Mémoires d’outre-tombe (page 67)
Nous mîmes pied à terre. Tirant après nous nos chevaux par la bride, nous parvînmes, à travers des brandes et des halliers, au bord de la rivière Niagara, sept ou huit cents pas au-dessus du Saut. Comme je m’avançais incessamment, le guide me saisit par le bras ; il m’arrêta au rez même de l’eau, qui passait avec la vélocité d’une flèche. Elle ne bouillonnait point, elle glissait en une seule masse sur la pente du roc ; son silence avant sa chute faisait contraste avec le fracas de sa chute même. L’Écriture compare souvent un peuple aux grandes eaux ; c’était ici un peuple mourant, qui, privé de la voix par l’agonie, allait se précipiter dans l’abîme de l’éternité.
Le guide me retenait toujours, car je me sentais pour ainsi dire entraîné par le fleuve, et j’avais une envie involontaire de m’y jeter. Tantôt je portais mes regards en amont, sur le rivage ; tantôt en aval, sur l’île qui partageait les eaux et où ces eaux manquaient tout à coup, comme si elles avaient été coupées dans le ciel.
Après un quart d’heure de perplexité et d’une admiration indéfinie, je me rendis à la chute. On peut chercher dans l’Essai sur les révolutions et dans Atala les deux descriptions que j’en ai faites. Aujourd’hui, de grands chemins passent à la cataracte ; il y a des auberges sur la rive américaine et sur la rive anglaise, des moulins et des manufactures au-dessous du chasme.
Je ne pouvais communiquer les pensées qui m’agitaient à la vue d’un désordre si sublime. Dans le désert de ma première existence, j’ai été obligé d’inventer des personnages pour la décorer ; j’ai tiré de ma propre substance des êtres que je ne trouvais pas ailleurs, et que je portais en moi. Ainsi j’ai placé des souvenirs d’Atala et de René au bord de la cataracte de Niagara, comme l’expression de sa tristesse. Qu’est-ce qu’une cascade qui tombe éternellement à l’aspect insensible de la terre et du ciel, si la nature humaine n’est là avec ses destinées et ses malheurs ? S’enfoncer dans cette solitude d’eau et de montagnes, et ne savoir avec qui parler de ce grand spectacle ! Les flots, les rochers, les bois, les torrents pour soi seul ! Donnez à l’âme une compagne, et la riante parure des coteaux, et la fraîche haleine de l’onde, tout va devenir ravissement : le voyage de jour, le repos plus doux de la fin de la journée, le passer sur les flots, le dormir sur la mousse, tireront du cœur sa plus profonde tendresse. J’ai assis Velléda sur les grèves de l’Armorique, Cymodocée sous les portiques d’Athènes, Blanca dans les salles de l’Alhambra. Alexandre créait des villes partout où il courait : j’ai laissé des songes partout où j’ai traîné ma vie.
J’ai vu les cascades des Alpes avec leurs chamois et celles des Pyrénées avec leur isards ; je n’ai pas remonté le Nil assez haut pour rencontrer ses cataractes, qui se réduisent à des rapides ; je ne parle pas des zones d’azur de Terni et de Tivoli, élégantes écharpes de ruines ou sujets de chansons pour le poète :
Et præceps Anio ac Tiburni lucus.
« Et l’Anio rapide et le bois sacré de Tibur. »
Niagara efface tout. Je contemplais la cataracte que révélèrent au vieux monde, non d’infimes voyageurs de mon espèce, mais des missionnaires qui, cherchant la solitude pour Dieu, se jetaient à genoux à la vue de quelque merveille de la nature et recevaient le martyre en achevant leur cantique d’admiration. Nos prêtres saluèrent les beaux sites de l’Amérique et les consacrèrent de leur sang ; nos soldats ont battu des mains aux ruines de Thèbes et présenté les armes à l’Andalousie : tout le génie de la France est dans la double milice de nos camps et de nos autels.
Je tenais la bride de mon cheval entortillée à mon bras ; un serpent à sonnettes vint à bruire dans les buissons. Le cheval effrayé se cabre et recule en approchant de la chute. Je ne puis dégager mon bras des rênes ; le cheval, toujours plus effarouché, m’entraîne après lui. Déjà ses pieds de devant quittent la terre ; accroupi sur le bord de l’abîme, il ne s’y tenait plus qu’à force de reins. C’en était fait de moi, lorsque l’animal, étonné lui-même du nouveau péril, volte en dedans par une pirouette. En quittant la vie au milieu des bois canadiens, mon âme aurait-elle porté au tribunal suprême les sacrifices, les bonnes œuvres, les vertus des pères Jogues et Lallemant, ou des jours vides et de misérables chimères ?
Ce ne fut pas le seul danger que je courus à Niagara : une échelle de lianes servait aux sauvages pour descendre dans le bassin inférieur ; elle était alors rompue. Désirant voir la cataracte de bas en haut, je m’aventurai, en dépit des représentations du guide, sur le flanc d’un rocher presque à pic. Malgré les rugissements de l’eau qui bouillonnait au-dessous de moi, je conservai ma tête et je parvins à une quarantaine de pieds du fond. Arrivé là, la pierre nue et verticale n’offrait plus rien pour m’accrocher ; je demeurai suspendu par une main à la dernière racine, sentant mes doigts s’ouvrir sous le poids de mon corps : il y a peu d’hommes qui aient passé dans leur vie deux minutes comme je les comptai. Ma main fatiguée lâcha prise ; je tombai. Par un bonheur inouï, je me trouvai sur le redan d’un roc où j’aurais dû me briser mille fois, et je ne me sentis pas grand mal ; j’étais à un demi-pied de l’abîme et je n’y avais pas roulé : mais lorsque le froid et l’humidité commencèrent à me pénétrer, je m’aperçus que je n’en étais pas quitte à si bon marché : j’avais le bras gauche cassé au-dessus du coude. Le guide, qui me regardait d’en haut et auquel je fis des signes de détresse, courut chercher des sauvages. Ils me hissèrent avec des harts par un sentier de loutres, et me transportèrent à leur village. Je n’avais qu’une fracture simple : deux lattes, un bandage et une écharpe suffirent à ma guérison.
Je demeurai douze jours chez mes médecins, les Indiens de Niagara. J’y vis passer des tribus qui descendaient de Détroit ou des pays situés au midi et à l’orient du lac Érié. Je m’enquis de leurs coutumes ; j’obtins pour de petits présents des représentations de leurs anciennes mœurs, car ces mœurs elles-mêmes n’existent plus. Cependant, au commencement de la guerre de l’indépendance américaine, les sauvages mangeaient encore les prisonniers ou plutôt les tués : un capitaine anglais, puisant du bouillon dans une marmite indienne avec la cuiller à pot, en retira une main.
La naissance et la mort ont le moins perdu des usages indiens, parce qu’elles ne s’en vont point à la venvole comme la partie de la vie qui les sépare ; elles ne sont point choses de mode qui passent. On confère encore au nouveau-né, afin de l’honorer, le nom le plus ancien sous son toit, celui de son aïeule, par exemple : car les noms sont toujours pris dans la lignée maternelle. Dès ce moment, l’enfant occupe la place de la femme dont il a recueilli le nom ; on lui donne, en lui parlant, le degré de parenté que ce nom fait revivre ; ainsi, un oncle peut saluer un neveu du titre de grand’mère. Cette coutume, en apparence risible, est néanmoins touchante. Elle ressuscite les vieux décédés ; elle reproduit dans la faiblesse des premiers ans la faiblesse des derniers ; elle rapproche les extrémités de la vie, le commencement et la fin de la famille ; elle communique une espèce d’immortalité aux ancêtres et les suppose présents au milieu de leur postérité.
En ce qui regarde les morts, il est aisé de trouver les motifs de l’attachement du sauvage à de saintes reliques. Les nations civilisées ont, pour conserver les souvenirs de leur patrie, la mnémonique des lettres et des arts ; elles ont des cités, des palais, des tours, des colonnes, des obélisques ; elles ont la trace de la charrue dans les champs jadis cultivés ; les noms sont entaillés dans l’airain et le marbre, les actions consignées dans les chroniques.
Rien de tout cela aux peuples de la solitude : leur nom n’est point écrit sur les arbres ; leur hutte, bâtie en quelques heures, disparaît en quelques instants ; la crosse de leur labour ne fait qu’effleurer la terre, et n’a pu même élever un sillon. Leurs chansons traditionnelles périssent avec la dernière mémoire qui les retient, s’évanouissent avec la dernière voix qui les répète. Les tribus du Nouveau-Monde n’ont donc qu’un seul monument : la tombe. Enlevez à des sauvages les os de leurs pères, vous leur enlevez leur histoire, leurs lois, et jusqu’à leurs dieux ; vous ravissez à ces hommes, parmi les générations futures, la preuve de leur existence comme celle de leur néant.
Je voulais entendre le chant de mes hôtes. Une petite Indienne de quatorze ans, nommée Mila, très jolie (les femmes indiennes ne sont jolies qu’à cet âge), chanta quelque chose de fort agréable. N’était-ce point le couplet cité par Montaigne ? « Couleuvre, arreste-toy ; arreste-toy, couleuvre, à fin que ma sœur tire sur le patron de ta peincture la façon et l’ouvrage d’un riche cordon, que ie puisse donner à ma mie : ainsi, soit en tout temps ta beauté et ta disposition préférée à tous les aultres serpens. »
L’auteur des Essais vit à Rouen des Iroquois qui, selon lui, étaient des personnages très sensés : « Mais quoi, ajoute-t-il, ils ne portent point de hauts-de-chausses ! »
Si jamais je publie les stromates ou bigarrures de ma jeunesse, pour parler comme saint Clément d’Alexandrie, on y verra Mila.
Les Canadiens ne sont plus tels que les ont peints Cartier, Champlain, La Hontan, Lescarbot, Lafitau, Charlevoix et les Lettres édifiantes : le XVIe siècle et le commencement du XVIIe étaient encore le temps de la grande imagination et des mœurs naïves : la merveille de l’une reflétait une nature vierge, et la candeur des autres reproduisait la simplicité du sauvage. Champlain, à la fin de son premier voyage au Canada, en 1603, raconte que « proche de la baye des Chaleurs, tirant au sud, est une isle, où fait résidence un monstre épouvantable que les sauvages appellent Gougou. » Le Canada avait son géant comme le cap des Tempêtes avait le sien. Homère est le véritable père de toutes ces inventions ; ce sont toujours les Cyclopes, Charybde et Scylla, ogres ou gougous.
La population sauvage de l’Amérique septentrionale, en n’y comprenant ni les Mexicains ni les Esquimaux, ne s’élève pas aujourd’hui à quatre cent mille âmes, en deçà et au delà des montagnes Rocheuses ; des voyageurs ne la portent même qu’à cent cinquante mille. La dégradation des mœurs indiennes a marché de pair avec la dépopulation des tribus. Les traditions religieuses sont devenues confuses ; l’instruction répandue par les jésuites du Canada a mêlé des idées étrangères aux idées natives des indigènes : on aperçoit, au travers de fables grossières, les croyances chrétiennes défigurées ; la plupart des sauvages portent des croix en guise d’ornements, et les marchands protestants leur vendent ce que leur donnaient les missionnaires catholiques. Disons, à l’honneur de notre patrie et à la gloire de notre religion, que les Indiens s’étaient fortement attachés à nous ; qu’ils ne cessent de nous regretter, et qu’une robe noire (un missionnaire) est encore en vénération dans les forêts américaines. Le sauvage continue de nous aimer sous l’arbre où nous fûmes ses premiers hôtes, sur le sol que nous avons foulé et où nous lui avons confié des tombeaux.
Quand l’Indien était nu ou vêtu de peau, il avait quelque chose de grand et de noble ; à cette heure, des haillons européens, sans couvrir sa nudité, attestent sa misère : c’est un mendiant à la porte d’un comptoir, ce n’est plus un sauvage dans sa forêt.
Enfin, il s’est formé une espèce de peuple métis, né des colons et des Indiennes. Ces hommes, surnommés Bois-brûlés, à cause de la couleur de leur peau, sont les courtiers de change entre les auteurs de leur double origine. Parlant la langue de leurs pères et de leurs mères, ils ont les vices des deux races. Ces bâtards de la nature civilisée et de la nature sauvage se vendent tantôt aux Américains, tantôt aux Anglais, pour leur livrer le monopole des pelleteries ; ils entretiennent les rivalités des compagnies anglaises de la Baie d’Hudson et du Nord-Ouest, et des compagnies américaines, Fur Colombian-American Company, Missouri’s fur Company et autres : ils font eux-mêmes des chasses au compte des traitants et avec des chasseurs soldés par les compagnies.
La grande guerre de l’indépendance américaine est seule connue. On ignore que le sang a coulé pour les chétifs intérêts d’une poignée de marchands. La compagnie de la Baie d’Hudson vendit, en 1811, à lord Selkirk, un terrain au bord de la rivière Rouge ; l’établissement se fit en 1812. La compagnie du Nord-Ouest, ou du Canada, en prit ombrage. Les deux compagnies, alliées à diverses tribus indiennes et secondées des Bois-brûlés, en vinrent aux mains. Ce conflit domestique, horrible dans ses détails, avait lieu au milieu des déserts glacés de la baie d’Hudson. La colonie de lord Selkirk fut détruite au mois de juin 1815, précisément à l’époque de la bataille de Waterloo. Sur ces deux théâtres, si différents par l’éclat et par l’obscurité, les malheurs de l’espèce humaine étaient les mêmes.
Ne cherchez plus en Amérique les constitutions politiques artistement construites dont Charlevoix a fait l’histoire : la monarchie des Hurons, la république des Iroquois. Quelque chose de cette destruction s’est accompli et s’accomplit encore en Europe, même sous nos yeux ; un poète prussien, au banquet de l’ordre Teutonique, chanta, en vieux prussien, vers l’an 1400, les faits héroïques des anciens guerriers de son pays : personne ne le comprit, et on lui donna, pour récompense, cent noix vides. Aujourd’hui, le bas breton, le basque, le gaëlique, meurent de cabane en cabane, à mesure que meurent les chevriers et les laboureurs.
Dans la province anglaise de Cornouailles, la langue des indigènes s’éteignit vers l’an 1676. Un pêcheur disait à des voyageurs : « Je ne connais guère que quatre ou cinq personnes qui parlent breton, et ce sont de vieilles gens comme moi, de soixante à quatre-vingts ans ; tout ce qui est jeune n’en sait plus un mot. »
Des peuplades de l’Orénoque n’existent plus ; il n’est resté de leur dialecte qu’une douzaine de mots prononcés dans la cime des arbres par des perroquets redevenus libres, comme la grive d’Agrippine qui gazouillait des mots grecs sur les balustrades des palais de Rome. Tel sera tôt ou tard le sort de nos jargons modernes, débris du grec et du latin. Quelque corbeau envolé de la cage du dernier curé franco-gaulois dira, du haut d’un clocher en ruine, à des peuples étrangers à nos successeurs : « Agréez ces derniers efforts d’une voix qui vous fut connue : vous mettrez fin à tous ces discours. »
Soyez donc Bossuet, pour qu’en dernier résultat votre chef-d’œuvre survive, dans la mémoire d’un oiseau, à votre langage et à votre souvenir chez les hommes !
En parlant du Canada et de la Louisiane, en regardant sur les vieilles cartes l’étendue des anciennes colonies françaises en Amérique, je me demandais comment le gouvernement de mon pays avait pu laisser périr ces colonies, qui seraient aujourd’hui pour nous une source inépuisable de prospérité.
De l’Acadie et du Canada à la Louisiane, de l’embouchure du Saint-Laurent à celle du Mississipi, le territoire de la Nouvelle-France entoura ce qui formait la confédération des treize premiers États unis : les onze autres, avec le district de la Colombie, le territoire de Michigan, du Nord-Ouest, du Missouri, de l’Orégon et d’Arkansas, nous appartenaient, ou nous appartiendraient, comme ils appartiennent aux États-Unis par la cession des Anglais et des Espagnols, nos successeurs dans le Canada et dans la Louisiane. Le pays compris entre l’Atlantique au nord-est, la mer Polaire au nord, l’Océan Pacifique et les possessions russes au nord-ouest, le golfe Mexicain au midi, c’est-à-dire plus des deux tiers de l’Amérique septentrionale, reconnaîtraient les lois de la France.
J’ai peur que la Restauration ne se perde par les idées contraires à celles que j’exprime ici ; la manie de s’en tenir au passé, manie que je ne cesse de combattre, n’aurait rien de funeste si elle ne renversait que moi en me retirant la faveur du prince ; mais elle pourrait bien renverser le trône. L’immobilité politique est impossible ; force est d’avancer avec l’intelligence humaine. Respectons la majesté du temps ; contemplons avec vénération les siècles écoulés, rendus sacrés par la mémoire et les vestiges de nos pères ; toutefois n’essayons pas de rétrograder vers eux, car ils n’ont plus rien de notre nature réelle, et, si nous prétendions les saisir, ils s’évanouiraient. Le chapitre de Notre-Dame d’Aix-la-Chapelle fit ouvrir, dit-on, vers l’an 1450, le tombeau de Charlemagne. On trouva l’empereur assis dans une chaise dorée, tenant dans ses mains de squelette le livre des Évangiles écrit en lettres d’or ; devant lui étaient posés son sceptre et son bouclier d’or ; il avait au côté sa Joyeuse engainée dans un fourreau d’or. Il était revêtu des habits impériaux. Sur sa tête, qu’une chaîne d’or forçait à rester droite, était un suaire qui couvrait ce qui fut son visage et que surmontait une couronne. On toucha le fantôme ; il tomba en poussière.
Nous possédions outre mer de vastes contrées : elles offraient un asile à l’excédent de notre population, un marché à notre commerce, un aliment à notre marine. Nous sommes exclus du nouvel univers où le genre humain recommence : les langues anglaise, portugaise, espagnole, servent en Afrique, en Asie, dans l’Océanie, dans les îles de la mer du Sud, sur le continent des deux Amériques, à l’interprétation de la pensée de plusieurs millions d’hommes ; et nous, déshérités des conquêtes de notre courage et de notre génie, à peine entendons-nous parler dans quelque bourgade de la Louisiane et du Canada, sous une domination étrangère, la langue de Colbert et de Louis XIV : elle n’y reste que comme un témoin des revers de notre fortune et des fautes de notre politique.
Et quel est le roi dont la domination remplace maintenant la domination du roi de France sur les forêts canadiennes ? Celui qui hier me faisait écrire ce billet :
Royal-Lodge Windsor, 4 juin 1822.
« Monsieur le vicomte,
J’ai les ordres du roi d’inviter Votre Excellence à venir dîner et coucher ici jeudi 6 courant.
« Le très humble et très obéissant serviteur,
« Francis Conyngham. »
Il était dans ma destinée d’être tourmenté par les princes. Je m’interromps ; je repasse l’Atlantique ; je remets mon bras cassé à Niagara ; je me dépouille de ma peau d’ours : je reprends mon habit doré ; je me rends du wigwaum d’un Iroquois à la royale loge de Sa Majesté Britannique, monarque des trois royaumes unis et dominateur des Indes ; je laisse mes hôtes aux oreilles découvertes et la petite sauvage à la perle ; souhaitant à lady Conyngham, la gentillesse de Mila, avec cet âge qui n’appartient encore qu’au plus jeune printemps, qu’à ces jours qui précèdent le mois de mai, et que nos poètes gaulois appelaient l’avrillée.
La tribu de la petite fille à la perle partit ; mon guide, le Hollandais, refusa de m’accompagner au delà de la cataracte ; je le payai et je m’associai avec des trafiquants qui partaient pour descendre l’Ohio ; je jetai, avant de partir, un coup d’œil sur les lacs du Canada. Rien n’est triste comme l’aspect de ces lacs. Les plaines de l’Océan et de la Méditerranée ouvrent des chemins aux nations, et leurs bords sont ou furent habités par des peuples civilisés, nombreux et puissants ; les lacs du Canada ne présentent que la nudité de leurs eaux, laquelle va rejoindre une terre dévêtue : solitudes qui séparent d’autres solitudes. Des rivages sans habitants regardent des mers sans vaisseaux ; vous descendez des flots déserts sur des grèves désertes.
Le lac Érié a plus de cent lieues de circonférence. Les nations riveraines furent exterminées par les Iroquois, il y a deux siècles. C’est une chose effrayante que de voir les Indiens s’aventurer dans des nacelles d’écorce sur ce lac renommé par ses tempêtes, où fourmillaient autrefois des myriades de serpents. Ces Indiens suspendent leurs manitous à la poupe des canots, et s’élancent au milieu des tourbillons entre les vagues soulevées. Les vagues, de niveau avec l’orifice des canots, semblent prêtes à les engloutir. Les chiens des chasseurs, les pattes appuyées sur le bord, poussent des abois, tandis que leurs maîtres, gardant un silence profond, frappent les flots en cadence avec leurs pagaies. Les canots s’avancent à la file : à la proue du premier se tient debout un chef qui répète la diphtongue oah : o sur une note sourde et longue, ah sur un ton aigu et bref. Dans le dernier canot est un autre chef, debout encore, manœuvrant une rame en forme de gouvernail. Les autres guerriers sont assis sur leurs talons au fond des cales. À travers le brouillard et les vents, on n’aperçoit que les plumes dont la tête des Indiens est ornée, le cou tendu des dogues hurlants, et les épaules des deux sachems, pilote et augure : on dirait les dieux de ces lacs.
Les fleuves du Canada sont sans histoire dans l’ancien monde ; autre est la destinée du Gange, de l’Euphrate, du Nil, du Danube et du Rhin. Quels changements n’ont-ils point vus sur leurs bords ! que de sueur et de sang les conquérants ont répandus pour traverser dans leur cours ces ondes qu’un chevrier franchit d’un pas à leur source !
Partis des lacs du Canada, nous vînmes à Pittsbourg, au confluent du Kentucky et de l’Ohio ; là, le paysage déploie une pompe extraordinaire. Ce pays si magnifique s’appelle pourtant Kentucky, du nom de sa rivière qui signifie rivière de sang. Il doit ce nom à sa beauté : pendant plus de deux siècles, les nations du parti des Chérokis et du parti des nations iroquoises s’en disputèrent les chasses.
Les générations européennes seront-elles plus vertueuses et plus libres sur ces bords que les générations américaines exterminées ? Des esclaves ne laboureront-ils point la terre sous le fouet de leurs maîtres, dans ces déserts de la primitive indépendance de l’homme ? Des prisons et des gibets ne remplaceront-ils point la cabane ouverte et le haut tulipier où l’oiseau pend sa couvée ? La richesse du sol ne fera-t-elle point naître de nouvelles guerres ? Le Kentucky cessera-t-il d’être la terre de sang, et les monuments des arts embelliront-ils mieux les bords de l’Ohio que les monuments de la nature ?
Le Wabach, la grande Cyprière, la Rivière-aux-Ailes ou Cumberland, le Chéroki ou Tennessee, les Bancs-Jaunes passés, on arrive à une langue de terre souvent noyée dans les grandes eaux ; là s’opère le confluent de l’Ohio et du Mississipi par les 36° 51′ de latitude. Les deux fleuves s’opposant une résistance égale ralentissent leurs cours ; ils dorment l’un auprès de l’autre sans se confondre pendant quelques milles dans le même chenal, comme deux grands peuples divisés d’origine, puis réunis pour ne plus former qu’une seule race ; comme deux illustres rivaux, partageant la même couche après une bataille ; comme deux époux, mais de sang ennemi, qui d’abord ont peu de penchant à mêler dans le lit nuptial leurs destinées.
Et moi aussi, tel que les puissantes urnes des fleuves, j’ai répandu le petit cours de ma vie, tantôt d’un côté de la montagne, tantôt de l’autre ; capricieux dans mes erreurs, jamais malfaisant ; préférant les vallons pauvres aux riches plaines, m’arrêtant aux fleurs plutôt qu’aux palais. Du reste, j’étais si charmé de mes courses, que je ne pensais presque plus au pôle. Une compagnie de trafiquants, venant de chez les Creeks, dans les Florides, me permit de la suivre.
Nous nous acheminâmes vers les pays connus alors sous le nom général des Florides, et où s’étendent aujourd’hui les États de l’Alabama, de la Géorgie, de la Caroline du Sud, du Tennessee. Nous suivions à peu près des sentiers que lie maintenant la grande route des Natchez à Nashville par Jackson et Florence, et qui rentre en Virginie par Knoxville et Salem : pays dans ce temps peu fréquenté et dont cependant Bartram avait exploré les lacs et les sites. Les planteurs de la Géorgie et des Florides maritimes venaient jusque chez les diverses tribus des Creeks acheter des chevaux et des bestiaux demi-sauvages, multipliés à l’infini dans les savanes que percent ces puits au bord desquels j’ai fait reposer Atala et Chactas. Ils étendaient même leur course jusqu’à l’Ohio.
Nous étions poussés par un vent frais. L’Ohio, grossi de cent rivières, tantôt allait se perdre dans les lacs qui s’ouvraient devant nous, tantôt dans les bois. Des îles s’élevaient au milieu des lacs. Nous fîmes voile vers une des plus grandes : nous l’abordâmes à huit heures du matin.
Je traversai une prairie semée de jacobées à fleurs jaunes, d’alcées à panaches roses et d’obélarias dont l’aigrette est pourpre.
Une ruine indienne frappa mes regards. Le contraste de cette ruine et de la jeunesse de la nature, ce monument des hommes dans un désert, causait un grand saisissement. Quel peuple habita cette île ? Son nom, sa race, le temps de son passage ? Vivait-il, alors que le monde au sein duquel il était caché existait ignoré des trois autres parties de la terre ? Le silence de ce peuple est peut-être contemporain du bruit de quelques grandes nations tombées à leur tour dans le silence.
Des anfractuosités sablonneuses, des ruines ou des tumulus, sortaient des pavots à fleurs roses pendant au bout d’un pédoncule incliné d’un vert pâle. La tige et la fleur ont un arome qui reste attaché aux doigts lorsqu’on touche à la plante. Le parfum qui survit à cette fleur est une image du souvenir d’une vie passée dans la solitude.
J’observai la nymphéa : elle se préparait à cacher son lis blanc dans l’onde, à la fin du jour ; l’arbre triste, pour déclore le sien, n’attendait que la nuit : l’épouse se couche à l’heure où la courtisane se lève.
L’œnothère pyramidale, haute de sept à huit pieds, à feuilles blondes dentelées d’un vert noir, a d’autres mœurs et une autre destinée : sa fleur jaune commence à s’entr’ouvrir le soir, dans l’espace de temps que Vénus met à descendre sous l’horizon ; elle continue de s’épanouir aux rayons des étoiles ; l’aurore la trouve dans tout son éclat ; vers la moitié du matin elle se fane ; elle tombe à midi. Elle ne vit que quelques heures ; mais elle dépêche ces heures sous un ciel serein, entre les souffles de Vénus et de l’Aurore ; qu’importe alors la brièveté de la vie ?
Un ruisseau s’enguirlandait de dionées ; une multitude d’éphémères bourdonnaient alentour. Il y avait aussi des oiseaux-mouches et des papillons qui, dans leurs plus brillants affiquets, joutaient d’éclat avec la diaprure du parterre. Au milieu de ces promenades et de ces études, j’étais souvent frappé de leur futilité. Quoi ! la Révolution, qui pesait déjà sur moi et me chassait dans les bois, ne m’inspirait rien de plus grave ? Quoi ! c’était pendant les heures du bouleversement de mon pays que je m’occupais de descriptions et de plantes, de papillons et de fleurs ? L’individualité humaine sert à mesurer la petitesse des plus grands événements. Combien d’hommes sont indifférents à ces événements ! De combien d’autres seront-ils ignorés ! La population générale du globe est évaluée de onze à douze cents millions ; il meurt un homme par seconde : ainsi, à chaque minute de notre existence, de nos sourires, de nos joies, soixante hommes expirent, soixante familles gémissent et pleurent. La vie est une peste permanente. Cette chaîne de deuil et de funérailles qui nous entortille ne se brise point, elle s’allonge : nous en formerons nous-mêmes un anneau. Et puis, magnifions l’importance de ces catastrophes, dont les trois quarts et demi du monde n’entendront jamais parler ! Haletons après une renommée qui ne volera pas à quelques lieues de notre tombe ! Plongeons-nous dans l’océan d’une félicité dont chaque minute s’écoule entre soixante cercueils incessamment renouvelés !