Mémoires d’outre-tombe (page 65)
Deux jours après cet accident, nous aperçûmes la terre. Le cœur me battit quand le capitaine me la montra : l’Amérique ! Elle était à peine déclinée par la cime de quelques érables sortant de l’eau. Les palmiers de l’embouchure du Nil m’indiquèrent depuis le rivage de l’Égypte de la même manière. Un pilote vint à bord ; nous entrâmes dans la baie de Chesapeake. Le soir même, on envoya une chaloupe chercher des vivres frais. Je me joignis au parti et bientôt je foulai le sol américain.
Promenant mes regards autour de moi, je demeurai quelques instants immobile. Ce continent, peut-être ignoré pendant la durée des temps anciens et un grand nombre de siècles modernes ; les premières destinées sauvages de ce continent, et ses secondes destinées depuis l’arrivée de Christophe Colomb ; la domination des monarchies de l’Europe ébranlée dans ce nouveau monde ; la vieille société finissant dans la jeune Amérique ; une république d’un genre inconnu annonçant un changement dans l’esprit humain ; la part que mon pays avait eue à ces événements ; ces mers et ces rivages devant en partie leur indépendance au pavillon et au sang français ; un grand homme sortant du milieu des discordes et des déserts ; Washington habitant une ville florissante, dans le même lieu où Guillaume Penn avait acheté un coin de forêts ; les États-Unis renvoyant à la France la révolution que la France avait soutenue de ses armes ; enfin mes propres destins, ma muse vierge que je venais livrer à la passion d’une nouvelle nature ; les découvertes que je voulais tenter dans ces déserts, lesquels étendaient encore leur large royaume derrière l’étroit empire d’une civilisation étrangère : telles étaient les choses qui roulaient dans mon esprit.
Nous nous avançâmes vers une habitation. Des bois de baumiers et de cèdres de la Virginie, des oiseaux-moqueurs et des cardinaux, annonçaient, par leur port et leur ombre, par leur chant et leur couleur, un autre climat. La maison où nous arrivâmes au bout d’une demi-heure tenait de la ferme d’un Anglais et de la case d’un créole. Des troupeaux de vaches européennes pâturaient les herbages entourés de claires-voies, dans lesquelles se jouaient des écureuils à peau rayée. Des noirs sciaient des pièces de bois, des blancs cultivaient des plants de tabac. Une négresse de treize à quatorze ans, presque nue et d’une beauté singulière, nous ouvrit la barrière de l’enclos comme une jeune Nuit. Nous achetâmes des gâteaux de maïs, des poules, des œufs, du lait, et nous retournâmes au bâtiment avec nos dames-jeannes et nos paniers. Je donnai mon mouchoir de soie à la petite Africaine : ce fut une esclave qui me reçut sur la terre de la liberté.
On désancra pour gagner la rade et le port de Baltimore : en approchant, les eaux se rétrécirent ; elles étaient lisses et immobiles ; nous avions l’air de remonter un fleuve indolent bordé d’avenues. Baltimore s’offrit à nous comme au fond d’un lac. En regard de la ville, s’élevait une colline boisée, au pied de laquelle on commençait à bâtir. Nous amarrâmes au quai du port. Je dormis à bord et n’atterris que le lendemain. J’allai loger à l’auberge avec mes bagages ; les séminaristes se retirèrent à l’établissement préparé pour eux, d’où ils se sont dispersés en Amérique.
Qu’est devenu Francis Tulloch ? La lettre suivante m’a été remise à Londres, le 12 du mois d’avril 1822 :
« Trente ans s’étant écoulés, mon très-cher vicomte, depuis l’époch de notre voyage à Baltimore, il est très possible que vous ayez oublié jusqu’à mon nom ; mais à juger d’après les sentiments de mon cœur, qui vous a toujours été vrai et loyal, ce n’est pas ainsi, et je me flatte que vous ne seriez pas fâché de me revoir. Presque en face l’un de l’autre (comme vous verrez par la date de cette lettre), je ne sens que trop que bien des choses nous séparent. Mais témoignez le moindre désir de me voir, et je m’empresserai de vous prouver, autant qu’il me sera possible, que je suis toujours, comme j’ai toujours été, votre fidèle et dévoué,
« Franc. Tulloch.
« P. S. — Le rang distingué que vous vous êtes acquis et que vous méritez par tant de titres, m’est devant les yeux ; mais le souvenir du chevalier de Chateaubriand m’est si cher, que je ne puis vous écrire (au moins cette fois-ci) comme ambassadeur, etc., etc. Ainsi pardonnez le style en faveur de notre ancienne alliance.
« Vendredi, 12 avril.
« Portland Place, no 30. »
Ainsi, Tulloch était à Londres ; il ne s’est point fait prêtre, il s’est marié ; son roman est fini comme le mien. Cette lettre dépose en faveur de la véracité de mes Mémoires et de la fidélité de mes souvenirs. Qui aurait rendu témoignage d’une alliance et d’une amitié formées il y a trente ans sur les flots, si la partie contractante ne fût survenue ? et quelle perspective morne et rétrograde me déroule cette lettre ! Tulloch se retrouvait en 1822 dans la même ville que moi, dans la même rue que moi ; la porte de sa maison était en face de la mienne, ainsi que nous nous étions rencontrés dans le même vaisseau, sur le même tillac, cabine vis-à-vis cabine. Combien d’autres amis je ne rencontrerai plus ! L’homme, chaque soir en se couchant, peut compter ses pertes : il n’y a que ses ans qui ne le quittent point, bien qu’ils passent ; lorsqu’il en fait la revue et qu’il les nomme, ils répondent : « Présents ! » Aucun ne manque à l’appel.
Baltimore, comme toutes les autres métropoles des États-Unis, n’avait pas l’étendue qu’elle a maintenant : c’était une jolie petite ville catholique, propre, animée, où les mœurs et la société avaient une grande affinité avec les mœurs et la société de l’Europe. Je payai mon passage au capitaine et lui donnai un dîner d’adieu. J’arrêtai ma place au stage-coach qui faisait trois fois la semaine le voyage de Pensylvanie. À quatre heures du matin, j’y montai, et me voilà roulant sur les chemins du Nouveau Monde.
La route que nous parcourûmes, plutôt tracée que faite, traversait un pays assez plat : presque point d’arbres, fermes éparses, villages clair-semés, climat de la France, hirondelles volant sur les eaux comme sur l’étang de Combourg.
En approchant de Philadelphie, nous rencontrâmes des paysans allant au marché, des voitures publiques et des voitures particulières. Philadelphie me parut une belle ville, les rues larges, quelques-unes plantées, se coupant à l’angle droit dans un ordre régulier du nord au sud et de l’est à l’ouest. La Delaware coule parallèlement à la rue qui suit son bord occidental. Cette rivière serait considérable en Europe : on n’en parle pas en Amérique ; ses rives sont basses et peu pittoresques.
À l’époque de mon voyage (1791), Philadelphie ne s’étendait pas encore jusqu’à la Shuylkill ; le terrain, en avançant vers cet affluent, était divisé par lots, sur lesquels on construisait çà et là des maisons.
L’aspect de Philadelphie est monotone. En général, ce qui manque aux cités protestantes des États-Unis, ce sont les grandes œuvres de l’architecture : la Réformation jeune d’âge, qui ne sacrifie point à l’imagination, a rarement élevé ces dômes, ces nefs aériennes, ces tours jumelles dont l’antique religion catholique a couronné l’Europe. Aucun monument, à Philadelphie, à New-York, à Boston, une pyramide au-dessus de la masse des murs et des toits : l’œil est attristé de ce niveau.
Descendu d’abord à l’auberge, je pris ensuite un appartement dans une pension où logeaient des colons de Saint-Domingue, et des Français émigrés avec d’autres idées que les miennes. Une terre de liberté offrait un asile à ceux qui fuyaient la liberté : rien ne prouve mieux le haut prix des institutions généreuses que cet exil volontaire des partisans du pouvoir absolu dans une pure démocratie.
Un homme, débarqué comme moi aux États-Unis, plein d’enthousiasme pour les peuples classiques, un colon qui cherchait partout la rigidité des premières mœurs romaines, dut être fort scandalisé de trouver partout le luxe des équipages, la frivolité des conversations, l’inégalité des fortunes, l’immoralité des maisons de banque et de jeu, le bruit des salles de bal et de spectacle. À Philadelphie j’aurais pu me croire à Liverpool ou à Bristol. L’apparence du peuple était agréable : les quakeresses avec leurs robes grises, leurs petits chapeaux uniformes et leurs visages pâles, paraissaient belles.
À cette heure de ma vie, j’admirais beaucoup les républiques, bien que je ne les crusse pas possibles à l’époque du monde où nous étions parvenus : je connaissais la liberté à la manière des anciens, la liberté, fille des mœurs dans une société naissante ; mais j’ignorais la liberté fille des lumières et d’une vieille civilisation, liberté dont la république représentative a prouvé la réalité : Dieu veuille qu’elle soit durable ! On n’est plus obligé de labourer soi-même son petit champ, de maugréer les arts et les sciences, d’avoir des ongles crochus et la barbe sale pour être libre.
Lorsque j’arrivai à Philadelphie, le général Washington n’y était pas ; je fus obligé de l’attendre une huitaine de jours. Je le vis passer dans une voiture que tiraient quatre chevaux fringants, conduits à grandes guides. Washington, d’après mes idées d’alors, était nécessairement Cincinnatus ; Cincinnatus en carrosse dérangeait un peu ma république de l’an de Rome 296. Le dictateur Washington pouvait-il être autre qu’un rustre, piquant ses bœufs de l’aiguillon et tenant le manche de sa charrue ? Mais quand j’allai lui porter ma lettre de recommandation, je retrouvai la simplicité du vieux Romain.
Une petite maison, ressemblant aux maisons voisines, était le palais du président des États-Unis : point de gardes, pas même de valets. Je frappai ; une jeune servante ouvrit. Je lui demandai si le général était chez lui ; elle me répondit qu’il y était. Je répliquai que j’avais une lettre à lui remettre. La servante me demanda mon nom, difficile à prononcer en anglais et qu’elle ne put retenir. Elle me dit alors doucement : « Walk in, sir ; entrez, monsieur » et elle marcha devant moi dans un de ces étroits corridors qui servent de vestibule aux maisons anglaises : elle m’introduisit dans un parloir où elle me pria d’attendre le général.
Je n’étais pas ému : la grandeur de l’âme ou celle de la fortune ne m’imposent point : j’admire la première sans en être écrasé ; la seconde m’inspire plus de pitié que de respect : visage d’homme ne me troublera jamais.
Au bout de quelques minutes, le général entra : d’une grande taille, d’un air calme et froid plutôt que noble, il est ressemblant dans ses gravures. Je lui présentai ma lettre en silence ; il l’ouvrit, courut à la signature qu’il lut tout haut avec exclamation : « Le colonel Armand ! » C’est ainsi qu’il l’appelait et qu’avait signé le marquis de la Rouërie.
Nous nous assîmes. Je lui expliquai tant bien que mal le motif de mon voyage. Il me répondait par monosyllabes anglais et français, et m’écoutait avec une sorte d’étonnement ; je m’en aperçus, et je lui dis avec un peu de vivacité : « Mais il est moins difficile de découvrir le passage du nord-ouest que de créer un peuple comme vous l’avez fait. — Well, well, young man ! Bien, bien, jeune homme, » s’écria-t-il en me tendant la main. Il m’invita à dîner pour le jour suivant, et nous nous quittâmes.
Je n’eus garde de manquer au rendez-vous. Nous n’étions que cinq ou six convives. La conversation roula sur la Révolution française. Le général nous montra une clef de la Bastille. Ces clefs, je l’ai déjà remarqué, étaient des jouets assez niais qu’on se distribuait alors. Les expéditionnaires en serrurerie auraient pu, trois ans plus tard, envoyer au président des États-Unis le verrou de la prison du monarque qui donna la liberté à la France et à l’Amérique. Si Washington avait vu dans les ruisseaux de Paris les vainqueurs de la Bastille, il aurait moins respecté sa relique. Le sérieux et la force de la Révolution ne venaient pas de ces orgies sanglantes. Lors de la révocation de l’Édit de Nantes, en 1685, la même populace du faubourg Saint-Antoine démolit le temple protestant à Charenton, avec autant de zèle qu’elle dévasta l’église de Saint-Denis en 1793.
Je quittai mon hôte à dix heures du soir, et ne l’ai jamais revu ; il partit le lendemain, et je continuai mon voyage.
Telle fut ma rencontre avec le soldat citoyen, libérateur d’un monde. Washington est descendu dans la tombe avant qu’un peu de bruit se soit attaché à mes pas ; j’ai passé devant lui comme l’être le plus inconnu ; il était dans tout son éclat, moi dans toute mon obscurité ; mon nom n’est peut-être pas demeuré un jour entier dans sa mémoire : heureux pourtant que ses regards soient tombés sur moi ! je m’en suis senti échauffé le reste de ma vie : il y a une vertu dans les regards d’un grand homme.
Bonaparte achève à peine de mourir. Puisque je viens de heurter à la porte de Washington, le parallèle entre le fondateur des États-Unis et l’empereur des Français se présente naturellement à mon esprit ; d’autant mieux qu’au moment où je trace ces lignes, Washington lui-même n’est plus. Ercilla, chantant et bataillant dans le Chili, s’arrête au milieu de son voyage pour raconter la mort de Didon ; moi, je m’arrête au début de ma course dans la Pensylvanie pour comparer Washington à Bonaparte. J’aurais pu ne m’occuper d’eux qu’à l’époque où je rencontrai Napoléon ; mais si je venais à toucher ma tombe avant d’avoir atteint dans ma chronique l’année 1814, on ne saurait donc rien de ce que j’aurais à dire des deux mandataires de la Providence ? Je me souviens de Castelnau : ambassadeur comme moi en Angleterre, il écrivait comme moi une partie de sa vie à Londres. À la dernière page du livre VIIe, il dit à son fils : « Je traiterai de ce fait au VIIIe livre, » et le VIIIe livre des Mémoires de Castelnau n’existe pas : cela m’avertit de profiter de la vie.
Washington n’appartient pas, comme Bonaparte, à cette race qui dépasse la stature humaine. Rien d’étonnant ne s’attache à sa personne ; il n’est point placé sur un vaste théâtre ; il n’est point aux prises avec les capitaines les plus habiles, et les plus puissants monarques du temps ; il ne court point de Memphis à Vienne, de Cadix à Moscou : il se défend avec une poignée de citoyens sur une terre sans célébrité, dans le cercle étroit des foyers domestiques. Il ne livre point de ces combats qui renouvellent les triomphes d’Arbelle et de Pharsale ; il ne renverse point les trônes pour en recomposer d’autres avec leurs débris ; il ne fait point dire aux rois à sa porte :
Qu’ils se font trop attendre, et qu’Attila s’ennuie.
Quelque chose de silencieux enveloppe les actions de Washington ; il agit avec lenteur ; on dirait qu’il se sent chargé de la liberté de l’avenir et qu’il craint de la compromettre. Ce ne sont pas ses destinées que porte ce héros d’une nouvelle espèce : ce sont celles de son pays ; il ne se permet pas de jouer ce qui ne lui appartient pas ; mais de cette profonde humilité quelle lumière va jaillir ! Cherchez les bois où brilla l’épée de Washington : qu’y trouvez-vous ? Des tombeaux ? Non ; un monde ! Washington a laissé les États-Unis pour trophée sur son champ de bataille.
Bonaparte n’a aucun trait de ce grave Américain : il combat avec fracas sur une vieille terre ; il ne veut créer que sa renommée ; il ne se charge que de son propre sort. Il semble savoir que sa mission sera courte, que le torrent qui descend de si haut s’écoulera vite ; il se hâte de jouir et d’abuser de sa gloire, comme d’une jeunesse fugitive. À l’instar des dieux d’Homère, il veut arriver en quatre pas au bout du monde. Il paraît sur tous les rivages ; il inscrit précipitamment son nom dans les fastes de tous les peuples ; il jette des couronnes à sa famille et à ses soldats ; il se dépêche dans ses monuments, dans ses lois, dans ses victoires. Penché sur le monde, d’une main il terrasse les rois, de l’autre il abat le géant révolutionnaire ; mais, en écrasant l’anarchie, il étouffe la liberté, et finit par perdre la sienne sur son dernier champ de bataille.
Chacun est récompensé selon ses œuvres : Washington élève une nation à l’indépendance ; magistrat en repos, il s’endort sous son toit au milieu des regrets de ses compatriotes et de la vénération des peuples.
Bonaparte ravit à une nation son indépendance : empereur déchu, il est précipité dans l’exil, où la frayeur de la terre ne le croit pas encore assez emprisonné sous la garde de l’Océan. Il expire : cette nouvelle, publiée à la porte du palais devant laquelle le conquérant fit proclamer tant de funérailles, n’arrête ni n’étonne le passant : qu’avaient à pleurer les citoyens ?
La République de Washington subsiste ; l’Empire de Bonaparte est détruit : il s’est écoulé entre le premier et le second voyage d’un Français (La Fayette) qui a trouvé une nation renaissante là où il avait combattu pour quelques colons opprimés,
Washington et Bonaparte sortirent du sein d’une république ; nés tous deux de la liberté, le premier lui a été fidèle, le second l’a trahie. Leur sort, d’après leur choix, sera différent dans l’avenir.
Le nom de Washington se répandra avec la liberté d’âge en âge ; il marquera le commencement d’une nouvelle ère pour le genre humain.
Le nom de Bonaparte sera redit aussi par les générations futures ; mais il ne se rattachera à aucune bénédiction et servira d’autorité aux oppresseurs, grands ou petits.
Washington a été le représentant des besoins, des idées, des lumières, des opinions de son époque ; il a secondé, au lieu de le contrarier, le mouvement des esprits ; il a voulu ce qu’il devait vouloir, la chose même à laquelle il était appelé : de là la cohérence et la perpétuité de son ouvrage. Cette homme qui frappe peu, parce qu’il est dans des proportions justes, a confondu son existence avec celle de son pays : sa gloire est le patrimoine de la civilisation ; sa renommée s’élève comme un de ces sanctuaires publics où coule une source féconde et intarissable.
Bonaparte pouvait enrichir également le domaine commun ; il agissait sur la nation la plus intelligente, la plus brave, la plus brillante de la terre. Quel serait aujourd’hui le rang occupé par lui, s’il eût joint la magnanimité à ce qu’il avait d’héroïque, si, Washington et Bonaparte à la fois, il eût nommé la liberté légataire universelle de sa gloire !
Mais ce géant ne liait point ses destinées à celles de ses contemporains ; son génie appartenait à l’âge moderne : son ambition était des vieux jours ; il ne s’aperçut pas que les miracles de sa vie excédaient la valeur d’un diadème, et que cet ornement gothique lui siérait mal. Tantôt il se précipitait sur l’avenir, tantôt il reculait vers le passé ; et, soit qu’il remontât ou suivît le cours du temps, par sa force prodigieuse, il entraînait ou repoussait les flots. Les hommes ne furent à ses yeux qu’un moyen de puissance ; aucune sympathie ne s’établit entre leur bonheur et le sien : il avait promis de les délivrer, il les enchaîna ; il s’isola d’eux, ils s’éloignèrent de lui. Les rois d’Égypte plaçaient leurs pyramides funèbres, non parmi des campagnes florissantes, mais au milieu des sables stériles ; ces grands tombeaux s’élèvent comme l’éternité dans la solitude : Bonaparte a bâti à leur image le monument de sa renommée.
J’étais impatient de continuer mon voyage. Ce n’étaient pas les Américains que j’étais venu voir, mais quelque chose de tout à fait différent des hommes que je connaissais, quelque chose plus d’accord avec l’ordre habituel de mes idées ; je brûlais de me jeter dans une entreprise pour laquelle je n’avais rien de préparé que mon imagination et mon courage.
Quand je formai le projet de découvrir le passage au nord-ouest, on ignorait si l’Amérique septentrionale s’étendait sous le pôle en rejoignant le Groënland, ou si elle se terminait à quelque mer contiguë à la baie d’Hudson et au détroit de Behring. En 1772, Hearn avait découvert la mer à l’embouchure de la rivière de la Mine-de-Cuivre, par les 71 degrés 15 minutes de latitude nord, et les 119 degrés 15 minutes de longitude ouest de Greenwich.
Sur la côte de l’océan Pacifique, les efforts du capitaine Cook et ceux des navigateurs subséquents avaient laissé des doutes. En 1787, un vaisseau disait être entré dans une mer intérieure de l’Amérique septentrionale ; selon le récit du capitaine de ce vaisseau, tout ce qu’on avait pris pour la côte non interrompue au nord de la Californie n’était qu’une chaîne d’îles extrêmement serrées. L’amirauté d’Angleterre envoya Vancouver vérifier ces rapports qui se trouvèrent faux. Vancouver n’avait point encore fait son second voyage.
Aux États-Unis, en 1791, on commençait à s’entretenir de la course de Mackenzie : parti le 3 juin 1789 du fort Chipewan, sur le lac des Montagnes, il descendit à la mer du pôle par le fleuve auquel il a donné son nom.
Cette découverte aurait pu changer ma direction et me faire prendre ma route droit au nord ; mais je me serais fait scrupule d’altérer le plan arrêté entre moi et M. de Malesherbes. Ainsi donc, je voulais marcher à l’ouest, de manière à intersecter la côte nord-ouest au-dessus du golfe de Californie ; de là, suivant le profil du continent, et toujours en vue de la mer, je prétendais reconnaître le détroit de Behring, doubler le dernier cap septentrional de l’Amérique, descendre à l’Est le long des rivages de la mer polaire, et rentrer dans les États-Unis par la baie d’Hudson, le Labrador et le Canada.
Quels moyens avais-je d’exécuter cette prodigieuse pérégrination ? aucun. La plupart des voyageurs français ont été des hommes isolés, abandonnés à leurs propres forces ; il est rare que le gouvernement ou des compagnies les aient employés ou secourus. Des Anglais, des Américains, des Allemands, des Espagnols, des Portugais ont accompli, à l’aide du concours des volontés nationales, ce que chez nous des individus délaissés ont commencé en vain. Mackenzie, et après lui plusieurs autres, au profit des États-Unis et de la Grande-Bretagne, ont fait sur la vastitude de l’Amérique des conquêtes que j’avais rêvées pour agrandir ma terre natale. En cas de succès, j’aurais eu l’honneur d’imposer des noms français à des régions inconnues, de doter mon pays d’une colonie sur l’océan Pacifique, d’enlever le riche commerce des pelleteries à une puissance rivale, d’empêcher cette rivale de s’ouvrir un plus court chemin aux Indes, en mettant la France elle-même en possession de ce chemin. J’ai consigné ces projets dans l’Essai historique, publié à Londres en 1796, et ces projets étaient tirés du manuscrit de mes voyages écrit en 1791. Ces dates prouvent que j’avais devancé par mes vœux et par mes travaux les derniers explorateurs des glaces arctiques.
Je ne trouvai aucun encouragement à Philadelphie. J’entrevis dès lors que le but de ce premier voyage serait manqué, et que ma course ne serait que le prélude d’un second et plus long voyage. J’en écrivis en ce sens à M. de Malesherbes, et, en attendant l’avenir, je promis à la poésie ce qui serait perdu pour la science. En effet, si je ne rencontrai pas en Amérique ce que j’y cherchais, le monde polaire, j’y rencontrai une nouvelle muse.
Un stage-coach, semblable à celui qui m’avait amené de Baltimore, me conduisit de Philadelphie à New-York, ville gaie, peuplée, commerçante, qui cependant était loin d’être ce qu’elle est aujourd’hui, loin de ce qu’elle sera dans quelques années ; car les États-Unis croissent plus vite que ce manuscrit. J’allai en pèlerinage à Boston saluer le premier champ de bataille de la liberté américaine. J’ai vu les champs de Lexington ; j’y cherchai, comme depuis à Sparte, la tombe de ces guerriers qui moururent pour obéir aux saintes lois de la patrie. Mémorable exemple de l’enchaînement des choses humaines ! un bill de finances, passé dans le Parlement d’Angleterre en 1765, élève un nouvel empire sur la terre en 1782, et fait disparaître du monde un des plus antiques royaumes de l’Europe en 1789 !
Je m’embarquai à New-York sur le paquebot qui faisait voile pour Albany, situé en amont de la rivière du Nord. La société était nombreuse. Vers le soir de la première journée, on nous servit une collation de fruits et de lait ; les femmes étaient assises sur les bancs du tillac, et les hommes sur le pont, à leurs pieds. La conversation ne se soutint pas longtemps : à l’aspect d’un beau tableau de la nature, on tombe involontairement dans le silence. Tout à coup, je ne sais qui s’écria : « Voilà l’endroit où Asgill fut arrêté. » On pria une quakeresse de Philadelphie de chanter la complainte connue sous le nom d’Asgill. Nous étions entre des montagnes ; la voix de la passagère expirait sur la vague, ou se renflait lorsque nous rasions de plus près la rive. La destinée d’un jeune soldat, amant, poète et brave, honoré de l’intérêt de Washington et de la généreuse intervention d’une reine infortunée, ajoutait un charme au romantique de la scène. L’ami que j’ai perdu, M. de Fontanes, laissa tomber de courageuses paroles en mémoire d’Asgill, quand Bonaparte se disposait à monter au trône où s’était assise Marie-Antoinette. Les officiers américains semblaient touchés du chant de la Pensylvanienne : le souvenir des troubles passés de la patrie leur rendait plus sensible le calme du moment présent. Ils contemplaient avec émotion ces lieux naguère chargés de troupes, retentissant du bruit des armes, maintenant ensevelis dans une paix profonde ; ces lieux dorés des derniers feux du jour, animés du sifflement des cardinaux, du roucoulement des palombes bleues, du chant des oiseaux-moqueurs, et dont les habitants, accoudés sur des clôtures frangées de bignonias, regardaient notre barque passer au-dessous d’eux.