Mémoires d’outre-tombe (page 73)
La rapière de Dinarzade était plantée droite et roide entre ses genoux. Assis et penchés en avant, nous faisions au-dessous de lui, avec nos pipes, une guirlande de flammèches comme l’anneau de Saturne. Tout à coup Dinarzade s’écria comme hors de lui :
« Or, messieurs, la Dame des grandes compagnies, c’était la Mort ! »
Et le capitaine, rompant les rangs et s’écriant : « La mort ! la mort ! » mit en fuite les cantinières. La séance fut levée : le brouhaha fut grand et les rires prolongés. Nous nous rapprochâmes de Thionville, au bruit du canon de la place.
Le siège continuait, ou plutôt il n’y avait pas de siège, car on n’ouvrait point la tranchée et les troupes manquaient pour investir régulièrement la place. On comptait sur des intelligences, et l’on attendait la nouvelle des succès de l’armée prussienne ou de celle de Clerfayt, avec laquelle se trouvait le corps français du duc de Bourbon. Nos petites ressources s’épuisaient ; Paris semblait s’éloigner. Le mauvais temps ne cessait ; nous étions inondés au milieu de nos travaux ; je m’éveillais quelquefois dans un fossé avec de l’eau jusqu’au cou : le lendemain j’étais perclus.
Parmi mes compatriotes, j’avais rencontré Ferron de La Sigonnière, mon ancien camarade de classe à Dinan. Nous dormions mal sous notre pavillon ; nos têtes, dépassant la toile, recevaient la pluie de cette espèce de gouttière. Je me levais et j’allais avec Ferron me promener devant les faisceaux, car toutes nos nuits n’étaient pas aussi gaies que celles de Dinarzade. Nous marchions en silence, écoutant la voix des sentinelles, regardant la lumière des rues de nos tentes, de même que nous avions vu autrefois au collège les lampions de nos corridors. Nous causions du passé et de l’avenir, des fautes que l’on avait commises, de celles que l’on commettrait ; nous déplorions l’aveuglement des princes, qui croyaient revenir dans leur patrie avec une poignée de serviteurs, et raffermir par le bras de l’étranger la couronne sur la tête de leur frère. Je me souviens d’avoir dit à mon camarade, dans ces conversations, que la France voudrait imiter l’Angleterre, que le roi périrait sur l’échafaud, et que, vraisemblablement, notre expédition devant Thionville serait un des principaux chefs d’accusation contre Louis XVI. Ferron fut frappé de ma prédiction : c’est la première de ma vie. Depuis ce temps j’en ai fait bien d’autres tout aussi vraies, tout aussi peu écoutées ; l’accident était-il arrivé, on se mettait à l’abri, et l’on m’abandonnait aux prises avec le malheur que j’avais prévu. Quand les Hollandais essuient un coup de vent en haute mer, ils se retirent dans l’intérieur du navire, ferment les écoutilles et boivent du punch, laissant un chien sur le pont pour aboyer à la tempête ; le danger passé, on renvoie Fidèle à sa niche au fond de la cale, et le capitaine revient jouir du beau temps sur le gaillard. J’ai été le chien hollandais du vaisseau de la légitimité.
Les souvenirs de ma vie militaire se sont gravés dans ma pensée ; ce sont eux que j’ai retracés au sixième livre des Martyrs.
Barbare de l’Armorique au camp des princes, je portais Homère avec mon épée ; je préférais ma patrie, la pauvre, la petite île d’Aaron, aux cent villes de la Crète. Je disais comme Télémaque : « L’âpre pays qui ne nourrit que des chèvres m’est plus agréable que ceux où l’on élève des chevaux. » Mes paroles auraient fait rire le candide Ménélas, άγαθος Μενέλαος.
Le bruit se répandit qu’enfin on allait en venir à une action ; le prince de Waldeck devait tenter un assaut, tandis que, traversant la rivière, nous ferions diversion par une fausse attaque sur la place du côté de la France.
Cinq compagnies bretonnes, la mienne comprise, la compagnie des officiers de Picardie et de Navarre, le régiment des volontaires, composé de jeunes paysans lorrains et de déserteurs des divers régiments, furent commandés de service. Nous devions être soutenus de Royal-Allemand, des escadrons des mousquetaires et des différents corps de dragons qui couvraient notre gauche : mon frère se trouvait dans cette cavalerie avec le baron de Montboissier qui avait épousé une fille de M. de Malherbes, sœur de madame de Rosanbo, et par conséquent tante de ma belle-sœur. Nous escortions trois compagnies d’artillerie autrichienne avec des pièces de gros calibre et une batterie de trois mortiers.
Nous partîmes à six heures du soir ; à dix, nous passâmes la Moselle, au-dessus de Thionville, sur des pontons de cuivre :
amœna fluenta
Subterlabentis tacito rumore Mosellæ (Ausone.)
Au lever du jour, nous étions en bataille sur la rive gauche, la grosse cavalerie s’échelonnant aux ailes, la légère en tête. À notre second mouvement, nous nous formâmes en colonne et nous commençâmes de défiler.
Vers neuf heures, nous entendîmes à notre gauche le feu d’une décharge. Un officier de carabiniers, accourant à bride abattue, vint nous apprendre qu’un détachement de l’armée de Kellermann était près de nous joindre et que l’action était déjà engagée entre les tirailleurs. Le cheval de cet officier avait été frappé d’une balle au chanfrein ; il se cabrait en jetant l’écume par la bouche et le sang par les naseaux : ce carabinier, le sabre à la main sur ce cheval blessé, était superbe. Le corps sorti de Metz manœuvrait pour nous prendre en flanc : il avait des pièces de campagne dont le tir entama le régiment de nos volontaires. J’entendis les exclamations de quelques recrues touchées du boulet ; les derniers cris de la jeunesse arrachée toute vivante de la vie me firent une profonde pitié : je pensai aux pauvres mères.
Les tambours battirent la charge, et nous allâmes en désordre à l’ennemi. On s’approcha de si près que la fumée n’empêchait pas de voir ce qu’il y a de terrible dans le visage d’un homme prêt à verser votre sang. Les patriotes n’avaient point encore acquis cet aplomb que donne la longue habitude des combats et de la victoire : leurs mouvements étaient mous, ils tâtonnaient ; cinquante grenadiers de la vieille garde auraient passé sur le ventre d’une masse hétérogène de vieux et jeunes nobles indisciplinés ; mille à douze cents fantassins s’étonnèrent de quelques coups de canon de la grosse artillerie autrichienne ; ils se retirèrent ; notre cavalerie les poursuivit pendant deux lieues.
Une sourde et muette allemande, appelée Libbe ou Libba, s’était attachée à mon cousin Armand et l’avait suivi. Je la trouvai assise sur l’herbe qui ensanglantait sa robe : son coude était posé sur ses genoux pliés et relevés ; sa main passée sous ses cheveux blonds épars appuyait sa tête. Elle pleurait en regardant trois ou quatre tués, nouveaux sourds et muets gisant autour d’elle. Elle n’avait point ouï les coups de la foudre dont elle voyait l’effet et n’entendait point les soupirs qui s’échappaient de ses lèvres quand elle regardait Armand ; elle n’avait jamais entendu le son de la voix de celui qu’elle aimait et n’entendrait point le premier cri de l’enfant qu’elle portait dans son sein ; si le sépulcre ne renfermait que le silence, elle ne s’apercevrait pas d’y être descendue.
Au surplus, les champs de carnage sont partout ; au cimetière de l’Est, à Paris, vingt-sept mille tombeaux, deux cent trente mille corps, vous apprendront quelle bataille la mort livre jour et nuit à votre porte.
Après une halte assez longue, nous reprîmes notre route, et nous arrivâmes à l’entrée de la nuit sous les murs de Thionville.
Les tambours ne battaient point ; le commandement se faisait à voix basse. La cavalerie, afin de repousser toute sortie se glissa le long des chemins et des haies jusqu’à la porte que nous devions canonner. L’artillerie autrichienne, protégée par notre infanterie, prit position à vingt-cinq toises des ouvrages avancés, derrière des gabions épaulés à la hâte. À une heure du matin, le 6 septembre, une fusée lancée du camp du prince de Waldeck, de l’autre côté de la place, donna le signal. Le prince commença un feu nourri auquel la ville répondit vigoureusement. Nous tirâmes aussitôt.
Les assiégés, ne croyant pas que nous eussions des troupes de ce côté et n’ayant pas prévu cette insulte, n’avaient rien aux remparts du midi ; nous ne perdîmes pas pour attendre : la garnison arma une double batterie, qui perça nos épaulements et démonta deux de nos pièces. Le ciel était en feu ; nous étions ensevelis dans des torrents de fumée. Il m’arriva d’être un petit Alexandre : exténué de fatigue, je m’endormis profondément presque sous les roues des affûts où j’étais de garde. Un obus, crevé à six pouces de terre, m’envoya un éclat à la cuisse droite. Réveillé du coup, mais ne sentant point la douleur, je ne m’aperçus de ma blessure qu’à mon sang. J’entourai ma cuisse avec mon mouchoir. À l’affaire de la plaine, deux balles avaient frappé mon havresac pendant un mouvement de conversion. Atala, en fille dévouée, se plaça entre son père et le plomb ennemi ; il lui restait à soutenir le feu de l’abbé Morellet.
À quatre heures du matin, le tir du prince de Waldeck cessa ; nous crûmes la ville rendue ; mais les portes ne s’ouvrirent point, et il nous fallut songer à la retraite. Nous rentrâmes dans nos positions, après une marche accablante de trois jours.
Le prince de Waldeck s’était approché jusqu’au bord des fossés qu’il avait essayé de franchir, espérant une reddition au moyen de l’attaque simultanée : on supposait toujours des divisions dans la ville, et l’on se flattait que le parti royaliste apporterait les clefs aux princes. Les Autrichiens, ayant tiré à barbette, perdirent un monde considérable ; le prince de Waldeck eut un bras emporté. Tandis que quelques gouttes de sang coulaient sous les murs de Thionville, le sang coulait à torrents dans les prisons de Paris : ma femme et mes sœurs étaient plus en danger que moi.
Nous levâmes le siège de Thionville et nous partîmes pour Verdun, rendu le 2 septembre aux alliés. Longwy, patrie de François de Mercy, était tombé le 23 août. De toutes parts des festons et des couronnes attestaient le passage de Frédéric-Guillaume.
Je remarquai, au milieu des paisibles trophées, l’aigle de Prusse attachée sur les fortifications de Vauban : elle n’y devait pas rester longtemps ; quant aux fleurs, elles allaient bientôt voir se faner comme elles les innocentes créatures qui les avaient cueillies. Un des meurtres les plus atroces de la Terreur fut celui des jeunes filles de Verdun.
« Quatorze jeunes filles de Verdun, dit Riouffe, d’une candeur sans exemple, et qui avaient l’air de jeunes vierges parées pour une fête publique, furent menées ensemble à l’échafaud. Elles disparurent tout à coup et furent moissonnées dans leur printemps ; la Cour des femmes avait l’air, le lendemain de leur mort, d’un parterre dégarni de ses fleurs par un orage. Je n’ai jamais vu parmi nous de désespoir pareil à celui qu’excita cette barbarie. »
Verdun est célèbre par ses sacrifices de femmes. Au dire de Grégoire de Tours, Deuteric, voulant dérober sa fille aux poursuites de Théodebert, la plaça dans un tombereau attelé de deux bœufs indomptés et la fit précipiter dans la Meuse. L’instigateur du massacre des jeunes filles de Verdun fut le poétereau régicide Pons de Verdun, acharné contre sa ville natale. Ce que l’Almanach des Muses a fourni d’agents de la Terreur est incroyable ; la vanité des médiocrités en souffrance produisit autant de révolutionnaires que l’orgueil blessé des culs-de-jatte et des avortons : révolte analogue des infirmités de l’esprit et de celles du corps. Pons attacha à ses épigrammes émoussées la pointe d’un poignard. Fidèle apparemment aux traditions de la Grèce, le poète ne voulait offrir à ses dieux que le sang des vierges : car la Convention décréta, sur son rapport, qu’aucune femme enceinte ne pouvait être mise en jugement. Il fit aussi annuler la sentence qui condamnait à mort madame de Bonchamps, veuve du célèbre général vendéen. Hélas ! nous autres royalistes à la suite des princes, nous arrivâmes aux revers de la Vendée, sans avoir passé par sa gloire.
Nous n’avions pas à Verdun, pour passer le temps, « cette fameuse comtesse de Saint-Balmont, qui, après avoir quitté les habits de femme, montait à cheval et servait elle-même d’escorte aux dames qui l’accompagnaient et qu’elle avait laissées dans son carrosse… » Nous n’étions pas passionnés pour le vieux gaulois, et nous ne nous écrivions pas des billets en langage d’Amadis. (Arnauld.)
La maladie des Prussiens se communiqua à notre petite armée ; j’en fus atteint. Notre cavalerie était allée rejoindre Frédéric-Guillaume à Valmy. Nous ignorions ce qui se passait, et nous attendions d’heure en heure l’ordre de nous porter en avant ; nous reçûmes celui de battre en retraite.
Extrêmement affaibli, et ma gênante blessure ne me permettant de marcher qu’avec douleur, je me traînai comme je pus à la suite de ma compagnie, qui bientôt se débanda. Jean Balue, fils d’un meunier de Verdun, partit fort jeune de chez son père avec un moine qui le chargea de sa besace. En sortant de Verdun, la colline du gué selon Saumaise (ver dunum), je portais la besace de la monarchie, mais je ne suis devenu ni contrôleur des finances, ni évêque, ni cardinal.
Si, dans les romans que j’ai écrits, j’ai touché à ma propre histoire, dans les histoires que j’ai racontées j’ai placé des souvenirs de l’histoire vivante dont j’avais fait partie. Ainsi, dans la vie du duc de Berry, j’ai retracé quelques-unes des scènes qui s’étaient passées sous mes yeux :
« Quand on licencie une armée, elle retourne dans ses foyers ; mais les soldats de l’armée de Condé avaient-ils des foyers ? Où les devait guider le bâton qu’on leur permettait à peine de couper dans les bois de l’Allemagne, après avoir déposé le mousquet qu’ils avaient pris pour la défense de leur roi ? […] Il fallut se séparer. Les frères d’armes se dirent un dernier adieu, et prirent divers chemins sur la terre. Tous allèrent, avant de partir, saluer leur père et leur capitaine, le vieux Condé en cheveux blancs : le patriarche de la gloire donna sa bénédiction à ses enfants, pleura sur sa tribu dispersée, et vit tomber les tentes de son camp avec la douleur d’un homme qui voit s’écrouler les toits paternels. »
Moins de vingt ans après, le chef de la nouvelle armée française, Bonaparte, prit aussi congé de ses compagnons ; tant les hommes et les empires passent vite ! tant la renommée la plus extraordinaire ne sauve pas du destin le plus commun !
Nous quittâmes Verdun. Les pluies avaient défoncé les chemins ; on rencontrait partout caissons, affûts, canons embourbés, chariots renversés, vivandières avec leurs enfants sur leur dos, soldats expirants ou expirés dans la boue. En traversant une terre labourée, j’y restai enfoncé jusqu’aux genoux ; Ferron et un autre de mes camarades m’en arrachèrent malgré moi : je les priais de me laisser là ; je préférais mourir.
Le capitaine de ma compagnie, M. de Goyon-Miniac, me délivra le 16 octobre, au camp près de Longwy, un certificat fort honorable. À Arlon, nous aperçûmes sur la grande route une file de chariots attelés : les chevaux, les uns debout, les autres agenouillés, les autres appuyés sur le nez, étaient morts, et leurs cadavres se tenaient roidis entre les brancards : on eût dit des ombres d’une bataille bivouaquant au bord du Styx. Ferron me demanda ce que je comptais faire, je lui répondis : « Si je puis parvenir à Ostende, je m’embarquerai pour Jersey où je trouverai mon oncle de Bedée ; de là, je serai à même de rejoindre les royalistes de Bretagne. »
La fièvre me minait ; je ne me soutenais qu’avec peine sur ma cuisse enflée. Je me sentis saisi d’un autre mal. Après vingt-quatre heures de vomissements, une ébullition me couvrit le corps et le visage ; une petite vérole confluente se déclara ; elle rentrait et sortait alternativement selon les impressions de l’air. Arrangé de la sorte, je commençai à pied un voyage de deux cents lieues, riche que j’étais de dix-huit livres tournois ; tout cela pour la plus grande gloire de la monarchie. Ferron, qui m’avait prêté mes six petits écus de trois francs, étant attendu à Luxembourg, me quitta.
En sortant d’Arlon, une charrette de paysan me prit pour la somme de quatre sous, et me déposa à cinq lieues de là sur un tas de pierres. Ayant sautillé quelques pas à l’aide de ma béquille, je lavai le linge de mon éraflure devenue plaie, dans une source qui ruisselait au bord du chemin, ce qui me fit grand bien. La petite vérole était complétement sortie, et je me sentais soulagé. Je n’avais point abandonné mon sac, dont les bretelles me coupaient les épaules.
Je passai une première nuit dans une grange, et ne mangeai point. La femme du paysan, propriétaire de la grange, refusa le loyer de ma couchée ; elle m’apporta, au lever du jour, une grande écuelle de café au lait avec de la miche noire que je trouvai excellente. Je me remis en route tout gaillard, bien que je tombasse souvent. Je fus rejoins par quatre ou cinq de mes camarades qui prirent mon sac ; ils étaient aussi fort malades. Nous rencontrâmes des villageois, de charrettes en charrettes, nous gagnâmes pendant cinq jours assez de chemin dans les Ardennes pour atteindre Attert, Flamizoul et Bellevue. Le sixième jour, je me trouvai seul. Ma petite vérole blanchissait et s’aplatissait.
Après avoir marché deux lieues, qui me coûtèrent six heures de temps, j’aperçus une famille de bohémiens campée, avec deux chèvres et un âne, derrière un fossé, autour d’un feu de brandes. À peine arrivais-je, je me laissai choir, et les singulières créatures s’empressèrent de me secourir. Une jeune femme en haillons, vive, brune, mutine, chantait, sautait, tournait, en tenant de biais son enfant sur son sein, comme la vielle dont elle aurait animé sa danse, puis elle s’asseyait sur ses talons tout contre moi, me regardait curieusement à la lueur du feu, prenait ma main mourante pour me dire ma bonne aventure, en me demandant un petit sou ; c’était trop cher. Il était difficile d’avoir plus de science, de gentillesse et de misère que ma sibylle des Ardennes. Je ne sais quand les nomades dont j’aurais été un digne fils me quittèrent ; lorsque, à l’aube, je sortis de mon engourdissement, je ne les trouvai plus. Ma bonne aventurière s’en était allée avec le secret de mon avenir. En échange de mon petit sou, elle avait déposé à mon chevet une pomme qui servit à me rafraîchir la bouche. Je me secouai comme Jeannot Lapin parmi le thym et la rosée ; mais je ne pouvais ni brouter, ni trotter, ni faire beaucoup de tours. Je me levai néanmoins dans l’intention de faire ma cour à l’aurore : elle était bien belle, et j’étais bien laid ; son visage rose annonçait sa bonne santé ; elle se portait mieux que le pauvre Céphale de l’Armorique. Quoique jeunes tous deux, nous étions de vieux amis, et je me figurai que ce matin-là ses pleurs étaient pour moi.
Philippoteaux del. Leguay sc Imp Vve Sarazin
LA HUTTE DU BERGER.
Garnier frères Éditeurs
Je m’enfonçai dans la forêt, je n’étais pas trop triste ; la solitude m’avait rendu à ma nature. Je chantonnais la romance de l’infortuné Cazotte :
Tout au beau milieu des Ardennes,
Est un château sur le haut d’un rocher, etc., etc.
N’était-ce point dans le donjon de ce château des fantômes que le roi d’Espagne, Philippe II, fit enfermer mon compatriote, le capitaine La Noue, qui eut pour grand’mère une Chateaubriand ? Philippe consentait à relâcher l’illustre prisonnier, si celui-ci consentait à se laisser crever les yeux ; La Noue fut au moment d’accepter la proposition, tant il avait soif de retrouver sa chère Bretagne. Hélas ! j’étais possédé du même désir, et pour m’ôter la vue je n’avais besoin que du mal dont il avait plu à Dieu de m’affliger. Je ne rencontrai pas sire Enguerrand venant d’Espagne, mais de pauvres traîne-malheur, de petits marchands forains qui avaient, comme moi, toute leur fortune sur le dos. Un bûcheron, avec des genouillères de feutre, entrait dans le bois : il aurait dû me prendre pour une branche morte et m’abattre. Quelques corneilles, quelques alouettes, quelques bruants, espèce de gros pinsons, trottaient sur le chemin ou posaient immobiles sur le cordon de pierres, attentifs à l’émouchet qui planait circulairement dans le ciel. De fois à autre, j’entendais le son de la trompe du porcher gardant ses truies et leurs petits à la glandée. Je me reposai à la hutte roulante d’un berger ; je n’y trouvai pour maître que chaton qui me fit mille gracieuses caresses. Le berger se tenait au loin, debout, au centre d’un parcours, ses chiens assis à différentes distances autour des moutons ; le jour, ce pâtre cueillait des simples, c’était un médecin et un sorcier ; la nuit, il regardait les étoiles, c’était un berger chaldéen.
Je stationnai, une demi-lieue plus haut, dans un viandis de cerfs : des chasseurs passaient à l’extrémité. Une fontaine sourdait à mes pieds ; au fond de cette fontaine, dans cette même forêt, Roland inamorato, non pas furioso, aperçut un palais de cristal rempli de dames et de chevaliers. Si le paladin, qui rejoignit les brillantes naïades, avait du moins laissé Bride-d’Or au bord de la source ; si Shakespeare m’eût envoyé Rosalinde et le Duc exilé, ils m’auraient été bien secourables.
Ayant repris haleine, je continuai ma route. Mes idées affaiblies flottaient dans un vague non sans charme ; mes anciens fantômes, ayant à peine la consistance d’ombres aux trois quarts effacées, m’entouraient pour me dire adieu. Je n’avais plus la force des souvenirs ; je voyais dans un lointain indéterminé, et mêlées à des images inconnues, les formes aériennes de mes parents et de mes amis. Quand je m’asseyais contre une borne du chemin, je croyais apercevoir des visages me souriant au seuil des distantes cabanes, dans la fumée bleue échappée du toit des chaumières, dans la cime des arbres, dans le transparent des nuées, dans les gerbes lumineuses du soleil traînant ses rayons sur les bruyères comme un râteau d’or. Ces apparitions étaient celles des Muses qui venaient assister à la mort du poète : ma tombe, creusée avec les montants de leurs lyres sous un chêne des Ardennes, aurait assez bien convenu au soldat et au voyageur. Quelques gelinottes, fourvoyées dans le gîte des lièvres sous des troënes, faisaient seules, avec des insectes, quelques murmures autour de moi ; vies aussi légères, aussi ignorées que ma vie. Je ne pouvais plus marcher ; je me sentais extrêmement mal ; la petite vérole rentrait et m’étouffait.
Vers la fin du jour, je m’étendis sur le dos à terre, dans un fossé, la tête soutenue par le sac d’Atala, ma béquille à mes côtés, les yeux attachés sur le soleil, dont les regards s’éteignaient avec les miens. Je saluai de toute la douceur de ma pensée l’astre qui avait éclairé ma première jeunesse dans mes landes paternelles : nous nous couchions ensemble, lui pour se lever plus glorieux, moi, selon toutes les vraisemblances, pour ne me réveiller jamais. Je m’évanouis dans un sentiment de religion : le dernier bruit que j’entendis était la chute d’une feuille et le sifflement d’un bouvreuil.
Il paraît que je demeurai à peu près deux heures en défaillance. Les fourgons du prince de Ligne vinrent à passer : un des conducteurs, s’étant arrêté pour couper un scion de bouleau, trébucha sur moi sans me voir : il me crut mort et me poussa du pied ; je donnai un signe de vie. Le conducteur appela ses camarades, et, par un instinct de pitié, ils me jetèrent sur un chariot. Les cahots me ressuscitèrent ; je pus parler à mes sauveurs ; je leur dis que j’étais un soldat de l’armée des princes, que s’ils voulaient me mener jusqu’à Bruxelles, où ils allaient, je les récompenserais de leur peine. « Bien, camarade, me répondit l’un d’eux, mais il faudra que tu descendes à Namur, car il nous est défendu de nous charger de personne. Nous te reprendrons de l’autre côté de la ville. » Je demandai à boire ; j’avalai quelques gouttes d’eau-de-vie qui firent reparaître en dehors les symptômes de mon mal et débarrassèrent un moment ma poitrine : la nature m’avait doué d’une force extraordinaire.
Nous arrivâmes vers dix heures du matin dans les faubourgs de Namur. Je mis pied à terre et suivis de loin les chariots ; je les perdis bientôt de vue. À l’entrée de la ville, on m’arrêta. Tandis qu’on examinait mes papiers, je m’assis sous la porte. Les soldats de garde, à la vue de mon uniforme, m’offrirent un chiffon de pain de munition, et le caporal me présenta, dans un godet de verre bleu, du brandevin au poivre. Je faisais quelques façons pour boire à la coupe de l’hospitalité militaire : « Prends donc ! » s’écria-t-il en colère, en accompagnant son injonction d’un Sacrament der teufel (sacrement du diable) !
Ma traversée de Namur fut pénible : j’allais, m’appuyant contre les maisons. La première femme qui m’aperçut sortit de sa boutique, me donna le bras avec un air de compatissance, et m’aida à me traîner ; je la remerciai et elle répondit : « Non, non, soldat. » Bientôt d’autres femmes accoururent, apportèrent du pain, du vin, des fruits, du lait, du bouillon, de vieilles nippes, des couvertures. « Il est blessé », disaient les unes dans leur patois français-brabançon ; « il a la petite vérole », s’écriaient les autres, et elles écartaient leurs enfants. « Mais, jeune homme, vous ne pourrez marcher ; vous allez mourir ; restez à l’hôpital. » Elles me voulaient conduire à l’hôpital, elles se relayaient de porte en porte, et me conduisirent ainsi jusqu’à celle de la ville, en dehors de laquelle je retrouvai les fourgons. On a vu une paysanne me secourir, on verra une autre femme me recueillir à Guernesey. Femmes qui m’avez assisté dans ma détresse, si vous vivez encore, que Dieu soit en aide à vos vieux jours et à vos douleurs ! Si vous avez quitté la vie, que vos enfants aient en partage le bonheur que le ciel m’a longtemps refusé !
Les femmes de Namur m’aidèrent à monter dans le fourgon, me recommandèrent au conducteur et me forcèrent d’accepter une couverture de laine. Je m’aperçus qu’elles me traitaient avec une sorte de respect et de déférence : il y a dans la nature du Français quelque chose de supérieur et de délicat que les autres peuples reconnaissent.
Les gens du prince de Ligne me déposèrent encore sur le chemin à l’entrée de Bruxelles et refusèrent mon dernier écu.
À Bruxelles, aucun hôtelier ne me voulut recevoir. Le Juif errant, Oreste populaire que la complainte conduit dans cette ville :
Quand il fut dans la ville
De Bruxelle en Brabant,
y fut mieux accueilli que moi, car il avait toujours cinq sous dans sa poche. Je frappais, on ouvrait ; en m’apercevant, on disait : « Passez ! passez ! » et l’on me fermait la porte au nez. On me chassa d’un café. Mes cheveux pendaient sur mon visage masqué par ma barbe et mes moustaches ; j’avais la cuisse entourée d’un torchis de foin ; par-dessus mon uniforme en loques, je portais la couverture de laine des Namuriennes, nouée à mon cou en guise de manteau. Le mendiant de l’Odyssée était plus insolent, mais n’était pas si pauvre que moi.
Je m’étais présenté d’abord inutilement à l’hôtel que j’avais habité avec mon frère : je fis une seconde tentative : comme j’approchais de la porte, j’aperçus le comte de Chateaubriand, descendant de voiture avec le baron de Montboissier. Il fut effrayé de mon spectre. On chercha une chambre hors de l’hôtel, car le maître refusa absolument de m’admettre. Un perruquier offrait un bouge convenable à mes misères. Mon frère m’amena un chirurgien et un médecin. Il avait reçu des lettres de Paris ; M. de Malesherbes l’invitait à rentrer en France. Il m’apprit la journée du 10 août, les massacres de septembre et les nouvelles politiques dont je ne savais pas un mot. Il approuva mon dessein de passer dans l’île de Jersey, et m’avança vingt-cinq louis. Mes regards affaiblis me permettaient à peine de distinguer les traits de mon frère ; je croyais que ces ténèbres émanaient de moi, et c’étaient les ombres que l’Éternité répandait autour de lui : sans le savoir, nous nous voyions pour la dernière fois. Tous, tant que nous sommes, nous n’avons à nous que la minute présente ; celle qui la suit est à Dieu : il y a toujours deux chances pour ne pas retrouver l’ami que l’on quitte : notre mort ou la sienne. Combien d’hommes n’ont jamais remonté l’escalier qu’ils avaient descendu !