Mémoires d’outre-tombe (page 54)
« Ce lundi.
« Mon Dieu ! l’intéressante lecture que j’ai due ce matin à votre extrême complaisance ! Notre religion avait compté parmi ses défenseurs de grands génies, d’illustres Pères de l’Église : ces athlètes avaient manié avec vigueur toutes les armes du raisonnement ; l’incrédulité était vaincue ; mais ce n’était pas assez : il fallait montrer encore tous les charmes de cette religion admirable ; il fallait montrer combien elle est appropriée au cœur humain et les magnifiques tableaux qu’elle offre à l’imagination. Ce n’est plus un théologien dans l’école, c’est le grand peintre et l’homme sensible qui s’ouvrent un nouvel horizon. Votre ouvrage manquait et vous étiez appelé à le faire. La nature vous a éminemment doué des belles qualités qu’il exige : vous appartenez à un autre siècle…
« Ah ! si les vérités de sentiment sont les premières dans l’ordre de la nature, personne n’aura mieux prouvé que vous celles de notre religion ; vous aurez confondu à la porte du temple les impies, et vous aurez introduit dans le sanctuaire les esprits délicats et les cœurs sensibles. Vous me retracez ces philosophes anciens qui donnaient leurs leçons la tête couronnée de fleurs et les mains remplies de doux parfums. C’est une bien faible image de votre esprit si doux, si pur et si antique.
« Je me félicite chaque jour de l’heureuse circonstance qui m’a rapproché de vous ; je ne puis plus oublier que c’est un bienfait de Fontanes ; je l’en aime davantage, et mon cœur ne séparera jamais deux noms que la même gloire doit unir, si la Providence nous ouvre les portes de notre patrie.
» Cher de Panat. »
L’abbé Delille entendit aussi la lecture de quelques fragments du Génie du christianisme. Il parut surpris, et il me fit l’honneur, peu après, de rimer la prose qui lui avait plu. Il naturalisa mes fleurs sauvages de l’Amérique dans ses divers jardins français, et mit refroidir mon vin un peu chaud dans l’eau frigide de sa claire fontaine.
L’édition inachevée du Génie du christianisme, commencée à Londres, différait un peu, dans l’ordre des matières, de l’édition publiée en France. La censure consulaire, qui devint bientôt impériale, se montrait fort chatouilleuse à l’endroit des rois : leur personne, leur honneur et leur vertu lui étaient chers d’avance. La police de Fouché voyait déjà descendre du ciel, avec la fiole sacrée, le pigeon blanc, symbole de la candeur de Bonaparte et de l’innocence révolutionnaire. Les sincères croyants des processions républicaines de Lyon me forcèrent de retrancher un chapitre intitulé les Rois athées, et d’en disséminer çà et là les paragraphes dans le corps de l’ouvrage.
Avant de continuer ces investigations littéraires, il me les faut interrompre un moment pour prendre congé de mon oncle de Bedée : hélas ! c’est prendre congé de la première joie de ma vie : « freno non remorante dies, aucun frein n’arrête les jours. » Voyez les vieux sépulcres dans les vieilles cryptes : eux-mêmes vaincus par l’âge, caducs et sans mémoire, ayant perdu leurs épitaphes, ils ont oublié jusqu’aux noms de ceux qu’ils renferment.
J’avais écrit à mon oncle au sujet de la mort de ma mère ; il me répondit par une longue lettre, dans laquelle on trouvait quelques mots touchants de regrets ; mais les trois quarts de sa double feuille in-folio étaient consacrés à ma généalogie. Il me recommandait surtout, quand je rentrerais en France, de rechercher les titres du quartier des Bedée, confié à mon frère. Ainsi, pour ce vénérable émigré, ni l’exil, ni la ruine, ni la destruction de ses proches, ni le sacrifice de Louis XVI, ne l’avertissaient de la Révolution ; rien n’avait passé, rien n’était advenu ; il en était toujours aux États de Bretagne et à l’Assemblée de la noblesse. Cette fixité de l’idée de l’homme est bien frappante au milieu et comme en présence de l’altération de son corps, de la fuite de ses années, de la perte de ses parents et de ses amis.
Au retour de l’émigration, mon oncle de Bedée s’est retiré à Dinan, où il est mort, à six lieues de Monchoix sans l’avoir revu. Ma cousine Caroline, l’aînée de mes trois cousines, existe encore. Elle est restée vieille fille malgré les sommations respectueuses de son ancienne jeunesse. Elle m’écrit des lettres sans orthographe, où elle me tutoie, m’appelle chevalier, et me parle de notre bon temps : in illo tempore. Elle était nantie de deux beaux yeux noirs et d’une jolie taille ; elle dansait comme la Camargo, et elle croit avoir souvenance que je lui portais en secret un farouche amour. Je lui réponds sur le même ton, mettant de côté, à son exemple, mes ans, mes honneurs et ma renommée : « Oui, chère Caroline, ton chevalier, etc. » Il y a bien quelque six ou sept lustres que nous ne nous sommes rencontrés : le ciel en soit loué ! car, Dieu sait, si nous venions à nous embrasser, quelle figure nous nous trouverions !
Douce, patriarcale, innocente, honorable amitié de famille, votre siècle est passé ! On ne tient plus au sol par une multitude de fleurs, de rejetons et de racines ; on naît et l’on meurt maintenant un à un. Les vivants sont pressés de jeter le défunt à l’Éternité et de se débarrasser de son cadavre. Entre les amis, les uns vont attendre le cercueil à l’église, en grommelant d’être désheurés et dérangés de leurs habitudes ; les autres poussent le dévouement jusqu’à suivre le convoi au cimetière ; la fosse comblée, tout souvenir est effacé. Vous ne reviendrez plus, jours de religion et de tendresse, où le fils mourait dans la même maison, dans le même fauteuil, près du même foyer où étaient morts son père et son aïeul, entouré, comme ils l’avaient été, d’enfants et de petits-enfants en pleurs, sur qui descendait la dernière bénédiction paternelle !
Adieu, mon oncle chéri ! Adieu, famille maternelle, qui disparaissez ainsi que l’autre partie de ma famille ! Adieu, ma cousine de jadis, qui m’aimez toujours comme vous m’aimiez lorsque nous écoutions ensemble la complainte de notre bonne tante de Boisteilleul sur l’Épervier, ou lorsque vous assistiez au relèvement du vœu de ma nourrice, à l’abbaye de Nazareth ! Si vous me survivez, agréez la part de reconnaissance et d’affection que je vous lègue ici. Ne croyez pas au faux sourire ébauché sur mes lèvres en parlant de vous : mes yeux, je vous assure, sont pleins de larmes.
Mes études corrélatives au Génie du christianisme m’avaient de proche en proche (je vous l’ai dit) conduit à un examen plus approfondi de la littérature anglaise. Lorsqu’en 1793 je me réfugiai en Angleterre, il me fallut réformer la plupart des jugements que j’avais puisés dans les critiques. En ce qui touche les historiens, Hume était réputé écrivain tory et rétrograde : on l’accusait, ainsi que Gibbon, d’avoir surchargé la langue anglaise de gallicismes ; on lui préférait son continuateur Smollett. Philosophe pendant sa vie, devenu chrétien à sa mort, Gibbon demeurait, en cette qualité, atteint et convaincu d’être un pauvre homme. On parlait encore de Robertson, parce qu’il était sec.
Pour ce qui regarde les poètes, les elegant Extracts servaient d’exil à quelques pièces de Dryden ; on ne pardonnait point aux rimes de Pope, bien qu’on visitât sa maison à Twickenham et que l’on coupât des morceaux du saule pleureur planté par lui, et dépéri comme sa renommée.
Blair passait pour un critique ennuyeux à la française : on le mettait bien au-dessous de Johnson. Quant au vieux Spectator, il était au grenier.
Les ouvrages politiques anglais ont peu d’intérêt pour nous. Les traités économiques sont moins circonscrits ; les calculs sur la richesse des nations, sur l’emploi des capitaux, sur la balance du commerce, s’appliquent en partie aux sociétés européennes.
Burke sortait de l’individualité nationale politique : en se déclarant contre la Révolution française, il entraîna son pays dans cette longue voie d’hostilités qui aboutit aux champs de Waterloo.
Toutefois, de grandes figures demeuraient. On retrouvait partout Milton et Shakespeare. Montmorency, Biron, Sully, tour à tour ambassadeurs de France auprès d’Élisabeth et de Jacques Ier, entendirent-ils jamais parler d’un baladin, acteur dans ses propres farces et dans celles des autres ? Prononcèrent-ils jamais le nom, si barbare en français, de Shakespeare ? Soupçonnèrent-ils qu’il y eût là une gloire devant laquelle leurs honneurs, leurs pompes, leurs rangs, viendraient s’abîmer ? Eh bien ! le comédien chargé du rôle du spectre, dans Hamlet, était le grand fantôme, l’ombre du moyen âge qui se levait sur le monde, comme l’astre de la nuit, au moment où le moyen âge achevait de descendre parmi les morts : siècles énormes que Dante ouvrit et que ferma Shakespeare.
Dans le Précis historique de Whitelocke, contemporain du chantre du Paradis perdu, on lit : « Un certain aveugle, nommé Milton, secrétaire du Parlement pour les dépêches latines. » Molière, l’histrion, jouait son Pourceaugnac, de même que Shakspeare, le bateleur, grimaçait son Falstaff.
Ces voyageurs voilés, qui viennent de fois à autre s’asseoir à notre table, sont traités par nous en hôtes vulgaires ; nous ignorons leur nature jusqu’au jour de leur disparition. En quittant la terre, ils se transfigurent, et nous disent comme l’envoyé du ciel à Tobie : « Je suis l’un des sept qui sommes présents devant le Seigneur. » Mais si elles sont méconnues des hommes à leur passage, ces divinités ne se méconnaissent point entre elles. « Qu’a besoin mon Shakespeare, dit Milton, pour ses os vénérés, de pierres entassées par le travail d’un siècle ? » Michel-Ange, enviant le sort et le génie de Dante, s’écrie :
Pur fuss’ io tal…
Per l’ aspro esilio suo con sua virtute
Darei del mondo più felice stato.
« Que n’ai-je été tel que lui ! Pour son dur exil avec sa vertu, je donnerais toutes les félicités de la terre ! »
Le Tasse célèbre Camoëns encore presque ignoré, et lui sert de renommée. Est-il rien de plus admirable que cette société d’illustres égaux se révélant les uns aux autres par des signes, se saluant et s’entretenant ensemble dans une langue d’eux seuls comprise ?
Shakespeare était-il boiteux comme lord Byron, Walter Scott et les Prières, filles de Jupiter ? S’il l’était en effet, le Boy de Stratford, loin d’être honteux de son infirmité, ainsi que Childe-Harold, ne craint pas de la rappeler à l’une de ses maîtresses :
…lame by fortune’s dearest spite.
« Boiteux par la moquerie la plus chère de la fortune. »
Shakespeare aurait eu beaucoup d’amours, si l’on en comptait un par sonnet. Le créateur de Desdémone et de Juliette vieillissait sans cesser d’être amoureux. La femme inconnue à laquelle il s’adresse en vers charmants était-elle fière et heureuse d’être l’objet des sonnets de Shakspeare ? On peut en douter : la gloire est pour un vieil homme ce que sont les diamants pour une vieille femme ; ils la parent et ne peuvent l’embellir.
« Ne pleurez pas longtemps pour moi quand je serai mort, dit le tragique anglais à sa maîtresse. Si vous lisez ces mots, ne vous rappelez pas la main qui les a tracés ; je vous aime tant que je veux être oublié dans vos doux souvenirs, si en pensant à moi vous pouviez être malheureuse. Oh ! si vous jetez un regard sur ces lignes, quand peut-être je ne serai plus qu’une masse d’argile, ne redites pas même mon pauvre nom, et laissez votre amour se faner avec ma vie. »
Shakespeare aimait, mais il ne croyait pas plus à l’amour qu’il ne croyait à autre chose : une femme pour lui était un oiseau, une brise, une fleur, chose qui charme et passe. Par l’insouciance ou l’ignorance de sa renommée, par son état, qui le jetait à l’écart de la société, en dehors des conditions où il ne pouvait atteindre, il semblait avoir pris la vie comme une heure légère et désoccupée, comme un loisir rapide et doux.
Shakespeare, dans sa jeunesse, rencontra de vieux moines chassés de leur cloître, lesquels avaient vu Henri VIII, ses réformes, ses destructions de monastères, ses fous, ses épouses, ses maîtresses, ses bourreaux. Lorsque le poète quitta la vie, Charles Ier comptait seize ans.
Ainsi, d’une main, Shakespeare avait pu toucher les têtes blanchies que menaça le glaive de l’avant-dernier des Tudors, de l’autre, la tête brune du second des Stuarts, que la hache des parlementaires devait abattre. Appuyé sur ces fronts tragiques, le grand tragique s’enfonça dans la tombe ; il remplit l’intervalle des jours où il vécut de ses spectres, de ses rois aveugles, de ses ambitieux punis, de ses femmes infortunées, afin de joindre, par des fictions analogues, les réalités du passé aux réalités de l’avenir.
Shakespeare est au nombre des cinq ou six écrivains qui ont suffi aux besoins et à l’aliment de la pensée ; ces génies-mères semblent avoir enfanté et allaité tous les autres. Homère a fécondé l’antiquité : Eschyle, Sophocle, Euripide, Aristophane, Horace, Virgile, sont ses fils. Dante a engendré l’Italie moderne, depuis Pétrarque jusqu’au Tasse. Rabelais a créé les lettres françaises ; Montaigne, La Fontaine, Molière, viennent de sa descendance. L’Angleterre est toute Shakespeare, et, jusque dans ces derniers temps, il a prêté sa langue à Byron, son dialogue à Walter Scott.
On renie souvent ces maîtres suprêmes ; on se révolte contre eux ; on compte leurs défauts ; on les accuse d’ennui, de longueur, de bizarrerie, de mauvais goût, en les volant et en se parant de leurs dépouilles ; mais on se débat en vain sous leur joug. Tout tient de leurs couleurs ; partout s’impriment leurs traces ; ils inventent des mots et des noms qui vont grossir le vocabulaire général des peuples ; leurs expressions deviennent proverbes, leurs personnages fictifs se changent en personnages réels, lesquels ont hoirs et lignée. Ils ouvrent des horizons d’où jaillissent des faisceaux de lumière ; ils sèment des idées, germes de mille autres ; ils fournissent des imaginations, des sujets, des styles à tous les arts : leurs œuvres sont les mines ou les entrailles de l’esprit humain.
De tels génies occupent le premier rang ; leur immensité, leur variété, leur fécondité, leur originalité, les font reconnaître tout d’abord pour lois, exemplaires, moules, types des diverses intelligences, comme il y a quatre ou cinq races d’hommes sorties d’une seule souche, dont les autres ne sont que des rameaux. Donnons-nous de garde d’insulter aux désordres dans lesquels tombent quelquefois ces êtres puissants ; n’imitons pas Cham le maudit ; ne rions pas si nous rencontrons, nu et endormi, à l’ombre de l’arche échouée sur les montagnes d’Arménie, l’unique et solitaire nautonier de l’abîme. Respectons ce navigateur diluvien qui recommença la création après l’épuisement des cataractes du ciel : pieux enfants, bénis de notre père, couvrons-le pudiquement de notre manteau.
Shakespeare, de son vivant, n’a jamais pensé à vivre après sa vie : que lui importe aujourd’hui mon cantique d’admiration ? En admettant toutes les suppositions, en raisonnant d’après les vérités ou les erreurs dont l’esprit humain est pénétré ou imbu, que fait à Shakespeare une renommée dont le bruit ne peut monter jusqu’à lui ? Chrétien ? au milieu des félicités éternelles, s’occupe-t-il du néant du monde ? Déiste ? dégagé des ombres de la matière, perdu dans les splendeurs de Dieu, abaisse-t-il un regard sur le grain de sable où il a passé ? Athée ? il dort de ce sommeil sans souffle et sans réveil qu’on appelle la mort. Rien donc de plus vain que la gloire au delà du tombeau, à moins qu’elle n’ait fait vivre l’amitié, qu’elle n’ait été utile à la vertu, secourable au malheur, et qu’il ne nous soit donné de jouir dans le ciel d’une idée consolante, généreuse, libératrice, laissée par nous sur la terre.
Les romans, à la fin du siècle dernier, avaient été compris dans la proscription générale. Richardson dormait oublié ; ses compatriotes trouvaient dans son style des traces de la société inférieure au sein de laquelle il avait vécu. Fielding se soutenait ; Sterne, entrepreneur d’originalité, était passé. On lisait encore le Vicaire de Wakefield.
Si Richardson n’a pas de style (ce dont nous ne sommes pas juges, nous autres étrangers), il ne vivra pas, parce que l’on ne vit que par le style. En vain on se révolte contre cette vérité : l’ouvrage le mieux composé, orné de portraits d’une bonne ressemblance, rempli de mille autres perfections, est mort-né si le style manque. Le style, et il y en a de mille sortes, ne s’apprend pas ; c’est le don du ciel, c’est le talent. Mais si Richardson n’a été abandonné que pour certaines locutions bourgeoises, insupportables à une société élégante, il pourra renaître ; la révolution qui s’opère, en abaissant l’aristocratie et en élevant les classes moyennes, rendra moins sensibles ou fera disparaître les traces des habitudes de ménage et d’un langage inférieur.
De Clarisse et de Tom Jones sont sorties les deux principales branches de la famille des romans modernes anglais, les romans à tableaux de famille et drames domestiques, les romans à aventures et à peinture de la société générale. Après Richardson, les mœurs de l’ouest de la ville firent une irruption dans le domaine des fictions : les romans se remplirent de châteaux, de lords et de ladies, de scènes aux eaux, d’aventures aux courses de chevaux, au bal, à l’Opéra, au Ranelagh, avec un chit-chat, un caquetage qui ne finissait plus. La scène ne tarda pas à se transporter en Italie ; les amants traversèrent les Alpes avec des périls effroyables et des douleurs d’âme à attendrir les lions : le lion répandit des pleurs ! un jargon de bonne compagnie fut adopté.
Dans ces milliers de romans qui ont inondé l’Angleterre depuis un demi-siècle, deux ont gardé leur place : Caleb Williams et le Moine. Je ne vis point Godwin pendant ma retraite à Londres ; mais je rencontrai deux fois Lewis. C’était un jeune membre des Communes, fort agréable, et qui avait l’air et les manières d’un Français. Les ouvrages d’Anne Radcliffe font une espèce à part. Ceux de mistress Barbauld, de miss Edgeworth, de miss Burney, etc., ont, dit-on, des chances de vivre. « Il y devroit, dit Montaigne, avoir coertion des lois contre les escrivains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabonds et fainéans. On banniroit des mains de notre peuple et moy et cent autres. L’escrivaillerie semble être quelque symptosme d’un siècle desbordé. »
Mais ces écoles diverses de romanciers sédentaires, de romanciers voyageurs en diligence ou en calèche, de romanciers de lacs et de montagnes, de ruines et de fantômes, de romanciers de villes et de salons, sont venues se perdre dans la nouvelle école de Walter Scott, de même que la poésie s’est précipitée sur les pas de lord Byron.
L’illustre peintre de l’Écosse débuta dans la carrière des lettres, lors de mon exil à Londres, par la traduction du Berlichingen de Gœthe. Il continua à se faire connaître par la poésie, et la pente de son génie le conduisit enfin au roman. Il me semble avoir créé un genre faux ; il a perverti le roman et l’histoire : le romancier s’est mis à faire des romans historiques, et l’historien des histoires romanesques. Si, dans Walter Scott, je suis obligé de passer quelquefois des conversations interminables, c’est ma faute, sans doute ; mais un des grands mérites de Walter Scott, à mes yeux, c’est de pouvoir être mis entre les mains de tout le monde. Il faut de plus grands efforts de talent pour intéresser en restant dans l’ordre que pour plaire en passant toute mesure ; il est moins facile de régler le cœur que de le troubler.
Burke retint la politique de l’Angleterre dans le passé. Walter Scott refoula les Anglais jusqu’au moyen âge : tout ce qu’on écrivit, fabriqua, bâtit, fut gothique : livres, meubles, maisons, églises, châteaux. Mais les lairds de la Grande-Charte sont aujourd’hui des fashionables de Bond-Street, race frivole qui campe dans les manoirs antiques, en attendant l’arrivée des générations nouvelles qui s’apprêtent à les en chasser.
En même temps que le roman passait à l’état romantique, la poésie subissait une transformation semblable. Cowper abandonna l’école française pour faire revivre l’école nationale ; Burns, en Écosse, commença la même révolution. Après eux vinrent les restaurateurs des ballades. Plusieurs de ces poètes de 1792 à 1800 appartenaient à ce qu’on appelait Lake school (nom qui est resté), parce que les romanciers demeuraient aux bords des lacs du Cumberland et du Westmoreland, et qu’ils les chantaient quelquefois.
Thomas Moore, Campbell, Rogers, Crabbe, Wordsworth, Southey, Hunt, Knowles, lord Holland, Canning, Croker, vivent encore pour l’honneur des lettres anglaises ; mais il faut être né Anglais pour apprécier tout le mérite d’un genre intime de composition qui se fait particulièrement sentir aux hommes du sol.
Nul, dans une littérature vivante, n’est juge compétent que des ouvrages écrits dans sa propre langue. En vain vous croyez posséder à fond un idiome étranger, le lait de la nourrice vous manque, ainsi que les premières paroles qu’elle vous apprit à son sein et dans vos langes ; certains accents ne sont que de la patrie. Les Anglais et les Allemands ont de nos gens de lettres les notions les plus baroques : ils adorent ce que nous méprisons, ils méprisent ce que nous adorons ; ils n’entendent ni Racine, ni La Fontaine, ni même complètement Molière. C’est à rire de savoir quels sont nos grands écrivains à Londres, à Vienne, à Berlin, à Pétersbourg, à Munich, à Leipzig, à Goettingue, à Cologne, de savoir ce qu’on y lit avec fureur et ce qu’on n’y lit pas.
Quand le mérite d’un auteur consiste spécialement dans la diction, un étranger ne comprendra jamais bien ce mérite. Plus le talent est intime, individuel, national, plus ses mystères échappent à l’esprit qui n’est pas, pour ainsi dire, compatriote de ce talent. Nous admirons sur parole les Grecs et les Romains ; notre admiration nous vient de tradition, et les Grecs et les Romains ne sont pas là pour se moquer de nos jugements de barbares. Qui de nous se fait une idée de l’harmonie de la prose de Démosthène et de Cicéron, de la cadence des vers d’Alcée et d’Horace, telles qu’elles étaient saisies par une oreille grecque et latine ? On soutient que les beautés réelles sont de tous les temps, de tous les pays : oui, les beautés de sentiment et de pensée ; non les beautés de style. Le style n’est pas, comme la pensée, cosmopolite : il a une terre natale, un ciel, un soleil à lui.
Burns, Mason, Cowper moururent pendant mon émigration à Londres, avant 1800 et en 1800 ; ils finissaient le siècle ; je le commençais. Darwin et Beattie moururent deux ans après mon retour de l’exil.
Beattie avait annoncé l’ère nouvelle de la lyre. Le Minstrel, ou le Progrès du génie, est la peinture des premiers effets de la muse sur un jeune barde, lequel ignore encore le souffle dont il est tourmenté. Tantôt le poète futur va s’asseoir au bord de la mer pendant une tempête ; tantôt il quitte les jeux du village pour écouter à l’écart, dans le lointain, le son des musettes.
Beattie a parcouru la série entière des rêveries et des idées mélancoliques, dont cent autres poètes se sont crus les discoverers. Beattie se proposait de continuer son poème ; en effet, il en a écrit le second chant : Edwin entend un soir une voix grave s’élevant du fond d’une vallée ; c’est celle d’un solitaire qui, après avoir connu les illusions du monde, s’est enseveli dans cette retraite, pour y recueillir son âme et chanter les merveilles du Créateur. Cet ermite instruit le jeune minstrel et lui révèle le secret de son génie. L’idée était heureuse ; l’exécution n’a pas répondu au bonheur de l’idée. Beattie était destiné à verser des larmes ; la mort de son fils brisa son cœur paternel : comme Ossian après la perte de son Oscar, il suspendit sa harpe aux branches d’un chêne. Peut-être le fils de Beattie était-il ce jeune minstrel qu’un père avait chanté et dont il ne voyait plus les pas sur la montagne.
On retrouve dans les vers de lord Byron des imitations frappantes du Minstrel : à l’époque de mon exil en Angleterre, lord Byron habitait l’école de Harrow, dans un village à dix milles de Londres. Il était enfant, j’étais jeune et aussi inconnu que lui ; il avait été élevé sur les bruyères de l’Écosse, au bord de la mer, comme moi dans les landes de la Bretagne, au bord de la mer ; il aima d’abord la Bible et Ossian, comme je les aimai ; il chanta dans Newstead-Abbey les souvenirs de l’enfance, comme je les chantai dans le château de Combourg :
« Lorsque j’explorais, jeune montagnard, la noire bruyère, et gravissais ta cime penchée, ô Morven couronné de neige, pour m’ébahir au torrent qui tonnait au-dessous de moi, ou aux vapeurs de la tempête qui s’amoncelaient à mes pieds… »
Dans mes courses aux environs de Londres, lorsque j’étais si malheureux, vingt fois j’ai traversé le village de Harrow, sans savoir quel génie il renfermait. Je me suis assis dans le cimetière, au pied de l’orme sous lequel, en 1807, lord Byron écrivait ces vers, au moment où je revenais de la Palestine :