Mémoires d’outre-tombe (page 70)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je fus reçu tendrement de ma mère et de ma famille, qui cependant déploraient l’inopportunité de mon retour. Mon oncle, le comte de Bedée, se disposait à passer à Jersey avec sa femme, son fils et ses filles. Il s’agissait de me trouver de l’argent pour rejoindre les princes. Mon voyage d’Amérique avait fait brèche à ma fortune ; mes propriétés étaient presque anéanties dans mon partage de cadet par la suppression des droits féodaux ; les bénéfices simples qui me devaient échoir en vertu de mon affiliation à l’ordre de Malte étaient tombés avec les autres biens du clergé aux mains de la nation. Ce concours de circonstances décida de l’acte le plus grave de ma vie ; on me maria, afin de me procurer le moyen de m’aller faire tuer au soutien d’une cause que je n’aimais pas.

Vivait retiré à Saint-Malo M. de Lavigne, chevalier de Saint-Louis, ancien commandant de Lorient. Le comte d’Artois avait logé chez lui dans cette dernière ville lorsqu’il visita la Bretagne : charmé de son hôte, le prince lui promit de lui accorder tout ce qu’il demanderait dans la suite.

M. de Lavigne eut deux fils : l’un d’eux épousa Mlle de la Placelière. Deux filles, nées de ce mariage, restèrent en bas âge orphelines de père et de mère. L’aînée se maria au comte du Plessix-Parscau, capitaine de vaisseau, fils et petit-fils d’amiraux, aujourd’hui contre-amiral lui-même, cordon rouge et commandant des élèves de la marine à Brest ; la cadette, demeurée chez son grand-père, avait dix-sept ans lorsque, à mon retour d’Amérique, j’arrivai à Saint-Malo. Elle était blanche, délicate, mince et fort jolie : elle laissait pendre, comme un enfant, de beaux cheveux blonds naturellement bouclés. On estimait sa fortune de cinq à six cent mille francs.

Mes sœurs se mirent en tête de me faire épouser Mlle de Lavigne, qui s’était fort attachée à Lucile. L’affaire fut conduite à mon insu. À peine avais-je aperçu trois ou quatre fois Mlle de Lavigne ; je la reconnaissais de loin sur le Sillon à sa pelisse rose, sa robe blanche et sa chevelure blonde enflée du vent, lorsque sur la grève je me livrais aux caresses de ma vieille maîtresse, la mer. Je ne me sentais aucune qualité du mari. Toutes mes illusions étaient vivantes, rien n’était épuisé en moi ; l’énergie même de mon existence avait doublé par mes courses. J’étais tourmenté de la muse. Lucile aimait Mlle de Lavigne, et voyait dans ce mariage l’indépendance de ma fortune : « Faites donc ! » dis-je. Chez moi l’homme public est inébranlable, l’homme privé est à la merci de quiconque se veut emparer de lui, et, pour éviter une tracasserie d’une heure, je me rendrais esclave pendant un siècle.

Le consentement de l’aïeul, de l’oncle paternel et des principaux parents fut facilement obtenu : restait à conquérir un oncle maternel, M. de Vauvert, grand démocrate ; or, il s’opposa au mariage de sa nièce avec un aristocrate comme moi, qui ne l’étais pas du tout. On crut pouvoir passer outre, mais ma pieuse mère exigea que le mariage religieux fût fait par un prêtre non assermenté, ce qui ne pouvait avoir lieu qu’en secret. M. de Vauvert le sut, et lâcha contre nous la magistrature, sous prétexte de rapt, de violation de la loi, et arguant de la prétendue enfance dans laquelle le grand-père, M. de Lavigne, était tombé. Mlle de Lavigne, devenue Mme de Chateaubriand, sans que j’eusse eu de communication avec elle, fut enlevée au nom de la justice et mise à Saint-Malo, au couvent de la Victoire, en attendant l’arrêt des tribunaux.

Il n’y avait ni rapt, ni violation de la loi, ni aventure, ni amour dans tout cela ; ce mariage n’avait que le mauvais côté du roman : la vérité. La cause fut plaidée, et le tribunal jugea l’union valide au civil. Les parents des deux familles étant d’accord, M. de Vauvert se désista de la poursuite. Le curé constitutionnel, largement payé, ne réclama plus contre la première bénédiction nuptiale, et Mme de Chateaubriand sortit du couvent, où Lucile s’était enfermée avec elle.

C’était une nouvelle connaissance que j’avais à faire, et elle m’apporta tout ce que je pouvais désirer. Je ne sais s’il a jamais existé une intelligence plus fine que celle de ma femme : elle devine la pensée et la parole à naître sur le front ou sur les lèvres de la personne avec qui elle cause : la tromper en rien est impossible. D’un esprit original et cultivé, écrivant de la manière la plus piquante, racontant à merveille, Mme de Chateaubriand m’admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages ; elle craindrait d’y rencontrer des idées qui ne sont pas les siennes, ou de découvrir qu’on n’a pas assez d’enthousiasme pour ce que je vaux. Quoique juge passionné, elle est instruite et bon juge.

Les inconvénients de Mme de Chateaubriand, si elle en a, découlent de la surabondance de ses qualités ; mes inconvénients très réels résultent de la stérilité des miennes. Il est aisé d’avoir de la résignation, de la patience, de l’obligeance générale, de la sérénité d’humeur, lorsqu’on ne prend à rien, qu’on s’ennuie de tout, qu’on répond au malheur comme au bonheur par un désespéré et désespérant : « Qu’est-ce que cela fait ? »

Mme de Chateaubriand est meilleure que moi, bien que d’un commerce moins facile. Ai-je été irréprochable envers elle ? Ai-je reporté à ma compagne tous les sentiments qu’elle méritait et qui lui devaient appartenir ? S’en est-elle jamais plainte ? Quel bonheur a-t-elle goûté pour salaire d’une affection qui ne s’est jamais démentie ? Elle a subi mes adversités ; elle a été plongée dans les cachots de la Terreur, les persécutions de l’empire, les disgrâces de la Restauration, elle n’a point trouvé dans les joies maternelles le contre-poids de ses chagrins. Privée d’enfants, qu’elle aurait eus peut-être dans une autre union, et qu’elle eût aimés avec folie ; n’ayant point ces honneurs et ces tendresses de la mère de famille qui consolent une femme de ses belles années, elle s’est avancée, stérile et solitaire, vers la vieillesse. Souvent séparée de moi, adverse aux lettres, l’orgueil de porter mon nom ne lui est point un dédommagement. Timide et tremblante pour moi seul, ses inquiétudes sans cesse renaissantes lui ôtent le sommeil et le temps de guérir ses maux : je suis sa permanente infirmité et la cause de ses rechutes. Pourrais-je comparer quelques impatiences qu’elle m’a données aux soucis que je lui ai causés ? Pourrais-je opposer mes qualités telles quelles à ses vertus qui nourrissent le pauvre, qui ont élevé l’infirmerie de Marie-Thérèse en dépit de tous les obstacles ? Qu’est-ce que mes travaux auprès des œuvres de cette chrétienne ? Quand l’un et l’autre nous paraîtrons devant Dieu, c’est moi qui serai condamné.

Somme toute, lorsque je considère l’ensemble et l’imperfection de ma nature, est-il certain que le mariage ait gâté ma destinée ? J’aurais sans doute eu plus de loisir et de repos ; j’aurais été mieux accueilli de certaines sociétés et de certaines grandeurs de la terre ; mais en politique, si Mme de Chateaubriand m’a contrarié, elle ne m’a jamais arrêté, parce que là, comme en fait d’honneur, je ne juge que d’après mon sentiment. Aurais-je produit un plus grand nombre d’ouvrages si j’étais resté indépendant, et ces ouvrages eussent-ils été meilleurs ? N’y a-t-il pas eu des circonstances, comme on le verra, où, me mariant hors de France, j’aurais cessé d’écrire et renoncé à ma patrie ? Si je ne me fusse pas marié, ma faiblesse ne m’aurait-elle pas livré en proie à quelque indigne créature ? N’aurais-je pas gaspillé et sali mes heures comme lord Byron ? Aujourd’hui que je m’enfonce dans les années, toutes mes folies seraient passées ; il ne m’en resterait que le vide et les regrets : vieux garçon sans estime, ou trompé ou détrompé, vieil oiseau répétant à qui ne l’écouterait pas ma chanson usée. La pleine licence de mes désirs n’aurait pas ajouté une corde de plus à ma lyre, un son plus ému à ma voix. La contrainte de mes sentiments, le mystère de mes pensées ont peut-être augmenté l’énergie de mes accents, animé mes ouvrages d’une fièvre interne, d’une flamme cachée, qui se fût dissipée à l’air libre de l’amour. Retenu par un lien indissoluble, j’ai acheté d’abord au prix d’un peu d’amertume les douceurs que je goûte aujourd’hui. Je n’ai conservé des maux de mon existence que la partie inguérissable. Je dois donc une tendre et éternelle reconnaissance à ma femme, dont l’attachement a été aussi touchant que profond et sincère. Elle a rendu ma vie plus grave, plus noble, plus honorable, en m’inspirant toujours le respect, sinon toujours la force des devoirs.

Je me mariai à la fin de mars 1792, et, le 20 avril, l’Assemblée législative déclara la guerre à François II, qui venait de succéder à son père Léopold ; le 10 du même mois, on avait béatifié à Rome Benoît Labre : voilà deux mondes. La guerre précipita le reste de la noblesse hors de France. D’un côté, les persécutions redoublèrent ; de l’autre, il ne fut plus permis aux royalistes de rester à leurs foyers sans être réputés poltrons ; il fallut m’acheminer vers le camp que j’étais venu chercher de si loin. Mon oncle de Bedée et sa famille s’embarquèrent pour Jersey, et moi je partis pour Paris avec ma femme et mes sœurs Lucile et Julie.

Nous avions fait arrêter un appartement, faubourg Saint-Germain, cul-de-sac Férou, petit hôtel de Villette. Je me hâtai de chercher ma première société. Je revis les gens de lettres avec lesquels j’avais eu quelques relations. Dans les nouveaux visages, j’aperçus ceux du savant abbé Barthélemy et du poète Saint-Ange. L’abbé a trop dessiné les gynécées d’Athènes d’après les salons de Chanteloup. Le traducteur d’Ovide n’était pas un homme sans talent ; le talent est un don, une chose isolée ; il se peut rencontrer avec les autres facultés mentales, il peut en être séparé : Saint-Ange en fournissait la preuve ; il se tenait à quatre pour n’être pas bête, mais il ne pouvait s’en empêcher. Un homme dont j’admirais et dont j’admire toujours le pinceau, Bernardin de Saint-Pierre, manquait d’esprit et malheureusement son caractère était au niveau de son esprit. Que de tableaux sont gâtés dans les Études de la nature par la borne de l’intelligence et par le défaut d’élévation d’âme de l’écrivain.

Rulhière était mort subitement, en 1791, avant mon départ pour l’Amérique. J’ai vu depuis sa petite maison à Saint-Denis, avec la fontaine et la jolie statue de l’Amour, au pied de laquelle on lit ces vers :

D’Egmont avec l’Amour visita cette rive :

Une image de sa beauté

Se peignit un moment sur l’onde fugitive :

D’Egmont a disparu ; l’Amour seul est resté.

Lorsque je quittai la France, les théâtres de Paris retentissaient encore du Réveil d’Épiménide et de ce couplet :

J’aime la vertu guerrière

De nos braves défenseurs,

Mais d’un peuple sanguinaire

Je déteste les fureurs.

À l’Europe redoutables,

Soyons libres à jamais,

Mais soyons toujours aimables

Et gardons l’esprit français.

À mon retour, il n’était plus question du Réveil d’Épiménide ; et si le couplet eût été chanté, on aurait fait un mauvais parti à l’auteur. Charles IX avait prévalu. La vogue de cette pièce tenait principalement aux circonstances ; le tocsin, un peuple armé de poignards, la haine des rois et des prêtres, offraient une répétition à huis clos de la tragédie qui se jouait publiquement ; Talma, débutant, continuait ses succès.

Tandis que la tragédie rougissait les rues, la bergerie florissait au théâtre ; il n’était question que d’innocents pasteurs et de virginales pastourelles : champs, ruisseaux, prairies, moutons, colombes, âge d’or sous le chaume, revivaient aux soupirs du pipeau devant les roucoulants Tircis et les naïves tricoteuses qui sortaient du spectacle de la guillotine. Si Sanson en avait eu le temps, il aurait joué le rôle de Colin, et Mlle Théroigne de Méricourt celui de Babet. Les Conventionnels se piquaient d’être les plus bénins des hommes : bons pères, bons fils, bons maris, ils menaient promener les petits enfants ; ils leur servaient de nourrices ; ils pleuraient de tendresse à leurs simples jeux ; ils prenaient doucement dans leurs bras ces petits agneaux, afin de leur montrer le dada des charrettes qui conduisaient les victimes au supplice. Ils chantaient la nature, la paix, la pitié, la bienfaisance, la candeur, les vertus domestiques ; ces béats de philanthropie faisaient couper le cou à leurs voisins avec une extrême sensibilité, pour le plus grand bonheur de l’espèce humaine.

Paris n’avait plus, en 1792, la physionomie de 1789 et de 1790 ; ce n’était plus la Révolution naissante, c’était un peuple marchant ivre à ses destins, au travers des abîmes, par des voies égarées. L’apparence du peuple n’était plus tumultueuse, curieuse, empressée ; elle était menaçante. On ne rencontrait dans les rues que des figures effrayées ou farouches, des gens qui se glissaient le long des maisons afin de n’être pas aperçus, ou qui rôdaient cherchant leur proie : des regards peureux et baissés se détournaient de vous, ou d’âpres regards se fixaient sur les vôtres pour vous deviner et vous percer.

La variété des costumes avait cessé ; le vieux monde s’effaçait ; on avait endossé la casaque uniforme du monde nouveau, casaque qui n’était alors que le dernier vêtement des condamnés à venir. Les licences sociales manifestées au rajeunissement de la France, les libertés de 1789, ces libertés fantasques et déréglées d’un ordre de choses qui se détruit et qui n’est pas encore l’anarchie, se nivelaient déjà sous le sceptre populaire : on sentait l’approche d’une jeune tyrannie plébéienne, féconde, il est vrai, et remplie d’espérances, mais aussi bien autrement formidable que le despotisme caduc de l’ancienne royauté : car le peuple souverain étant partout, quand il devient tyran, le tyran est partout ; c’est la présence universelle d’un universel Tibère.

Dans la population parisienne se mêlait une population étrangère de coupe-jarrets du midi ; l’avant-garde des Marseillais, que Danton attirait pour la journée du 10 août et les massacres de septembre, se faisait connaître à ses haillons, à son teint bruni, à son air de lâcheté et de crime, mais de crime d’un autre soleil : in vultu vitium, au visage le vice.

À l’Assemblée législative, je ne reconnaissais personne ; Mirabeau et les premières idoles de nos troubles, ou n’étaient plus, ou avaient perdu leurs autels. Pour renouer le fil historique brisé par ma course en Amérique, il faut reprendre les choses d’un peu plus haut.

VUE RÉTROSPECTIVE.

La fuite du roi, le 21 juin 1791, fit faire à la Révolution un pas immense. Ramené à Paris le 25 du même mois, il avait été détrôné une première fois, puisque l’Assemblée nationale déclara que ses décrets auraient force de loi sans qu’il fût besoin de la sanction ou de l’acceptation royale. Une haute cour de justice, devançant le tribunal révolutionnaire, était établie à Orléans. Dès cette époque madame Roland demandait la tête de la reine, en attendant que la Révolution lui demandât la sienne. L’attroupement du Champ de Mars avait eu lieu contre le décret qui suspendait le roi de ses fonctions, au lieu de le mettre en jugement. L’acceptation de la Constitution, le 14 septembre, ne calma rien. Il s’était agi de déclarer la déchéance de Louis XVI ; si elle eût eu lieu, le crime du 21 janvier n’aurait pas été commis ; la position du peuple français changeait par rapport à la monarchie et vis-à-vis de la postérité. Les Constituants qui s’opposèrent à la déchéance crurent sauver la couronne, et ils la perdirent ; ceux qui croyaient la perdre en demandant la déchéance l’auraient sauvée. Presque toujours, en politique, le résultat est contraire à la prévision.

Le 30 du même mois de septembre 1791, l’Assemblée constituante tint sa dernière séance ; l’imprudent décret du 17 mai précédent, qui défendait la réélection des membres sortants, engendra la Convention. Rien de plus dangereux, de plus insuffisant, de plus inapplicable aux affaires générales, que les résolutions particulières à des individus ou à des corps, alors même qu’elles sont honorables.

Le décret du 29 septembre, pour le règlement des sociétés populaires, ne servit qu’à les rendre plus violentes. Ce fut le dernier acte de l’Assemblée constituante ; elle se sépara le lendemain, et laissa à la France une révolution.

ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE — CLUBS.

L’Assemblée législative installée le 1er octobre 1791, roula dans le tourbillon qui allait balayer les vivants et les morts. Des troubles ensanglantèrent les départements ; à Caen, on se rassasia de massacres et l’on mangea le cœur de M. de Belsunce.

Le roi apposa son veto au décret contre les émigrés et à celui qui privait de tout traitement les ecclésiastiques non assermentés. Ces actes légaux augmentèrent l’agitation. Petion était devenu maire de Paris. Les députés décrétèrent d’accusation, le 1er janvier 1792, les princes émigrés ; le 2, ils fixèrent à ce 1er janvier le commencement de l’an IV de la liberté. Vers le 13 février, les bonnets rouges se montrèrent dans les rues de Paris, et la municipalité fit fabriquer des piques. Le manifeste des émigrés parut le 1er mars. L’Autriche armait. Paris était divisé en sections, plus ou moins hostiles les unes aux autres. Le 20 mars 1792, l’Assemblée législative adopta la mécanique sépulcrale sans laquelle les jugements de la Terreur n’auraient pu s’exécuter ; on l’essaya d’abord sur des morts, afin qu’elle apprît d’eux son œuvre. On peut parler de cet instrument comme d’un bourreau, puisque des personnes, touchées de ses bons services, lui faisaient présent de sommes d’argent pour son entretien. L’invention de la machine à meurtre, au moment même où elle était nécessaire au crime, est une preuve mémorable de cette intelligence des faits coordonnés les uns aux autres, ou plutôt une preuve de l’action cachée de la Providence, quand elle veut changer la face des empires.

Le ministre Roland, à l’instigation des Girondins, avait été appelé au conseil du roi. Le 20 avril, la guerre fut déclarée au roi de Hongrie et de Bohême. Marat publia l’Ami du peuple, malgré le décret dont lui, Marat, était frappé. Le régiment Royal-Allemand et le régiment de Berchiny désertèrent. Isnard parlait de la perfidie de la cour, Gensonné et Brissot dénonçaient le comité autrichien. Une insurrection éclata à propos de la garde du roi, qui fut licenciée. Le 28 mai, l’Assemblée se forma en séances permanentes. Le 20 juin, le château des Tuileries fut forcé par les masses des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau ; le prétexte était le refus de Louis XVI de sanctionner la proscription des prêtres ; le roi courut risque de vie. La patrie était déclarée en danger. On brûlait en effigie M. de La Fayette. Les fédérés de la seconde fédération arrivaient ; les Marseillais, attirés par Danton, étaient en marche : ils entrèrent dans Paris le 30 juillet, et furent logés par Petion aux Cordeliers.

LES CORDELIERS.

Auprès de la tribune nationale, s’étaient élevées deux tribunes concurrentes : celle des Jacobins et celle des Cordeliers, la plus formidable alors, parce qu’elle donna des membres à la fameuse Commune de Paris, et qu’elle lui fournissait des moyens d’action. Si la formation de la Commune n’eût pas eu lieu, Paris, faute d’un point de concentration, se serait divisé, et les différentes mairies fussent devenues des pouvoirs rivaux.

Le club des Cordeliers était établi dans ce monastère, dont une amende en réparation d’un meurtre avait servi à bâtir l’église sous saint Louis, en 1259 ; elle devint, en 1590, le repaire des plus fameux ligueurs.

Il y a des lieux qui semblent être le laboratoire des factions : « Avis fut donné, dit L’Estoile (12 juillet 1593), au duc de Mayenne, de deux cents cordeliers arrivés à Paris, se fournissant d’armes et s’entendant avec les Seize, lesquels dans les Cordeliers de Paris tenaient tous les jours conseil… Ce jour, les Seize, assemblés aux Cordeliers, se déchargèrent de leurs armes. » Les ligueurs fanatiques avaient donc cédé à nos révolutionnaires philosophes le monastère des Cordeliers, comme une morgue.

Les tableaux, les images sculptées ou peintes, les voiles, les rideaux du couvent avaient été arrachés ; la basilique, écorchée, ne présentait plus aux yeux que ses ossements et ses arêtes. Au chevet de l’église, où le vent et la pluie entraient par les rosaces sans vitraux, des établis de menuisier servaient de bureau au président, quand la séance se tenait dans l’église. Sur ces établis étaient déposés des bonnets rouges, dont chaque orateur se coiffait avant de monter à la tribune. Cette tribune consistait en quatre poutrelles arc-boutées, et traversées d’une planche dans leur X, comme un échafaud. Derrière le président, avec une statue de la Liberté, on voyait de prétendus instruments de l’ancienne justice, instruments suppléés par un seul, la machine à sang, comme les mécaniques compliquées sont remplacées par le bélier hydraulique. Le Club des Jacobins épurés emprunta quelques-unes de ces dispositions des Cordeliers.

ORATEURS.

Les orateurs, unis pour détruire, ne s’entendaient ni sur les chefs à choisir, ni sur les moyens à employer ; ils se traitaient de gueux, de filous, de voleurs, de massacreurs, à la cacophonie des sifflets et des hurlements de leurs différents groupes de diables. Les métaphores étaient prises du matériel des meurtres, empruntées des objets les plus sales de tous les genres de voirie et de fumier, ou tirées des lieux consacrés aux prostitutions des hommes et des femmes. Les gestes rendaient les images sensibles ; tout était appelé par son nom, avec le cynisme des chiens, dans une pompe obscène et impie de jurements et de blasphèmes. Détruire et produire, mort et génération, on ne démêlait que cela à travers l’argot sauvage dont les oreilles étaient assourdies. Les harangueurs, à la voix grêle ou tonnante, avaient d’autres interrupteurs que leurs opposants : les petites chouettes noires du cloître sans moines et du clocher sans cloches s’éjouissaient aux fenêtres brisées, en espoir du butin ; elles interrompaient les discours. On les rappelait d’abord à l’ordre par le tintamarre de l’impuissante sonnette ; mais ne cessant point leur criaillement, on leur tirait des coups de fusil pour leur faire faire silence : elles tombaient palpitantes, blessées et fatidiques, au milieu du pandémonium. Des charpentes abattues, des bancs boiteux, des stalles démantibulées, des tronçons de saints roulés et poussés contre les murs, servaient de gradins aux spectateurs crottés, poudreux, soûls, suants, en carmagnole percée, la pique sur l’épaule ou les bras nus croisés.

Les plus difformes de la bande obtenaient de préférence la parole. Les infirmités de l’âme et du corps ont joué un rôle dans nos troubles : l’amour-propre en souffrance a fait de grands révolutionnaires.

MARAT ET SES AMIS.

D’après ces préséances de hideur, passait successivement, mêlée aux fantômes des Seize, une série de têtes de gorgones. L’ancien médecin des gardes du corps du comte d’Artois, l’embryon suisse Marat, les pieds nus dans des sabots ou des souliers ferrés, pérorait le premier, en vertu de ses incontestables droits. Nanti de l’office de fou à la cour du peuple, il s’écriait, avec une physionomie plate et ce demi-sourire d’une banalité de politesse que l’ancienne éducation mettait sur toutes les faces : « Peuple, il te faut couper deux cent soixante-dix mille têtes ! » À ce Caligula de carrefour succédait le cordonnier athée, Chaumette. Celui-ci était suivi du procureur général de la lanterne, Camille Desmoulins, Cicéron bègue, conseiller public de meurtres, épuisé de débauches, léger républicain à calembours et à bons mots, diseur de gaudrioles de cimetière, lequel déclara qu’aux massacres de septembre, tout s’était passé avec ordre. Il consentait à devenir Spartiate, pourvu qu’on laissât la façon du brouet noir au restaurateur Méot.

Fouché, accouru de Juilly et de Nantes, étudiait le désastre sous ces docteurs : dans le cercle des bêtes féroces attentives au bas de la chaire, il avait l’air d’une hyène habillée. Il haleinait les futures effluves du sang ; il humait déjà l’encens des processions à ânes et à bourreaux, en attendant le jour où, chassé du club des Jacobins, comme voleur, athée, assassin, il serait choisi pour ministre. Quand Marat était descendu de sa planche, ce Triboulet populaire devenait le jouet de ses maîtres : ils lui donnaient des nasardes, lui marchaient sur les pieds, le bousculaient avec des huées, ce qui ne l’empêcha pas de devenir le chef de la multitude, de monter à l’horloge de l’Hôtel de Ville, de sonner le tocsin d’un massacre général, et de triompher au tribunal révolutionnaire.

Marat, comme le Péché de Milton, fut violé par la mort : Chénier fit son apothéose, David le peignit dans le bain rougi, on le compara au divin auteur de l’Évangile. On lui dédia cette prière : « Cœur de Jésus, cœur de Marat ; ô sacré cœur de Jésus, ô sacré cœur de Marat ! » Ce cœur de Marat eut pour ciboire une pyxide précieuse du garde-meuble. On visitait dans un cénotaphe de gazon, élevé sur la place du Carrousel, le buste, la baignoire, la lampe et l’écritoire de la divinité. Puis le vent tourna : l’immondice, versée de l’urne d’agate dans un autre vase, fut vidée à l’égout.

Les scènes des Cordeliers, dont je fus trois ou quatre fois le témoin, étaient dominées et présidées par Danton, Hun à taille de Goth, à nez camus, à narines au vent, à méplats couturés, à face de gendarme mélangé de procureur lubrique et cruel. Dans la coque de son église, comme dans la carcasse des siècles, Danton, avec ses trois furies mâles, Camille Desmoulins, Marat, Fabre d’Églantine, organisa les assassinats de septembre. Billaud de Varennes proposa de mettre le feu aux prisons et de brûler tout ce qui était dedans ; un autre Conventionnel opina pour qu’on noyât tous les détenus ; Marat se déclara pour un massacre général. On implorait Danton pour les victimes : « Je me f… des prisonniers, » répondit-il. Auteur de la circulaire de la Commune, il invita les hommes libres à répéter dans les départements l’énormité perpétrée aux Carmes et à l’Abbaye.

Prenons garde à l’histoire : Sixte-Quint égala pour le salut des hommes le dévouement de Jacques Clément au mystère de l’Incarnation, comme on compara Marat au sauveur du monde ; Charles IX écrivit aux gouverneurs des provinces d’imiter les massacres de la Saint-Barthélemy, comme Danton manda aux patriotes de copier les massacres de septembre. Les Jacobins étaient des plagiaires ; ils le furent encore en immolant Louis XVI à l’instar de Charles Ier. Comme ses crimes se sont trouvés mêlés à un grand mouvement social, on s’est, très mal à propos, figuré que ces crimes avaient produit les grandeurs de la Révolution, dont ils n’étaient que les affreux pastiches : d’une belle nature souffrante, des esprits passionnés ou systématiques n’ont admiré que la convulsion.

Danton, plus franc que les Anglais, disait : « Nous ne jugerons pas le roi, nous le tuerons. » Il disait aussi : « Ces prêtres, ces nobles ne sont point coupables, mais il faut qu’ils meurent, parce qu’ils sont hors de place, entravent le mouvement des choses et gênent l’avenir. » Ces paroles, sous un semblant d’horrible profondeur, n’ont aucune étendue de génie : car elles supposent que l’innocence n’est rien, et que l’ordre moral peut être retranché de l’ordre politique sans le faire périr, ce qui est faux.

Danton n’avait pas la conviction des principes qu’il soutenait ; il ne s’était affublé du manteau révolutionnaire que pour arriver à la fortune. « Venez brailler avec nous, conseillait-il à un jeune homme : quand vous vous serez enrichi, vous ferez ce que vous voudrez. » Il confessa que s’il ne s’était pas livré à la cour, c’est qu’elle n’avait pas voulu l’acheter assez cher : effronterie d’une intelligence qui se connaît et d’une corruption qui s’avoue à gueule bée.

Inférieur, même en laideur, à Mirabeau dont il avait été l’agent, Danton fut supérieur à Robespierre, sans avoir, ainsi que lui, donné son nom à ses crimes. Il conservait le sens religieux : « Nous n’avons pas, » disait-il, « détruit la superstition pour établir l’athéisme. » Ses passions auraient pu être bonnes, par cela seul qu’elles étaient des passions. On doit faire la part du caractère dans les actions des hommes : les coupables à imagination comme Danton semblent, en raison même de l’exagération de leurs dits et déportements, plus pervers que les coupables de sang-froid, et, dans le fait, ils le sont moins. Cette remarque s’applique encore au peuple : pris collectivement, le peuple est un poète, auteur et acteur ardent de la pièce qu’il joue ou qu’on lui fait jouer. Ses excès ne sont pas tant l’instinct d’une cruauté native que le délire d’une foule enivrée de spectacles, surtout quand ils sont tragiques ; chose si vraie que, dans les horreurs populaires, il y a toujours quelque chose de superflu donné au tableau et à l’émotion.

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