Mémoires d’outre-tombe (page 52)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Julie était infiniment plus jolie que Lucile ; elle avait des yeux bleus caressants et des cheveux bruns à gaufrures ou à grandes ondes. Ses mains et ses bras, modèles de blancheur et de forme, ajoutaient par leurs mouvements gracieux quelque chose de plus charmant encore à sa taille charmante. Elle était brillante, animée, riait beaucoup sans affectation, et montrait en riant des dents perlées. Une foule de portraits de femmes du temps de Louis XIV ressemblaient à Julie, entre autres ceux des trois Mortemart ; mais elle avait plus d’élégance que madame de Montespan.

Julie me reçut avec cette tendresse qui n’appartient qu’à une sœur. Je me sentis protégé en étant serré dans ses bras, ses rubans, son bouquet de roses et ses dentelles. Rien ne remplace l’attachement, la délicatesse et le dévouement d’une femme ; on est oublié de ses frères et de ses amis ; on est méconnu de ses compagnons : on ne l’est jamais de sa mère, de sa sœur ou de sa femme. Quand Harold fut tué à la bataille d’Hastings, personne ne le pouvait indiquer dans la foule des morts ; il fallut avoir recours à une jeune fille, sa bien-aimée. Elle vint, et l’infortuné prince fut retrouvé par Édith au cou de cygne : « Editha swaneshales, quod sonat collum cycni. »

Mon frère me ramena à mon hôtel ; il donna des ordres pour mon dîner et me quitta. Je dînai solitaire, je me couchai triste. Je passai ma première nuit à Paris à regretter mes bruyères et à trembler devant l’obscurité de mon avenir.

À huit heures, le lendemain matin, mon gros cousin arriva ; il était déjà à sa cinquième ou sixième course. « Eh bien ! chevalier, nous allons déjeuner ; nous dînerons avec Pommereul, et ce soir je vous mène chez madame de Chastenay. » Ceci me parut un sort, et je me résignai. Tout se passa comme le cousin l’avait voulu. Après déjeuner, il prétendit me montrer Paris, et me traîna dans les rues les plus sales des environs du Palais-Royal, me racontant les dangers auxquels était exposé un jeune homme. Nous fûmes ponctuels au rendez-vous du dîner, chez le restaurateur. Tout ce qu’on servit me parut mauvais. La conversation et les convives me montrèrent un autre monde. Il fut question de la cour, des projets de finances, des séances de l’Académie, des femmes et des intrigues du jour, de la pièce nouvelle, des succès des acteurs, des actrices et des auteurs.

Plusieurs Bretons étaient au nombre des convives, entre autres le chevalier de Guer et Pommereul. Celui-ci était un beau parleur, lequel a écrit quelques campagnes de Bonaparte, et que j’étais destiné à retrouver à la tête de la librairie.

Pommereul, sous l’Empire, a joui d’une sorte de renom par sa haine pour la noblesse. Quand un gentilhomme s’était fait chambellan, il s’écriait plein de joie : « Encore un pot de chambre sur la tête de ces nobles ! » Et pourtant Pommereul prétendait, et avec raison, être gentilhomme. Il signait Pommereux, se faisant descendre de la famille Pommereux des Lettres de madame de Sévigné.

Mon frère, après le dîner, voulut me mener au spectacle, mais mon cousin me réclama pour madame de Chastenay, et j’allai avec lui chez ma destinée.

Je vis une belle femme qui n’était plus de la première jeunesse, mais qui pouvait encore inspirer un attachement. Elle me reçut bien, tâcha de me mettre à l’aise, me questionna sur ma province et sur mon régiment. Je fus gauche et embarrassé ; je faisais des signes à mon cousin pour abréger la visite. Mais lui, sans me regarder, ne tarissait point sur mes mérites, assurant que j’avais fait des vers dans le sein de ma mère, et m’invitant à célébrer madame de Chastenay. Elle me débarrassa de cette situation pénible, me demanda pardon d’être obligée de sortir, et m’invita à revenir la voir le lendemain matin, avec un son de voix si doux que je promis involontairement d’obéir.

Je revins le lendemain seul chez elle : je la trouvai couchée dans une chambre élégamment arrangée. Elle me dit qu’elle était un peu souffrante, et qu’elle avait la mauvaise habitude de se lever tard. Je me trouvais pour la première fois au bord du lit d’une femme qui n’était ni ma mère ni ma sœur. Elle avait remarqué la veille ma timidité, elle la vainquit au point que j’osai m’exprimer avec une sorte d’abandon. J’ai oublié ce que je lui dis ; mais il me semble que je vois encore son air étonné. Elle me tendit un bras demi-nu et la plus belle main du monde, en me disant avec un sourire : « Nous vous apprivoiserons. » Je ne baisai pas même cette belle main ; je me retirai tout troublé. Je partis le lendemain pour Cambrai. Qui était cette dame de Chastenay ? Je n’en sais rien : elle a passé comme une ombre charmante dans ma vie.

Le courrier de la malle me conduisit à ma garnison. Un de mes beaux-frères, le vicomte de Chateaubourg (il avait épousé ma sœur Bénigne, restée veuve du comte de Québriac), m’avait donné des lettres de recommandation pour des officiers de mon régiment. Le chevalier de Guénan, homme de fort bonne compagnie, me fit admettre à une table où mangeaient des officiers distingués par leurs talents, MM. Achard, des Mahis, La Martinière. Le marquis de Mortemart était colonel du régiment ; le comte d’Andrezel, major : j’étais particulièrement placé sous la tutelle de celui-ci. Je les ai retrouvés tous dans la suite : l’un est devenu mon collègue à la chambre des pairs, l’autre s’est adressé à moi pour quelques services que j’ai été heureux de lui rendre. Il y a un plaisir triste à rencontrer des personnes que l’on a connues à diverses époques de la vie, et à considérer le changement opéré dans leur existence et dans la nôtre. Comme des jalons laissés en arrière, ils nous tracent le chemin que nous avons suivi dans le désert du passé.

Arrivé en habit bourgeois au régiment, vingt-quatre heures après j’avais pris l’habit de soldat ; il me semblait l’avoir toujours porté. Mon uniforme était bleu et blanc, comme jadis la jaquette de mes vœux : j’ai marché sous les mêmes couleurs, jeune homme et enfant. Je ne subis aucune des épreuves à travers lesquelles les sous-lieutenants étaient dans l’usage de faire passer un nouveau venu ; je ne sais pourquoi on n’osa se livrer avec moi à ces enfantillages militaires. Il n’y avait pas quinze jours que j’étais au corps, qu’on me traitait comme un ancien. J’appris facilement le maniement des armes et la théorie ; je franchis mes grades de caporal et de sergent aux applaudissements de mes instructeurs. Ma chambre devint le rendez-vous des vieux capitaines comme des jeunes sous-lieutenants : les premiers me faisaient faire leurs campagnes, les autres me confiaient leurs amours.

La Martinière me venait chercher pour passer avec lui devant la porte d’une belle Cambrésienne qu’il adorait ; cela nous arrivait cinq à six fois le jour. Il était très laid et avait le visage labouré par la petite vérole. Il me racontait sa passion en buvant de grands verres d’eau de groseille, que je payais quelquefois.

Tout aurait été à merveille sans ma folle ardeur pour la toilette ; on affectait alors le rigorisme de la tenue prussienne : petit chapeau, petites boucles serrées à la tête, queue attachée roide, habit strictement agrafé. Cela me déplaisait fort ; je me soumettais le matin à ces entraves, mais le soir, quand j’espérais n’être pas vu des chefs, je m’affublais d’un plus grand chapeau ; le barbier descendait les boucles de mes cheveux et desserrait ma queue ; je déboutonnais et croisais les revers de mon habit ; dans ce tendre négligé, j’allais faire ma cour pour La Martinière, sous la fenêtre de sa cruelle Flamande. Voilà qu’un jour je me rencontre nez à nez avec M. d’Andrezel : « Qu’est-ce que cela, monsieur ? me dit le terrible major : vous garderez trois jours les arrêts. » Je fus un peu humilié ; mais je reconnus la vérité du proverbe, qu’à quelque chose malheur est bon ; il me délivra des amours de mon camarade.

Auprès du tombeau de Fénelon, je relus Télémaque : je n’étais pas trop en train de l’historiette philanthropique de la vache et du prélat.

Le début de ma carrière amuse mes ressouvenirs. En traversant Cambrai avec le roi, après les Cent-Jours, je cherchai la maison que j’avais habitée et le café que je fréquentais : je ne les pus retrouver ; tout avait disparu, hommes et monuments.

L’année même où je faisais à Cambrai mes premières armes, on apprit la mort de Frédéric II ; je suis ambassadeur auprès du neveu de ce grand roi, et j’écris à Berlin cette partie de mes Mémoires. À cette nouvelle importante pour le public succéda une autre nouvelle douloureuse pour moi : Lucile m’annonça que mon père avait été emporté d’une attaque d’apoplexie, le surlendemain de cette fête de l’Angevine, une des joies de mon enfance.

Parmi les pièces authentiques qui me servent de guide, je trouve les actes de décès de mes parents. Ces actes marquant aussi d’une façon particulière le décès du siècle, je les consigne ici comme une page d’histoire.

« Extrait du registre de décès de la paroisse de Combourg, pour 1786, où est écrit ce qui suit, folio 8, verso :

« Le corps de haut et puissant messire René de Chateaubriand, chevalier, comte de Combourg, seigneur de Gaugres, le Plessis-l’Épine, Boulet, Malestroit en Dol et autres lieux, époux de haute et puissante dame Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée de La Bouëtardais, dame comtesse de Combourg, âgé de soixante-neuf ans environ, mort en son château de Combourg, le six septembre, environ les huit heures du soir, a été inhumé le huit, dans le caveau de ladite seigneurie, placé dans le chasseau de notre église de Combourg, en présence de messieurs les gentilshommes, de messieurs les officiers de la juridiction et autres notables bourgeois soussignants. Signé au registre : le comte du Petitbois, de Monlouët, de Chateaudassy, Delaunay, Morault, Noury de Mauny, avocat ; Hermer, procureur ; Petit, avocat et procureur fiscal ; Robiou, Portal, Le Douarin, de Trevelec, recteur doyen de Dingé ; Sévin, recteur. »

Dans le collationné délivré en 1812 par M. Lodin, maire de Combourg, les dix-neuf mots portant titres : haut et puissant messire. etc., sont biffés.

« Extrait du registre des décès de la ville de Saint-Servan, premier arrondissement du département d’Ille-et-Vilaine, pour l’an VI de la République, folio 35, recto, où est écrit ce qui suit :

« Le douze prairial an six de la République française, devant moi, Jacques Bourdasse, officier municipal de la commune de Saint-Servan, élu officier public le quatre floréal dernier, sont comparus Jean Baslé, jardinier, et Joseph Boulin, journalier, lesquels m’ont déclaré qu’Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, veuve de René-Auguste de Chateaubriand, est décédée au domicile de la citoyenne Gouyon, situé à La Ballue, en cette commune, ce jour, à une heure après-midi. D’après cette déclaration, dont je me suis assuré de la vérité, j’ai rédigé le présent acte, que Jean Baslé a seul signé avec moi, Joseph Boulin ayant déclaré ne le savoir faire, de ce interpellé.

« Fait en la maison commune lesdits jour et an. Signé : Jean Baslé et Bourdasse. »

Dans le premier extrait, l’ancienne société subsiste : M. de Chateaubriand est un haut et puissant seigneur, etc., etc. ; les témoins sont des gentilhommes et de notables bourgeois ; je rencontre parmi les signataires ce marquis de Monlouët, qui s’arrêtait l’hiver au château de Combourg, le curé Sévin, qui eut tant de peine à me croire l’auteur du Génie du Christianisme, hôtes fidèles de mon père jusqu’à sa dernière demeure. Mais mon père ne coucha pas longtemps dans son linceul : il en fut jeté hors quand on jeta la vieille France à la voirie.

Dans l’extrait mortuaire de ma mère, la terre roule sur d’autres pôles : nouveau monde, nouvelle ère ; le comput des années et les noms même des mois sont changés. Madame de Chateaubriand n’est plus qu’une pauvre femme qui obite au domicile de la citoyenne Gouyon ; un jardinier, et un journalier qui ne sait pas signer, attestent seuls la mort de ma mère : de parents et d’amis, point ; nulle pompe funèbre ; pour tout assistant, la Révolution.

Je pleurai M. de Chateaubriand : sa mort me montra mieux ce qu’il valait ; je ne me souvins ni de ses rigueurs ni de ses faiblesses. Je croyais encore le voir se promener le soir dans la salle de Combourg ; je m’attendrissais à la pensée de ces scènes de famille. Si l’affection de mon père pour moi se ressentait de la sévérité du caractère, au fond elle n’en était pas moins vive. Le farouche maréchal de Montluc qui, rendu camard par des blessures effrayantes, était réduit à cacher, sous un morceau de suaire, l’horreur de sa gloire, cet homme de carnage se reproche sa dureté envers un fils qu’il venait de perdre.

« Ce pauvre garçon, disait-il, n’a rien veu de moy qu’une contenance refroignée et pleine de mespris ; il a emporté cette créance, que je n’ay sceu n’y l’aymer, ni l’estimer selon son mérite. À qui garday-je à descouvrir cette singulière affection que je luy portay dans mon âme ? Estoit-ce pas luy qui en devait avoir tout le plaisir et toute l’obligation ? Je me suis contraint et gehenné pour maintenir ce vain masque, et y ay perdu le plaisir de sa conversation, et sa volonté, quant et quant, qu’il ne me peut avoir portée autre que bien froide, n’ayant jamais receu de moy que rudesse, ny senti qu’une façon tyrannique. »

Ma volonté ne fut point portée bien froide envers mon père, et je ne doute point que, malgré sa façon tyrannique, il ne m’aimât tendrement : il m’eût, j’en suis sûr, regretté, la Providence m’appelant avant lui. Mais lui, restant sur la terre avec moi, eût-il été sensible au bruit qui s’est élevé de ma vie ? Une renommée littéraire aurait blessé sa gentilhommerie ; il n’aurait vu dans les aptitudes de son fils qu’une dégénération ; l’ambassade même de Berlin, conquête de la plume, non de l’épée, l’eût médiocrement satisfait. Son sang breton le rendait d’ailleurs frondeur en politique, grand opposant des taxes et violent ennemi de la cour. Il lisait la Gazette de Leyde, le Journal de Francfort, le Mercure de France et l’Histoire philosophique des deux Indes, dont les déclamations le charmaient ; il appelait l’abbé Raynal un maître homme. En diplomatie il était antimusulman ; il affirmait que quarante mille polissons russes passeraient sur le ventre des janissaires et prendraient Constantinople. Bien que turcophage, mon père avait nonobstant rancune au cœur contre les polissons russes, à cause de ses rencontres à Dantzick.

Je partage le sentiment de M. de Chateaubriand sur les réputations littéraires ou autres, mais par des raisons différentes des siennes. Je ne sache pas dans l’histoire une renommée qui me tente : fallût-il me baisser pour ramasser à mes pieds et à mon profit la plus grande gloire du monde, je ne m’en donnerais pas la fatigue. Si j’avais pétri mon limon, peut-être me fussé-je créé femme, en passion d’elles ; ou si je m’étais fait homme, je me serais octroyé d’abord la beauté ; ensuite, par précaution contre l’ennui mon ennemi acharné, il m’eût assez convenu d’être un artiste supérieur, mais inconnu, et n’usant de mon talent qu’au bénéfice de ma solitude. Dans la vie pesée à son poids léger, aunée à sa courte mesure, dégagée de toute piperie, il n’est que deux choses vraies : la religion avec l’intelligence, l’amour avec la jeunesse, c’est-à-dire l’avenir et le présent : le reste n’en vaut pas la peine.

Avec mon père finissait le premier acte de ma vie ; les foyers paternels devenaient vides ; je les plaignais, comme s’ils eussent été capables de sentir l’abandon et la solitude. Désormais j’étais sans maître et jouissant de ma fortune : cette liberté m’effraya. Qu’en allais-je faire ? À qui la donnerais-je ? Je me défiais de ma force : je reculais devant moi.

J’obtins un congé. M. d’Andrezel, nommé lieutetenant-colonel du régiment de Picardie, quittait Cambrai : je lui servis de courrier. Je traversai Paris, où je ne voulus pas m’arrêter un quart d’heure ; je revis les landes de ma Bretagne avec plus de joie qu’un Napolitain banni dans nos climats ne reverrait les rives de Portici, les campagnes de Sorrente. Ma famille se rassembla à Combourg ; on régla les partages ; cela fait, nous nous dispersâmes, comme des oiseaux s’envolent du nid paternel. Mon frère arrivé de Paris y retourna ; ma mère se fixa à Saint-Malo ; Lucile suivit Julie ; je passai une partie de mon temps chez mesdames de Marigny, de Chateaubourg et de Farcy. Marigny, château de ma sœur aînée, à trois lieues de Fougères, était agréablement situé entre deux étangs parmi des bois, des rochers et des prairies. J’y demeurai quelques mois tranquille ; une lettre de Paris vint troubler mon repos.

Au moment d’entrer au service et d’épouser mademoiselle de Rosanbo, mon frère n’avait point encore quitté la robe ; par cette raison il ne pouvait monter dans les carrosses. Son ambition pressée lui suggéra l’idée de me faire jouir des honneurs de la cour afin de mieux préparer les voies à son élévation. Les preuves de noblesse avaient été faites pour Lucile lorsqu’elle fut reçue au chapitre de l’Argentière ; de sorte que tout était prêt : le maréchal de Duras devait être mon patron. Mon frère m’annonçait que j’entrais dans la route de la fortune ; que déjà j’obtenais le rang de capitaine de cavalerie, rang honorifique et de courtoisie ; qu’il serait aisé de m’attacher à l’ordre de Malte, au moyen de quoi je jouirais de gros bénéfices.

Cette lettre me frappa comme un coup de foudre : retourner à Paris, être présenté à la cour, — et je me trouvais presque mal quand je rencontrais trois ou quatre personnes inconnues dans un salon ! Me faire comprendre l’ambition, à moi qui ne rêvais que de vivre oublié !

Mon premier mouvement fut de répondre à mon frère qu’étant l’aîné, c’était à lui de soutenir son nom ; que, quant à moi, obscur cadet de Bretagne, je ne me retirerais pas du service, parce qu’il y avait des chances de guerre ; mais que si le roi avait besoin d’un soldat dans son armée, il n’avait pas besoin d’un pauvre gentilhomme à sa cour.

Je m’empressai de lire cette réponse romanesque à madame de Marigny, qui jeta les hauts cris ; on appela madame de Farcy, qui se moqua de moi ; Lucile m’aurait bien voulu soutenir, mais elle n’osait combattre ses sœurs. On m’arracha ma lettre, et, toujours faible quand il s’agit de moi, je mandai à mon frère que j’allais partir.

Je partis en effet ; je partis pour être présenté à la première cour de l’Europe, pour débuter dans la vie de la manière la plus brillante, et j’avais l’air d’un homme que l’on traîne aux galères ou sur lequel on va prononcer une sentence de mort.

J’entrai dans Paris par le chemin que j’avais suivi la première fois ; j’allai descendre au même hôtel, rue du Mail : je ne connaissais que cela. Je fus logé à la porte de mon ancienne chambre, mais dans un appartement un peu plus grand et donnant sur la rue.

Mon frère, soit qu’il fût embarrassé de mes manières, soit qu’il eût pitié de ma timidité, ne me mena point dans le monde et ne me fit faire connaissance avec personne. Il demeurait rue des Fossés-Montmartre ; j’allais tous les jours dîner chez lui à trois heures ; nous nous quittions ensuite, et nous ne nous revoyions que le lendemain. Mon gros cousin Moreau n’était plus à Paris. Je passai deux ou trois fois devant l’hôtel de madame de Chastenay, sans oser demander au suisse ce qu’elle était devenue.

L’automne commençait. Je me levais à six heures ; je passais au manège ; je déjeunais. J’avais heureusement alors la rage du grec : je traduisais l’Odyssée et la Cyropédie jusqu’à deux heures, en entremêlant mon travail d’études historiques. À deux heures je m’habillais, je me rendais chez mon frère ; il me demandait ce que j’avais fait, ce que j’avais vu ; je répondais : « Rien. » Il haussait les épaules et me tournait le dos.

Un jour, on entend du bruit au dehors ; mon frère court à la fenêtre et m’appelle : je ne voulus jamais quitter le fauteuil dans lequel j’étais étendu au fond de la chambre. Mon pauvre frère me prédit que je mourrais inconnu, inutile à moi et à ma famille.

À quatre heures, je rentrais chez moi ; je m’asseyais derrière ma croisée. Deux jeunes personnes de quinze ou seize ans venaient à cette heure dessiner à la fenêtre d’un hôtel bâti en face, de l’autre côté de la rue. Elles s’étaient aperçues de ma régularité, comme moi de la leur. De temps en temps elles levaient la tête pour regarder leur voisin ; je leur savais un gré infini de cette marque d’attention : elles étaient ma seule société à Paris.

Quand la nuit approchait, j’allais à quelque spectacle ; le désert de la foule me plaisait, quoiqu’il m’en coûtât toujours un peu de prendre mon billet à la porte et de me mêler aux hommes. Je rectifiai les idées que je m’étais formées du théâtre à Saint-Malo. Je vis madame Saint-Huberti dans le rôle d’Armide ; je sentis qu’il avait manqué quelque chose à la magicienne de ma création. Lorsque je ne m’emprisonnais pas dans la salle de l’Opéra ou des Français, je me promenais de rue en rue ou le long des quais, jusqu’à dix ou onze heures du soir. Je n’aperçois pas encore aujourd’hui la file des réverbères de la place Louis XV à la barrière des Bons-Hommes sans me souvenir des angoisses dans lesquelles j’étais quand je suivis cette route pour me rendre à Versailles lors de ma présentation.

Rentré au logis, je demeurais une partie de la nuit la tête penchée sur mon feu qui ne me disait rien : je n’avais pas, comme les Persans, l’imagination assez riche pour me figurer que la flamme ressemblait à l’anémone, et la braise à la grenade. J’écoutais les voitures allant, venant, se croisant ; leur roulement lointain imitait le murmure de la mer sur les grèves de ma Bretagne, ou du vent dans les bois de Combourg. Ces bruits du monde qui rappelaient ceux de la solitude réveillaient mes regrets ; j’évoquais mon ancien mal, ou bien mon imagination inventait l’histoire des personnages que ces chars emportaient : j’apercevais des salons radieux, des bals, des amours, des conquêtes. Bientôt, retombé sur moi-même, je me retrouvais, délaissé dans une hôtellerie, voyant le monde par la fenêtre et l’entendant aux échos de mon foyer.

Rousseau croit devoir à sa sincérité, comme à l’enseignement des hommes, la confession des voluptés suspectes de sa vie ; il suppose même qu’on l’interroge gravement et qu’on lui demande compte de ses péchés avec les donne pericolanti de Venise. Si je m’étais prostitué aux courtisanes de Paris, je ne me croirais pas obligé d’en instruire la postérité ; mais j’étais trop timide d’un côté, trop exalté de l’autre, pour me laisser séduire à des filles de joie. Quand je traversais les troupeaux de ces malheureuses attaquant les passants pour les hisser à leurs entresols, comme les cochers de Saint-Cloud pour faire monter les voyageurs dans leurs voitures, j’étais saisi de dégoût et d’horreur. Les plaisirs d’aventure ne m’auraient convenu qu’aux temps passés.

Dans les xive, xve, xvie et xviie siècles, la civilisation imparfaite, les croyances superstitieuses, les usages étrangers et demi-barbares, mêlaient le roman partout : les caractères étaient forts, l’imagination puissante, l’existence mystérieuse et cachée. La nuit, autour des hauts murs des cimetières et des couvents, sous les remparts déserts de la ville, le long des chaînes et des fossés des marchés, à l’orée des quartiers clos, dans les rues étroites et sans réverbères, où des voleurs et des assassins se tenaient embusqués, où des rencontres avaient lieu tantôt à la lumière des flambeaux, tantôt dans l’épaisseur des ténèbres, c’était au péril de sa tête qu’on cherchait le rendez-vous donné par quelque Héloïse. Pour se livrer au désordre, il fallait aimer véritablement ; pour violer les mœurs générales, il fallait faire de grands sacrifices. Non seulement il s’agissait d’affronter des dangers fortuits et de braver le glaive des lois, mais on était obligé de vaincre en soi l’empire des habitudes régulières, l’autorité de la famille, la tyrannie des coutumes domestiques, l’opposition de la conscience, les terreurs et les devoirs du chrétien. Toutes ces entraves doublaient l’énergie des passions.

Je n’aurais pas suivi en 1788 une misérable affamée qui m’eût entraîné dans son bouge sous la surveillance de la police ; mais il est probable que j’eusse mis à fin, en 1606, une aventure du genre de celle qu’a si bien racontée Bassompierre.

« Il y avoit cinq ou six mois, dit le maréchal, que toutes les fois que je passois sur le Petit-Pont (car en ce temps-là le Pont-Neuf n’était point bâti), une belle femme, lingère à l’enseigne des Deux-Anges, me faisoit de grandes révérences et m’accompagnoit de la vue tant qu’elle pouvoit ; et comme j’eus pris garde à son action, je la regardois aussi et la saluois avec plus de soin.

« Il advint que lorsque j’arrivai de Fontainebleau à Paris, passant sur le Petit-Pont, dès qu’elle m’aperçut venir, elle se mit sur l’entrée de sa boutique et me dit, comme je passois : — Monsieur je suis votre servante. — Je lui rendis son salut, et, me retournant de temps en temps, je vis qu’elle me suivoit de la vue aussi longtemps qu’elle pouvoit. »

Bassompierre obtient un rendez vous : « Je trouvai, dit-il, une très belle femme, âgée de vingt ans, qui étoit coiffée de nuit, n’ayant qu’une très fine chemise sur elle et une petite jupe de revesche verte, et des mules aux pieds, avec un peignoir sur elle. Elle me plut bien fort. Je lui demandai si je ne pourrois pas la voir encore une autre fois. — Si vous voulez me voir une autre fois, me répondit-elle, ce sera chez une de mes tantes, qui se tient en la rue Bourg-l’Abbé, proche des Halles, auprès de la rue aux Ours, à la troisième porte du côté de la rue Saint-Martin ; je vous y attendrai depuis dix heures jusqu’à minuit, et plus tard encore ; je laisserai la porte ouverte. À l’entrée, il y a une petite allée que vous passerez vite, car la porte de la chambre de ma tante y répond, et trouverez un degré qui vous mènera à ce second étage. — Je vins à dix heures, et trouvai la porte qu’elle m’avoit marquée, et de la lumière bien grande, non seulement au second étage, mais au troisième et au premier encore ; mais la porte était fermée. Je frappai pour avertir de ma venue ; mais j’ouïs une voix d’homme qui me demanda qui j’étois. Je m’en retournai à la rue aux Ours, et étant retourné pour la deuxième fois, ayant trouvé la porte ouverte, j’entrai jusques au second étage, où je trouvai que cette lumière étoit la paille du lit que l’on y brûloit, et deux corps nus étendus sur la table de la chambre. Alors, je me retirai bien étonné, et en sortant je rencontrai des corbeaux (enterreurs de morts) qui me demandèrent ce que je cherchois ; et moi, pour les faire écarter, mis l’épée à la main et passai outre, m’en revenant à mon logis, un peu ému de ce spectacle inopiné. »

Je suis allé, à mon tour, à la découverte, avec l’adresse donnée, il y a deux cent quarante ans, par Bassompierre. J’ai traversé le Petit-Pont, passé les Halles, et suivi la rue Saint-Denis jusqu’à la rue aux Ours, à main droite ; la première rue à main gauche, aboutissant rue aux Ours, est la rue Bourg-l’Abbé. Son inscription, enfumée comme par le temps et un incendie, m’a donné bonne espérance. J’ai retrouvé la troisième petite porte du côté de la rue Saint-Martin, tant les renseignements de l’historien sont fidèles. Là, malheureusement, les deux siècles et demi, que j’avais cru d’abord restés dans la rue, ont disparu. La façade de la maison est moderne ; aucune clarté ne sortait ni du premier, ni du second, ni du troisième étage. Aux fenêtres de l’attique, sous le toit, régnait une guirlande de capucines et de pois de senteur ; au rez-de-chaussée, une boutique de coiffeur offrait une multitude de tours de cheveux accrochés derrière les vitres.

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