Mémoires d’outre-tombe (page 51)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Me voici arrivé à un moment où j’ai besoin de quelque force pour confesser ma faiblesse. L’homme qui attente à ses jours montre moins la vigueur de son âme que la défaillance de sa nature.

Je possédais un fusil de chasse dont la détente usée partait souvent au repos. Je chargeai ce fusil de trois balles, et je me rendis dans un endroit écarté du grand Mail. J’armai le fusil, introduisis le bout du canon dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre ; je réitérai plusieurs fois l’épreuve : le coup ne partit pas ; l’apparition d’un garde suspendit ma résolution. Fataliste sans le vouloir et sans le savoir, je supposai que mon heure n’était pas arrivée, et je remis à un autre jour l’exécution de mon projet. Si je m’étais tué, tout ce que j’ai été s’ensevelissait avec moi ; on ne saurait rien de l’histoire qui m’aurait conduit à ma catastrophe ; j’aurais grossi la foule des infortunés sans nom, je ne me serais pas fait suivre à la trace de mes chagrins comme un blessé à la trace de son sang.

Ceux qui seraient troublés par ces peintures et tentés d’imiter ces folies, ceux qui s’attacheraient à ma mémoire par mes chimères, se doivent souvenir qu’ils n’entendent que la voix d’un mort. Lecteur, que je ne connaîtrai jamais, rien n’est demeuré : il ne reste de moi que ce que je suis entre les mains du Dieu vivant qui m’a jugé.

Une maladie, fruit de cette vie désordonnée, mit fin aux tourments par qui m’arrivèrent les premières inspirations de la Muse et les premières attaques des passions. Ces passions dont mon âme était surmenée, ces passions vagues encore, ressemblaient aux tempêtes de mer qui affluent de tous les points de l’horizon : pilote sans expérience, je ne savais de quel côté présenter la voile à des vents indécis. Ma poitrine se gonfla, la fièvre me saisit ; on envoya chercher à Bazouges, petite ville éloignée de Combourg de cinq ou six lieues, un excellent médecin nommé Cheftel, dont le fils a joué un rôle dans l’affaire du marquis de La Rouërie. Il m’examina attentivement, ordonna des remèdes et déclara qu’il était surtout nécessaire de m’arracher à mon genre de vie.

Je fus six semaines en péril. Ma mère vint un matin s’asseoir au bord de mon lit, et me dit : « Il est temps de vous décider ; votre frère est à même de vous obtenir un bénéfice ; mais, avant d’entrer au séminaire, il faut vous bien consulter, car si je désire que vous embrassiez l’état ecclésiastique, j’aime encore mieux vous voir homme du monde que prêtre scandaleux. »

D’après ce qu’on vient de lire, on peut juger si la proposition de ma pieuse mère tombait à propos. Dans les événements majeurs de ma vie, j’ai toujours su promptement ce que je devais éviter ; un mouvement d’honneur me pousse. Abbé, je me parus ridicule. Évêque, la majesté du sacerdoce m’imposait et je reculais avec respect devant l’autel. Ferais-je, comme évêque, des efforts afin d’acquérir des vertus, ou me contenterais-je de cacher mes vices ? Je me sentais trop faible pour le premier parti, trop franc pour le second. Ceux qui me traitent d’hypocrite et d’ambitieux me connaissent peu : je ne réussirai jamais dans le monde, précisément parce qu’il me manque une passion et un vice, l’ambition et l’hypocrisie. La première serait tout au plus chez moi de l’amour-propre piqué ; je pourrais désirer quelquefois être ministre ou roi pour me rire de mes ennemis ; mais au bout de vingt-quatre heures je jetterais mon portefeuille et ma couronne par la fenêtre.

Je dis donc à ma mère que je n’étais pas assez fortement appelé à l’état ecclésiastique. Je variais pour la seconde fois dans mes projets : je n’avais point voulu me faire marin, je ne voulais plus être prêtre. Restait la carrière militaire ; je l’aimais : mais comment supporter la perte de mon indépendance et la contrainte de la discipline européenne ? Je m’avisai d’une chose saugrenue : je déclarai que j’irais au Canada défricher des forêts, ou aux Indes chercher du service dans les armées des princes de ce pays.

Par un de ces contrastes qu’on remarque chez tous les hommes, mon père, si raisonnable d’ailleurs, n’était jamais trop choqué d’un projet aventureux. Il gronda ma mère de mes tergiversations, mais il se décida à me faire passer aux Indes. On m’envoya à Saint-Malo ; on y préparait un armement pour Pondichéry.

Deux mois s’écoulèrent : je me retrouvai seul dans mon île maternelle ; la Villeneuve y venait de mourir. En allant la pleurer au bord du lit vide et pauvre où elle expira, j’aperçus le petit chariot d’osier dans lequel j’avais appris à me tenir debout sur ce triste globe. Je me représentais ma vieille bonne, attachant du fond de sa couche ses regards affaiblis sur cette corbeille roulante : ce premier monument de ma vie en face du dernier monument de la vie de ma seconde mère, l’idée des souhaits de bonheur que la bonne Villeneuve adressait au ciel pour son nourrisson en quittant le monde, cette preuve d’un attachement si constant, si désintéressé, si pur, me brisaient le cœur de tendresse, de regrets et de reconnaissance.

Du reste, rien de mon passé à Saint-Malo : dans le port je cherchais en vain les navires aux cordes desquels je me jouais ; ils étaient partis ou dépecés ; dans la ville, l’hôtel où j’étais né avait été transformé en auberge. Je touchais presque à mon berceau et déjà tout un monde s’était écroulé. Étranger aux lieux de mon enfance, en me rencontrant on demandait qui j’étais, par l’unique raison que ma tête s’élevait de quelques lignes de plus au-dessus du sol vers lequel elle s’inclinera de nouveau dans peu d’années. Combien rapidement et que de fois nous changeons d’existence et de chimère ! Des amis nous quittent, d’autres leur succèdent ; nos liaisons varient : il y a toujours un temps où nous ne possédions rien de ce que nous possédons, un temps où nous n’avons rien de ce que nous eûmes. L’homme n’a pas une seule et même vie ; il en a plusieurs mises bout à bout, et c’est sa misère.

Désormais sans compagnon, j’explorais l’arène qui vit mes châteaux de sable : campos ubi Troja fuit. Je marchais sur la plage désertée de la mer. Les grèves abandonnées du flux m’offraient l’image de ces espaces désolés que les illusions laissent autour de nous lorsqu’elles se retirent. Mon compatriote Abailard regardait comme moi ces flots, il y a huit cents ans, avec le souvenir de son Héloïse ; comme moi il voyait fuir quelque vaisseau (ad horizontis undas), et son oreille était bercée ainsi que la mienne de l’unisonance des vagues. Je m’exposais au brisement de la lame en me livrant aux imaginations funestes que j’avais apportées des bois de Combourg. Un cap, nommé Lavarde, servait de terme à mes courses : assis sur la pointe de ce cap, dans les pensées les plus amères, je me souvenais que ces mêmes rochers servaient à cacher mon enfance, à l’époque des fêtes ; j’y dévorais mes larmes, et mes camarades s’enivraient de joie. Je ne me sentais ni plus aimé, ni plus heureux. Bientôt j’allais quitter ma patrie pour émietter mes jours en divers climats. Ces réflexions me navraient à mort, et j’étais tenté de me laisser tomber dans les flots.

Une lettre me rappelle à Combourg : j’arrive, je soupe avec ma famille ; monsieur mon père ne me dit pas un mot, ma mère soupire, Lucile paraît consternée ; à dix heures on se retire. J’interroge ma sœur ; elle ne savait rien. Le lendemain à huit heures du matin on m’envoie chercher. Je descends : mon père m’attendait dans son cabinet.

« Monsieur le chevalier, me dit-il, il faut renoncer à vos folies. Votre frère a obtenu pour vous un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre. Vous allez partir pour Rennes, et de là pour Cambrai. Voilà cent louis ; ménagez-les. Je suis vieux et malade ; je n’ai pas longtemps à vivre. Conduisez-vous en homme de bien et ne déshonorez jamais votre nom. »

Il m’embrassa. Je sentis ce visage ridé et sévère se presser avec émotion contre le mien : c’était pour moi le dernier embrassement paternel.

Le comte de Chateaubriand, homme redoutable à mes yeux, ne me parut dans ce moment que le père le plus digne de ma tendresse. Je me jetai sur sa main décharnée et pleurai. Il commençait d’être attaqué d’une paralysie ; elle le conduisit au tombeau ; son bras gauche avait un mouvement convulsif qu’il était obligé de contenir avec sa main droite. Ce fut en retenant ainsi son bras et après m’avoir remis sa vieille épée, que, sans me donner le temps de me reconnaître, il me conduisit au cabriolet qui m’attendait dans la Cour Verte. Il m’y fit monter devant lui. Le postillon partit, tandis que je saluais des yeux ma mère et ma sœur qui fondaient en larmes sur le perron.

Je remontai la chaussée de l’étang ; je vis les roseaux de mes hirondelles, le ruisseau du moulin et la prairie ; je jetai un regard sur le château. Alors, comme Adam après son péché, je m’avançai sur la terre inconnue : le monde était tout devant moi : and the world was all before him.

Depuis cette époque, je n’ai revu Combourg que trois fois : après la mort de mon père, nous nous y trouvâmes en deuil, pour partager notre héritage et nous dire adieu. Une autre fois j’accompagnai ma mère à Combourg : elle s’occupait de l’ameublement du château ; elle attendait mon frère, qui devait amener ma belle-sœur en Bretagne. Mon frère ne vint point ; il eut bientôt avec sa jeune épouse, de la main du bourreau, un autre chevet que l’oreiller préparé des mains de ma mère. Enfin, je traversai une troisième fois Combourg, en allant m’embarquer à Saint-Malo pour l’Amérique. Le château était abandonné, je fus obligé de descendre chez le régisseur. Lorsque, en errant dans le grand Mail, j’aperçus du fond d’une allée obscure le perron désert, la porte et les fenêtres fermées, je me trouvai mal. Je regagnai avec peine le village ; j’envoyai chercher mes chevaux et je partis au milieu de la nuit.

Après quinze années d’absence, avant de quitter de nouveau la France et de passer en Terre sainte, je courus embrasser à Fougères ce qui me restait de ma famille. Je n’eus pas le courage d’entreprendre le pèlerinage des champs où la plus vive partie de mon existence fut attachée. C’est dans les bois de Combourg que je suis devenu ce que je suis, que j’ai commencé à sentir la première atteinte de cet ennui que j’ai traîné toute ma vie, de cette tristesse qui a fait mon tourment et ma félicité. Là, j’ai cherché un cœur qui pût entendre le mien ; là, j’ai vu se réunir, puis se disperser ma famille. Mon père y rêva son nom rétabli, la fortune de sa maison renouvelée : autre chimère que le temps et les révolutions ont dissipée. De six enfants que nous étions, nous ne restons plus que trois : mon frère, Julie et Lucile ne sont plus, ma mère est morte de douleur, les cendres de mon père ont été arrachées de son tombeau.

Si mes ouvrages me survivent, si je dois laisser un nom, peut-être un jour, guidé par ces Mémoires, quelque voyageur viendra visiter les lieux que j’ai peints. Il pourra reconnaître le château ; mais il cherchera vainement le grand bois : le berceau de mes songes a disparu comme ces songes. Demeuré seul debout sur son rocher, l’antique donjon pleure les chênes, vieux compagnons qui l’environnaient et le protégeaient contre la tempête. Isolé comme lui, j’ai vu comme lui tomber autour de moi la famille qui embellissait mes jours et me prêtait son abri : heureusement ma vie n’est pas bâtie sur la terre aussi solidement que les tours où j’ai passé ma jeunesse, et l’homme résiste moins aux orages que les monuments élevés par ses mains.

LIVRE IV

Berlin. — Potsdam. — Frédéric. — Mon frère. — Mon cousin Moreau. — Ma sœur, la comtesse de Farcy. — Julie mondaine. — Dîner. — Pommereul. — Mme de Chastenay. — Cambrai. — Le régiment de Navarre. — La Martinière. — Mort de mon père. — Regrets. — Mon père m’eut-il apprécié ? — Retour en Bretagne. — Séjour chez ma sœur aînée. — Mon frère m’appelle à Paris. — Ma vie solitaire à Paris. — Présentation à Versailles. — Chasse avec le roi.

Il y a loin de Combourg à Berlin, d’un jeune rêveur à un vieux ministre. Je retrouve dans ce qui précède ces paroles : « Dans combien de lieux ai-je commencé à écrire ces Mémoires, et dans quel lieu les finirai-je ? »

Près de quatre ans ont passé entre la date des faits que je viens de raconter et celle où je reprends ces Mémoires. Mille choses sont survenues ; un second homme s’est trouvé en moi, l’homme politique : j’y suis fort peu attaché. J’ai défendu les libertés de la France, qui seules peuvent faire durer le trône légitime. Avec le Conservateur j’ai mis M. de Villèle au pouvoir ; j’ai vu mourir le duc de Berry et j’ai honoré sa mémoire. Afin de tout concilier, je me suis éloigné ; j’ai accepté l’ambassade de Berlin.

J’étais hier à Potsdam, caserne ornée, aujourd’hui sans soldats : j’étudiais le faux Julien dans sa fausse Athènes. On m’a montré à Sans-Souci la table où un grand monarque allemand mettait en petits vers français les maximes encyclopédiques ; la chambre de Voltaire, décorée de singes et de perroquets de bois, le moulin que se fit un jeu de respecter celui qui ravageait des provinces, le tombeau du cheval César et des levrettes Diane, Amourette, Biche, Superbe et Pax. Le royal impie se plut à profaner même la religion des tombeaux en élevant des mausolées à ses chiens ; il avait marqué sa sépulture auprès d’eux, moins par mépris des hommes que par ostentation du néant.

On m’a conduit au nouveau palais, déjà tombant. On respecte dans l’ancien château de Potsdam les taches de tabac, les fauteuils déchirés et souillés, enfin toutes les traces de la malpropreté du prince renégat. Ces lieux immortalisent à la fois la saleté du cynique, l’impudence de l’athée, la tyrannie du despote et la gloire du soldat.

Une seule chose a attiré mon attention : l’aiguille d’une pendule fixée sur la minute où Frédéric expira ; j’étais trompé par l’immobilité de l’image : les heures ne suspendent point leur fuite ; ce n’est pas l’homme qui arrête le temps, c’est le temps qui arrête l’homme. Au surplus, peu importe le rôle que nous avons joué dans la vie ; l’éclat ou l’obscurité de nos doctrines, nos richesses ou nos misères, nos joies ou nos douleurs, ne changent rien à la mesure de nos jours. Que l’aiguille circule sur un cadran d’or ou de bois, que le cadran plus ou moins large remplisse le chaton d’une bague ou la rosace d’une basilique, l’heure n’a que la même durée.

Dans un caveau de l’église protestante, immédiatement au-dessous de la chaire du schismatique défroqué, j’ai vu le cercueil du sophiste à couronne. Ce cercueil est de bronze ; quand on le frappe, il retentit. Le gendarme qui dort dans ce lit d’airain ne serait pas même arraché à son sommeil par le bruit de sa renommée ; il ne se réveillera qu’au son de la trompette, lorsqu’elle l’appellera sur son dernier champ de bataille, en face du Dieu des armées.

J’avais un tel besoin de changer d’impression que j’ai trouvé du soulagement à visiter la Maison-de-Marbre. Le roi qui la fit construire m’adressa autrefois quelques paroles honorables, quand, pauvre officier, je traversai son armée. Du moins, ce roi partagea les faiblesses ordinaires des hommes ; vulgaire comme eux, il se réfugia dans les plaisirs. Les deux squelettes se mettent-ils en peine aujourd’hui de la différence qui fut entre eux jadis, lorsque l’un était le grand Frédéric, et l’autre Frédéric-Guillaume ? Sans-Souci et la Maison-de-Marbre sont également des ruines sans maître.

À tout prendre, bien que l’énormité des événements de nos jours ait rapetissé les événements passés, bien que Rosbach, Lissa, Liegnitz, Torgau, etc., etc., ne soient plus que des escarmouches auprès des batailles de Marengo, d’Austerlitz, d’Iéna, de la Moskowa, Frédéric souffre moins que d’autres personnages de la comparaison avec le géant enchaîné à Sainte-Hélène. Le roi de Prusse et Voltaire sont deux figures bizarrement groupées qui vivront : le second détruisait une société avec la philosophie qui servait au premier à fonder un royaume.

Les soirées sont longues à Berlin. J’habite un hôtel appartenant à madame la duchesse de Dino. Dès l’entrée de la nuit, mes secrétaires m’abandonnent. Quand il n’y a pas de fête à la cour pour le mariage du grand-duc et de la grande-duchesse Nicolas, je reste chez moi. Enfermé seul auprès d’un poêle à figure morne, je n’entends que le cri de la sentinelle de la porte de Brandebourg, et les pas sur la neige de l’homme qui siffle les heures. À quoi passerai-je mon temps ? Des livres ? je n’en ai guère : si je continuais mes Mémoires ?

Vous m’avez laissé sur le chemin de Combourg à Rennes : je débarquai dans cette dernière ville chez un de mes parents. Il m’annonça, tout joyeux, qu’une dame de sa connaissance, allant à Paris, avait une place à donner dans sa voiture, et qu’il se faisait fort de déterminer cette dame à me prendre avec elle. J’acceptai, en maudissant la courtoisie de mon parent. Il conclut l’affaire et me présenta bientôt à ma compagne de voyage, marchande de modes, leste et désinvolte, qui se prit à rire en me regardant. À minuit les chevaux arrivèrent et nous partîmes.

Me voilà dans une chaise de poste, seul avec une femme, au milieu de la nuit. Moi, qui de ma vie n’avais regardé une femme sans rougir, comment descendre de la hauteur de mes songes à cette effrayante vérité ? Je ne savais où j’étais ; je me collais dans l’angle de la voiture de peur de toucher la robe de madame Rose. Lorsqu’elle me parlait, je balbutiais sans lui pouvoir répondre. Elle fut obligée de payer le postillon, de se charger de tout, car je n’étais capable de rien. Au lever du jour, elle regarda avec un nouvel ébahissement ce nigaud dont elle regrettait de s’être emberloquée.

Dès que l’aspect du paysage commença de changer et que je ne reconnus plus l’habillement et l’accent des paysans bretons, je tombai dans un abattement profond, ce qui augmenta le mépris que madame Rose avait de moi. Je m’aperçus du sentiment que j’inspirais, et je reçus de ce premier essai du monde une impression que le temps n’a pas complètement effacée. J’étais né sauvage et non vergogneux ; j’avais la modestie de mes années, je n’en avais pas l’embarras. Quand je devinai que j’étais ridicule par mon bon côté, ma sauvagerie se changea en une timidité insurmontable. Je ne pouvais plus dire un mot : je sentais que j’avais quelque chose à cacher, et que ce quelque chose était une vertu ; je pris le parti de me cacher moi-même pour porter en paix mon innocence.

Nous avancions vers Paris. À la descente de Saint-Cyr, je fus frappé de la grandeur des chemins et de la régularité des plantations. Bientôt nous atteignîmes Versailles : l’orangerie et ses escaliers de marbre m’émerveillèrent. Les succès de la guerre d’Amérique avaient ramené des triomphes au château de Louis XIV ; la reine y régnait dans l’éclat de la jeunesse et de la beauté ; le trône, si près de sa chute, semblait n’avoir jamais été plus solide. Et moi, passant obscur, je devais survivre à cette pompe, je devais demeurer pour voir les bois de Trianon aussi déserts que ceux dont je sortais alors.

Enfin, nous entrâmes dans Paris. Je trouvais à tous les visages un air goguenard : comme le gentilhomme périgourdin, je croyais qu’on me regardait pour se moquer de moi. Madame Rose se fit conduire rue du Mail, à l’Hôtel de l’Europe, et s’empressa de se débarrasser de son imbécile. À peine étais-je descendu de voiture, qu’elle dit au portier : « Donnez une chambre à ce monsieur. — Votre servante, » ajouta-t-elle, en me faisant une révérence courte. Je n’ai de mes jours revu madame Rose.

Une femme monta devant moi un escalier noir et roide, tenant une clef étiquetée à la main ; un Savoyard me suivit portant ma petite malle. Arrivée au troisième étage, la servante ouvrit une chambre ; le Savoyard posa la malle en travers sur les bras d’un fauteuil. La servante me dit : « Monsieur veut-il quelque chose ? » — Je répondis : « Non. » Trois coups de sifflet partirent ; la servante cria : « On y va ! » sortit brusquement, ferma la porte et dégringola l’escalier avec le Savoyard. Quand je me vis seul enfermé, mon cœur se serra d’une si étrange sorte qu’il s’en fallut peu que je ne reprisse le chemin de la Bretagne. Tout ce que j’avais entendu dire de Paris me revenait dans l’esprit ; j’étais embarrassé de cent manières. Je m’aurais voulu coucher, et le lit n’était point fait ; j’avais faim, et je ne savais comment dîner. Je craignais de manquer aux usages : fallait-il appeler les gens de l’hôtel ? fallait-il descendre ? à qui m’adresser ? Je me hasardai à mettre la tête à la fenêtre : je n’aperçus qu’une petite cour intérieure, profonde comme un puits, où passaient et repassaient des gens qui ne songeraient de leur vie au prisonnier du troisième étage. Je vins me rasseoir auprès de la sale alcôve où je me devais coucher, réduit à contempler les personnages du papier peint qui en tapissait l’intérieur. Un bruit lointain de voix se fait entendre, augmente, approche ; ma porte s’ouvre : entrent mon frère et un de mes cousins, fils d’une sœur de ma mère qui avait fait un assez mauvais mariage. Madame Rose avait pourtant eu pitié du benêt, elle avait fait dire à mon frère, dont elle avait su l’adresse à Rennes, que j’étais arrivé à Paris. Mon frère m’embrassa. Mon cousin Moreau était un grand et gros homme, tout barbouillé de tabac, mangeant comme un ogre, parlant beaucoup, toujours trottant, soufflant, étouffant, la bouche entr’ouverte, la langue à moitié tirée, connaissant toute la terre, vivant dans les tripots, les antichambres et les salons. « Allons, chevalier, s’écria-t-il, vous voilà à Paris ; je vais vous mener chez madame de Chastenay ? » Qu’était-ce que cette femme dont j’entendais prononcer le nom pour la première fois ? Cette proposition me révolta contre mon cousin Moreau. « Le chevalier a sans doute besoin de repos, dit mon frère ; nous irons voir madame de Farcy, puis il reviendra dîner et se coucher. »

Un sentiment de joie entra dans mon cœur : le souvenir de ma famille au milieu d’un monde indifférent me fut un baume. Nous sortîmes. Le cousin Moreau tempêta au sujet de ma mauvaise chambre, et enjoignit à mon hôte de me faire descendre au moins d’un étage. Nous montâmes dans la voiture de mon frère, et nous nous rendîmes au couvent qu’habitait madame de Farcy.

Julie se trouvait depuis quelque temps à Paris pour consulter les médecins. Sa charmante figure, son élégance et son esprit l’avaient bientôt fait rechercher. J’ai déjà dit qu’elle était née avec un vrai talent pour la poésie. Elle est devenue une sainte, après avoir été une des femmes les plus agréables de son siècle : l’abbé Carron a écrit sa vie. Ces apôtres qui vont partout à la recherche des âmes ressentent pour elles l’amour qu’un Père de l’Église attribue au Créateur : « Quand une âme arrive au ciel, » dit ce Père, avec la simplicité de cœur d’un chrétien primitif et la naïveté du génie grec, « Dieu la prend sur ses genoux et l’appelle sa fille ».

Lucile a laissé une poignante lamentation : À la sœur que je n’ai plus. L’admiration de l’abbé Carron pour Julie explique et justifie les paroles de Lucile. Le récit du saint prêtre montre aussi que j’ai dit vrai dans la préface du Génie du christianisme, et sert de preuve à quelques parties de mes Mémoires.

Julie innocente se livra aux mains du repentir ; elle consacra les trésors de ses austérités au rachat de ses frères ; et, à l’exemple de l’illustre Africaine sa patronne, elle se fit martyre.

L’abbé Carron, l’auteur de la Vie des Justes, est cet ecclésiastique mon compatriote, le François de Paule de l’exil, dont la renommée, révélée par les affligés, perça même à travers la renommée de Bonaparte. La voix d’un pauvre vicaire proscrit n’a point été étouffée par les retentissements d’une révolution qui bouleversait la société ; il parut être revenu tout exprès de la terre étrangère pour écrire les vertus de ma sœur : il a cherché parmi nos ruines, il a découvert une victime et une tombe oubliées.

Lorsque le nouvel hagiographe fait la peinture des religieuses cruautés de Julie, on croit entendre Bossuet dans le sermon sur la profession de foi de mademoiselle de La Vallière :

« Osera-t-elle toucher à ce corps si tendre, si chéri, si ménagé ? N’aura-t-on point pitié de cette complexion délicate ? Au contraire ! c’est à lui principalement que l’âme s’en prend comme à son plus dangereux séducteur ; elle se met des bornes ; resserrée de toutes parts, elle ne peut plus respirer que du côté du ciel. »

Je ne puis me défendre d’une certaine confusion en retrouvant mon nom dans les dernières lignes tracées par la main du vénérable historien de Julie. Qu’ai-je affaire avec mes faiblesses auprès de si hautes perfections ? Ai-je tenu tout ce que le billet de ma sœur m’avait fait promettre, lorsque je le reçus pendant mon émigration à Londres ? Un livre suffit-il à Dieu ? n’est-ce pas ma vie que je devrais lui présenter ? Or, cette vie est-elle conforme au Génie du Christianisme ? Qu’importe que j’aie tracé des images plus ou moins brillantes de la religion, si mes passions jettent une ombre sur ma foi ! Je n’ai pas été jusqu’au bout ; je n’ai pas endossé le cilice : cette tunique de mon viatique aurait bu et séché mes sueurs. Mais, voyageur lassé, je me suis assis au bord du chemin : fatigué ou non, il faudra bien que je me relève, que j’arrive où ma sœur est arrivée.

Il ne manque rien à la gloire de Julie : l’abbé Carron a écrit sa vie ; Lucile a pleuré sa mort.

Quand je retrouvai Julie à Paris, elle était dans la pompe de la mondanité ; elle se montrait couverte de ces fleurs, parée de ces colliers, voilée de ces tissus parfumés que saint Clément défend aux premières chrétiennes. Saint Basile veut que le milieu de la nuit soit pour le solitaire ce que le matin est pour les autres, afin de profiter du silence de la nature. Ce milieu de la nuit était l’heure où Julie allait à des fêtes dont ses vers, accentués par elle avec une merveilleuse euphonie, faisaient la principale séduction.

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