Mémoires d’outre-tombe (page 87)
Le roi s’arrêta comme embarrassé dans le nombre de ses pensées, et par la crainte de dire quelque chose qui me blessât.
Tout cela était bien, mais qu’entendait Charles X par les principes ? s’était-il rendu compte de la cause des conspirations vraies ou fausses ourdies contre son gouvernement ? Il reprit après un moment de silence : « Comment se portent vos amis les Bertin ? Ils n’ont pas à se plaindre de moi, vous le savez : ils sont bien rigoureux envers un homme banni qui ne leur a fait aucun mal, du moins que je sache. Mais, mon cher, je n’en veux à personne, chacun se conduit comme il l’entend. »
Cette douceur de tempérament, cette mansuétude chrétienne d’un roi chassé et calomnié, me firent venir les larmes aux yeux. Je voulus dire quelques mots de Louis-Philippe. « Ah ! répondit le roi… M. le duc d’Orléans… il a jugé… que voulez-vous ?… les hommes sont comme ça. » Pas un mot amer, pas un reproche, pas une plainte ne put sortir de la bouche du vieillard trois fois exilé. Et cependant des mains françaises avaient abattu la tête de son frère et percé le cœur de son fils ; tant ces mains ont été pour lui remémoratrices et implacables !
Je louai le roi de grand cœur et d’une voix émue. Je lui demandai s’il n’entrait point dans ses intentions de faire cesser toutes ces correspondances secrètes, de donner congé à tous ces commissaires qui, depuis quarante années, trompent la légitimité. Le roi m’assura qu’il était résolu à mettre un terme à ces impuissantes tracasseries ; il avait, disait-il, déjà désigné quelques personnes graves, au nombre desquelles je me trouvais, pour composer en France une sorte de conseil propre à l’instruire de la vérité. M. de Blacas m’expliquerait tout cela. Je priai Charles X d’assembler ses serviteurs et de m’entendre ; il me renvoya à M. de Blacas.
J’appelai la pensée du roi sur l’époque de la majorité de Henri V ; je lui parlai d’une déclaration à faire alors comme d’une chose utile. Le roi, qui ne voulait point intérieurement de cette déclaration, m’invita à lui en présenter le modèle. Je répondis avec respect, mais avec fermeté, que je ne formulerais jamais une déclaration au bas de laquelle mon nom ne se trouvât pas au-dessous de celui du roi. Ma raison était que je ne voulais pas prendre sur mon compte les changements éventuels introduits dans un acte quelconque par le prince de Metternich et par M. de Blacas.
Je représentai au roi qu’il était trop loin de la France, qu’on aurait le temps de faire deux ou trois révolutions avant qu’il en fût informé à Prague. Le roi répliqua que l’empereur l’avait laissé libre de choisir le lieu de sa résidence dans tous les États autrichiens, le royaume de Lombardie excepté. « Mais, ajouta Sa Majesté, les villes habitables en Autriche sont toutes à peu près à la même distance de France ; à Prague, je suis logé pour rien, et ma position m’oblige à ce calcul.
Noble calcul que celui-là pour un prince qui avait joui pendant cinq ans d’une liste civile de 20 millions, sans compter les résidences royales ; pour un prince qui avait laissé à la France la colonie d’Alger et l’ancien patrimoine des Bourbons, évalué de 25 à 30 millions de revenu !
Je dis : « Sire, vos fidèles sujets ont souvent pensé que votre royale indigence pouvait avoir des besoins ; ils sont prêts à se cotiser, chacun selon sa fortune, afin de vous affranchir de la dépendance de l’étranger. — Je crois, mon cher Chateaubriand, dit le roi en riant, que vous n’êtes guère plus riche que moi. Comment avez-vous payé votre voyage ? — Sire, il m’eût été impossible d’arriver jusqu’à vous, si madame la duchesse de Berry n’avait donné l’ordre à son banquier, M. Jauge, de me compter 6 000 francs. — C’est bien peu ! s’écria le roi ; avez-vous besoin d’un supplément ? — Non, Sire ; je devrais même, en m’y prenant bien, rendre quelque chose à la pauvre prisonnière ; mais je ne sais guère regratter. — Vous étiez un magnifique seigneur à Rome ? — J’ai toujours mangé consciencieusement ce que le roi m’a donné ; il ne m’en est pas resté deux sous. — Vous savez que je garde toujours à votre disposition votre traitement de pair : vous n’en avez pas voulu. — Non, sire, parce que vous avez des serviteurs plus malheureux que moi. Vous m’avez tiré d’affaire pour les 20 000 francs qui me restaient encore de dettes sur mon ambassade de Rome, après les 10 000 autres que j’avais empruntés à votre grand ami M. Laffitte. — Je vous les devais, dit le roi, ce n’était pas même ce que vous aviez abandonné de vos appointements en donnant votre démission d’ambassadeur, qui, par parenthèse, m’a fait assez de mal. — Quoi qu’il en soit, sire, dû ou non, Votre Majesté, en venant à mon secours, m’a rendu dans le temps service, et moi je lui rendrai son argent quand je pourrai ; mais pas à présent, car je suis gueux comme un rat ; ma maison rue d’Enfer n’est pas payée. Je vis pêle-mêle avec les pauvres de madame de Chateaubriand, en attendant le logement que j’ai déjà visité, à l’occasion de Votre Majesté, chez M. Gisquet. Quand je passe par une ville, je m’informe d’abord s’il y a un hôpital ; s’il y en a un, je dors sur les deux oreilles ; le vivre et le couvert, en faut-il davantage ?
« — Oh ! ça ne finira pas comme ça. Combien, Chateaubriand, vous faudrait-il pour être riche ?
« — Sire, vous y perdriez votre temps ; vous me donneriez quatre millions ce matin, que je n’aurais pas un patard ce soir.
Le roi me secoua l’épaule avec la main : « — À la bonne heure ! Mais à quoi diable mangez-vous votre argent ?
« — Ma foi, sire, je n’en sais rien, car je n’ai aucun goût et ne fais aucune dépense : c’est incompréhensible ! Je suis si bête qu’en entrant aux affaires étrangères, je ne voulus pas prendre les 25 000 francs de frais d’établissement, et qu’en sortant je dédaignai d’escamoter les fonds secrets ! Vous me parlez de ma fortune, pour éviter de me parler de la vôtre.
« — C’est vrai, dit le roi ; voici à mon tour ma confession : en mangeant mes capitaux par portions égales d’année en année, j’ai calculé qu’à l’âge où je suis, je pourrais vivre jusqu’à mon dernier jour sans avoir besoin de personne. Si je me trouvais dans la détresse, j’aimerais mieux avoir recours, comme vous me le proposez, à des Français qu’à des étrangers. On m’a offert d’ouvrir des emprunts, entre autres un de 30 millions qui aurait été rempli en Hollande ; mais j’ai su que cet emprunt, coté aux principales bourses en Europe, ferait baisser les fonds français ; cela m’a empêché d’adopter ce projet : rien de ce qui affecterait la fortune publique en France ne pouvait me convenir. » Sentiment digne d’un roi !
Dans cette conversation, on remarquera la générosité de caractère, la douceur des mœurs et le bon sens de Charles X. Pour un philosophe, c’eût été un spectacle curieux que celui du sujet et du roi s’interrogeant sur leur fortune et se faisant confidence mutuelle de leur misère au fond d’un château emprunté aux souverains de Bohême !
Prague, 25 et 26 mai 1833.
Au sortir de cette conférence, j’assistai à la leçon d’équitation de Henri. Il monta deux chevaux, le premier sans étriers en trottant à la longe, le second avec étriers en exécutant des voltes sans tenir la bride, une baguette passée entre son dos et ses bras. L’enfant est hardi et tout à fait élégant avec son pantalon blanc, sa jaquette, sa petite fraise et sa casquette. M. O’Hégerty le père, écuyer instructeur, criait : « Qu’est-ce que c’est que cette jambe-là ! elle est comme un bâton ! Laissez aller la jambe ! Bien ! détestable ! qu’avez-vous donc aujourd’hui ? etc., etc. » La leçon finie, le jeune page-roi s’arrête à cheval au milieu du manège, ôte brusquement sa casquette pour me saluer dans la tribune où j’étais avec le baron de Damas et quelques Français, saute à terre léger et gracieux comme le petit Jehan de Saintré.
Henri est mince, agile, bien fait ; il est blond ; il a les yeux bleus avec un trait dans l’œil gauche qui rappelle le regard de sa mère. Ses mouvements sont brusques ; il vous aborde avec franchise ; il est curieux et questionneur ; il n’a rien de cette pédanterie qu’on lui donne dans les journaux ; c’est un vrai petit garçon comme tous les petits garçons de douze ans. Je lui faisais compliment sur sa bonne mine à cheval : « Vous n’avez rien vu, me dit-il, il fallait me voir sur mon cheval noir ; il est méchant comme un diable ; il rue, il me jette par terre, je remonte, nous sautons la barrière. L’autre jour, il s’est cogné, il a la jambe grosse comme ça. N’est-ce pas que le dernier cheval que j’ai monté est joli ? mais je n’étais pas en train. »
Henri déteste à présent le baron de Damas, dont la mine, le caractère, les idées lui sont antipathiques. Il entre contre lui dans de fréquentes colères. À la suite de ces emportements, force est de mettre le prince en pénitence ; on le condamne quelquefois à rester au lit : bête de châtiment. Survient un abbé Moligny, qui confesse le rebelle et tâche de lui faire peur du diable. L’obstiné n’écoute rien et refuse de manger. Alors madame la dauphine donne raison à Henri, qui mange et se moque du baron. L’éducation parcourt ce cercle vicieux.
Ce qu’il faudrait à M. le duc de Bordeaux serait une main légère qui le conduisît sans lui faire sentir le frein, un gouverneur qui fût plutôt son ami que son maître.
Si la famille de saint Louis était, comme celle des Stuarts, une espèce de famille particulière chassée par une révolution, confinée dans une île, la destinée des Bourbons serait en peu de temps étrangère aux générations nouvelles. Notre ancien pouvoir royal n’est pas cela ; il représente l’ancienne royauté : le passé politique, moral et religieux des peuples est né de ce pouvoir et se groupe autour de lui. Le sort d’une race aussi entrelacée à l’ordre social qui fut, aussi apparentée à l’ordre social qui sera, ne peut jamais être indifférent aux hommes. Mais, toute destinée que cette race ait à vivre, la condition des individus qui la forment et avec lesquels un sort ennemi n’aurait point fait trêve, serait déplorable. Dans un perpétuel malheur, ces individus marcheraient oubliés sur une ligne parallèle, le long de la mémoire glorieuse de leur famille.
Rien de plus triste que l’existence des rois tombés ; leurs jours ne sont qu’un tissu de réalités et de fictions : demeurés souverains à leur foyer, parmi leurs gens et leurs souvenirs, ils n’ont pas plutôt franchi le seuil de leur maison, qu’ils trouvent l’ironique vérité à leur porte : Jacques II ou Édouard VII, Charles X ou Louis XIX, à huis clos, deviennent, à huis ouvert, Jacques ou Édouard, Charles ou Louis, sans chiffre, comme les hommes de peine leurs voisins ; ils ont le double inconvénient de la vie de cour et de la vie privée : les flatteurs, les favoris, les intrigues, les ambitions de l’une ; les affronts, la détresse, le commérage de l’autre : c’est une mascarade continuelle de valets et de ministres, changeant d’habits. L’humeur s’aigrit de cette situation, les espérances s’affaiblissent, les regrets s’augmentent ; on rappelle le passé ; on récrimine ; on s’adresse des reproches d’autant plus amers que l’expression cesse d’être renfermée dans le bon goût d’une belle naissance et les convenances d’une fortune supérieure : on devient vulgaire par les souffrances vulgaires ; les soucis d’un trône perdu dégénèrent en tracasseries de ménage : les papes Clément XIV et Pie VI ne purent jamais rétablir la paix dans la domesticité du prétendant. Ces aubains découronnés restent en surveillance au milieu du monde, repoussés des princes comme infectés d’adversité, suspects aux peuples comme atteints de puissance.
J’allai m’habiller : on m’avait prévenu que je pouvais garder au dîner du roi ma redingote et mes bottes ; mais le malheur est d’un trop haut rang pour en approcher avec familiarité. J’arrivai au château à six heures moins un quart ; le couvert était mis dans une des salles d’entrée. Je trouvai au salon le cardinal Latil. Je ne l’avais pas rencontré depuis qu’il avait été mon convive à Rome, au palais de l’ambassade, lors de la réunion du conclave, après la mort de Léon XII. Quel changement de destinée pour moi et pour le monde entre ces deux dates !
C’était toujours le prestolet à ventre rondelet, à nez pointu, à face pâle, tel que je l’avais vu en colère à la Chambre des pairs, un couteau d’ivoire à la main. On assurait qu’il n’avait aucune influence et qu’on le nourrissait dans un coin en lui donnant des bourrades ; peut-être : mais il y a du crédit de différentes sortes ; celui du cardinal n’en est pas moins certain, quoique caché ; il le tire, ce crédit, des longues années passées auprès du roi et du caractère de prêtre. L’abbé de Latil a été un confident intime ; la remembrance de madame de Polastron s’attache au surplis du confesseur ; le charme des dernières faiblesses humaines et la douceur des premiers sentiments religieux se prolongent en souvenirs dans le cœur du vieux monarque.
Successivement arrivèrent M. de Blacas, M. A. de Damas, frère du baron, M. O’Hégerty père, M. et madame de Cossé. À six heures précises, le roi parut, suivi de son fils ; on courut à table. Le roi me plaça à sa gauche, il avait M. le dauphin à sa droite ; M. de Blacas s’assit en face du roi, entre le cardinal et madame de Cossé : les autres convives étaient distribués au hasard. Les enfants ne dînent avec leur grand-père que le dimanche : c’est se priver du seul bonheur qui reste dans l’exil, l’intimité et la vie de famille.
Le dîner était maigre et assez mauvais. Le roi me vanta un poisson de la Moldau qui ne valait rien du tout. Quatre ou cinq valets de chambre en noir rôdaient comme des frères lais dans le réfectoire ; point de maître d’hôtel. Chacun prenait devant soi et offrait de son plat.
Le roi mangeait bien, demandait et servait lui-même ce qu’on lui demandait. Il était de bonne humeur ; la peur qu’il avait eue de moi était passée. La conversation roulait dans un cercle de lieux communs, sur le climat de la Bohême, sur la santé de madame la dauphine, sur mon voyage, sur les cérémonies de la Pentecôte qui devaient avoir lieu le lendemain ; pas un mot de politique. M. le dauphin, le nez plongé dans son assiette, sortait quelquefois de son silence, et s’adressant au cardinal de Latil : « Prince de l’Église, l’évangile de ce matin était selon saint Matthieu ? — Non, monseigneur, selon saint Marc. — Comment, saint Marc ? » Grande dispute entre saint Marc et saint Matthieu, et le cardinal était battu.
Le dîner a duré près d’une heure ; le roi s’est levé ; nous l’avons suivi au salon. Les journaux étaient sur une table ; chacun s’est assis et l’on s’est mis à lire çà et là comme dans un café.
Les enfants sont entrés, le duc de Bordeaux conduit par son gouverneur, Mademoiselle par sa gouvernante. Ils ont couru embrasser leur grand-père, puis ils se sont précipités vers moi ; nous nous sommes nichés dans l’embrasure d’une fenêtre donnant sur la ville et ayant une vue superbe. J’ai renouvelé mes compliments sur la leçon d’équitation. Mademoiselle s’est hâtée de me redire ce que m’avait dit son frère, que je n’avais rien vu ; qu’on ne pouvait juger de rien quand le cheval noir était boiteux. Madame de Gontaut est venue s’asseoir auprès de nous, M. de Damas un peu plus loin, prêtant l’oreille, dans un état amusant d’inquiétude, comme si j’allais manger son pupille, lâcher quelques phrases à la louange de la liberté de la presse, ou à la gloire de madame la duchesse de Berry. J’aurais ri des craintes que je lui donnais, si depuis M. de Polignac je pouvais rire d’un pauvre homme. Tout d’un coup Henri me dit : « Vous avez vu des serpents devins ? — Monseigneur veut parler des boas ; il n’y en a ni en Égypte, ni à Tunis, seuls points de l’Afrique où j’ai abordé ; mais j’ai vu beaucoup de serpents en Amérique. — Oh ! oui, dit la princesse Louise, le serpent à sonnettes, dans le Génie du Christianisme. »
Je m’inclinai pour remercier Mademoiselle. « Mais vous avez vu bien d’autres serpents ? a repris Henri. Sont-ils bien méchants ? — Quelques-uns, monseigneur, sont fort dangereux, d’autres n’ont point de venin et on les fait danser. »
Les deux enfants se sont rapprochés de moi avec joie, tenant leurs quatre beaux yeux brillants fixés sur les miens.
« Et puis il y a le serpent de verre, ai-je dit : il est superbe et point malfaisant ; il a la transparence et la fragilité du verre ; on le brise dès qu’on le touche. — Les morceaux ne peuvent pas se rejoindre ? a dit le prince. — Mais non, mon frère, a répondu pour moi Mademoiselle. — Vous êtes allé à la cataracte de Niagara ? a repris Henri. Ça fait un terrible ronflement ? peut-on la descendre en bateau ? — Monseigneur, un Américain s’est amusé à y précipiter une grande barque ; un autre Américain, dit-on, s’est jeté lui-même dans la cataracte ; il n’a pas péri la première fois ; il a recommencé et s’est tué à la seconde expérience. » Les deux enfants ont levé les mains et ont crié : « Oh ! »
Madame de Gontaut a pris la parole : « M. de Chateaubriand est allé en Égypte et à Jérusalem. » Mademoiselle a frappé des mains et s’est encore rapprochée de moi. « M. de Chateaubriand, m’a-t-elle dit, contez donc à mon frère les pyramides et le tombeau de Notre-Seigneur »
J’ai fait du mieux que j’ai pu un récit des pyramides, du saint tombeau, du Jourdain, de la Terre sainte. L’attention des enfants était merveilleuse : Mademoiselle prenait dans ses deux mains son joli visage, les coudes presque appuyés sur mes genoux, et Henri perché sur un haut fauteuil remuait ses jambes ballantes.
Après cette belle conversation de serpents, de cataractes, de pyramides, de saint tombeau. Mademoiselle m’a dit : « Voulez-vous me faire une question sur l’histoire ? — Comment, sur l’histoire ? — Oui, questionnez-moi sur une année, l’année la plus obscure de toute l’histoire de France, excepté le xviie et le xviiie siècle que nous n’avons pas encore commencés. — Oh ! moi, s’écria Henri, j’aime mieux une année fameuse : demandez-moi quelque chose sur une année fameuse. » Il était moins sûr de son affaire que sa sœur.
Je commençai par obéir à la princesse et je dis : « Eh bien ! Mademoiselle veut-elle me dire ce qui se passait et qui régnait en France en 1001 ? » Voilà le frère et la sœur à chercher, Henri se prenant le toupet, Mademoiselle ombrant son visage avec ses deux mains, façon qui lui est familière, comme si elle jouait à cache-cache, puis elle découvre subitement sa mine jeune et gaie, sa bouche souriante, ses regards limpides. Elle dit la première : « C’était Robert qui régnait, Grégoire V était pape, Basile III empereur d’Orient… — Et Othon III empereur d’Occident », cria Henri qui se hâtait pour ne pas rester derrière sa sœur, et il ajouta : « Veremond II en Espagne. » Mademoiselle lui coupant la parole dit : « Ethélrède en Angleterre. — Non pas, dit son frère, c’était Edmond, Côte-de-fer. » Mademoiselle avait raison ; Henri se trompait de quelques années en faveur de Côte-de-fer qui l’avait charmé ; mais cela n’en était pas moins prodigieux,
« Et mon année fameuse ? demanda Henri d’un ton demi-fâché. — C’est juste, monseigneur : que se passait-il en l’an 1593 ? — Bah ! s’écria le jeune prince, c’est l’abjuration d’Henri IV. » Mademoiselle devint rouge de n’avoir pu répondre la première.
Huit heures sonnèrent : la voix du baron de Damas coupa court à notre conversation, comme quand le marteau de l’horloge, en frappant dix heures, suspendait les pas de mon père dans la grande salle de Combourg.
Aimables enfants ! le vieux croisé vous a conté les aventures de la Palestine, mais non au foyer du château de la reine Blanche ! Pour vous trouver, il est venu heurter avec son bâton de palmier et ses sandales poudreuses au seuil glacé de l’étranger. Blondel a chanté en vain au pied de la tour des ducs d’Autriche : sa voix n’a pu vous rouvrir les chemins de la patrie. Jeunes proscrits, le voyageur aux terres lointaines vous a caché une partie de son histoire ; il ne vous a pas dit que, poète et prophète, il a traîné dans les forêts de la Floride et sur les montagnes de la Judée autant de désespérances, de tristesses et de passions, que vous avez d’espoir, de joie et d’innocence ; qu’il fut une journée où, comme Julien, il jeta son sang vers le ciel, sang dont le Dieu de miséricorde lui a conservé quelques gouttes pour racheter celles qu’il avait livrées au dieu de malédiction.
Le prince, emmené par son gouverneur, m’invita à sa leçon d’histoire, fixée au lundi suivant, onze heures du matin ; madame de Gontaut se retira avec Mademoiselle.
Alors commença une scène d’un autre genre : la royauté future, dans la personne d’un enfant, venait de me mêler à ses jeux ; la royauté passée, dans la personne d’un vieillard, me fit assister aux siens. Une partie de whist, éclairée par deux bougies dans le coin d’une salle obscure, commença entre le roi et le dauphin, le duc de Blacas et le cardinal Latil. J’en étais le seul témoin avec l’écuyer O’Hégerty. À travers les fenêtres, dont les volets n’étaient pas fermés, le crépuscule mêlait sa pâleur à celle des bougies : la monarchie s’éteignait entre ces deux lueurs expirantes. Profond silence, hors le frôlement des cartes et quelques cris du roi qui se fâchait. Les cartes furent renouvelées des Latins afin de soulager l’adversité de Charles VI : mais il n’y a plus d’Ogier et de Lahire pour donner leur nom, sous Charles X, à ces distractions du malheur.
Le jeu fini, le roi me souhaita le bonsoir. Je passai les salles désertes et sombres que j’avais traversées la veille, les mêmes escaliers, les mêmes cours, les mêmes gardes, et, descendu des talus de la colline, je regagnai mon auberge en m’égarant dans les rues et dans la nuit. Charles X restait enfermé dans les masses noires que je quittais : rien ne peut peindre la tristesse de son abandon et de ses années.
Prague, 27 mai 1833.
J’avais grand besoin de mon lit ; mais le baron Capelle, arrivé de Hollande, logeait dans une chambre voisine de la mienne, et il accourut.
Quand le torrent tombe de haut, l’abîme qu’il creuse et dans lequel il s’engloutit fixe les regards et rend muet ; mais je n’ai ni patience ni pitié pour les ministres dont la main débile laissa tomber dans ce gouffre la couronne de saint Louis, comme si les flots devaient la rapporter ! Ceux de ces ministres qui prétendent s’être opposés aux ordonnances sont les plus coupables ; ceux qui se disent avoir été les plus modérés sont les moins innocents : s’il y voyaient clair, que ne se retiraient-ils ? « Ils n’ont pas voulu abandonner le roi ; monsieur le dauphin les a traités de poltrons. » Mauvaise défaite ; ils n’ont pu s’arracher à leurs portefeuilles. Quoi qu’ils en disent, il n’y a pas autre chose au fond de cette immense catastrophe. Et quel beau sang-froid depuis l’événement ! L’un écrivaille sur l’histoire d’Angleterre, après avoir si bien arrangé l’histoire de France ; l’autre lamente la vie et la mort du duc de Reichstadt, après avoir envoyé à Prague le duc de Bordeaux.
Je connaissais M. Capelle : il est juste de se souvenir qu’il était demeuré pauvre ; ses prétentions ne dépassaient pas sa valeur ; il aurait très volontiers dit comme Lucien : « Si vous venez m’écouter dans l’espoir de respirer l’ambre et d’entendre le chant du cygne, j’atteste les dieux que je n’ai jamais parlé de moi en termes si magnifiques. » Par le temps actuel, la modestie est une qualité rare, et le seul tort de M. Capelle est de s’être laisser nommer ministre.
Je reçus la visite de M. le baron de Damas : les vertus de ce brave officier lui avaient monté à la tête ; une congestion religieuse lui embarrassait le cerveau ; Il est des associations fatales : le duc de Rivière recommanda en mourant M. de Damas pour gouverneur du duc de Bordeaux ; le prince de Polignac était membre de cette coterie. L’incapacité est une franc-maçonnerie dont les loges sont en tout pays ; cette charbonnerie a des oubliettes dont elle ouvre les soupapes, et dans lesquelles elle fait disparaître les États.
La domesticité était si naturelle à la cour, que M. de Damas, en choisissant M. La Villate, n’avait jamais voulu lui octroyer d’autre titre que le titre de premier valet de chambre de monseigneur le duc de Bordeaux. À la première vue, je me pris de goût pour ce militaire à crocs gris, dogue fidèle, chargé d’aboyer autour de son mouton. Il appartenait à ces loyaux porte-grenade qu’estimait l’effrayant maréchal de Montluc, et dont il disait : « Il n’y a point d’arrière-boutique en eux. » M. La Villate sera renvoyé pour sa sincérité, non à cause de sa brusquerie : de la brusquerie de caserne, on s’en arrange ; souvent l’adulation au camp fume la flatterie d’un air indépendant. Mais, chez le vieux brave dont je parle, tout était franchise ; il aurait retiré avec honneur sa moustache, s’il avait emprunté dessus 30 000 piastres comme Jean de Castro. Sa figure rébarbative n’était que l’expression de la liberté ; il avertissait seulement par son air qu’il était prêt. Avant de mettre au champ leur armée, les Florentins en prévenaient l’ennemi par le son de la cloche Martinella.
Prague, 27 mai 1833.
J’avais formé le projet d’entendre la messe à la cathédrale, dans l’enceinte des châteaux ; retenu par les visiteurs, je n’eus que le temps d’aller à la basilique des ci-devant jésuites. On y chantait avec accompagnement d’orgues. Une femme, placée auprès de moi, avait une voix dont l’accent me fit tourner la tête. Au moment de la communion, elle se couvrit le visage de ses deux mains et n’alla point à la sainte table.
Hélas ! j’ai déjà exploré bien des églises dans les quatre parties de la terre, sans avoir pu dépouiller, même au tombeau du Sauveur, le rude cilice de mes pensées. J’ai peint Aben-Hamet errant dans la mosquée chrétienne de Cordoue : « Il entrevit au pied d’une colonne une figure immobile, qu’il prit d’abord pour une statue sur un tombeau. »
L’original de ce chevalier qu’entrevoyait Aben-Hamet était un moine que j’avais rencontré dans l’église de l’Escurial, et dont j’avais envié la foi. Qui sait cependant les tempêtes au fond de cette âme si recueillie, et quelle supplication montait vers le pontife saint et innocent ? Je venais d’admirer, dans la sacristie déserte de l’Escurial, une des plus belles Vierges de Murillo ; j’étais avec une femme : elle me montra la première le religieux sourd au bruit des passions qui traversaient auprès de lui le formidable silence du sanctuaire.