Mémoires d’outre-tombe (page 62)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Les députés quittèrent Versailles et tinrent leur première séance le 19 octobre, dans une des salles de l’archevêché. Le 9 novembre ils se transportèrent dans l’enceinte du Manège, près des Tuileries. Le reste de l’année 1789 vit les décrets qui dépouillèrent le clergé, détruisirent l’ancienne magistrature et créèrent les assignats, l’arrêté de la commune de Paris pour le premier comité des recherches, et le mandat des juges pour la poursuite du marquis de Favras.

L’Assemblée constituante, malgré ce qui peut lui être reproché, n’en reste pas moins la plus illustre congrégation populaire qui jamais ait paru chez les nations, tant par la grandeur de ses transactions que par l’immensité de leurs résultats. Il n’y a si haute question politique qu’elle n’ait touchée et convenablement résolue. Que serait-ce si elle s’en fût tenue aux cahiers des états généraux et n’eût pas essayé d’aller au delà ! Tout ce que l’expérience et l’intelligence humaine avaient conçu, découvert et élaboré pendant trois siècles, se trouve dans ces cahiers. Les abus divers de l’ancienne monarchie y sont indiqués et les remèdes proposés ; tous les genres de liberté sont réclamés, même la liberté de la presse ; toutes les améliorations demandées, pour l’industrie, les manufactures, le commerce, les chemins, l’armée, l’impôt, les finances, les écoles, l’éducation publique, etc. Nous avons traversé sans profit des abîmes de crimes et des tas de gloire ; la République et l’Empire n’ont servi à rien : l’Empire a seulement réglé la force brutale des bras que la République avait mis en mouvement ; il nous a laissé la centralisation, administration vigoureuse que je crois un mal, mais qui peut-être pouvait seule remplacer les administrations locales alors qu’elles étaient détruites et que l’anarchie avec l’ignorance étaient dans toutes les têtes. À cela près, nous n’avons pas fait un pas depuis l’Assemblée constituante : ses travaux sont comme ceux du grand médecin de l’antiquité, lesquels ont à la fois reculé et posé les bornes de la science. Parlons de quelques membres de cette Assemblée, et arrêtons-nous à Mirabeau qui les résume et les domine tous.

Mêlé par les désordres et les hasards de sa vie aux plus grands événements et à l’existence des repris de justice, des ravisseurs et des aventuriers, Mirabeau, tribun de l’aristocratie, député de la démocratie, avait du Gracchus et du don Juan, du Catilina et du Gusman d’Alfarache, du cardinal de Richelieu et du cardinal de Retz, du roué de la Régence et du sauvage de la Révolution ; il avait de plus du Mirabeau, famille florentine exilée, qui gardait quelque chose de ces palais armés et de ses grands factieux célébrés par Dante ; famille naturalisée française, où l’esprit républicain du moyen âge de l’Italie et l’esprit féodal de notre moyen âge se trouvaient réunis dans une succession d’hommes extraordinaires.

La laideur de Mirabeau, appliquée sur le fond de beauté particulière à sa race, produisait une sorte de puissante figure du Jugement dernier de Michel-Ange, compatriote des Arrighetti. Les sillons creusés par la petite vérole sur le visage de l’orateur avaient plutôt l’air d’escarres laissées par la flamme. La nature semblait avoir moulé sa tête pour l’empire ou pour le gibet, taillé ses bras pour étreindre une nation ou pour enlever une femme. Quand il secouait sa crinière en regardant le peuple, il l’arrêtait ; quand il levait sa patte et montrait ses ongles, la plèbe courait furieuse. Au milieu de l’effroyable désordre d’une séance, je l’ai vu à la tribune, sombre, laid et immobile : il rappelait le chaos de Milton, impassible et sans forme au centre de sa confusion.

Mirabeau tenait de son père et de son oncle qui, comme Saint-Simon, écrivaient à la diable des pages immortelles. On lui fournissait des discours pour la tribune : il en prenait ce que son esprit pouvait amalgamer à sa propre substance. S’il les adoptait en entier, il les débitait mal ; on s’apercevait qu’ils n’étaient pas de lui par des mots qu’il y mêlait d’aventure, et qui le révélaient. Il tirait son énergie de ses vices ; ces vices ne naissaient pas d’un tempérament frigide, ils portaient sur des passions profondes, brûlantes, orageuses. Le cynisme des mœurs ramène dans la société, en annihilant le sens moral, une sorte de barbares ; ces barbares de la civilisation, propres à détruire comme les Goths, n’ont pas la puissance de fonder comme eux : ceux-ci étaient les énormes enfants d’une nature vierge, ceux-là sont les avortons monstrueux d’une nature dépravée.

Deux fois j’ai rencontré Mirabeau à un banquet, une fois chez la nièce de Voltaire, la marquise de Villette, une autre fois au Palais-Royal, avec des députés de l’opposition que Chapelier m’avait fait connaître : Chapelier est allé à l’échafaud, dans le même tombereau que mon frère et M. de Malesherbes.

Mirabeau parla beaucoup, et surtout beaucoup de lui. Ce fils des lions, lion lui-même à la tête de chimère, cet homme si positif dans les faits, était tout roman, tout poésie, tout enthousiasme par l’imagination et le langage ; on reconnaissait l’amant de Sophie, exalté dans ses sentiments et capable de sacrifice. « Je la trouvai, dit-il, cette femme adorable ;… je sus ce qu’était son âme, cette âme formée des mains de la nature dans un moment de magnificence. »

Mirabeau m’enchanta de récits d’amour, de souhaits de retraite dont il bigarrait des discussions arides. Il m’intéressait encore par un autre endroit : comme moi, il avait été traité sévèrement par son père, lequel avait gardé, comme le mien, l’inflexible tradition de l’autorité paternelle absolue.

Le grand convive s’étendit sur la politique étrangère, et ne dit presque rien de la politique intérieure ; c’était pourtant ce qui l’occupait ; mais il laissa échapper quelques mots d’un souverain mépris contre ces hommes se proclamant supérieurs, en raison de l’indifférence qu’ils affectent pour les malheurs et les crimes. Mirabeau était né généreux, sensible à l’amitié, facile à pardonner les offenses. Malgré son immoralité, il n’avait pu fausser sa conscience ; il n’était corrompu que pour lui, son esprit droit et ferme ne faisait pas du meurtre une sublimité de l’intelligence ; il n’avait aucune admiration pour des abattoirs et des voiries.

Cependant Mirabeau ne manquait pas d’orgueil ; il se vantait outrageusement ; bien qu’il se fût constitué marchand de drap pour être élu par le tiers état (l’ordre de la noblesse ayant eu l’honorable folie de le rejeter), il était épris de sa naissance : oiseau hagard, dont le nid fut entre quatre tourelles, dit son père. Il n’oubliait pas qu’il avait paru à la cour, monté dans les carrosses et chassé avec le roi. Il exigeait qu’on le qualifiât du titre de comte ; il tenait à ses couleurs, et couvrit ses gens de livrée quand tout le monde la quitta. Il citait à tout propos et hors de propos son parent, l’amiral de Coligny. Le Moniteur l’ayant appelé Riquet : « Savez-vous, dit-il avec emportement au journaliste, qu’avec votre Riquet, vous avez désorienté l’Europe pendant trois jours ? » Il répétait cette plaisanterie impudente et si connue : « Dans une autre famille, mon frère le vicomte serait l’homme d’esprit et le mauvais sujet ; dans ma famille, c’est le sot et l’homme de bien. » Des biographes attribuent ce mot au vicomte, se comparant avec humilité aux autres membres de la famille.

Le fond des sentiments de Mirabeau était monarchique ; il a prononcé ces belles paroles : « J’ai voulu guérir les Français de la superstition de la monarchie et y substituer son culte. » Dans une lettre, destinée à être mise sous les yeux de Louis XVI, il écrivait : « Je ne voudrais pas avoir travaillé seulement à une vaste destruction. » C’est cependant ce qui lui est arrivé : le ciel, pour nous punir de nos talents mal employés, nous donne le repentir de nos succès.

Mirabeau remuait l’opinion avec deux leviers : d’un côté, il prenait son point d’appui dans les masses dont il s’était constitué le défenseur en les méprisant ; de l’autre, quoique traître à son ordre, il en soutenait la sympathie par des affinités de caste et des intérêts communs. Cela n’arriverait pas au plébéien, champion des classes privilégiées, il serait abandonné de son parti sans gagner l’aristocratie, de sa nature ingrate et ingagnable, quand on n’est pas né dans ses rangs. L’aristocratie ne peut d’ailleurs improviser un noble, puisque la noblesse est fille du temps.

Mirabeau a fait école. En s’affranchissant des liens moraux, on a rêvé qu’on se transformait en homme d’État. Ces imitations n’ont produit que de petits pervers : tel qui se flatte d’être corrompu et voleur n’est que débauché et fripon ; tel qui se croit vicieux n’est que vil ; tel qui se vante d’être criminel n’est qu’infâme.

Trop tôt pour lui, trop tard pour elle, Mirabeau se vendit à la cour, et la cour l’acheta. Il mit en enjeu sa renommée devant une pension et une ambassade : Cromwell fut au moment de troquer son avenir contre un titre et l’ordre de la Jarretière. Malgré sa superbe, Mirabeau ne s’évaluait pas assez haut. Maintenant que l’abondance du numéraire et des places a élevé le prix des consciences, il n’y a pas de sautereau dont l’acquêt ne coûte des centaines de mille francs et les premiers honneurs de l’État. La tombe délia Mirabeau de ses promesses, et le mit à l’abri des périls que vraisemblablement il n’aurait pu vaincre : sa vie eût montré sa faiblesse dans le bien ; sa mort l’a laissé en possession de sa force dans le mal.

En sortant de notre dîner, on discutait des ennemis de Mirabeau ; je me trouvais à côté de lui et n’avais pas prononcé un mot. Il me regarda en face avec ses yeux d’orgueil, de vice et de génie, et, m’appliquant sa main sur l’épaule, il me dit : « Ils ne me pardonneront jamais ma supériorité ! » Je sens encore l’impression de cette main, comme si Satan m’eût touché de sa griffe de feu.

Lorsque Mirabeau fixa ses regards sur un jeune muet, eut-il un pressentiment de mes futuritions ? pensa-t-il qu’il comparaîtrait un jour devant mes souvenirs ? J’étais destiné à devenir l’historien de hauts personnages : ils ont défilé devant moi sans que je me sois appendu à leur manteau pour me faire traîner avec eux à la postérité.

Mirabeau a déjà subi la métamorphose qui s’opère parmi ceux dont la mémoire doit demeurer ; porté du Panthéon à l’égoût, et reporté de l’égoût au Panthéon, il s’est élevé de toute la hauteur du temps qui lui sert aujourd’hui de piédestal. On ne voit plus le Mirabeau réel, mais le Mirabeau idéalisé, le Mirabeau tel que le font les peintres, pour le rendre le symbole ou le mythe de l’époque qu’il représente : il devient ainsi plus faux et plus vrai. De tant de réputations, de tant d’acteurs, de tant d’événements, de tant de ruines, il ne restera que trois hommes, chacun d’eux attaché à chacune des trois grandes époques révolutionnaires, Mirabeau pour l’aristocratie, Robespierre pour la démocratie, Bonaparte pour le despotisme ; la monarchie n’a rien : la France a payé cher trois renommées que ne peut avouer la vertu.

Les séances de l’Assemblée nationale offraient un intérêt dont les séances de nos chambres sont loin d’approcher. On se levait de bonne heure pour trouver place dans les tribunes encombrées. Les députés arrivaient en mangeant, causant, gesticulant ; ils se groupaient dans les diverses parties de la salle, selon leurs opinions. Lecture du procès-verbal ; après cette lecture, développement du sujet convenu, ou motion extraordinaire. Il ne s’agissait pas de quelque article insipide de loi ; rarement une destruction manquait d’être à l’ordre de jour. On parlait pour ou contre ; tout le monde improvisait bien ou mal. Les débats devenaient orageux ; les tribunes se mêlaient à la discussion, applaudissaient et glorifiaient, sifflaient et huaient les orateurs. Le président agitait sa sonnette ; les députés s’apostrophaient d’un banc à l’autre. Mirabeau le jeune prenait au collet son compétiteur ; Mirabeau l’aîné criait : « Silence aux trente voix ! » Un jour, j’étais placé derrière l’opposition royaliste ; j’avais devant moi un gentilhomme dauphinois, noir de visage, petit de taille, qui sautait de fureur sur son siège, et disait à ses amis : « Tombons, l’épée à la main, sur ces gueux-là. » Il montrait le côté de la majorité. Les dames de la Halle, tricotant dans les tribunes, l’entendirent, se levèrent et crièrent toutes à la fois, leurs chausses à la main, l’écume à la bouche : « À la lanterne ! » Le vicomte de Mirabeau, Lautrec et quelques jeunes nobles voulaient donner l’assaut aux tribunes.

Bientôt ce fracas était étouffé par un autre : des pétitionnaires, armés de piques, paraissaient à la barre : « Le peuple meurt de faim, disaient-ils ; il est temps de prendre des mesures contre les aristocrates et de s’élever à la hauteur des circonstances. » Le président assurait ces citoyens de son respect : « On a l’œil sur les traîtres, répondait-il, et l’Assemblée fera justice. » Là-dessus, nouveau vacarme ; les députés de droite s’écriaient qu’on allait à l’anarchie ; les députés de gauche répliquaient que le peuple était libre d’exprimer sa volonté, qu’il avait le droit de se plaindre des fauteurs du despotisme, assis jusque dans le sein de la représentation nationale : ils désignaient ainsi leurs collègues à ce peuple souverain, qui les attendait au réverbère.

Les séances du soir l’emportaient en scandale sur les séances du matin : on parle mieux et plus hardiment à la lumière des lustres. La salle du manège était alors une véritable salle de spectacle, où se jouait un des plus grands drames du monde. Les premiers personnages appartenaient encore à l’ancien ordre de choses : leurs terribles remplaçants, cachés derrière eux, parlaient peu ou point. À la fin d’une discussion violente, je vis monter à la tribune un député d’un air commun, d’une figure grise et inanimée, régulièrement coiffé, proprement habillé comme le régisseur d’une bonne maison, ou comme un notaire de village soigneux de sa personne. Il fit un rapport long et ennuyeux ; on ne l’écouta pas ; je demandai son nom : c’était Robespierre. Les gens à souliers étaient prêts à sortir des salons, et déjà les sabots heurtaient à la porte.

Lorsque, avant la Révolution, je lisais l’histoire des troubles publics chez divers peuples, je ne concevais pas comment on avait pu vivre en ces temps-là ; je m’étonnais que Montaigne écrivît si gaillardement dans un château dont il ne pouvait faire le tour sans courir le risque d’être enlevé par des bandes de ligueurs ou de protestants.

La Révolution m’a fait comprendre cette possibilité d’existence. Les moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes. Dans une société qui se dissout et se recompose, la lutte des deux génies, le choc du passé et de l’avenir, le mélange des mœurs anciennes et des mœurs nouvelles, forment une combinaison transitoire qui ne laisse pas un moment d’ennui. Les passions et les caractères en liberté se montrent avec une énergie qu’ils n’ont point dans la cité bien réglée. L’infraction des lois, l’affranchissement des devoirs, des usages et des bienséances, les périls même, ajoutent à l’intérêt de ce désordre. Le genre humain en vacances se promène dans la rue, débarrassé de ses pédagogues, rentré pour un moment dans l’état de nature, et ne recommençant à sentir la nécessité du frein social que lorsqu’il porte le joug des nouveaux tyrans enfantés par la licence.

Je ne pourrais mieux peindre la société de 1789 et 1790 qu’en la comparant à l’architecture du temps de Louis XII et de François Ier, lorsque les ordres grecs se vinrent mêler au style gothique, ou plutôt en l’assimilant à la collection des ruines et des tombeaux de tous les siècles, entassés pêle-mêle après la Terreur dans les cloîtres des Petits-Augustins : seulement, les débris dont je parle étaient vivants et variaient sans cesse. Dans tous les coins de Paris, il y avait des réunions littéraires, des sociétés politiques et des spectacles ; les renommées futures erraient dans la foule sans être connues, comme les âmes au bord du Léthé, avant d’avoir joui de la lumière. J’ai vu le maréchal Gouvion-Saint-Cyr remplir un rôle, sur le théâtre du Marais, dans la Mère coupable de Beaumarchais. On se transportait du club des Feuillants au club des Jacobins, des bals et des maisons de jeu aux groupes du Palais-Royal, de la tribune de l’Assemblée nationale à la tribune en plein vent. Passaient et repassaient dans les rues des députations populaires, des piquets de cavalerie, des patrouilles d’infanterie. Auprès d’un homme en habit français, tête poudrée, épée au côté, chapeau sous le bras, escarpins et bas de soie, marchait un homme, cheveux coupés et sans poudre, portant le frac anglais et la cravate américaine. Aux théâtres, les acteurs publiaient les nouvelles ; le parterre entonnait des couplets patriotiques. Des pièces de circonstance attiraient la foule : un abbé paraissait sur la scène ; le peuple lui criait : « Calotin ! calotin ! » et l’abbé répondait : « Messieurs, vive la nation ! » On courait entendre chanter Mandini et sa femme, Viganoni et Rovedino à l’Opera-Buffa, après avoir entendu hurler Ça ira, on allait admirer madame Dugazon, madame Saint-Aubin, Carline, la petite Olivier, mademoiselle Contat, Molé, Fleury, Talma débutant, après avoir vu pendre Favras.

Les promenades au boulevard du Temple et à celui des Italiens, surnommé Coblentz, les allées du jardin des Tuileries, étaient inondées de femmes pimpantes : trois jeunes filles de Grétry y brillaient, blanches et roses comme leur parure : elles moururent bientôt toutes trois. « Elle s’endormit pour jamais, dit Grétry en parlant de sa fille aînée, assise sur mes genoux, aussi belle que pendant sa vie. » Une multitude de voitures sillonnaient les carrefours où barbotaient les sans-culottes, et l’on trouvait la belle madame de Buffon, assise seule dans un phaéton du duc d’Orléans, stationné à la porte de quelque club.

L’élégance et le goût de la société aristocratique se retrouvaient à l’hôtel de La Rochefoucauld, aux soirées de mesdames de Poix, d’Hénin, de Simiane, de Vaudreuil, dans quelques salons de la haute magistrature, restés ouverts. Chez M. Necker, chez M. le comte de Montmorin, chez les divers ministres, se rencontraient (avec madame de Staël, la duchesse d’Aiguillon, mesdames de Beaumont et de Sérilly) toutes les nouvelles illustrations de la France, et toutes les libertés des nouvelles mœurs. Le cordonnier, en uniforme d’officier de la garde nationale, prenait à genoux la mesure de votre pied ; le moine, qui le vendredi traînait sa robe noire ou blanche, portait le dimanche le chapeau rond et l’habit bourgeois ; le capucin, rasé, lisait le journal à la guinguette, et dans un cercle de femmes folles paraissait une religieuse gravement assise : c’était une tante ou une sœur mise à la porte de son monastère. La foule visitait ces couvents ouverts au monde, comme les voyageurs parcourent, à Grenade, les salles abandonnées de l’Alhambra, ou comme ils s’arrêtent à Tibur, sous les colonnes du temple de la Sibylle.

Du reste, force duels et amours, liaisons de prison et fraternité de politique, rendez-vous mystérieux parmi des ruines, sous un ciel serein, au milieu de la paix et de la poésie de la nature ; promenades écartées, silencieuses, solitaires, mêlées de serments éternels et de tendresses indéfinissables, au sourd fracas d’un monde qui fuyait, au bruit lointain d’une société croulante qui menaçait de sa chute ces félicités placées au pied des événements. Quand on s’était perdu de vue vingt-quatre heures, on n’était pas sûr de se retrouver jamais. Les uns s’engageaient dans les routes révolutionnaires, les autres méditaient la guerre civile ; les autres partaient pour l’Ohio, où ils se faisaient précéder de plans de châteaux à bâtir chez les sauvages ; les autres allaient rejoindre les princes : tout cela allègrement, sans avoir souvent un sou dans sa poche : les royalistes affirmant que la chose finirait un de ces matins par un arrêt du parlement, les patriotes, tout aussi légers dans leurs espérances, annonçant le règne de la paix et du bonheur avec celui de la liberté. On chantait :

La sainte chandelle d’Arras,

Le flambeau de la Provence,

S’ils ne nous éclairent pas,

Mettent le feu dans la France ;

On ne peut pas les toucher,

Mais on espère les moucher.

Et voilà comme on jugeait Robespierre et Mirabeau ! « Il est aussi peu en la puissance de toute faculté terrienne, dit l’Estoile, d’engarder le peuple françois de parler, que d’enfouir le soleil en terre ou l’enfermer dedans un trou. »

Le palais des Tuileries, grande geôle remplie de condamnés, s’élevait au milieu de ces fêtes de la destruction. Les sentenciés jouaient aussi en attendant la charrette, la tonte, la chemise rouge qu’on avait mise à sécher, et l’on voyait à travers les fenêtres les éblouissantes illuminations du cercle de la reine.

Des milliers de brochures et de journaux pullulaient ; les satires et les poèmes, les chansons des Actes des Apôtres, répondaient à l’Ami du peuple ou au Modérateur du club monarchien, rédigé par Fontanes ; Mallet du Pan, dans la partie politique du Mercure, était en opposition avec la Harpe et Chamfort dans la partie littéraire du même journal. Champcenetz, le marquis de Bonnay, Rivarol, Mirabeau le cadet (le Holbein d’épée, qui leva sur le Rhin la légion des hussards de la Mort), Honoré Mirabeau l’aîné, s’amusaient à faire, en dînant, des caricatures et le Petit Almanach des grands hommes : Honoré allait ensuite proposer la loi martiale ou la saisie des biens du clergé. Il passait la nuit chez madame Le Jay, après avoir déclaré qu’il ne sortirait de l’Assemblée nationale que par la puissance des baïonnettes. Égalité consultait le diable dans les carrières de Montrouge, et revenait au jardin de Monceau présider les orgies dont Laclos était l’ordonnateur. Le futur régicide ne dégénérait point de sa race : double prostitué, la débauche le livrait épuisé à l’ambition. Lauzun, déjà fané, soupait dans sa petite maison à la barrière du Maine avec des danseuses de l’Opéra, entre-caressées de MM. de Noailles, de Dillon, de Choiseul, de Narbonne, de Talleyrand, et de quelques autres élégances du jour dont il nous reste deux ou trois momies.

La plupart des courtisans célèbres par leur immoralité, à la fin du règne de Louis XV et pendant le règne de Louis XVI, étaient enrôlés sous le drapeau tricolore : presque tous avaient fait la guerre d’Amérique et barbouillé leurs cordons des couleurs républicaines. La Révolution les employa tant qu’elle se tint à une médiocre hauteur ; ils devinrent même les premiers généraux de ses armées. Le duc de Lauzun, le romanesque amoureux de la princesse Czartoriska, le coureur de femmes sur les grands chemins, le Lovelace qui avait celle-ci et puis qui avait celle-là, selon le noble et chaste jargon de la cour, le duc de Lauzun, devenu duc de Biron, commandant pour la Convention dans la Vendée : quelle pitié ! Le baron de Besenval, révélateur menteur et cynique des corruptions de la haute société, mouche du coche des puérilités de la vieille monarchie expirante, ce lourd baron compromis dans l’affaire de la Bastille, sauvé par M. Necker et par Mirabeau, uniquement parce qu’il était Suisse : quelle misère ! Qu’avaient à faire de pareils hommes avec de pareils événements ? Quand la Révolution eut grandi, elle abandonna avec dédain les frivoles apostats du trône : elle avait eu besoin de leurs vices, elle eut besoin de leurs têtes : elle ne méprisait aucun sang, pas même celui de la du Barry.

L’année 1790 compléta les mesures ébauchées de l’année 1789. Le bien de l’Église, mis d’abord sous la main de la nation, fut confisqué, la constitution civile du clergé décrétée, la noblesse abolie.

Je n’assistais pas à la fédération de juillet 1790 : une indisposition assez grave me retenait au lit ; mais je m’étais fort amusé auparavant aux brouettes du Champ de Mars. Madame de Staël a merveilleusement décrit cette scène. Je regretterai toujours de n’avoir pas vu M. de Talleyrand dire la messe servie par l’abbé Louis, comme de ne l’avoir pas vu, le sabre au côté, donner audience à l’ambassadeur du Grand Turc.

Mirabeau déchut de sa popularité dans l’année 1790 ; ses liaisons avec la Cour étaient évidentes. M. Necker résigna le ministère et se retira, sans que personne eût envie de le retenir. Mesdames, tantes du roi, partirent pour Rome avec un passe-port de l’Assemblée nationale. Le duc d’Orléans, revenu d’Angleterre, se déclara le très humble et très obéissant serviteur du roi. Les sociétés des Amis de la Constitution, multipliées sur le sol, se rattachaient à Paris à la société mère, dont elles recevaient les inspirations et exécutaient les ordres.

La vie publique rencontrait dans mon caractère des dispositions favorables : ce qui se passait en commun m’attirait, parce que dans la foule je regardais ma solitude et n’avais point à combattre ma timidité. Cependant les salons, participant du mouvement universel, étaient un peu moins étrangers à mon allure, et j’avais, malgré moi, fait des connaissances nouvelles.

La marquise de Villette s’était trouvée sur mon chemin. Son mari, d’une réputation calomniée, écrivait, avec Monsieur, frère du roi, dans le Journal de Paris. Madame de Villette, charmante encore, perdit une fille de seize ans, plus charmante que sa mère, et pour laquelle le chevalier de Parny fit ces vers dignes de l’Anthologie :

Au ciel elle a rendu sa vie,

Et doucement s’est endormie,

Sans murmurer contre ses lois :

Ainsi le sourire s’efface,

Ainsi meurt sans laisser de trace

Le chant d’un oiseau dans les bois.

Mon régiment, en garnison à Rouen, conserva sa discipline assez tard. Il eut un engagement avec le peuple au sujet de l’exécution du comédien Bordier, qui subit le dernier arrêt de la puissance parlementaire ; pendu la veille, héros le lendemain, s’il eût vécu vingt-quatre heures de plus. Mais, enfin, l’insurrection se mit parmi les soldats de Navarre. Le marquis de Mortemart émigra ; les officiers le suivirent. Je n’avais ni adopté ni rejeté les nouvelles opinions ; aussi peu disposé à les attaquer qu’à les servir, je ne voulus ni émigrer ni continuer la carrière militaire : je me retirai.

Dégagé de tous liens, j’avais, d’une part, des disputes assez vives avec mon frère et le président de Rosanbo ; de l’autre, des discussions non moins aigres avec Ginguené, La Harpe et Chamfort. Dès ma jeunesse, mon impartialité politique ne plaisait à personne. Au surplus, je n’attachais d’importance aux questions soulevées alors que par des idées générales de liberté et de dignité humaines ; la politique personnelle m’ennuyait ; ma véritable vie était dans des régions plus hautes.

Les rues de Paris, jour et nuit encombrées de peuple, ne me permettaient plus mes flâneries. Pour retrouver le désert, je me réfugiais au théâtre : je m’établissais au fond d’une loge, et laissais errer ma pensée aux vers de Racine, à la musique de Sacchini, ou aux danses de l’Opéra. Il faut que j’aie vu intrépidement vingt fois de suite, aux Italiens, la Barbe-bleue et le Sabot perdu, m’ennuyant pour me désennuyer, comme un hibou dans un trou de mur ; tandis que la monarchie tombait, je n’entendais ni le craquement des voûtes séculaires, ni les miaulements du vaudeville, ni la voix tonnante de Mirabeau à la tribune, ni celle de Colin qui chantait à Babet sur le théâtre :

Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige,

Quand la nuit est longue, on l’abrège.

M. Monet, directeur des mines, et sa jeune fille, envoyés par madame Ginguené, venaient quelquefois troubler ma sauvagerie : mademoiselle Monet se plaçait sur le devant de la loge ; je m’asseyais moitié content, moitié grognant, derrière elle. Je ne sais si elle me plaisait, si je l’aimais ; mais j’en avais bien peur. Quand elle était partie, je la regrettais, en étant plein de joie de ne la voir plus. Cependant j’allais quelquefois, à la sueur de mon front, la chercher chez elle, pour l’accompagner à la promenade : je lui donnais le bras, et je crois que je serrais un peu le sien.

Une idée me dominait, l’idée de passer aux États-Unis : il fallait un but utile à mon voyage ; je me proposais de découvrir (ainsi que je l’ai dit dans ces Mémoires et dans plusieurs de mes ouvrages) le passage au nord-ouest de l’Amérique. Ce projet n’était pas dégagé de ma nature poétique. Personne ne s’occupait de moi ; j’étais alors, ainsi que Bonaparte, un mince sous-lieutenant tout à fait inconnu ; nous partions, l’un et l’autre, de l’obscurité à la même époque, moi pour chercher ma renommée dans la solitude, lui sa gloire parmi les hommes. Or, ne m’étant attaché à aucune femme, ma sylphide obsédait encore mon imagination. Je me faisais une félicité de réaliser avec elle mes courses fantastiques dans les forêts du Nouveau Monde. Par l’influence d’une autre nature, ma fleur d’amour, mon fantôme sans nom des bois de l’Armorique, est devenue Atala sous les ombrages de la Floride.

M. de Malesherbes me montait la tête sur ce voyage, j’allais le voir le matin ; le nez collé sur des cartes, nous comparions les différents dessins de la coupole arctique ; nous supputions les distances du détroit de Behring au fond de la baie d’Hudson ; nous lisions les divers récits des navigateurs et voyageurs anglais, hollandais, français, russes, suédois, danois ; nous nous enquérions des chemins à suivre par terre pour attaquer le rivage de la mer polaire ; nous devisions des difficultés à surmonter, des précautions à prendre contre la rigueur du climat, les assauts des bêtes et le manque de vivres. Cet homme illustre me disait : « Si j’étais plus jeune, je partirai avec vous, je m’épargnerais le spectacle que m’offrent ici tant de crimes, de lâchetés et de folies. Mais à mon âge il faut mourir où l’on est. Ne manquez pas de m’écrire par tous les vaisseaux, de me mander vos progrès et vos découvertes : je les ferai valoir auprès des ministres. C’est bien dommage que vous ne sachiez pas la botanique ! » Au sortir de ces conversations, je feuilletais Tournefort, Duhamel, Bernard de Jussieu, Grew, Jacquin, le Dictionnaire de Rousseau, les Flores élémentaires ; je courais au Jardin du Roi, et déjà je me croyais un Linné.

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