Mémoires d’outre-tombe (page 74)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La mort nous touche plus avant qu’après le trépas d’un ami : c’est une partie de nous qui se détache, un monde de souvenirs d’enfance, d’intimités de famille, d’affections et d’intérêts communs, qui se dissout. Mon frère me précéda dans le sein de ma mère ; il habita le premier ces mêmes et saintes entrailles dont je sortis après lui ; il s’assit avant moi au foyer paternel ; il m’attendit plusieurs années pour me recevoir, me donner mon nom en Jésus-Christ et s’unir à toute ma jeunesse. Mon sang, mêlé à son sang dans la vase révolutionnaire, aurait eu la même saveur, comme un lait fourni par le pâturage de la même montagne. Mais si les hommes ont fait tomber la tête de mon aîné, de mon parrain, avant l’heure, les ans n’épargneront pas la mienne : déjà mon front se dépouille ; je sens un Ugolin, le temps, penché sur moi, qui me ronge le crâne :

…come ’l pan per fame si manduca.

Le docteur ne revenait pas de son étonnement : il regardait cette petite vérole sortante et rentrante qui ne me tuait pas, qui n’arrivait à aucune de ses crises naturelles, comme un phénomène dont la médecine n’offrait pas d’exemple. La gangrène s’était mise à ma blessure ; on la pansa avec du quinquina. Ces premiers secours obtenus, je m’obstinai à partir pour Ostende. Bruxelles m’était odieux, je brûlais d’en sortir ; il se remplissait de nouveau de ces héros de la domesticité, revenus de Verdun en calèche, et que je n’ai pas revus dans ce même Bruxelles lorsque j’ai suivi le roi pendant les Cent-Jours.

J’arrivai doucement à Ostende par les canaux : j’y trouvai quelques Bretons, mes compagnons d’armes. Nous nolisâmes une barque pontée et nous dévalâmes la Manche. Nous couchions dans la cale, sur les galets qui servaient de lest. La vigueur de mon tempérament était enfin épuisée. Je ne pouvais plus parler ; les mouvements d’une grosse mer achevèrent de m’abattre. Je humais à peine quelques gouttes d’eau et de citron, et, quand le mauvais temps nous força de relâcher à Guernesey, on crut que j’allais expirer ; un prêtre émigré me lut les prières des agonisants. Le capitaine, ne voulant pas que je mourusse à son bord, ordonna de me descendre sur le quai : on m’assit au soleil, le dos appuyé contre un mur, la tête tournée vers la pleine mer, en face de cette île d’Aurigny, où, huit mois auparavant, j’avais vu la mort sous une autre forme.

J’étais apparemment voué à la pitié. La femme d’un pilote anglais vint à passer ; elle fut émue, appela son mari qui, aidé de deux ou trois matelots, me transporta dans une maison de pêcheur, moi, l’ami des vagues ; on me coucha sur un bon lit, dans des draps bien blancs. La jeune marinière prit tous les soins possibles de l’étranger : je lui dois la vie. Le lendemain, on me rembarqua. Mon hôtesse pleurait presque en se séparant de son malade ; les femmes ont un instinct céleste pour le malheur. Ma blonde et belle gardienne, qui ressemblait à une figure des anciennes gravures anglaises, pressait mes mains bouffies et brûlantes dans ses fraîches et longues mains ; j’avais honte d’approcher tant de disgrâces de tant de charmes.

Nous mîmes à la voile, et nous abordâmes la pointe occidentale de Jersey. Un de mes compagnons, M. du Tilleul, se rendit à Saint-Hélier, auprès de mon oncle. M. de Bedée le renvoya me chercher le lendemain avec une voiture. Nous traversâmes l’île entière : tout expirant que je me sentais, je fus charmé de ses bocages : mais je n’en disais que des radoteries, étant tombé dans le délire.

Je demeurai quatre mois entre la vie et la mort. Mon oncle, sa femme, son fils et ses trois filles se relevaient à mon chevet. J’occupais un appartement dans une des maisons que l’on commençait à bâtir le long du port : les fenêtres de ma chambre descendaient à fleur de plancher, et du fond de mon lit j’apercevais la mer. Le médecin, M. Delattre, avait défendu de me parler de choses sérieuses et surtout de politique. Dans les derniers jours de janvier 1793, voyant entrer chez moi mon oncle en grand deuil, je tremblai, car je crus que nous avions perdu quelqu’un de notre famille : il m’apprit la mort de Louis XVI. Je n’en fus pas étonné : je l’avais prévue. Je m’informai des nouvelles de mes parents ; mes sœurs et ma femme étaient revenues en Bretagne après les massacres de septembre ; elles avaient eu beaucoup de peine à sortir de Paris. Mon frère, de retour en France, s’était retiré à Malesherbes.

Je commençais à me lever ; la petite vérole était passée ; mais je souffrais de la poitrine et il me restait une faiblesse que j’ai gardée longtemps.

Jersey, la Cæsarea de l’itinéraire d’Antonin, est demeurée sujette de la couronne d’Angleterre depuis la mort de Robert, duc de Normandie ; nous avons voulu plusieurs fois la prendre, mais toujours sans succès. Cette île est un débris de notre primitive histoire : les saints venant d’Hibernie et d’Albion dans la Bretagne-Armorique se reposaient à Jersey.

Saint-Hélier, solitaire, demeurait dans les rochers de Césarée ; les Vandales le massacrèrent. On retrouve à Jersey un échantillon des vieux Normands ; on croit entendre parler Guillaume le Bâtard ou l’auteur du Roman de Rou.

L’île est féconde ; elle a deux villes et douze paroisses ; elle est couverte de maisons de campagne et de troupeaux. Le vent de l’Océan, qui semble démentir sa rudesse, donne à Jersey du miel exquis, de la crème d’une douceur extraordinaire et du beurre d’un jaune foncé, qui sent la violette. Bernardin de Saint-Pierre présume que le pommier nous vient de Jersey ; il se trompe : nous tenons la pomme et la poire de la Grèce, comme nous devons la pêche à la Perse, le citron à la Médie, la prune à la Syrie, la cerise à Césaronte, la châtaigne à Castane, le coing à Cydon et la grenade à Chypre.

J’eus un grand plaisir à sortir aux premiers jours de mai. Le printemps conserve à Jersey toute sa jeunesse ; il pourrait encore s’appeler primevère comme autrefois, nom qu’en devenant vieux il a laissé à sa fille, la première fleur dont il se couronne.

Ici je vous transcrirai deux pages de la vie du duc de Berry ; c’est toujours vous raconter la mienne :

« Après vingt-deux ans de combats, la barrière d’airain qui fermait la France fut forcée : l’heure de la Restauration approchait ; nos princes quittèrent leurs retraites. Chacun d’eux se rendit sur différents points des frontières, comme ces voyageurs qui cherchent, au péril de leur vie, à pénétrer dans un pays dont on raconte des merveilles. Monsieur partit pour la Suisse ; monseigneur le duc d’Angoulême pour l’Espagne et son frère pour Jersey. Dans cette île, où quelques juges de Charles Ier moururent ignorés de la terre, monseigneur le duc de Berry retrouva des royalistes français, vieillis dans l’exil et oubliés pour leurs vertus, comme jadis les régicides anglais pour leur crime. Il rencontra de vieux prêtres, désormais consacrés à la solitude ; il réalisa avec eux la fiction du poète qui fait aborder un Bourbon dans l’île de Jersey, après un orage. Tel confesseur et martyr pouvait dire à l’héritier de Henri IV, comme l’ermite de Jersey à ce grand roi :

Loin de la cour alors, dans cette grotte obscure,

De ma religion je viens pleurer l’injure. (Henriade.)

« Monseigneur le duc de Berry passa quelques mois à Jersey ; la mer, les vents, la politique, l’y enchaînèrent. Tout s’opposait à son impatience ; il se vit au moment de renoncer à son entreprise, et de s’embarquer pour Bordeaux. Une lettre de lui à madame la maréchale Moreau nous retrace vivement ses occupations sur son rocher :

« 8 février 1814.

« Me voici donc comme Tantale, en vue de cette malheureuse France qui a tant de peine à briser ses fers. Vous dont l’âme est si belle, si française, jugez de tout ce que j’éprouve ; combien il m’en coûterait de m’éloigner de ces rivages qu’il ne me faudrait que deux heures pour atteindre ! Quand le soleil les éclaire, je monte sur les plus haut rochers, et, ma lunette à la main, je suis toute la côte ; je vois les rochers de Coutances. Mon imagination s’exalte, je me vois sautant à terre, entouré de Français, cocardes blanches aux chapeaux ; j’entends le cri de Vive le roi ! ce cri que jamais Français n’a entendu de sang-froid ; la plus belle femme de la province me ceint d’une écharpe blanche, car l’amour et la gloire vont toujours ensemble. Nous marchons sur Cherbourg ; quelque vilain fort, avec une garnison d’étrangers, veut se défendre : nous l’emportons d’assaut, et un vaisseau part pour aller chercher le roi, avec le pavillon blanc qui rappelle les jours de gloire et de bonheur de la France ! Ah ! Madame, quand on n’est qu’à quelques heures d’un rêve si probable, peut-on penser à s’éloigner ! »

Il y a trois ans que j’écrivais ces pages à Paris ; j’avais précédé M. le duc de Berry de vingt-deux années à Jersey, ville de bannis ; j’y devais laisser mon nom, puisque Armand de Chateaubriand s’y maria et que son fils Frédéric y est né.

La joyeuseté n’avait point abandonné la famille de mon oncle de Bedée ; ma tante choyait toujours un grand chien descendant de celui dont j’ai raconté les vertus ; comme il mordait tout le monde et qu’il était galeux, mes cousines le firent pendre en secret, malgré sa noblesse. Madame de Bedée se persuada que des officiers anglais, charmés de la beauté d’Azor, l’avaient volé, et qu’il vivait comblé d’honneurs et de dîners dans le plus riche château des trois royaumes. Hélas ! notre hilarité présente ne se composait que de notre gaieté passée. En nous retraçant les scènes de Monchoix, nous trouvions le moyen de rire à Jersey. La chose est assez rare, car dans le cœur humain les plaisirs ne gardent pas entre eux les relations que les chagrins y conservent : les joies nouvelles ne rendent point le printemps aux anciennes joies, mais les douleurs récentes font reverdir les vieilles douleurs.

Au surplus, les émigrés excitaient alors la sympathie générale ; notre cause paraissait la cause de l’ordre européen : c’est quelque chose qu’un malheur honoré, et le nôtre l’était.

M. de Bouillon protégeait à Jersey les réfugiés français : il me détourna du dessein de passer en Bretagne, hors d’état que j’étais de supporter une vie de cavernes et de forêts ; il me conseilla de me rendre en Angleterre et d’y chercher l’occasion d’y prendre du service régulier. Mon oncle, très peu pourvu d’argent, commençait à se sentir mal à l’aise avec sa nombreuse famille ; il s’était vu forcé d’envoyer son fils à Londres se nourrir de misère et d’espérance. Craignant d’être à charge à M. de Bedée, je me décidai à le débarrasser de ma personne.

Trente louis qu’un bateau fraudeur de Saint-Malo m’apporta me mirent à même d’exécuter mon dessein et j’arrêtai ma place au paquebot de Southampton. En disant adieu à mon oncle, j’étais profondément attendri : il venait de me soigner avec l’affection d’un père ; à lui se rattachait le peu d’instants heureux de mon enfance ; il connaissait tout ce qui fut aimé de moi ; je retrouvais sur son visage quelques ressemblances de ma mère. J’avais quitté cette excellente mère, et je ne devais plus la revoir ; j’avais quitté ma sœur Julie et mon frère, et j’étais condamné à ne plus les retrouver ; je quittais mon oncle, et sa mine épanouie ne devait plus réjouir mes yeux. Quelques mois avaient suffi à toutes ces pertes, car la mort de nos amis ne compte pas du moment où ils meurent, mais de celui où nous cessons de vivre avec eux.

Si l’on pouvait dire au temps : « Tout beau ! » on l’arrêterait aux heures des délices ; mais comme on ne le peut, ne séjournons pas ici-bas ; allons-nous-en avant d’avoir vu fuir nos amis et ces années que le poète trouvait seules dignes de la vie : Vitâ dignior ætas. Ce qui enchante dans l’âge des liaisons devient dans l’âge délaissé un objet de souffrance et de regret. On ne souhaite plus le retour des mois riant à la terre ; on le craint plutôt : les oiseaux, les fleurs, une belle soirée de la fin d’avril, une belle nuit commencée le soir avec le premier rossignol, achevée le matin avec la première hirondelle, ces choses que donnent le besoin et le désir du bonheur, vous tuent. De pareils charmes, vous les sentez encore, mais ils ne sont plus pour vous : la jeunesse qui les goûte à vos côtés, et qui vous regarde dédaigneusement, vous rend jaloux et vous fait mieux comprendre la profondeur de votre abandon. La fraîcheur et la grâce de la nature, en vous rappelant vos félicités passées, augmentent la laideur de vos misères. Vous n’êtes plus qu’une tache dans cette nature, vous en gâtez les harmonies et la suavité par votre présence, par vos paroles, et même par les sentiments que vous oseriez exprimer. Vous pouvez aimer, mais on ne peut plus vous aimer. La fontaine printanière a renouvelé ses eaux sans vous rendre votre jouvence, et la vue de tout ce qui renaît, de tout ce qui est heureux, vous réduit à la douloureuse mémoire de vos plaisirs.

Le paquebot sur lequel je m’embarquai était encombré de familles émigrées. J’y fis connaissance avec M. Hingant, ancien collègue de mon frère au parlement de Bretagne, homme d’esprit et de goût dont j’aurai trop à parler. Un officier de marine jouait aux échecs dans la chambre du capitaine ; il ne se remit pas mon visage, tant j’étais changé ; mais moi, je reconnus Gesril. Nous ne nous étions pas vus depuis Brest ; nous devions nous séparer à Southampton. Je lui racontai mes voyages, il me raconta les siens. Ce jeune homme, né auprès de moi parmi les vagues, embrassa pour la dernière fois son premier ami au milieu des vagues qu’il allait prendre à témoin de sa glorieuse mort. Lamba Doria, amiral des Génois, ayant battu la flotte des Vénitiens, apprend que son fils a été tué : Qu’on le jette à la mer, dit ce père, à la façon des Romains, comme s’il eût dit : Qu’on le jette à sa victoire. Gesril ne sortit volontairement des flots dans lesquels il s’était précipité que pour mieux leur montrer sa victoire sur leur rivage.

J’ai déjà donné au commencement du sixième livre de ces Mémoires le certificat de mon débarquement de Jersey à Southampton. Voilà donc qu’après mes courses dans les bois de l’Amérique et dans les camps de l’Allemagne, j’arrive en 1793, pauvre émigré, sur cette terre où j’écris tout ceci en 1822 et où je suis aujourd’hui magnifique ambassadeur.

LIVRE VIII

Literary Fund. — Grenier de Holborn. — Dépérissement de ma santé. — Visite aux médecins. — Émigrés à Londres. — Peltier. — Travaux littéraires. — Ma société avec Hingant. — Nos promenades. — Une nuit dans l’église de Westminster. — Détresse. — Secours imprévu. — Logement sur un cimetière. — Nouveaux camarades d’infortune. — Nos plaisirs. — Mon cousin de la Boüétardais. — Fête somptueuse. — Fin de mes quarante écus. — Nouvelle détresse. — Table d’hôte. — Évêques. — Dîner à London-Tavern. — Manuscrits de Camden. — Mes occupations dans la province. — Mort de mon frère. — Malheurs de ma famille. — Deux Frances. — Lettres de Hingant. — Charlotte. — Retour à Londres. — Rencontre extraordinaire. — Défaut de mon caractère. — L’Essai historique sur les révolutions. — Son effet. — Lettre de Lemierre, neveu du poète. — Fontanes. — Cléry.

Il s’est formé à Londres une société pour venir au secours des gens de lettres, tant anglais qu’étrangers. Cette société m’a invité à sa réunion annuelle ; je me suis fait un devoir de m’y rendre et d’y porter ma souscription. S. A. R. le duc d’York occupait le fauteuil du président ; à sa droite étaient le duc de Somerset, les lords Torrington et Bolton ; il m’a fait placer à sa gauche. J’ai rencontré là mon ami M. Canning. Le poète, l’orateur, le ministre illustre a prononcé un discours où se trouve ce passage trop honorable pour moi, que les journaux ont répété : « Quoique la personne de mon noble ami, l’ambassadeur de France, soit encore peu connue ici, son caractère et ses écrits sont bien connus de toute l’Europe. Il commença sa carrière par exposer les principes du christianisme ; il l’a continuée en défendant ceux de la monarchie, et maintenant il vient d’arriver dans ce pays pour unir les deux États par les liens communs des principes monarchiques et des vertus chrétiennes. »

Il y a bien des années que M. Canning, homme de lettres, s’instruisait à Londres aux leçons de la politique de M. Pitt ; il y a presque le même nombre d’années que je commençai à écrire obscurément dans cette même capitale de l’Angleterre. Tous les deux, arrivés à une haute fortune, nous voilà membres d’une société consacrée au soulagement des écrivains malheureux. Est-ce l’affinité de nos grandeurs ou le rapport de nos souffrances qui nous a réunis ici ? Que feraient au banquet des Muses affligées le gouverneur des Indes orientales et l’ambassadeur de France ? C’est Georges Canning et François de Chateaubriand qui s’y sont assis, en souvenir de leur adversité et peut-être de leur félicité passées ; ils ont bu à la mémoire d’Homère, chantant ses vers pour un morceau de pain.

Si le Literary fund eût existé lorsque j’arrivai de Southampton à Londres, le 21 mai 1793, il aurait peut-être payé la visite du médecin dans le grenier de Holborn, où mon cousin de La Boüétardais, fils de mon oncle de Bedée, me logea. On avait espéré merveille du changement d’air pour me rendre les forces nécessaires à la vie d’un soldat ; mais ma santé, au lieu de se rétablir, déclina. Ma poitrine s’entreprit ; j’étais maigre et pâle, je toussais fréquemment, je respirais avec peine ; j’avais des sueurs et des crachements de sang. Mes amis, aussi pauvres que moi, me traînaient de médecin en médecin. Ces Hippocrates faisaient attendre cette bande de gueux à leur porte, puis me déclaraient, au prix d’une guinée, qu’il fallait prendre mon mal en patience, ajoutant : T’is done, dear sir : « C’est fait, cher monsieur. » Le docteur Godwin, célèbre par ses expériences relatives aux noyés et faites sur sa propre personne d’après ses ordonnances, fut plus généreux : il m’assista gratuitement de ses conseils ; mais il me dit, avec la dureté dont il usait pour lui-même, que je pourrais durer quelques mois, peut-être une ou deux années, pourvu que je renonçasse à toute fatigue. « Ne comptez pas sur une longue carrière ; » tel fut le résumé de ses consultations.

La certitude acquise ainsi de ma fin prochaine, en augmentant le deuil naturel de mon imagination, me donna un incroyable repos d’esprit. Cette disposition intérieure explique un passage de la notice placée à la tête de l’Essai historique, et cet autre passage de l’Essai même : « Attaqué d’une maladie qui me laisse peu d’espoir, je vois les objets d’un œil tranquille ; l’air calme de la tombe se fait sentir au voyageur qui n’en est plus qu’à quelques journées. » L’amertume des réflexions répandues dans l’Essai n’étonnera donc pas : c’est sous le coup d’un arrêt de mort, entre la sentence et l’exécution, que j’ai composé cet ouvrage. Un écrivain qui croyait toucher au terme, dans le dénûment de son exil, ne pouvait guère promener des regards riants sur le monde.

Mais comment traverser le temps de grâce qui m’était accordé ? J’aurais pu vivre ou mourir promptement de mon épée : on m’en interdisait l’usage ; que me restait-il ? une plume ? elle n’était ni connue, ni éprouvée, et j’en ignorais la puissance. Le goût des lettres inné en moi, des poésies de mon enfance, des ébauches de mes voyages, suffiraient-ils pour attirer l’attention du public ? L’idée d’écrire un ouvrage sur les Révolutions comparées m’était venue ; je m’en occupais dans ma tête comme d’un sujet plus approprié aux intérêts du jour ; mais qui se chargerait de l’impression d’un manuscrit sans prôneurs, et, pendant la composition de ce manuscrit, qui me nourrirait ? Si je n’avais que peu de jours à passer sur la terre, force était néanmoins d’avoir quelque moyen de soutenir ce peu de jours. Mes trente louis, déjà fort écornés, ne pouvaient aller bien loin, et, en surcroît de mes afflictions particulières, il me fallait supporter la détresse commune de l’émigration. Mes compagnons à Londres avaient tous des occupations : les uns s’étaient mis dans le commerce du charbon, les autres faisaient avec leurs femmes des chapeaux de paille, les autres enseignaient le français qu’ils ne savaient pas. Ils étaient tous très gais. Le défaut de notre nation, la légèreté, s’était dans ce moment changé en vertu. On riait au nez de la fortune ; cette voleuse était toute penaude d’emporter ce qu’on ne lui redemandait pas.

Peltier, auteur du Domine salvum fac regem et principal rédacteur des Actes des Apôtres, continuait à Londres son entreprise de Paris. Il n’avait pas précisément de vices ; mais il était rongé d’une vermine de petits défauts dont on ne pouvait l’épurer : libertin, mauvais sujet, gagnant beaucoup d’argent et le mangeant de même, à la fois serviteur de la légitimité et ambassadeur du roi nègre Christophe auprès de George III, correspondant diplomatique de M. le comte de Limonade, et buvant en vin de Champagne les appointements qu’on lui payait en sucre. Cette espèce de M. Violet, jouant les grands airs de la Révolution sur un violon de poche, me vint voir et m’offrit ses services en qualité de Breton. Je lui parlai de mon plan de l’Essai ; il l’approuva fort : « Ce sera superbe ! » s’écria-t-il, et il me proposa une chambre chez son imprimeur Baylis, lequel imprimerait l’ouvrage au fur et à mesure de la composition. Le libraire Deboffe aurait la vente ; lui, Peltier, emboucherait la trompette dans son journal l’Ambigu, tandis qu’on pourrait s’introduire dans le Courrier français de Londres, dont la rédaction passa bientôt à M. de Montlosier. Peltier ne doutait de rien : il parlait de

me faire donner la croix de Saint-Louis pour mon siège de Thionville. Mon Gil Blas, grand, maigre, escalabreux, les cheveux poudrés, le front chauve, toujours criant et rigolant, met son chapeau rond sur l’oreille, me prend par le bras et me conduit chez l’imprimeur Baylis, où il me loue sans façon une chambre, au prix d’une guinée par mois.

J’étais en face de mon avenir doré ; mais le présent, sur quelle planche le traverser ? Peltier me procura des traductions du latin et de l’anglais ; je travaillais le jour à ces traductions, la nuit à l’Essai historique dans lequel je faisais entrer une partie de mes voyages et de mes rêveries. Baylis me fournissait les livres, et j’employais mal à propos quelques schellings à l’achat des bouquins étalés sur les échoppes.

Hingant, que j’avais rencontré sur le paquebot de Jersey, s’était lié avec moi. Il cultivait les lettres, il était savant, écrivait en secret des romans dont il me lisait des pages. Il se logea, assez près de Baylis, au fond d’une rue qui donnait dans Holborn. Tous les matins, à dix heures, je déjeunais avec lui ; nous parlions de politique et surtout de mes travaux. Je lui disais ce que j’avais bâti de mon édifice de nuit, l’Essai ; puis je retournais à mon œuvre de jour, les traductions. Nous nous réunissions pour dîner, à un schelling par tête, dans un estaminet ; de là, nous allions aux champs. Souvent aussi nous nous promenions seuls, car nous aimions tous deux à rêvasser.

Je dirigeais alors ma course à Kensington ou à Westminster. Kensington me plaisait ; j’errais dans sa partie solitaire, tandis que la partie qui touchait à Hyde-Park se couvrait d’une multitude brillante. Le contraste de mon indigence et de la richesse, de mon délaissement et de la foule, m’était agréable. Je voyais passer de loin les jeunes Anglaises avec cette confusion désireuse que me faisait éprouver autrefois ma sylphide, lorsque après l’avoir parée de toutes mes folies, j’osais à peine lever les yeux sur mon ouvrage. La mort, à laquelle je croyais toucher, ajoutait un mystère à cette vision d’un monde dont j’étais presque sorti. S’est-il jamais attaché un regard sur l’étranger assis au pied d’un pin ? Quelque belle femme avait-elle deviné l’invisible présence de René ?

À Westminster, autre passe-temps : dans ce labyrinthe de tombeaux, je pensais au mien prêt à s’ouvrir. Le buste d’un homme inconnu comme moi ne prendrait jamais place au milieu de ces illustres effigies ! Puis se montraient les sépulcres des monarques : Cromwel n’y était plus, et Charles Ier n’y était pas. Les cendres d’un traître, Robert d’Artois, reposaient sous les dalles que je pressais de mes pas fidèles. La destinée de Charles Ier venait de s’étendre sur Louis XVI ; chaque jour le fer moissonnait en France, et les fosses de mes parents étaient déjà creusées.

Les chants des maîtres de chapelle et les causeries des étrangers interrompaient mes réflexions. Je ne pouvais multiplier mes visites, car j’étais obligé de donner aux gardiens de ceux qui ne vivaient plus le schelling qui m’était nécessaire pour vivre. Mais alors je tournoyais au dehors de l’abbaye avec les corneilles, ou je m’arrêtais à considérer les clochers, jumeaux de grandeur inégale, que le soleil couchant ensanglantait de ses feux sur la tenture noire des fumées de la Cité.

Une fois, cependant, il arriva qu’ayant voulu contempler au jour tombé l’intérieur de la basilique, je m’oubliai dans l’admiration de cette architecture pleine de fougue et de caprice. Dominé par le sentiment de la vastité sombre des églises chrestiennes (Montaigne), j’errais à pas lents et je m’anuitai : on ferma les portes. J’essayai de trouver une issue ; j’appelai l’usher, je heurtai aux gates : tout ce bruit, épandu et délayé dans le silence, se perdit ; il fallut me résigner à coucher avec les défunts.

Après avoir hésité dans le choix de mon gîte, je m’arrêtai près du mausolée de lord Chatam, au bas du jubé et du double étage de la chapelle des Chevaliers et de Henri VII. À l’entrée de ces escaliers, de ces ailes fermées de grilles, un sarcophage engagé dans le mur, vis-à-vis d’une mort de marbre armée de sa faux, m’offrit son abri. Le pli d’un linceul, également de marbre, me servit de niche : à l’exemple de Charles-Quint, je m’habituais à mon enterrement.

J’étais aux premières loges pour voir le monde tel qu’il est. Quel amas de grandeurs renfermé sous ces dômes ! Qu’en reste-t-il ? Les afflictions ne sont pas moins vaines que les félicités ; l’infortunée Jane Grey n’est pas différente de l’heureuse Alix de Salisbury ; son squelette est seulement moins horrible, parce qu’il est sans tête ; sa carcasse s’embellit de son supplice et de l’absence de ce qui fit sa beauté. Les tournois du vainqueur de Crécy, les jeux du camp du Drap-d’or de Henri VIII, ne recommenceront pas dans cette salle des spectacles funèbres. Bacon, Newton, Milton, sont aussi profondément ensevelis, aussi passés à jamais que leurs plus obscurs contemporains. Moi banni, vagabond, pauvre, consentirais-je à n’être plus la petite chose oubliée et douloureuse que je suis, pour avoir été un de ces morts fameux, puissants, rassasiés de plaisirs ? Oh ! la vie n’est pas tout cela ! Si du rivage de ce monde nous ne découvrons pas distinctement les choses divines, ne nous en étonnons pas : le temps est un voile interposé entre nous et Dieu, comme notre paupière entre notre œil et la lumière.

Tapi sous mon linge de marbre, je redescendis de ces hauts pensers aux impressions naïves du lieu et du moment. Mon anxiété mêlée de plaisir était analogue à celle que j’éprouvais l’hiver dans ma tourelle de Combourg, lorsque j’écoutais le vent : un souffle et une ombre sont de nature pareille.

Peu à peu, m’accoutumant à l’obscurité, j’entrevis les figures placées aux tombeaux. Je regardais les encorbellements du Saint-Denis d’Angleterre, d’où l’on eût dit que descendaient en lampadaires gothiques les événements passés et les années qui furent : l’édifice entier était comme un temple monolithe de siècles pétrifiés.

J’avais compté dix heures, onze heures à l’horloge ; le marteau qui se soulevait et retombait sur l’airain était le seul être vivant avec moi dans ces régions. Au dehors une voiture roulante, le cri du watchman, voilà tout : ces bruits lointains de la terre me parvenaient d’un monde dans un autre monde. Le brouillard de la Tamise et la fumée du charbon de terre s’infiltrèrent dans la basilique, et y répandirent de secondes ténèbres.

Enfin, un crépuscule s’épanouit dans un coin des ombres les plus éteintes : je regardais fixement croître la lumière progressive ; émanait-elle des deux fils d’Édouard IV, assassinés par leur oncle ? « Ces aimables enfants, dit le grand tragique, étaient couchés ensemble ; ils se tenaient entourés de leurs bras innocents et blancs comme l’albâtre. Leurs lèvres semblaient quatre roses vermeilles sur une seule tige, qui, dans tout l’éclat de leur beauté, se baisent l’une l’autre. » Dieu ne m’envoya pas ces âmes tristes et charmantes ; mais le léger fantôme d’une femme à peine adolescente parut portant une lumière abritée dans une feuille de papier tournée en coquille : c’était la petite sonneuse de cloches. J’entendis le bruit d’un baiser, et la cloche tinta le point du jour. La sonneuse fut tout épouvantée lorsque je sortis avec elle par la porte du cloître. Je lui contai mon aventure ; elle me dit qu’elle était venue remplir les fonctions de son père malade : nous ne parlâmes pas du baiser.

J’amusai Hingant de mon aventure, et nous fîmes le projet de nous enfermer à Westminster ; mais nos misères nous appelaient chez les morts d’une manière moins poétique.

Mes fonds s’épuisaient : Baylis et Deboffe s’étaient hasardés, moyennant un billet de remboursement en cas de non-vente, à commencer l’impression de l’Essai ; là finissait leur générosité, et rien n’était plus naturel ; je m’étonne même de leur hardiesse. Les traductions ne venaient plus ; Peltier, homme de plaisir, s’ennuyait d’une obligeance prolongée. Il m’aurait bien donné ce qu’il avait, s’il n’eût préféré le manger ; mais quêter des travaux çà et là, faire une bonne œuvre de patience, impossible à lui. Hingant voyait aussi s’amoindrir son trésor ; entre nous deux, nous ne possédions que soixante francs. Nous diminuâmes la ration de vivres, comme sur un vaisseau lorsque la traversée se prolonge. Au lieu d’un schelling par tête, nous ne dépensions plus à dîner qu’un demi-schelling. Le matin, à notre thé, nous retranchâmes la moitié du pain, et nous supprimâmes le beurre. Ces abstinences fatiguaient les nerfs de mon ami. Son esprit battait la campagne ; il prêtait l’oreille, et avait l’air d’écouter quelqu’un ; en réponse, il éclatait de rire, ou versait des larmes. Hingant croyait au magnétisme, et s’était troublé la cervelle du galimatias de Swedenborg. Il me disait le matin qu’on lui avait fait du bruit la nuit ; il se fâchait si je lui niais ses imaginations. L’inquiétude qu’il me causait m’empêchait de sentir mes souffrances.

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