Mémoires d’outre-tombe (page 7)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Chateaubriand, je viens de le dire, ne s’est jamais écarté, dans ses récits, des indications qui lui étaient fournies par les notes de sa femme. Il ne cesse de les suivre que lorsqu’il y rencontre sur quelques-uns de ses contemporains des jugements trop rigoureux. Charitable envers les pauvres, douce aux malheureux, Mme de Chateaubriand n’était pas toujours tendre pour les puissants du monde, surtout s’ils étaient soupçonnés de n’admirer pas suffisamment son mari. Sur le cardinal Fesch, en particulier, et sur le duc de Richelieu, elle a des passages extrêmement durs. Elle a de très jolies malices à l’endroit de Mme de Staël, de M. Beugnot ou de M. Pasquier. Chateaubriand reproduit ce qui précède et ce qui suit, il supprime les duretés et les malices. Dans un certain sens, au moins, il y avait quelque chose de vrai dans le mot que répétait souvent l’auteur du Cahier rouge : « M. de Chateaubriand est meilleur que moi. »

Les quatre Clausel

Le cahier rouge

Le Conseiller Réal et l’anecdote du duc de Rovigo

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Appendice Tome 2

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Le Conseiller Réal et l’anecdote du duc de Rovigo

La comtesse de Noailles ►

XI le conseiller réal et l’anecdote du duc de rovigo.

Voici l’anecdote :

Après l’exécution du jugement, dit le duc de Rovigo, je repris le chemin de Paris. J’approchais de la barrière, lorsque je rencontrai M. Réal qui se rendait à Vincennes en costume de conseiller d’État. Je l’arrêtai pour lui demander où il allait : « À Vincennes, me répondit-il ; j’ai reçu hier au soir l’ordre de m’y transporter pour interroger le duc d’Enghien, » Je lui racontai ce qui venait de se passer, et il me parut aussi étonné de ce que je lui disais que je le paraissais de ce qu’il m’avait dit. Je commençai à rêver. La rencontre du ministre des relations extérieures (Talleyrand) chez le général Murat me revint à l’esprit, je commençai à douter que la mort du duc d’Enghien fut l’ouvrage du premier Consul.

M. Thiers, qui plaide, lui aussi, non coupable, pour le premier Consul, s’est naturellement emparé de l’anecdote du duc de Rovigo, et il a échafaudé sur elle tout son système de défense.

Cependant, écrit-il, tout n’était pas irrévocable dans les ordres du premier Consul : il restait un moyen encore de sauver le prince infortuné. M. Réal devait se transporter à Vincennes pour l’interroger longuement et lui arracher ce qu’il savait sur le complot… M. Maret (secrétaire général et chef du cabinet du premier Consul) avait lui-même, dans la soirée, déposé chez le conseiller d’État Réal l’injonction écrite de se rendre à Vincennes pour voir le prisonnier. Si M. Réal voyait le prisonnier… se sentait touché par sa franchise… M. Réal pouvait communiquer ses impressions à celui qui tenait la vie du prince dans ses puissantes mains… M. Réal, exténué de fatigue par un travail de plusieurs jours et de plusieurs nuits, avait défendu à ses domestiques de l’éveiller. L’ordre du premier Consul ne lui fut remis qu’à cinq heures du matin…

Et M. Thiers ajoute :

C’était un accident, un pur accident qui avait ôté au prince infortuné la seule chance de sauver sa vie et au premier Consul une heureuse occasion de sauver une tache à sa gloire… On est à la merci d’un hasard, d’une légèreté ! La vie des accusés, l’honneur des gouvernements dépendent quelquefois de la rencontre la plus fortuite !

Le hasard a bon dos ; mais il ne faudrait pourtant pas trop charger ses épaules.

À qui fera-t-on croire que le conseiller d’État Réal, dans des circonstances comme celles où l’on se trouvait, avait intimé à ses domestiques une défense de l’éveiller, qui se serait appliquée même au premier Consul et au chef de son cabinet ? Comment admettre que Maret, fort de l’autorité de son maître et dans une occasion où la gloire de ce dernier était en jeu, n’aurait pas forcé la consigne ?

M. Thiers a dit lui-même, à propos des ordres signés par Bonaparte et remis à Savary : « Ces ordres étaient complets et positifs… Ils contenaient l’injonction… de se réunir immédiatement pour tout finir dans la nuit et si, comme on ne pouvait en douter, la condamnation était une condamnation à mort, de faire exécuter sur-le-champ le prisonnier. » — On est au soir (c’est encore M. Thiers qui nous le dit), encore quelques heures, et le prince sera fusillé. Bonaparte, cependant, est revenu à d’autres sentiments : il veut essayer d’un moyen de sauver le prince, et c’est à M. Réal qu’il va confier cette mission. Comme il n’y a pas une minute à perdre, Maret, son envoyé, verra donc Réal sur-le-champ, il le verra coûte que coûte, il ne sortira pas de son hôtel qu’il ne l’ait vu partir pour Vincennes au galop de ses chevaux !… Maret arrive à l’hôtel du conseiller d’État. — Monsieur est couché, disent les domestiques… — Et discrètement Maret se retire, non pourtant sans laisser un pli chez le concierge !!

La brochure du duc de Rovigo donna naissance, en 1823, à plusieurs autres écrits, dont l’un, intitulé : Extrait de Mémoires inédits sur la Révolution française, avait pour auteur Méhée de la Touche, ancien chef de division aux ministères des relations extérieures et de la guerre, qui avait joué, lui aussi, un rôle important dans l’affaire du duc d’Enghien.

Je déclare, écrivait Méhée, qu’il n’est pas vrai que M. de Rovigo ait rencontré, le jour de l’assassinat, en habit de conseiller d’État, M. Réal, qui avait, dit-il, ordre de Napoléon d’aller interroger le duc d’Enghien. Cette journée était assez remarquable pour être restée dans la mémoire de beaucoup de personnes qui sont, je n’en doute pas, à même d’attester le même fait. Je défierais M. Réal de nier qu’ayant reçu de lui, de la part du premier Consul, l’ordre de me rendre le matin dans son bureau, pour des affaires qui seront éclaircies dans une autre occasion, je n’aie été le prendre dans sa maison et qu’après avoir assisté à sa toilette où il n’y avait rien du costume de conseiller, nous nous soyons rendus ensemble dans ses bureaux, rue des Saints-Pères, où je passai plusieurs heures à écrire des détails que Napoléon lui avait ordonné de me demander. Je soutiendrai à quiconque voudrait donner le change à l’opinion, qu’à deux heures après-midi M. Réal n’était pas sorti et qu’il n’a pas pu avoir d’entretien avec M. de Rovigo sur la route de Vincennes, où il n’avait pas besoin d’aller pour savoir ce qui se passait et où il n’y avait plus d’interrogatoire à faire.

Méhée, sans doute, n’est point de ceux dont le témoignage s’impose ; mais il faut bien croire que son démenti n’était point ici sans valeur, puisque le duc de Rovigo, en 1828, reproduisant, au tome II de ses Mémoires, sa brochure de 1823, a eu bien soin de supprimer tout ce qui avait trait à sa rencontre avec Réal sur la route de Vincennes. De la fameuse anecdote, il n’est plus dit un traître mot !

Dans ses Témoignages historiques, ou Quinze ans de haute police sous Napoléon (1833), Desmarest, le confident et le bras droit de Réal, a tout un chapitre sur l’Enlèvement et la Mort du duc d’Enghien. Il n’y est point parlé de la mission que Bonaparte aurait confiée à Réal, ni de la visite de Maret, ni de la rencontre sur la route de Vincennes. Et de tout cela non plus il n’est rien dit dans les Souvenirs mêmes de Réal, publiés en 1835 sous ce titre : Indiscrétions (1798-1830) ; Souvenirs anecdotiques et politiques tirés du portefeuille d’un fonctionnaire de l’Empire, mis en ordre par M. Desclozeaux (Paris, Dufey, 2 vol. in-8o).

Chateaubriand a donc eu raison de mettre en doute l’anecdote contée par le duc de Rovigo et de tenir pour « non recevable » l’argument qu’en ont voulu tirer les avocats de Bonaparte.

Le cahier rouge

Le Conseiller Réal et l’anecdote du duc de Rovigo

La comtesse de Noailles

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Appendice Tome 2

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La comtesse de Noailles

Appendice du tome 3 ►

XII la comtesse de noailles.

Nathalie-Luce-Léontine-Joséphine de Laborde de Méréville, fille de M. de Laborde, banquier de la cour, avait épousé, en 1790, Arthur-Jean-Tristan-Charles-Languedoc, comte de Noailles, fils aîné du prince de Poix et petit-fils de cet héroïque duc de Mouchy qui, allant à la guillotine, le 27 juin 1794, à ceux qui lui criaient : « Courage, monsieur le maréchal ! » répondait d’un ton ferme : « À quinze ans j’ai monté à l’assaut pour mon roi ; à près de quatre-vingts je monterai à l’échafaud pour mon Dieu ! » — À la mort de son beau-père (15 février 1819), Mme de Noailles devint duchesse de Mouchy. C’est elle que Chateaubriand a peinte, dans les Aventures du dernier Abencerage, sous le nom de Blanca, comme il s’est peint lui-même sous le nom d’Aben-Hamet :

Les mois s’écoulent, écrivait-il : tantôt errant parmi les ruines de Carthage, tantôt assis sur le tombeau de Saint-Louis, l’Abencerage exilé appelle le jour qui doit le ramener à Grenade. Ce jour se lève enfin : Aben-Hamet monte sur un vaisseau et fait tourner la proue vers Malaga. Avec quel transport, avec quelle joie mêlée de crainte il aperçoit les premiers promontoires de l’Espagne ! Blanca l’attend-elle sur ces bords ? Se souvient-elle encore d’un pauvre Arabe qui ne cessa de l’adorer sous le palmier du désert ?

Sur cette rencontre à Grenade de Chateaubriand et de Mme de Noailles, M. Hyde de Neuville, alors proscrit de France et réfugié en Espagne, nous a donné, dans ses Mémoires, d’intéressants détails :

Mme de Noailles, depuis duchesse de Mouchy, dit-il, si justement nommée la belle Nathalie, voyageait depuis six mois en Espagne avec ses enfants et faisait d’assez longs séjours dans les villes qui pouvaient offrir de l’intérêt à sa curiosité artistique. Elle témoigna le désir de nous voir, et nous fûmes heureux de rencontrer une femme aussi aimable que bonne, qui connaissait tous nos amis de Paris, et qui, en nous parlant d’eux, réveillait nos plus chers souvenirs.

Mme de Noailles, dont l’éclat et la beauté avaient fait du bruit à son entrée dans le monde, n’avait plus cette première fraîcheur que je lui avais vue et qui n’appartient qu’à l’extrême jeunesse ; mais elle avait conservé sa grâce, ses traits charmants et cette physionomie expressive et touchante qui ajoute tant à la beauté. Mme de Noailles était Mlle de Laborde ; elle avait la distinction, l’instruction et tous les talents qui sont de tradition dans cette famille, et, ce qui vaut mieux encore, beaucoup de bonté. Je n’ai pas connu une âme plus noble et plus généreuse. C’est à elle que j’ai dû une amitié précieuse qui est devenue un des liens puissants de ma vie. Elle était très liée avec M. de Chateaubriand, alors en Terre-Sainte. Elle me parlait de lui sans cesse, et lorsque je le rencontrai peu de temps après, je crus le reconnaître sans jamais l’avoir vu.

Mme de Noailles avait passé deux mois à Grenade pour dessiner tous les monuments que les Maures y ont laissés. Elle parlait de l’Alhambra avec l’enthousiasme d’une artiste… Les Maures exaltaient tellement son imagination que nous fûmes sur le point de faire avec elle une course en Afrique, dont la traversée n’était que de quelques heures… C’est de ce grand enthousiasme pour ces mœurs dont Mme de Noailles était animée qu’est née la charmante nouvelle que Chateaubriand a appelée le Dernier Abencerage. Blanca y est bien l’image fidèle de l’aimable Nathalie, et dans la description de cette dame gracieuse et noble où il a peint la fille des Espagnes, j’ai cru souvent revoir l’amie commune qui nous avait charmés bien des fois en essayant les danses si attrayantes des pays que nous visitions ensemble. (Mémoires et Souvenirs du baron Hyde de Neuville, tome I, p. 444 et suiv.).

À quelques années de là, Mme de Noailles devenait folle. Le 20 septembre 1817, la duchesse de Duras écrivait à Mme Swetchine :

Je vous ai montré des lettres de ma pauvre amie… ; vous avez admiré avec moi la supériorité de son esprit, l’élévation de ses sentiments, et cette délicatesse, cette fierté blessée, qui depuis longtemps empoisonnait sa vie, car il n’y a pas de situation plus cruelle, selon moi, que de valoir mieux que sa conduite : on se juge avec tant de sévérité et pourtant l’abaissement est si pénible ! et quand on a réuni tout ce que la beauté, la grâce, l’esprit, l’élégance des manières peuvent inspirer d’admiration, qu’on a joui de cette admiration et qu’on sent qu’on vous la dispute, quelles affreuses réflexions ne doit-on pas faire ! Et puis, il faut joindre à cela des sentiments blessés ou point compris, enfin ce malaise d’un cœur mal avec lui-même, et cependant trop haut pour exiger. Enfin, chère amie, tout l’ensemble de cette situation a produit ce que cela devait produire : sa tête s’est égarée, son imagination s’est frappée, et elle a perdu la raison. Sa folie n’est point violente, mais elle est déchirante. La terreur la saisit, elle croit qu’on va l’assassiner, que tout ce qu’elle prend est empoisonné, que nous allons tous périr tôt ou tard par l’effet d’une conspiration, mais qu’elle est particulièrement dévouée, que tous ses domestiques sont des demi-soldes déguisés ; enfin mille folies. Elle s’est confessée ; elle croit toujours mourir la nuit qui va suivre ; mais elle dit qu’elle est heureuse. Elle m’a chargée de la justifier après sa mort, de dire qu’elle ne méritait pas l’abandon où on l’avait laissée, enfin des choses où l’on retrouvait, à travers sa folie, les pensées que je savais trop lui être habituelles. Cela est déchirant. On voit, dans cet état où l’on ne déguise rien, combien son âme était douce et combien elle a dû souffrir… Vous sentirez tout cela. Je ne connais que M. de Chateaubriand et vous qui puissiez m’entendre sur ce sujet. Il sera bien affligé ; je ne lui ai écrit qu’il y a trois jours, j’espérais que cet horrible état s’améliorerait, mais il n’a fait qu’empirer. Je ne puis penser qu’à cela. (Madame Swetchine, sa vie et ses œuvres, par le comte de Falloux, tome I, p. 184.)

Le Conseiller Réal et l’anecdote du duc de Rovigo

La comtesse de Noailles

Appendice du tome 3

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Tome 3

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APPENDICE

Appendice du Tome 4 ►

I L’article du Mercure

II Les Martyrs et M. Guizot

III Armand de Chateaubriand

IV Le discours de réception à l’Académie

V Les prix décennaux et le Génie du christianisme

VI Petite guerre pendant la campagne de Russie

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Tome 4

◄ Appendice du Tome 3

APPENDICE

Appendice du Tome 5 ►

I La saisie de la Monarchie selon la Charte

II Chateaubriand, Victor Hugo et Joseph de Maistre

III Le Conservateur

IV La mort de Fontanes

V Le prétendu traité secret de Vérone

VI Le Congrès de Vérone et la guerre d’Espagne

VII Le renvoi de Chateaubriand

VIII La mort du duc Mathieu de Montmorency

IX Chateaubriand et le ministère Martignac

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Tome 5

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APPENDICE

Appendice du Tome 6 ►

I La mort de Léon XII

II Le conclave de 1829

III Le Journal secret du conclave

IV Dans les Pyrénées

V Le Départ de Cherbourg

VI Le sac de Saint-Germain-l’Auxerrois

VII Chateaubriand et le Journal du maréchal de Castellane

VIII Lettres de Genève

IX La Némésis de Barthélémy. Chateaubriand, Lamartine et Balzac

X La duchesse de Berry en Vendée

XI L’arrestation de Chateaubriand

XII Jeune fille et jeune fleur

XIII Chateaubriand et M. Bertin ainé

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Tome 6

◄ Appendice du Tome 5

APPENDICE

►

I Chateaubriand et l’hirondelle

Le Conseiller Réal et l’anecdote du duc de Rovigo

La comtesse de Noailles

Appendice du tome 3

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Appendice Tome 3

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L’Article du Mercure

Les Martyrs et M. Guizot ►

I l’article du mercure

L’article du Mercure fut un événement. Il parut le 4 juillet 1807. L’empire était à son apogée. Napoléon venait d’avoir à Tilsit son entrevue avec Alexandre. Si sa gloire n’avait jamais été plus haute, jamais son despotisme n’avait été plus absolu. L’attaquer en face à ce moment, faire entendre, au milieu du silence universel, une voix libre, fière, indépendante, dénoncer les vices du pouvoir absolu, rappeler à la France et à l’Europe ces Bourbons, dont le nom est presque aboli, mais dont le droit et les titres ne se peuvent prescrire, une telle entreprise était, à une telle heure, d’une intrépidité rare, et, seule, elle suffirait à rendre immortel le nom de Chateaubriand.

On a lu, dans le précédent volume, la page superbe, qui ouvre l’article : « C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l’intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde… » Puis, c’est la Turquie, dont l’écrivain évoque l’image, à propos du despotisme impérial : « Si nous avions jamais pensé que le gouvernement absolu est le meilleur des gouvernements possibles, quelques mois de séjour en Turquie nous auraient bien guéri de cette opinion. » Et comme si le sens des allusions, éparses dans l’article, n’eût pas été assez clair, l’auteur parlait, avec un respect attendri, des princes de la Maison de France : « En quel lieu du monde, disait-il, nos tempêtes n’ont-elles point jeté les enfants de saint Louis ?… Il nous était réservé de retrouver au fond de la mer Adriatique le tombeau de deux filles de rois, dont nous avions entendu prononcer l’oraison funèbre dans un grenier à Londres. Ah ! du moins la tombe qui renferme ces nobles dames aura vu une fois interrompre son silence ; le bruit des pas d’un Français aura fait tressaillir deux Françaises dans leur cercueil. Les respects d’un pauvre gentilhomme, à Versailles, n’eussent été rien pour des princesses ; la prière d’un chrétien, en terre étrangère, aura peut-être été agréable à des saintes. » D’autres passages montraient l’auteur se complaisant à l’idée du génie en lutte contre la force. Il parlait de Sertorius en guerre contre Sylla, et il disait : « Il y a des autels, comme celui de l’honneur, qui, bien qu’abandonnés, réclament encore des sacrifices. Le Dieu n’est pas anéanti, quoique le temple soit désert. » Et, s’animant, à cette idée, il écrivait : « Après tout, qu’importent les revers, si notre nom prononcé dans la postérité va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie ! » Et il ajoutait, pour plus de clarté dans l’allusion : « Nous ne doutons pas que, du temps de Sertorius, les âmes pusillanimes qui prennent leur bassesse pour de la raison ne trouvassent ridicule qu’un citoyen obscur osât lutter seul contre toute la puissance de Sylla. »

D’après Chateaubriand, quand l’article fut mis sous les yeux de l’Empereur, celui-ci se serait écrié : « Chateaubriand croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas ! je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries. » — Sainte-Beuve ne veut pas que Napoléon se soit laissé aller à cette violence de langage et qu’il ait proféré une telle menace. Il semble bien pourtant qu’ici encore Chateaubriand ne s’est pas départi de son habituelle exactitude. M. Villemain, qui avait été sous l’Empire, le disciple chéri et le confident de Fontanes, raconte, en effet, cet incident dans les mêmes termes que Chateaubriand, mais avec des détails plus précis, qu’il tenait évidemment de Fontanes lui-même : « Après le lourd et méticuleux silence, écrit-il, qu’imposait alors la police de l’Empire, Napoléon fut très irrité de cet article du Mercure. Il en parla lui-même dans sa cour avec impatience et menace. « Chateaubriand, dit-il à M. de Fontanes, devant le grand maréchal Duroc, croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas ? je le ferai sabrer sur les marches de mon palais. »

Je trouve encore un écho de la grande et très réelle colère de Napoléon, dans la lettre qu’il écrivait de Saint-Cloud à M. de Lavallette, le 14 août 1807 : « Il est temps enfin que ceux qui ont, directement ou indirectement, pris part aux affaires des Bourbons, se souviennent de l’Histoire sainte et de ce qu’a fait David contre la race d’Achab. Cette observation est bonne aussi pour M. de Chateaubriand et pour sa clique. »

Et à quelques jours de là, le 1er septembre, Joubert, qui avait un instant tremblé pour son ami, écrivait à Chênedollé : « Le pauvre garçon (Chateaubriand) a eu pour sa part d’assez grièves tribulations. L’article qui m’avait tant mis en colère est resté quelque temps suspendu sur sa tête, mais à la fin le tonnerre a grondé, le nuage a crevé, et la Foudre en propre personne a dit à Fontanes que si son ami recommençait, il serait frappé. Tout cela a été vif et même violent, mais court… »

Napoléon, d’ailleurs, ne s’en tint point à une simple menace. Chateaubriand, nous l’avons vu, avait acheté la propriété du Mercure pour une somme de 20 000 francs. C’était à peu près toute sa fortune. Il en fut dépossédé. Au mois d’octobre 1807, le privilège du Mercure lui fut retiré, et ce recueil fut réuni à la Décade, organe du parti opposé, et qui s’intitulait alors : Revue philosophique, littéraire et politique.

Chateaubriand était ruiné ; mais, outre que la chose pour lui n’était pas nouvelle, il se pouvait consoler en voyant le prodigieux succès de son article. On en multipliait les copies, on en apprenait par cœur les passages les plus significatifs. M. Guizot relate, à ce sujet, dans ses Mémoires, un curieux épisode de sa jeunesse :

En août 1807, dit-il, je m’arrêtai quelques jours en Suisse en allant voir ma mère à Nîmes, et dans le confiant empressement de ma jeunesse, aussi curieux des grandes renommées qu’encore inconnu moi-même, j’écrivis à Mme de Staël pour lui demander l’honneur de la voir. Elle m’invita à dîner à Ouchy, près de Lausanne, où elle se trouvait alors. J’étais assis à côté d’elle ; je venais de Paris ; elle me questionna sur ce qui s’y passait, ce qu’on y disait, ce qui occupait le public et les salons. Je parlai d’un article de M. de Chateaubriand dans le Mercure, qui faisait du bruit au moment de mon départ. Une phrase surtout m’avait frappé, et je la citai textuellement, car elle s’était gravée dans ma mémoire : « Lorsque, dans le silence de l’abjection, l’on n’entend plus retentir que la chaîne de l’esclave et la voix du délateur, lorsque tout tremble devant le tyran et qu’il est aussi dangereux d’encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l’historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C’est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l’empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l’intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. » Mon accent était sans doute ému et saisissant, comme j’étais ému et saisi moi-même ; Mme de Staël me prit vivement par le bras en me disant : « Je suis sûre que vous joueriez très bien la tragédie ; restez avec nous et prenez place dans Andromaque. » C’était là, chez elle, le goût et l’amusement du moment. Je me défendis de sa bienveillante conjecture, et la conversation revint à M. de Chateaubriand et à son article, qu’on admira beaucoup en s’en inquiétant un peu. On avait raison d’admirer, car la phrase était vraiment éloquente, et aussi de s’inquiéter, car le Mercure fut supprimé précisément à cause de cette phrase. Ainsi, l’empereur Napoléon, vainqueur de l’Europe et maître absolu de la France, ne croyait pas pouvoir souffrir qu’on dît que son historien futur naîtrait peut-être sous son règne, et se tenait pour obligé de prendre l’honneur de Néron sous sa garde. C’était bien la peine d’être un si grand homme pour avoir de telles craintes à témoigner et de tels clients à protéger !

Appendice

L’Article du Mercure

Les Martyrs et M. Guizot

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Appendice Tome 3

◄ L’Article du Mercure

Les Martyrs et M. Guizot

Armand de Chateaubriand ►

II les martyrs et m. guizot.

Les Martyrs, lors de leur apparition, furent l’objet de nombreuses et violentes critiques. Ces attaques ne restèrent pas d’ailleurs sans réponse. Le Bulletin de Lyon, dans une suite de sept articles, publiés à partir du 13 mai 1809, se livra à un examen approfondi de l’ouvrage et s’attacha à le défendre, surtout au point de vue du Christianisme. Ces articles, bientôt réunis en brochure, étaient anonymes ; ils avaient pour auteur M. Guy-Marie Deplace, homme instruit et religieux, qui devait avoir l’honneur, quelques années plus tard, d’être chargé par Joseph de Maistre de préparer l’édition du Pape. Si remarquable qu’elle fût, la brochure de M. Deplace n’arriva point à Paris et n’y eut aucun écho. Heureusement, à cette même date. Chateaubriand allait trouver, à Paris même, un autre défenseur, dont les articles, pleins de vigueur et d’éclat, obtinrent un vif succès. Insérés dans le Publiciste, le journal de M. Suard, ils étaient signés G ; leur auteur était M. Guizot, alors à ses débuts. Chateaubriand en fut très touché et s’empressa de le témoigner au jeune écrivain. Un demi-siècle plus tard, M. Guizot relisait encore avec plaisir cette correspondance, et il a eu la bonne idée d’insérer dans ses Mémoires trois des lettres que l’auteur des Martyrs lui écrivit à cette époque. Ces lettres sont trop intéressantes, elles seront ici trop bien à leur place, pour que nous hésitions à les reproduire.

I

Val-de-Loup, ce 12 mai 1809.

Mille remercîments, Monsieur ; j’ai lu vos articles avec un extrême plaisir. Vous me louez avec tant de grâce et vous me donnez tant d’éloges que vous pouvez affaiblir celles-ci ; il en restera toujours assez pour satisfaire ma vanité d’auteur, et toujours plus que je n’en mérite.

Je trouve vos critiques fort justes. Une surtout m’a frappé par la finesse du goût. Vous dites que les catholiques ne peuvent pas, comme les protestants, admettre une mythologie chrétienne, parce que nous n’y avons pas été formés et habitués par de grands poètes : cela est très ingénieux. Et quand on trouverait mon ouvrage assez bon pour dire que je commencerai pour nous cette mythologie, on pourrait répondre que je viens trop tard, que notre goût est formé sur d’autres modèles, etc., etc… Cependant, il resterait toujours le Tasse et tous les poèmes latins catholiques du moyen âge. C’est la seule objection de fait que l’on trouve contre votre critique.

Véritablement, Monsieur, je le dis très sincèrement, les critiques qui ont jusqu’à présent paru sur mon ouvrage me font une certaine honte pour les Français. Avez-vous remarqué que personne ne semble avoir compris mon ouvrage, que les règles de l’épopée sont si généralement oubliées que l’on juge un ouvrage de sens et d’un immense travail comme on parlerait d’un ouvrage d’un jour et d’un roman ? Et tous ces cris contre le merveilleux ! ne dirait-on pas que c’est moi qui suis l’auteur de ce merveilleux ? que c’est une chose inouïe, singulière, inconnue ? Et pourtant nous avons le Tasse, Milton, Klopstock, Gessner, Voltaire même ! Et si l’on ne peut pas employer le merveilleux chrétien, il n’y aura donc plus d’épopée chez les modernes, car le merveilleux est essentiel au poème épique, et je pense qu’on ne veut pas faire intervenir Jupiter dans un sujet tiré de notre histoire. Tout cela est sans bonne foi, comme tout en France. La question était de savoir si mon ouvrage était bon ou mauvais comme épopée, et voilà tout, sans s’embarrasser de savoir s’il était ou non contraire à la religion, et mille choses de cette espèce.

Je ne puis, moi, Monsieur, avoir d’opinion sur mon propre ouvrage ; je ne puis que vous rapporter celle des autres. M. de Fontanes est tout à fait décidé en faveur des Martyrs. Il trouve cet ouvrage fort supérieur à mes premiers ouvrages, sous le rapport du plan, du style et des caractères. Ce qui me paraît singulier, c’est que le IIIe livre, que vous n’aimez pas, lui semble un des meilleurs de l’ouvrage. Sous les rapports du style, il dit que je ne l’ai jamais porté plus haut que dans la peinture du bonheur des justes, dans la description de la lumière du ciel et dans le morceau sur la Vierge. Il excuse la longueur des deux discours du Père et du Fils sur la nécessité d’établir ma machine épique. Sans ces discours plus de récit, plus d’action ; le récit et l’action sont motivés par les discours des essences incréées.

Je vous rapporte ceci, Monsieur, non pour vous convaincre, mais pour vous montrer comment d’excellents esprits peuvent voir un objet sous dix faces différentes. Je n’aime point, comme vous, Monsieur, la description des tortures ; mais elle m’a paru absolument nécessaire dans un ouvrage sur des martyrs. Cela est consacré par toute l’histoire et par tous les arts. La peinture et la sculpture chrétiennes ont choisi ces sujets ; ce sont là les véritables combats du sujet. Vous qui savez tout, Monsieur, vous savez combien j’ai adouci le tableau et ce que j’ai retranché des Acta Martyrum, surtout en faisant disparaître les douleurs physiques et opposant des images gracieuses à d’horribles tourments. Vous êtes trop juste, Monsieur, pour ne pas distinguer ce qui est ou l’inconvénient du sujet ou la faute du poète.

Au reste, Monsieur, vous connaissez les tempêtes élevées contre mon ouvrage et d’où elles partent. Il y a une autre plaie cachée qu’on ne montre pas, et qui au fond est la source de la colère ; c’est ce Hiéroclès qui égorge les chrétiens au nom de la philosophie et de la liberté. Le temps fera justice si mon livre en vaut la peine, et vous hâterez beaucoup cette justice en publiant vos articles, dussiez-vous les changer et les mutiler jusqu’à un certain degré. Montrez-moi mes fautes, Monsieur, je les corrigerai. Je ne méprise que les critiques aussi bas dans leur langage que dans les raisons secrètes qui les font parler. Je ne puis trouver la raison et l’honneur dans la bouche de ces saltimbanques littéraires aux gages de la police, qui dansent dans le ruisseau pour amuser les laquais.

Je suis à ma chaumière, Monsieur, où je serai enchanté de recevoir de vos nouvelles. Je serais trop heureux de vous y donner l’hospitalité si vous étiez assez aimable pour venir me la demander.

Agréez, Monsieur, l’assurance de ma profonde estime et de ma haute considération.

De Chateaubriand.

Val-de-Loup, prés d’Aunay, par Antony, département de la Seine.

II

Val-de-Loup, ce 30 mai 1809.

Bien loin, Monsieur, de m’importuner, vous me faites un plaisir extrême de vouloir bien me communiquer vos idées. Cette fois-ci, je passerai condamnation sur le merveilleux chrétien, et je croirai avec vous que nous autres Français nous ne nous y ferons jamais. Mais je ne saurais, Monsieur, vous accorder que les Martyrs soient fondés sur une hérésie. Il ne s’agit point, si je ne me trompe, d’une rédemption, ce qui serait absurde, mais d’une expiation, ce qui est tout à fait conforme à la foi. Dans tous les temps, l’Église a cru que le sang d’un martyr pouvait effacer les péchés du peuple et le délivrer de ses maux. Vous savez mieux que moi, sans doute, qu’autrefois, dans les temps de guerre et de calamités, on enfermait un religieux dans une tour ou dans une cellule, où il jeûnait et priait pour le salut de tous. Je n’ai laissé sur mon intention aucun doute, car je fais dire positivement à l’Éternel, dans le troisième livre, qu’Eudore attirera les bénédictions du ciel sur les chrétiens par le mérite du sang de Jésus-Christ ; ce qui est, comme vous voyez, Monsieur, précisément la phrase orthodoxe, et la leçon même du catéchisme. La doctrine des expiations, si consolante d’ailleurs, et consacrée par toute l’antiquité, a été reçue dans notre religion : la mission du Christ ne l’a pas détruite ; et, pour le dire en passant, j’espère bien que le sacrifice de quelque victime innocente tombée dans notre révolution obtiendra dans le ciel la grâce de notre coupable patrie ; ceux que nous avons égorgés prient peut-être en ce moment même pour nous ; vous ne voudriez pas sans doute, Monsieur, renoncer à ce sublime espoir, fruit du sang et des larmes chrétiennes.

Au reste, Monsieur, la franchise et la noblesse de votre procédé me font oublier un moment la turpitude de ce siècle. Que penser d’un temps où l’on dit à un honnête homme : « Vous aurez sur tel ouvrage telle opinion ; vous louerez ou vous blâmerez cet ouvrage, non pas d’après votre conscience, mais d’après l’esprit du journal où vous écrivez ? » On est trop heureux, Monsieur, de retrouver encore des hommes comme vous qui sont là pour protester contre la bassesse des temps, et pour conserver au genre humain la tradition de l’honneur. En dernier résultat, Monsieur, si vous examinez bien les Martyrs, vous y trouverez beaucoup à reprendre, sans doute ; mais, tout bien considéré, vous verrez que pour le plan, les caractères et le style, c’est le moins mauvais et le moins défectueux de mes faibles écrits.

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