Mémoires d’outre-tombe (page 77)
Montlosier, accueilli de la sorte pour son royalisme, passa en Angleterre et se réfugia dans les lettres, grand hôpital des émigrés où j’avais une paillasse auprès de la sienne. Il obtint la rédaction du Courrier français. Outre son journal, il écrivait des ouvrages physico-politico-philosophiques : il prouvait dans l’une de ces œuvres que le bleu était la couleur de la vie par la raison que les veines bleuissent après la mort, la vie venant à la surface du corps pour s’évaporer et retourner au ciel bleu ; comme j’aime beaucoup le bleu, j’étais tout charmé.
Féodalement libéral, aristocrate et démocrate, esprit bigarré, fait de pièces et de morceaux, Montlosier accouche avec difficulté d’idées disparates ; mais s’il parvient à les dégager de leur délivre, elles sont quelquefois belles, surtout énergiques : antiprêtre comme noble, chrétien par sophisme et comme amateur des vieux siècles, il eût été, sous le paganisme, chaud partisan de l’indépendance en théorie et de l’esclavage en pratique, faisant jeter l’esclave aux murènes, au nom de la liberté du genre humain. Brise-raison, ergoteur, roide et hirsute, l’ancien député de la noblesse de Riom se permet néanmoins des condescendances au pouvoir ; il sait ménager ses intérêts, mais il ne souffre pas qu’on s’en aperçoive, et met à l’abri ses faiblesses d’homme derrière son honneur de gentilhomme. Je ne veux point dire du mal de mon Auvernat fumeux, avec ses romances du Mont-d’Or et sa polémique de la Plaine ; j’ai du goût pour sa personne hétéroclite. Ses longs développements obscurs et tournoiements d’idées, avec parenthèses, bruits de gorge et oh ! oh ! chevrotants, m’ennuient (le ténébreux, l’embrouillé, le vaporeux, le pénible me sont abominables) ; mais, d’un autre côté, je suis diverti par ce naturaliste de volcans, ce Pascal manqué, cet orateur de montagnes qui pérore à la tribune comme ses petits compatriotes chantent au haut d’une cheminée ; j’aime ce gazetier de tourbières et de castels, ce libéral expliquant la Charte à travers une fenêtre gothique, ce seigneur pâtre quasi marié à sa vachère, semant lui-même son orge parmi la neige, dans son petit champ de cailloux : je lui saurai toujours gré de m’avoir consacré, dans son chalet du Puy-de-Dôme, une vieille roche noire, prise d’un cimetière des Gaulois par lui découvert.
L’abbé Delille, autre compatriote de Sidoine Apollinaire, du chancelier de l’Hospital, de La Fayette, de Thomas, de Chamfort, chassé du continent par le débordement des victoires républicaines, était venu aussi s’établir à Londres. L’émigration le comptait avec orgueil dans ses rangs ; il chantait nos malheurs, raison de plus pour aimer sa muse. Il besognait beaucoup ; il le fallait bien, car madame Delille l’enfermait et ne le lâchait que quand il avait gagné sa journée par un certain nombre de vers. Un jour, j’étais allé chez lui ; il se fit attendre, puis il parut les joues fort rouges : on prétend que madame Delille le souffletait ; je n’en sais rien ; je dis seulement ce que j’ai vu.
Qui n’a entendu l’abbé Delille dire ses vers ? Il racontait très-bien ; sa figure, laide, chiffonnée, animée par son imagination, allait à merveille à la nature coquette de son débit, au caractère de son talent et à sa profession d’abbé. Le chef-d’œuvre de l’abbé Delille est sa traduction des Géorgiques, aux morceaux de sentiment près ; mais c’est comme si vous lisiez Racine traduit dans la langue de Louis XV.
La littérature du XVIIIe siècle, à part quelques beaux génies qui la dominent, cette littérature, placée entre la littérature classique du XVIIe siècle et la littérature romantique du XIXe, sans manquer de naturel, manque de nature ; vouée à des arrangements de mots, elle n’est ni assez originale comme école nouvelle, ni assez pure comme école antique. L’abbé Delille était le poète des châteaux modernes, de même que le troubadour était le poète des vieux châteaux ; les vers de l’un, les ballades de l’autre, font sentir la différence qui existait entre l’aristocratie dans la force de l’âge et l’aristocratie dans la décrépitude : l’abbé peint des lectures et des parties d’échecs dans les manoirs où les troubadours chantaient des croisades et des tournois.
Les personnages distingués de notre Église militante étaient alors en Angleterre : l’abbé Carron, dont je vous ai déjà parlé en lui empruntant la vie de ma sœur Julie ; l’évêque de Saint-Pol-de-Léon, prélat sévère et borné, qui contribuait à rendre M. le comte d’Artois de plus en plus étranger à son siècle ; l’archevêque d’Aix, calomnié peut-être à cause de ses succès dans le monde ; un autre évêque savant et pieux, mais d’une telle avarice, que s’il avait eu le malheur de perdre son âme, il ne l’aurait jamais rachetée. Presque tous les avares sont gens d’esprit : il faut que je sois bien bête.
Parmi les Françaises de l’ouest, on nommait madame de Boigne, aimable, spirituelle, remplie de talents, extrêmement jolie et la plus jeune de toutes ; elle a depuis représenté avec son père, le marquis d’Osmond, la cour de France en Angleterre, bien mieux que ma sauvagerie ne l’a fait. Elle écrit maintenant, et ses talents reproduiront à merveille ce qu’elle a vu.
Mesdames de Caumont, de Gontaut et du Cluzel habitaient aussi le quartier des félicités exilées, si toutefois je ne fais pas de confusion à l’égard de madame de Caumont et de madame du Cluzel, que j’avais entrevues à Bruxelles.
Très-certainement, à cette époque, madame la duchesse de Duras était à Londres : je ne devais la connaître que dix ans plus tard. Que de fois on passe dans la vie à côté de ce qui en ferait le charme, comme le navigateur franchit les eaux d’une terre aimée du ciel, qu’il n’a manquée que d’un horizon et d’un jour de voile ! J’écris ceci au bord de la Tamise, et demain une lettre ira dire, par la poste, à madame de Duras, au bord de la Seine, que j’ai rencontré son premier souvenir.
De temps en temps la Révolution nous envoyait des émigrés d’une espèce et d’une opinion nouvelles ; il se formait diverses couches d’exilés : la terre renferme des lits de sable ou d’argile déposés par les flots du déluge. Un de ces flots m’apporta un homme dont je déplore aujourd’hui la perte, un homme qui fut mon guide dans les lettres, et de qui l’amitié a été un des honneurs comme une des consolations de ma vie.
On a lu, dans un des livres de ces Mémoires, que j’avais connu M. de Fontanes en 1789 : c’est à Berlin, l’année dernière, que j’appris la nouvelle de sa mort. Il était né à Niort, d’une famille noble et protestante : son père avait eu le malheur de tuer en duel son beau-frère. Le jeune Fontanes, élevé par un frère d’un grand mérite, vint à Paris. Il vit mourir Voltaire, et ce grand représentant du XVIIIe siècle lui inspira ses premiers vers : ses essais poétiques furent remarqués de La Harpe. Il entreprit quelques travaux pour le théâtre, et se lia avec une actrice charmante, mademoiselle Desgarcins. Logé auprès de l’Odéon, en errant autour de la Chartreuse, il en célébra la solitude. Il avait rencontré un ami destiné à devenir le mien, M. Joubert. La Révolution arrivée, le poète s’engagea dans un de ces partis stationnaires qui meurent toujours déchirés par le parti du progrès qui les tire en avant, et le parti rétrograde qui les tire en arrière. Les monarchiens attachèrent M. de Fontanes à la rédaction du Modérateur. Quand les jours devinrent mauvais, il se réfugia à Lyon et s’y maria. Sa femme accoucha d’un fils : pendant le siége de la ville que les révolutionnaires avaient nommée Commune affranchie, de même que Louis XI, en en bannissant les citoyens, avait appelé Arras Ville franchise, madame de Fontanes était obligée de changer de place le berceau de son nourrisson pour le mettre à l’abri des bombes. Retourné à Paris le 9 thermidor, M. de Fontanes établit le Mémorial avec M. de La Harpe et l’abbé de Vauxelles. Proscrit au 18 fructidor, l’Angleterre fut son port de salut.
M. de Fontanes a été, avec Chénier, le dernier écrivain de l’école classique de la branche aînée : sa prose et ses vers se ressemblent et ont un mérite de même nature. Ses pensées et ses images ont une mélancolie ignorée du siècle de Louis XIV, qui connaissait seulement l’austère et sainte tristesse de l’éloquence religieuse. Cette mélancolie se trouve mêlée aux ouvrages du chantre du Jour des Morts, comme l’empreinte de l’époque où il a vécu ; elle fixe la date de sa venue ; elle montre qu’il est né depuis J.-J. Rousseau, tenant par son goût à Fénelon. Si l’on réduisait les écrits de M. de Fontanes à deux très petits volumes, l’un de prose, l’autre de vers, ce serait le plus élégant monument funèbre qu’on pût élever sur la tombe de l’école classique.
Parmi les papiers que mon ami a laissés, se trouvent plusieurs chants du poème de la Grèce sauvée, des livres d’odes, des poésies diverses, etc. Il n’eût plus rien publié lui-même : car ce critique si fin, si éclairé, si impartial lorsque les opinions politiques ne l’aveuglaient pas, avait une frayeur horrible de la critique. Il a été souverainement injuste envers madame de Staël. Un article envieux de Garat, sur la Forêt de Navarre, pensa l’arrêter net au début de sa carrière poétique. Fontanes, en paraissant, tua l’école affectée de Dorat, mais il ne put rétablir l’école classique qui touchait à son terme avec la langue de Racine.
Parmi les odes posthumes de M. de Fontanes, il en est une sur l’Anniversaire de sa naissance : elle a tout le charme du Jour des Morts, avec un sentiment plus pénétrant et plus individuel. Je ne me souviens que de ces deux strophes :
La vieillesse déjà vient avec ses souffrances :
Que m’offre l’avenir ? De courtes espérances.
Que m’offre le passé ? Des fautes, des regrets.
Tel est le sort de l’homme ; il s’instruit avec l’âge :
Mais que sert d’être sage,
Quand le terme est si près ?
Le passé, le présent, l’avenir, tout m’afflige.
La vie à son déclin est pour moi sans prestige ;
Dans le miroir du temps elle perd ses appas.
Plaisirs ! allez chercher l’amour et la jeunesse ;
Laissez-moi ma tristesse,
Et ne l’insultez pas !
Si quelque chose au monde devait être antipathique à M. de Fontanes, c’était ma manière d’écrire. En moi commençait, avec l’école dite romantique, une révolution dans la littérature française : toutefois, mon ami, au lieu de se révolter contre ma barbarie, se passionna pour elle. Je voyais bien de l’ébahissement sur son visage quand je lui lisais des fragments des Natchez, d’Atala, de René ; il ne pouvait ramener ces productions aux règles communes de la critique, mais il sentait qu’il entrait dans un monde nouveau ; il voyait une nature nouvelle ; il comprenait une langue qu’il ne parlait pas. Je reçus de lui d’excellents conseils ; je lui dois ce qu’il y a de correct dans mon style ; il m’apprit à respecter l’oreille ; il m’empêcha de tomber dans l’extravagance d’invention et le rocailleux d’exécution de mes disciples.
Ce me fut un grand bonheur de le revoir à Londres, fêté de l’émigration ; on lui demandait des chants de la Grèce sauvée ; on se pressait pour l’entendre. Il se logea auprès de moi ; nous ne nous quittions plus. Nous assistâmes ensemble à une scène digne de ces temps d’infortune : Cléry, dernièrement débarqué, nous lut ses Mémoires manuscrits. Qu’on juge de l’émotion d’un auditoire d’exilés, écoutant le valet de chambre de Louis XVI raconter, témoin oculaire, les souffrances et la mort du prisonnier du Temple ! Le Directoire, effrayé des Mémoires de Cléry, en publia une édition interpolée, dans laquelle il faisait parler l’auteur comme un laquais, et Louis XVI comme un portefaix : entre les turpitudes révolutionnaires, celle-ci est peut-être une des plus sales.
UN PAYSAN VENDÉEN.
M. du Theil, chargé des affaires de M. le comte d’Artois à Londres, s’était hâté de chercher Fontanes : celui-ci me pria de le conduire chez l’agent des princes. Nous le trouvâmes environné de tous ces défenseurs du trône et de l’autel qui battaient les pavés de Piccadilly, d’une foule d’espions et de chevaliers d’industrie échappés de Paris sous divers noms et divers déguisements, et d’une nuée d’aventuriers belges, allemands, irlandais, vendeurs de contre-révolution. Dans un coin de cette foule était un homme de trente à trente-deux ans qu’on ne regardait point, et qui ne faisait lui-même attention qu’à une gravure de la mort du général Wolfe. Frappé de son air, je m’enquis de sa personne : un de mes voisins me répondit : « Ce n’est rien ; c’est un paysan vendéen, porteur d’une lettre de ses chefs. »
Cet homme, qui n’était rien, avait vu mourir Cathelineau, premier général de la Vendée et paysan comme lui ; Bonchamps, en qui revivait Bayard ; Lescure, armé d’un cilice non à l’épreuve de la balle ; d’Elbée, fusillé dans un fauteuil, ses blessures ne lui permettant pas d’embrasser la mort debout ; La Rochejaquelein, dont les patriotes ordonnèrent de vérifier le cadavre, afin de rassurer la Convention au milieu de ses victoires. Cet homme, qui n’était rien, avait assisté à deux cents prises et reprises de villes, villages et redoutes, à sept cents actions particulières et à dix-sept batailles rangées ; il avait combattu trois cent mille hommes de troupes réglées, six à sept cent mille réquisitionnaires et gardes nationaux ; il avait aidé à enlever cent pièces de canon et cinquante mille fusils ; il avait traversé les colonnes infernales, compagnies d’incendiaires commandées par des Conventionnels ; il s’était trouvé au milieu de l’océan de feu qui, à trois reprises, roula ses vagues sur les bois de la Vendée ; enfin, il avait vu périr trois cent mille Hercules de charrue, compagnons de ses travaux, et se changer en un désert de cendres cent lieues carrées d’un pays fertile.
Les deux Frances se rencontrèrent sur ce sol nivelé par elles. Tout ce qui restait de sang et de souvenir dans la France des Croisades lutta contre ce qu’il y avait de nouveau sang et d’espérances dans la France de la Révolution. Le vainqueur sentit la grandeur du vaincu. Turreau, général des républicains, déclarait que « les Vendéens seraient placés dans l’histoire au premier rang des peuples soldats ». Un autre général écrivait à Merlin de Thionville : « Des troupes qui ont battu de tels Français peuvent bien se flatter de battre tous les autres peuples. » Les légions de Probus, dans leur chanson, en disaient autant de nos pères. Bonaparte appela les combats de la Vendée « des combats de géants ».
Dans la cohue du parloir, j’étais le seul à considérer avec admiration et respect le représentant de ces anciens Jacques qui, tout en brisant le joug de leurs seigneurs, repoussaient, sous Charles V, l’invasion étrangère : il me semblait voir un enfant de ces communes du temps de Charles VII, lesquelles, avec la petite noblesse de province, reconquirent pied à pied, de sillon en sillon, le sol de la France. Il avait l’air indifférent du sauvage ; son regard était grisâtre et inflexible comme une verge de fer ; sa lèvre inférieure tremblait sur ses dents serrées ; ses cheveux descendaient de sa tête en serpents engourdis, mais prêts à se redresser ; ses bras, pendant à ses côtés, donnaient une secousse nerveuse à d’énormes poignets tailladés de coups de sabre ; on l’aurait pris pour un scieur de long. Sa physionomie exprimait une nature populaire, rustique, mise, par la puissance des mœurs, au service d’intérêts et d’idées contraires à cette nature ; la fidélité native du vassal, la simple foi du chrétien, s’y mêlaient à la rude indépendance plébéienne accoutumée à s’estimer et à se faire justice. Le sentiment de sa liberté paraissait n’être en lui que la conscience de la force de sa main et de l’intrépidité de son cœur. Il ne parlait pas plus qu’un lion ; il se grattait comme un lion, bâillait comme un lion, se mettait sur le flanc comme un lion ennuyé, et rêvait apparemment de sang et de forêts.
Quels hommes dans tous les partis que les Français d’alors, et quelle race aujourd’hui nous sommes ! Mais les républicains avaient leur principe en eux, au milieu d’eux, tandis que le principe des royalistes était hors de France. Les Vendéens députaient vers les exilés ; les géants envoyaient demander des chefs aux pygmées. L’agreste messager que je contemplais avait saisi la Révolution à la gorge, il avait crié : « Entrez ; passez derrière moi ; elle ne vous fera aucun mal ; elle ne bougera pas ; je la tiens. » Personne ne voulut passer : alors Jacques Bonhomme relâcha la Révolution, et Charette brisa son épée.
PROMENADES AVEC FONTANES.
Tandis que je faisais ces réflexions à propos de ce laboureur, comme j’en avais fait d’une autre sorte à la vue de Mirabeau et de Danton, Fontanes obtenait une audience particulière de celui qu’il appelait plaisamment le contrôleur général des finances : il en sortit fort satisfait, car M. du Theil avait promis d’encourager la publication de mes ouvrages, et Fontanes ne pensait qu’à moi. Il n’était pas possible d’être meilleur homme : timide en ce qui le regardait, il devenait tout courage pour l’amitié ; il me le prouva lors de ma démission à l’occasion de la mort du duc d’Enghien. Dans la conversation il éclatait en colères littéraires risibles. En politique, il déraisonnait ; les crimes conventionnels lui avaient donné l’horreur de la liberté. Il détestait les journaux, la philosophaillerie, l’idéologie, et il communiqua cette haine à Bonaparte, quand il s’approcha du maître de l’Europe.
Nous allions nous promener dans la campagne ; nous nous arrêtions sous quelques-uns de ces larges ormes répandus dans les prairies. Appuyé contre le tronc de ces ormes, mon ami me contait son ancien voyage en Angleterre avant la Révolution, et les vers qu’il adressait alors à deux jeunes ladies, devenues vieilles à l’ombre des tours de Westminster ; tours qu’il retrouvait debout comme il les avait laissées, durant qu’à leur base s’étaient ensevelies les illusions et les heures de sa jeunesse.
Nous dînions souvent dans quelque taverne solitaire à Chelsea, sur la Tamise, en parlant de Milton et de Shakespeare : ils avaient vu ce que nous voyions ; ils s’étaient assis, comme nous, au bord de ce fleuve, pour nous fleuve étranger, pour eux fleuve de la patrie. Nous rentrions de nuit à Londres, aux rayons défaillants des étoiles, submergées l’une après l’autre dans le brouillard de la ville. Nous regagnions notre demeure, guidés par d’incertaines lueurs qui nous traçaient à peine la route à travers la fumée de charbon rougissant autour de chaque réverbère : ainsi s’écoule la vie du poète.
Nous vîmes Londres en détail : ancien banni, je servais de cicerone aux nouveaux réquisitionnaires de l’exil que la Révolution prenait, jeunes ou vieux : il n’y a point d’âge légal pour le malheur. Au milieu d’une de ces excursions, nous fûmes surpris d’une pluie mêlée de tonnerre et forcés de nous réfugier dans l’allée d’une chétive maison dont la porte se trouvait ouverte par hasard. Nous y rencontrâmes le duc de Bourbon : je vis pour la première fois, à ce Chantilly, un prince qui n’était pas encore le dernier des Condé.
Le duc de Bourbon, Fontanes et moi également proscrits, cherchant en terre étrangère, sous le toit du pauvre, un abri contre le même orage ! Fata viam invenient.
Fontanes fut rappelé en France. Il m’embrassa en faisant des vœux pour notre prochaine réunion. Arrivé en Allemagne, il m’écrivit la lettre suivante :
« 28 juillet 1798.
« Si vous avez senti quelques regrets à mon départ de Londres, je vous jure que les miens n’ont pas été moins réels. Vous êtes la seconde personne à qui, dans le cours de ma vie, j’aie trouvé une imagination et un cœur à ma façon. Je n’oublierai jamais les consolations que vous m’avez fait trouver dans l’exil et sur une terre étrangère. Ma pensée la plus chère et la plus constante, depuis que je vous ai quitté, se tourne sur les Natchez. Ce que vous m’en avez lu, et surtout dans les derniers jours, est admirable, et ne sortira plus de ma mémoire. Mais le charme des idées poétiques que vous m’avez laissées a disparu un moment à mon arrivée en Allemagne.
« Les plus affreuses nouvelles de France ont succédé à celles que je vous avais montrées en vous quittant. J’ai été cinq ou six jours dans les plus cruelles perplexités. Je craignais même des persécutions contre ma famille. Mes terreurs sont aujourd’hui fort diminuées. Le mal même n’a été que fort léger ; on menace plus qu’on ne frappe, et ce n’était pas à ceux de ma date qu’en voulaient les exterminateurs. Le dernier courrier m’a porté des assurances de paix et de bonne volonté. Je puis continuer ma route, et je vais me mettre en marche dès les premiers jours du mois prochain. Mon séjour sera fixé près de la forêt de Saint-Germain, entre ma famille, la Grèce et mes livres, que ne puis-je dire aussi les Natchez ! L’orage inattendu qui vient d’avoir lieu à Paris est causé, j’en suis sûr, par l’étourderie des agents et des chefs que vous connaissez. J’en ai la preuve évidente entre les mains. D’après cette certitude, j’écris Great-Pulteney-street (rue où demeurait M. du Theil), avec toute la politesse possible, mais aussi avec tous les ménagements qu’exige la prudence. Je veux éviter toute correspondance au moins prochaine, et je laisse dans le plus grand doute sur le parti que je dois prendre et sur le séjour que je veux choisir.
« Au reste, je parle encore de vous avec l’accent de l’amitié, et je souhaite du fond du cœur que les espérances d’utilité qu’on peut fonder sur moi réchauffent les bonnes dispositions qu’on m’a témoignées à cet égard, et qui sont si bien dues à votre personne et à vos grands talents. Travaillez, travaillez, mon cher ami, devenez illustre. Vous le pouvez : l’avenir est à vous. J’espère que la parole si souvent donnée par le contrôleur général des finances est au moins acquittée en partie. Cette partie me console, car je ne puis soutenir l’idée qu’un bel ouvrage est arrêté faute de quelques secours. Écrivez-moi ; que nos cœurs communiquent, que nos muses soient toujours amies. Ne doutez pas que, lorsque je pourrai me promener librement dans ma patrie, je ne vous y prépare une ruche et des fleurs à côté des miennes. Mon attachement est inaltérable. Je serai seul tant que je ne serai point auprès de vous. Parlez-moi de vos travaux. Je veux vous réjouir en finissant : j’ai fait la moitié d’un nouveau chant sur les bords de l’Elbe, et j’en suis plus content que de tout le reste.
« Adieu, je vous embrasse tendrement, et suis votre ami.
« Fontanes. »
Fontanes m’apprend qu’il faisait des vers en changeant d’exil. On ne peut jamais tout ravir au poète ; il emporte avec lui sa lyre. Laissez au cygne ses ailes ; chaque soir, des fleuves inconnus répéteront les plaintes mélodieuses qu’il eût mieux aimé faire entendre à l’Eurotas.
L’avenir est à vous : Fontanes disait-il vrai ? Dois-je me féliciter de sa prédiction ? Hélas ! cet avenir annoncé est déjà passé : en aurai-je un autre ?
Cette première et affectueuse lettre du premier ami que j’aie compté dans ma vie, et qui depuis la date de cette lettre a marché vingt-trois ans à mes côtés, m’avertit douloureusement de mon isolement progressif. Fontanes n’est plus ; un chagrin profond, la mort tragique d’un fils, l’a jeté dans la tombe avant l’heure. Presque toutes les personnes dont j’ai parlé dans ces Mémoires ont disparu ; c’est un registre obituaire que je tiens. Encore quelques années, et moi, condamné à cataloguer les morts, je ne laisserai personne pour inscrire mon nom au livre des absents.
Mais s’il faut que je reste seul, si nul être qui m’aima ne demeure après moi pour me conduire à mon dernier asile, moins qu’un autre j’ai besoin de guide : je me suis enquis du chemin, j’ai étudié les lieux où je dois passer, j’ai voulu voir ce qui arrive au dernier moment. Souvent, au bord d’une fosse dans laquelle on descendait une bière avec des cordes, j’ai entendu le râlement de ces cordes ; ensuite, j’ai ouï le bruit de la première pelletée de terre tombant sur la bière : à chaque nouvelle pelletée, le bruit creux diminuait ; la terre, en comblant la sépulture, faisait peu à peu monter le silence éternel à la surface du cercueil.
Fontanes ! vous m’avez écrit : Que nos muses soient toujours amies ; vous ne m’avez pas écrit en vain.
LIVRE II
Mon arrestation. — Passage de ma loge de voleur au cabinet de toilette de Mademoiselle Gisquet. — Achille de Harlay. — Juge d’instruction : M. Desmortiers. — Ma vie chez M. Gisquet. — Je suis mis en liberté. — Lettre à M. le Ministre de la Justice, et réponse. — Offre de ma pension de pair par Charles X : Ma réponse. — Billet de madame la duchesse de Berry. — Lettre à Béranger. — Départ de Paris. — Journal de Paris à Lugano. — M. Augustin Thierry. — Chemin du Saint-Gothard. — Vallée de Schœllenen. — Pont du Diable. — Le Saint-Gothard. — Description de Lugano. — Les montagnes. — Courses autour de Lucerne. — Clara Wendel. — Prière des paysans. — M. A. Dumas. — Madame de Colbert. — Lettre à M. de Béranger. — Zurich. — Constance. — Madame Récamier. — Madame la duchesse de Saint-Leu. — Madame de Saint Leu après avoir lu la dernière lettre de M. de Chateaubriand. — Après avoir lu une note signée Hortense. — Arenenberg. — Retour à Genève. — Coppet. — Tombeau de Madame de Staël. — Promenade. — Lettre au prince Louis-Napoléon. — Lettres au ministre de la Justice, au président du Conseil, à madame la duchesse de Berry. — J’écris mon mémoire sur la captivité de la princesse. — Circulaire aux rédacteurs en chef des journaux. — Extrait du Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berry. — Mon procès. — Popularité.
Paris, rue d’Enfer, fin juillet 1832.
Un de mes vieux amis, M. Frisell, Anglais, venait de perdre à Passy sa fille unique, âgée de dix-sept ans. J’étais allé le 19 juin à l’enterrement de la pauvre Élisa, dont la jolie madame Delessert terminait le portrait, quand la mort y mit le dernier coup de pinceau. Revenu dans ma solitude, rue d’Enfer, je m’étais couché plein de ces mélancoliques pensées qui naissent de l’association de la jeunesse, de la beauté et de la tombe. Le 20 juin, à quatre heures du matin, Baptiste, à mon service depuis longtemps, entre dans ma chambre, s’approche de mon lit et me dit : « Monsieur, la cour est pleine d’hommes qui se sont placés à toutes les portes, après avoir forcé Desbrosses à ouvrir la porte cochère, et voilà trois messieurs qui veulent vous parler. » Comme il achevait ces mots, les messieurs entrent, et le chef, s’approchant très poliment de mon lit, me déclare qu’il a ordre de m’arrêter et de me mener à la préfecture de police. Je lui demandai si le soleil était levé, ce qu’exigeait la loi, et s’il était porteur d’un ordre légal : il ne répondit rien pour le soleil, mais il m’exhiba la signification suivante :
Copie :
PRÉFECTURE DE POLICE.
« De par le roi ;
« Nous, conseiller d’État, préfet de police,
« Vu les renseignements à nous parvenus ;
« En vertu de l’article 10 du Code d’instruction criminelle ;
« Requérons le commissaire, ou autre en cas d’empêchement, de se transporter chez M. le vicomte de Chateaubriand et partout où besoin sera, prévenu de complot contre la sûreté de l’État, à l’effet d’y rechercher et saisir tous papiers, correspondances, écrits, contenant des provocations à des crimes et délits contre la paix publique ou susceptibles d’examen, ainsi que tous objets séditieux ou armes dont il serait détenteur. »