Mémoires d’outre-tombe (page 86)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Je m’étais dit avant d’avoir reçu le permis : « Si je l’obtiens, j’accablerai mon persécuteur. » Arrivé à Haselbach, il m’advint, comme à Georges Dandin, que ma maudite bonté me reprit ; je n’ai point de cœur pour le triomphe. En vrai poltron, je me blottis dans l’angle de ma voiture, et Schwartz présenta l’ordre du gouverneur ; j’aurais trop souffert de la confusion du douanier. Lui, de son côté, ne se montra pas et ne fit pas même fouiller ma vache. Paix lui soit ! qu’il me pardonne les injures que je lui ai dites, mais que par un reste de rancune je n’effacerai pas de mes Mémoires.

Au sortir de la Bavière, de ce côté, une noire et vaste forêt de sapins sert de portique à la Bohême. Des vapeurs erraient dans les vallées, le jour défaillait, et le ciel, à l’ouest, était couleur de fleurs de pêcher ; les horizons baissaient presque à toucher la terre. La lumière manque à cette latitude, et avec la lumière la vie ; tout est éteint, hyémal, blêmissant ; l’hiver semble charger l’été de lui garder le givre jusqu’à son prochain retour. Un petit morceau de la lune qui entreluisait me fit plaisir ; tout n’était pas perdu, puisque je trouvais une figure de connaissance. Elle avait l’air de me dire : « Comment ! te voilà ? te souvient-il que je t’ai vu dans d’autres forêts ? te souviens-tu des tendresses que tu me disais quand tu étais jeune ? vraiment tu ne parlais pas trop mal de moi. D’où vient maintenant ton silence ? Où vas-tu seul et si tard ? Tu ne cesses donc de recommencer ta carrière ? »

Ô lune ! vous avez raison ; mais si je parlais bien de vos charmes, vous savez les services que vous me rendiez ; vous éclairiez mes pas, alors que je me promenais avec mon fantôme d’amour ; aujourd’hui ma tête est argentée à l’instar de votre visage, et vous vous étonnez de me trouver solitaire ! et vous me dédaignez ! J’ai pourtant passé des nuits entières enveloppé dans vos voiles ; osez-vous nier nos rendez-vous parmi les gazons et le long de la mer ? Que de fois vous avez regardé mes yeux passionnément attachés sur les vôtres ! Astre ingrat et moqueur, vous me demandez où je vais si tard : il est dur de me reprocher la continuation de mes voyages. Ah ! si je marche autant que vous, je ne rajeunis pas à votre exemple, vous qui rentrez chaque mois sous le cercle brillant de votre berceau ! Je ne compte pas des lunes nouvelles, mon décompte n’a d’autre terme que ma complète disparition, et, quand je m’éteindrai, je ne rallumerai pas mon flambeau comme vous rallumez le vôtre !

Je cheminai toute la nuit ; je traversais Teinitz, Stankau, Staab. Le 24 au matin, je passai à Pilsen, à la belle caserne, style homérique. La ville est empreinte de cet air de tristesse qui règne dans ce pays. À Pilsen, Wallenstein espéra saisir un spectre : j’étais aussi en quête d’une couronne, mais non pour moi.

La campagne est coupée et hachée de hauteurs, dites montagnes de Bohême ; mamelons dont le bout est marqué par des pins, et le galbe dessiné par la verdure des moissons.

Les villages sont rares. Quelques forteresses affamées de prisonniers se juchent sur des rocs comme de vieux vautours. De Zditz à Beraun, les monts à droite deviennent chauves. On passe un village, les chemins sont spacieux, les postes bien montées ; tout annonce une monarchie qui imite l’ancienne France.

Jehan l’Aveugle, sous Philippe de Valois, les ambassadeurs de George, sous Louis XI, par quelles laies forestières passèrent-ils ? À quoi bon les chemins modernes de l’Allemagne ? ils resteront déserts, car ni l’histoire, ni les arts, ni le climat n’appellent les étrangers sur leur chaussée solitaire. Pour le commerce, il est inutile que les voies publiques soient aussi larges et aussi coûteuses d’entretien ; le plus riche trafic de la terre, celui de l’Inde et de la Perse, s’opère à dos de mulets, d’ânes et de chevaux, par d’étroits sentiers, à peine tracés à travers les chaînes de montagnes ou les zones de sable. Les grands chemins actuels, dans des pays infréquentés, serviront seulement à la guerre ; vomitoires à l’usage de nouveaux Barbares qui, sortant du nord avec l’immense train des armes à feu, viendront inonder des régions favorisées de l’intelligence et du soleil.

À Beraun passe la petite rivière du même nom, assez méchante comme tous les roquets. En 1748, elle atteignit le niveau tracé sur les murs de l’hôtel de la poste. Après Beraun, des gorges contournent quelques collines, et s’évasent à l’entrée d’un plateau. De ce plateau le chemin plonge dans une vallée à lignes vagues, dont un hameau occupe le giron. Là prend naissance une longue montée qui mène à Duschnick, station de la poste et dernier relais. Bientôt, descendant vers un tertre opposé, à la cime duquel s’élève une croix, on découvre Prague aux deux bords de la Moldau. C’est dans cette ville que les fils aînés de saint Louis achèvent une vie d’exil, que l’héritier de leur race commence une vie de proscription, tandis que sa mère languit dans une forteresse sur le sol d’où il est chassé. Français ! la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, celle à qui vos pères ouvrirent les portes du Temple, vous l’avez envoyée à Prague ; vous n’avez pas voulu garder parmi vous ce monument unique de grandeur et de vertu ! Ô mon vieux roi, vous que je me plais, parce que vous êtes tombé, à appeler mon maître ! Ô jeune enfant, que j’ai le premier proclamé roi, que vais-je vous dire ? comment oserai-je me présenter devant vous, moi qui ne suis point banni, moi libre de retourner en France, libre de rendre mon dernier soupir à l’air qui enflamma ma poitrine lorsque je respirai pour la première fois, moi dont les os peuvent reposer dans la terre natale ! Captive de Blaye, je vais voir votre fils !

LIVRE IV

Château des rois de Bohême. — Première entrevue avec Charles X. — Monsieur le Dauphin. — Les Enfants de France. — Le duc et la duchesse de Guiche. — Triumvirat. — Mademoiselle. — Conversation avec le roi. — Henri V. — Dîner et soirée à Hradschin. — Visites. — Musée. — Général Skrzynecki. — Dîner chez le comte de Choteck. — Pentecôte. — Le duc de Blacas. — Incidences. — Tycho-Brahé. — Perdita, suite des incidences. — De la Bohême. — Littérature slave et néo-latine. — Je prends congé du roi. — Adieux. — Lettres des enfants à leur mère. — Un juif. — La servante saxonne. — Ce que je laisse à Prague. — Le duc de Bordeaux. — Madame la Dauphine. — Incidences. — Sources. — Eaux minérales. — Souvenirs historiques. — Vallée de la Tèple. — Sa flore. — Dernière conversation avec la Dauphine. — Départ.

Entré à Prague le 24 mai, à sept heures du soir, je descendis à l’hôtel des Bains, dans la vieille ville bâtie sur la rive gauche de la Moldau. J’écrivis un billet à M. le duc de Blacas pour l’avertir de mon arrivée ; je reçus la réponse suivante :

« Si vous n’êtes pas trop fatigué, monsieur le vicomte, le roi sera charmé de vous recevoir dès ce soir, à neuf heures trois quarts ; mais si vous désirez vous reposer, ce serait avec grand plaisir que Sa Majesté vous verrait demain matin, à onze heures et demie.

« Agréez, je vous prie, mes compliments les plus empressés.

« Ce vendredi 24 mai, à sept heures.

« Blacas d’Aulps. »

Je ne crus pas pouvoir profiter de l’alternative qu’on me laissait : à neuf heures et demie du soir, je me mis en marche ; un homme de l’auberge, sachant quelques mots de français, me conduisit. Je gravis des rues silencieuses, sombres, sans réverbères, jusqu’au pied de la haute colline que couronne l’immense château des rois de Bohême. L’édifice dessinait sa masse noire sur le ciel ; aucune lumière ne sortait de ses fenêtres : il y avait là quelque chose de la solitude, du site et de la grandeur du Vatican, ou du temple de Jérusalem vu de la vallée de Josaphat. On n’entendait que le retentissement de mes pas et de ceux de mon guide ; j’étais obligé de m’arrêter par intervalles sur les plates-formes des pavés échelonnés, tant la pente était rapide.

À mesure que je montais, je découvrais la ville au-dessous. Les enchaînements de l’histoire, le sort des hommes, la destruction des empires, les desseins de la Providence, se présentaient à ma mémoire, en s’identifiant aux souvenirs de ma propre destinée : après avoir exploré des ruines mortes, j’étais appelé au spectacle des ruines vivantes.

Parvenu au plateau sur lequel est bâtie Hradschin, nous traversâmes un poste d’infanterie dont le corps de garde avoisinait le guichet extérieur. Nous pénétrâmes par ce guichet dans une cour carrée, environnée de bâtiments uniformes et déserts. Nous enfilâmes à droite, au rez-de-chaussée, un long corridor qu’éclairaient de loin en loin des lanternes de verre accrochées aux parois du mur, comme dans une caserne ou dans un couvent. Au bout de ce corridor s’ouvrait un escalier, au pied duquel se promenaient deux sentinelles.

Comme je montais le second étage, je rencontrai M. de Blacas qui descendait. J’entrai avec lui dans les appartements de Charles X ; là étaient encore deux grenadiers en faction. Cette garde étrangère, ces habits blancs à la porte du roi de France, me faisaient une impression pénible : l’idée d’une prison plutôt que d’un palais me vint.

Nous passâmes trois salles anuitées et presque sans meubles : je croyais errer encore dans le terrible monastère de l’Escurial. M. de Blacas me laissa dans la troisième salle pour avertir le roi, avec la même étiquette qu’aux Tuileries. Il revint me chercher, m’introduisit dans le cabinet de Sa Majesté, et se retira.

Charles X s’approcha de moi, me tendit la main avec cordialité en me disant : « Bonjour, bonjour, monsieur de Chateaubriand, je suis charmé de vous voir. Je vous attendais. Vous n’auriez pas dû venir ce soir, car vous devez être bien fatigué. Ne restez pas debout ; asseyons-nous. Comment se porte votre femme ? »

Rien ne brise le cœur comme la simplicité des paroles dans les hautes positions de la société et les grandes catastrophes de la vie. Je me mis à pleurer comme un enfant ; j’avais peine à étouffer avec mon mouchoir le bruit de mes larmes. Toutes les choses hardies que je m’étais promis de dire, toute la vaine et impitoyable philosophie dont je comptais armer mes discours, me manqua. Moi, devenir le pédagogue du malheur ! Moi, oser en remontrer à mon roi, à mon roi en cheveux blanc, à mon roi proscrit, exilé, prêt à déposer sa dépouille mortelle dans la terre étrangère ! Mon vieux prince me prit de nouveau par la main en voyant le trouble de cet impitoyable ennemi, de ce dur opposant des ordonnances de Juillet. Ses yeux étaient humides ; il me fit asseoir à côté d’une petite table de bois, sur laquelle il y avait deux bougies ; il s’assit auprès de la même table, penchant vers moi sa bonne oreille pour mieux m’entendre, m’avertissant ainsi de ses années qui venaient mêler leurs infirmités communes aux calamités extraordinaires de sa vie.

Il m’était impossible de retrouver la voix, en regardant dans la demeure des empereurs d’Autriche le soixante-huitième roi de France, courbé sous le poids de ces règnes et de soixante-seize années : de ces années, vingt-quatre s’étaient écoulées dans l’exil, cinq sur un trône chancelant ; le monarque achevait ses derniers jours dans un dernier exil, avec le petit-fils dont le père avait été assassiné et de qui la mère était captive. Charles X, pour rompre ce silence, m’adressa quelques questions. Alors j’expliquai brièvement l’objet de mon voyage : je me dis porteur d’une lettre de madame la duchesse de Berry, adressée à madame la dauphine, dans laquelle la prisonnière de Blaye confiait le soin de ses enfants à la prisonnière du Temple, comme ayant la pratique du malheur. J’ajoutai que j’avais aussi une lettre pour les enfants. Le roi me répondit : « Ne la leur remettez pas ; ils ignorent en partie ce qui est arrivé à leur mère ; vous me donnerez cette lettre. Au surplus, nous parlerons de tout cela demain à deux heures : allez vous coucher. Vous verrez mon fils et les enfants à onze heures et vous dînerez avec nous. » Le roi se leva, me souhaita une bonne nuit et se retira.

Je sortis ; je rejoignis M. de Blacas dans le salon d’entrée ; le guide m’attendait sur l’escalier. Je retournai à mon auberge, descendant les rues sur les pavés glissants, avec autant de rapidité que j’avais mis de lenteur à les monter.

Prague, 25 mai 1833.

Le lendemain, 25 mai, je reçus la visite de M. le comte de Cossé, logé dans mon auberge. Il me raconta les brouilleries du château relatives à l’éducation du duc de Bordeaux. À dix heures et demie je montai à Hradschin ; le duc de Guiche m’introduisit chez M. le dauphin. Je le trouvai vieilli et amaigri ; il était vêtu d’un habit bleu râpé, boutonné jusqu’au menton et qui, trop large, semblait acheté à la friperie : le pauvre prince me fit une extrême pitié.

M. le dauphin a du courage ; son obéissance à Charles X l’a seule empêché de se montrer à Saint-Cloud et à Rambouillet tel qu’il s’était montré à Chiclana : sa sauvagerie en est augmentée. Il supporte avec peine la vue d’un nouveau visage. Il dit souvent au duc de Guiche : « Pourquoi êtes-vous ici ? Je n’ai besoin de personne. Il n’y a pas de trou de souris assez petit pour me cacher. »

Il a dit encore plusieurs fois : « Qu’on ne parle pas de moi ; qu’on ne s’occupe pas de moi ; je ne suis rien ; je ne veux rien être. J’ai 20 000 francs de rente, c’est plus qu’il ne me faut. Je ne dois songer qu’à mon salut et à faire une bonne fin. » Il a dit encore : « Si mon neveu avait besoin de moi, je le servirais de mon épée ; mais j’ai signé, contre mon sentiment, mon abdication pour obéir à mon père ; je ne la renouvellerai pas ; je ne signerai plus rien ; qu’on me laisse en paix. Ma parole suffit : je ne mens jamais. »

Et c’est vrai : sa bouche n’a jamais proféré un mensonge. Il lit beaucoup ; il est assez instruit, même dans les langues ; sa correspondance avec M. de Villèle pendant la guerre d’Espagne a son prix, et sa correspondance avec madame la dauphine, interceptée et insérée dans le Moniteur, le fait aimer. Sa probité est incorruptible ; sa religion est profonde ; sa piété filiale s’élève jusqu’à la vertu ; mais une invincible timidité ôte au dauphin l’emploi de ses facultés.

Pour le mettre à l’aise, j’évitai de l’entretenir de politique et ne m’enquis que de la santé de son père ; c’est un sujet sur lequel il ne tarit point. La différence du climat d’Édimbourg et de Prague, la goutte prolongée du roi, les eaux de Tœplitz que le roi allait prendre, le bien qu’il en éprouverait, voilà le texte de notre conversation. M. le dauphin veille sur Charles X comme sur un enfant ; il lui baise la main quand il s’en approche, s’informe de sa nuit, ramasse son mouchoir, parle haut pour s’en faire entendre, l’empêche de manger ce qui l’incommoderait, lui fait mettre ou ôter une redingote selon le degré de froid ou de chaud, l’accompagne à la promenade et le ramène. Je n’eus garde de parler d’autre chose. Des journées de Juillet, de la chute d’un empire, de l’avenir de la monarchie, mot. « Voilà onze heures, me dit-il : vous allez voir les enfants ; nous nous retrouverons à dîner. »

Conduit à l’appartement du gouverneur, les portes s’ouvrent : je vois le baron de Damas avec son élève ; madame de Gontaut avec Mademoiselle, M. Barrande, M. la Villate et quelques autres dévoués serviteurs ; tout le monde debout. Le jeune prince, effarouché, me regardait de côté, regardait son gouverneur comme pour lui demander ce qu’il avait à faire, de quelle façon il fallait agir dans ce péril, ou comme pour obtenir la permission de me parler. Mademoiselle souriait d’un demi-sourire avec un air timide et indépendant ; elle semblait attentive aux faits et gestes de son frère. Madame de Gontaut se montrait fière de l’éducation qu’elle avait donnée. Après avoir salué les deux enfants, je m’avançai vers l’orphelin et je lui dis : « Henri V me veut-il permettre de déposer à ses pieds l’hommage de mon respect ? Quand il sera remonté sur son trône, il se souviendra peut-être que j’ai eu l’honneur de dire à son illustre mère : Madame, votre fils est mon roi. Ainsi j’ai le premier proclamé Henri V roi de France, et un jury français, en m’acquittant, a laissé subsister ma proclamation. Vive le roi ! »

L’enfant, ébouriffé de s’entendre salué roi, de m’entendre lui parler de sa mère dont on ne lui parlait plus, recula jusque dans les jambes du baron de Damas, en prononçant quelques mots accentués, mais presque à voix basse. Je dis à M. de Damas :

« Monsieur le baron, mes paroles semblent étonner le roi. Je vois qu’il ne sait rien de sa courageuse mère et qu’il ignore ce que ses serviteurs ont quelquefois le bonheur de faire pour la cause de la royauté légitime. »

Le gouverneur me répondit : « On apprend à Monseigneur ce que de fidèles sujets comme vous, monsieur le vicomte . . . . . . . . . . » Il n’acheva pas sa phrase.

M. de Damas se hâta de déclarer que le moment des études était arrivé. Il m’invita à la leçon d’équitation à quatre heures.

J’allai faire une visite à madame la duchesse de Guiche, logée assez loin de là dans une autre partie du château ; il fallait près de dix minutes pour s’y rendre de corridor en corridor. Ambassadeur à Londres, j’avais donné une petite fête à madame de Guiche, alors dans tout l’éclat de sa jeunesse et suivie d’un peuple d’adorateurs ; à Prague, je la trouvai changée, mais l’expression de son visage me plaisait mieux. Sa coiffure lui seyait à ravir : ses cheveux, nattés en petites tresses, comme ceux d’une odalisque ou d’une médaille de Sabine, se festonnaient en bandeau des deux côtés de son front. La duchesse et le duc de Guiche représentaient à Prague la beauté enchaînée à l’adversité.

Madame de Guiche était instruite de ce que j’avais dit au duc de Bordeaux. Elle me raconta qu’on voulait éloigner M. Barrande ; qu’il était question d’appeler des jésuites ; que M. de Damas avait suspendu, mais non abandonné ses desseins.

Il existait un triumvirat composé du duc de Blacas, du baron de Damas et du cardinal de Latil ; ce triumvirat tendait à s’emparer du règne futur en isolant le jeune roi, en l’élevant dans des principes et par des hommes antipathiques à la France. Le reste des habitants du château cabalait contre le triumvirat ; les enfants eux-mêmes étaient à la tête de l’opposition. Cependant l’opposition avait différentes nuances ; le parti Gontaut n’était pas tout à fait le parti Guiche ; la marquise de Bouillé, transfuge du parti Berry, se rangeait du côté du triumvirat avec l’abbé Moligny. Madame la dauphine, placée à la tête des impartiaux, n’était pas précisément favorable au parti de la jeune France, représenté par M. Barrande ; mais comme elle gâtait le duc de Bordeaux, elle penchait souvent de son côté et le soutenait contre son gouverneur.

Madame d’Agoult, dévouée corps et âme au triumvirat, n’avait d’autre crédit auprès de la dauphine que celui de la présence et de l’importunité.

Après avoir fait ma cour à madame de Guiche, je me rendis chez madame de Gontaut. Elle m’attendait avec la princesse Louise.

Mademoiselle rappelle un peu son père : ses cheveux sont blonds ; ses yeux bleus ont une expression fine ; petite pour son âge, elle n’est pas aussi formée que la représentent ses portraits. Toute sa personne est un mélange de l’enfant, de la jeune fille et de la princesse : elle regarde, baisse les yeux, sourit avec une coquetterie naïve mêlée d’art ; on ne sait si on doit lui dire des contes de fées, lui faire une déclaration, ou lui parler avec respect comme à une reine. La princesse Louise joint aux talents d’agrément beaucoup d’instruction : elle parle anglais et commence à savoir bien l’allemand ; elle a même un peu d’accent étranger, et l’exil se marque déjà dans son langage.

Madame de Gontaut me présenta à la sœur de mon petit roi ; innocents fugitifs, ils avaient l’air de deux gazelles cachées parmi des ruines. Mademoiselle Vachon, sous-gouvernante, fille excellente et distinguée, arriva. Nous nous assîmes et madame de Gontaut me dit : « Nous pouvons parler, Mademoiselle sait tout ; elle déplore avec nous ce que nous voyons. »

Mademoiselle me dit aussitôt : « Oh ! Henri a été bien bête ce matin : il avait peur. Grand-papa nous avait dit : Devinez qui vous verrez demain : c’est une puissance de la terre ! Nous avions répondu : Eh bien ! c’est l’empereur. Non, a dit grand-papa. Nous avons cherché ; nous n’avons pas pu deviner. Il a dit : C’est le vicomte de Chateaubriand. Je me suis tapé le front pour n’avoir pas deviné. » Et la princesse se frappait le front, rougissant comme une rose, souriant spirituellement avec ses beaux yeux tendres et humides ; je mourais de la respectueuse envie de baiser sa petite main blanche. Elle a repris :

« Vous n’avez pas entendu ce que vous a dit Henri quand vous lui avez recommandé de se souvenir de vous ? Il a dit : Oh ! oui, toujours ! mais il l’a dit si bas ! Il avait peur de vous et il avait peur de son gouverneur. Je lui faisais des signes, vous avez vu ? Vous serez plus content ce soir ; il parlera : attendez. »

Cette sollicitude de la jeune princesse pour son frère était charmante ; je devenais presque criminel de lèse-majesté. Mademoiselle le remarquait, ce qui lui donnait un maintien de conquête d’une grâce toute gentille. Je la tranquillisai sur l’impression que m’avait laissée Henri. « J’étais bien contente, me dit-elle, de vous entendre parler de maman devant M. de Damas. Sortira-t-elle bientôt de prison ? »

On sait que j’avais une lettre de madame la duchesse de Berry pour les enfants, je ne leur en parlai point, parce qu’ils ignoraient les détails postérieurs à la captivité. Le roi m’avait demandé cette lettre ; je crus qu’il ne m’était pas permis de la lui donner, et que je devais la porter à madame la dauphine, à laquelle j’étais envoyé, et qui prenait alors les eaux de Carlsbad.

Madame de Gontaut me redit ce que m’avaient dit M. de Cossé et madame de Guiche. Mademoiselle gémissait avec un sérieux d’enfant. Sa gouvernante ayant parlé du renvoi de M. Barrande et de l’arrivée probable d’un jésuite, la princesse Louise croisa les mains et dit en soupirant : « Ça sera bien impopulaire ! » Je ne pus m’empêcher de rire ; Mademoiselle se prit à rire aussi, toujours en rougissant.

Quelques instants me restaient avant l’audience du roi. Je remontai en calèche et j’allai chercher le grand burgrave, le comte de Choteck. Il habitait une maison de campagne à une demi-lieue hors de la ville, du côté du château. Je le trouvai chez lui et le remerciai de sa lettre. Il m’invita à dîner pour le lundi 27 mai.

Revenu au château à deux heures, je fus introduit comme la veille auprès du roi par M. de Blacas. Charles X me reçut avec sa bonté accoutumée et cette élégante facilité de manières que les années rendent plus sensible en lui. Il me fit asseoir de nouveau à la petite table. Voici le détail de notre conversation : « Sire, madame la duchesse de Berry m’a ordonné de venir vous trouver et de présenter une lettre à madame la dauphine. J’ignore ce que contient cette lettre, bien qu’elle soit ouverte ; elle est écrite au citron, ainsi que la lettre pour les enfants. Mais dans mes deux lettres de créance, l’une ostensible, l’autre confidentielle, Marie-Caroline m’explique sa pensée. Elle remet, pendant sa captivité, comme je l’ai dit hier à Votre Majesté, ses enfants sous la protection particulière de madame la dauphine. Madame la duchesse de Berry me charge en outre de lui rendre compte de l’éducation de Henri V, que l’on appelle ici le duc de Bordeaux. Enfin, madame la duchesse de Berry déclare qu’elle a contracté un mariage secret avec le comte Hector Lucchesi Palli, d’une famille illustre. Ces mariages secrets de princesses, dont il y a plusieurs exemples, ne les privent pas de leurs droits. Madame la duchesse de Berry demande à conserver son rang de princesse française, la régence et la tutelle. Quand elle sera libre, elle se propose de venir à Prague embrasser ses enfants et mettre ses respects aux pieds de Votre Majesté. »

Le roi me répondit sévèrement. Je tirai ma réplique, tant bien que mal, d’une récrimination.

« Que Votre Majesté me pardonne, mais il me semble qu’on lui a inspiré des préventions : M. de Blacas doit être l’ennemi de mon auguste cliente. »

Charles X m’interrompit : « Non ; mais elle l’a traité mal, parce qu’il l’empêchait de faire des sottises, de folles entreprises. » — « Il n’est pas donné à tout le monde, répondis-je, de faire des sottises de cette espèce : Henri IV se battait comme madame la duchesse de Berry, et comme elle, il n’avait pas toujours assez de force.

« Sire, continuai-je, vous ne voulez pas que madame de Berry soit princesse de France ; elle le sera malgré vous ; le monde entier l’appellera toujours la duchesse de Berry, l’héroïque mère de Henri V ; son intrépidité et ses souffrances dominent tout ; vous ne pouvez pas, à l’instar du duc d’Orléans, vouloir flétrir du même coup les enfants et la mère : vous est-il donc si difficile de pardonner à la gloire d’une femme ? »

« — Eh bien, monsieur l’ambassadeur, dit le roi avec une emphase bienveillante, que madame la duchesse de Berry aille à Palerme ; qu’elle y vive maritalement avec M. Lucchesi, à la vue de tout le monde ; alors on dira aux enfants que leur mère est mariée ; elle viendra les embrasser. »

Je sentis que j’avais poussé assez loin l’affaire ; les principaux points étaient aux trois quarts obtenus, la conservation du titre et l’admission à Prague dans un temps plus ou moins éloigné : sûr d’achever mon ouvrage avec madame la dauphine, je changeai la conversation. Les esprits entêtés regimbent contre l’insistance ; auprès d’eux, on gâte tout en voulant tout emporter de haute lutte.

Je passai à l’éducation du prince dans l’intérêt de l’avenir : sur ce sujet, je fus peu compris. La religion a fait de Charles X un solitaire ; ses idées sont cloîtrées. Je glissai quelques mots sur la capacité de M. Barrande et l’incapacité de M. de Damas. Le roi me dit : « M. Barrande est un homme instruit, mais il a trop de besogne ; il avait été choisi pour enseigner les sciences exactes au duc de Bordeaux, et il enseigne tout, histoire, géographie, latin. J’avais appelé l’abbé Mac-Carthy, afin de partager les travaux de M. Barrande ; il arrivera bientôt. »

Ces paroles me firent frémir, car le nouvel instituteur ne pouvait être évidemment qu’un jésuite remplaçant un jésuite. Que, dans l’état actuel de la société en France, l’idée de mettre un disciple de Loyola auprès de Henri V fût seulement entrée dans la tête de Charles X, il y avait de quoi désespérer de la race.

Quand je fus revenu de mon étonnement, je dis :

« Le roi ne craint-il pas sur l’opinion l’effet d’un instituteur choisi dans les rangs d’une société célèbre, mais calomniée ? »

Le roi s’écria : « Bah ! en sont-ils encore aux jésuites ? »

Je parlai au roi des élections et du désir qu’avaient les royalistes de connaître sa volonté. Le roi me répondit : « Je ne puis dire à un homme : Prêtez serment contre votre conscience. Ceux qui croient devoir le prêter agissent sans doute à bonne intention. Je n’ai, mon cher ami, aucune prévention contre les hommes ; peu importe leur vie passée, lorsqu’ils veulent sincèrement servir la France et la légitimité. Les républicains m’ont écrit à Édimbourg ; j’ai accepté, quant à leur personne, tout ce qu’ils me demandaient ; mais ils ont voulu m’imposer des conditions de gouvernement, je les ai rejetées. Je ne céderai jamais sur les principes ; je veux laisser à mon petit-fils un trône plus solide que n’était le mien. Les Français sont-ils aujourd’hui plus heureux et plus libres qu’ils ne l’étaient avec moi ? Payent-ils moins d’impôts ? quelle vache à lait que cette France ! Si je m’étais permis le quart des choses que s’est permises M. le duc d’Orléans, que de cris, de malédictions ! Ils conspiraient contre moi, ils l’ont avoué : j’ai voulu me défendre… »

Tous les livres