Mémoires d’outre-tombe (page 76)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le plus doux, le plus tendre et le plus reconnaissant souvenir m’est resté de cet événement. Avant ma renommée, la famille de M. Ives est la seule qui m’ait voulu du bien et qui m’ait accueilli d’une affection véritable. Pauvre, ignoré, proscrit, sans séduction, sans beauté, je trouve un avenir assuré, une patrie, une épouse charmante pour me retirer de mon délaissement, une mère presque aussi belle pour me tenir lieu de ma vieille mère, un père instruit, aimant et cultivant les lettres pour remplacer le père dont le ciel m’avait privé ; qu’apportais-je en compensation de tout cela ? Aucune illusion ne pouvait entrer dans le choix que l’on faisait de moi ; je devais croire être aimé. Depuis cette époque, je n’ai rencontré qu’un attachement assez élevé pour m’inspirer la même confiance. Quant à l’intérêt dont j’ai pu être l’objet dans la suite, je n’ai jamais pu démêler si des causes extérieures, si le fracas de la renommée, la parure des partis, l’éclat des hautes positions littéraires ou politiques, n’étaient pas l’enveloppe qui m’attirait des empressements.

Au reste, en épousant Charlotte Ives, mon rôle changeait sur la terre : enseveli dans un comté de la Grande-Bretagne, je serais devenu un gentleman chasseur : pas une seule ligne ne serait tombée de ma plume ; j’eusse même oublié ma langue, car j’écrivais en anglais, et mes idées commençaient à se former en anglais dans ma tête. Mon pays aurait-il beaucoup perdu à ma disparition ? Si je pouvais mettre à part ce qui m’a consolé, je dirais que je compterais déjà bien des jours de calme, au lieu des jours de trouble échus à mon lot. L’Empire, la Restauration, les divisions, les querelles de la France, que m’eût fait tout cela ? Je n’aurais pas eu chaque matin à pallier des fautes, à combattre des erreurs. Est-il certain que j’aie un talent véritable et que ce talent ait valu la peine du sacrifice de ma vie ? Dépasserai-je ma tombe ? Si je vais au delà, y aura-t-il dans la transformation qui s’opère, dans un monde changé et occupé de toute autre chose, y aura-t-il un public pour m’entendre ? Ne serai-je pas un homme d’autrefois, inintelligible aux générations nouvelles ? Mes idées, mes sentiments, mon style même, ne seront-ils pas à la dédaigneuse postérité choses ennuyeuses et vieillies ? Mon ombre pourra-t-elle dire comme celle de Virgile à Dante : « Poeta fui e cantai : Je fus poète, et je chantai ? »

Revenu à Londres, je n’y trouvai pas le repos : j’avais fui devant ma destinée comme un malfaiteur devant son crime. Combien il avait dû être pénible à une famille si digne de mes hommages, de mes respects, de ma reconnaissance, d’éprouver une sorte de refus de l’homme inconnu qu’elle avait accueilli, auquel elle avait offert de nouveaux foyers avec une simplicité, une absence de soupçon, de précaution qui tenaient des mœurs patriarcales ! Je me représentais le chagrin de Charlotte, les justes reproches que l’on pouvait et qu’on devait m’adresser : car enfin j’avais mis de la complaisance à m’abandonner à une inclination dont je connaissais l’insurmontable illégitimité. Était-ce donc une séduction que j’avais vainement tentée, sans me rendre compte de cette blâmable conduite ? Mais en m’arrêtant, comme je le fis, pour rester honnête homme, ou en passant par dessus l’obstacle pour me livrer à un penchant flétri d’avance par ma conduite, je n’aurais pu que plonger l’objet de cette séduction dans le regret ou la douleur.

De ces amères réflexions, je me laissais aller à d’autres sentiments non moins remplis d’amertume : je maudissais mon mariage qui, selon les fausses perceptions de mon esprit, alors très malade, m’avait jeté hors de mes voies et me privait du bonheur. Je ne songeais pas qu’en raison de cette nature souffrante à laquelle j’étais soumis et de ces notions romanesques de liberté que je nourrissais, un mariage avec miss Ives eût été pour moi aussi pénible qu’une union plus indépendante.

Une chose restait pure et charmante en moi, quoique profondément triste : l’image de Charlotte ; cette image finissait par dominer mes révoltes contre mon sort. Je fus cent fois tenté de retourner à Bungay, d’aller, non me présenter à la famille troublée, mais me cacher sur le bord du chemin pour voir passer Charlotte, pour la suivre au temple où nous avions le même Dieu, sinon le même autel, pour offrir à cette femme, à travers le ciel, l’inexprimable ardeur de mes vœux, pour prononcer, du moins en pensée, cette prière de la bénédiction nuptiale que j’aurais pu entendre de la bouche d’un ministre dans ce temple :

« Ô Dieu, unissez, s’il vous plaît, les esprits de ces époux, et versez dans leurs cœurs une sincère amitié. Regardez d’un œil favorable votre servante. Faites que son joug soit un joug d’amour et de paix, qu’elle obtienne une heureuse fécondité ; faites, Seigneur, que ces époux voient tous deux les enfants de leurs enfants jusqu’à la troisième et quatrième génération, et qu’ils parviennent à une heureuse vieillesse. »

Errant de résolution en résolution, j’écrivais à Charlotte de longues lettres que je déchirais. Quelques billets insignifiants, que j’avais reçus d’elle, me servaient de talisman ; attachée à mes pas par ma pensée, Charlotte, gracieuse, attendrie, me suivait, en les purifiant, par les sentiers de la sylphide. Elle absorbait mes facultés ; elle était le centre à travers lequel plongeait mon intelligence, de même que le sang passe par le cœur ; elle me dégoûtait de tout, car j’en faisais un objet perpétuel de comparaison à son avantage. Une passion vraie et malheureuse est un levain empoisonné qui reste au fond de l’âme et qui gâterait le pain des anges.

Les lieux que j’avais parcourus, les heures et les paroles que j’avais échangées avec Charlotte, étaient gravés dans ma mémoire : je voyais le sourire de l’épouse qui m’avait été destinée ; je touchais respectueusement ses cheveux noirs ; je pressais ses beaux bras contre ma poitrine, ainsi qu’une chaîne de lis que j’aurais portée à mon cou. Je n’étais pas plutôt dans un lieu écarté, que Charlotte, aux blanches mains, se venait placer à mes côtés. Je devinais sa présence, comme la nuit on respire le parfum des fleurs qu’on ne voit pas.

Privé de la société d’Hingant, mes promenades, plus solitaires que jamais, me laissaient en pleine liberté d’y mener l’image de Charlotte. À la distance de trente milles de Londres, il n’y a pas une bruyère, un chemin, une église que je n’aie visités. Les endroits les plus abandonnés, un préau d’orties, un fossé planté de chardons, tout ce qui était négligé des hommes, devenaient pour moi des lieux préférés, et dans ces lieux Byron respirait déjà. La tête appuyée sur ma main, je regardais les sites dédaignés ; quand leur impression pénible m’affectait trop, le souvenir de Charlotte venait me ravir : j’étais alors comme ce pèlerin, lequel, arrivé dans une solitude à la vue des rochers du Sinaï, entendit chanter le rossignol.

À Londres, on était surpris de mes façons. Je ne regardais personne, je ne répondais point, je ne savais ce que l’on me disait : mes anciens camarades me soupçonnaient atteint de folie.

Qu’arriva-t-il à Bungay après mon départ ? Qu’est devenue cette famille où j’avais apporté la joie et le deuil ?

Vous vous souvenez toujours bien que je suis ambassadeur auprès de Georges IV, et que j’écris à Londres, en 1822, ce qui m’arriva à Londres en 1795.

Quelques affaires, depuis huit jours, m’ont obligé d’interrompre la narration que je reprends aujourd’hui. Dans cet intervalle, mon valet de chambre est venu me dire, un matin, entre midi et une heure, qu’une voiture était arrêtée à ma porte, et qu’une dame anglaise demandait à me parler. Comme je me suis fait une règle, dans ma position publique, de ne refuser personne, j’ai dit de laisser monter cette dame.

J’étais dans mon cabinet ; on a annoncé lady Sulton ; j’ai vu entrer une femme en deuil, accompagnée de deux beaux garçons également en deuil : l’un pouvait avoir seize ans et l’autre quatorze. Je me suis avancé vers l’étrangère ; elle était si émue qu’elle pouvait à peine marcher. Elle m’a dit d’une voix altérée : « Mylord, do you remember me ? Me reconnaissez-vous ? » Oui, j’ai reconnu miss Ives ! les années qui avaient passé sur sa tête ne lui avaient laissé que leur printemps. Je l’ai prise par la main, je l’ai fait asseoir et je me suis assis à ses côtés. Je ne lui pouvais parler ; mes yeux étaient pleins de larmes ; je la regardais en silence à travers ces larmes ; je sentais que je l’avais profondément aimée par ce que j’éprouvais. Enfin, j’ai pu lui dire à mon tour : « Et vous, madame, me reconnaissez-vous ? » Elle a levé les yeux qu’elle tenait baissés, et, pour toute réponse, elle m’a adressé un regard souriant et mélancolique comme un long souvenir. Sa main était toujours entre les deux miennes. Charlotte m’a dit : « Je suis en deuil de ma mère ; mon père est mort depuis plusieurs années. Voilà mes enfants. » À ces derniers mots, elle a retiré sa main et s’est enfoncée dans son fauteuil, en couvrant ses yeux de son mouchoir.

Bientôt elle a repris : « Mylord, je vous parle à présent dans la langue que j’essayais avec vous à Bungay. Je suis honteuse : excusez-moi. Mes enfants sont fils de l’amiral Sulton, que j’épousai trois ans après votre départ d’Angleterre. Mais aujourd’hui je n’ai pas la tête assez à moi pour entrer dans le détail. Permettez-moi de revenir. » Je lui ai demandé son adresse en lui donnant le bras pour la reconduire à sa voiture. Elle tremblait, et je serrai sa main contre mon cœur.

Je me rendis le lendemain chez lady Sulton ; je la trouvai seule. Alors commença entre nous la série de ces vous souvient-il, qui font renaître toute une vie. À chaque vous souvient-il, nous nous regardions ; nous cherchions à découvrir sur nos visages ces traces du temps qui mesurent cruellement la distance du point de départ et l’étendue du chemin parcouru. J’ai dit à Charlotte : « Comment votre mère vous apprit-elle… ? » Charlotte rougit et m’interrompit vivement : « Je suis venue à Londres pour vous prier de vous intéresser aux enfants de l’amiral Sulton : l’aîné désirerait passer à Bombay. M. Canning, nommé gouverneur des Indes, est votre ami ; il pourrait emmener mon fils avec lui. Je serais bien reconnaissante, et j’aimerais à vous devoir le bonheur de mon premier enfant. » Elle appuya sur ces derniers mots.

« Ah ! Madame, lui répondis-je, que me rappelez-vous ? Quel bouleversement de destinées ! Vous qui avez reçu à la table hospitalière de votre père un pauvre banni ; vous qui n’avez point dédaigné ses souffrances ; vous qui peut-être aviez pensé à l’élever jusqu’à un rang glorieux et inespéré, c’est vous qui réclamez sa protection dans votre pays ! Je verrai M. Canning ; votre fils, quoi qu’il m’en coûte de lui donner ce nom, votre fils, si cela dépend de moi, ira aux Indes. Mais, dites-moi, madame, que vous fait ma fortune nouvelle ? Comment me voyez-vous aujourd’hui ? Ce mot de mylord que vous employez me semble bien dur. »

Charlotte répliqua : « Je ne vous trouve point changé, pas même vieilli. Quand je parlais de vous à mes parents pendant votre absence, c’était toujours le titre de mylord que je vous donnais ; il me semblait que vous le deviez porter : n’étiez-vous pas pour moi comme un mari, my lord and master, mon seigneur et maître ? » Cette gracieuse femme avait quelque chose de l’Ève de Milton, en prononçant ces paroles : elle n’était point née du sein d’un autre femme ; sa beauté portait l’empreinte de la main divine qui l’avait pétrie.

Je courus chez M. Canning et chez lord Londonderry ; ils me firent des difficultés pour une petite place, comme on m’en aurait fait en France ; mais ils promettaient comme on promet à la cour. Je rendis compte à lady Sulton de ma démarche. Je la revis trois fois : à ma quatrième visite, elle me déclara qu’elle allait retourner à Bungay. Cette dernière entrevue fut douloureuse. Charlotte m’entretint encore du passé de notre vie cachée, de nos lectures, de nos promenades, de la musique, des fleurs d’antan, des espérances d’autrefois. « Quand je vous ai connu, me disait-elle, personne ne prononçait votre nom ; maintenant, qui l’ignore ? Savez-vous que je possède un ouvrage et plusieurs lettres, écrits de votre main ? Les voilà. » Et elle me remit un paquet. « Ne vous offensez pas si je ne veux rien garder de vous, » et elle se prit à pleurer. « Farewell ! farewell ! me dit-elle, souvenez-vous de mon fils. Je ne vous reverrai jamais, car vous ne viendrez pas me chercher à Bungay. — J’irai, m’écriai-je ; j’irai vous porter le brevet de votre fils. » Elle secoua la tête d’un air de doute, et se retira.

Rentré à l’ambassade, je m’enfermai et j’ouvris le paquet. Il ne contenait que des billets de moi insignifiants et un plan d’études, avec des remarques sur les poètes anglais et italiens. J’avais espéré trouver une lettre de Charlotte ; il n’y en avait point ; mais j’aperçus aux marges du manuscrit quelques notes anglaises, françaises et latines, dont l’encre vieillie et la jeune écriture témoignaient qu’elles étaient depuis longtemps déposées sur ces marges.

Voilà mon histoire avec miss Ives. En achevant de la raconter, il me semble que je perds une seconde fois Charlotte, dans cette même île où je la perdis une première. Mais entre ce que j’éprouve à cette heure pour elle, et ce que j’éprouvais aux heures dont je rappelle les tendresses, il y a tout l’espace de l’innocence : des passions se sont interposées entre miss Ives et lady Sulton. Je ne porterais plus à une femme ingénue la candeur des désirs, la suave ignorance d’un amour resté à la limite du rêve. J’écrivais alors sur le vague des tristesses ; je n’en suis plus au vague de la vie. Eh bien ! si j’avais serré dans mes bras, épouse et mère, celle qui me fut destinée vierge et épouse, c’eût été avec une sorte de rage, pour flétrir, remplir de douleur et étouffer ces vingt-sept années livrées à un autre, après m’avoir été offertes.

Je dois regarder le sentiment que je viens de rappeler comme le premier de cette espèce entré dans mon cœur ; il n’était cependant point sympathique à ma nature orageuse ; elle l’aurait corrompu ; elle m’eût rendu incapable de savourer longuement de saintes délectations. C’était alors qu’aigri par les malheurs, déjà pèlerin d’outre-mer, ayant commencé mon solitaire voyage, c’était alors que les folles idées peintes dans le mystère de René m’obsédaient et faisaient de moi l’être le plus tourmenté qui fût sur la terre. Quoi qu’il en soit, la chaste image de Charlotte, en faisant pénétrer au fond de mon âme quelques rayons d’une lumière vraie, dissipa d’abord une nuée de fantômes : ma démone, comme un mauvais génie, se replongea dans l’abîme ; elle attendit l’effet du temps pour renouveler ses apparitions.

Mes rapports avec Deboffe n’avaient jamais été interrompus complètement pour l’Essai sur les Révolutions, et il m’importait de les reprendre au plus vite à Londres pour soutenir ma vie matérielle. Mais d’où m’était venu mon dernier malheur ? de mon obstination au silence. Pour comprendre ceci, il faut entrer dans mon caractère.

En aucun temps il ne m’a été possible de surmonter cet esprit de retenue et de solitude intérieure qui m’empêche de causer de ce qui me touche.

Personne ne saurait affirmer sans mentir que j’aie raconté ce que la plupart des gens racontent dans un moment de peine, de plaisir ou de vanité. Un nom, une confession de quelque gravité, ne sort point ou ne sort que rarement de ma bouche. Je n’entretiens jamais les passants de mes intérêts, de mes desseins, de mes travaux, de mes idées, de mes attachements, de mes joies, de mes chagrins, persuadé de l’ennui profond que l’on cause aux autres en leur parlant de soi. Sincère et véridique, je manque d’ouverture de cœur : mon âme tend incessamment à se fermer ; je ne dis point une chose entière et je n’ai laissé passer ma vie complète que dans ces Mémoires. Si j’essaye de commencer un récit, soudain l’idée de sa longueur m’épouvante ; au bout de quatre paroles, le son de ma voix me devient insupportable et je me tais. Comme je ne crois à rien, excepté en religion, je me défie de tout : la malveillance et le dénigrement sont les deux caractères de l’esprit français ; la moquerie et la calomnie, le résultat certain d’une confidence.

Mais qu’ai-je gagné à ma nature réservée ? d’être devenu, parce que j’étais impénétrable, un je ne sais quoi de fantaisie, qui n’a aucun rapport avec ma réalité. Mes amis mêmes se trompent sur moi, en croyant me faire mieux connaître et en m’embellissant des illusions de leur attachement. Toutes les médiocrités d’antichambre, de bureaux, de gazettes, de cafés m’ont supposé de l’ambition, et je n’en ai aucune. Froid et sec en matière usuelle, je n’ai rien de l’enthousiaste et du sentimental : ma perception distincte et rapide traverse vite le fait et l’homme, et les dépouille de toute importance. Loin de m’entraîner, d’idéaliser les vérités applicables, mon imagination ravale les plus hauts événements, me déjoue moi-même ; le côté petit et ridicule des objets m’apparaît tout d’abord ; de grands génies et de grandes choses, il n’en existe guère à mes yeux. Poli, laudatif, admiratif pour les suffisances qui se proclament intelligences supérieures, mon mépris caché rit et place sur tous ces visages enfumés d’encens des masques de Callot. En politique, la chaleur de mes opinions n’a jamais excédé la longueur de mon discours ou de ma brochure. Dans l’existence intérieure et théorique, je suis l’homme de tous les songes ; dans l’existence extérieure et pratique, l’homme des réalités. Aventureux et ordonné, passionné et méthodique, il n’y a jamais eu d’être à la fois plus chimérique et plus positif que moi, de plus ardent et de plus glacé ; androgyne bizarre, pétri des sangs divers de ma mère et de mon père.

Les portraits qu’on a faits de moi, hors de toute ressemblance, sont principalement dus à la réticence de mes paroles. La foule est trop légère, trop inattentive pour se donner le temps, lorsqu’elle n’est pas avertie, de voir les individus tels qu’ils sont. Quand, par hasard, j’ai essayé de redresser quelques-uns de ces faux jugements dans mes préfaces, on ne m’a pas cru. En dernier résultat, tout m’étant égal, je n’insistais pas ; un comme vous voudrez m’a toujours débarrassé de l’ennui de persuader personne ou de chercher à établir une vérité. Je rentre dans mon for intérieur, comme un lièvre dans son gîte : là je me remets à contempler la feuille qui remue ou le brin d’herbe qui s’incline.

Je ne me fais pas une vertu de ma circonspection invincible autant qu’involontaire : si elle n’est pas une fausseté, elle en a l’apparence ; elle n’est pas en harmonie avec des natures plus heureuses, plus aimables, plus faciles, plus naïves, plus abondantes, plus communicatives que la mienne. Souvent elle m’a nui dans les sentiments et dans les affaires, parce que je n’ai jamais pu souffrir les explications, les raccommodements par protestation et éclaircissement, lamentation et pleurs, verbiage et reproches, détails et apologie.

Au cas de la famille Ives, ce silence obstiné de moi sur moi-même me fut extrêmement fatal. Vingt fois la mère de Charlotte s’était enquise de mes parents et m’avait mis sur la voie des révélations. Ne prévoyant pas où mon mutisme me mènerait, je me contentai, comme d’usage, de répondre quelques mots vagues et brefs. Si je n’eusse été atteint de cet odieux travers d’esprit, toute méprise devenant impossible, je n’aurais pas eu l’air d’avoir voulu tromper la plus généreuse hospitalité ; la vérité, dite par moi au moment décisif, ne m’excusait pas : un mal réel n’en avait pas moins été fait.

Je repris mon travail au milieu de mes chagrins et des justes reproches que je me faisais. Je m’accommodais même de ce travail, car il m’était venu en pensée qu’en acquérant du renom, je rendrais la famille Ives moins repentante de l’intérêt qu’elle m’avait témoigné. Charlotte, que je cherchais ainsi à me réconcilier par la gloire, présidait à mes études. Son image était assise devant moi tandis que j’écrivais. Quand je levais les yeux de dessus mon papier, je les portais sur l’image adorée, comme si le modèle eût été là en effet. Les habitants de l’île de Ceylan virent un matin l’astre du jour se lever dans un pompe extraordinaire, son globe s’ouvrit et il en sortit une brillante créature qui dit aux Ceylanais : « Je viens régner sur vous. » Charlotte, éclose d’un rayon de lumière, régnait sur moi.

Abandonnons-les, ces souvenirs ; les souvenirs vieillissent et s’effacent comme les espérances. Ma vie va changer, elle va couler sous d’autres cieux, dans d’autres vallées. Premier amour de ma jeunesse, vous fuyez avec vos charmes ! Je viens de revoir Charlotte, il est vrai, mais après combien d’années l’ai-je revue ? Douce lueur du passé, rose pâle du crépuscule qui borde la nuit, quand le soleil depuis longtemps est couché !

On a souvent représenté la vie (moi tout le premier) comme une montagne que l’on gravit d’un côté et que l’on dévale de l’autre : il serait aussi vrai de la comparer à une Alpe, au sommet chauve couronné de glace, et qui n’a pas de revers. En suivant cette image, le voyageur monte toujours et ne descend plus ; il voit mieux alors l’espace qu’il a parcouru, les sentiers qu’il n’a pas choisis et à l’aide desquels il se fût élevé par une pente adoucie : il regarde avec regret et douleur le point où il a commencé de s’égarer. Ainsi, c’est à la publication de l’Essai historique que je dois marquer le premier pas qui me fourvoya du chemin de la paix. J’achevai la première partie du grand travail que je m’étais tracé ; j’en écrivis le dernier mot entre l’idée de la mort (j’étais retombé malade) et un rêve évanoui : In somnis venit, imago conjugis. Imprimé chez Baylis, l’Essai parut chez Deboffe en 1797. Cette date est celle d’une des transformations de ma vie. Il y a des moments où notre destinée, soit qu’elle cède à la société, soit qu’elle obéisse à la nature, soit qu’elle commence à nous faire ce que nous devons demeurer, se détourne soudain de sa ligne première, telle qu’un fleuve qui change son cours par une subite inflexion.

L’Essai offre le compendium de mon existence, comme poète, moraliste, publiciste et politique. Dire que j’espérais, autant du moins que je puis espérer, un grand succès de l’ouvrage, cela va sans dire : nous autres auteurs, petits prodiges d’une ère prodigieuse, nous avons la prétention d’entretenir des intelligences avec les races futures ; mais nous ignorons, que je crois, la demeure de la postérité, nous mettons mal son adresse. Quand nous nous engourdirons dans la tombe, la mort glacera si dur nos paroles, écrites ou chantées, qu’elles ne se fondront pas comme les paroles gelées de Rabelais.

L’Essai devait être une sorte d’encyclopédie historique. Le seul volume publié est déjà une assez grande investigation ; j’en avais la suite en manuscrit ; puis venaient, auprès des recherches et annotations de l’annaliste, les lais et virelais du poète, les Natchez, etc. Je comprends à peine aujourd’hui comment j’ai pu me livrer à des études aussi considérables, au milieu d’une vie active, errante et sujette à tant de revers. Mon opiniâtreté à l’ouvrage explique cette fécondité : dans ma jeunesse, j’ai souvent écrit douze et quinze heures sans quitter la table où j’étais assis, raturant et recomposant dix fois la même page. L’âge ne m’a rien fait perdre de cette faculté d’application : aujourd’hui mes correspondances diplomatiques, qui n’interrompent point mes compositions littéraires, sont entièrement de ma main.

L’Essai fit du bruit dans l’émigration : il était en contradiction avec les sentiments de mes compagnons d’infortune ; mon indépendance dans mes diverses positions sociales a presque toujours blessé les hommes avec qui je marchais. J’ai tour à tour été le chef d’armées différentes dont les soldats n’étaient pas de mon parti : j’ai mené les vieux royalistes à la conquête des libertés publiques, et surtout de la liberté de la presse, qu’ils détestaient : j’ai rallié les libéraux au nom de cette même liberté sous le drapeau des Bourbons qu’ils ont en horreur. Il arriva que l’opinion émigrée s’attacha, par amour-propre, à ma personne : les Revues anglaises ayant parlé de moi avec éloge, la louange rejaillit sur tout le corps des fidèles.

J’avais adressé des exemplaires de l’Essai à La Harpe, Ginguené et de Sales. Lemierre, neveu du poète du même nom et traducteur des poésies de Gray, m’écrivit de Paris, le 15 de juillet 1797, que mon Essai avait le plus grand succès. Il est certain que si l’Essai fut un moment connu, il fut presque aussitôt oublié : une ombre subite engloutit le premier rayon de ma gloire.

Étant devenu presque un personnage, la haute émigration me rechercha à Londres. Je fis mon chemin de rue en rue ; je quittai d’abord Holborn-Tottenham-Courtroad, et m’avançai jusque sur la route d’Hampstead. Là, je stationnai quelques mois chez madame O’Larry, veuve irlandaise, mère d’une très-jolie fille de quatorze ans et aimant tendrement les chats. Liés par cette conformité de passion, nous eûmes le malheur de perdre deux élégantes minettes, toutes blanches comme deux hermines, avec le bout de la queue noir.

Chez madame O’Larry venaient de vieilles voisines avec lesquelles j’étais obligé de prendre du thé à l’ancienne façon. Madame de Staël a peint cette scène dans Corinne chez lady Edgermond : « Ma chère, croyez-vous que l’eau soit assez bouillante pour la jeter sur le thé : — Ma chère, je crois que ce serait trop tôt. »

Venait aussi à ces soirées une grande belle jeune irlandaise, Marie Neale, sous la garde d’un tuteur. Elle trouvait au fond de mon regard quelque blessure, car elle me disait : You carry your hear in a sling (vous portez votre cœur en écharpe). Je portais mon cœur je ne sais comment.

Madame O’Larry partit pour Dublin ; alors m’éloignant derechef du canton de la colonie de la pauvre émigration de l’est, j’arrivai, de logement en logement, jusqu’au quartier de la riche émigration de l’ouest, parmi les évêques, les familles de cour et les colons de la Martinique.

Peltier m’était revenu ; il s’était marié à la venvole ; toujours hâbleur, gaspillant son obligeance et fréquentant l’argent de ses voisins plus que leur personne.

Je fis plusieurs connaissances nouvelles, surtout dans la société où j’avais des rapports de famille : Christian de Lamoignon, blessé grièvement d’une jambe à l’affaire de Quiberon, et aujourd’hui mon collègue à la Chambre des pairs, devint mon ami. Il me présenta à madame Lindsay, attachée à Auguste de Lamoignon, son frère : le président Guillaume n’était pas emménagé de la sorte à Basville, entre Boileau, madame de Sévigné et Bourdaloue.

Madame Lindsay, Irlandaise d’origine, d’un esprit sec, d’une humeur un peu cassante, élégante de taille, agréable de figure, avait de la noblesse d’âme et de l’élévation de caractère : les émigrés de mérite passaient la soirée au foyer de la dernière des Ninon. La vieille monarchie périssait avec tous ses abus et toutes ses grâces. On la déterrera un jour, comme ces squelettes de reines, ornés de colliers, de bracelets, de pendants d’oreilles, qu’on exhume en Étrurie. Je rencontrai à ce rendez-vous M. Malouet et madame du Belloy, femme digne d’attachement, le comte de Montlosier et le chevalier de Panat. Ce dernier avait une réputation méritée d’esprit, de malpropreté et de gourmandise : il appartenait à ce parterre d’hommes de goût, assis autrefois les bras croisés devant la société française ; oisifs dont la mission était de tout regarder et de tout juger, ils exerçaient les fonctions qu’exercent maintenant les journaux, sans en avoir l’âpreté, mais aussi sans arriver à leur grande influence populaire.

Montlosier était resté à cheval sur la renommée de sa fameuse phrase de la croix de bois, phrase un peu ratissée par moi quand je l’ai reproduite, mais vraie au fond. En quittant la France, il se rendit à Coblentz : mal reçu des princes, il eut une querelle, se battit la nuit au bord du Rhin et fut embroché. Ne pouvant remuer et n’y voyant goutte, il demanda aux témoins si la pointe de l’épée passait par derrière : « De trois pouces, lui dirent ceux-ci qui tâtèrent. — Alors ce n’est rien, répondit Montlosier : monsieur, retirez votre botte. »

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