Mémoires d’outre-tombe (page 83)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

La démolition d’un mur m’a mis en communication avec l’Infirmerie de Marie-Thérèse ; je me trouve à la fois dans un monastère, dans une ferme, un verger et un parc. Le matin, je m’éveille au son de l’Angélus ; j’entends de mon lit le chant des prêtres dans la chapelle ; je vois de ma fenêtre un calvaire qui s’élève entre un noyer et un sureau : des vaches, des poules, des pigeons et des abeilles ; des sœurs de charité en robe d’étamine noire et en cornette de basin blanc, des femmes convalescentes, de vieux ecclésiastiques vont errant parmi les lilas, les azaléas, les pompadouras et les rhododendrons du jardin, parmi les rosiers, les groseilliers, les framboisiers et les légumes du potager. Quelques-uns de mes curés octogénaires étaient exilés avec moi : après avoir mêlé ma misère à la leur sur les pelouses de Kensington, j’ai offert à leurs derniers pas les gazons de mon hospice ; ils y traînent leur vieillesse religieuse comme les plis du voile du sanctuaire.

J’ai pour compagnon un gros chat gris-roux à bandes noires transversales, né au Vatican dans la loge de Raphaël : Léon XII l’avait élevé dans un pan de sa robe, où je l’avais vu avec envie, lorsque le pontife me donnait mes audiences d’ambassadeur. Le successeur de saint Pierre étant mort, j’héritai du chat sans maître, comme je l’ai dit en racontant mon ambassade de Rome. On l’appelait Micetto, surnommé le chat du pape. Il jouit en cette qualité d’une extrême considération auprès des âmes pieuses. Je cherche à lui faire oublier l’exil, la chapelle Sixtine et le soleil de cette coupole de Michel-Ange sur laquelle il se promenait loin de la terre.

Ma maison, les divers bâtiments de l’Infirmerie avec leur chapelle et la sacristie gothique, ont l’air d’une colonie ou d’un hameau. Dans les jours de cérémonie, la religion cachée chez moi, la vieille monarchie à mon hôpital, se mettent en marche. Des processions composées de tous nos infirmes, précédés des jeunes filles du voisinage, passent en chantant sous les arbres avec le Saint-Sacrement, la croix et la bannière. Madame de Chateaubriand les suit, le chapelet à la main, fière du troupeau objet de sa sollicitude. Les merles sifflent, les fauvettes gazouillent, les rossignols luttent avec les hymnes. Je me reporte aux Rogations dont j’ai décrit la pompe champêtre ; de la théorie du christianisme, j’ai passé à la pratique.

Mon gîte fait face à l’occident. Le soir, la cime des arbres éclairés par derrière grave sa silhouette noire et dentelée sur l’horizon. Ma jeunesse revient à cette heure ; elle ressuscite ces jours écoulés que le temps a réduits à l’insubstance des fantômes. Quand les constellations percent leur voûte bleue, je me souviens de ce firmament splendide que j’admirais du giron des forêts américaines, ou du sein de l’Océan. La nuit est plus favorable que le jour aux réminiscences du voyageur ; elle lui cache les paysages qui lui rappelleraient les lieux qu’il habite ; elle ne lui laisse voir que les astres, d’un aspect semblable, sous les différentes latitudes du même hémisphère. Alors il reconnaît ces étoiles qu’il regardait de tel pays, à telle époque ; les pensées qu’il eut, les sentiments qu’il éprouva dans les diverses parties de la terre, remontent et s’attachent au même point du ciel.

Nous n’entendons parler du monde à l’Infirmerie qu’aux deux quêtes publiques et un peu le dimanche : ces jours-là, notre hospice est changé en une espèce de paroisse. La sœur supérieure prétend que de belles dames viennent à la messe dans l’espérance de me voir ; économe industrieuse, elle met à contribution leur curiosité : en leur promettant de me montrer, elle les attire dans le laboratoire ; une fois prises au trébuchet, elle leur cède, bon gré, mal gré, pour de l’argent, des drogues en sucre. Elle me fait servir à la vente du chocolat fabriqué au profit de ses malades, comme La Martinière m’associait au débit de l’eau de groseilles qu’il avalait au succès de ses amours. La sainte femme dérobe aussi des trognons de plume dans l’encrier de madame de Chateaubriand ; elle les négocie parmi les royalistes de pure race, affirmant que ces trognons précieux ont écrit le superbe Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berry.

Quelques bons tableaux de l’école espagnole et italienne, une vierge de Guérin, la Sainte Thérèse, dernier chef-d’œuvre du peintre de Corinne, nous font tenir aux arts. Quand à l’histoire, nous aurons bientôt à l’hospice la sœur du marquis de Favras et la fille de madame Roland : la monarchie et la république m’ont chargé d’expier leur ingratitude et de nourrir leurs invalides.

C’est à qui sera reçu à Marie-Thérèse. Les pauvres femmes obligées d’en sortir quand elles ont recouvré la santé se logent aux environs de l’Infirmerie, se flattant de retomber malades et d’y rentrer. Rien n’y sent l’hôpital : la juive, la protestante, la catholique, l’étrangère, la Française y reçoivent les soins d’une délicate charité qui se déguise en affectueuse parenté ; chacune des affligées croit reconnaître sa mère. J’ai vu une Espagnole, belle comme Dorothée, la perle de Séville, mourir à seize ans de la poitrine, dans le dortoir commun, se félicitant de son bonheur, regardant en souriant, avec de grands yeux noirs à demi éteints, une figure pâle et amaigrie, madame la Dauphine, qui lui demandait de ses nouvelles et l’assurait qu’elle serait bientôt guérie. Elle expira le soir même, loin de la Mosquée de Cordoue et des bords du Guadalquivir, son fleuve natal : « D’où es-tu ? — Espagnole. — Espagnole et ici ! » (Lope de Véga.)

Grand nombre de veuves de chevaliers de Saint-Esprit sont nos habituées ; elles apportent avec elles la seule chose qui leur reste, les portraits de leurs maris en uniforme de capitaine d’infanterie : habit blanc, revers roses ou bleu de ciel, frisure à l’oiseau royal. On les met au grenier. Je ne puis voir leur régiment sans rire : si l’ancienne monarchie eût subsisté, j’augmenterais aujourd’hui le nombre de ces portraits, je ferais dans quelque corridor abandonné la consolation de mes petits-neveux. « C’est votre grand-oncle François, le capitaine au régiment de Navarre : il avait bien de l’esprit ! il a fait dans le Mercure le logogriphe qui commence par ces mots : Retranchez ma tête, et dans l’Almanach des Muses la pièce fugitive : le Cri du cœur. »

Quand je suis las de mes jardins, la plaine de Montrouge les remplace. J’ai vu changer cette plaine : que n’ai-je pas vu changer ! Il y a vingt-cinq ans qu’en allant à Méréville, au Marais, à la Vallée aux Loups, je passais par la barrière du Maine ; on n’apercevait à droite et à gauche de la chaussée que des moulins, les roues des grues aux trouées des carrières et la pépinière de Cels, ancien ami de Rousseau. Desnoyers bâtit ses salons de cent couverts pour les soldats de la garde impériale, qui venaient trinquer entre chaque bataille gagnée, entre chaque royaume abattu. Quelques guinguettes s’élevèrent autour des moulins, depuis la barrière du Maine jusqu’à la barrière du Montparnasse. Plus haut était le Moulin janséniste et la petite maison de Lauzun pour contraste. Auprès des guinguettes furent placés des acacias, ombrage des pauvres, comme l’eau de Seltz est le vin de Champagne des gueux. Un théâtre forain fixa la population nomade des bastringues ; un village se forma avec une rue pavée, des chansonniers et des gendarmes, Amphions et Cécrops de la police.

Pendant que les vivants s’établissaient, les morts réclamaient leur place. On enferma, non sans opposition des ivrognes, un cimetière dans une enceinte où fut enclos un moulin ruiné, comme la tour des Abois : c’est là que la mort porte chaque jour le grain qu’elle a recueilli ; un simple mur la sépare des danses, de la musique, des tapages nocturnes ; les bruits d’un moment, les mariages d’une heure les séparent du silence sans terme, de la nuit sans fin et des noces éternelles.

Je parcours souvent ce cimetière moins vieux que moi, où les vers qui rongent les morts ne sont pas encore morts ; je lis les épitaphes : que de femmes de seize à trente ans sont devenues la proie de la tombe ! heureuses de n’avoir vécu que leur jeunesse ! La duchesse de Gèvres, dernière goutte du sang de Du Guesclin, squelette d’un autre âge, fait son somme au milieu des dormeurs plébéiens.

Dans cet exil nouveau, j’ai déjà d’anciens amis : M. Lemoine y repose. Secrétaire de M. de Montmorin, il m’avait été légué par madame de Beaumont. Il m’apportait presque tous les soirs, quand j’étais à Paris, la simple conversation qui me plaît tant quand elle s’unit à la bonté du cœur et à la sûreté du caractère. Mon esprit fatigué et malade se délasse avec un esprit sain et reposé. J’ai laissé les centres de la noble patronne de M. Lemoine au bord du Tibre.

Les boulevards qui environnent l’Infirmerie partagent mes promenades avec le cimetière, je n’y rêve plus : n’ayant plus d’avenir, je n’ai plus de songes. Étranger aux générations nouvelles, je leur semble un besacier poudreux, bien nu ; à peine suis-je recouvert maintenant d’un lambeau de jours écourtés que le temps rogne, comme le héraut d’armes coupait la jaquette d’un chevalier sans gloire : je suis aise d’être à l’écart. Il me plaît d’être à une portée de fusil de la barrière, au bord d’un grand chemin et toujours prêt à partir. Du pied de la colonne milliaire, je regarde passer le courrier, mon image et celle de la vie.

Lorsque j’étais à Rome, en 1828, j’avais formé le projet de bâtir à Paris, au bout de mon ermitage une serre et une maison de jardinier ; le tout sur mes économies de mon ambassade et les fragments d’antiquités trouvés dans mes fouilles à Torre Vergata. M. de Polignac arriva au ministère ; je fis aux libertés de mon pays le sacrifice d’une place qui me charmait ; retombé dans mon indigence, adieu ma serre : fortuna vitrea est.

La méchante habitude du papier et de l’encre fait qu’on ne peut s’empêcher de griffonner. J’ai pris la plume, ignorant ce que j’allais écrire, et j’ai barbouillé cette description, trop longue au moins d’un tiers : si j’ai le temps, je l’abrégerai.

Je dois demander pardon à mes amis de l’amertume de quelques-unes de mes pensées. Je ne sais rire que des lèvres ; j’ai le spleen, tristesse physique, véritable maladie ; quiconque a lu ces Mémoires a vu quel a été mon sort. Je n’étais pas à une nagée du sein de ma mère que déjà les tourments m’avaient assailli. J’ai erré de naufrage en naufrage ; je sens une malédiction sur ma vie, poids trop pesant pour cette cahute de roseaux. Que ceux que j’aime ne se croient donc pas reniés ; qu’ils m’excusent, qu’ils laissent passer ma fièvre : entre ces accès, mon cœur est tout à eux.

J’en étais là de ces pages décousues, jetées pêle-mêle sur ma table et emportées par le vent que laissent entrer mes fenêtres ouvertes, lorsqu’on m’a remis la lettre et la note suivantes de madame la duchesse de Berry : allons, rentrons encore une fois dans la seconde partie de ma double vie, la partie positive.

« De la citadelle de Blaye, 7 mai 1833.

« Je suis péniblement contrariée du refus du gouvernement de vous laisser venir auprès de moi, après la double demande que j’en ai faite. De toutes les vexations sans nombre qu’il m’a fallu éprouver, celle-ci est sans doute la plus pénible. J’avais tant de choses à vous dire ! tant de conseils à vous réclamer ! Puisqu’il faut renoncer à vous voir, je vais du moins essayer, par le seul moyen qui me reste, de vous remettre la commission que je voulais vous donner et que vous accomplirez : car je compte sans réserve sur votre dévouement pour mon fils. Je vous charge donc, monsieur, spécialement d’aller à Prague et de dire à mes parents que, si je me suis refusée jusqu’au 22 février à déclarer mon mariage secret, ma pensée était de servir davantage la cause de mon fils et de prouver qu’une mère, une Bourbon, ne craignait pas d’exposer ses jours. Je comptais seulement faire connaître mon mariage à la majorité de mon fils ; mais les menaces du gouvernement, les tortures morales, poussées au dernier degré, m’ont décidée à faire ma déclaration. Dans l’ignorance où je suis de l’époque à laquelle la liberté me sera rendue, après tant d’espérances déçues, il est temps de donner à ma famille et à l’Europe entière une explication qui puisse prévenir des suppositions injurieuses. J’aurais désiré pouvoir la donner plus tôt ; mais une séquestration absolue et les difficultés insurmontables pour communiquer avec le dehors m’en avaient empêchée jusqu’ici. Vous direz à ma famille que je suis mariée en Italie au comte Hector Lucchesi-Palli, des princes de Campo-Franco.

« Je vous demande, ô monsieur de Chateaubriand, de porter à mes chers enfants l’expression de toute ma tendresse pour eux. Dites bien à Henri que je compte plus que jamais sur tous ses efforts pour devenir de jour en jour plus digne de l’admiration et de l’amour des Français. Dites à Louise combien je serais heureuse de l’embrasser et que ses lettres ont été pour moi ma seule consolation. Mettez mes hommages aux pieds du roi et offrez mes tendres amitiés à mon frère et à ma bonne sœur. Je vous demande de me rapporter partout où je serai les vœux de mes enfants et de ma famille. Renfermée dans les murs de Blaye, je trouve une consolation à avoir un interprète tel que monsieur le vicomte de Chateaubriand ; il peut à tout jamais compter sur mon attachement.

« Marie-Caroline. »

note.

« J’ai éprouvé une grande satisfaction de l’accord qui règne entre vous et M. le marquis de La Tour-Maubourg, y attachant un grand prix pour les intérêts de mon fils.

« Vous pouvez communiquer à madame la dauphine la lettre que je vous écris. Assurez ma sœur que, dès que je serai mise en liberté, je n’aurai rien de plus pressé que de lui envoyer tous les papiers relatifs aux affaires politiques. Tous mes vœux auraient été de me rendre à Prague aussitôt que je serai libre ; mais les souffrances de tout genre que j’ai éprouvées ont tellement détruit ma santé, que je serai obligée de m’arrêter quelque temps en Italie pour me remettre un peu et ne pas trop effrayer, par mon changement, mes pauvres enfants. Étudiez le caractère de mon fils, ses qualités, ses penchants, ses défauts même ; vous direz au roi, à madame la dauphine et à moi-même ce qu’il y a à corriger, à changer, à perfectionner, et vous ferez connaître à la France ce qu’elle a à espérer de son jeune roi.

« Par mes divers rapports avec l’empereur de Russie, je sais qu’il a fort bien accueilli à diverses reprises des propositions de mariage de mon fils avec la princesse Olga. M. de Choulot vous donnera les renseignements les plus précis sur les personnes qui se trouvent à Prague.

« Désirant rester Française avant tout, je vous demande d’obtenir du roi de conserver mon titre de princesse et mon nom. La mère du roi de Sardaigne s’appelle toujours la princesse de Carignan malgré qu’elle ait épousé M. de Montléar, auquel elle a donné le titre de prince. Marie-Louise, duchesse de Parme, a conservé son titre d’impératrice en épousant le comte de Neipperg, et elle est restée tutrice de son fils : ses autres enfants s’appellent Neipperg.

« Je vous prie de partir le plus promptement possible pour Prague, désirant plus vivement que je ne puis vous le dire que vous arriviez à temps pour que ma famille n’apprenne tous ces détails que par vous.

« Je désire le plus possible qu’on ignore votre départ ou que du moins l’on ne sache point que vous êtes porteur d’une lettre de moi, pour ne pas faire découvrir mon seul moyen de correspondance qui est si précieux, quoique fort rare. M. le comte Lucchesi, mon mari, est descendant d’une des quatre plus anciennes familles de Sicile, les seules qui restent des douze compagnons de Tancrède. Cette famille s’est toujours fait remarquer par le plus noble dévouement à la cause de ses rois. Le prince de Campo-Franco, père de Lucchesi, était le premier gentilhomme de la chambre de mon père. Le roi de Naples actuel, ayant une entière confiance en lui, l’a placé auprès de son jeune frère, le vice-roi de Sicile. Je ne vous parle pas de ses sentiments ; ils sont en tous points conformes aux nôtres.

« Convaincue que la seule manière d’être comprise par les Français, c’est de leur parler toujours le langage de l’honneur et de leur faire envisager la gloire, j’avais eu la pensée de marquer le commencement du règne de mon fils par la réunion de la Belgique à la France. Le comte Lucchesi fut chargé par moi de faire à ce sujet les premières ouvertures au roi de Hollande et au prince d’Orange ; il avait puissamment contribué à les faire bien accueillir. Je n’ai pas été assez heureuse pour terminer ce traité, l’objet de tous mes vœux ; mais je pense qu’il y a encore des chances de succès ; avant de quitter la Vendée, j’avais donné à M. le maréchal de Bourmont des pouvoirs pour continuer cette affaire ; personne n’est plus capable que lui de la mener à bien, à cause de l’estime dont il jouit en Hollande.

« M.-C.

« Blaye, ce 7 mai 1833. »

« Dans l’incertitude où je suis de pouvoir écrire au marquis de La Tour-Maubourg, tâchez de le voir avant votre départ. Vous pouvez lui dire tout ce que vous jugerez convenable, mais sous le secret le plus absolu. Convenez avec lui de la direction à donner aux journaux. »

Je fus ému à la lecture de ces documents. La fille de tant de rois, cette femme tombée de si haut, après avoir fermé l’oreille à mes conseils, avait le noble courage de s’adresser à moi, de me pardonner d’avoir prévu le mauvais succès de son entreprise : sa confiance m’allait au cœur et m’honorait. Madame de Berry m’avait bien jugé ; la nature même de cette entreprise qui lui faisait tout perdre ne m’éloignait pas. Jouer un trône, la gloire, l’avenir, une destinée, n’est pas chose vulgaire : le monde comprend qu’une princesse peut être une mère héroïque. Mais ce qu’il faut vouer à l’exécration, ce qui n’a pas d’exemple dans l’histoire, c’est la torture impudique infligée à une faible femme, seule, privée de secours, accablée de toutes les forces d’un gouvernement conjuré contre elle, comme s’il s’agissait de vaincre une puissance formidable. Des parents livrant eux-mêmes leur fille à la risée des laquais, la tenant par les quatre membres afin qu’elle accouche en public ; appelant les autorités du coin, les geôliers, les espions, les passants, pour voir sortir l’enfant des entrailles de leur prisonnière, de même qu’on avait appelé la France à voir naître son roi ! Et quelle prisonnière ? la petite-fille de Henri IV ! Et quelle mère ? la mère de l’orphelin dont on occupe le trône ! Trouverait-on dans les bagnes une famille assez mal née pour avoir la pensée de flétrir un de ses enfants d’une telle ignominie ? N’eût-il pas été plus noble de tuer madame la duchesse de Berry que de lui faire subir la plus tyrannique humiliation ? Ce qu’il y a eu d’indulgence dans cette lâche affaire appartient au siècle, ce qu’il y a eu d’infâmant appartient au gouvernement.

La lettre et la note de madame la duchesse de Berry sont remarquables par plus d’un endroit : la partie relative à la réunion de la Belgique et au mariage de Henri V montre une tête capable de choses sérieuses ; la partie qui concerne la famille de Prague est touchante. La princesse craint d’être obligée de s’arrêter en Italie pour se remettre un peu et ne pas trop effrayer de son changement ses pauvres enfants. Quoi de plus triste et de plus douloureux ! Elle ajoute : « Je vous demande, ô monsieur de Chateaubriand ! de porter à mes chers enfants l’expression de toute ma tendresse, etc. »

Ô madame la duchesse de Berry ! que puis-je pour vous, moi faible créature déjà à moitié brisée ? Mais comment refuser quelque chose à ces paroles : « Renfermée dans les murs de Blaye, je trouve une consolation à avoir un interprète tel que monsieur de Chateaubriand ; il peut à jamais compter sur mon attachement. »

Oui : je partirai pour la dernière et la plus grande de mes ambassades ; j’irai de la part de la prisonnière de Blaye trouver la prisonnière du Temple ; j’irai négocier un nouveau pacte de famille, porter les embrassements d’une mère captive à des enfants exilés, et présenter les lettres par lesquelles le courage et le malheur m’accréditent auprès de l’innocence et de la vertu.

Une lettre pour madame la Dauphine et un billet pour les deux enfants étaient joints à la lettre qui m’était adressée.

Il m’était resté de mes grandeurs passées un coupé, dans lequel je brillais jadis à la cour de George IV, et une calèche de voyage, autrefois construite à l’usage du prince de Talleyrand. Je fis radouber celle-ci, afin de la rendre capable de marcher contre nature : car, par son origine et ses habitudes, elle est peu disposée à courir après les rois tombés. Le 14 mai, à huit heures et demie du soir, anniversaire de l’assassinat de Henri IV, je partis pour aller trouver Henri V enfant, orphelin et proscrit.

Je n’étais pas sans inquiétude relativement à mon passe-port : pris aux affaires étrangères, il était sans signalement, et il avait onze mois de date ; délivré pour la Suisse et l’Italie, il m’avait déjà servi à sortir de France et à y rentrer ; différents visas attestaient ces diverses circonstances. Je n’avais voulu ni le faire renouveler ni en requérir un nouveau. Toutes les polices eussent été averties, tous les télégraphes eussent joué ; j’aurais été fouillé à toutes les douanes dans ma vache, dans ma voiture, sur ma personne. Si mes papiers avaient été saisis, que de prétextes de persécution, que de visites domiciliaires, que d’arrestations ! Quelle prolongation de la captivité royale ! car il demeurait prouvé que la princesse avait des moyens secrets de correspondance au dehors. Il m’était donc impossible de signaler mon départ par la demande d’un passe-port ; je me confiai à mon étoile.

Évitant la route trop battue de Francfort et celle de Strasbourg qui passe sous la ligne télégraphique, je pris le chemin de Bâle avec Hyacinthe Pilorge, mon secrétaire, façonné à toutes mes fortunes, et Baptiste, valet de chambre, lorsque j’étais monseigneur, et redevenu valet tout court à la chute de ma seigneurie : nous montons et nous descendons ensemble. Mon cuisinier, le fameux Monmirail, se retira à ma sortie du ministère, me déclarant qu’il ne reviendrait aux affaires qu’avec moi. Il avait été sagement décidé, par l’introducteur des ambassadeurs sous la Restauration, que tout ambassadeur mort rentrait dans la vie privée ; Baptiste était rentré dans la domesticité.

Arrivé à Altkirch, relais de la frontière, un gendarme se présenta et me demanda mon passe-port. À la vue de mon nom, il me dit qu’il avait fait, sous les ordres de mon neveu Christian, capitaine dans les dragons de la garde, la campagne d’Espagne en 1823. Entre Altkirch et Saint-Louis je rencontrai un curé et ses paroissiens ; ils faisaient une procession contre les hannetons, vilaines bêtes fort multipliées depuis les journées de Juillet. À Saint-Louis, les préposés des douanes, qui me connaissaient, me laissèrent passer. J’arrivai joyeux à la porte de Bâle où m’attendait le vieux tambour-major suisse qui m’avait infligé au mois d’août précédent un bedit garantaine t’un quart d’hire ; mais il n’était plus question de choléra et j’allai descendre aux Trois-Rois, au bord du Rhin ; c’était le 17 mai, à dix heures du matin.

Le maître d’hôtel me procura un domestique de place appelé Schwartz, natif de Bâle, pour me servir d’interprète en Bohême. Il parlait allemand, comme mon bon Joseph, ferblantier milanais, parlait grec en Messénie en s’enquérant des ruines de Sparte.

Le même jour, 17 mai, à 6 heures du soir, je démarrai du port. En montant en calèche, je fus ébahi de revoir le gendarme d’Altkirch au milieu de la foule ; je ne savais s’il n’était point dépêché à ma suite : il avait tout simplement escorté la malle-poste de France. Je lui donnai pour boire à la santé de son ancien capitaine.

Un écolier s’approcha de moi et me jeta un papier avec cette inscription : « Au Virgile du xixe siècle ; » on lisait écrit ce passage altéré de l’Énéïde : Macte animo, generose puer. Et le postillon fouetta les chevaux, et je partis tout fier de ma haute renommée à Bâle, tout étonné d’être Virgile, tout charmé d’être appelé enfant, generose puer.

Je franchis le pont, laissant les bourgeois et les paysans de Bâle en guerre au milieu de leur république, et remplissant à leur manière le rôle qu’ils sont appelés à jouer dans la transformation générale de la société. Je remontai la rive droite du Rhin et regardais avec une certaine tristesse les hautes collines du canton de Bâle. L’exil que j’étais venu chercher l’année dernière dans les Alpes me semblait une fin de vie plus heureuse, un sort plus doux que ces affaires d’empire où je m’étais réengagé. Nourrissais-je pour madame la duchesse de Berry ou son fils la plus petite espérance ? non ; j’étais en outre convaincu que, malgré mes services récents, je ne trouverais point d’amis à Prague. Tel qui a prêté serment à Louis-Philippe, et qui loue néanmoins les funestes ordonnances, doit être plus agréable à Charles X que moi qui n’ai point été parjure. C’est trop auprès d’un roi d’avoir deux fois raison : on préfère la trahison flatteuse au dévouement sévère. J’allais donc à Prague comme le soldat sicilien, pendu à Paris du temps de la Ligue, allait à la corde : le confesseur des Napolitains cherchait à lui mettre le cœur au ventre et lui disait chemin faisant : « Allegramente ! allegramente ! » Ainsi voguaient mes pensées tandis que les chevaux m’emportaient ; mais quand je songeais aux malheurs de la mère de Henri V, je me reprochais mes regrets.

Les bords du Rhin fuyant le long de ma voiture me faisaient une agréable distraction : lorsqu’on regarde un paysage par une fenêtre, quoiqu’on rêve à autre chose, il entre pourtant dans la pensée un reflet de l’image que l’on a sous les yeux. Nous roulions parmi des prairies peintes des fleurs de mai ; la verdure était nouvelle dans les bois, les vergers et les haies. Chevaux, ânes et vaches, porcs, chiens et moutons, poules et pigeons, oies et dindons, étaient aux champs avec leurs maîtres. Le Rhin, fleuve guerrier, semblait se plaire au milieu de cette scène pastorale, comme un vieux soldat logé en passant chez des laboureurs.

Le lendemain matin, 18 mai, avant d’arriver à Schaffouse, je me fis conduire au saut du Rhin ; je dérobai quelques moments à la chute des royaumes pour m’instruire à son image. Je me serais bien arrangé de finir mes jours dans le castel qui domine le chasme. Si j’avais placé à Niagara le rêve d’Atala non encore réalisé, si j’avais rencontré à Tivoli un autre songe déjà passé sur la terre, qui sait si, dans le donjon de la chute du Rhin, je n’aurais pas trouvé une vision plus belle, naguère errante à ses bords, et qui m’eût consolé de toutes les ombres que j’avais perdues !

De Schaffouse j’ai continué ma route pour Ulm. Le pays offre des bassins cultivés, où des monticules couverts de bois et détachés les uns des autres plongent leurs pieds. Dans ces bois qu’on exploitait alors, on remarquait des chênes, les uns abattus, les autres debout ; les premiers écorcés à terre, leurs troncs et leurs branches nus et blancs comme le squelette d’un animal bizarre ; les seconds portant sur leurs rameaux hirsutes et garnis d’une mousse noire la fraîche verdure du printemps : ils réunissaient ce qui ne se trouve jamais chez l’homme, la double beauté de la vieillesse et de la jeunesse.

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