on en a indignement abusé. J’ai été trompé de toutes manières par celle à qui je ne voulais faire que du bien, et Dieu s’est servi d’elle pour me punir du mal que j’avais fait à d’autres. Que sa volonté soit faite, et qu’il daigne lui pardonner comme à moi, et comme je lui pardonne de tout mon cœur ! Plus on a eu de torts envers moi et moins je veux me permettre les reproches, et c’est ce que toute explication entraînerait nécessairement. Le mal est fait, et il est de nature à ce que Dieu seul puisse le réparer, puisqu’il peut tout. Les moyens qu’on veut employer aujourd’hui, uniquement dictés par les intérêts humains, ne me paraissent pas faits pour réussir, quoi qu’il me soit permis, ce me semble, de le désirer, au moins pour la satisfaction personnelle d’une personne que la jeunesse expose plus que toute autre et qui doit toujours m’être chère à cause du lien qui nous unit devant Dieu.

Je vous supplie donc de lui dire, soit de vive voix, soit même en lui communiquant cette lettre, que la sienne ne contient rien qui ne m’ait paru fort honnête, et que si je n’y réponds pas directement, c’est par égard pour elle et pour moi ; que je trouve tout naturel, humainement parlant, le désir qu’elle a de rompre légalement une union qui n’a eu que des suites fâcheuses, mais qui n’aurait jamais eu lieu, si elle eût eu avec moi autant de bonne foi que j’en avais avec elle ; que je l’excuse bien volontiers, mais que je ne crois pas qu’aucune autorité ecclésiastique l’excuse d’avoir donné, à vingt-trois ans, un consentement parfaitement libre et dont elle devait savoir toutes les conséquences, à une union que son cœur n’approuvait pas ; que sa mère est sans doute beaucoup plus condamnable qu’elle de l’avoir engagée à n’écouter que des vues d’intérêt qui n’étaient point dans son âme, et que la Providence a bientôt rendues illusoires pour notre punition commune et légitime ; mais qu’en fait de sacrements, les lois de l’Église n’admettent pour excuse ni la dissimulation ni l’intérêt ; que sa demande pourrait avoir lieu, si elle s’était éloignée de moi sur-le-champ, en réclamant contre une espèce de contrainte ou de tromperie quelconque, mais qu’ayant habité avec moi librement et publiquement, pendant trois semaines comme ma femme, elle ne sera pas probablement admise à donner comme moyen de nullité ce qu’elle a pu montrer de répugnance à remplir le vœu du mariage ; moyen que tant de raisons péremptoires ne permettent de valider dans aucun tribunal, surtout dans un tribunal ecclésiastique, le seul qu’elle puisse invoquer, puisqu’elle est déjà divorcée dans les tribunaux civils, où elle ne peut prétendre davantage ; qu’au reste je ne mettrai pas plus d’opposition aux démarches qu’elle peut faire pour annuler le mariage devant l’Église, que je n’en ai mis au divorce devant les juges civils ; qu’il me suffit de rester étranger à l’un et à l’autre, parce que l’un et l’autre sont contraires à la loi de Dieu ; que si j’étais dans le cas d’être appelé, ce que je ne crois pas, je dirais la vérité, et rien que la vérité, comme je la dois dans tous les cas.

Voilà ce que je puis dire en mon âme et conscience, et je désire qu’elle en soit satisfaite.

La mésaventure de La Harpe pouvait bien réjouir ses ennemis : ils avaient pour eux les rieurs. Sa conduite en toute cette affaire n’en fut pas moins celle d’un galant homme et d’un vrai chrétien.

Chateaubriand et Mme de Custine

La mort de La Harpe

Les quatre Clausel

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

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IX les quatre clausel.

Jean-Claude Clausel de Coussergues, né à Coussergues (Aveyron), le 4 décembre 1759, était entré de bonne heure dans la magistrature et avait succédé à son père, le 26 octobre 1789, comme conseiller à la cour des aides de Montpellier. Il émigra, servit dans l’armée de Condé, rentra en France sous le Consulat et se fit libraire et journaliste. C’est alors qu’il connut Chateaubriand et que se noua entre eux une amitié que la mort seule devait rompre. Bien des choses d’ailleurs les rapprochaient. Émigrés tous les deux, ils avaient combattu sous le même drapeau. Leur exil avait eu même durée. Comme Chateaubriand, Clausel avait commencé par être philosophe, et l’un des tenants les plus fanatiques de Jean-Jacques ; puis la Révolution lui avait ouvert les yeux, il avait pleuré, lui aussi, et il avait cru. On avait vu alors son ardeur philosophique se changer en une piété tendre. Il fut donc de ceux qui, par leurs articles, contribuèrent à l’immense succès du Génie du Christianisme. Mais il ne s’en tint pas à des articles de journaux. De Rome, le 20 décembre 1803, Chateaubriand écrivait à Gueneau de Mussy :

Je vous prie de veiller un peu à mes intérêts littéraires ; songez que c’est la seule ressource qui va me rester. Migneret a bien vendu ses éditions, mais il a confié sa marchandise à des fripons, et j’ai éprouvé cinq banqueroutes. Engagez M. Clausel à commencer le plus tôt possible son édition chrétienne. Si j’en crois ce qu’il m’a mandé, elle se vendra bien, et cela me rendra encore quelque argent. Le monument de Mme de Beaumont me coûtera 9 000 francs. J’ai vendu tout ce que j’avais pour en payer une partie…

Les cinq volumes du Génie étaient trop gros et trop chers pour aller à tous les acheteurs ; ils renfermaient, par endroits, de trop vives peintures, pour être mis dans toutes les mains. Une édition chrétienne, c’est-à-dire abrégée et corrigée, à l’usage de la jeunesse et des écoles, était demandée. Pour se livrer à un travail de ce genre et y réussir, il fallait, avec une grande délicatesse d’âme et de foi, le sincère dévouement d’un ami. Clausel remplissait à merveille ces conditions ; aussi s’acquitta-t-il de sa tâche avec un plein succès. Son édition abrégée du Génie du Christianisme fut plusieurs fois réimprimée.

Clausel avait moins bien réussi dans ses propres entreprises de librairie ; ses dernières ressources commençaient à s’épuiser. Il fut donc heureux d’être choisi par le Sénat, le 17 février 1807, comme député de l’Aveyron au Corps législatif, mandat qui lui fut renouvelé le 6 janvier 1813. Une indemnité de 10 000 francs était alors allouée à chaque député. En 1811, Cambacérès, son ancien collègue à la cour des aides de Montpellier, le fit nommer conseiller à la cour d’appel de cette ville. Comme il n’y avait pas d’incompatibilité entre ces fonctions et celles de membre du Corps législatif, il continua d’habiter Paris une partie de l’année, et alors il voyait chaque jour les Chateaubriand et les Joubert. Madame de Chateaubriand l’appelait, dès cette époque « notre meilleur ami ». Il était pourtant à Montpellier au mois de juillet 1811, ce qui lui valait de recevoir cette charmante lettre de Mme de Chateaubriand, l’une des plus jolies qu’elle ait écrites :

Val-du-Loup, ce 27 juillet 1811.

Bien que l’air et le ton de **** me déplaisent également, il suffit, mon cher ami, que vous l’aimiez pour que j’aie un grand plaisir à faire quelque chose qui lui soit agréable. J’irai donc incessamment à la Marine solliciter un brevet de mort pour son neveu.

Je vous défie de nous écrire d’un pays plus chaud que le nôtre ; voilà deux jours qu’on ne peut respirer. Il est vrai qu’il y en a trois qu’on se chauffait à grand feu : pour le chaud, c’est la saison ; pour le froid, c’est la comète. — Vous avez grand tort de comparer le lieu où nous vivons au paradis terrestre ; si ce n’est qu’on y trouve aussi des serpents, et, si vous avez à Montpellier des procès à débrouiller et des chicanes à réprimer, nous avons ici des voleurs à pendre ; en conséquence, M. de Chateaubriand vient d’être nommé juré, pour juger les pauvres gens qu’il renverra sur les grands chemins sains et saufs, s’il plaît à Dieu. Mais ce qui nous déplaît beaucoup à nous, c’est que nous voilà obligés d’aller à Paris, et il est si triste et si justement triste en ce moment que rien qu’à y penser on tourne à la mort. Pas une âme, ou sinon des âmes en peine ; des rues désertes, des maisons vides et des arbres poudrés à blanc, voilà ce que nous allons trouver.

Il nous serait beaucoup plus agréable d’aller vous faire une petite visite dans votre cabinet exposé au nord et placé au milieu d’une belle campagne ; mais on ne peut pas dire à présent, voyage qui voudra. Nous vous attendons donc ici ; car vous y viendrez, et j’espère même que vous y resterez ; et, comme alors vous serez questeur, nous aurons une voiture.

Joubert est dans l’admiration et dans l’attendrissement des lettres que vous lui écrivez, d’où je conclus que ce ne sont pas vos chefs-d’œuvre. Il est retombé dans sa manie universitaire ; il n’a pas de plus grand bonheur que de pouvoir s’enfermer avec quelques inspecteurs, recteurs ou proviseurs, et de les pérorer tant et si longtemps qu’il est ensuite obligé de se coucher pendant huit jours et qu’il a le plaisir de se plaindre éternellement. M. de Bonald est ici depuis un mois, mais nous ne l’avons point vu, du moins moi. M. de Chateaubriand l’a rencontré l’autre jour, chez le restaurateur. On dit qu’il s’est livré aux petits littérateurs ; il les a choisis pour ses amis et pour ses juges. Il a grand tort pour l’avenir, mais il a raison pour le présent. Il paraît qu’il veut des trompettes pour son nouvel ouvrage ; il est vrai que celles d’aujourd’hui ne retentissent pas au loin, mais elles assourdissent ceux qui sont près.

Nous avons depuis huit jours un vent épouvantable, tantôt froid, tantôt chaud, c’est-à-dire aussi extraordinaire que la saison. Comme je ne suis point mélancolique et que j’ai passé l’âge où l’on aime à soupirer, je n’aime ni le vent ni la lune ; je ne me plais qu’à la pluie pour mon gazon, et au soleil pour me réjouir. Mais voilà une des plus longues lettres que j’aie jamais écrites. Aussi je permets bien à votre distraction de penser à autre chose en la lisant. Souvenez-vous seulement toujours du tendre et sincère attachement que je vous ai voué.

J’ai le plus grand plaisir à recevoir de vos lettres, je les lis très bien ; ainsi ne m’imputez point votre silence.

M. Clausel fit partie, en 1813, de l’opposition qui se manifesta au Corps législatif contre la politique impériale ; il accueillit avec joie la Restauration et fut, en 1814, l’un des commissaires chargés de préparer la rédaction de la Charte. Nommé conseiller à la Cour de cassation le 15 février 1815, il était élu député, le 22 août de la même année, par le collège du département de l’Aveyron. Il fit partie des Chambres jusqu’en 1827. Le 14 février 1820, au lendemain de l’assassinat du duc de Berry, il se laissa égarer par l’excès de son indignation et de sa douleur au point de proposer à ses collègues « de porter un acte d’accusation contre M. Decazes, ministre de l’intérieur, comme complice de l’assassinat du prince ». Il commit, ce jour-là, une grave faute ; mais si sévèrement qu’on la doive juger, il n’en faut pas moins reconnaître en même temps que M. Clausel de Coussergues, orateur énergique, vigoureux, souvent passionné, parfois violent, était, au demeurant, le plus honnête et le meilleur des hommes. Selon le mot de Joubert, il était à la fois ardent et doux.

Pardonnez-moi donc, lui écrivait l’aimable moraliste, le 10 décembre 1809, aimez-nous et soyez toujours pour nous, comme pour le reste du monde, le doux et ardent Clausel. — Adieu, lui écrivait encore Joubert, le 20 septembre 1817, adieu, bonne âme, ange de paix, dont tant de tourbillons se jouent à rendre inutile la primitive destination. Nous aimerions mieux vous voir et vous savoir en repos qu’en mouvement, conformément à votre essence. Mais, en mouvement comme en repos, nous vous aimerons toujours également à cause de l’incorruptibilité de votre nature. Adieu, aimez-nous aussi et vivez longtemps.

En 1824, à l’occasion du sacre de Charles X, M. Clausel publia un très savant volume, que Chateaubriand appréciera plus tard en ces termes, dans la préface des Études historiques : « Sous ce titre modeste : Du sacre de nos rois, M. Clausel de Coussergues a écrit un livre qui restera ; les amateurs de la clarté et des faits bien classés, sans prétention et sans verbiage, y trouveront à se satisfaire. »

Le 30 septembre 1830, ne voulant pas prêter serment au gouvernement de la révolution de Juillet, il donna sa démission de conseiller à la Cour de cassation. Il vivra désormais dans la retraite, quelquefois à Paris, le plus souvent à Coussergues, où jusqu’à la fin viendront le trouver les aimables et spirituelles lettres de Mme de Chateaubriand. La dernière est du 10 février 1844. M. Clausel a 85 ans ; Mme de Chateaubriand en a 70, mais son esprit est toujours jeune. La lettre est très longue. En voici les dernières lignes :

…Nous sommes toujours dans notre rue du Bac, où nous resterons, parce qu’il nous faut un rez-de-chaussée pour M. de Chateaubriand et un jardin pour trois douzaines d’oiseaux qui chantent sous ma fenêtre dans une volière (comme on dit) modèle — où ils vivent heureux à l’abri des chats et de la politique.

Que vous avez été sage d’être allé, sans trop vous embarrasser du vide que vous laissez ici, vivre paisiblement dans vos montagnes où il ne pénètre de mauvais que les journaux, — que vous pouvez ne pas lire mais que vous lisez. C’est cependant une habitude dont on devrait se défaire quand on a promis de renoncer à Satan et à ses œuvres ; mais je ne sache que moi qui n’aie point ce huitième péché mortel à me reprocher.

Vous savez que M. de Chateaubriand n’a pas été à Barèges, autrement il aurait été vous voir, malgré mes craintes de le savoir traversant vos montagnes, d’où l’on ne sort vivant que par miracle.

Adieu, mon cher ministre sans portefeuille, voilà votre vieil ami qui prend la plume pour vous répéter ce que je vous dis en vous quittant, que nous vous aimons aujourd’hui comme nous vous aimions il y a quarante ans et plus.

La Vsse de Chateaubriand.

Et au-dessous de la signature de sa femme, de ses pauvres doigts tout noués par la goutte, qui pouvaient à peine retenir la plume et marquer les lettres, Chateaubriand écrivit ces deux lignes :

Vous ne voyez plus, mon cher ami, et moi, je ne puis plus écrire : ainsi tout finit, excepté notre fidèle et constante amitié.

Chateaubriand.

M. Clausel de Coussergues mourut le 7 juillet 1846. Deux ans après, presque jour pour jour, le 4 juillet 1848, son vieil ami le suivait dans la tombe. Mme de Chateaubriand était morte le 9 février 1847.

Les noms de Clausel et de Chateaubriand ne se sauraient séparer. Dans l’Appendice du Génie du Christianisme, on trouve une Note ainsi conçue :

M. de Cl…, obligé de fuir pendant la Terreur avec un de ses frères, entra dans l’armée de Condé ; après y avoir servi honorablement jusqu’à la paix, il se résolut de quitter le monde. Il passa en Espagne, se retira dans un couvent de trappistes, y prit l’habit de l’ordre, et mourut peu de temps après avoir prononcé ses vœux : il avait écrit plusieurs lettres à sa famille et à ses amis pendant son voyage en Espagne et son noviciat chez les trappistes. Ce sont ces lettres que l’on donne ici. On n’a rien voulu y changer : on y verra une peinture fidèle de la vie de ces religieux. Dans ces feuilles écrites sans art, il règne souvent une grande élévation de sentiments, et toujours une naïveté d’autant plus précieuse, qu’elle appartient au génie français, et qu’elle se perd de plus en plus parmi nous. Le sujet de ces lettres se lie au souvenir de nos malheurs ; elles représentent un jeune et brave Français chassé de sa famille par la Révolution et s’immolant dans la solitude, victime volontaire offerte à l’Éternel, pour racheter les maux et les impiétés de la patrie : ainsi saint Jérôme, au fond de sa grotte, tâchait en versant des torrents de larmes, et en élevant ses mains vers le ciel, de retarder la chute de l’empire romain. Cette correspondance offre donc une petite histoire complète, qui a son commencement, son milieu et sa fin. Je ne doute point que si on la publiait comme un simple roman, elle n’eût le plus grand succès…

M. de Cl… était le frère de Clausel de Coussergues. Il mourut, le 4 janvier 1802, au monastère de Sainte-Suzanne de N.-D.-de-la-Trappe, dans la province d’Aragon. Ses lettres, écrites de 1799 à 1801, justifient pleinement les éloges que leur accorde Chateaubriand. Mais le malheur est qu’elles se trouvent dans un Appendice, — et le lecteur (peut-être a-t-il tort ?) lit encore moins les appendices que les préfaces.

Tout le monde avait du talent dans la famille des Clausel. Un autre frère de M. Clausel de Coussergues, l’abbé Clausel de Montals publia, dans les derniers mois de 1816, un livre dont le titre seul renferme une grande pensée : La Religion chrétienne prouvée par la Révolution française. Le Journal des Débats en rendit compte dans son numéro du 27 janvier 1817 :

Je ne sais, disait l’auteur de l’article, si c’est la première fois que M. Clausel de Montals fait imprimer : son style annonce une grande habitude d’écrire et de rendre sa pensée plus forte en la resserrant. Frère de M. Clausel de Coussergues, membre de la Chambre des députés, et de M. Clausel, grand vicaire d’Amiens, résidant à Beauvais, qui prononça, devant l’assemblée électorale du département de l’Oise, un discours que tous les gens de goût conserveront, il n’a rien à envier à ses aînés…

L’abbé Clausel de Montals fut appelé à l’épiscopat en 1824. L’éclat avec lequel il a occupé pendant près de trente ans le siège de Chartres, l’énergie avec laquelle, étant déjà plus que septuagénaire, il a engagé le premier au mois de mars 1841, cette lutte en faveur de la liberté de l’enseignement, cette campagne des évêques d’où est sortie la loi du 25 mars 1850, les remarquables écrits qu’il a publiés pendant ces dix années et qui s’élèvent au chiffre de quarante, font de Mgr Clausel de Montals une des grandes figures de l’épiscopat au xixe siècle.

Dans l’article du Journal des Débats, il est question de M. Clausel, grand vicaire d’Amiens. Membre du Conseil royal de l’instruction publique sous la Restauration, il a mérité que ses adversaires lui rendissent, dans la Biographie des Contemporains, ce témoignage : « M. l’abbé Clausel de Coussergues honore le royalisme ardent qu’on lui connaît par une loyauté et une noblesse de caractère dont il a donné plusieurs preuves publiques. » Il prit une part brillante aux polémiques soulevées, de 1817 à 1830, par les ouvrages de l’abbé de la Mennais, et mourut en 1835. « Peu d’hommes, dit la Biographie universelle, ont eu plus d’agrément dans l’esprit. Sa conversation étincelante, et pleine de saillies, avait un agrément tout particulier ; mais ses saillies étaient tempérées par la droiture de ses jugements et par ses excellentes qualités. »

M. et Mme de Chateaubriand ne m’en auraient pas voulu, j’en suis sûr, de m’être un peu étendu sur les frères de leur meilleur ami.

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X le cahier rouge

M. Maxime du Camp écrivait, en 1882, dans ses Souvenirs littéraires :

Sainte-Beuve, dont une femme d’esprit disait : « Il ressemble à une vieille femme qui a oublié de mettre son tour » ; Sainte-Beuve, dont l’âme ne péchait point par l’excès des qualités chevaleresques ; Sainte-Beuve a jugé Chateaubriand avec une sévérité dont l’acrimonie n’est point absente. Lui, si bien informé d’habitude et amateur passionné de documents inédits, il n’a pas su que Mme de Chateaubriand écrivait, elle aussi, ses mémoires, qui se développaient parallèlement à ceux de son mari, les complétaient et dans bien des cas les éclairaient. Ces mémoires, écrits sur des cahiers reliés en maroquin rouge, je les ai lus.

La révélation de Maxime du Camp ne laissa pas de causer quelque surprise. On savait bien par Joubert que les lettres de Mme de Chateaubriand étaient pleines d’esprit, à ce point qu’il s’empressait souvent de les copier pour en faire jouir leurs amis communs. « Vraiment, écrit-il, sa femme (de Chateaubriand) entend mieux que lui les petites choses… Si le Publiciste lisait ses lettres, il les trouverait de bon goût et dignes de ses feuilletons. Je vais vous en transcrire quelque chose : cette plume vive et leste, mérite, je crois, de vous faire quelque plaisir. » Et après avoir cité un long passage, il ajoute : « Je n’ai pas sous les yeux la deuxième lettre à ma femme et qui est encore plus piquante. » — On avait lu cette page des Mémoires d’Outre-tombe : « Je ne sais s’il a jamais existé une intelligence plus fine que celle de ma femme : elle devine la pensée et la parole à naître, sur le front ou sur les lèvres de la personne avec qui elle cause : la tromper en rien est impossible. D’un esprit original et cultivé, écrivant de la manière la plus piquante, racontant à merveille… » Par M. Daniélo, qui fut pendant vingt ans le secrétaire de M. de Chateaubriand, on savait « qu’elle avait plus d’esprit que son mari », et que, plus que lui, elle était prompte pour la répartie…

Avec son esprit mordant, avec sa verve railleuse et « sa plume vive et leste », Mme de Chateaubriand était donc assez bien armée pour écrire des mémoires. Mais, d’autre part, cette femme d’un homme de génie n’était, à aucun degré, une femme littéraire. Chez elle, pas la moindre trace de bas-bleuisme. Elle était « adverse aux lettres », selon le mot de son mari, qui ajoute : « Mme de Chateaubriand m’admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages. » Il advint même qu’elle vendit au rabais, petit à petit, au profit de ses pauvres, la bibliothèque de son mari, ce dont celui-ci, d’ailleurs, ne fût pas autrement fâché. Ses lectures se bornaient à quelques ouvrages de piété « où elle trouvait ses délices. » Sa grande affaire, c’était la charité, c’était la visite des pauvres ou l’Œuvre de la Sainte-Enfance, c’était surtout l’Infirmerie de Marie-Thérèse, fondée par elle et où elle passait presque toutes ses journées. En fait de livres, ce qui la préoccupait surtout, c’était de vendre beaucoup de livres… de chocolat. Elle en avait établi une fabrique dans son Infirmerie, et ses amis n’avaient pas le droit de se fournir ailleurs, quitte à eux, pour se consoler, à l’appeler la vicomtesse Chocolat, titre dont elle était aussi fière que de celui de vicomtesse de Chateaubriand. Ses succès comme marchande ne se comptaient pas ; il lui arriva même un jour de faire un vrai miracle : elle vendit à Victor Hugo trois livres de chocolat, au prix fort ! Il est vrai que Victor Hugo était jeune en ce temps-là.

Et maintenant, vous figurez-vous cette sainte femme, tout entière vouée aux œuvres de charité, dont elle ne veut pas se laisser distraire même par les ouvrages de son mari, vous la figurez-vous se mettant à sa table de travail et écrivant l’histoire de sa vie comme Mme George Sand ? J’en suis fâché pour M. Maxime du Camp, mais il l’a calomniée, sans le vouloir, lorsqu’il l’a représentée « écrivant ses Mémoires ». — Et pourtant le Cahier rouge existe. Dans quelles circonstances, comment et pourquoi il a été écrit, c’est ce qu’il nous faut dire.

En 1834, lorsqu’eurent lieu, à l’Abbaye-au-Bois, les premières lectures des Mémoires d’Outre-tombe, Chateaubriand avait terminé, d’une part, la première partie de ses récits, celle qui s’achève avec son émigration et se clôt par sa rentrée en France au printemps de 1800 ; il avait, d’autre part, retracé sa carrière politique, la seconde Restauration, la révolution de Juillet, les deux voyages à Prague, le voyage à Venise, ses relations avec la famille royale déchue. Il ne lui restait plus qu’à faire revivre les années qui vont de 1800 à 1815, d’Atala et du Génie du christianisme à la brochure de Bonaparte et les Bourbons et à la Monarchie selon la Charte.

Avant d’entreprendre cette dernière partie de sa tâche, et pour la rendre plus facile à la fois et plus sûre. Chateaubriand prie sa femme de jeter sur le papier les souvenirs qui lui sont restés de cette époque. Mme de Chateaubriand se met à l’œuvre ; elle prend un grand cahier et commence d’écrire tout en haut de la première page, sans laisser le plus petit espace pour un titre général. À quoi bon un titre, pour des notes qui ne seront lues que par une seule personne ? Elle entre en matière, sans autre préambule, par une simple date : 1804, et débute ainsi : « Lorsque M. de Chateaubriand revint de Rome au mois de février, nous prîmes un logement à l’Hôtel de France, rue de Beaune. » D’elle-même et de sa vie avant 1804, pas un mot, parce que ce n’est pas sa vie, ce ne sont pas ses mémoires qu’elle écrit. C’est en 1804 qu’a eu lieu, après une séparation de douze années, sa réunion avec son mari, c’est donc à partir de ce moment seulement que ses souvenirs pourront être utiles à ce dernier, et comme c’est pour lui seul qu’elle écrit, elle ne songe pas un instant à reprendre les choses de plus haut. De même, elle terminera ses notes avec la fin des Cent-Jours, parce qu’au delà de cette date elles ne serviraient de rien à M. de Chateaubriand. Ce qui achève de prouver que le Cahier rouge n’avait pas d’autre but que de fournir à l’illustre écrivain des notes et des points de repère, c’est qu’on n’y trouve rien, absolument rien, qui soit personnel à Mme de Chateaubriand. M. Maxime du Camp dit, il est vrai, dans ses Souvenirs, à la suite du passage que j’ai cité : « Plusieurs anecdotes, relatées dans ces mémoires avec une sincérité toute conjugale, expliquent l’ennui morbide qui a toujours pesé sur Chateaubriand ; elles ont trait à des faits intimes, à des faits de famille que je ne crois pas avoir le droit de révéler. » Les souvenirs de M. Maxime du Camp l’ont ici mal servi. Les « faits intimes », les « anecdotes conjugales », brillent, dans le Cahier rouge, par leur absence, — toujours par le même motif. Les incidents de la vie de famille, les impressions personnelles de Mme de Chateaubriand ne pouvaient pas trouver place dans les Mémoires de son mari ; elle n’avait pas dès lors à en parler, — et elle n’en a pas parlé.

M. l’abbé Pailhès a publié le Cahier rouge, en 1887, dans son livre sur Madame de Chateaubriand d’après ses mémoires et sa correspondance. Il nous a ainsi mis à même d’apprécier la façon dont en a usé Chateaubriand avec les notes écrites par sa femme à son intention et sur sa demande.

Lorsqu’on rapproche les deux textes, le Cahier rouge et les Mémoires d’Outre-tombe, ce qui frappe tout d’abord, c’est que Chateaubriand n’a pas romancé les souvenirs de sa femme. Il les a suivis pas à pas, mot à mot, sans y rien ajouter de son chef, sans rien inventer. On a là la preuve, pour la partie des Mémoires qui va de 1804 à 1815, qu’ils sont scrupuleusement, minutieusement exacts. Nous savons déjà qu’il en est de même pour la partie antérieure à 1804. Peut-être aurons-nous à constater plus tard qu’il n’en va pas autrement pour les années qui suivent 1815.

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