Mémoires d’outre-tombe (page 60)
Mes différentes résidences en Bretagne, dans les années 1787 et 1788, commencèrent mon éducation politique. On retrouvait dans les états de province le modèle des états généraux : aussi les troubles particuliers qui annoncèrent ceux de la nation éclatèrent-ils dans deux pays d’états, la Bretagne et le Dauphiné.
La transformation qui se développait depuis deux cents ans touchait à son terme : la France passée de la monarchie féodale à la monarchie des états généraux, de la monarchie des états généraux à la monarchie des parlements, de la monarchie des parlements à la monarchie absolue, tendait à la monarchie représentative, à travers la lutte de la magistrature contre la puissance royale.
Le parlement Maupeou, l’établissement des assemblées provinciales, avec le vote par tête, la première et la seconde assemblée des Notables, la Cour plénière, la formation des grands bailliages, la réintégration civile des protestants, l’abolition partielle de la torture, celle des corvées, l’égale répartition du payement de l’impôt, étaient des preuves successives de la révolution qui s’opérait. Mais alors on ne voyait pas l’ensemble des faits : chaque événement paraissait un accident isolé. À toutes les périodes historiques, il existe un esprit-principe. En ne regardant qu’un point, on n’aperçoit pas les rayons convergeant au centre de tous les autres points ; on ne remonte pas jusqu’à l’agent caché qui donne la vie et le mouvement général, comme l’eau ou le feu dans les machines : c’est pourquoi, au début des révolutions, tant de personnes croient qu’il suffirait de briser telle roue pour empêcher le torrent de couler ou la vapeur de faire explosion.
Le XVIIIe siècle, siècle d’action intellectuelle, non d’action matérielle n’aurait pas réussi à changer si promptement les lois, s’il n’eût rencontré son véhicule : les parlements, et notamment le parlement de Paris, devinrent les instruments du système philosophique. Toute opinion meurt impuissante ou frénétique, si elle n’est logée dans une assemblée qui la rend pouvoir, la munit d’une volonté, lui attache une langue et des bras. C’est et ce sera toujours par des corps légaux ou illégaux qu’arrivent et arriveront les révolutions.
Les parlements avaient leur cause à venger : la monarchie absolue leur avait ravi une autorité usurpée sur les états généraux. Les enregistrements forcés, les lits de justice, les exils, en rendant les magistrats populaires, les poussaient à demander des libertés dont au fond ils n’étaient pas sincères partisans. Ils réclamaient les états généraux, n’osant avouer qu’ils désiraient pour eux-mêmes la puissance législative et politique ; ils hâtaient de la sorte la résurrection d’un corps dont ils avaient recueilli l’héritage, lequel, en reprenant la vie, les réduirait tout d’abord à leur propre spécialité, la justice. Les hommes se trompent presque toujours dans leur intérêt, qu’ils se meuvent par sagesse ou passion : Louis XVI rétablit les parlements qui le forcèrent à appeler les états généraux ; les états généraux, transformés en assemblée nationale et bientôt en Convention, détruisirent le trône et les parlements, envoyèrent à la mort et les juges et le monarque de qui émanait la justice. Mais Louis XVI et les parlements en agirent de la sorte, parce qu’ils étaient, sans le savoir, les moyens d’une révolution sociale.
L’idée des états généraux était donc dans toutes les têtes, seulement on ne voyait pas où cela allait. Il était question, pour la foule, de combler un déficit que le moindre banquier aujourd’hui se chargerait de faire disparaître. Un remède si violent, appliqué à un mal si léger, prouve qu’on était emporté vers des régions politiques inconnues. Pour l’année 1786, seule année dont l’état financier soit bien avéré, la recette était de 412 924 000 livres, la dépense de 593 542 000 livres ; déficit 180 618 000 livres, réduit à 140 millions, par 40 618 000 livres d’économie. Dans ce budget, la maison du roi est portée à l’immense somme de 37 200 000 livres : les dettes des princes, les acquisitions de châteaux et les déprédations de la cour étaient la cause de cette surcharge.
On voulait avoir les états généraux dans leur forme de 1614. Les historiens citent toujours cette forme, comme si, depuis 1614, on n’avait jamais ouï parler des états généraux, ni réclamer leur convocation. Cependant, en 1651, les ordres de la noblesse et du clergé, réunis à Paris, demandèrent les états généraux. Il existe un gros recueil des actes et des discours faits et prononcés alors. Le parlement de Paris, tout-puissant à cette époque, loin de seconder le vœu des deux premiers ordres, cassa leurs assemblées comme illégales ; ce qui était vrai.
Et puisque je suis sur ce chapitre, je veux noter un autre fait grave échappé à ceux qui se sont mêlés et qui se mêlent d’écrire l’histoire de France, sans la savoir. On parle des trois ordres, comme constituant essentiellement les états dits généraux. Eh bien, il arrivait souvent que des bailliages ne nommaient des députés que pour un ou deux ordres. En 1614, le bailliage d’Amboise n’en nomma ni pour le clergé ni pour la noblesse ; le bailliage de Châteauneuf-en-Thimerais n’en envoya ni pour le clergé ni pour le tiers état ; Le Puy, La Rochelle, Le Lauraguais, Calais, la Haute-Marche, Châtellerault, firent défaut pour le clergé, et Montdidier et Roye pour la noblesse. Néanmoins, les états de 1614 furent appelés états généraux. Aussi les anciennes chroniques, s’exprimant d’une manière plus correcte, disent, en parlant de nos assemblées nationales, ou les trois états, ou les notables bourgeois, ou les barons et les évêques, selon l’occurrence, et elles attribuent à ces assemblées ainsi composées la même force législative. Dans les diverses provinces, souvent le tiers, tout convoqué qu’il était, ne députait pas, et cela par une raison inaperçue, mais fort naturelle. Le tiers s’était emparé de la magistrature, il en avait chassé les gens d’épée ; il y régnait d’une manière absolue, excepté dans quelques parlements nobles, comme juge, avocat, procureur, greffier, clerc, etc. ; il faisait les lois civiles et criminelles, et, à l’aide de l’usurpation parlementaire, il exerçait même le pouvoir politique. La fortune, l’honneur et la vie des citoyens relevaient de lui : tout obéissait à ses arrêts, toute tête tombait sous le glaive de ses justices. Quand donc il jouissait isolément d’une puissance sans bornes, qu’avait-il besoin d’aller chercher une faible portion de cette puissance dans des assemblées où il n’avait paru qu’à genoux ?
Le peuple, métamorphosé en moine, s’était réfugié dans les cloîtres, et gouvernait la société par l’opinion religieuse ; le peuple, métamorphosé en collecteur et en banquier, s’était réfugié dans la finance, et gouvernait la société par l’argent ; le peuple, métamorphosé en magistrat, s’était réfugié dans les tribunaux, et gouvernait la société par la loi. Ce grand royaume de France, aristocrate dans ses parties ou ses provinces, était démocrate dans son ensemble, sous la direction de son roi, avec lequel il s’entendait à merveille et marchait presque toujours d’accord. C’est ce qui explique sa longue existence. Il y a toute une nouvelle histoire de France à faire, ou plutôt l’histoire de France n’est pas faite.
Toutes les grandes questions mentionnées ci-dessus étaient particulièrement agitées dans les années 1786, 1787 et 1788. Les têtes de mes compatriotes trouvaient dans leur vivacité naturelle, dans les privilèges de la province, du clergé et de la noblesse, dans les collisions du parlement et des états, abondante matière d’inflammation. M. de Calonne, un moment intendant de la Bretagne, avait augmenté les divisions en favorisant la cause du tiers état. M. de Montmorin et M. de Thiard étaient des commandants trop faibles pour faire dominer le parti de la cour. La noblesse se coalisait avec le parlement, qui était noble ; tantôt elle résistait à M. Necker, à M. de Calonne, à l’archevêque de Sens ; tantôt elle repoussait le mouvement populaire, que sa résistance première avait favorisé. Elle s’assemblait, délibérait, protestait ; les communes ou municipalités s’assemblaient, délibéraient, protestaient en sens contraire. L’affaire particulière du fouage, en se mêlant aux affaires générales, avait accru les inimitiés. Pour comprendre ceci, il est nécessaire d’expliquer la constitution du duché de Bretagne.
Les états de Bretagne ont plus ou moins varié dans leur forme, comme tous les états de l’Europe féodale, auxquels ils ressemblaient.
Les rois de France furent substitués aux droits des ducs de Bretagne. Le contrat de mariage de la duchesse Anne, de l’an 1491, n’apporta pas seulement la Bretagne en dot à la couronne de Charles VIII et de Louis XII, mais il stipula une transaction, en vertu de laquelle fut terminé un différend qui remontait à Charles de Blois et au comte de Montfort. La Bretagne prétendait que les filles héritaient au duché ; la France soutenait que la succession n’avait lieu qu’en ligne masculine ; que celle-ci venant à s’éteindre, la Bretagne, comme grand fief, faisait retour à la couronne. Charles VIII et Anne, ensuite Anne et Louis XII, se cédèrent mutuellement leurs droits ou prétentions. Claude, fille d’Anne et de Louis XII, qui devint femme de François Ier, laissa en mourant le duché de Bretagne à son mari. François Ier, d’après la prière des états assemblés à Vannes, unit, par édit publié à Nantes en 1532, le duché de Bretagne à la couronne de France, garantissant à ce duché ses libertés et privilèges.
À cette époque, les états de Bretagne étaient réunis tous les ans : mais en 1630 la réunion devint bisannuelle. Le gouverneur proclamait l’ouverture des états. Les trois ordres s’assemblaient selon les lieux, dans une église ou dans les salles d’un couvent. Chaque ordre délibérait à part : c’étaient trois assemblées particulières avec leurs diverses tempêtes, qui se convertissaient en ouragan général quand le clergé, la noblesse et le tiers venaient à se réunir. La cour soufflait la discorde, et dans ce champ resserré, comme dans une plus vaste arène, les talents, les vanités et les ambitions étaient en jeu.
Le père Grégoire de Rostrenen, capucin, dans la dédicace de son Dictionnaire français-breton, parle de la sorte à nos seigneurs les états de Bretagne :
« S’il ne convenait qu’à l’orateur romain de louer dignement l’auguste assemblée du sénat de Rome, me convenait-il de hasarder l’éloge de votre auguste assemblée, qui nous retrace si dignement l’idée de ce que l’ancienne et la nouvelle Rome avaient de majestueux et de respectable ? »
Rostrenen prouve que le celtique est une de ces langues primitives que Gomer, fils aîné de Japhet, apporta en Europe, et que les Bas-Bretons, malgré leur taille, descendent des géants. Malheureusement, les enfants bretons de Gomer, longtemps séparés de la France, ont laissé dépérir une partie de leurs vieux titres : leurs chartes, auxquelles ils ne mettaient pas une assez grande importance comme les liant à l’histoire générale, manquent trop souvent de cette authenticité à laquelle les déchiffreurs de diplômes attachent de leur côté beaucoup trop de prix.
Le temps de la tenue des états en Bretagne était un temps de galas et de bals : on mangeait chez M. le commandant, on mangeait chez M. le président de la noblesse, on mangeait chez M. le président du clergé, on mangeait chez M. le trésorier des états, on mangeait chez M. l’intendant de la province, on mangeait chez M. le président du parlement ; on mangeait partout : et l’on buvait ! À de longues tables de réfectoires se voyaient assis des Du Guesclin laboureurs, des Duguay-Trouin matelots, portant au côté leur épée de fer à vieille garde ou leur petit sabre d’abordage. Tous les gentilshommes assistant aux états en personne ne ressemblaient pas mal à une diète de Pologne, de la Pologne à pied, non à cheval, diète de Scythes, non de Sarmates.
Malheureusement, on jouait trop. Les bals ne discontinuaient. Les Bretons sont remarquables par leurs danses et par les airs de ces danses. Madame de Sévigné a peint nos ripailles politiques au milieu des landes, comme ces festins des fées et des sorciers qui avaient lieu la nuit sur les bruyères :
« Vous aurez maintenant, écrit-elle, des nouvelles de nos états pour votre peine d’être Bretonne. M. de Chaulnes arriva dimanche au soir, au bruit de tout ce qui peut en faire à Vitré : le lundi matin il m’écrivit une lettre ; j’y fis réponse par aller dîner avec lui. On mange à deux tables dans le même lieu ; il y a quatorze couverts à chaque table ; Monsieur en tient une, et Madame l’autre. La bonne chère est excessive, on remporte les plats de rôti tout entiers ; et pour les pyramides de fruits, il faut faire hausser les portes. Nos pères ne prévoyaient pas ces sortes de machines, puisque même ils ne comprenaient pas qu’il fallût qu’une porte fût plus haute qu’eux… Après le dîner, MM. de Lomaria et Coëtlogon dansèrent avec deux Bretonnes des passe-pieds merveilleux et des menuets, d’un air que les courtisans n’ont pas à beaucoup près : ils y font des pas de Bohémiens et de Bas-Bretons avec une délicatesse et une justesse qui charment… C’est un jeu, une chère, une liberté jour et nuit qui attirent tout le monde. Je n’avais jamais vu les états ; c’est une assez belle chose. Je ne crois pas qu’il y ait une province rassemblée qui ait aussi grand air que celle-ci ; elle doit être bien pleine, du moins, car il n’y en a pas un seul à la guerre ni à la cour ; il n’y a que le petit guidon (M. de Sévigné le fils) qui peut-être y reviendra un jour comme les autres… Une infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins et de villes, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie : voilà les états. J’oublie trois ou quatre cents pipes de vin qu’on y boit. »
Les Bretons ont de la peine à pardonner à madame de Sévigné ses moqueries. Je suis moins rigoureux ; mais je n’aime pas qu’elle dise : « Vous me parlez bien plaisamment de nos misères ; nous ne sommes plus si roués : un en huit jours seulement, pour entretenir la justice. Il est vrai que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement. » C’est pousser trop loin l’agréable langage de cour : Barère parlait avec la même grâce de la guillotine. En 1793, les noyades de Nantes s’appelaient des mariages républicains : le despotisme populaire reproduisait l’aménité de style du despotisme royal.
Les fats de Paris, qui accompagnaient aux états messieurs les gens du roi, racontaient que nous autres hobereaux nous faisions doubler nos poches de fer-blanc, afin de porter à nos femmes les fricassées de poulet de M. le commandant. On payait cher ces railleries. Un comte de Sabran était naguère resté sur la place, en échange de ses mauvais propos. Ce descendant des troubadours et des rois provençaux, grand comme un Suisse, se fit tuer par un petit chasse-lièvre du Morbihan, de la hauteur d’un Lapon. Ce Ker ne le cédait point à son adversaire en généalogie : si saint Elzéar de Sabran était proche parent de Saint Louis, saint Corentin, grand-oncle du très noble Ker, était évêque de Quimper sous le roi Gallon II, trois cents ans avant Jésus-Christ.
Le revenu du roi, en Bretagne, consistait dans le don gratuit, variable selon les besoins ; dans le produit du domaine de la couronne, qu’on pouvait évaluer de trois à quatre cent mille francs ; dans la perception du timbre, etc.
La Bretagne avait ses revenus particuliers, qui lui servaient à faire face à ses charges : le grand et le petit devoir, qui frappaient les liquides et le mouvement des liquides, fournissant deux millions annuels ; enfin, les sommes rentrant par le fouage. On ne se doute guère de l’importance du fouage dans notre histoire ; cependant il fut à la révolution de France, ce que fut le timbre à la révolution des États-Unis.
Le fouage (census pro singulis focis exactus) était un cens, ou une espèce de taille, exigé par chaque feu sur les biens roturiers. Avec le fouage graduellement augmenté, se payaient les dettes de la province. En temps de guerre, les dépenses s’élevaient à plus de sept millions d’une session à l’autre, somme qui primait la recette. On avait conçu le projet de créer un capital des deniers provenus du fouage, et de le constituer en rentes au profit des fouagistes : le fouage n’eut plus alors été qu’un emprunt. L’injustice (bien qu’injustice légale au terme du droit coutumier) était de le faire porter sur la seule propriété roturière. Les communes ne cessaient de réclamer ; la noblesse, qui tenait moins à son argent qu’à ses privilèges, ne voulait pas entendre parler d’un impôt qui l’aurait rendue taillable. Telle était la question, quand se réunirent les sanglants états de Bretagne du mois de décembre 1788.
Les esprits étaient alors agités par diverses causes : l’assemblée des Notables, l’impôt territorial, le commerce des grains, la tenue prochaine des états généraux et l’affaire du collier, la Cour plénière et le Mariage de Figaro, les grands bailliages et Cagliostro et Mesmer, mille autres incidents graves ou futiles, étaient l’objet des controverses dans toutes les familles.
La noblesse bretonne, de sa propre autorité, s’était convoquée à Rennes pour protester contre l’établissement de la Cour plénière. Je me rendis à cette diète : c’est la première réunion politique où je me sois trouvé de ma vie. J’étais étourdi et amusé des cris que j’entendais. On montait sur les tables et sur les fauteuils ; on gesticulait, on parlait tous à la fois. Le marquis de Trémargat, Jambe de bois, disait d’une voix de stentor : « Allons tous chez le commandant, M. de Thiard ; nous lui dirons : La noblesse bretonne est à votre porte ; elle demande à vous parler : le roi même ne la refuserait pas ! » À ce trait d’éloquence les bravos ébranlaient les voûtes de la salle. Il recommençait : « Le roi même ne la refuserait pas ! » Les huchées et les trépignements redoublaient. Nous allâmes chez M. le comte de Thiard, homme de cour, poète érotique, esprit doux et frivole, mortellement ennuyé de notre vacarme ; il nous regardait comme des houhous, des sangliers, des bêtes fauves ; il brûlait d’être hors de notre Armorique et n’avait nulle envie de nous refuser l’entrée de son hôtel. Notre orateur lui dit ce qu’il voulut, après quoi nous vînmes rédiger cette déclaration : « Déclarons infâmes ceux qui pourraient accepter quelques places, soit dans l’administration nouvelle de la justice, soit dans l’administration des états, qui ne seraient pas avouées par les lois constitutives de la Bretagne. » Douze gentilshommes furent choisis pour porter cette pièce au roi : à leur arrivée à Paris, on les coffra à la Bastille, d’où ils sortirent bientôt en façon de héros ; ils furent reçus à leur retour avec des branches de laurier. Nous portions des habits avec de grands boutons de nacre semés d’hermine, autour desquels boutons était écrite en latin cette devise : « Plutôt mourir que de se déshonorer. » Nous triomphions de la cour dont tout le monde triomphait, et nous tombions avec elle dans le même abîme.
Ce fut à cette époque que mon frère, suivant toujours ses projets, prit le parti de me faire agréger à l’ordre de Malte. Il fallait pour cela me faire entrer dans la cléricature : elle pouvait m’être donnée par M. Cortois de Pressigny, évêque de Saint-Malo. Je me rendis donc dans ma ville natale, où mon excellente mère s’était retirée ; elle n’avait plus ses enfants avec elle ; elle passait le jour à l’église, la soirée à tricoter. Ses distractions étaient inconcevables : je la rencontrai un matin dans la rue, portant une de ses pantoufles sous son bras, en guise de livre de prières. De fois à autre pénétraient dans sa retraite quelques vieux amis, et ils parlaient du bon temps. Lorsque nous étions tête à tête, elle me faisait de beaux contes en vers, qu’elle improvisait. Dans un de ces contes le diable emportait une cheminée avec un mécréant, et le poète s’écriait :
Le diable en l’avenue
Chemina tant et tant,
Qu’on en perdit la vue
En moins d’une heur’ de temps.
« Il me semble, dis-je, que le diable ne va pas bien vite. »
Mais madame de Chateaubriand me prouva que je n’y entendais rien : elle était charmante, ma mère.
Elle avait une longue complainte sur le Récit véritable d’une cane sauvage, en la ville de Montfort-la-Cane-lez-Saint-Malo. Certain seigneur avait renfermé une jeune fille d’une grande beauté dans le château de Montfort, à dessein de lui ravir l’honneur. À travers une lucarne, elle apercevait l’église de Saint-Nicolas ; elle pria le saint avec des yeux pleins de larmes, et elle fut miraculeusement transportée hors du château ; mais elle tomba entre les mains des serviteurs du félon, qui voulurent en user avec elle comme ils supposaient qu’en avait fait leur maître. La pauvre fille éperdue, regardant de tous côtés pour chercher quelque secours, n’aperçut que des canes sauvages sur l’étang du château. Renouvelant sa prière à saint Nicolas, elle le supplia de permettre à ces animaux d’être témoins de son innocence, afin que si elle devait perdre la vie, et qu’elle ne pût accomplir les vœux qu’elle avait faits à saint Nicolas, les oiseaux les remplissent eux-mêmes à leur façon, en son nom et pour sa personne.
La fille mourut dans l’année : voici qu’à la translation des os de saint Nicolas, le 9 mai, une cane sauvage, accompagnée de ses petits canetons, vint à l’église de Saint-Nicolas. Elle y entra et voltigea devant l’image du bienheureux libérateur, pour lui applaudir par le battement de ses ailes ; après quoi, elle retourna à l’étang, ayant laissé un de ses petits en offrande. Quelque temps après, le caneton s’en retourna sans qu’on s’en aperçût. Pendant deux cents ans et plus, la cane, toujours la même cane, est revenue, à jour fixe, avec sa couvée, dans l’église du grand saint Nicolas, à Montfort. L’histoire en a été écrite et imprimée en 1652 ; l’auteur remarque fort justement : « que c’est une chose peu considérable devant les yeux de Dieu, qu’une chétive cane sauvage ; que néanmoins elle tient sa partie pour rendre hommage à sa grandeur ; que la cigale de saint François était encore moins prisable, et que pourtant ses fredons charmaient le cœur d’un séraphin. » Mais madame de Chateaubriand suivait une fausse tradition : dans sa complainte, la fille renfermée à Montfort était une princesse, laquelle obtint d’être changée en cane, pour échapper à la violence de son vainqueur. Je n’ai retenu que ces vers d’un couplet de la romance de ma mère :
Cane la belle est devenue,
Cane la belle est devenue,
Et s’envola, par une grille,
Dans un étang plein de lentilles.
Comme madame de Chateaubriand était une véritable sainte, elle obtint de l’évêque de Saint-Malo la promesse de me donner la cléricature ; il s’en faisait scrupule : la marque ecclésiastique donnée à un laïque et à un militaire lui paraissait une profanation qui tenait de la simonie. M. Cortois de Pressigny, aujourd’hui archevêque de Besançon et pair de France, est un homme de bien et de mérite. Il était jeune alors, protégé de la reine, et sur le chemin de la fortune, où il est arrivé plus tard par une meilleure voie : la persécution.
Je me mis à genoux, en uniforme, l’épée au côté, aux pieds du prélat ; il me coupa deux ou trois cheveux sur le sommet de la tête ; cela s’appela tonsure, de laquelle je reçus lettres en bonnes formes. Avec ces lettres, 200 000 livres de rentes pouvaient m’échoir, quand mes preuves de noblesse auraient été admises à Malte : abus, sans doute, dans l’ordre ecclésiastique, mais chose utile dans l’ordre politique de l’ancienne constitution. Ne valait-il pas mieux qu’une espèce de bénéfice militaire s’attachât à l’épée d’un soldat qu’à la mantille d’un abbé, lequel aurait mangé sa grasse prieurée sur les pavés de Paris ?
La cléricature, à moi conférée pour les raisons précédentes, a fait dire, par des biographes mal informés, que j’étais d’abord entré dans l’Église.
Ceci se passait en 1788. J’avais des chevaux, je parcourais la campagne, ou je galopais le long des vagues, mes gémissantes et anciennes amies ; je descendais de cheval, et je me jouais avec elles ; toute la famille aboyante de Scylla sautait à mes genoux pour me caresser : Nunc vada latrantis Scyllæ. Je suis allé bien loin admirer les scènes de la nature ; je m’aurais pu contenter de celles que m’offrait mon pays natal.
Rien de plus charmant que les environs de Saint-Malo, dans un rayon de cinq à six lieues. Les bords de la Rance, en remontant cette rivière depuis son embouchure jusqu’à Dinan, mériteraient seuls d’attirer les voyageurs ; mélange continuel de rochers et de verdure, de grèves et de forêts, de criques et de hameaux, d’antiques manoirs de la Bretagne féodale et d’habitations modernes de la Bretagne commerçante. Celles-ci ont été construites en un temps où les négociants de Saint-Malo étaient si riches que, dans leurs jours de goguette, ils fricassaient des piastres, et les jetaient toutes bouillantes au peuple par les fenêtres. Ces habitations sont d’un grand luxe. Bonnaban, château de MM. de la Saudre, est en partie de marbre apporté de Gênes, magnificence dont nous n’avons pas même l’idée à Paris. La Briantais, Le Bosq, le Montmarin, La Balue, le Colombier, sont ou étaient ornés d’orangeries, d’eaux jaillissantes et de statues. Quelquefois les jardins descendent en pente au rivage derrière les arcades d’un portique de tilleuls, à travers une colonnade de pins, au bout d’une pelouse ; par-dessus les tulipes d’un parterre, la mer présente ses vaisseaux, son calme et ses tempêtes.
Chaque paysan, matelot et laboureur, est propriétaire d’une petite bastide blanche avec un jardin ; parmi les herbes potagères, les groseilliers, les rosiers, les iris, les soucis de ce jardin, on trouve un plant de thé de Cayenne, un pied de tabac de Virginie, une fleur de la Chine, enfin quelque souvenir d’une autre rive et d’un autre soleil : c’est l’itinéraire et la carte du maître du lieu. Les tenanciers de la côte sont d’une belle race normande ; les femmes grandes, minces, agiles, portent des corsets de laine grise, des jupons courts de callemandre et de soie rayée, des bas blancs à coins de couleur. Leur front est ombragé d’une large coiffe de basin ou de batiste, dont les pattes se relèvent en forme de béret, ou flottent en manière de voile. Une chaîne d’argent à plusieurs branches pend à leur côté gauche. Tous les matins, au printemps, ces filles du Nord, descendant de leurs barques, comme si elles venaient encore envahir la contrée, apportent au marché des fruits dans des corbeilles, et des caillebottes dans des coquilles : lorsqu’elles soutiennent d’une main sur leur tête des vases noirs remplis de lait ou de fleurs, que les barbes de leurs cornettes blanches accompagnent leurs yeux bleus, leur visage rose, leurs cheveux blonds emperlés de rosée, les Valkyries de l’Edda dont la plus jeune est l’Avenir, ou les Canéphores d’Athènes, n’avaient rien d’aussi gracieux. Ce tableau ressemble-t-il encore ? Ces femmes, sans doute, ne sont plus ; il n’en reste que mon souvenir.
Je quittai ma mère, et j’allai voir mes sœurs aînées aux environs de Fougères. Je demeurai un mois chez madame de Chateaubourg. Ses deux maisons de campagne, Lascardais et Le Plessis, près de Saint-Aubin-du-Cormier, célèbre par sa tour et sa bataille, étaient situées dans un pays de roches, de landes et de bois. Ma sœur avait pour régisseur M. Livoret, jadis jésuite, auquel il était arrivé une étrange aventure.
Quand il fut nommé régisseur à Lascardais, le comte de Chateaubourg, le père, venait de mourir : M. Livoret, qui ne l’avait pas connu, fut installé gardien du castel. La première nuit qu’il y coucha seul, il vit entrer dans son appartement un vieillard pâle, en robe de chambre, en bonnet de nuit, portant une petite lumière. L’apparition s’approche de l’âtre, pose son bougeoir sur la cheminée, rallume le feu et s’assied dans un fauteuil. M. Livoret tremblait de tout son corps. Après deux heures de silence, le vieillard se lève, reprend sa lumière, et sort de la chambre en fermant la porte.
Le lendemain, le régisseur conta son aventure aux fermiers, qui, sur la description de la lémure, affirmèrent que c’était leur vieux maître. Tout ne finit pas là : si M. Livoret regardait derrière lui dans une forêt, il apercevait le fantôme ; s’il avait à franchir un échalier dans un champ, l’ombre se mettait à califourchon sur l’échalier. Un jour, le misérable obsédé s’étant hasardé à lui dire : « Monsieur de Chateaubourg, laissez-moi ; » le revenant répondit : « Non. » M. Livoret, homme froid et positif, très peu brillant d’imaginative, racontait tant qu’on voulait son histoire, toujours de la même manière et avec la même conviction.
Un peu plus tard, j’accompagnai en Normandie un brave officier atteint d’une fièvre cérébrale. On nous logea dans une maison de paysan : une vieille tapisserie, prêtée par le seigneur du lieu, séparait mon lit de celui du malade. Derrière cette tapisserie on saignait le patient ; en délassement de ses souffrances, on le plongeait dans des bains de glace ; il grelottait dans cette torture, les ongles bleus, le visage violet et grincé, les dents serrées, la tête chauve, une longue barbe descendant de son menton pointu et servant de vêtement à sa poitrine nue, maigre et mouillée.