Mémoires d’outre-tombe (page 66)
Arrivé à Albany, j’allai chercher un M. Swift, pour lequel on m’avait donné une lettre. Ce M. Swift trafiquait de pelleteries avec des tribus indiennes enclavées dans le territoire cédé par l’Angleterre aux États-Unis ; car les puissances civilisées, républicaines et monarchiques, se partagent sans façon en Amérique des terres qui ne leur appartiennent pas. Après m’avoir entendu, M. Swift me fit des objections très raisonnables. Il me dit que je ne pouvais pas entreprendre de prime abord, seul, sans secours, sans appui, sans recommandation pour les postes anglais, américains, espagnols, où je serais forcé de passer, un voyage de cette importance ; que, quand j’aurais le bonheur de traverser tant de solitudes, j’arriverais à des régions glacées où je périrais de froid et de faim : il me conseilla de commencer par m’acclimater, m’invita à apprendre le sioux, l’iroquois et l’esquimau, à vivre au milieu des coureurs de bois et des agents de la baie d’Hudson. Ces expériences préliminaires faites, je pourrais alors, dans quatre ou cinq ans, avec l’assistance du gouvernement français, procéder à ma hasardeuse mission.
Ces conseils, dont au fond je reconnaissais la justesse, me contrariaient. Si je m’en étais cru, je serais parti tout droit pour aller au pôle, comme on va de Paris à Pontoise. Je cachai à M. Swift mon déplaisir ; je le priai de me procurer un guide et des chevaux pour me rendre à Niagara et à Pittsbourg : à Pittsbourg, je descendrais l’Ohio et je recueillerais des notions utiles à mes futurs projets. J’avais toujours dans la tête mon premier plan de route.
M. Swift engagea à mon service un Hollandais qui parlait plusieurs dialectes indiens. J’achetai deux chevaux et je quittai Albany.
Tout le pays qui s’étend aujourd’hui entre le territoire de cette ville et celui de Niagara est habité et défriché ; le canal de New-York le traverse ; mais alors une grande partie de ce pays était déserte.
Lorsque après avoir passé le Mohawk, j’entrai dans des bois qui n’avaient jamais été abattus, je fus pris d’une sorte d’ivresse d’indépendance : j’allais d’arbre en arbre, à gauche, à droite, me disant : « Ici plus de chemins, plus de villes, plus de monarchie, plus de république, plus de présidents, plus de rois, plus d’hommes. » Et, pour essayer si j’étais rétabli dans mes droits originels, je me livrais à des actes de volonté qui faisaient enrager mon guide, lequel, dans son âme, me croyait fou.
Hélas ! je me figurais être seul dans cette forêt où je levais une tête si fière ! tout à coup je vins m’énaser contre un hangar. Sous ce hangar s’offrent à mes yeux ébaubis les premiers sauvages que j’aie vus de ma vie. Ils étaient une vingtaine, tant hommes que femmes, tous barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, les oreilles découpées, des plumes de corbeau sur la tête et des anneaux passés dans les narines. Un petit Français, poudré et frisé, habit vert-pomme, veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, raclait un violon de poche, et faisait danser Madelon Friquet à ces Iroquois. M. Violet (c’était son nom) était maître de danse chez les sauvages. On lui payait ses leçons en peaux de castors et en jambons d’ours. Il avait été marmiton au service du général Rochambeau, pendant la guerre d’Amérique. Demeuré à New-York après le départ de notre armée, il se résolut d’enseigner les beaux-arts aux Américains. Ses vues s’étant agrandies avec le succès, le nouvel Orphée porta la civilisation jusque chez les hordes sauvages du Nouveau-Monde. En me parlant des Indiens, il me disait toujours : « Ces messieurs sauvages et ces dames sauvagesses. » Il se louait beaucoup de la légèreté de ses écoliers ; en effet, je n’ai jamais vu faire de telles gambades. M. Violet, tenant son petit violon entre son menton et sa poitrine, accordait l’instrument fatal ; il criait aux Iroquois : À vos places ! Et toute la troupe sautait comme une bande de démons.
N’était-ce pas une chose accablante pour un disciple de Rousseau que cette introduction à la vie sauvage par un bal que l’ancien marmiton du général Rochambeau donnait à des Iroquois ? J’avais grande envie de rire, mais j’étais cruellement humilié.
J’achetai des Indiens un habillement complet : deux peaux d’ours, l’une pour demi-toge, l’autre pour lit. Je joignis à mon nouvel accoutrement la calotte de drap rouge à côtes, la casaque, la ceinture, la corne pour rappeler les chiens, la bandoulière des coureurs de bois. Mes cheveux flottaient sur mon cou découvert ; je portais la barbe longue : j’avais du sauvage, du chasseur et du missionnaire. On m’invita à une partie de chasse qui devait avoir lieu le lendemain, pour dépister un carcajou.
Cette race d’animaux est presque entièrement détruite dans le Canada, ainsi que celle des castors.
Nous nous embarquâmes avant le jour pour remonter une rivière sortant du bois où l’on avait aperçu le carcajou. Nous étions une trentaine, tant Indiens que coureurs de bois américains et canadiens : une partie de la troupe côtoyait, avec les meutes, la marche de la flottille, et des femmes portaient nos vivres.
Nous ne rencontrâmes pas le carcajou ; mais nous tuâmes des loups-cerviers et des rats musqués. Jadis les Indiens menaient un grand deuil lorsqu’ils avaient immolé, par mégarde, quelques-uns de ces derniers animaux, la femelle du rat musqué étant, comme chacun le sait, la mère du genre humain. Les Chinois, meilleurs observateurs, tiennent pour certain que le rat se change en caille, la taupe en loriot.
Des oiseaux de rivière et des poissons fournirent abondamment notre table. On accoutume les chiens à plonger ; quand ils ne vont pas à la chasse, ils vont à la pêche : ils se précipitent dans les fleuves et saisissent le poisson jusqu’au fond de l’eau. Un grand feu autour duquel nous nous placions servait aux femmes pour les apprêts de notre repas.
Il fallait nous coucher horizontalement, le visage contre terre, pour nous mettre les yeux à l’abri de la fumée, dont le nuage flottant au-dessus de nos têtes, nous garantissait tellement quellement de la piqûre des maringouins.
Les divers insectes carnivores, vus au microscope, sont des animaux formidables, ils étaient peut-être ces dragons ailés dont on retrouve les anatomies : diminués de taille à mesure que la matière diminuait d’énergie, ces hydres, griffons et autres, se trouveraient aujourd’hui à l’état d’insectes. Les géants antédiluviens sont les petits hommes d’aujourd’hui.
M. Violet m’offrit ses lettres de créance pour les Onondagas, reste d’une des six nations iroquoises. J’arrivai d’abord au lac des Onondagas. Le Hollandais choisit un lieu propre à établir notre camp : une rivière sortait du lac ; notre appareil fut dressé dans la courbe de cette rivière. Nous fichâmes en terre, à six pieds de distance l’un de l’autre, deux piquets fourchus ; nous suspendîmes horizontalement dans l’endentement de ces piquets une longue perche. Des écorces de bouleau, un bout appuyé sur le sol, l’autre sur la gaule transversale, formèrent le toit incliné de notre palais. Nos selles devaient nous servir d’oreillers et nos manteaux de couvertures. Nous attachâmes des sonnettes au cou de nos chevaux et nous les lâchâmes dans les bois près de notre camp : ils ne s’en éloignèrent pas.
Lorsque, quinze ans plus tard, je bivaquais dans les sables du désert du Sabba, à quelques pas du Jourdain, au bord de la mer Morte, nos chevaux, ces fils légers de l’Arabie, avaient l’air d’écouter les contes du scheick, et de prendre part à l’histoire d’Antar et du cheval de Job.
Il n’était guère que quatre heures après midi lorsque nous fûmes huttés. Je pris mon fusil et j’allai flâner dans les environs. Il y avait peu d’oiseaux. Un couple solitaire voltigeait seulement devant moi, comme ces oiseaux que je suivais dans mes bois paternels ; à la couleur du mâle, je reconnus le passereau blanc, passer nivalis des ornithologistes. J’entendis aussi l’orfraie, fort bien caractérisée par sa voix. Le vol de l’exclamateur m’avait conduit à un vallon resserré entre des hauteurs nues et pierreuses ; à mi-côte s’élevait une méchante cabane ; une vache maigre errait dans un pré au-dessous.
J’aime les petits abris : « A chico pajarillo chico nidillo, à petit oiseau, petit nid. » Je m’assis sur la pente en face de la hutte plantée sur le coteau opposé.
Au bout de quelques minutes, j’entendis des voix dans le vallon : trois hommes conduisaient cinq ou six vaches grasses ; ils les mirent paître et éloignèrent à coups de gaule la vache maigre. Une femme sauvage sortit de la hutte, s’avança vers l’animal effrayé et l’appela. La vache courut à elle en allongeant le cou avec un petit mugissement. Les planteurs menacèrent de loin l’Indienne, qui revint à sa cabane. La vache la suivit.
Je me levai, descendis la rampe de la côte, traversai le vallon et, montant la colline parallèle, j’arrivai à la hutte.
Je prononçai le salut qu’on m’avait appris : « Siegoh ! Je suis venu ! » l’Indienne, au lieu de me rendre mon salut par la répétition d’usage : « Vous êtes venu », ne répondit rien. Alors je caressai la vache : le visage jaune et attristé de l’Indienne laissa paraître des signes d’attendrissement. J’étais ému de ces mystérieuses relations de l’infortune : il y a de la douceur à pleurer sur des maux qui n’ont été pleurés de personne.
Mon hôtesse me regarda encore quelque temps avec un reste de doute, puis elle s’avança et vint passer la main sur le front de sa compagne de misère et de solitude.
Encouragé par cette marque de confiance, je dis en anglais, car j’avais épuisé mon indien : « Elle est bien maigre ! » L’Indienne repartit en mauvais anglais : « Elle mange fort peu, she eats very little. — On l’a chassée rudement », repris-je. Et la femme répondit : « Nous sommes accoutumées à cela toutes deux, both. » Je repris : « Cette prairie n’est donc pas à vous ? » Elle répondit : « Cette prairie était à mon mari qui est mort. Je n’ai point d’enfants, et les chairs blanches mènent leurs vaches dans ma prairie. »
Je n’avais rien à offrir à cette créature de Dieu. Nous nous quittâmes. Mon hôtesse me dit beaucoup de choses que je ne compris point ; c’étaient sans doute des souhaits de prospérité ; s’ils n’ont pas été entendus du ciel, ce n’est pas la faute de celle qui priait, mais l’infirmité de celui pour qui la prière était offerte. Toutes les âmes n’ont pas une égale aptitude au bonheur, comme toutes les terres ne portent pas également des moissons.
Je retournai à mon ajoupa, où m’attendait une collation de pommes de terre et de maïs. La soirée fut magnifique : le lac, uni comme une glace sans tain, n’avait pas une ride ; la rivière baignait en murmurant notre presqu’île, que les calycanthes parfumaient de l’odeur de la pomme. Le weep-poor-will répétait son chant : nous l’entendions, tantôt plus près, tantôt plus loin, suivant que l’oiseau changeait le lieu de ses appels amoureux. Personne ne m’appelait. Pleure, pauvre William ! weep, poor Will !
Le lendemain, j’allai rendre visite au sachem des Onondagas ; j’arrivai à son village à dix heures du matin. Aussitôt je fus environné de jeunes sauvages qui me parlaient dans leur langue, mêlée de phrases anglaises et de quelques mots français ; ils faisaient grand bruit, et avaient l’air joyeux, comme les premiers Turcs que je vis depuis à Coron, en débarquant sur le sol de la Grèce. Ces tribus indiennes, enclavées dans les défrichements des blancs, ont des chevaux et des troupeaux ; leurs cabanes sont remplies d’ustensiles achetés, d’un côté, à Québec, à Montréal, à Niagara, à Détroit, et, de l’autre, aux marchés des États-Unis.
Quand on parcourut l’intérieur de l’Amérique septentrionale, on trouva dans l’état de nature, parmi les diverses nations sauvages, les différentes formes de gouvernement connues des peuples civilisés. L’Iroquois appartenait à une race qui semblait destinée à conquérir les races indiennes, si des étrangers n’étaient venus épuiser ses veines et arrêter son génie. Cet homme intrépide ne fut point étonné des armes à feu, lorsque pour la première fois on en usa contre lui ; il tint ferme au sifflement des balles et au bruit du canon, comme s’il les eût entendus toute sa vie ; il n’eut pas l’air d’y faire plus d’attention qu’à un orage. Aussitôt qu’il se put procurer un mousquet, il s’en servit mieux qu’un Européen. Il n’abandonna pas pour cela le casse-tête, le couteau de scalpe, l’arc et la flèche ; mais il y ajouta la carabine, le pistolet, le poignard et la hache : il semblait n’avoir jamais assez d’armes pour sa valeur. Doublement paré des instruments meurtriers de l’Europe et de l’Amérique, la tête ornée de panaches, les oreilles découpées, le visage bariolé de diverses couleurs, les bras tatoués et pleins de sang, ce champion du Nouveau Monde devint aussi redoutable à voir qu’à combattre, sur le rivage qu’il défendit pied à pied contre les envahisseurs.
Le sachem des Onondagas était un vieil Iroquois dans toute la rigueur du mot ; sa personne gardait la tradition des anciens temps du désert.
Les relations anglaises ne manquent jamais d’appeler le sachem indien the old gentleman. Or, le vieux gentilhomme est tout nu ; il a une plume ou une arête de poisson passée dans ses narines, et couvre quelquefois sa tête, rase et ronde comme un fromage, d’un chapeau bordé à trois cornes, en signe d’honneur européen. Velly ne peint-il pas l’histoire avec la même vérité ? Le cheftain franc Khilpérick se frottait les cheveux avec du beurre aigre, infundens acido comam butyro, se barbouillait les joues de vert, et portait une jaquette bigarrée ou un sayon de peau de bête ; il est représenté par Velly comme un prince magnifique jusqu’à l’ostentation dans ses meubles et dans ses équipages, voluptueux jusqu’à la débauche, croyant à peine en Dieu, dont les ministres étaient le sujet de ses railleries.
Le sachem Onondagas me reçut bien et me fit asseoir sur une natte. Il parlait anglais et entendait le français ; mon guide savait l’iroquois : la conversation fut facile. Entre autres choses, le vieillard me dit que, quoique sa nation eût toujours été en guerre avec la mienne, il l’avait toujours estimée. Il se plaignit des Américains ; il les trouvait injustes et avides, et regrettait que dans le partage des terres indiennes sa tribu n’eût pas augmenté le lot des Anglais.
Les femmes nous servirent un repas. L’hospitalité est la dernière vertu restée aux sauvages au milieu de la civilisation européenne ; on sait quelle était autrefois cette hospitalité ; le foyer avait la puissance de l’autel.
Lorsqu’une tribu était chassée de ses bois, ou lorsqu’un homme venait demander l’hospitalité, l’étranger commençait ce qu’on appelait la danse du suppliant ; l’enfant touchait le seuil de la porte et disait : « Voici l’étranger ! » Et le chef répondait : « Enfant, introduis l’homme dans la hutte. » L’étranger, entrant sous la protection de l’enfant, s’allait asseoir sur la cendre du foyer. Les femmes disaient le chant de la consolation : « L’étranger a retrouvé une mère et une femme ; le soleil se lèvera et se couchera pour lui comme auparavant. »
Ces usages semblent empruntés des Grecs : Thémistocle, chez Admète, embrasse les pénates et le jeune fils de son hôte (j’ai peut-être foulé à Mégare l’âtre de la pauvre femme sous lequel fut cachée l’urne cinéraire de Phocion) ; et Ulysse, chez Alcinoüs, implore Arété : « Noble Arété, fille de Rhexénor, après avoir souffert des maux cruels, je me jette à vos pieds… » En achevant ces mots, le héros s’éloigne et va s’asseoir sur la cendre du foyer. — Je pris congé du vieux sachem. Il s’était trouvé à la prise de Québec. Dans les honteuses années du règne de Louis XV, l’épisode de la guerre du Canada vient nous consoler comme une page de notre ancienne histoire retrouvée à la Tour de Londres.
Montcalm, chargé sans secours de défendre le Canada contre des forces souvent rafraîchies et le quadruple des siennes, lutte avec succès pendant deux années ; il bat lord Loudon et le général Abercromby. Enfin la fortune l’abandonne ; blessé sous les murs de Québec, il tombe, et deux jours après il rend le dernier soupir : ses grenadiers l’enterrent dans le trou creusé par une bombe, fosse digne de l’honneur de nos armes ! Son noble ennemi Wolfe meurt en face de lui ; il paye de sa vie celle de Montcalm et la gloire d’expirer sur quelques drapeaux français.
Nous voilà, mon guide et moi, remontés à cheval. Notre route, devenue plus pénible, était à peine tracée par des abatis d’arbres. Les troncs de ces arbres servaient de ponts sur les ruisseaux ou de fascines dans les fondrières. La population américaine se portait alors vers les concessions de Genesee. Ces concessions se vendaient plus ou moins cher selon la bonté du sol, la qualité des arbres, le cours et la foison des eaux.
On a remarqué que les colons sont souvent précédés dans les bois par les abeilles : avant-garde des laboureurs, elles sont le symbole de l’industrie et de la civilisation qu’elles annoncent. Étrangères à l’Amérique, arrivées à la suite des voiles de Colomb, ces conquérants pacifiques n’ont ravi à un nouveau monde de fleurs que des trésors dont les indigènes ignoraient l’usage ; elles ne se sont servies de ces trésors que pour enrichir le sol dont elles les avaient tirés.
Les défrichements sur les deux bords de la route que je parcourais offraient un curieux mélange de l’état de nature et de l’état civilisé. Dans le coin d’un bois qui n’avait jamais retenti que des cris du sauvage et des bramements de la bête fauve, on rencontrait une terre labourée ; on apercevait du même point de vue le wigwaum d’un Indien et l’habitation d’un planteur. Quelques-unes de ces habitations, déjà achevées, rappelaient la propreté des fermes hollandaises ; d’autres n’étaient qu’à demi terminées et n’avaient pour toit que le ciel.
J’étais reçu dans ces demeures, ouvrages d’un matin ; j’y trouvais souvent une famille avec les élégances de l’Europe : des meubles d’acajou, un piano, des tapis, des glaces, à quatre pas de la hutte d’un Iroquois. Le soir, lorsque les serviteurs étaient revenus des bois ou des champs avec la cognée ou la houe, on ouvrait les fenêtres. Les filles de mon hôte, en beaux cheveux blonds annelés, chantaient au piano le duo de Pandolfetto de Paisiello, ou un cantabile de Cimarosa, le tout à la vue du désert, et quelquefois au murmure d’une cascade.
Dans les terrains les meilleurs s’établissaient des bourgades. La flèche d’un nouveau clocher s’élançait du sein d’une vieille forêt. Comme les mœurs anglaises suivent partout les Anglais, après avoir traversé des pays où il n’y avait pas trace d’habitants, j’apercevais l’enseigne d’une auberge qui brandillait à une branche d’arbre. Des chasseurs, des planteurs, des Indiens se rencontraient à ces caravansérails : la première fois que je m’y reposai, je jurai que ce serait la dernière.
Il arriva qu’en entrant dans une de ces hôtelleries, je restai stupéfait à l’aspect d’un lit immense, bâti en rond autour d’un poteau : chaque voyageur prenait place dans ce lit, les pieds au poteau du centre, la tête à la circonférence du cercle, de manière que les dormeurs étaient rangés symétriquement, comme les rayons d’une roue ou les bâtons d’un éventail. Après quelque hésitation, je m’introduisis dans cette machine, parce que je n’y voyais personne. Je commençais à m’assoupir, lorsque je sentis quelque chose se glisser contre moi : c’était la jambe de mon grand Hollandais ; je n’ai de ma vie éprouvé une plus grande horreur. Je sautai dehors du cabas hospitalier, maudissant cordialement les usages de nos bons aïeux. J’allai dormir, dans mon manteau, au clair de lune : cette compagne de la couche du voyageur n’avait rien du moins que d’agréable, de frais et de pur.
Au bord de la Genesee, nous trouvâmes un bac. Une troupe de colons et d’Indiens passa la rivière avec nous. Nous campâmes dans des prairies peinturées de papillons et de fleurs. Avec nos costumes divers, nos différents groupes autour de nos feux, nos chevaux attachés ou paissant, nous avions l’air d’une caravane. C’est là que je fis la rencontre de ce serpent à sonnettes qui se laissait enchanter par le son d’une flûte. Les Grecs auraient fait de mon Canadien, Orphée ; de la flûte, une lyre ; du serpent, Cerbère, ou peut-être Eurydice.
Nous avançâmes vers Niagara. Nous n’en étions plus qu’à huit ou neuf lieues, lorsque nous aperçûmes, dans une chênaie, le feu de quelques sauvages, arrêtés au bord d’un ruisseau, où nous songions nous-mêmes à bivaquer. Nous profitâmes de leur établissement : chevaux pansés, toilette de nuit faite, nous accostâmes la horde. Les jambes croisées à la manière des tailleurs, nous nous assîmes avec les Indiens, autour du bûcher, pour mettre rôtir nos quenouilles de maïs.
La famille était composée de deux femmes, de deux enfants à la mamelle, et de trois guerriers. La conversation devint générale, c’est-à-dire entrecoupée par quelques mots de ma part, et par beaucoup de gestes ; ensuite chacun s’endormit dans la place où il était. Resté seul éveillé, j’allai m’asseoir à l’écart, sur une racine qui traçait au bord du ruisseau.
La lune se montrait à la cime des arbres ; une brise embaumée, que cette reine des nuits amenait de l’Orient avec elle, semblait la précéder dans les forêts, comme sa fraîche haleine. L’astre solitaire gravit peu à peu dans le ciel : tantôt il suivait sa course, tantôt il franchissait des groupes de nues, qui ressemblaient aux sommets d’une chaîne de montagnes couronnées de neige. Tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d’un vent subit, le gémissement de la hulotte ; au loin, on entendait les sourds mugissements de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires. C’est dans ces nuits que m’apparut une muse inconnue ; je recueillis quelques-uns de ses accents ; je les marquai sur mon livre, à la clarté des étoiles, comme un musicien vulgaire écrirait les notes que lui dicterait quelque grand maître des harmonies.
Le lendemain, les Indiens s’armèrent, les femmes rassemblèrent les bagages. Je distribuai un peu de poudre et de vermillon à mes hôtes. Nous nous séparâmes en touchant nos fronts et notre poitrine. Les guerriers poussèrent le cri de marche et partirent en avant ; les femmes cheminèrent derrière, chargées des enfants qui, suspendus dans des fourrures aux épaules de leurs mères, tournaient la tête pour nous regarder. Je suivis des yeux cette marche jusqu’à ce que la troupe entière eût disparu entre les arbres de la forêt.
Les sauvages du Saut de Niagara dans la dépendance des Anglais, étaient chargés de la police de la frontière de ce côté. Cette bizarre gendarmerie, armée d’arcs et de flèches, nous empêcha de passer. Je fus obligé d’envoyer le Hollandais au fort de Niagara chercher un permis afin d’entrer sur les terres de la domination britannique. Cela me serrait un peu le cœur, car il me souvenait que la France avait jadis commandé dans le Haut comme dans le Bas-Canada. Mon guide revint avec le permis : je le conserve encore ; il est signé ; le capitaine Gordon. N’est-il pas singulier que j’aie retrouvé le même nom anglais sur la porte de ma cellule à Jérusalem ? « Treize pèlerins avaient écrit leurs noms sur la porte en dedans de la chambre : le premier s’appelait Charles Lombard, et il se trouvait à Jérusalem en 1669 ; le dernier est John Gordon, et la date de son passage est de 1804. » (Itinéraire.)
Je restai deux jours dans le village indien, d’où j’écrivis encore une lettre à M. de Malesherbes. Les Indiennes s’occupaient de différents ouvrages ; leurs nourrissons étaient suspendus dans des réseaux aux branches d’un gros hêtre pourpre. L’herbe était couverte de rosée, le vent sortait des forêts tout parfumé, et les plantes à coton du pays, renversant leurs capsules, ressemblaient à des rosiers blancs. La brise berçait les couches aériennes d’un mouvement presque insensible ; les mères se levaient de temps en temps pour voir si leurs enfants dormaient et s’ils n’avaient point été réveillés par les oiseaux. Du village indien à la cataracte, on comptait trois à quatre lieues : il nous fallut autant d’heures, à mon guide et à moi, pour y arriver. À six milles de distance, une colonne de vapeur m’indiquait déjà le lieu du déversoir. Le cœur me battait d’une joie mêlée de terreur en entrant dans le bois qui me dérobait la vue d’un des plus grands spectacles que la nature ait offerts aux hommes.