Mémoires d’outre-tombe (page 63)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Enfin, au mois de janvier 1791, je pris sérieusement mon parti. Le chaos augmentait : il suffisait de porter un nom aristocrate pour être exposé aux persécutions : plus votre opinion était consciencieuse et modérée, plus elle était suspecte et poursuivie. Je résolus donc de lever mes tentes : je laissai mon frère et mes sœurs à Paris et m’acheminai vers la Bretagne.

Je rencontrai, à Fougères, le marquis de la Rouërie : je lui demandai une lettre pour le général Washington. Le colonel Armand (nom qu’on donnait au marquis en Amérique) s’était distingué dans la guerre de l’indépendance américaine. Il se rendit célèbre, en France, par la conspiration royaliste qui fit des victimes si touchantes dans la famille des Desilles. Mort en organisant cette conspiration, il fut exhumé, reconnu, et causa le malheur de ses hôtes et de ses amis. Rival de La Fayette et de Lauzun, devancier de La Rochejaquelin, le marquis de la Rouërie avait plus d’esprit qu’eux : il s’était plus souvent battu que le premier ; il avait enlevé des actrices à l’Opéra, comme le second ; il serait devenu le compagnon d’armes du troisième. Il fourrageait les bois, en Bretagne, avec un major américain, et accompagné d’un singe assis sur la croupe de son cheval. Les écoliers de droit de Rennes l’aimaient, à cause de sa hardiesse d’action et de sa liberté d’idées : il avait été un des douze gentilshommes bretons mis à la Bastille. Il était élégant de taille et de manières, brave de mine, charmant de visage, et ressemblait aux portraits des jeunes seigneurs de la Ligue.

Je choisis Saint-Malo pour m’embarquer, afin d’embrasser ma mère. Je vous ai dit au troisième livre de ces Mémoires, comment je passai par Combourg, et quels sentiments m’oppressèrent. Je demeurai deux mois à Saint-Malo, occupé des préparatifs de mon voyage, comme jadis de mon départ projeté pour les Indes.

Je fis marché avec un capitaine nommé Dujardin : Il devait transporter à Baltimore l’abbé Nagot, supérieur du séminaire de Saint-Sulpice, et plusieurs séminaristes, sous la conduite de leur chef. Ces compagnons de voyage m’auraient mieux convenu quatre ans plus tôt : de chrétien zélé que j’avais été, j’étais devenu un esprit fort, c’est-à-dire un esprit faible. Ce changement dans mes opinions religieuses s’était opéré par la lecture des livres philosophiques. Je croyais, de bonne foi, qu’un esprit religieux était paralysé d’un côté, qu’il y avait des vérités qui ne pouvaient arriver jusqu’à lui, tout supérieur qu’il pût être d’ailleurs. Ce benoît orgueil me faisait prendre le change ; je supposais dans l’esprit religieux cette absence d’une faculté qui se trouve précisément dans l’esprit philosophique : l’intelligence courte croit tout voir, parce qu’elle reste les yeux ouverts ; l’intelligence supérieure consent à fermer les yeux, parce qu’elle aperçoit tout en dedans. Enfin, une chose m’achevait : le désespoir sans cause que je portais au fond du cœur.

Une lettre de mon frère a fixé dans ma mémoire la date de mon départ : il écrivait de Paris à ma mère, en lui annonçant la mort de Mirabeau. Trois jours après l’arrivée de cette lettre, je rejoignis en rade le navire sur lequel mes bagages étaient chargés. On leva l’ancre, moment solennel parmi les navigateurs. Le soleil se couchait quand le pilote côtier nous quitta, après nous avoir mis hors des passes. Le temps était sombre, la brise molle, et la houle battait lourdement les écueils à quelques encablures du vaisseau.

Mes regards restaient attachés sur Saint-Malo. Je venais d’y laisser ma mère tout en larmes. J’apercevais les clochers et les dômes des églises où j’avais prié avec Lucile, les murs, les remparts, les forts, les tours, les grèves où j’avais passé mon enfance avec Gesril et mes camarades de jeux ; j’abandonnais ma patrie déchirée, lorsqu’elle perdait un homme que rien ne pouvait remplacer. Je m’éloignais également incertain des destinées de mon pays et des miennes : qui périrait de la France ou de moi ? Reverrai-je jamais cette France et ma famille ?

Le calme nous arrêta avec la nuit au débouquement de la rade ; les feux de la ville et les phares s’allumèrent : ces lumières qui tremblaient sous mon toit paternel semblaient à la fois me sourire et me dire adieu, en m’éclairant parmi les rochers, les ténèbres de la nuit et l’obscurité des flots.

Je n’emportais que ma jeunesse et mes illusions ; je désertais un monde dont j’avais foulé la poussière et compté les étoiles, pour un monde de qui la terre et le ciel m’étaient inconnus. Que devait-il m’arriver si j’atteignais le but de mon voyage ? Égaré sur les rives hyperboréennes, les années de discorde qui ont écrasé tant de générations avec tant de bruit seraient tombées en silence sur ma tête ; la société eût renouvelé sa face, moi absent. Il est probable que je n’aurais jamais eu le malheur d’écrire ; mon nom serait demeuré ignoré, ou il ne s’y fût attaché qu’une de ces renommées paisibles au-dessous de la gloire, dédaignées de l’envie et laissées au bonheur. Qui sait si j’eusse repassé l’Atlantique, si je ne me serais point fixé dans les solitudes, à mes risques et périls explorées et découvertes, comme un conquérant au milieu de ses conquêtes !

Mais non ! je devais rentrer dans ma patrie pour y changer de misères, pour y être toute autre chose que ce que j’avais été. Cette mer, au giron de laquelle j’étais né, allait devenir le berceau de ma seconde vie ; j’étais porté par elle, dans mon premier voyage, comme dans le sein de ma nourrice, dans les bras de la confidente de mes premiers pleurs et de mes premiers plaisirs.

Le jusant, au défaut de la brise, nous entraîna au large, les lumières du rivage diminuèrent peu à peu et disparurent. Épuisé de réflexions, de regrets vagues, d’espérances plus vagues encore, je descendis à ma cabine : je me couchai, balancé dans mon hamac au bruit de la lame qui caressait le flanc du vaisseau. Le vent se leva ; les voiles déferlées qui coiffaient les mâts s’enflèrent, et quand je montai sur le tillac le lendemain matin, on ne voyait plus la terre de France.

Ici changent mes destinées : « Encore à la mer ! Again to sea ! » (Byron.)

LIVRE VI

Prologue. — Traversée de l’océan. — Francis Tulloch. — Christophe Colomb. — Camoëns. — Les Açores. — Île Graciosa. — Jeux marins. — Île Saint-Pierre. — Côtes de la Virginie. — Soleil couchant. — Péril. — J’aborde en Amérique. — Baltimore. — Séparation des passagers. — Tulloch. — Philadelphie. — Le général Washington. — Parallèle de Washington et de Bonaparte. — Voyage de Philadelphie à New-York et à Boston. — Mackenzie. — Rivière du nord. — Chant de la passagère. — M. Swift. — Départ pour la cataracte de Niagara avec un guide hollandais. — M. Violet. — Mon accoutrement sauvage. — Chasse. — Le carcajou et le renard canadien. — Rate musquée. — Chiens pêcheurs. — Insectes. — Montcalm et Wolfe. — Campement au bord du lac des Onondagas. — Arabes. — Course botanique. — L’Indienne et la vache. — Un Iroquois. — Sachem des Onondagas. — Velly et les Franks. — Cérémonie de l’hospitalité. — Anciens grecs. — Voyage du lac des Onondagas à la rivière Genesee. — Abeilles, défrichements. — Hospitalité. — Lit. — Serpent à sonnettes enchanté. — Cataracte de Niagara. — Serpent à sonnettes. — Je tombe au bord de l’abîme. — Douze jours dans une hutte. — Changement de mœurs chez les sauvages. — Naissance et mort. — Montaigne. — Chant de la couleuvre. — Pantomime d’une petite Indienne, original de Mila. — Incidences. — Ancien Canada. — Population indienne. — Dégradation des mœurs. — Vraie civilisation répandue par la religion. — Fausse civilisation introduite par le commerce. — Coureurs de bois. — Factoreries. — Chasses. — Métis ou Bois-brûlés. — Guerres des compagnies. — Mort des langues indiennes. — Anciennes possessions françaises en Amérique. — Regrets. — Manie du passé. — Billet de Francis Conyngham. — Manuscrit original en Amérique. — Lacs du Canada. — Flotte de canots indiens. — Ruines de la nature. — Vallée du tombeau. — Destinée des fleuves. — Fontaine de Jouvence. — Muscogulges et siminoles. — Notre camp. — Deux Floridiennes. — Ruines sur l’Ohio. — Quelles étaient les demoiselles Muscogulges. — Arrestation du roi à Varennes. — J’interromps mon voyage pour repasser en Europe. — Dangers pour les États-Unis. — Retour en Europe. — Naufrage.

Trente et un ans après m’être embarqué, simple sous-lieutenant, pour l’Amérique, je m’embarquais pour Londres, avec un passe-port conçu en ces termes : « Laissez passer, disait ce passe-port, laissez passer sa seigneurie le vicomte de Chateaubriand, pair de France, ambassadeur du roi près Sa Majesté Britannique, etc. » Point de signalement ; ma grandeur devait faire connaître mon visage en tous lieux. Un bateau à vapeur, nolisé pour moi seul, me porte de Calais à Douvres. En mettant le pied sur le sol anglais, le 5 avril 1822, je suis salué par le canon du fort. Un officier vient, de la part du commandant, m’offrir une garde d’honneur. Descendu à Shipwright-Inn, le maître et les garçons de l’auberge me reçoivent bras pendants et tête nue. Madame la mairesse m’invite à une soirée, au nom des plus belles dames de la ville. M. Billing, attaché à mon ambassade, m’attendait. Un dîner d’énormes poissons et de monstrueux quartiers de bœuf restaure monsieur l’ambassadeur, qui n’a point d’appétit et qui n’était pas du tout fatigué. Le peuple, attroupé sous mes fenêtres, fait retentir l’air de huzzas. L’officier revient et pose, malgré moi, des sentinelles à ma porte. Le lendemain, après avoir distribué force argent du roi mon maître, je me mets en route pour Londres, au ronflement du canon, dans une légère voiture, qu’emportent quatre beaux chevaux menés au grand trot par deux élégants jockeys. Mes gens suivent dans d’autres carrosses ; des courriers à ma livrée accompagnent le cortège. Nous passons Cantorbery, attirant les yeux de John Bull et des équipages qui nous croisent. À Black-Heath, bruyère jadis hantée des voleurs, je trouve un village tout neuf. Bientôt m’apparaît l’immense calotte de fumée qui couvre la cité de Londres.

Plongé dans le gouffre de vapeur charbonnée, comme dans une des gueules du Tartare, traversant la ville entière dont je reconnais les rues, j’aborde l’hôtel de l’ambassade, Portland-Place. Le chargé d’affaires, M. le comte Georges de Caraman, les secrétaires d’ambassade, M. le vicomte de Marcellus, M. le baron E. de Cazes, M. de Bourqueney, les attachés à l’ambassade, m’accueillent avec une noble politesse. Tous les huissiers, concierges, valets de chambre, valet de pied de l’hôtel, sont assemblés sur le trottoir. On me présente les cartes des ministres anglais et des ambassadeurs étrangers, déjà instruits de ma prochaine arrivée.

Le 17 mai de l’an de grâce 1793, je débarquais pour la même ville de Londres, humble et obscur voyageur, à Southampton, venant de Jersey. Aucune mairesse ne s’aperçut que je passais ; le maire de la ville, William Smith, me délivra le 18, pour Londres, une feuille de route, à laquelle était joint un extrait de l’Alien-bill. Mon signalement portait en anglais : « François de Chateaubriand, officier français à l’armée des émigrés (French officer in the emigrant army), taille de cinq pieds quatre pouces (five feet four inches high), mince (thin shape), favoris et cheveux bruns (brown hair and fits). » Je partageai modestement la voiture la moins chère avec quelques matelots en congé ; je relayai aux plus chétives tavernes ; j’entrai pauvre, malade, inconnu, dans une ville opulente et fameuse, où M. Pitt régnait ; j’allai loger, à six schellings par mois, sous le lattis d’un grenier que m’avait préparé un cousin de Bretagne, au bout d’une petite rue qui joignait Tottenham-Court-Road.

Ah ! Monseigneur, que votre vie,

D’honneurs aujourd’hui si remplie,

Diffère de ces heureux temps !

Cependant une autre obscurité m’enténèbre à Londres. Ma place politique met à l’ombre ma renommée littéraire ; il n’y a pas un sot dans les trois royaumes qui ne préfère l’ambassadeur de Louis XVIII à l’auteur du Génie du christianisme. Je verrai comment la chose tournera après ma mort, ou quand j’aurai cessé de remplacer M. le duc Decazes auprès de George IV, succession aussi bizarre que le reste de ma vie.

Arrivé à Londres comme ambassadeur français, un de mes plus grands plaisirs est de laisser ma voiture au coin d’un square, et d’aller à pied parcourir les ruelles que j’avais jadis fréquentées, les faubourgs populaires et à bon marché, où se réfugie le malheur sous la protection d’une même souffrance, les abris ignorés que je hantais avec mes associés de détresse, ne sachant si j’aurais du pain le lendemain, moi dont trois ou quatre services couvrent aujourd’hui la table. À toutes ces portes étroites et indigentes qui m’étaient autrefois ouvertes, je ne rencontre que des visages étrangers. Je ne vois plus errer mes compatriotes, reconnaissables à leurs gestes, à leur manière de marcher, à la forme et à la vétusté de leurs habits. Je n’aperçois plus ces prêtres martyrs portant le petit collet, le grand chapeau à trois cornes, la longue redingote noire usée, et que les Anglais saluaient en passant. De larges rues bordées de palais ont été percées, des ponts bâtis, des promenades plantées : Regent’s-Park occupe, auprès de Portland-Place, les anciennes prairies couvertes de troupeaux de vaches. Un cimetière, perspective de la lucarne d’un de mes greniers, a disparu dans l’enceinte d’une fabrique. Quand je me rends chez lord Liverpool, j’ai de la peine à retrouver l’espace vide de l’échafaud de Charles Ier ; des bâtisses nouvelles, resserrant la statue de Charles II, se sont avancées avec l’oubli sur des événements mémorables.

Que je regrette, au milieu de mes insipides pompes, ce monde de tribulations et de larmes, ces temps où je mêlais mes peines à celles d’une colonie d’infortunés ! Il est donc vrai que tout change, que le malheur même périt comme la prospérité ! Que sont devenus mes frères en émigration ? Les uns sont morts, les autres ont subi diverses destinées : ils ont vu comme moi disparaître leurs proches et leurs amis ; ils sont moins heureux dans leur patrie qu’ils ne l’étaient sur la terre étrangère. N’avions-nous pas sur cette terre nos réunions, nos divertissements, nos fêtes et surtout notre jeunesse ? Des mères de famille, des jeunes filles qui commençaient la vie par l’adversité, apportaient le fruit semainier du labeur, pour s’éjouir à quelque danse de la patrie. Des attachements se formaient dans les causeries du soir après le travail, sur les gazons d’Amstead et de Primrose-Hill. À des chapelles, ornées de nos mains dans de vieilles masures, nous priions le 21 janvier et le jour de la mort de la reine, tout émus d’une oraison funèbre prononcée par le curé émigré de notre village. Nous allions le long de la Tamise, tantôt voir surgir aux docks les vaisseaux chargés des richesses du monde, tantôt admirer les maisons de campagne de Richmond, nous si pauvres, nous privés du toit paternel : toutes ces choses sont de véritables félicités !

Quand je rentre en 1822, au lieu d’être reçu par mon ami, tremblant de froid, qui m’ouvre la porte de notre grenier en me tutoyant, qui se couche sur son grabat auprès du mien, en se recouvrant de son mince habit et ayant pour lampe le clair de lune, — je passe à la lueur des flambeaux entre deux files de laquais, qui vont aboutir à cinq ou six respectueux secrétaires. J’arrive, tout criblé sur ma route des mots : Monseigneur, Mylord, Votre Excellence, Monsieur l’Ambassadeur, à un salon tapissé d’or et de soie.

— Je vous en supplie, messieurs, laissez-moi ! Trêve de ces Mylords ! Que voulez-vous que je fasse de vous ? Allez rire à la chancellerie, comme si je n’étais pas là. Prétendez-vous me faire prendre au sérieux cette mascarade ? Pensez-vous que je sois assez bête pour me croire changé de nature parce que j’ai changé d’habit ? Le marquis de Londonderry va venir, dites-vous ; le duc de Wellington m’a demandé ; M. Canning me cherche ; lady Jersey m’attend à dîner avec M. Brougham, lady Gwydir m’espère, à dix heures, dans sa loge à l’Opéra ; lady Mansfield, à minuit, à Almack’s.

Miséricorde ! où me fourrer ? qui me délivrera ? qui m’arrachera à ces persécutions ? Revenez, beaux jours de ma misère et de ma solitude ! Ressuscitez, compagnons de mon exil ! Allons, mes vieux camarades du lit de camp et de la couche de paille, allons dans la campagne, dans le petit jardin d’une taverne dédaignée, boire sur un banc de bois une tasse de mauvais thé, en parlant de nos folles espérances et de notre ingrate patrie, en devisant de nos chagrins, en cherchant le moyen de nous assister les uns les autres, de secourir un de nos parents encore plus nécessiteux que nous.

Voilà ce que j’éprouve, ce que je me dis dans ces premiers jours de mon ambassade à Londres. Je n’échappe à la tristesse qui m’assiège sous mon toit qu’en me saturant d’une tristesse moins pesante dans le parc de Kensington. Lui, ce parc, n’est point changé ; les arbres seulement ont grandi ; toujours solitaire, les oiseaux y font leur nid en paix. Ce n’est plus même la mode de se rassembler dans ce lieu, comme au temps que la plus belle des Françaises, madame Récamier, y passait suivie de la foule. Du bord des pelouses désertes de Kensington, j’aime à voir courre, à travers Hyde-Park, les troupes de chevaux, les voitures des fashionables, parmi lesquelles figure mon tilbury vide, tandis que, redevenu gentillâtre émigré, je remonte l’allée où le confesseur banni disait autrefois son bréviaire.

C’est dans ce parc de Kensington que j’ai médité l’Essai historique ; que, relisant le journal de mes courses d’outre-mer, j’en ai tiré les amours d’Atala ; c’est aussi dans ce parc, après avoir erré au loin dans les campagnes sous un ciel baissé, blondissant et comme pénétré de la clarté polaire, que je traçai au crayon les premières ébauches des passions de René. Je déposais, la nuit, la moisson de mes rêveries du jour dans l’Essai historique et dans les Natchez. Les deux manuscrits marchaient de front, bien que souvent je manquasse d’argent pour en acheter le papier, et que j’en assemblasse les feuillets avec des pointes arrachées aux tasseaux de mon grenier, faute de fil.

Ces lieux de mes premières inspirations me font sentir leur puissance ; ils reflètent sur le présent la douce lumière des souvenirs : je me sens en train de reprendre la plume. Tant d’heures sont perdues dans les ambassades ! Le temps ne me faut pas plus ici qu’à Berlin pour continuer mes Mémoires, édifice que je bâtis avec des ossements et des ruines. Mes secrétaires à Londres désirent aller le matin à des pique-niques et le soir au bal : très volontiers ! Les gens, Peter, Valentin, Lewis, vont à leur tour au cabaret, et les femmes, Rose, Peggy, Maria, à la promenade des trottoirs ; j’en suis charmé. On me laisse la clef de la porte extérieure : monsieur l’ambassadeur est commis à la garde de sa maison ; si on frappe, il ouvrira. Tout le monde est sorti ; me voilà seul : mettons-nous à l’œuvre.

Il y a vingt-deux ans, je viens de le dire, que j’esquissais à Londres les Natchez et Atala ; j’en suis précisément dans mes Mémoires à l’époque de mes voyages en Amérique : cela se rejoint à merveille. Supprimons ces vingt-deux ans, comme ils sont en effet supprimés de ma vie, et partons pour les forêts du Nouveau Monde : le récit de mon ambassade viendra à sa date, quand il plaira à Dieu ; mais, pour peu que je reste ici quelque mois, j’aurai le plaisir d’arriver de la cataracte du Niagara à l’armée des princes en Allemagne, et de l’armée des princes à ma retraite en Angleterre. L’ambassadeur du roi de France peut raconter l’histoire de l’émigré français dans le lieu même où celui-ci était exilé.

Le livre précédent se termine par mon embarquement à Saint-Malo. Bientôt nous sortîmes de la Manche, et l’immense houle de l’ouest nous annonça l’Atlantique.

Il est difficile aux personnes qui n’ont jamais navigué de se faire une idée des sentiments qu’on éprouve, lorsque du bord d’un vaisseau on n’aperçoit de toutes parts que la face sérieuse de l’abîme. Il y a dans la vie périlleuse du marin une indépendance qui tient de l’absence de la terre : on laisse sur le rivage les passions des hommes ; entre le monde que l’on quitte et celui que l’on cherche, on n’a pour amour et pour patrie que l’élément sur lequel on est porté. Plus de devoirs à remplir, plus de visites à rendre, plus de journaux, plus de politique. La langue même des matelots n’est pas la langue ordinaire : c’est une langue telle que la parlent l’Océan et le ciel, le calme et la tempête. Vous habitez un univers d’eau, parmi des créatures dont le vêtement, les goûts, les manières, le visage, ne ressemblent point aux peuples autochthones ; elles ont la rudesse du loup marin et la légèreté de l’oiseau. On ne voit point sur leur front les soucis de la société ; les rides qui le traversent ressemblent aux plissures de la voile diminuée, et sont moins creusées par l’âge que par la bise, ainsi que dans les flots. La peau de ces créatures, imprégnée de sel, est rouge et rigide, comme la surface de l’écueil battu de la lame.

Les matelots se passionnent pour leur navire ; ils pleurent de regret en le quittant, de tendresse en le retrouvant. Ils ne peuvent rester dans leur famille ; après avoir juré cent fois qu’ils ne s’exposeront plus à la mer, il leur est impossible de s’en passer, comme un jeune homme ne se peut arracher des bras d’une maîtresse orageuse et infidèle.

Dans les docks de Londres et de Plymouth, il n’est pas rare de trouver des sailors nés sur des vaisseaux : depuis leur enfance jusqu’à leur vieillesse, ils ne sont jamais descendus au rivage ; ils n’ont vu la terre que du bord de leur berceau flottant, spectateurs du monde où ils ne sont point entrés. Dans cette vie réduite à un si petit espace, sous les nuages et sur les abîmes, tout s’anime pour le marinier : une ancre, une voile, un mât, un canon, sont des personnages qu’on affectionne et qui ont chacun leur histoire.

La voile fut déchirée sur la côte du Labrador ; le maître voilier lui mit la pièce que vous voyez.

L’ancre sauva le vaisseau quand il eut chassé sur ses autres ancres, au milieu des coraux des îles Sandwich.

Le mât fut rompu dans une bourrasque au cap de Bonne-Espérance ; il n’était que d’un seul jet ; il est beaucoup plus fort depuis qu’il est composé de deux pièces.

Le canon est le seul qui ne fut pas démonté au combat de la Chesapeake.

Les nouvelles du bord sont des plus intéressantes : on vient de jeter le loch ; le navire file dix nœuds.

Le ciel est clair à midi : on a pris hauteur ; on est à telle latitude.

On a fait le point : il y a tant de lieues gagnées en bonne route.

La déclinaison de l’aiguille est de tant de degrés : on s’est élevé au nord.

Le sable des sabliers passe mal : on aura de la pluie.

On a remarqué des procellaria dans le sillage du vaisseau : on essuiera un grain.

Des poissons volants se sont montrés au sud : le temps va se calmer.

Une éclaircie s’est formée à l’ouest dans les nuages : c’est le pied du vent ; demain, le vent soufflera de ce côté.

L’eau a changé de couleur ; on a vu flotter du bois et des goëmons ; on a aperçu des mouettes et des canards ; un petit oiseau est venu se percher sur les vergues : il faut mettre le cap dehors, car on approche de terre, et il n’est pas bon de l’accoster la nuit.

Dans l’épinette, il y a un coq favori et pour ainsi dire sacré, qui survit à tous les autres ; il est fameux pour avoir chanté pendant un combat, comme dans la cour d’une ferme au milieu de ses poules.

Sous les ponts habite un chat : peau verdâtre zébrée, queue pelée, moustache de crin, ferme sur ses pattes, opposant le contrepoids au tangage et le balancier au roulis ; il a fait deux fois le tour du monde et s’est sauvé d’un naufrage sur un tonneau. Les mousses donnent au coq du biscuit trempé dans du vin, et Matou a le privilège de dormir, quand il lui plaît, dans le vitchoura du second capitaine.

Le vieux matelot ressemble au vieux laboureur. Leurs moissons sont différentes, il est vrai : le matelot a mené une vie errante, le laboureur n’a jamais quitté son champ ; mais ils connaissent également les étoiles et prédisent l’avenir en creusant leurs sillons. À l’un, l’alouette, le rouge-gorge, le rossignol ; à l’autre, la procellaria, le courlis, l’alcyon, — leurs prophètes. Ils se retirent le soir, celui-ci dans sa cabine, celui-là dans sa chaumière ; frêles demeures, où l’ouragan qui les ébranle n’agite point des consciences tranquilles.

If the wind tempestuous is blowing,

Still no danger they descry ;

The guiltless heart its boon bestowing,

Soothes them with its Lullaby, etc., etc.

« Si le vent souffle orageux, ils n’aperçoivent aucun danger ; le cœur innocent, versant son baume, les berce avec ses dodo, l’enfant do ; dodo, l’enfant do, etc. » Le matelot ne sait où la mort le surprendra, à quel bord il laissera sa vie : peut-être, quand il aura mêlé au vent son dernier soupir, sera-t-il lancé au sein des flots, attaché sur deux avirons, pour continuer son voyage ; peut-être sera-t-il enterré dans un îlot désert que l’on ne retrouvera jamais, ainsi qu’il a dormi isolé dans son hamac, au milieu de l’Océan.

Le vaisseau seul est un spectacle : sensible au plus léger mouvement du gouvernail, hippogriffe ou coursier ailé, il obéit à la main du pilote, comme un cheval à la main du cavalier. L’élégance des mâts et des cordages, la légèreté des matelots qui voltigent sur les vergues, les différents aspects dans lesquels se présente le navire, soit qu’il vogue penché par un autan contraire, soit qu’il fuie droit devant un aquilon favorable, font de cette machine savante une des merveilles du génie de l’homme. Tantôt la lame et son écume brisent et rejaillissent contre la carène ; tantôt l’onde paisible se divise, sans résistance, devant la proue. Les pavillons, les flammes, les voiles, achèvent la beauté de ce palais de Neptune : les plus basses voiles, déployées dans leur largeur, s’arrondissent comme de vastes cylindres ; les plus hautes, comprimées dans leur milieu, ressemblent aux mamelles d’une sirène. Animé d’un souffle impétueux, le navire, avec sa quille, comme avec le soc d’une charrue, laboure à grand bruit le champ des mers.

Sur ce chemin de l’Océan, le long duquel on n’aperçoit ni arbres, ni villages, ni villes, ni tours, ni clochers, ni tombeaux ; sur cette route sans colonnes, sans pierres milliaires, qui n’a pour bornes que les vagues, pour relais que les vents, pour flambeaux que les astres, la plus belle des aventures, quand on n’est pas en quête de terres et de mers inconnues, est la rencontre de deux vaisseaux. On se découvre mutuellement à l’horizon avec la longue-vue ; on se dirige les uns vers les autres. Les équipages et les passagers s’empressent sur le pont. Les deux bâtiments s’approchent, hissent leur pavillon, carguent à demi leurs voiles, se mettent en travers. Quand tout est silence, les deux capitaines, placés sur le gaillard d’arrière, se hèlent avec le porte-voix : « Le nom du navire ? De quel port ? Le nom du capitaine ? D’où vient-il ? Combien de jours de traversée ? La latitude et la longitude ? À Dieu, va ! » On lâche les ris ; la voile retombe. Les matelots et les passagers des deux vaisseaux se regardent fuir, sans mot dire : les uns vont chercher le soleil de l’Asie, les autres le soleil de l’Europe, qui les verront également mourir. Le temps emporte et sépare les voyageurs sur la terre, plus promptement encore que le vent ne les emporte et ne les sépare sur l’Océan ; on se fait un signe de loin : à Dieu, va ! Le port commun est l’Éternité.

Et si le vaisseau rencontré était celui de Cook ou de La Pérouse ?

Le maître de l’équipage de mon vaisseau malouin était un ancien subrécargue, appelé Pierre Villeneuve, dont le nom seul me plaisait à cause de la bonne Villeneuve. Il avait servi dans l’Inde, sous le bailli de Suffren, et en Amérique sous le comte d’Estaing ; il s’était trouvé à une multitude d’affaires. Appuyé sur l’avant du vaisseau, auprès du beaupré, de même qu’un vétéran assis sous la treille de son petit jardin dans le fossé des Invalides, Pierre, en mâchant une chique de tabac, qui lui enflait la joue comme une fluxion, me peignait le moment du branle-bas, l’effet des détonations de l’artillerie sous les ponts, le ravage des boulets dans leurs ricochets contre les affûts, les canons, les pièces de charpente. Je le faisais parler des Indiens, des nègres, des colons. Je lui demandais comment étaient habillés les peuples, comment les arbres faits, quelle couleur avaient la terre et le ciel, quel goût les fruits ; si les ananas étaient meilleurs que les pêches, les palmiers plus beaux que les chênes. Il m’expliquait tout cela par des comparaisons prises des choses que je connaissais : le palmier était un grand chou, la robe d’un Indien celle de ma grand’mère ; les chameaux ressemblaient à un âne bossu ; tous les peuples de l’Orient, et notamment les Chinois, étaient des poltrons et des voleurs. Villeneuve était de Bretagne, et nous ne manquions pas de finir par l’éloge de l’incomparable beauté de notre patrie.

Tous les livres