Mémoires d’outre-tombe (page 55)
Spot of my youth ! whose hoary branches sigh,
Swept by the breeze that fans thy cloudless sky, etc.
« Lieu de ma jeunesse, où soupirent les branches chenues, effleurées par la brise qui rafraîchit ton ciel sans nuage ! Lieu où je vague aujourd’hui seul, moi qui souvent ai foulé, avec ceux que j’aimais, ton gazon mol et vert ; quand la destinée glacera ce sein qu’une fièvre dévore, quand elle aura calmé les soucis et les passions ;… ici où il palpita, ici mon cœur pourra reposer. Puissé-je m’endormir où s’éveillèrent mes espérances,… mêlé à la terre où coururent mes pas,… pleuré de ceux qui furent en société avec mes jeunes années, oublié du reste du monde ! »
Et moi je dirai : Salut, antique ormeau, au pied duquel Byron enfant s’abandonnait aux caprices de son âge, alors que je rêvais René sous ton ombre, sous cette même ombre où plus tard le poète vint à son tour rêver Childe-Harold ! Byron demandait au cimetière, témoin des premiers jeux de sa vie, une tombe ignorée : inutile prière que n’exaucera point la gloire. Cependant Byron n’est plus ce qu’il a été ; je l’avais trouvé de toutes parts vivant à Venise : au bout de quelques années, dans cette même ville où je trouvais son nom partout, je l’ai retrouvé effacé et inconnu partout. Les échos du Lido ne le répètent plus, et si vous le demandez à des Vénitiens, ils ne savent plus de qui vous parlez. Lord Byron est entièrement mort pour eux ; ils n’entendent plus les hennissements de son cheval : il en est de même à Londres, où sa mémoire périt. Voilà ce que nous devenons.
Si j’ai passé à Harrow sans savoir que lord Byron enfant y respirait, des Anglais ont passé à Combourg sans se douter qu’un petit vagabond, élevé dans ces bois, laisserait quelque trace. Le voyageur Arthur Young, traversant Combourg, écrivait :
« Jusqu’à Combourg (de Pontorson) le pays a un aspect sauvage ; l’agriculture n’y est pas plus avancée que chez les Hurons, ce qui paraît incroyable dans un pays enclos ; le peuple y est presque aussi sauvage que le pays, et la ville de Combourg, une des places les plus sales et les plus rudes que l’on puisse voir : des maisons de terre sans vitres, et un pavé si rompu qu’il arrête les passagers, mais aucune aisance. — Cependant il s’y trouve un château, et il est même habité. Qui est ce M. de Chateaubriand, propriétaire de cette habitation, qui a des nerfs assez forts pour résider au milieu de tant d’ordures et de pauvreté ? Au-dessous de cet amas hideux de misère est un beau lac environné d’enclos bien boisés. »
Ce M. de Chateaubriand était mon père ; la retraite qui paraissait si hideuse à l’agronome de mauvaise humeur n’en était pas moins une belle et noble demeure, quoique sombre et grave. Quant à moi, faible plant de lierre commençant à grimper au pied de ces tours sauvages, M. Young eût-il pu m’apercevoir, lui qui n’était occupé que de la revue de nos moissons ?
Qu’il me soit permis d’ajouter à ces pages, écrites en Angleterre en 1822, ces autres pages écrites en 1824 et 1840 : elles achèveront le morceau de lord Byron ; ce morceau se trouvera surtout complété quand on aura lu ce que je redirai du grand poète en passant à Venise.
Il y aura peut-être quelque intérêt à remarquer dans l’avenir la rencontre des deux chefs de la nouvelle école française et anglaise, ayant un même fonds d’idées, des destinées, sinon des mœurs, à peu près pareilles : l’un pair d’Angleterre, l’autre pair de France, tous deux voyageurs dans l’Orient, assez souvent l’un près de l’autre, et ne se voyant jamais : seulement la vie du poète anglais a été mêlée à de moins grands événements que la mienne.
Lord Byron est allé visiter après moi les ruines de la Grèce : dans Childe-Harold, il semble embellir de ses propres couleurs les descriptions de l’Itinéraire. Au commencement de mon pèlerinage, je reproduis l’adieu du sire de Joinville à son château ; Byron dit un égal adieu à sa demeure gothique.
Dans les Martyrs, Eudore part de la Messénie pour se rendre à Rome : « Notre navigation fut longue, dit-il,… nous vîmes tous ces promontoires marqués par des temples ou des tombeaux… Mes jeunes compagnons n’avaient entendu parler que des métamorphoses de Jupiter, et ils ne comprirent rien aux débris qu’ils avaient sous les yeux ; moi, je m’étais déjà assis, avec le prophète, sur les ruines des villes désolées, et Babylone m’enseignait Corinthe. »
Le poète anglais est comme le prosateur français, derrière la lettre de Sulpicius à Cicéron ; — une rencontre si parfaite m’est singulièrement glorieuse, puisque j’ai devancé le chantre immortel au rivage où nous avons eu les mêmes souvenirs, et où nous avons commémoré les mêmes ruines.
J’ai encore l’honneur d’être en rapport avec lord Byron, dans la description de Rome : les Martyrs et ma Lettre sur la campagne romaine ont l’inappréciable avantage, pour moi, d’avoir deviné les aspirations d’un beau génie.
Les premiers traducteurs, commentateurs et admirateurs de lord Byron se sont bien gardés de faire remarquer que quelques pages de mes ouvrages avaient pu rester un moment dans les souvenirs du peintre de Childe-Harold ; ils auraient cru ravir quelque chose à son génie. Maintenant que l’enthousiasme s’est un peu calmé, on me refuse moins cet honneur. Notre immortel chansonnier, dans le dernier volume de ses Chansons, a dit : « Dans un des couplets qui précèdent celui-ci, je parle des lyres que la France doit à M. de Chateaubriand. Je ne crains pas que ce vers soit démenti par la nouvelle école poétique, qui, née sous les ailes de l’aigle, s’est, avec raison, glorifiée souvent d’une telle origine. L’influence de l’auteur du Génie du christianisme s’est fait ressentir également à l’étranger, et il y aurait peut-être justice à reconnaître que le chantre de Childe-Harold est de la famille de René. »
Dans un excellent article sur lord Byron, M. Villemain a renouvelé la remarque de M. de Béranger : « Quelques pages incomparables de René, dit-il, avaient, il est vrai, épuisé ce caractère poétique. Je ne sais si Byron les imitait ou les renouvelait de génie. »
Ce que je viens de dire sur les affinités d’imagination et de destinée entre le chroniqueur de René et le chantre de Childe-Harold n’ôte pas un seul cheveu à la tête du barde immortel. Que peut à la muse de la Dee, portant une lyre et des ailes, ma muse pédestre et sans luth ? Lord Byron vivra, soit qu’enfant de son siècle comme moi, il en ait exprimé, comme moi et comme Gœthe avant nous, la passion et le malheur ; soit que mes périples et le falot de ma barque gauloise aient montré la route au vaisseau d’Albion sur des mers inexplorées.
D’ailleurs, deux esprits d’une nature analogue peuvent très bien avoir des conceptions pareilles sans qu’on puisse leur reprocher d’avoir marché servilement dans les mêmes voies. Il est permis de profiter des idées et des images exprimées dans une langue étrangère, pour en enrichir la sienne : cela s’est vu dans tous les siècles et dans tous les temps. Je reconnais tout d’abord que, dans ma première jeunesse, Ossian, Werther, les Rêveries du promeneur solitaire, les Études de la nature, ont pu s’apparenter à mes idées ; mais je n’ai rien caché, rien dissimulé du plaisir que me causaient des ouvrages où je me délectais.
S’il était vrai que René entrât pour quelque chose dans le fond du personnage unique mis en scène sous des noms divers dans Childe-Harold, Conrad, Lara, Manfred, le Giaour ; si, par hasard, lord Byron m’avait fait vivre de sa vie, il aurait donc eu la faiblesse de ne jamais me nommer ? J’étais donc un de ces pères qu’on renie quand on est arrivé au pouvoir ? Lord Byron peut-il m’avoir complètement ignoré, lui qui cite presque tous les auteurs français ses contemporains ? N’a-t-il jamais entendu parler de moi, quand les journaux anglais, comme les journaux français, ont retenti vingt ans auprès de lui de la controverse sur mes ouvrages, lorsque le New-Times a fait un parallèle de l’auteur du Génie du christianisme et de l’auteur de Childe-Harold ?
Point d’intelligence, si favorisée qu’elle soit, qui n’ait ses susceptibilités, ses défiances : on veut garder le sceptre, on craint de le partager, on s’irrite des comparaisons. Ainsi, un autre talent supérieur a évité mon nom dans un ouvrage sur la Littérature. Grâce à Dieu, m’estimant à ma juste valeur, je n’ai jamais prétendu à l’empire ; comme je ne crois qu’à la vérité religieuse dont la liberté est une forme, je n’ai pas plus de foi en moi qu’en toute autre chose ici-bas. Mais je n’ai jamais senti le besoin de me taire quand j’ai admiré ; c’est pourquoi je proclame mon enthousiasme pour madame de Staël et pour lord Byron. Quoi de plus doux que l’admiration ? c’est de l’amour dans le ciel, de la tendresse élevée jusqu’au culte ; on se sent pénétré de reconnaissance pour la divinité qui étend les bases de nos facultés, qui ouvre de nouvelles vues à notre âme, qui nous donne un bonheur si grand, si pur, sans aucun mélange de crainte ou d’envie.
Au surplus, la petite chicane que je fais dans ces Mémoires au plus grand poète que l’Angleterre ait eu depuis Milton ne prouve qu’une chose : le haut prix que j’aurais attaché au souvenir de sa muse.
Lord Byron a ouvert une déplorable école : je présume qu’il a été aussi désolé des Childe-Harold auxquels il a donné naissance, que je le suis des René qui rêvent autour de moi.
La vie de lord Byron est l’objet de beaucoup d’investigations et de calomnies : les jeunes gens ont pris au sérieux des paroles magiques ; les femmes se sont senties disposées à se laisser séduire, avec frayeur, par ce monstre, à consoler ce Satan solitaire et malheureux. Qui sait ? il n’avait peut-être pas trouvé la femme qu’il cherchait, une femme assez belle, un cœur aussi vaste que le sien. Byron, d’après l’opinion fantasmagorique, est l’ancien serpent séducteur et corrupteur, parce qu’il voit la corruption de l’espèce humaine ; c’est un génie fatal et souffrant, placé entre les mystères de la matière et de l’intelligence, qui ne trouve point de mot à l’énigme de l’univers, qui regarde la vie comme une affreuse ironie sans cause, comme un sourire pervers du mal ; c’est le fils du désespoir, qui méprise et renie, qui, portant en soi-même une incurable plaie, se venge en menant à la douleur par la volupté tout ce qui l’approche ; c’est un homme qui n’a point passé par l’âge de l’innocence, qui n’a jamais eu l’avantage d’être rejeté et maudit de Dieu ; un homme qui, sorti réprouvé du sein de la nature, est le damné du néant.
Tel est le Byron des imaginations échauffées : ce n’est point, ce me semble, celui de la vérité.
Deux hommes différents, comme dans la plupart des hommes, sont unis dans lord Byron : l’homme de la nature et l’homme du système. Le poète, s’apercevant du rôle que le public lui faisait jouer, l’a accepté et s’est mis à maudire le monde qu’il n’avait pris d’abord qu’en rêverie : cette marche est sensible dans l’ordre chronologique de ses ouvrages.
Quant à son génie, loin d’avoir l’étendue qu’on lui attribue, il est assez réservé ; sa pensée poétique n’est qu’un gémissement, une plainte, une imprécation ; en cette qualité, elle est admirable : il ne faut pas demander à la lyre ce qu’elle pense, mais ce qu’elle chante.
Quant à son esprit, il est sarcastique et varié, mais d’une nature qui agite et d’une influence funeste : l’écrivain avait bien lu Voltaire, et il l’imite.
Lord Byron, doué de tous les avantages, avait peu de chose à reprocher à sa naissance ; l’accident même qui le rendait malheureux et qui rattachait ses supériorités à l’infirmité humaine n’aurait pas dû le tourmenter, puisqu’il ne l’empêchait pas d’être aimé. Le chantre immortel connut par lui-même combien est vraie la maxime de Zénon : « La voix est la fleur de la beauté. »
Une chose déplorable, c’est la rapidité avec laquelle les renommées fuient aujourd’hui. Au bout de quelques années, que dis-je ? de quelques mois, l’engouement disparaît ; le dénigrement lui succède. On voit déjà pâlir la gloire de lord Byron ; son génie est mieux compris de nous ; il aura plus longtemps des autels en France qu’en Angleterre. Comme Childe-Harold excelle principalement à peindre les sentiments particuliers de l’individu, les Anglais, qui préfèrent les sentiments communs à tous, finiront par méconnaître le poète dont le cri est si profond et si triste. Qu’ils y prennent garde : s’ils brisent l’image de l’homme qui les a fait revivre, que leur restera-t-il ?
Lorsque j’écrivis, pendant mon séjour à Londres, en 1822, mes sentiments sur lord Byron, il n’avait plus que deux ans à vivre sur la terre : il est mort en 1824, à l’heure où les désenchantements et les dégoûts allaient commencer pour lui. Je l’ai précédé dans la vie ; il m’a précédé dans la mort ; il a été appelé avant son tour ; mon numéro primait le sien, et pourtant le sien est sorti le premier. Childe-Harold aurait dû rester : le monde me pouvait perdre sans s’apercevoir de ma disparition. J’ai rencontré, en continuant ma route, madame Guiccioli à Rome, lady Byron à Paris. La faiblesse et la vertu me sont ainsi apparues : la première avait peut-être trop de réalités, la seconde pas assez de songes.
Maintenant, après vous avoir parlé des écrivains anglais à l’époque où l’Angleterre me servait d’asile, il ne me reste qu’à vous dire quelque chose de l’Angleterre elle-même à cette époque, de son aspect, de ses sites, de ses châteaux, de ses mœurs privées et politiques.
Toute l’Angleterre peut être vue dans l’espace de quatre lieues, depuis Richmond, au-dessus de Londres, jusqu’à Greenwich et au-dessous.
Au-dessous de Londres, c’est l’Angleterre industrielle et commerçante avec ses docks, ses magasins, ses douanes, ses arsenaux, ses brasseries, ses manufactures, ses fonderies, ses navires ; ceux-ci, à chaque marée, remontent la Tamise en trois divisions : les plus petits d’abord, les moyens ensuite, enfin les grands vaisseaux qui rasent de leurs voiles les colonnes de l’hôpital des vieux marins et les fenêtres de la taverne où festoient les étrangers.
Au-dessus de Londres, c’est l’Angleterre agricole et pastorale avec ses prairies, ses troupeaux, ses maisons de campagne, ses parcs, dont l’eau de la Tamise, refoulée par le flux, baigne deux fois le jour les arbustes et les gazons. Au milieu de ces deux points opposés, Richmond et Greenwich, Londres confond toutes les choses de cette double Angleterre : à l’ouest l’aristocratie, à l’est la démocratie, la Tour de Londres et Westminster, bornes entre lesquelles l’histoire entière de la Grande-Bretagne se vient placer.
Je passai une partie de l’été de 1799 à Richmond avec Christian de Lamoignon, m’occupant du Génie du christianisme. Je faisais des nagées en bateau sur la Tamise, ou des courses dans le parc de Richmond. J’aurais bien voulu que le Richmond-lès-Londres fût le Richmond du traité Honor Richemundiæ, car alors je me serais retrouvé dans ma patrie, et voici comment : Guillaume le Bâtard fit présent à Alain, duc de Bretagne, son gendre, de quatre cent quarante-deux terres seigneuriales en Angleterre, qui formèrent depuis le comté de Richmond : les ducs de Bretagne, successeurs d’Alain, inféodèrent ces domaines à des chevaliers bretons, cadets des familles de Rohan, de Tinténiac, de Chateaubriand, de Goyon, de Montboucher. Mais, malgré ma bonne volonté, il me faut chercher dans le Yorkshire le comté de Richmond érigé en duché sous Charles II pour un bâtard : le Richmond sur la Tamise est l’ancien Sheen d’Édouard III.
Là expira, en 1377, Édouard III, ce fameux roi volé par sa maîtresse Alix Pearce, qui n’était plus Alix ou Catherine de Salisbury des premiers jours de la vie du vainqueur de Crécy : n’aimez qu’à l’âge où vous pouvez être aimé. Henri VIII et Élisabeth moururent aussi à Richmond : où ne meurt-on pas ? Henri VIII se plaisait à cette résidence. Les historiens anglais sont fort embarrassés de cet abominable homme ; d’un côté, ils ne peuvent dissimuler la tyrannie et la servitude du Parlement ; de l’autre, s’ils disaient trop anathème au chef de la Réformation, ils se condamneraient en le condamnant :
Plus l’oppresseur est vil, plus l’esclave est infâme
On montre dans le parc de Richmond le tertre qui servait d’observatoire à Henri VIII pour épier la nouvelle du supplice d’Anne Boleyn. Henri tressaillit d’aise au signal parti de la Tour de Londres. Quelle volupté ! le fer avait tranché le col délicat, ensanglanté les beaux cheveux auxquels le poète-roi avait attaché ses fatales caresses.
Dans le parc abandonné de Richmond, je n’attendais aucun signal homicide, je n’aurais pas même souhaité le plus petit mal à qui m’aurait trahi. Je me promenais avec quelques daims paisibles : accoutumés à courir devant une meute, ils s’arrêtaient lorsqu’ils étaient fatigués ; on les rapportait, fort gais et tout amusés de ce jeu, dans un tombereau rempli de paille. J’allais voir à Kew les kanguroos, ridicules bêtes, tout juste l’inverse de la girafe : ces innocents quadrupèdes-sauterelles peuplaient mieux l’Australie que les prostituées du vieux duc de Queensbury ne peuplaient les ruelles de Richmond. La Tamise bordait le gazon d’un cottage à demi caché sous un cèdre du Liban et parmi des saules pleureurs : un couple nouvellement marié était venu passer la lune de miel dans ce paradis.
Voici qu’un soir, lorsque je marchais tout doux sur les pelouses de Twickenham, apparaît Peltier, tenant son mouchoir sur sa bouche : « Quel sempiternel tonnerre de brouillard ! s’écria-t-il aussitôt qu’il fut à portée de la voix. Comment diable pouvez-vous rester là ? j’ai fait ma liste : Stowe, Bleinheim, Hampton-Court, Oxford ; avec votre façon songearde, vous seriez chez John Bull in vitam æternam, que vous ne verriez rien. »
Je demandai grâce inutilement, il fallut partir. Dans la calèche, Peltier m’énuméra ses espérances ; il en avait des relais ; une crevée sous lui, il en enfourchait une autre, et en avant, jambe de ci, jambe de çà, jusqu’au bout de la journée. Une de ses espérances, la plus robuste, le conduisit dans la suite à Bonaparte qu’il prit au collet : Napoléon eut la simplicité de boxer avec lui. Peltier avait pour second James Mackintosh ; condamné devant les tribunaux, il fit une nouvelle fortune (qu’il mangea incontinent) en vendant les pièces de son procès.
Bleinheim me fut désagréable : je souffrais d’autant plus d’un ancien revers de ma patrie, que j’avais eu à supporter l’insulte d’un récent affront ; un bateau en amont de la Tamise m’aperçut sur la rive ; les rameurs avisant un Français poussèrent des hourras ; on venait de recevoir la nouvelle du combat naval d’Aboukir : ces succès de l’étranger, qui pouvaient m’ouvrir les portes de la France, m’étaient odieux. Nelson, que j’avais rencontré plusieurs fois dans Hyde-Park, enchaîna ses victoires à Naples dans le châle de lady Hamilton, tandis que les lazzaroni jouaient à la boule avec des têtes. L’amiral mourut glorieusement à Trafalgar, et sa maîtresse misérablement à Calais, ayant perdu beauté, jeunesse et fortune. Et moi qu’outragea sur la Tamise le triomphe d’Aboukir, j’ai vu les palmiers de la Libye border la mer calme et déserte qui fut rougie du sang de mes compatriotes.
Le parc de Stowe est célèbre par ses fabriques : j’aime mieux ses ombrages. Le cicerone du lieu nous montra, dans une ravine noire, la copie d’un temple dont je devais admirer le modèle dans la brillante vallée du Céphise. De beaux tableaux de l’école italienne s’attristaient au fond de quelques chambres inhabitées, dont les volets étaient fermés : pauvre Raphaël, prisonnier dans un château des vieux Bretons, loin du ciel de la Farnésine !
Hampton-Court conservait la collection des portraits des maîtresses de Charles II : voilà comme ce prince avait pris les choses en sortant d’une révolution qui fit tomber la tête de son père et qui devait chasser sa race.
Nous vîmes, à Slough, Herschell avec sa savante sœur et son grand télescope de quarante pieds, il cherchait de nouvelles planètes : cela faisait rire Peltier qui s’en tenait aux sept vieilles.
Nous nous arrêtâmes deux jours à Oxford. Je me plus dans cette république d’Alfred le Grand ; elle représentait les libertés privilégiées et les mœurs des institutions lettrées du moyen âge. Nous ravaudâmes les vingt-cinq collèges, les bibliothèques, les tableaux, le muséum, le jardin des plantes. Je feuilletai avec un plaisir extrême, parmi les manuscrits du collège de Worcester, une vie du Prince Noir, écrite en vers français par le héraut d’armes de ce prince.
Oxford, sans leur ressembler, rappelait à ma mémoire les modestes collèges de Dol, de Rennes et de Dinan. J’avais traduit l’élégie de Gray sur le Cimetière de campagne :
The curfew tolls the knell of parting day.
Imitation de ce vers de Dante :
Squilla di lontano
Che paja ’l giorno pianger che si muore.
Peltier s’était empressé de publier à son de trompe, dans son journal, ma traduction. À la vue d’Oxford, je me souvins de l’ode du même poète sur une vue lointaine du collège d’Éton :
« Heureuses collines, charmants bocages, champs aimés en vain, où jadis mon enfance insouciante errait étrangère à la peine ! je sens les brises qui viennent de vous : elles semblent caresser mon âme abattue, et, parfumées de joie et de jeunesse me souffler un second printemps.
« Dis, paternelle Tamise…, dis quelle génération volage l’emporte aujourd’hui à précipiter la course du cerceau roulant, ou à lancer la balle fugitive. Hélas ! sans souci de leur destinée, folâtrent les petites victimes ! Elles n’ont ni prévision des maux à venir, ni soin d’outre-journée. »
Qui n’a éprouvé les sentiments et les regrets exprimés ici avec toute la douceur de la muse ? qui ne s’est attendri au souvenir des jeux, des études, des amours de ses premières années ? Mais peut-on leur rendre la vie ? Les plaisirs de la jeunesse reproduits par la mémoire sont des ruines vues au flambeau.
VIE PRIVÉE DES ANGLAIS.
Séparés du continent par une longue guerre, les Anglais conservaient, à la fin du dernier siècle, leurs mœurs et leur caractère national. Il n’y avait encore qu’un peuple, au nom duquel s’exerçait la souveraineté par un gouvernement aristocratique ; on ne connaissait que deux grandes classes amies et liées d’un commun intérêt, les patrons et les clients. Cette classe jalouse, appelée bourgeoisie en France, qui commence à naître en Angleterre, n’existait pas : rien ne s’interposait entre les riches propriétaires et les hommes occupés de leur industrie. Tout n’était pas encore machine dans les professions manufacturières, folie dans les rangs privilégiés. Sur ces mêmes trottoirs où l’on voit maintenant se promener des figures sales et des hommes en redingote, passaient de petites filles en mantelet blanc, chapeau de paille noué sous le menton avec un ruban, corbeille au bras, dans laquelle étaient des fruits ou un livre ; toutes tenant les yeux baissés, toutes rougissant lorsqu’on les regardait. « L’Angleterre, dit Shakespeare, est un nid de cygnes au milieu des eaux. » Les redingotes sans habit étaient si peu d’usage à Londres, en 1793, qu’une femme, qui pleurait à chaudes larmes la mort de Louis XVI, me disait : « Mais, cher monsieur, est-il vrai que le pauvre roi était vêtu d’une redingote quand on lui coupa la tête ? »
Les gentlemen-farmers n’avaient point encore vendu leur patrimoine pour habiter Londres ; ils formaient encore dans la chambre des Communes cette fraction indépendante qui, se portant de l’opposition au ministère, maintenait les idées de liberté, d’ordre et de propriété. Ils chassaient le renard ou le faisan en automne, mangeaient l’oie grasse à Noël, criaient vivat au roastbeef, se plaignaient du présent, vantaient le passé, maudissaient Pitt et la guerre, laquelle augmentait le prix du vin de Porto, et se couchaient ivres pour recommencer le lendemain la même vie. Ils se tenaient assurés que la gloire de la Grande-Bretagne ne périrait point tant qu’on chanterait God save the King, que les bourgs-pourris seraient maintenus, que les lois sur la chasse resteraient en vigueur, et que l’on vendrait furtivement au marché les lièvres et les perdrix sous le nom de lions et d’autruches.
Le clergé anglican était savant, hospitalier et généreux ; il avait reçu le clergé français avec une charité toute chrétienne. L’université d’Oxford fit imprimer à ses frais et distribuer gratis aux curés un Nouveau Testament, selon la leçon romaine, avec ces mots : À l’usage du clergé catholique exilé pour la religion. Quant à la haute société anglaise, chétif exilé, je n’en apercevais que les dehors. Lors des réceptions à la cour ou chez la princesse de Galles, passaient des ladies assises de côté dans des chaises à porteurs ; leurs grands paniers sortaient par la porte de la chaise comme des devants d’autel. Elles ressemblaient elles-mêmes, sur ces autels de leur ceinture, à des madones ou à des pagodes. Ces belles dames étaient les filles dont le duc de Guiche et le duc de Lauzun avaient adoré les mères ; ces filles sont, en 1822, les mères et grand’mères des petites filles qui dansent chez moi aujourd’hui en robes courtes, au son du galoubet de Collinet, rapides générations de fleurs.