Mémoires d’outre-tombe (page 59)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je ne sais si ce ne fut point cette année que le comte d’Artois vint à Saint-Malo : on lui donna le spectacle d’un combat naval. Du haut du bastion de la poudrière, je vis le jeune prince dans la foule au bord de la mer : dans son éclat et dans mon obscurité, que de destinées inconnues ! Ainsi, sauf erreur de mémoire, Saint-Malo n’aurait vu que deux rois de France, Charles IX et Charles X.

Voilà le tableau de ma première enfance. J’ignore si la dure éducation que je reçus est bonne en principe, mais elle fut adoptée de mes proches sans dessein et par une suite naturelle de leur humeur. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’elle a rendu mes idées moins semblables à celles des autres hommes ; ce qu’il y a de plus sûr encore, c’est qu’elle a imprimé à mes sentiments un caractère de mélancolie née chez moi de l’habitude de souffrir à l’âge de la faiblesse, de l’imprévoyance et de la joie.

Dira-t-on que cette manière de m’élever m’aurait pu conduire à détester les auteurs de mes jours ? Nullement ; le souvenir de leur rigueur m’est presque agréable ; j’estime et honore leurs grandes qualités. Quand mon père mourut, mes camarades au régiment de Navarre furent témoins de mes regrets. C’est de ma mère que je tiens la consolation de ma vie, puisque c’est d’elle que je tiens ma religion ; je recueillais les vérités chrétiennes qui sortaient de sa bouche, comme Pierre de Langres étudiait la nuit dans une église, à la lueur de la lampe qui brûlait devant le Saint Sacrement. Aurait-on mieux développé mon intelligence en me jetant plus tôt dans l’étude ? J’en doute : ces flots, ces vents, cette solitude qui furent mes premiers maîtres, convenaient peut-être mieux à mes dispositions natives ; peut-être dois-je à ces instituteurs sauvages quelques vertus que j’aurais ignorées. La vérité est qu’aucun système d’éducation n’est en soi préférable à un autre système : les enfants aiment-ils mieux leurs parents aujourd’hui qu’ils les tutoient et ne les craignent plus ? Gesril était gâté dans la maison où j’étais gourmandé : nous avons été tous deux d’honnêtes gens et des fils tendres et respectueux. Telle chose que vous croyez mauvaise met en valeur les talents de votre enfant ; telle chose qui vous semble bonne étoufferait ces mêmes talents. Dieu fait bien ce qu’il fait : c’est la Providence qui nous dirige, lorsqu’elle nous destine à jouer un rôle sur la scène du monde.

LIVRE V

Passage en Bretagne. — Garnison de Dieppe. — Retour à Paris avec Lucile et Julie. — Delisle de Sales. — Gens de lettres. — Portraits. — Famille Rosanbo. — M. de Malesherbes. — Sa prédilection pour Lucile. — Apparition et changement de ma Sylphide. — Premiers mouvements politiques en Bretagne. — Coup d’œil sur l’histoire de la monarchie. — Constitution des États de Bretagne. — Tenue des États. — Revenu du roi en Bretagne. — Revenu particulier de la province. — Le Fouage. — J’assiste pour la première fois à une réunion politique. — Scène. — Ma mère retirée à Saint-Malo. — Cléricature. — Environs de Saint-Malo. — Le revenant. — Le malade. — États de Bretagne en 1789. — Insurrection. — Saint-Riveul, mon camarade de collège, est tué. — Année 1789. — Voyage de Bretagne à Paris. — Mouvement sur la route. — Aspect de Paris. — Renvoi de M. Necker. — Versailles. — Joie de la famille royale. — Insurrection générale. Prise de la Bastille. — Effet de la prise de la Bastille sur la cour. — Têtes de Foullon et de Bertier. — Rappel de M. Necker. — Séance du 4 août 1789. — Journée du 5 octobre. — Le roi est amené à Paris. — Assemblée constituante. — Mirabeau. — Séances de l’Assemblée nationale. — Robespierre. — Société. — Aspect de Paris. — Ce que je faisais au milieu de tout ce bruit. — Mes jours solitaires. — Mlle Monet. — J’arrête avec M. de Malesherbes le plan de mon voyage en Amérique. — Bonaparte et moi sous-lieutenants ignorés. — Le marquis de la Rouërie. — Je m’embarque à Saint-Malo. — Dernières pensées en quittant la terre natale.

Tout ce qu’on vient de lire dans le livre précédent a été écrit à Berlin. Je suis revenu à Paris pour le baptême du duc de Bordeaux, et j’ai donné la démission de mon ambassade par fidélité politique à M. de Villèle sorti du ministère. Rendu à mes loisirs, écrivons. À mesure que ces Mémoires se remplissent de mes années écoulées, ils me représentent le globe inférieur d’un sablier constatant ce qu’il y a de tombé de ma vie : quand tout le sable sera passé, je ne retournerais pas mon horloge de verre, Dieu m’en eût-il donné la puissance.

La nouvelle solitude dans laquelle j’entrai en Bretagne, après ma présentation, n’était plus celle de Combourg ; elle n’était ni aussi entière, ni aussi sérieuse, et, pour tout dire, ni aussi forcée : il m’était loisible de la quitter ; elle perdait de sa valeur. Une vieille châtelaine armoriée, un vieux baron blasonné, gardant dans un manoir féodal leur dernière fille et leur dernier fils, offraient ce que les Anglais appellent des caractères : rien de provincial, de rétréci dans cette vie, parce qu’elle n’était pas la vie commune.

Chez mes sœurs, la province se retrouvait au milieu des champs : on allait dansant de voisins en voisins, jouant la comédie dont j’étais quelquefois un mauvais acteur. L’hiver, il fallait subir à Fougères la société d’une petite ville, les bals, les assemblées, les dîners, et je ne pouvais pas, comme à Paris, être oublié.

D’un autre côté, je n’avais pas vu l’armée, la cour, sans qu’un changement se fût opéré dans mes idées : en dépit de mes goûts naturels, je ne sais quoi se débattant en moi contre l’obscurité me demandait de sortir de l’ombre. Julie avait la province en détestation ; l’instinct du génie et de la beauté poussait Lucile sur un plus grand théâtre.

Je sentais donc dans mon existence un malaise par qui j’étais averti que cette existence n’était pas ma destinée.

Cependant, j’aimais toujours la campagne, et celle de Marigny était charmante. Mon régiment avait changé de résidence : le premier bataillon tenait garnison au Havre, le second à Dieppe ; je rejoignis celui-ci : ma présentation faisait de moi un personnage. Je pris goût à mon métier ; je travaillais à la manœuvre ; on me confia des recrues que j’exerçais sur les galets au bord de la mer : cette mer a formé le fond du tableau dans presque toutes les scènes de ma vie.

La Martinière ne s’occupait à Dieppe ni de son homonyme Lamartinière, ni du P. Simon, lequel écrivait contre Bossuet, Port-Royal et les Bénédictins, ni de l’anatomiste Pecquet, que madame de Sévigné appelle le petit Pecquet ; mais La Martinière était amoureux à Dieppe comme à Cambrai : il dépérissait aux pieds d’une forte Cauchoise, dont la coiffe et le toupet avaient une demi-toise de haut. Elle n’était pas jeune : par un singulier hasard, elle s’appelait Cauchie, petite-fille apparemment de cette Dieppoise, Anne Cauchie, qui en 1645 était âgée de cent cinquante ans.

C’était en 1647 qu’Anne d’Autriche, voyant comme moi la mer par les fenêtres de sa chambre, s’amusait à regarder les brûlots se consumer pour la divertir. Elle laissait les peuples qui avaient été fidèles à Henri IV garder le jeune Louis XIV ; elle donnait à ces peuples des bénédictions infinies, malgré leur vilain langage normand.

On retrouvait à Dieppe quelques redevances féodales que j’avais vu payer à Combourg : il était dû au bourgeois Vauquelin trois têtes de porc ayant chacun une orange entre les dents, et trois sous marqués de la plus ancienne monnaie connue.

Je revins passer un semestre à Fougères. Là régnait une fille noble, appelée mademoiselle de La Belinaye, tante de cette comtesse de Tronjoli, dont j’ai déjà parlé. Une agréable laide, sœur d’un officier au régiment de Condé, attira mes admirations : je n’aurais pas été assez téméraire pour élever mes vœux jusqu’à la beauté ; ce n’est qu’à la faveur des imperfections d’une femme que j’osais risquer un respectueux hommage.

Madame de Farcy, toujours souffrante, prit enfin la résolution d’abandonner la Bretagne. Elle détermina Lucile à la suivre ; Lucile, à son tour, vainquit mes répugnances : nous prîmes la route de Paris ; douce association des trois plus jeunes oiseaux de la couvée.

Mon frère était marié ; il demeurait chez son beau-père, le président de Rosanbo, rue de Bondy. Nous convînmes de nous placer dans son voisinage : par l’entremise de M. Delisle de Sales, logé dans les pavillons de Saint-Lazare, au haut du faubourg Saint-Denis, nous arrêtâmes un appartement dans ces mêmes pavillons.

Madame de Farcy s’était accointée, je ne sais comment, avec Delisle de Sales, lequel avait été mis jadis à Vincennes pour des niaiseries philosophiques. À cette époque, on devenait un personnage quand on avait barbouillé quelques lignes de prose ou inséré un quatrain dans l’Almanach des Muses. Delisle de Sales, très brave homme, très cordialement médiocre, avait un grand relâchement d’esprit, et laissait aller sous lui ses années ; ce vieillard s’était composé une belle bibliothèque avec ses ouvrages, qu’il brocantait à l’étranger et que personne ne lisait à Paris. Chaque année, au printemps, il faisait ses remontes d’idées en Allemagne. Gras et débraillé, il portait un rouleau de papier crasseux que l’on voyait sortir de sa poche : il y consignait au coin des rues sa pensée du moment. Sur le piédestal de son buste en marbre, il avait tracé de sa main cette inscription, empruntée au buste de Buffon : Dieu, l’homme, la nature, il a tout expliqué. Delisle de Sales tout expliqué ! Ces orgueils sont bien plaisants, mais bien décourageants. Qui se peut flatter d’avoir un talent véritable ? Ne pouvons-nous pas être, tous tant que nous sommes, sous l’empire d’une illusion semblable à celle de Delisle de Sales ? Je parierais que tel auteur qui lit cette phrase se croit un écrivain de génie, et n’est pourtant qu’un sot.

Si je me suis trop longuement étendu sur le compte du digne homme des pavillons de Saint-Lazare, c’est qu’il fut le premier littérateur que je rencontrai : il m’introduisit dans la société des autres.

La présence de mes deux sœurs me rendit le séjour de Paris moins insupportable ; mon penchant pour l’étude affaiblit encore mes dégoûts. Delisle de Sales me semblait un aigle. Je vis chez lui Carbon Flins des Oliviers, qui tomba amoureux de madame de Farcy. Elle s’en moquait ; il prenait bien la chose, car il se piquait d’être de bonne compagnie. Flins me fit connaître Fontanes, son ami, qui est devenu le mien.

Fils d’un maître des eaux et forêts de Reims, Flins avait reçu une éducation négligée ; au demeurant, homme d’esprit et parfois de talent. On ne pouvait voir quelque chose de plus laid : court et bouffi, de gros yeux saillants, des cheveux hérissés, des dents sales, et malgré cela l’air pas trop ignoble. Son genre de vie, qui était celui de presque tous les gens de lettres de Paris à cette époque, mérite d’être raconté.

Flins occupait un appartement rue Mazarine, assez près de La Harpe, qui demeurait rue Guénégaud. Deux Savoyards, travestis en laquais par la vertu d’une casaque de livrée, le servaient ; le soir, ils le suivaient, et introduisaient les visites chez lui le matin. Flins allait régulièrement au Théâtre-Français, alors placé à l’Odéon, et excellent surtout dans la comédie. Brizard venait à peine de finir ; Talma commençait ; Larive, Saint-Phal, Fleury, Molé, Dazincourt, Dugazon, Grandmesnil, mesdames Contat, Saint-Val, Desgarcins, Olivier, étaient dans toute la force du talent, en attendant mademoiselle Mars, fille de Monvel, prête à débuter au théâtre Montansier. Les actrices protégeaient les auteurs et devenaient quelquefois l’occasion de leur fortune.

Flins, qui n’avait qu’une petite pension de sa famille, vivait de crédit. Vers les vacances du Parlement, il mettait en gage les livrées de ses Savoyards, ses deux montres, ses bagues et son linge, payait avec le prêt ce qu’il devait, partait pour Reims, y passait trois mois, revenait à Paris, retirait, au moyen de l’argent que lui donnait son père, ce qu’il avait déposé au mont-de-piété, et recommençait le cercle de cette vie, toujours gai et bien reçu.

Dans le cours des deux années qui s’écoulèrent depuis mon établissement à Paris jusqu’à l’ouverture des états généraux, cette société s’élargit. Je savais par cœur les élégies du chevalier de Parny, et je les sais encore. Je lui écrivis pour lui demander la permission de voir un poète dont les ouvrages faisaient mes délices ; il me répondit poliment : je me rendis chez lui rue de Cléry.

Je trouvai un homme assez jeune encore, de très bon ton, grand, maigre, le visage marqué de petite vérole. Il me rendit ma visite ; je le présentai à mes sœurs. Il aimait peu la société et il en fut bientôt chassé par la politique : il était alors du vieux parti. Je n’ai point connu d’écrivain qui fût plus semblable à ses ouvrages : poète et créole, il ne lui fallait que le ciel de l’Inde, une fontaine, un palmier et une femme. Il redoutait le bruit, cherchait à glisser dans la vie sans être aperçu, sacrifiait tout à sa paresse, et n’était trahi dans son obscurité que par ses plaisirs qui touchaient en passant sa lyre :

Que notre vie heureuse et fortunée

Coule en secret, sous l’aile des amours,

Comme un ruisseau qui, murmurant à peine,

Et dans son lit resserrant tous ses flots,

Cherche avec soin l’ombre des arbrisseaux,

Et n’ose pas se montrer dans la plaine.

C’est cette impossibilité de se soustraire à son indolence qui, de furieux aristocrate, rendit le chevalier de Parny misérable révolutionnaire, insultant la religion persécutée et les prêtres à l’échafaud, achetant son repos à tout prix, et prêtant à la muse qui chanta Éléonore le langage de ces lieux où Camille Desmoulins allait marchander ses amours.

L’auteur de l’Histoire de la littérature italienne, qui s’insinua dans la Révolution à la suite de Chamfort, nous arriva par ce cousinage que tous les Bretons ont entre eux. Ginguené vivait dans le monde sur la réputation d’une pièce de vers assez gracieuse, la Confession de Zulmé, qui lui valut une chétive place dans les bureaux de M. de Necker ; de là sa pièce sur son entrée au contrôle général. Je ne sais qui disputait à Ginguené son titre de gloire, la Confession de Zulmé ; mais dans le fait il lui appartenait.

Le poète rennais savait bien la musique et composait des romances. D’humble qu’il était, nous vîmes croître son orgueil, à mesure qu’il s’accrochait à quelqu’un de connu. Vers le temps de la convocation des états généraux, Chamfort l’employa à barbouiller des articles pour des journaux et des discours pour des clubs : il se fit superbe. À la première fédération il disait : « Voilà une belle fête ! on devrait pour mieux l’éclairer brûler quatre aristocrates aux quatre coins de l’autel. » Il n’avait pas l’initiative de ces vœux ; longtemps avant lui, le ligueur Louis Dorléans avait écrit dans son Banquet du comte d’Arête : « qu’il falloit attacher en guise de fagots les ministres protestants à l’arbre du feu de Saint-Jean et mettre le roy Henry IV dans le muids où l’on mettoit les chats. »

Ginguené eut une connaissance anticipée des meurtres révolutionnaires. Madame Ginguené prévint mes sœurs et ma femme du massacre qui devait avoir lieu aux Carmes, et leur donna asile : elle demeurait cul-de-sac Férou, dans le voisinage du lieu où l’on devait égorger.

Après la Terreur, Ginguené devint quasi chef de l’instruction publique ; ce fut alors qu’il chanta l’Arbre de la liberté au Cadran-Bleu, sur l’air : Je l’ai planté, je l’ai vu naître. On le jugea assez béat de philosophie pour une ambassade auprès d’un de ces rois qu’on découronnait. Il écrivait de Turin à M. de Talleyrand qu’il avait vaincu un préjugé : il avait fait recevoir sa femme en pet-en-l’air à la cour. Tombé de la médiocrité dans l’importance, de l’importance dans la niaiserie, et de la niaiserie dans le ridicule, il a fini ses jours littérateur distingué comme critique, et, ce qu’il y a de mieux, écrivain indépendant dans la Décade : la nature l’avait remis à la place d’où la société l’avait mal à propos tiré. Son savoir est de seconde main, sa prose lourde, sa poésie correcte et quelquefois agréable.

Ginguené avait un ami, le poète Le Brun. Ginguené protégeait Le Brun, comme un homme de talent, qui connaît le monde, protège la simplicité d’un homme de génie ; Le Brun, à son tour, répandait ses rayons sur les hauteurs de Ginguené. Rien n’était plus comique que le rôle de ces deux compères, se rendant, par un doux commerce, tous les services que se peuvent rendre deux hommes supérieurs dans des genres divers.

Le Brun était tout bonnement un faux monsieur de l’Empyrée ; sa verve était aussi froide que ses transports étaient glacés. Son Parnasse, chambre haute dans la rue Montmartre, offrait pour tout meuble des livres entassés pêle-mêle sur le plancher, un lit de sangle dont les rideaux, formés de deux serviettes sales, pendillaient sur un tringle de fer rouillé, et la moitié d’un pot à l’eau accotée contre un fauteuil dépaillé. Ce n’est pas que Le Brun ne fût à son aise, mais il était avare et adonné à des femmes de mauvaise vie.

Au souper antique de M. de Vaudreuil, il joua le personnage de Pindare. Parmi ses poésies lyriques, on trouve des strophes énergiques ou élégantes, comme dans l’ode sur le vaisseau le Vengeur et dans l’ode sur les Environs de Paris. Ses élégies sortent de sa tête, rarement de son âme ; il a l’originalité recherchée, non l’originalité naturelle ; il ne crée rien qu’à force d’art ; il se fatigue à pervertir le sens des mots et à les conjoindre par des alliances monstrueuses. Le Brun n’avait de vrai talent que pour le satire ; son épître sur la bonne et la mauvaise plaisanterie a joui d’un renom mérité. Quelques-unes de ses épigrammes sont à mettre auprès de celles de J.-B. Rousseau ; La Harpe surtout l’inspirait. Il faut encore lui rendre une autre justice : il fut indépendant sous Bonaparte, et il reste de lui, contre l’oppresseur de nos libertés, des vers sanglants.

Mais, sans contredit, le plus bilieux des gens de lettres que je connus à Paris à cette époque était Chamfort ; atteint de la maladie qui a fait les Jacobins, il ne pouvait pardonner aux hommes le hasard de sa naissance. Il trahissait la confiance des maisons où il était admis ; il prenait le cynisme de son langage pour la peinture des mœurs de la cour. On ne pouvait lui contester de l’esprit et du talent, mais de cet esprit et de ce talent qui n’atteignent point la postérité. Quand il vit que sous la Révolution il n’arrivait à rien, il tourna contre lui-même les mains qu’il avait levées sur la société. Le bonnet rouge ne parut plus à son orgueil qu’une autre espèce de couronne, le sans-culottisme qu’une sorte de noblesse, dont les Marat et les Robespierre étaient les grands seigneurs. Furieux de retrouver l’inégalité des rangs jusque dans le monde des douleurs et des larmes, condamné à n’être encore qu’un vilain dans la féodalité des bourreaux, il se voulut tuer pour échapper aux supériorités du crime ; il se manqua : la mort se rit de ceux qui l’appellent et qui la confondent avec le néant.

Je n’ai connu l’abbé Delille qu’en 1798 à Londres, et n’ai vu ni Rulhière, qui vit par madame d’Egmont et qui la fait vivre, ni Palissot, ni Beaumarchais, ni Marmontel. Il en est ainsi de Chénier que je n’ai jamais rencontré, qui m’a beaucoup attaqué, auquel je n’ai jamais répondu, et dont la place à l’Institut devait produire une des crises de ma vie.

Lorsque je relis la plupart des écrivains du XVIIIe siècle, je suis confondu et du bruit qu’ils ont fait et de mes anciennes admirations. Soit que la langue ait avancé, soit qu’elle ait rétrogradé, soit que nous ayons marché vers la civilisation, ou battu en retraite vers la barbarie, il est certain que je trouve quelque chose d’usé, de passé, de grisaillé, d’inanimé, de froid dans les auteurs qui firent les délices de ma jeunesse. Je trouve même dans les plus grands écrivains de l’âge voltairien des choses pauvres de sentiment, de pensée et de style.

À qui m’en prendre de mon mécompte ? J’ai peur d’avoir été le premier coupable ; novateur né, j’aurai peut-être communiqué aux générations nouvelles la maladie dont j’étais atteint. Épouvanté, j’ai beau crier à mes enfants : « N’oubliez pas le français ! » Ils me répondent comme le Limousin à Pantagruel : « qu’ils viennent de l’alme, inclyte et célèbre académie que l’on vocite Lutèce ».

Cette manière de gréciser et de latiniser notre langue n’est pas nouvelle, comme on le voit : Rabelais la guérit, elle reparut dans Ronsard ; Boileau l’attaqua. De nos jours elle a ressuscité par la science ; nos révolutionnaires, grands Grecs par nature, ont obligé nos marchands et nos paysans à apprendre les hectares, les hectolitres, les kilomètres, les millimètres, les décagrammes : la politique a ronsardisé.

J’aurais pu parler ici de M. de La Harpe, que je connus alors, et sur lequel je reviendrai ; j’aurais pu ajouter à la galerie de mes portraits celui de Fontanes ; mais, bien que mes relations avec cet excellent homme prissent naissance en 1789, ce ne fut qu’en Angleterre que je me liai avec lui d’une amitié toujours accrue par la mauvaise fortune, jamais diminuée par la bonne ; je vous en entretiendrai plus tard dans toute l’effusion de mon cœur. Je n’aurai à peindre que des talents qui ne consolent plus la terre. La mort de mon ami est survenue au moment où mes souvenirs me conduisaient à retracer le commencement de sa vie. Notre existence est d’une telle fuite, que si nous n’écrivons pas le soir l’événement du matin, le travail nous encombre et nous n’avons plus le temps de le mettre à jour. Cela ne nous empêche pas de gaspiller nos années, de jeter au vent ces heures qui sont pour l’homme les semences de l’éternité.

Si mon inclination et celle de mes deux sœurs m’avaient jeté dans cette société littéraire, notre position nous forçait d’en fréquenter une autre ; la famille de la femme de mon frère fut naturellement pour nous le centre de cette dernière société.

Le président Le Peletier de Rosanbo, mort depuis avec tant de courage, était, quand j’arrivai à Paris, un modèle de légèreté. À cette époque, tout était dérangé dans les esprits et dans les mœurs, symptôme d’une révolution prochaine. Les magistrats rougissaient de porter la robe et tournaient en moquerie la gravité de leurs pères. Les Lamoignon, les Molé, les Séguier, les d’Aguesseau voulaient combattre et ne voulaient plus juger. Les présidentes, cessant d’être de vénérables mères de famille, sortaient de leurs sombres hôtels pour devenir femmes à brillantes aventures. Le prêtre, en chaire, évitait le nom de Jésus-Christ et ne parlait que du législateur des chrétiens ; les ministres tombaient les uns sur les autres ; le pouvoir glissait de toutes les mains. Le suprême bon ton était d’être Américain à la ville, Anglais à la cour, Prussien à l’armée ; d’être tout, excepté Français. Ce que l’on faisait, ce que l’on disait, n’était qu’une suite d’inconséquences. On prétendait garder des abbés commendataires, et l’on ne voulait point de religion ; nul ne pouvait être officier s’il n’était gentilhomme, et l’on déblatérait contre la noblesse ; on introduisait l’égalité dans les salons et les coups de bâton dans les camps.

M. de Malesherbes avait trois filles, mesdames de Rosanbo, d’Aulnay, de Montboissier : il aimait de préférence madame de Rosanbo, à cause de la ressemblance de ses opinions avec les siennes. Le président de Rosanbo avait également trois filles, mesdames de Chateaubriand, d’Aunay, de Tocqueville, et un fils dont l’esprit brillant s’est recouvert de la perfection chrétienne. M. de Malesherbes se plaisait au milieu de ses enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants. Mainte fois, au commencement de la Révolution, je l’ai vu arriver chez madame de Rosanbo, tout échauffé de politique, jeter sa perruque, se coucher sur le tapis de la chambre de ma belle-sœur, et se laisser lutiner avec un tapage affreux par les enfants ameutés. Ç’aurait été du reste un homme assez vulgaire dans ses manières, s’il n’eût eu certaine brusquerie qui le sauvait de l’air commun : à la première phrase qui sortait de sa bouche, on sentait l’homme d’un vieux nom et le magistrat supérieur. Ses vertus naturelles s’étaient un peu entachées d’affectation par la philosophie qu’il y mêlait. Il était plein de science, de probité et de courage ; mais bouillant, passionné au point qu’il me disait un jour en parlant de Condorcet : « Cet homme a été mon ami ; aujourd’hui, je ne me ferais aucun scrupule de le tuer comme un chien ». Les flots de la Révolution le débordèrent, et sa mort a fait sa gloire. Ce grand homme serait demeuré caché dans ses mérites, si le malheur ne l’eût décelé à la terre. Un noble Vénitien perdit la vie en retrouvant ses titres dans l’éboulement d’un vieux palais.

Les franches façons de M. de Malesherbes m’ôtèrent toute contrainte. Il me trouva quelque instruction ; nous nous touchâmes par ce premier point : nous parlions de botanique et de géographie, sujets favoris de ses conversations. C’est en m’entretenant avec lui que je conçus l’idée de faire un voyage dans l’Amérique du Nord, pour découvrir la mer vue par Hearne et depuis par Mackenzie. Nous nous entendions aussi en politique : les sentiments généreux du fond de nos premiers troubles allaient à l’indépendance de mon caractère ; l’antipathie naturelle que je ressentais pour la cour ajoutait force à ce penchant. J’étais du côté de M. de Malesherbes et de madame de Rosanbo, contre M. de Rosanbo et contre mon frère, à qui l’on donna le surnom de l’enragé Chateaubriand. La Révolution m’aurait entraîné, si elle n’eût débuté par des crimes : je vis la première tête portée au bout d’une pique, et je reculai. Jamais le meurtre ne sera à mes yeux un objet d’admiration et un argument de liberté ; je ne connais rien de plus servile, de plus méprisable, de plus lâche, de plus borné qu’un terroriste. N’ai-je pas rencontré en France toute cette race de Brutus au service de César et de sa police ? Les niveleurs, régénérateurs, égorgeurs, étaient transformés en valets, espions, sycophantes, et moins naturellement encore en ducs, comtes et barons : quel moyen âge !

Enfin, ce qui m’attacha davantage à l’illustre vieillard, ce fut sa prédilection pour ma sœur : malgré la timidité de la comtesse Lucile, on parvint, à l’aide d’un peu de vin de Champagne, à lui faire jouer un rôle dans une petite pièce, à l’occasion de la fête de M. de Malesherbes ; elle se montra si touchante que le bon et grand homme en avait la tête tournée. Il poussait plus que mon frère même à sa translation du chapitre d’Argentière à celui de Remiremont, où l’on exigeait les preuves rigoureuses et difficiles des seize quartiers. Tout philosophe qu’il était, M. de Malesherbes avait à un haut degré les principes de la naissance.

Il faut étendre dans l’espace d’environ deux années cette peinture des hommes et de la société à mon apparition dans le monde, entre la clôture de la première assemblée des Notables, le 25 mai 1787, et l’ouverture des états généraux, le 5 mai 1789. Pendant ces deux années, mes sœurs et moi nous n’habitâmes constamment ni Paris, ni le même lieu dans Paris. Je vais maintenant rétrograder et ramener mes lecteurs en Bretagne.

Du reste, j’étais toujours affolé de mes illusions ; si mes bois me manquaient, les temps passés, au défaut des lieux lointains, m’avaient ouvert une autre solitude. Dans le vieux Paris, dans les enceintes de Saint-Germain-des-Prés, dans les cloîtres des couvents, dans les caveaux de Saint-Denis, dans la Sainte-Chapelle, dans Notre-Dame, dans les petites rues de la Cité, à la porte obscure d’Héloïse, je revoyais mon enchanteresse ; mais elle avait pris, sous les arches gothiques et parmi les tombeaux, quelque chose de la mort : elle était pâle, elle me regardait avec des yeux tristes ; ce n’était plus que l’ombre ou les mânes du rêve que j’avais aimé.

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