Mémoires d’outre-tombe (page 68)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nam nox nulla diem, neque noctem aurora sequuta est

Quæ non audierit mixtos vagitibus ægris

Ploratus, mortis comites et funeris atri.

« Aucun jour n’a suivi la nuit, aucune nuit n’a été suivie de l’aurore, qui n’ait entendu des pleurs mêlés à des vagissements douloureux, compagnons de la mort et des noires funérailles. »

Les sauvages de la Floride racontent qu’au milieu d’un lac est une île où vivent les plus belles femmes du monde. Les Muscogulges en ont tenté maintes fois la conquête ; mais cet Éden fuit devant les canots, naturelle image de ces chimères qui se retirent devant nos désirs.

Cette contrée renfermait aussi une fontaine de Jouvence : qui voudrait revivre ?

Peu s’en fallut que ces fables ne prissent à mes yeux une espèce de réalité. Au moment où nous nous y attendions le moins, nous vîmes sortir d’une baie une flottille de canots, les uns à la rame, les autres à la voile. Ils abordèrent notre île. Ils formaient deux familles de Creeks, l’une siminole, l’autre muscogulge, parmi lesquelles se trouvaient des Chérokis et des Bois-brûlés. Je fus frappé de l’élégance de ces sauvages qui ne ressemblaient en rien à ceux du Canada.

Les Siminoles et les Muscogulges sont assez grands, et, par un contraste extraordinaire, leurs mères, leurs épouses et leurs filles sont la plus petite race de femmes connue en Amérique.

Les Indiennes qui débarquèrent auprès de nous, issues d’un sang mêlé de chéroki et de castillan, avaient la taille élevée. Deux d’entre elles ressemblaient à des créoles de Saint-Domingue et de l’Île-de-France, mais jaunes et délicates comme des femmes du Gange. Ces deux Floridiennes, cousines du côté paternel, m’ont servi de modèles, l’une pour Atala, l’autre pour Céluta : elles surpassaient seulement les portraits que j’en ai faits par cette vérité de nature variable et fugitive, par cette physionomie de race et de climat que je n’ai pu rendre. Il y avait quelque chose d’indéfinissable dans ce visage ovale, dans ce teint ombré que l’on croyait voir à travers une fumée orangée et légère, dans ces cheveux si noirs et si doux, dans ces yeux si longs, à demi cachés sous le voile de deux paupières satinées qui s’entr’ouvraient avec lenteur ; enfin, dans la double séduction de l’Indienne et de l’Espagnole.

La réunion à nos hôtes changea quelque peu nos allures ; nos agents de traite commencèrent à s’enquérir des chevaux : il fut résolu que nous irions nous établir dans les environs des haras.

La plaine de notre camp était couverte de taureaux, de vaches, de chevaux, de bisons, de buffles, de grues, de dindes, de pélicans : ces oiseaux marbraient de blanc, de noir et de rose le fond vert de la savane.

Beaucoup de passions agitaient nos trafiquants et nos chasseurs : non des passions de rang, d’éducation, de préjugés, mais des passions de la nature, pleines, entières, allant directement à leur but, ayant pour témoins un arbre tombé au fond d’une forêt inconnue, un vallon inretrouvable, un fleuve sans nom. Les rapports des Espagnols et des femmes creekes faisaient le fond des aventures : les Bois-brûlés jouaient le rôle principal dans ces romans. Une histoire était célèbre, celle d’un marchand d’eau-de-vie séduit et ruiné par une fille peinte (une courtisane). Cette histoire, mise en vers siminoles sous le nom de Tabamica, se chantait au passage des bois. Enlevées à leur tour par les colons, les Indiennes mouraient bientôt délaissées à Pensacola : leurs malheurs allaient grossir les Romanceros et se placer auprès des complaintes de Chimène.

C’est une mère charmante que la terre ; nous sortons de son sein : dans l’enfance, elle nous tient à ses mamelles gonflées de lait et de miel ; dans la jeunesse et l’âge mur, elle nous prodigue ses eaux fraîches, ses moissons et ses fruits ; elle nous offre en tous lieux l’ombre, le bain, la table et le lit ; à notre mort, elle nous rouvre ses entrailles, jette sur notre dépouille une couverture d’herbes et de fleurs, tandis qu’elle nous transforme secrètement dans sa propre substance, pour nous reproduire sous quelque forme gracieuse. Voilà ce que je me disais en m’éveillant lorsque mon premier regard rencontrait le ciel, dôme de ma couche.

Les chasseurs étant partis pour les opérations de la journée, je restais avec les femmes et les enfants. Je ne quittai plus mes deux sylvaines : l’une était fière, et l’autre triste. Je n’entendais pas un mot de ce qu’elles me disaient, elles ne me comprenaient pas ; mais j’allais chercher l’eau pour leur coupe, les sarments pour leur feu, les mousses pour leur lit. Elles portaient la jupe courte et les grosses manches tailladées à l’espagnole, le corset et le manteau indiens. Leurs jambes nues étaient losangées de dentelles de bouleau. Elles nattaient leurs cheveux avec des bouquets ou des filaments de joncs ; elles se maillaient de chaînes et de colliers de verre. À leurs oreilles pendaient des graines empourprées ; elles avaient une jolie perruche qui parlait : oiseau d’Armide ; elles l’agrafaient à leur épaule en guise d’émeraude, ou la portaient chaperonnée sur la main comme les grandes dames du Xe siècle portaient l’épervier. Pour s’affermir le sein et les bras, elles se frottaient avec l’apoya ou souchet d’Amérique. Au Bengale, les bayadères mâchent le bétel, et, dans le Levant, les almées sucent le mastic de Chio ; les Floridiennes broyaient, sous leurs dents d’un blanc azuré, des larmes de liquidambar et des racines de libanis, qui mêlaient la fragrance de l’angélique, du cédrat et de la vanille. Elles vivaient dans une atmosphère de parfums émanés d’elles, comme des orangers et des fleurs dans les pures effluences de leur feuille et de leur calice. Je m’amusais à mettre sur leur tête quelque parure : elles se soumettaient, doucement effrayées ; magiciennes, elles croyaient que je leur faisais un charme. L’une d’elles, la fière, priait souvent ; elle me paraissait demi-chrétienne. L’autre chantait avec une voix de velours, poussant à la fin de chaque phrase un cri qui troublait. Quelquefois elles se parlaient vivement : je croyais démêler des accents de jalousie, mais la triste pleurait, et le silence revenait.

Faible que j’étais, je cherchais des exemples de faiblesse, afin de m’encourager. Camoëns n’avait-il pas aimé dans les Indes une esclave noire de Barbarie, et moi, ne pouvais-je pas en Amérique offrir des hommages à deux jeunes sultanes jonquilles ? Camoëns n’avait-il pas adressé des Endechas, ou des stances, à Barbaru escrava ? Ne lui avait-il pas dit :

Aquella captiva

Que me tem captivo,

Porque nella vivo,

Já naõ quer que viva.

Eu nunqua vi rosa,

Em suaves mólhos,

Que para meus olhos

Fosse mais formosa.

Pretidaõ de amor,

Taõ doce a figura,

Que a neve lhe jura

Que trocára a còr.

Léda mansidaõ,

Que o siso acompanha :

Bem parece estranha,

Mas Barbara naõ.

« Cette captive qui me tient captif, parce que je vis en elle, n’épargne pas ma vie. Jamais rose, dans de suaves bouquets, ne fut à mes yeux plus charmante . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

« Sa chevelure noire inspire l’amour ; sa figure est si douce que la neige a envie de changer de couleur avec elle ; sa gaieté est accompagnée de réserve : c’est une étrangère ; une barbare, non. »

On fit une partie de pêche. Le soleil approchait de son couchant. Sur le premier plan paraissaient des sassafras, des tulipiers, des catalpas et des chênes dont les rameaux étalaient des écheveaux de mousse blanche. Derrière ce premier plan s’élevait le plus charmant des arbres, le papayer, qu’on eût pris pour un style d’argent ciselé, surmonté d’une urne corinthienne. Au troisième plan dominaient les baumiers, les magnolias et les liquidambars.

Le soleil tomba derrière ce rideau : un rayon glissant à travers le dôme d’une futaie scintillait comme une escarboucle enchâssée dans le feuillage sombre ; la lumière divergeant entre les troncs et les branches projetait sur les gazons des colonnes croissantes et des arabesques mobiles. En bas, c’étaient des lilas, des azaléas, des lianes annelées, aux gerbes gigantesques ; en haut, des nuages, les uns fixes, promontoires ou vieilles tours, les autres flottants, fumées de rose ou cardées de soie. Par des transformations successives, on voyait dans ces nues s’ouvrir des gueules de four, s’amonceler des tas de braise, couler des rivières de lave : tout était éclatant, radieux, doré, opulent, saturé de lumière.

Après l’insurrection de la Morée, en 1770, des familles grecques se réfugièrent à la Floride : elles se purent croire encore dans ce climat de l’Ionie, qui semble s’être amolli avec les passions des hommes : à Smyrne, le soir, la nature dort comme une courtisane fatiguée d’amour.

À notre droite étaient des ruines appartenant aux grandes fortifications trouvées sur l’Ohio, à notre gauche un ancien camp de sauvages ; l’île où nous étions, arrêtée dans l’onde et reproduite par un mirage, balançait devant nous sa double perspective. À l’orient, la lune reposait sur des collines lointaines ; à l’occident, la voûte du ciel était fondue en une mer de diamants et de saphirs, dans laquelle le soleil, à demi plongé, paraissait se dissoudre. Les animaux de la création veillaient ; la terre, en adoration, semblait encenser le ciel, et l’ambre exhalé de son sein retombait sur elle en rosée, comme la prière redescend sur celui qui prie.

Quitté de mes compagnes, je me reposai au bord d’un massif d’arbres : son obscurité, glacée de lumière, formait la pénombre où j’étais assis. Des mouches luisantes brillaient parmi les arbrisseaux encrêpés, et s’éclipsaient lorsqu’elles passaient dans les irradiations de la lune. On entendait le bruit du flux et reflux du lac, les sauts du poisson d’or, et le cri rare de la cane plongeuse. Mes yeux étaient fixés sur les eaux ; je déclinais peu à peu vers cette somnolence connue des hommes qui courent les chemins du monde : nul souvenir distinct ne me restait ; je me sentais vivre et végéter avec la nature dans une espèce de panthéisme. Je m’adossai contre le tronc d’un magnolia et je m’endormis ; mon repos flottait sur un fond vague d’espérance.

Quand je sortis de ce Léthé, je me trouvai entre deux femmes ; les odalisques étaient revenues ; elles n’avaient pas voulu me réveiller ; elles s’étaient assises en silence à mes côtés ; soit qu’elles feignissent le sommeil, soit qu’elles fussent réellement assoupies, leurs têtes étaient tombées sur mes épaules.

Une brise traversa le bocage et nous inonda d’une pluie de roses de magnolia. Alors la plus jeune des Siminoles se mit à chanter : quiconque n’est pas sûr de sa vie se garde de l’exposer ainsi jamais ! on ne peut savoir ce que c’est que la passion infiltrée avec la mélodie dans le sein d’un homme. À cette voix une voix rude et jalouse répondit : un Bois-brûlé appelait les deux cousines ; elles tressaillirent, se levèrent : l’aube commençait à poindre.

Aspasie de moins, j’ai retrouvé cette scène aux rivages de la Grèce : monté aux colonnes du Parthénon avec l’aurore, j’ai vu le Cythéron, le mont Hymette, l’Acropolis de Corinthe, les tombeaux, les ruines, baignés dans une rosée de lumière dorée, transparente, volage, que réfléchissaient les mers, que répandaient comme un parfum les zéphyrs de Salamine et de Délos.

Nous achevâmes au rivage notre navigation sans paroles. À midi, le camp fut levé pour examiner les chevaux que les Creeks voulaient vendre et les trafiquants acheter. Femmes et enfants, tous étaient convoqués comme témoins, selon la coutume dans les marchés solennels. Les étalons de tous les âges et de tous les poils, les poulains et les juments avec des taureaux, des vaches et des génisses, commencèrent à fuir et à galoper autour de nous. Dans cette confusion, je fus séparés des Creeks. Un groupe épais de chevaux et d’hommes s’aggloméra à l’orée d’un bois. Tout à coup, j’aperçois de loin mes deux Floridiennes ; des mains vigoureuses les asseyaient sur les croupes de deux barbes que montaient à cru un Bois-brûlé et un Siminole. Ô Cid ! que n’avais-je ta rapide Babieça pour les rejoindre ! Les cavales prennent leur course, l’immense escadron les suit. Les chevaux ruent, sautent, bondissent, hennissent au milieu des cornes des buffles et des taureaux, leurs soles se choquent en l’air, leurs queues et leurs crinières volent sanglantes. Un tourbillon d’insectes dévorants enveloppe l’orbe de cette cavalerie sauvage. Mes Floridiennes disparaissent comme la fille de Cérès, enlevée par le dieu des enfers.

Voilà comme tout avorte dans mon histoire, comme il ne me reste que des images de ce qui a passé si vite : je descendrai aux champs Élysées avec plus d’ombres qu’homme n’en a jamais emmené avec soi. La faute en est à mon organisation : je ne sais profiter d’aucune fortune ; je ne m’intéresse à quoi que ce soit de ce qui intéresse les autres. Hors en religion, je n’ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu’aurais-je fait de mon sceptre ou de ma houlette ? Je me serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la propriété et de l’infortune. Tout me lasse : je remorque avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout bâillant ma vie.

Ronsard nous peint Marie Stuart prête à partir pour l’Écosse, après la mort de François II.

De tel habit vous estiez accoustrée,

Partant, hélas ! de la belle contrée

(Dont aviez eu le sceptre dans la main),

Lorsque, pensive et baignant vostre sein

Du beau crystal de vos larmes roulées,

Triste, marchiez par les longues allées

Du grand jardin de ce royal chasteau

Qui prend son nom de la source d’une eau.

Ressemblais-je à Marie Stuart se promenant à Fontainebleau, quand je me promenai dans ma savane après mon veuvage ? Ce qu’il y a de certain, c’est que mon esprit, sinon ma personne, était enveloppé d’un crespe long, subtil et délié, comme dit encore Ronsard, ancien poète de la nouvelle école.

Le diable ayant emporté les demoiselles muscogulges, j’appris du guide qu’un Bois-brûlé, amoureux d’une des deux femmes, avait été jaloux de moi et qu’il s’était résolu, avec un Siminole, frère de l’autre cousine, de m’enlever Atala et Céluta. Les guides les appelaient sans façon des filles peintes, ce qui choquait ma vanité. Je me sentais d’autant plus humilié que le Bois-brûlé, mon rival préféré, était un maringouin maigre, laid et noir, ayant tous les caractères des insectes qui, selon la définition des entomologistes du grand Lama, sont des animaux dont la chair est à l’intérieur et les os à l’extérieur. La solitude me parut vide après ma mésaventure. Je reçus mal ma sylphide généreusement accourue pour consoler un infidèle, comme Julie lorsqu’elle pardonnait à Saint-Preux ses Floridiennes de Paris. Je me hâtai de quitter le désert, où j’ai ranimé depuis les compagnes endormies de ma nuit. Je ne sais si je leur ai rendu la vie qu’elles me donnèrent ; du moins, j’ai fait de l’une une vierge, et de l’autre une chaste épouse, par expiation.

Nous repassâmes les montagnes Bleues, et nous rapprochâmes des défrichements européens vers Chillicothi. Je n’avais recueilli aucune lumière sur le but principal de mon entreprise ; mais j’étais escorté d’un monde de poésie :

Comme une jeune abeille aux roses engagée,

Ma muse revenait de son butin chargée.

J’avisai au bord d’un ruisseau une maison américaine, ferme à l’un de ses pignons, moulin à l’autre. J’entrai demander le vivre et le couvert, et fus bien reçu.

Mon hôtesse me conduisit par une échelle dans une chambre au-dessus de l’axe de la machine hydraulique. Ma petite croisée, festonnée de lierre et de cobées à cloches d’iris, ouvrait sur le ruisseau qui coulait, étroit et solitaire, entre deux épaisses bordures de saules, d’aunes, de sassafras, de tamarins et de peupliers de la Caroline. La roue moussue tournait sous ces ombrages en laissant retomber de longs rubans d’eau. Des perches et des truites sautaient dans l’écume du remous ; des bergeronnettes volaient d’une rive à l’autre, et des espèces de martins-pêcheurs agitaient au-dessus du courant leurs ailes bleues.

N’aurais-je pas bien été là avec la triste, supposée fidèle, rêvant assis à ses pieds, la tête appuyée sur ses genoux, écoutant le bruit de la cascade, les révolutions de la roue, le roulement de la meule, le sassement du blutoir, les battements égaux du traquet, respirant la fraîcheur de l’onde et l’odeur de l’effleurage des orges perlées ?

La nuit vint, je descendis à la chambre de la ferme. Elle n’était éclairée que par des feurres de maïs et des coques de faséoles qui flambaient au foyer. Les fusils du maître, horizontalement couchés au porte-armes, brillaient au reflet de l’âtre. Je m’assis sur un escabeau dans le coin de la cheminée, auprès d’un écureuil qui sautait alternativement du dos d’un gros chien sur la tablette d’un rouet. Un petit chat prit possession de mon genou pour regarder ce jeu. La meunière coiffa le brasier d’une large marmite, dont la flamme embrassa le fond noir comme une couronne d’or radiée. Tandis que les patates de mon souper ébouillaient sous ma garde, je m’amusai à lire à la lueur du feu, en baissant la tête, un journal anglais tombé à terre entre mes jambes : j’aperçus, écrits en grosses lettres, ces mots : Flight of the king (Fuite du roi). C’était le récit de l’évasion de Louis XVI et de l’arrestation de l’infortuné monarque à Varennes. Le journal racontait aussi les progrès de l’émigration et la réunion des officiers de l’armée sous le drapeau des princes français.

Une conversion subite s’opéra dans mon esprit : Renaud vit sa faiblesse au miroir de l’honneur dans les jardins d’Armide ; sans être le héros du Tasse, la même glace m’offrit mon image au milieu d’un verger américain. Le fracas des armes, le tumulte du monde retentit à mon oreille sous le chaume d’un moulin caché dans des bois inconnus. J’interrompis brusquement ma course, et je me dis : « Retourne en France. »

Ainsi, ce qui me parut un devoir renversa mes premiers desseins, amena la première de ces péripéties dont ma carrière a été marquée. Les Bourbons n’avaient pas besoin qu’un cadet de Bretagne revint d’outre-mer leur offrir son obscur dévouement, pas plus qu’ils n’ont eu besoin de ses services quand il est sorti de son obscurité. Si, continuant mon voyage, j’eusse allumé ma pipe avec le journal qui a changé ma vie, personne ne se fût aperçu de mon absence ; ma vie était alors aussi ignorée et ne pesait pas plus que la fumée de mon calumet. Un simple démêlé entre moi et ma conscience me jeta sur le théâtre du monde. J’eusse pu faire ce que j’aurais voulu, puisque j’étais seul témoin du débat ; mais, de tous les témoins, c’est celui aux yeux duquel je craindrais le plus de rougir.

Pourquoi les solitudes de l’Érié, de l’Ontario, se présentent-elles aujourd’hui à ma pensée avec un charme que n’a point à ma mémoire le brillant spectacle du Bosphore ? C’est qu’à l’époque de mon voyage aux États-Unis, j’étais plein d’illusions ; les troubles de la France commençaient en même temps que commençait mon existence ; rien n’était achevé en moi, ni dans mon pays. Ces jours me sont doux, parce qu’ils me rappellent l’innocence des sentiments inspirés par la famille et les plaisirs de la jeunesse.

Quinze ans plus tard, après mon voyage au Levant, la République, grossie de débris et de larmes, s’était déchargée comme un torrent du déluge dans le despotisme. Je ne me berçais plus de chimères ; mes souvenirs, prenant désormais leur source dans la société et dans des passions, étaient sans candeur. Déçu dans mes deux pèlerinages en Occident et en Orient, je n’avais point découvert le passage au pôle, je n’avais point enlevé la gloire des bords du Niagara où je l’étais allé chercher, et je l’avais laissée assise sur les ruines d’Athènes.

Parti pour être voyageur en Amérique, revenu pour être soldat en Europe, je ne fournis jusqu’au bout ni l’une ni l’autre de ces carrières : un mauvais génie m’arracha le bâton et l’épée, et me mit la plume à la main. Il y a de cette heure quinze autres années, qu’étant à Sparte, et contemplant le ciel pendant la nuit, je me souvenais des pays qui avaient déjà vu mon sommeil paisible ou troublé : parmi les bois de l’Allemagne, dans les bruyères de l’Angleterre, dans les champs de l’Italie, au milieu des mers, dans les forêts canadiennes, j’avais déjà salué les mêmes étoiles que je voyais briller sur la patrie d’Hélène et de Ménélas. Mais que me servirait de me plaindre aux astres, immobiles témoins de mes destinées vagabondes ? Un jour leur regard ne se fatiguera plus à me poursuivre : maintenant, indifférent à mon sort, je ne demanderai pas à ces astres de l’incliner par une plus douce influence, ni de me rendre ce que le voyageur laisse de sa vie dans les lieux où il passe.

Si je revoyais aujourd’hui les États-Unis, je ne les reconnaîtrais plus : là où j’ai laissé des forêts, je trouverais des champs cultivés ; là où je me suis frayé un sentier à travers les halliers, je voyagerais sur de grandes routes ; aux Natchez, au lieu de la hutte de Céluta, s’élève une ville d’environ cinq mille habitants ; Chactas pourrait être aujourd’hui député au Congrès. J’ai reçu dernièrement une brochure imprimée chez les Chérokis, laquelle m’est adressée dans l’intérêt de ces sauvages, comme au défenseur de la liberté de la presse.

Il y a chez les Muscogulges, les Siminoles, les Chickasas, une cité d’Athènes, une autre de Marathon, une autre de Carthage, une autre de Memphis, une autre de Sparte, une autre de Florence ; on trouve un comté de la Colombie et un comté de Marengo : la gloire de tous les pays a placé un nom dans ces mêmes déserts où j’ai rencontré le père Aubry et l’obscure Atala. Le Kentucky montre un Versailles ; un territoire appelé Bourbon a pour capitale un Paris.

Tous les exilés, tous les opprimés qui se sont retirés en Amérique y ont porté la mémoire de leur patrie.

… Falsi Simoentis ad undam

Libabat cineri Andromache.

Les États-Unis offrent dans leur sein, sous la protection de la liberté, une image et un souvenir de la plupart des lieux célèbres de l’antiquité et de la moderne Europe : dans son jardin de la campagne de Rome, Adrien avait fait répéter les monuments de son empire.

Trente-trois grandes routes sortent de Washington, comme autrefois les voies romaines partaient du Capitole ; elles aboutissent, en se ramifiant, à la circonférence des États-Unis, et tracent une circulation de 25 747 milles. Sur un grand nombre de ces routes, les postes sont montées. On prend la diligence pour l’Ohio ou pour Niagara, comme de mon temps on prenait un guide ou un interprète indien. Ces moyens de transport sont doubles : des lacs et des rivières existent partout, liés ensemble par des canaux ; on peut voyager le long des chemins de terre sur des chaloupes à rames et à voiles, ou sur des coches d’eau, ou sur des bateaux à vapeur. Le combustible est inépuisable, puisque des forêts immenses couvrent des mines de charbon à fleur de terre.

La population des États-Unis s’est accrue de dix ans en dix ans, depuis 1790 jusqu’en 1820, dans la proportion de trente-cinq individus sur cent. On présume qu’en 1830 elle sera de douze millions huit cent soixante quinze mille âmes. En continuant à doubler tous les vingt-cinq ans, elle serait en 1855 de vingt-cinq millions sept cent cinquante mille âmes, et vingt-cinq ans plus tard, en 1880, elle dépasserait cinquante millions.

Cette sève humaine fait fleurir de toutes parts le désert. Les lacs du Canada, naguère sans voiles, ressemblent aujourd’hui à des docks où des frégates, des corvettes, des cutters, des barques, se croisent avec les pirogues et les canots indiens, comme les gros navires et les galères se mêlent aux pinques, aux chaloupes et aux caïques dans les eaux de Constantinople.

Le Mississipi, le Missouri, l’Ohio, ne coulent plus dans la solitude : des trois-mâts les remontent ; plus de deux cents bateaux à vapeur en vivifient les rivages.

Cette immense navigation intérieure, qui suffirait seule à la prospérité des États-Unis, ne ralentit point leurs expéditions lointaines. Leurs vaisseaux courent toutes les mers, se livrent à toutes les espèces d’entreprises, promènent le pavillon étoilé du couchant le long de ces rivages de l’aurore qui n’ont jamais connu que la servitude.

Pour achever ce tableau surprenant, il se faut représenter des villes comme Boston, New-York, Philadelphie, Baltimore, Charlestown, Savanah, La Nouvelle-Orléans, éclairées la nuit, remplies de chevaux et de voitures, ornées de cafés, de musées, de bibliothèques, de salles de danse et de spectacle, offrant toutes les jouissances du luxe.

Toutefois, il ne faut pas chercher aux États-Unis ce qui distingue l’homme des autres êtres de la création, ce qui est son extrait d’immortalité et l’ornement de ses jours : les lettres sont inconnues dans la nouvelle République, quoiqu’elles soient appelées par une foule d’établissements. L’Américain a remplacé les opérations intellectuelles par les opérations positives ; ne lui imputez point à infériorité sa médiocrité dans les arts, car ce n’est pas de ce côté qu’il a porté son attention. Jeté par différentes causes sur un sol désert, l’agriculture et le commerce ont été l’objet de ses soins ; avant de penser, il faut vivre ; avant de planter des arbres, il faut les abattre afin de labourer.

Les colons primitifs, l’esprit rempli de controverses religieuses, portaient, il est vrai, la passion de la dispute jusqu’au sein des forêts ; mais il fallait qu’ils marchassent d’abord à la conquête du désert la hache sur l’épaule, n’ayant pour pupitre, dans l’intervalle de leurs labeurs, que l’orme qu’ils équarrissaient. Les Américains n’ont point parcouru les degrés de l’âge des peuples ; ils ont laissé en Europe leur enfance et leur jeunesse ; les paroles naïves du berceau leur ont été inconnues ; ils n’ont joui des douceurs du foyer qu’à travers le regret d’une patrie qu’ils n’avaient jamais vue, dont ils pleuraient l’éternelle absence et le charme qu’on leur avait raconté.

Il n’y a dans le nouveau continent ni littérature classique, ni littérature romantique, ni littérature indienne : classique, les Américains n’ont point de modèles ; romantique, les Américains n’ont point de moyen âge ; indienne, les Américains méprisent les sauvages et ont horreur des bois comme d’une prison qui leur était destinée.

Ainsi, ce n’est donc pas la littérature à part, la littérature proprement dite, que l’on trouve en Amérique : c’est la littérature appliquée, servant aux divers usages de la société ; c’est la littérature d’ouvriers, de négociants, de marins, de laboureurs. Les Américains ne réussissent guère que dans la mécanique et dans les sciences, parce que les sciences ont un côté matériel : Franklin et Fulton se sont emparés de la foudre et de la vapeur au profit des hommes. Il appartenait à l’Amérique de doter le monde de la découverte par laquelle aucun continent ne pourra désormais échapper aux recherches du navigateur.

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