Mémoires d’outre-tombe (page 71)
Danton fut attrapé au traquenard qu’il avait tendu. Il ne lui servait de rien de lancer des boulettes de pain au nez de ses juges, de répondre avec courage et noblesse, de faire hésiter le tribunal, de mettre en péril et en frayeur la Convention, de raisonner logiquement sur des forfaits par qui la puissance même de ses ennemis avait été créée, de s’écrier, saisi d’un stérile repentir : « C’est moi qui ai fait instituer ce tribunal infâme : j’en demande pardon à Dieu et aux hommes ! » phrase qui plus d’une fois a été pillée. C’était avant d’être traduit au tribunal qu’il fallait en déclarer l’infamie.
Il ne restait à Danton qu’à se montrer aussi impitoyable à sa propre mort qu’il l’avait été à celle de ses victimes, qu’à dresser son front plus haut que le coutelas suspendu : c’est ce qu’il fit. Du théâtre de la Terreur, où ses pieds se collaient dans le sang épaissi de la veille, après avoir promené un regard de mépris et de domination sur la foule, il dit au bourreau : « Tu montreras ma tête au peuple ; elle en vaut la peine. » Le chef de Danton demeura aux mains de l’exécuteur, tandis que l’ombre acéphale alla se mêler aux ombres décapitées de ses victimes : c’était encore de l’égalité.
Le diacre et le sous-diacre de Danton, Camille Desmoulins et Fabre d’Églantine, périrent de la même manière que leur prêtre.
À l’époque où l’on faisait des pensions à la guillotine, où l’on portait alternativement à la boutonnière de sa carmagnole, en guise de fleur, une petite guillotine en or, ou un petit morceau de cœur de guillotiné ; à l’époque où l’on vociférait : Vive l’enfer ! où l’on célébrait les joyeuses orgies du sang, de l’acier et de la rage, où l’on trinquait au néant, où l’on dansait tout nu la danse des trépassés, pour n’avoir pas la peine de se déshabiller en allant les rejoindre ; à cette époque, il fallait, en fin de compte, arriver au dernier banquet, à la dernière facétie de la douleur. Desmoulins fut convié au tribunal de Fouquier-Tinville : « Quel âge as-tu ? lui demanda le président. — L’âge du sans-culotte Jésus, » répondit Camille, bouffonnant. Une obsession vengeresse forçait ces égorgeurs de chrétiens à confesser incessamment le nom du Christ.
Il serait injuste d’oublier que Camille Desmoulins osa braver Robespierre, et racheter par son courage ses égarements. Il donna le signal de la réaction contre la Terreur. Une jeune et charmante femme, pleine d’énergie, en le rendant capable d’amour, le rendit capable de vertu et de sacrifice. L’indignation inspira l’éloquence à l’intrépide et grivoise ironie du tribun ; il assaillit d’un grand air les échafauds qu’il avait aidé à élever. Conformant sa conduite à ses paroles, il ne consentit point à son supplice ; il se colleta avec l’exécuteur dans le tombereau et n’arriva au bord du dernier gouffre qu’à moitié déchiré.
Fabre d’Églantine, auteur d’une pièce qui restera, montra, tout au rebours de Desmoulins, une insigne faiblesse. Jean Roseau, bourreau de Paris sous la Ligue, pendu pour avoir prêté son ministère aux assassins du président Brisson, ne se pouvait résoudre à la corde. Il paraît qu’on n’apprend pas à mourir en tuant les autres.
Les débats, aux Cordeliers, me constatèrent le fait d’une société dans le moment le plus rapide de sa transformation. J’avais vu l’Assemblée constituante commencer le meurtre de la royauté, en 1789 et 1790 ; je trouvai le cadavre encore tout chaud de la vieille monarchie, livré en 1792 aux boyaudiers législateurs : ils l’éventraient et le disséquaient dans les salles basses de leurs clubs, comme les hallebardiers dépecèrent et brûlèrent le corps du Balafré dans les combles du château de Blois.
De tous les hommes que je rappelle, Danton, Marat, Camille Desmoulins, Fabre d’Églantine, Robespierre, pas un ne vit. Je les rencontrai un moment sur mon passage, entre une société naissante en Amérique et une société mourante en Europe ; entre les forêts du Nouveau-Monde et les solitudes de l’exil : je n’avais pas compté quelques mois sur le sol étranger, que ces amants de la mort s’étaient déjà épuisés avec elle. À la distance où je suis maintenant de leur apparition, il me semble que, descendu aux enfers dans ma jeunesse, j’ai un souvenir confus des larves que j’entrevis errantes au bord du Cocyte : elles complètent les songes variés de ma vie, et viennent se faire inscrire sur mes tablettes d’outre-tombe.
Ce me fut une grande satisfaction de retrouver M. de Malesherbes et de lui parler de mes anciens projets. Je rapportais les plans d’un second voyage qui devait durer neuf ans ; je n’avais à faire avant qu’un autre petit voyage en Allemagne : je courais à l’armée des princes, je revenais en courant pourfendre la Révolution ; le tout étant terminé en deux ou trois mois, je hissais ma voile et retournais au Nouveau Monde avec une révolution de moins et un mariage de plus.
Et cependant mon zèle surpassait ma foi ; je sentais que l’émigration était une sottise et une folie : « Pelaudé à toutes mains, dit Montaigne, aux Gibelins j’estois Guelfe, aux Guelfes Gibelin. » Mon peu de goût pour la monarchie absolue ne me laissait aucune illusion sur le parti que je prenais : je nourrissais des scrupules, et, bien que résolu de me sacrifier à l’honneur, je voulus avoir sur l’émigration l’opinion de M. de Malesherbes. Je le trouvai très animé : les crimes continués sous ses yeux avaient fait disparaître la tolérance politique de l’ami de Rousseau ; entre la cause des victimes et celle des bourreaux, il n’hésitait pas. Il croyait que tout valait mieux que l’ordre de choses alors existant ; il pensait, dans mon cas particulier, qu’un homme portant l’épée ne se pouvait dispenser de rejoindre les frères d’un roi opprimé et livré à ses ennemis. Il approuvait mon retour d’Amérique et pressait mon frère de partir avec moi.
Je lui fis les objections ordinaires sur l’alliance des étrangers, sur les intérêts de la patrie, etc., etc. Il y répondit ; des raisonnements généraux passant aux détails, il me cita des exemples embarrassants. Il me présenta les Guelfes et les Gibelins, s’appuyant des troupes de l’empereur ou du pape ; en Angleterre, les barons se soulevant contre Jean sans Terre. Enfin, de nos jours, il citait la République des États-Unis implorant le secours de la France. « Ainsi, continuait M. de Malesherbes, les hommes les plus dévoués à la liberté et à la philosophie, les républicains et les protestants, ne se sont jamais crus coupables en empruntant une force qui pût donner la victoire à leur opinion. Sans notre or, nos vaisseaux et nos soldats, le Nouveau Monde serait-il aujourd’hui émancipé ? Moi, Malesherbes, moi qui vous parle, n’ai-je pas reçu, en 1776, Franklin, lequel venait renouer les relations de Silas Deane, et pourtant Franklin était-il un traître ? La liberté américaine était-elle moins honorable parce qu’elle a été assistée par La Fayette et conquise par des grenadiers français ? Tout gouvernement qui, au lieu d’offrir des garanties aux lois fondamentales de la société, transgresse lui-même les lois de l’équité, les règles de la justice, n’existe plus et rend l’homme à l’état de nature. Il est licite alors de se défendre comme on peut, de recourir aux moyens qui semblent les plus propres à renverser la tyrannie, à rétablir les droits de chacun et de tous. »
Les principes du droit naturel, mis en avant par les plus grands publicistes, développés par un homme tel que M. de Malesherbes, et appuyés de nombreux exemples historiques, me frappèrent sans me convaincre : je ne cédai réellement qu’au mouvement de mon âge, au point d’honneur. — J’ajouterai à ces exemples de M. de Malesherbes des exemples récents : pendant la guerre d’Espagne, en 1823, le parti républicain français est allé servir sous le drapeau des Cortès, et ne s’est pas fait scrupule de porter les armes contre sa patrie ; les Polonais et les Italiens constitutionnels ont sollicité, en 1830 et 1831, les secours de la France, et les Portugais de la charte ont envahi leur patrie avec l’argent et les soldats de l’étranger. Nous avons deux poids et deux mesures : nous approuvons, pour une idée, un système, un intérêt, un homme, ce que nous blâmons pour une autre idée, un autre système, un autre intérêt, un autre homme.
Ces conversations entre moi et l’illustre défenseur du roi avaient lieu chez ma belle-sœur : elle venait d’accoucher d’un second fils, dont M. de Malesherbes fut parrain, et auquel il donna son nom, Christian. J’assistai au baptême de cet enfant, qui ne devait voir son père et sa mère qu’à l’âge où la vie n’a point de souvenir et apparaît de loin comme un songe immémorable. Les préparatifs de mon départ traînèrent. On avait cru me faire faire un riche mariage : il se trouva que la fortune de ma femme était en rentes sur le clergé ; la nation se chargea de les payer à sa façon. Mme de Chateaubriand avait de plus, du consentement de ses tuteurs, prêté l’inscription d’une forte partie de ces rentes à sa sœur, la comtesse du Plessix-Parscau, émigrée. L’argent manquait donc toujours ; il en fallut emprunter.
Un notaire nous procura dix mille francs : je les apportais en assignats chez moi, cul-de-sac Férou, lorsque je rencontrai, rue de Richelieu, un de mes anciens camarades au régiment de Navarre, le comte Achard. Il était grand joueur ; il me proposa d’aller aux salons de M… où nous pourrions causer : le diable me pousse : je monte, je joue, je perds tout, sauf quinze cents francs, avec lesquels, plein de remords et de confusion, je grimpe dans la première voiture venue. Je n’avais jamais joué : le jeu produisit sur moi une espèce d’enivrement douloureux ; si cette passion m’eût atteint, elle m’aurait renversé la cervelle. L’esprit à moitié égaré, je quitte la voiture à Saint-Sulpice, et j’y oublie mon portefeuille renfermant l’écornure de mon trésor. Je cours chez moi et je raconte que j’ai laissé les dix mille francs dans un fiacre.
Je sors, je descends la rue Dauphine, je traverse le Pont-Neuf, non sans avoir l’envie de me jeter à l’eau ; je vais sur la place du Palais-Royal, où j’avais pris le malencontreux cabas. J’interroge les Savoyards qui donnent à boire aux rosses, je dépeins mon équipage, on m’indique au hasard un numéro. Le commissaire de police du quartier m’apprend que ce numéro appartient à un loueur demeurant en haut du faubourg Saint-Denis. Je me rends à la maison de cet homme ; je demeure toute la nuit dans l’écurie, attendant le retour des fiacres : il en arrive successivement un grand nombre qui ne sont pas le mien ; enfin, à deux heures du matin, je vois entrer mon char. À peine eus-je le temps de reconnaître mes deux coursiers blancs, que les pauvres bêtes, éreintées, se laissèrent choir sur la paille, roides, le ventre ballonné, les jambes tendues comme si elles étaient mortes.
Le cocher se souvint de m’avoir mené. Après moi, il avait chargé un citoyen qui s’était fait descendre aux Jacobins ; après le citoyen, une dame qu’il avait conduite rue de Cléry, no 13 ; après cette dame, un monsieur qu’il avait déposé aux Récollets, rue Saint-Martin. Je promets pour boire au cocher, et me voilà, sitôt que le jour fut venu, procédant à la découverte de mes quinze cents francs, comme à la recherche du passage du nord-ouest. Il me paraissait clair que le citoyen des Jacobins les avait confisqués du droit de sa souveraineté. La demoiselle de la rue de Cléry affirma n’avoir rien vu dans le fiacre. J’arrive à la troisième station sans aucune espérance ; le cocher donne, tant bien que mal, le signalement du monsieur qu’il a voituré. Le portier s’écrie : « C’est le Père tel ! » Il me conduit, à travers les corridors et les appartements abandonnés, chez un récollet, resté seul pour inventorier les meubles de son couvent. Ce religieux, en redingote poudreuse, sur un amas de ruines, écoute le récit que je lui fais. « Êtes-vous, me dit-il, le chevalier de Chateaubriand ? — Oui, répondis-je. — Voilà votre portefeuille, répliqua-t-il ; je vous l’aurais porté après mon travail ; j’y avais trouvé votre adresse. » Ce fut ce moine chassé et dépouillé, occupé à compter consciencieusement pour ses proscripteurs les reliques de son cloître, qui me rendit les quinze cents francs avec lesquels j’allais m’acheminer vers l’exil. Faute de cette petite somme, je n’aurais pas émigré : que serais-je devenu ? toute ma vie était changée. Si je faisais aujourd’hui un pas pour retrouver un million, je veux être pendu.
Ceci se passait le 16 juin 1792.
Fidèle à mes instincts, j’étais revenu d’Amérique pour offrir mon épée à Louis XVI, non pour m’associer à des intrigues de parti. Le licenciement de la nouvelle garde du roi, dans laquelle se trouvait Murat ; les ministères successifs de Roland, de Dumouriez, de Duport du Tertre, les petites conspirations de cour, ou les grands soulèvements populaires, ne m’inspiraient qu’ennui et mépris. J’entendais beaucoup parler de Mme Roland, que je ne vis point ; ses Mémoires prouvent qu’elle possédait une force d’esprit extraordinaire. On la disait fort agréable ; reste à savoir si elle l’était assez pour faire supporter à ce point le cynisme des vertus hors nature. Certes, la femme qui, au pied de la guillotine, demandait une plume et de l’encre afin d’écrire les derniers moments de son voyage, de consigner les découvertes qu’elle avait faites dans son trajet de la Conciergerie à la place de la Révolution, une telle femme montre une préoccupation d’avenir, un dédain de la vie dont il y a peu d’exemples. Mme Roland avait du caractère plutôt que du génie : le premier peut donner le second, le second ne peut donner le premier.
Fath del Mauduison père sc Imp Vve Sarazin
MADAME ROLAND
Garnier frères Éditeurs
Le 19 juin, j’étais allé à la vallée de Montmorency visiter l’Ermitage de J.-J. Rousseau : non que je me plusse au souvenir de Mme d’Épinay et de cette société factice et dépravée ; mais je voulais dire adieu à la solitude d’un homme antipathique par ses mœurs à mes mœurs, bien que doué d’un talent dont les accents remuaient ma jeunesse. Le lendemain, 20 juin, j’étais encore à l’Ermitage ; j’y rencontrai deux hommes qui se promenaient comme moi dans ce lieu désert pendant le jour fatal de la monarchie, indifférents qu’ils étaient ou qu’ils seraient, pensais-je, aux affaires du monde : l’un était M. Maret, de l’Empire, l’autre, M. Barère, de la République. Le gentil Barère était venu, loin du bruit, dans sa philosophie sentimentale, conter des fleurettes révolutionnaires à l’ombre de Julie. Le troubadour de la guillotine, sur le rapport duquel la Convention décréta que la Terreur était à l’ordre du jour, échappa à cette Terreur en se cachant dans le panier aux têtes ; du fond du baquet de sang, sous l’échafaud, on l’entendait seulement croasser la mort ! Barère était de l’espèce de ces tigres qu’Oppien fait naître du souffle léger du vent : velocis Zephyri proles.
Ginguené, Chamfort, mes anciens amis les gens de lettres, étaient charmés de la journée du 20 juin. La Harpe, continuant ses leçons au Lycée, criait d’une voix de Stentor : « Insensés ! vous répondiez à toutes les représentations du peuple : Les baïonnettes ! les baïonnettes ! Eh bien ! les voilà les baïonnettes ! » Quoique mon voyage en Amérique m’eût rendu un personnage moins insignifiant, je ne pouvais m’élever à une si grande hauteur de principes et d’éloquence. Fontanes courait des dangers par ses anciennes liaisons avec la Société monarchique. Mon frère faisait partie d’un club d’enragés. Les Prussiens marchaient en vertu d’une convention des cabinets de Vienne et de Berlin ; déjà une affaire assez chaude avait eu lieu entre les Français et les Autrichiens, du côté de Mons. Il était plus que temps de prendre une détermination.
Mon frère et moi, nous nous procurâmes de faux passe-ports pour Lille : nous étions deux marchands de vin, gardes nationaux de Paris, dont nous portions l’uniforme, nous proposant de soumissionner les fournitures de l’armée. Le valet de chambre de mon frère, Louis Poullain, appelé Saint-Louis, voyageait sous son propre nom ; bien que de Lamballe, en Basse-Bretagne, il allait voir ses parents en Flandre. Le jour de notre émigration fut fixé au 15 de juillet, lendemain de la seconde fédération. Nous passâmes le 14 dans les jardins de Tivoli, avec la famille de Rosanbo, mes sœurs et ma femme. Tivoli appartenait à M. Boutin, dont la fille avait épousé M. de Malesherbes. Vers la fin de la journée, nous vîmes errer à la débandade bon nombre de fédérés, sur les chapeaux desquels on avait écrit à la craie : « Petion, ou la mort ! » Tivoli, point de départ de mon exil, devait devenir un rendez-vous de jeux et de fêtes. Nos parents se séparèrent de nous sans tristesse ; ils étaient persuadés que nous faisions un voyage d’agrément. Mes quinze cents francs retrouvés semblaient un trésor suffisant pour me ramener triomphant à Paris.
Le 15 juillet, à six heures du matin, nous montâmes en diligence : nous avions arrêté nos places dans le cabriolet, auprès du conducteur : le valet de chambre, que nous étions censés ne pas connaître, s’enfourna dans le carrosse avec les autres voyageurs. Saint-Louis était somnambule ; il allait la nuit chercher son maître dans Paris, les yeux ouverts, mais parfaitement endormi. Il déshabillait mon frère, le mettait au lit, toujours dormant, répondant à tout ce qu’on lui disait pendant ses attaques : « Je sais, je sais, » ne s’éveillant que quand on lui jetait de l’eau froide au visage : homme d’une quarantaine d’années, haut de près de six pieds, et aussi laid qu’il était grand. Ce pauvre garçon, très respectueux, n’avait jamais servi d’autre maître que mon frère ; il fut tout troublé lorsqu’au souper il lui fallut s’asseoir à table avec nous. Les voyageurs, fort patriotes, parlant d’accrocher les aristocrates à la lanterne, augmentaient sa frayeur. L’idée qu’au bout de tout cela, il serait obligé de passer à travers l’armée autrichienne, pour s’aller battre à l’armée des princes, acheva de déranger son cerveau. Il but beaucoup et remonta dans la diligence ; nous rentrâmes dans le coupé.
Au milieu de la nuit, nous entendons les voyageurs crier, la tête à la portière : « Arrêtez, postillon, arrêtez ! » On arrête, la portière de la diligence s’ouvre, et aussitôt des voix de femmes et d’hommes : « Descendez, citoyen, descendez ! on n’y tient pas, descendez, cochon ! c’est un brigand ! descendez, descendez ! » Nous descendons aussi, nous voyons Saint-Louis bousculé, jeté en bas du coche, se relevant, promenant ses yeux ouverts et endormis autour de lui, se mettant à fuir à toutes jambes, sans chapeau, du côté de Paris. Nous ne le pouvions réclamer, car nous nous serions trahis ; il le fallait abandonner à sa destinée. Pris et appréhendé au premier village, il déclara qu’il était le domestique de M. le comte de Chateaubriand, et qu’il demeurait à Paris, rue de Bondy. La maréchaussée le conduisit de brigade en brigade chez le président de Rosanbo ; les dépositions de ce malheureux homme servirent à prouver notre émigration, et à envoyer mon frère et ma belle-sœur à l’échafaud.
Le lendemain, au déjeuner de la diligence, il fallut écouter vingt fois toute l’histoire : « Cet homme avait l’imagination troublée ; il rêvait tout haut ; il disait des choses étranges ; c’était sans doute un conspirateur, un assassin qui fuyait la justice. » Les citoyennes bien élevées rougissaient en agitant de grands éventails de papier vert à la Constitution. Nous reconnûmes aisément dans ces récits les effets du somnambulisme, de la peur et du vin.
Arrivés à Lille, nous cherchâmes la personne qui nous devait mener au delà de la frontière. L’émigration avait ses agents de salut qui devinrent, par le résultat, des agents de perdition. Le parti monarchique était encore puissant, la question non décidée ; les faibles et les poltrons servaient, en attendant l’événement.
Nous sortîmes de Lille avant la fermeture des portes : nous nous arrêtâmes dans une maison écartée, et nous ne nous mîmes en route qu’à dix heures du soir, lorsque la nuit fut tout à fait close ; nous ne portions rien avec nous ; nous avions une petite canne à la main ; il n’y avait pas plus d’un an que je suivais ainsi mon Hollandais dans les forêts américaines.
Nous traversâmes des blés parmi lesquels serpentaient des sentiers à peine tracés. Les patrouilles françaises et autrichiennes battaient la campagne : nous pouvions tomber dans les unes et dans les autres, ou nous trouver sous le pistolet d’une vedette. Nous entrevîmes de loin des cavaliers isolés, immobiles et l’arme au poing ; nous ouîmes des pas de chevaux dans des chemins creux ; en mettant l’oreille à terre, nous entendîmes le bruit régulier d’une marche d’infanterie. Après trois heures d’une route tantôt faite en courant, tantôt lentement sur la pointe du pied, nous arrivâmes au carrefour d’un bois où quelques rossignols chantaient en tardivité. Une compagnie de hulans qui se tenait derrière une haie fondit sur nous le sabre haut. Nous criâmes : « Officiers qui vont rejoindre les princes ! » Nous demandâmes à être conduits à Tournay, déclarant être en mesure de nous faire reconnaître. Le commandant du poste nous plaça entre ses cavaliers et nous emmena.
Quand le jour fut venu, les hulans aperçurent nos uniformes de gardes nationaux sous nos redingotes, et insultèrent les couleurs que la France allait faire porter à l’Europe vassale.
Dans le Tournaisis, royaume primitif des Franks, Clovis résida pendant les premières années de son règne ; il partit de Tournay avec ses compagnons, appelé qu’il était à la conquête des Gaules : « Les armes attirent à elles tous les droits, » dit Tacite. Dans cette ville d’où sortit en 486 le premier roi de la première race, pour fonder sa longue et puissante monarchie, j’ai passé en 1792 pour aller rejoindre les princes de la troisième race sur le sol étranger, et j’y repassai en 1815, lorsque le dernier roi des Français abandonnait le royaume du premier roi des Franks : omnia migrant.
Arrivé à Tournay, je laissai mon frère se débattre avec les autorités, et sous la garde d’un soldat je visitai la cathédrale. Jadis Odon d’Orléans, écolâtre de cette cathédrale, assis pendant la nuit devant le portail de l’église, enseignait à ses disciples le cours des astres, leur montrant du doigt la voix lactée et les étoiles. J’aurais mieux aimé trouver à Tournay ce naïf astronome du XIe siècle que des Pandours. Je me plais à ces temps où les chroniques m’apprennent, sous l’an 1049, qu’en Normandie un homme avait été métamorphosé en âne : c’est ce qui pensa m’arriver à moi-même, comme on l’a vu, chez les demoiselles Couppart, mes maîtresses de lecture. Hildebert, en 1114, a remarqué une fille des oreilles de laquelle sortaient des épis de blé : c’était peut-être Cérès. La Meuse, que j’allais bientôt traverser, fut suspendue en l’air l’année 1118, témoin Guillaume de Nangis et Albéric. Rigord assure que l’an 1194, entre Compiègne et Clermont en Beauvoisis, il tomba une grêle entremêlée de corbeaux qui portaient des charbons et mettaient le feu. Si la tempête, comme nous l’assure Gervais de Tilbury, ne pouvait éteindre une chandelle sur la fenêtre du prieuré de Saint-Michel de Camissa, par lui nous savons aussi qu’il y avait dans le diocèse d’Uzès une belle et pure fontaine, laquelle changeait de place lorsqu’on y jetait quelque chose de sale : les consciences d’aujourd’hui ne se dérangent pas pour si peu. — Lecteur, je ne perds pas de temps ; je bavarde avec toi pour te faire prendre patience en attendant mon frère qui négocie : le voici ; il revient après s’être expliqué, à la satisfaction du commandant autrichien. Il nous est permis de nous rendre à Bruxelles, exil acheté par trop de soin.
Bruxelles était le quartier général de la haute émigration : les femmes les plus élégantes de Paris et les hommes les plus à la mode, ceux qui ne pouvaient marcher que comme aides de camp, attendaient dans les plaisirs le moment de la victoire. Ils avaient de beaux uniformes tout neufs : ils paradaient de toute la rigueur de leur légèreté. Des sommes considérables qui les auraient pu faire vivre pendant quelques années, ils les mangèrent en quelques jours : ce n’était pas la peine d’économiser, puisqu’on serait incessamment à Paris… Ces brillants chevaliers se préparaient par les succès de l’amour à la gloire, au rebours de l’ancienne chevalerie. Ils nous regardaient dédaigneusement cheminer à pied, le sac sur le dos, nous, petits gentilshommes de province, ou pauvres officiers devenus soldats. Ces Hercules filaient aux pieds de leurs Omphales les quenouilles qu’ils nous avaient envoyées et que nous leur remettions en passant, nous contentant de nos épées.
Je trouvai à Bruxelles mon petit bagage, arrivé en fraude avant moi : il consistait dans mon uniforme du régiment de Navarre, dans un peu de linge et dans mes précieuses paperasses, dont je ne pouvais me séparer.
Je fus invité à dîner avec mon frère chez le baron de Breteuil ; j’y rencontrai la baronne de Montmorency, alors jeune et belle, et qui meurt en ce moment ; des évêques martyrs, à soutane de moire et à croix d’or ; de jeunes magistrats transformés en colonels hongrois, et Rivarol que je n’ai vu qu’une seule fois dans ma vie. On ne l’avait point nommé ; je fus frappé du langage d’un homme qui pérorait seul et se faisait écouter avec quelque droit comme un oracle. L’esprit de Rivarol nuisait à son talent, sa parole à sa plume. Il disait, à propos des révolutions : « Le premier coup porte sur le Dieu, le second ne frappe plus qu’un marbre insensible. » J’avais repris l’habit d’un mesquin sous-lieutenant d’infanterie ; je devais partir en sortant du dîner et mon havresac était derrière la porte. J’étais encore bronzé par le soleil d’Amérique et l’air de la mer ; je portais les cheveux plats et noirs. Ma figure et mon silence gênaient Rivarol ; le baron de Breteuil, s’apercevant de sa curiosité inquiète, le satisfit : « D’où vient votre frère le chevalier ? » dit-il à mon frère. Je répondis : « De Niagara. » Rivarol s’écria : « De la cataracte ! » Je me tus. Il hasarda un commencement de question : « Monsieur va… ? — Où l’on se bat, » interrompis-je. On se leva de table.
Cette émigration fate m’était odieuse ; j’avais hâte de voir mes pairs, des émigrés comme moi à six cents livres de rente. Nous étions bien stupides, sans doute, mais du moins nous avions notre rapière au vent, et si nous eussions obtenu des succès, ce n’est pas nous qui aurions profité de la victoire.
Mon frère resta à Bruxelles, auprès du baron de Montboissier dont il devint l’aide de camp ; je partis seul pour Coblentz.
Rien de plus historique que le chemin que je suivis ; il rappelait partout quelques souvenirs ou quelques grandeurs de la France. Je traversai Liège, une de ces républiques municipales qui tant de fois se soulevèrent contre leurs évêques ou contre les comtes de Flandre. Louis XI, allié des Liégeois, fut obligé d’assister au sac de leur ville, pour échapper à sa ridicule prison de Péronne.
J’allais rejoindre et faire partie de ces hommes de guerre qui mettent leur gloire à de pareilles choses. En 1792, les relations entre Liège et la France étaient plus paisibles : l’abbé de Saint-Hubert était obligé d’envoyer tous les ans deux chiens de chasse aux successeurs du roi Dagobert.
À Aix-la-Chapelle, autre don, mais de la part de la France : le drap mortuaire qui servait à l’enterrement d’un monarque très chrétien était envoyé au tombeau de Charlemagne, comme un drapeau-lige au fief dominant. Nos rois prêtaient ainsi foi et hommage, en prenant possession de l’héritage de l’Éternité ; ils juraient, entre les genoux de la mort, leur dame, qu’ils lui seraient fidèles, après lui avoir donné le baiser féodal sur la bouche. Du reste, c’était la seule suzeraineté dont la France se reconnût vassale. La cathédrale d’Aix-la-Chapelle fût bâtie par Karl le Grand et consacrée par Léon III. Deux prélats ayant manqué à la cérémonie, ils furent remplacés par deux évêques de Maëstricht, depuis longtemps décédés, et qui ressuscitèrent exprès. Charlemagne, ayant perdu une belle maîtresse, pressait son corps dans ses bras et ne s’en voulait point séparer. On attribua cette passion à un charme : la jeune morte examinée, une petite perle se trouva sous sa langue. La perle fut jetée dans un marais ; Charlemagne, amoureux fou de ce marais, ordonna de le combler : il y bâtit un palais et une église, pour passer sa vie dans l’un et sa mort dans l’autre. Les autorités sont ici l’archevêque Turpin et Pétrarque.
À Cologne, j’admirai la cathédrale : si elle était achevée, ce serait le plus beau monument gothique de l’Europe. Les moines étaient les peintres, les sculpteurs, les architectes et les maçons de leurs basiliques ; ils se glorifiaient du titre de maître maçon, cœmentarius.
Il est curieux d’entendre aujourd’hui d’ignorants philosophes et des démocrates bavards crier contre les religieux, comme si ces prolétaires enfroqués, ces ordres mendiants à qui nous devons presque tout, avaient été des gentilshommes.
Cologne me remit en mémoire Caligula et saint Bruno : j’ai vu le reste des digues du premier à Baïes, et la cellule abandonnée du second à la Grande-Chartreuse.
Je remontai le Rhin jusqu’à Coblentz (Confluentia). L’armée des princes n’y était plus. Je traversai ces royaumes vides, inania regna ; je vis cette belle vallée du Rhin, le Tempé des muses barbares, où des chevaliers apparaissaient autour des ruines de leurs châteaux, où l’on entend la nuit des bruits d’armes, quand la guerre doit survenir.
Entre Coblentz et Trèves, je tombai dans l’armée prussienne : je filais le long de la colonne, lorsque, arrivé à la hauteur des gardes, je m’aperçus qu’ils marchaient en bataille avec du canon en ligne ; le roi et le duc de Brunswick occupaient le centre du carré, composé des vieux grenadiers de Frédéric. Mon uniforme blanc attira les yeux du roi : il me fit appeler ; le duc de Brunswick et lui mirent le chapeau à la main, et saluèrent l’ancienne armée française dans ma personne. Ils me demandèrent mon nom, celui de mon régiment, le lieu où j’allais rejoindre les princes. Cet accueil militaire me toucha : je répondis avec émotion qu’ayant appris en Amérique le malheur de mon roi, j’étais revenu pour verser mon sang à son service. Les officiers et généraux qui environnaient Frédéric-Guillaume firent un mouvement approbatif, et le monarque prussien me dit : « Monsieur, on reconnaît toujours les sentiments de la noblesse française. » Il ôta de nouveau son chapeau, resta découvert et arrêté, jusqu’à ce que j’eusse disparu derrière la masse des grenadiers. On crie maintenant contre les émigrés ; ce sont des tigres qui déchiraient le sein de leur mère ; à l’époque dont je parle, on s’en tenait aux vieux exemples, et l’honneur comptait autant que la patrie. En 1792, la fidélité au serment passait encore pour un devoir ; aujourd’hui, elle est devenue si rare qu’elle est regardée comme une vertu.