Mémoires d’outre-tombe (page 84)
Dans les sapinières de la plaine, des déracinements laissaient des places vides ; le sol avait été converti en prairies. Ces hippodromes de gazon au milieu des forêts ardoisées ont quelque chose de sévère et de riant, et rappellent les savanes du Nouveau Monde. Les cabanes tiennent encore du caractère suisse ; les hameaux et les auberges se distinguent par cette propreté appétissante ignorée dans notre pays.
Arrêté pour dîner entre six et sept heures du soir à Moskirch, je musais à la fenêtre de mon auberge : des troupeaux buvaient à une fontaine, une génisse sautait et folâtrait comme un chevreuil. Partout où l’on agit doucement envers les animaux, ils sont gais et se plaisent avec l’homme. En Allemagne et en Angleterre, on ne frappe point les chevaux, on ne les maltraite pas de paroles ; ils se rangent d’eux-mêmes au timon ; ils partent et s’arrêtent à la moindre émission de voix, au plus petit mouvement de la bride. De tous les peuples, les Français sont les plus inhumains : voyez nos postillons atteler leurs chevaux ? ils les poussent aux brancards à coups de botte dans le flanc, à coups de manche de fouet sur la tête, leur cassant la bouche avec les mors pour les faire reculer, accompagnant le tout de jurements, de cris et d’insultes au pauvre animal. On contraint les bêtes de somme à tirer ou à porter des fardeaux qui surpassent leurs forces, et, pour les obliger d’avancer, on leur coupe le cuir à virevoltes de lanières : la férocité du Gaulois nous est restée : elle est seulement cachée sous la soie de nos bas et de nos cravates.
Je n’étais pas seul à béer ; les femmes en faisaient autant à toutes les fenêtres de leurs maisons. Je me suis souvent demandé en traversant des hameaux inconnus : « Voudrais-tu demeurer là ? » Je me suis toujours répondu : « Pourquoi pas ? » Qui, durant les folles heures de la jeunesse, n’a dit avec le troubadour Pierre Vidal:
Don n’ai mais d’un pauc cordo
Que Na Raymbauda me do,
Quel reys Richartz ab Peitieus
Ni ab Tors ni ab Angieus.
« Je suis plus riche avec un ruban que la belle Raimbaude me donne, que le roi Richard avec Poitiers, Tours et Angers. » Matière de songes est partout ; peines et plaisirs sont de tous lieux : ces femmes de Moskirch qui regardaient le ciel ou mon chariot de poste, qui me regardaient ou ne regardaient rien, n’avaient-elles pas des joies et des chagrins, des intérêts de cœur, de fortune, de famille, comme on en a à Paris ? J’aurais été loin dans l’histoire de mes voisins, si le dîner ne s’était annoncé poétiquement au fracas d’un coup de tonnerre : c’était beaucoup de bruit pour peu de chose.
19 mai 1833.
À dix heures du soir, je remontai en voiture ; je m’endormis au grignotement de la pluie sur la capote de la calèche. Le son du petit cor de mon postillon me réveilla. J’entendis le murmure d’une rivière que je ne voyais pas. Nous étions arrêtés à la porte d’une ville ; la porte s’ouvre ; on s’enquiert de mon passe-port et de mes bagages ; nous entrions dans le vaste empire de Sa Majesté wurtembourgeoise. Je saluai de ma mémoire la grande-duchesse Hélène, fleur gracieuse et délicate maintenant enfermée dans les serres du Volga. Je n’ai conçu qu’un seul jour le prix du haut rang et de la fortune : c’est à la fête que je donnai à la jeune princesse de Russie dans les jardins de la villa de Médicis. Je sentis comment la magie du ciel, le charme des lieux, le prestige de la beauté et de la puissance pouvaient enivrer ; je me figurais être à la fois Torquato Tasso et Alfonso d’Este ; je valais mieux que le prince, moins que le poète ; Hélène était plus belle que Léonore. Représentant de l’héritier de François Ier et de Louis XIV, j’ai eu le songe d’un roi de France.
On ne me fouilla point : je n’avais rien contre les droits des souverains, moi qui reconnaissais ceux d’un jeune monarque, quand les souverains eux-mêmes ne les reconnaissaient plus. La vulgarité, la modernité de la douane et du passe-port contrastaient avec l’orage, la porte gothique, le son du cor et le bruit du torrent.
Au lieu de la châtelaine opprimée que je me préparais à délivrer, je trouvai, au sortir de la ville, un vieux bonhomme ; il me demanda six cruches (kreutzer), haussant de la main gauche une lanterne au niveau de sa tête grise, tendant la main droite à Schwartz assis sur le siège, ouvrant sa bouche comme la gueule d’un brochet pris à l’hameçon : Baptiste, mouillé et malade, ne s’en put tenir de rire.
Et ce torrent que je venais de franchir, qu’était-ce ? Je le demandai au postillon, qui me cria : « Donau (le Danube). » Encore un fleuve fameux traversé par moi à mon insu, comme j’étais descendu dans le lit des lauriers-roses de l’Eurotas sans le connaître ! Que m’a servi de boire aux eaux du Meschacébé, de l’Éridan, du Tibre, du Céphise, de l’Hermus, du Jourdain, du Nil, du Bétis, du Tage, de l’Èbre, du Rhin, de la Sprée, de la Seine et de cent autres fleuves obscurs ou célèbres ? Ignorés, ils ne m’ont point donné leur paix ; illustres, ils ne m’ont point communiqué leur gloire : ils pourront dire seulement qu’ils m’ont vu passer comme leurs rives voient passer leurs ondes.
J’arrivai d’assez bonne heure, le dimanche, 19 mai, à Ulm, après avoir parcouru le théâtre des campagnes de Moreau et de Bonaparte.
Hyacinthe, membre de la Légion d’honneur, en portait le ruban : cette décoration nous attirait des respects incroyables. N’ayant à ma boutonnière qu’une petite fleur, selon ma coutume, je passais, avant qu’on sût mon nom, pour un être mystérieux : mes Mamelucks, au Caire, voulaient, bon gré, mal gré, que je fusse un général de Napoléon déguisé en savantasse ; ils n’en démordaient point et s’attendaient de quart d’heure en quart d’heure à me voir mettre l’Égypte dans la ceinture de mon cafetan.
C’est pourtant chez les peuples dont nous avons brûlé les villages et ravagé les moissons que ces sentiments existent. Je jouissais de cette gloire ; mais si nous n’avions fait que du bien à l’Allemagne, y serions-nous tant regrettés ? Inexplicable nature humaine !
Les maux de la guerre sont oubliés ; nous avons laissé au sol de nos conquêtes le feu de la vie. Cette masse inerte mise en mouvement continue de fermenter, parce que l’intelligence y commence. En voyageant aujourd’hui, on s’aperçoit que les peuples veillent le sac sur le dos ; prêts à partir, ils semblent nous attendre pour nous mettre à la tête de la colonne. Un Français est toujours pris pour l’aide de camp qui apporte l’ordre de marcher.
Ulm est une petite ville propre, sans caractère particulier ; ses remparts détruits se sont convertis en potagers ou en promenades, ce qui arrive à tous les remparts. Leur fortune a quelque chose de pareil à celle des militaires ; le soldat porte les armes dans sa jeunesse ; devenu invalide, il se fait jardinier.
J’allai voir la cathédrale, vaisseau gothique à flèche élevée. Les bas côtés se partagent en deux voûtes étroites soutenues par un seul rang de piliers, de manière que l’édifice intérieur tient à la fois de la cathédrale et de la basilique.
La chaire a pour dais un élégant clocher terminé en pointe comme une mitre ; l’intérieur de ce clocher se compose d’un noyau autour duquel tourne une voûte hélicoïde à filigranes de pierres. Des aiguilles symétriques, perçant le dehors, paraissent avoir été destinées à porter des cierges ; ils illuminaient cette tiare quand le pontife prêchait les jours de fête. Au lieu de prêtres officiant, j’ai vu de petits oiseaux sautillants dans ces feuillages de granit ; ils célébraient la parole qui leur donna une voix et des ailes le cinquième jour de la création.
La nef était déserte ; au chevet de l’église, deux troupes séparées de garçons et de filles écoutaient des instructions.
La réformation (je l’ai déjà dit) a tort de se montrer dans les monuments catholiques qu’elle a envahis ; elle y est mesquine et honteuse. Ces hauts portiques demandent un clergé nombreux, la pompe des solennités, les chants, les tableaux, les ornements, les voiles de soie, les draperies, les dentelles, l’argent, l’or, les lampes, les fleurs et l’encens des autels. Le protestantisme aura beau dire qu’il est retourné au christianisme primitif, les églises gothiques lui répondent qu’il a renié ses pères : les chrétiens, architectes de ces merveilles, étaient autres que les enfants de Luther et de Calvin.
19 mai 1833.
Le 19 mai, à midi, j’avais quitté Ulm. À Dillingen, les chevaux manquèrent. Je demeurai une heure dans la grande rue, ayant pour récréation la vue d’un nid de cigogne planté sur une cheminée comme sur un minaret d’Athènes ; une multitude de moineaux avaient fait insolemment leurs nids dans la couche de la paisible reine au long cou. Au-dessous de la cigogne, une dame, logée au premier étage, regardait les passants à l’ombre d’une jalousie demi-relevée ; au-dessous de la dame était un saint de bois dans une niche. Le saint sera précipité sur le pavé, la femme de sa fenêtre dans la tombe ; et la cigogne ? elle s’envolera : ainsi finiront les trois étages.
Entre Dillingen et Donawert, on traverse le champ de bataille de Blenheim. Les pas des armées de Moreau sur le même sol n’ont point effacé ceux des armées de Louis XIV ; la défaite du grand roi domine dans la contrée les succès du grand empereur.
Le postillon qui me conduisait était de Blenheim ; arrivé à la hauteur de son village, il sonna du cor ; peut-être annonçait-il son passage à la paysanne qu’il aimait ; elle tressaillait de joie au milieu des mêmes guérets où vingt-sept bataillons et douze escadrons français furent faits prisonniers, où le régiment de Navarre, dont j’ai eu l’honneur de porter l’uniforme, enterra ses étendards au bruit lugubre des trompettes : ce sont là les lieux communs de la succession des âges. En 1793, la République enleva de l’église de Blenheim les guidons arrachés à la monarchie en 1704 : elle vengeait le royaume et immolait le roi ; elle abattait la tête de Louis XVI, mais elle ne permettait qu’à la France de déchirer le drapeau blanc.
Rien ne fait mieux sentir la grandeur de Louis XIV que de trouver sa mémoire jusqu’au fond des ravines creusées par le torrent des victoires napoléoniennes. Les conquêtes de ce monarque ont laissé à notre pays des frontières qui nous gardent encore. L’écolier de Brienne, à qui la légitimité donna une épée, enferma un moment l’Europe dans son antichambre ; mais elle en sortit : le petit-fils de Henri IV mit cette même Europe aux pieds de la France : elle y est restée. Cela ne signifie pas que je compare Napoléon à Louis XIV : hommes de divers destins, ils appartiennent à des siècles dissemblables, à des nations différentes : l’un a parachevé une ère, l’autre a commencé un monde. On peut dire de Napoléon ce que dit Montaigne de César : « J’excuse la victoire de ne s’être pu dépêtrer de lui. »
Les indignes tapisseries du château de Blenheim, que je vis avec Peltier, représentent le maréchal de Tallart ôtant son chapeau au duc de Marlborough, lequel est en posture de rodomont. Tallart n’en demeura pas moins le favori du vieux lion : prisonnier à Londres, il vainquit, dans l’esprit de la reine Anne, Marlborough qui l’avait battu à Blenheim, et mourut membre de l’Académie française : « C’était, selon Saint-Simon, un homme de taille médiocre avec des yeux un peu jaloux, plein de feu et d’esprit, mais sans cesse battu du diable par son ambition. »
Je fais de l’histoire en calèche : pourquoi pas ? César en faisait bien en litière ; s’il gagnait les batailles qu’il écrivait, je n’ai pas perdu celles dont je parle.
De Dillingen à Donawert est une riche plaine d’inégal niveau où les champs de blé s’entremêlent aux prairies : on se rapproche et on s’éloigne du Danube, selon les courbures du chemin et les inflexions du fleuve. À cette hauteur, les eaux du Danube sont encore jaunes comme celles du Tibre.
À peine êtes-vous sorti du village que vous en apercevez un autre ; ces villages sont propres et riants : souvent les murs des maisons ont des fresques. Un certain caractère italien se prononce davantage à mesure que l’on avance vers l’Autriche : l’habitant du Danube n’est plus le paysan du Danube.
Son menton nourrissait une barbe touffue ;
Toute sa personne velue
Représentait un ours, mais un ours mal léché.
Mais le ciel d’Italie manque ici : le soleil est bas et blanc ; ces bourgs si dru semés ne sont pas ces petites villes de la Romagne qui couvent les chefs-d’œuvre des arts cachés sous elles ; on gratte la terre, et ce labourage fait pousser, comme un épi de blé, quelque merveille du ciseau antique.
À Donawert, je regrettai d’être arrivé trop tard pour jouir d’une belle perspective du Danube. Lundi 20, même aspect du paysage ; cependant le sol devient moins bon et les paysans paraissent plus pauvres. On commence à revoir des bois de pins et des collines. La forêt Hercynienne débordait jusqu’ici ; les arbres dont Pline nous a laissé la description singulière furent abattus par des générations maintenant ensevelies avec les chênes séculaires.
Lorsque Trajan jeta un pont sur le Danube, l’Italie ouït pour la première fois le nom si fatal à l’ancien monde, le nom des Goths. Le chemin s’ouvrit à des myriades de sauvages qui marchèrent au sac de Rome. Les Huns et leur Attila bâtirent leurs palais de bois en regard du Colisée, au bord du fleuve rival du Rhin, et comme lui ennemi du Tibre. Les hordes d’Alaric franchirent le Danube en 376 pour renverser l’empire grec civilisé, au même lieu où les Russes l’ont traversé en 1828 avec le dessein de renverser l’empire barbare assis sur les débris de la Grèce. Trajan aurait-il deviné qu’une civilisation d’une espèce nouvelle s’établirait un jour de l’autre côté des Alpes, aux confins du fleuve qu’il avait presque découvert ? Né dans la forêt Noire, le Danube va mourir dans la mer Noire. Où gît sa principale source ? dans la cour d’un baron allemand, lequel emploie la naïade à laver son linge. Un géographe s’étant avisé de nier le fait, le gentilhomme propriétaire lui a intenté un procès. Il a été décidé par arrêt que la source du Danube était dans la cour dudit baron et ne saurait être ailleurs. Que de siècles il a fallu pour arriver des erreurs de Ptolémée à cette importante découverte ! Tacite fait descendre le Danube du monde Abnoba, montis Abnobæ. Mais les barons hermondures, chérusques, marcomans et quades, qui sont les autorités sur lesquelles s’appuie l’historien romain, n’étaient pas si avisés que mon baron allemand. Eudore n’en savait pas tant, quand je le faisais voyager aux embouchures de l’Ister, où l’Euxin, selon Racine, devait porter Mithridate en deux jours. « Ayant passé l’Ister vers son embouchure, je découvris un tombeau de pierre sur lequel croissait un laurier. J’arrachai les herbes qui couvraient quelques lettres latines, et bientôt je parvins à lire ce premier vers des élégies d’un poète infortuné :
« Mon livre, vous irez à Rome, et vous irez à Rome sans moi. »
(Martyrs.)
Le Danube, en perdant sa solitude, a vu se reproduire sur ses bords les maux inséparables de la société : pestes, famines, incendies, saccagements de villes, guerres, et ces divisions sans cesse renaissantes des passions ou des erreurs humaines.
Déjà nous avons vu le Danube inconstant,
Qui, tantôt catholique et tantôt protestant,
Sert Rome et Luther de son onde,
Et qui, comptant après pour rien
Le Romain et le Luthérien,
Finit sa course vagabonde
Par n’être pas même chrétien.
Après Donawert, on trouve Burkheim et Neubourg. Au déjeuner, à Ingolstadt, on m’a servi du chevreuil : c’est grand’pitié de manger cette charmante bête. J’ai toujours lu avec horreur le récit de la fête d’installation de George Neville, archevêque d’York, en 1466 : on y rôtit quatre cents cygnes chantant en chœur leur hymne funèbre ! Il est aussi question dans ce repas de deux cent quatre butors : je le crois bien !
Regensburg, que nous appelons Ratisbonne, offre, en arrivant par Donawert, un aspect agréable. Deux heures sonnaient, le 21, lorsque je m’arrêtai devant l’hôtel de la poste. Tandis que l’on attelait, ce qui est toujours long en Allemagne, j’entrai dans une église voisine appelée la Vieille chapelle, blanchie et dorée tout à neuf. Huit vieux prêtres noirs, à cheveux blancs, chantaient les vêpres ; j’avais prié autrefois dans une chapelle de Tivoli pour un homme qui priait lui-même à mes côtés ; dans une des citernes de Carthage, j’avais offert des vœux à Saint-Louis, mort non loin d’Utique, plus philosophe que Caton, plus sincère qu’Annibal, plus pieux qu’Énée : dans la chapelle de Ratisbonne, j’eus la pensée de recommander au ciel le jeune roi que je venais chercher ; mais je craignais trop la colère de Dieu pour solliciter une couronne ; je suppliai le dispensateur de toutes grâces d’accorder à l’orphelin le bonheur, et de lui donner le dédain de la puissance.
Je courus de la Vieille chapelle à la cathédrale. Plus petite que celle d’Ulm, elle est plus religieuse et d’un plus beau style. Ses vitraux coloriés l’enténèbrent de cette obscurité propre au recueillement. La blanche chapelle convenait mieux à mes souhaits pour l’innocence de Henri ; la sombre basilique me rendit tout ému pour mon vieux roi Charles.
Peu m’importait l’hôtel dans lequel on y élisait jadis les empereurs, ce qui prouve du moins qu’il y avait des souverains électifs, même des souverains que l’on jugeait. Le dix-huitième article du testament de Charlemagne porte : « Si quelques-uns de nos petits-fils, nés ou à naître, sont accusés, ordonnons qu’on ne leur rase pas la tête, qu’on ne leur crève pas les yeux, qu’on ne leur coupe pas un membre, ou qu’on ne les condamne pas à mort sans bonne discussion et examen. » Je ne sais quel empereur d’Allemagne, déposé, réclama seulement la souveraineté d’un clos de vigne qu’il affectionnait.
À Ratisbonne, jadis fabrique de souverains, on monnayait des empereurs, souvent à bas litre ; ce commerce est tombé : une bataille de Bonaparte et le prince Primat, plat courtisan de notre universel gendarme, n’ont pas ressuscité la cité mourante. Les Regensbourgeois, habillés et crasseux comme le peuple de Paris, n’ont aucune physionomie particulière. La ville, faute d’un assez grand nombre d’habitants, est mélancolique ; l’herbe et le chardon assiègent ses faubourgs : ils auront bientôt haussé leurs plumets et leurs lances sur ses donjons. Kepler, qui a fait tourner la terre, de même que Copernic, repose à jamais à Ratisbonne.
Nous sommes sortis par le pont de la route de Prague, pont très vanté et fort laid. En quittant le bassin du Danube, on gravit des escarpements. Kirn, le premier relais, est perché sur une rude côte, du sommet de laquelle, à travers les nues aqueuses, j’ai découvert des collines mortes et de pâles vallées. La physionomie des paysans change ; les enfants, jaunes et bouffis, ont l’air malade.
Depuis Kirn jusqu’à Waldmünchen, l’indigence de la nature s’accroît : on ne voit presque plus de hameaux ; des chaumières en rondins de sapin, liés avec un gâchis de terre, comme sur les cols les plus maigres des Alpes.
La France est le cœur de l’Europe ; à mesure qu’on s’en éloigne, la vie sociale diminue : on pourrait juger de la distance où l’on est de Paris par le plus ou moins de langueur du pays où l’on se retire. En Espagne et en Italie, la diminution du mouvement et la progression de la mort sont moins sensibles : dans la première contrée, un autre peuple, un autre monde, des Arabes chrétiens vous occupent ; dans la seconde, le charme du climat et des arts, l’enchantement des amours et des ruines, ne laissent pas le temps vous opprimer. Mais en Angleterre, malgré la perfection de la société physique, en Allemagne, malgré la moralité des habitants, on se sent expirer. En Autriche et en Prusse, le joug militaire pèse sur vos idées, comme le ciel sans lumière sur votre tête ; je ne sais quoi vous avertit que vous ne pouvez ni écrire, ni parler, ni penser avec indépendance ; qu’il faut retrancher de votre existence toute la partie noble, laisser oisive en vous la première des facultés de l’homme, comme un inutile don de la divinité. Les arts et la beauté de la nature ne venant pas tromper vos heures, il ne vous reste qu’à vous plonger dans une grossière débauche ou dans ces vérités spéculatives dont se contentent les Allemands. Pour un Français, du moins pour moi, cette façon d’être est impossible ; sans dignité, je ne comprends pas la vie, difficile même à comprendre avec toutes les séductions de la liberté, de la gloire et de la jeunesse.
Cependant une chose me charme chez le peuple allemand, le sentiment religieux. Si je n’étais pas trop fatigué, je quitterais l’auberge de Nittenau où je crayonne ce journal ; j’irais à la prière du soir avec ces hommes, ces femmes, ces enfants qu’appelle à l’église le son d’une cloche. Cette foule, me voyant à genoux au milieu d’elle, m’accueillerait en vertu de l’union d’une commune foi. Quand viendra le jour où des philosophes dans leur temple béniront un philosophe arrivé par la poste, offriront avec cet étranger une prière semblable à un Dieu sur lequel tous les philosophes sont en désaccord ? Le chapelet du curé est plus sûr : je m’y tiens.
21 mai.
Waldmünchen, où j’arrive le mardi matin 21 mai, est le dernier village de Bavière, de ce côté de la Bohême. Je me félicitais d’être à même de remplir promptement ma mission ; je n’étais plus qu’à cinquante lieues de Prague. Je me plonge dans l’eau glacée, je fais ma toilette à une fontaine, comme un ambassadeur qui se prépare à une entrée triomphale ; je pars et, à une demi-lieue de Waldmünchen, j’aborde plein d’assurance la douane autrichienne. Une barrière abaissée ferme le chemin ; je descends avec Hyacinthe, dont le ruban rouge flamboyait. Un jeune douanier, armé d’un fusil, nous conduit au rez-de-chaussée d’une maison, dans une salle voûtée. Là, était assis à son bureau, comme à un tribunal, un gros et vieux chef de douaniers allemands ; cheveux roux, moustaches rousses, sourcils épais descendant en biais sur deux yeux verdâtres à moitié ouverts, l’air méchant ; mélange de l’espion de police de Vienne et du contrebandier de Bohême.
Il prend nos passe-ports sans dire mot ; le jeune douanier m’approche timidement une chaise, tandis que le chef, devant lequel il a l’air de trembler, examine les passe-ports. Je ne m’assieds pas et je vais regarder des pistolets accrochés au mur et une carabine placée dans l’angle de la salle ; elle me rappela le fusil avec lequel l’aga de l’isthme de Corinthe tira sur le paysan grec. Après cinq minutes de silence, l’Autrichien aboie deux ou trois mots que mon Bâlois traduisit ainsi : « Vous ne passerez pas. » Comment, je ne passerai pas, et pourquoi ?
L’explication commence :
« Votre signalement n’est pas sur le passe-port. — Mon passe-port est un passe-port des affaires étrangères. — Votre passe-port est vieux. — Il n’a pas un an de date ; il est légalement valide. — Il n’est pas visé à l’ambassade d’Autriche à Paris, — Vous vous trompez, il l’est. — Il n’a pas le timbre sec. — Oubli de l’ambassade ; vous voyez d’ailleurs le visa des autres légations étrangères. Je viens de traverser le canton de Bâle, le grand-duché de Bade, le royaume de Wurtemberg, la Bavière entière, on ne m’a pas fait la moindre difficulté. Sur la simple déclaration de mon nom, on n’a pas même déployé mon passe-port. — Avez-vous un caractère public ? — J’ai été ministre en France, ambassadeur de Sa Majesté très-chrétienne à Berlin, à Londres et à Rome. Je suis connu personnellement de votre souverain et du prince de Metternich. — Vous ne passerez pas. — Voulez-vous que je dépose un cautionnement ? Voulez-vous me donner une garde qui répondra de moi ? — Vous ne passerez pas. — Si j’envoie une estafette au gouvernement de Bohême ? — Comme vous voudrez. »
La patience me manqua ; je commençai à envoyer le douanier à tous les diables. Ambassadeur d’un roi sur le trône, peu m’eût importé quelques heures de perdues ; mais ambassadeur d’une princesse dans les fers, je me croyais infidèle au malheur, traître envers ma souveraine captive.
L’homme écrivait : le Bâlois ne traduisait pas mon monologue, mais il y a des mots français que nos soldats ont enseignés à l’Autriche et qu’elle n’a pas oubliés. Je dis à l’interprète : « Explique-lui que je me rends à Prague pour offrir mon dévouement au roi de France. » Le douanier, sans interrompre ses écritures, répondit : « Charles X n’est pas pour l’Autriche le roi de France. » Je répliquai : « Il l’est pour moi. » Ces mots rendus au Cerbère parurent lui faire quelque effet ; il me regarda de côté et en dessous. Je crus que sa longue annotation serait en dernier résultat un visa favorable. Il barbouille encore quelque chose sur le passe-port d’Hyacinthe, et rend le tout à l’interprète. Il se trouva que le visa était une explication des motifs qui ne lui permettaient pas de me laisser continuer ma route, de sorte que non seulement il m’était impossible d’aller à Prague, mais que mon passe-port était frappé de faux pour les autres lieux où je pourrais me présenter. Je remontai en calèche, et je dis au postillon : « À Waldmünchen. »
Mon retour ne surprit point le maître de l’auberge. Il parlait un peu français, il me raconta que pareille chose était déjà arrivée ; des étrangers avaient été obligés de s’arrêter à Waldmünchen et d’envoyer leurs passe-ports à Munich au visa de la légation d’Autriche. Mon hôte, très brave homme, directeur de la poste aux lettres, se chargea de transmettre au grand burgrave de Bohême la lettre dont suit la copie :
« Waldmünchen, 21 mai 1833.
« Monsieur le gouverneur,
« Ayant l’honneur d’être connu personnellement de Sa Majesté l’empereur d’Autriche et de M. le prince de Metternich, j’avais cru pouvoir voyager dans les États autrichiens avec un passe-port qui, n’ayant pas une année de date, était encore légalement valide et lequel avait été visé par l’ambassadeur d’Autriche à Paris pour la Suisse et l’Italie. En effet, monsieur le comte, j’ai traversé l’Allemagne et mon nom a suffi pour qu’on me laissât passer. Ce matin seulement, M. le chef de la douane autrichienne de Haselbach ne s’est pas cru autorisé à la même complaisance et cela par les motifs énoncés dans son visa sur mon passe-port ci-joint, et sur celui de M. Pilorge, mon secrétaire. Il m’a forcé, à mon grand regret, de rétrograder jusqu’à Waldmünchen, où j’attends vos ordres. J’ose espérer, monsieur le comte, que vous voudrez bien lever la petite difficulté qui m’arrête, en m’envoyant, par l’estafette que j’ai l’honneur de vous expédier, le permis nécessaire pour me rendre à Prague, et de là à Vienne.
« Je suis avec une haute considération, monsieur le gouverneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.
« Chateaubriand. »
« Pardonnez, monsieur le comte, la liberté que je prends de joindre un billet ouvert pour M. le duc de Blacas. »
Un peu d’orgueil perce dans cette lettre : j’étais blessé ; j’étais aussi humilié que Cicéron, lorsque, revenant en triomphe de son gouvernement d’Asie, ses amis lui demandèrent s’il arrivait de Baïes ou de sa maison de Tusculum. Comment, mon nom, qui volait d’un pôle à l’autre, n’était pas venu aux oreilles d’un douanier dans les montagnes d’Haselbach ! chose d’autant plus cruelle qu’on a vu mes succès à Bâle. En Bavière, j’avais été salué de Monseigneur ou d’Excellence ; un officier bavarois, à Waldmünchen, disait hautement dans l’auberge que mon nom n’avait pas besoin du visa d’un ambassadeur d’Autriche. Ces consolations étaient grandes, j’en conviens ; mais enfin une triste vérité demeurait : c’est qu’il existait sur la terre un homme qui n’avait jamais entendu parler de moi.