Mémoires d’outre-tombe (page 9)

François-René de Chateaubriand · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Mémoires d’outre-tombe · 176 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais il y a mieux, et nous avons la preuve qu’en 1811, au moment de sa nomination à l’Académie, Chateaubriand n’avait pas reçu 70 000 francs des mains de M. Maret, et que le gouvernement n’avait pas payé ses dettes. Cette preuve, elle se trouve dans sa correspondance, dans ses lettres à ses amis les plus intimes, lettres qui apparemment n’étaient pas écrites en vue de la publicité.

Le 10 mai 1811, il écrit à son ami M. Frisell, alors en Italie :

J’ai reçu votre lettre, mon cher ami, datée de la ville où j’aimerais le mieux vivre et mourir. Je suis bien aise que vous ayez reçu la même impression que moi de cette belle Italie. Quel soleil ! quelle lumière ! quels souvenirs ! Combien nous sommes barbares en deçà des Alpes ! Si j’étais riche et que je pusse voyager à mon aise, l’Italie me verrait tous les deux ans, et peut-être finirais-je par me fixer au milieu des ruines de Rome. Mais je deviens vieux ; je n’ai pas un sou, et ne pouvant plus parcourir le monde, je ne cherche plus qu’à le quitter. Il faut faire une fin, et je vous attends pour savoir si c’est la Trappe ou la rivière qui doit finir la tragi-comédie…

Et quelques jours plus tard, le 31 mai, il écrit à la duchesse de Duras, à celle qu’il appelle sa sœur :

Il faut qu’Ussé soit bien loin, car la réponse de ma sœur a été bien longtemps en route. J’attendais avec impatience le premier mot écrit du château de la belle cousine. Je suis désolé de voir que ma cousine est très triste. Je ne suis pas gai non plus. Mes affaires vont très mal. Rien ne s’arrange ; et j’ai devant moi un avenir si trouble et si noir que je ne sais comment j’échapperai à la catastrophe qui me menace…

Les dettes de Chateaubriand ont été si peu payées en 1811, que Mme de Duras a dû prendre, au commencement de 1812, l’initiative de régler les créanciers du grand écrivain. M. Bardoux, dans son livre sur la Duchesse de Duras, nous a fourni sur cet incident de précieux détails. Chateaubriand, pressé par la gêne, avait engagé à un créancier son manuscrit du Dernier Abencerage ; M. de Tocqueville lui procura l’argent nécessaire pour le dégager. Quant à Mme de Duras, elle travaillait à constituer une société de dix actionnaires qui paieraient les dettes et rendraient ainsi à l’auteur d’Atala la liberté d’esprit nécessaire pour composer de nouvelles œuvres. L’emprunt qu’il allait ainsi contracter serait gagé sur son travail. Les premiers souscripteurs furent, avec la duchesse de Duras, Adrien de Montmorency et son aimable femme que Chateaubriand, dans sa correspondance, appelle familièrement l’Adrienne. Ses deux neveux, Louis et Christian de Chateaubriand, offrirent de leur côté, de prendre deux actions.

Tandis que sa vaillante amie, sa sœur dévouée poursuit la conclusion de cet emprunt, il lui écrit : « J’attends une offre sérieuse d’un pays étranger, et j’espère trouver une autre patrie moins ingrate et plus généreuse. »

Le 29 juin 1812, il écrit à Mme de Duras qu’il est allé à Chartres chercher un nouvel actionnaire, et il ajoute : « Si je puis parvenir à garder mon champ et mes livres, je serai la plus heureuse personne de la terre. Je vais entreprendre quelque long ouvrage qui puisse m’occuper plusieurs années. Rien ne fait mieux sentir le charme de la solitude et ne calme mieux la tête et le cœur que le travail. Cet été, j’irai peut-être voir mes amis, je dis peut-être, car je suis si pauvre que je ne sais si j’aurai les moyens de me déplacer… »

Le chiffre de ses dettes s’élevait à une quarantaine de mille francs. Mme de Duras courut au plus pressé et put lui prêter quelques milliers de francs pour éteindre des dettes criardes. Elles n’avaient donc pas été payées par le gouvernement, malgré le dire de ce bon M. Ferrand, dont la caution ici, décidément, n’est pas bourgeoise.

À force de démarches, Mme de Duras parvint à réunir le nombre d’actionnaires désiré. Le pauvre grand homme n’en restait pas moins dans une situation très embarrassée. Il écrivait à la chère sœur : « Vous êtes la seule personne à qui je peux dire : N’oubliez pas le trimestre ; au lieu qu’avec tout autre, je me tairai. Dans ce temps-ci, on n’a pas le sou ; si ce n’était pas ce temps-ci, je n’aurais besoin de personne. Je suis si las de toutes ces misères, que je vous prie de n’en plus parler. » Et l’année suivante encore, en 1813, il est si peu sorti de ses misères et de ses embarras, qu’il écrit, toujours à Mme de Duras : « Faute d’argent, j’ai renoncé aux eaux et à tous les projets de voyage. Je suis confiné dans mon désert. Je travaille à l’histoire… Il est singulier comme cette histoire de France est toute à faire, et comme on s’en est jamais douté. » Et puis sa tristesse le reprend, il veut quitter la France : « C’est bien dommage, chère sœur, qu’il faille abandonner cette belle entreprise pour aller mourir en Russie. Je ne sais que vous dire de notre petite société. Je n’entends plus parler de personne, si ce n’est de quelques créanciers qui me donnent de temps en temps signe de vie. On passe très bien une heure ou deux avec cela, comme avec la torture. »

Il me semble bien qu’il ne reste rien de l’étrange allégation du comte Ferrand. Encore un mot cependant.

Chateaubriand, nous l’avons vu tout à l’heure, écrivait à Mme de Duras : « Si je puis parvenir à garder mon champ et mes livres, je serai la plus heureuse personne de la terre. » À la fin de 1816, à la date où M. Ferrand écrit que l’auteur des Martyrs s’est vendu à l’Empire pour 70 000 francs, Chateaubriand fait sans hésiter, alors que rien ne l’y oblige, le sacrifice de son titre de ministre d’État, qui représentait pour lui un traitement annuel de 24 000 francs. Il se condamne volontairement à une telle gêne, qu’il est forcé de vendre son champ et ses livres. Le Journal des Débats du 12 avril 1817 annonce la mise aux enchères de la Vallée-aux-Loups, et le même journal annonce, le 29 avril, que « la bibliothèque de M. de Chateaubriand sera vendue ce jour-là et les jours suivants, à la salle Sylvestre, rue des Bons-Enfants, par le ministère de M. Merlin. »

Armand de Chateaubriand

Le discours de réception à l’Académie

Les prix décennaux et le Génie du christianisme

Chateaubriand

Mémoires d’outre-tombe

Appendice Tome 3

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Les prix décennaux et le Génie du christianisme

Petite guerre pendant la campagne de Russie ►

V les prix décennaux et le « génie du christianisme ».

Par un décret daté d’Aix-la-Chapelle 24 fructidor an XII (10 septembre 1804), Napoléon avait établi : « qu’il y aurait de dix ans en dix ans, le jour anniversaire du 18 brumaire, une distribution de grands prix donnés de sa propre main. » La première de ces solennités était fixée au 18 brumaire an XVIII (9 novembre 1810). Ces prix, connus sous le nom de prix décennaux, et destinés à récompenser les meilleurs ouvrages et les plus utiles inventions qui auraient honoré les sciences, les lettres et les arts dans la période de dix années, écoulée au moment de la distribution, devaient être au nombre de vingt-deux, neuf de 10 000 francs, treize de 5 000 francs. Un décret du 28 novembre 1809, au lieu de vingt-deux prix, en institua trente-cinq, dix-neuf de première classe, seize de seconde. La classe de langue et de littérature française avait pour sa part à porter son jugement sur cinq des grands prix de première classe, sur quatre des grands prix de seconde classe. Ces neuf prix devaient être attribués au poème épique, à la tragédie, à la comédie, à l’ouvrage de littérature qui réunirait au plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et l’élégance du style ; au meilleur ouvrage de philosophie en général, soit de morale, soit d’éducation ; au meilleur poème didactique ou descriptif ; aux meilleurs petits poèmes dont les sujets seraient tirés de l’histoire de France ; à la traduction en vers de poèmes grecs ou latins ; au meilleur poème lyrique mis en musique.

À qui serait confiée la tâche délicate d’assigner à chacun sa place et son rang. Voici quelles étaient à cet égard les dispositions des décrets de l’an XII et de 1809. Un jury composé des présidents et des secrétaires perpétuels de chacune des classes de l’Institut était appelé à donner son avis sur les ouvrages présentés au concours. Ce jugement, en quelque sorte préliminaire, devait être soumis aux diverses classes, chargées chacune, en ce qui était de sa compétence, de l’examiner et de le réformer s’il y avait lieu. Mais cet arrêt des classes n’était pas lui-même en dernier ressort ; à l’empereur seul, juge suprême, était réservé le droit de rendre une sentence définitive ; en matière de science, de littérature et de beaux-arts, comme en toutes choses, il était l’arbitre souverain : c’était lui qui, par décret impérial, devait décerner les prix.

Le jour approchait cependant où la solennité, projetée en l’an XII, à Aix-la-Chapelle, dans le palais de Charlemagne, allait avoir lieu à Paris dans le Louvre de François Ier, de Louis XIV et de Napoléon. Le 12 décembre 1809, dans l’Exposé de la situation de l’Empire lu au corps législatif, le ministre de l’Intérieur, M. de Montalivet, parla en termes pompeux de la fête brillante qui se préparait : « La première de ces époques mémorables faites pour exalter les plus nobles ambitions est arrivée », lisons-nous dans cet Exposé dont l’auteur ajoute aussitôt : « Les prix décennaux vont être distribués par la main même de celui qui est la source de toute vraie gloire. »

Au mois de juillet 1810, le Moniteur publia les rapports du jury de l’Institut, jury composé, nous l’avons vu, des présidents et des secrétaires perpétuels de chacune des classes. Ils étaient signés de Bougainville, président, et de Suard, secrétaire. Vint le 9 novembre 1810, date fixée dès l’an XII pour la solennité : elle n’eut pas lieu. Le 28 novembre seulement le Moniteur commença, pour la continuer Jusqu’au 13 décembre, la publication du Rapport de la Commission nommée par la classe de la langue et de la littérature française pour examiner les propositions du jury de l’Institut.

Que s’était-il donc passé, et pourquoi l’Empereur renonçait-il, pour cette année du moins, à la distribution des prix décennaux ? Plusieurs motifs sans doute le déterminèrent. Peut-être trouva-t-il bien minces, bien pâles, non pas peut-être dans les sciences, mais dans la littérature, les productions dont pouvaient s’honorer les premières années de son règne. Parmi les livres désignés pour un grand prix, un seul était vraiment remarquable, le Lycée de la Harpe ; mais, par la date de sa composition, il appartenait réellement à un autre temps, au règne de Louis XVI beaucoup plus qu’au règne de Napoléon.

On a supposé encore d’autres motifs de mécontentement. Le haut jury de l’Institut avait présenté, pour le grand prix de philosophie morale l’ouvrage publié en 1798 par Saint-Lambert sous ce titre : Principes des mœurs chez toutes les nations, ou Catéchisme universel, résumé froid et sénile des théories matérialistes du XVIIIe siècle, où l’auteur s’efforçait d’établir que les vices et les vertus ne sont que des choses de convention. Proposer de décerner à un tel livre le grand prix de philosophie morale était un véritable scandale. On protesta dans les journaux ; on s’indigna à la cour : le jury de l’Institut se tira d’affaire par une question préjudicielle, et reconnut que l’ouvrage de Saint-Lambert se trouvait par la date en deçà de l’époque décennale. Tout en écartant, puisqu’on l’y obligeait, le Catéchisme universel, le jury présenta, pour le même prix, l’ouvrage de Cabanis sur les Rapports du physique et du moral de l’homme, produit de la même école, où le système sensualiste était poussé à ses dernières conséquences et où la pensée était définie une sécrétion du cerveau.

À côté de ce scandale, il s’en était produit un autre. Un des grands prix était destiné à l’ouvrage de littérature qui réunirait au plus haut degré la nouveauté des idées, le talent de la composition et l’élégance du style. Un ouvrage avait paru, en ces dix dernières années, qui réunissait, au plus haut degré, toutes ces qualités : c’était le Génie du christianisme. Le jury de l’Institut et la Classe de la langue et de la littérature française s’étaient trouvés d’accord pour n’en pas parler. Ils avaient passé à côté du chef-d’œuvre sans le voir. Cette exclusion, dans l’esprit des membres de l’Institut, était destinée peut-être à flatter le Pouvoir. En ce cas ils n’atteignirent pas leur but. Napoléon comprit que l’institution des Prix décennaux n’avait plus sa raison d’être, si elle devait servir à consacrer de si monstrueuses injustices. Par son ordre, le ministre de l’Intérieur adressa, le 9 décembre 1810, au directeur de la Classe de la langue et de la littérature française, une lettre où il était dit : « Sa Majesté désire connaître pourquoi l’Institut n’a pas fait mention dans son rapport sur les Prix décennaux, à l’occasion du dixième, ou onzième grand prix, du Génie du christianisme, par M. de Chateaubriand, ouvrage dont on a beaucoup parlé, et qui est à la septième ou huitième édition. Je vous prie de bien vouloir convoquer la Classe, pour qu’elle indique les motifs qui l’ont déterminée à garder le silence sur cet ouvrage. »

L’Académie consulta les deux commissions spéciales chargées de l’examen préparatoire pour les catégories du dixième et onzième grand prix ; et après de nouveaux rapports et une discussion intérieure elle répondit que le silence de la Classe était motivé sur la nature même du Génie du christianisme, qui ne pouvait être considéré, ni comme un ouvrage de littérature proprement dite, ni comme un ouvrage de philosophie générale, appartenant à la morale ou à l’éducation.

Tenant avec raison cette réponse pour peu satisfaisante, le ministre fit observer que l’ouvrage de Chateaubriand rentrait incontestablement dans les termes du programme dressé par le décret qui avait institué les Prix décennaux. Puis, il insista pour qu’il fût répondu à la note de l’Empereur, objet de sa première lettre, par une opinion motivée sur le Génie du christianisme.

À la suite de cette seconde lettre de M. de Montalivet, l’Académie nomma une commission nouvelle de cinq membres, MM. Morellet, Arnault, Lacretelle aîné, Daru et Sicard.

Le rapport fut fait par l’abbé Morellet, classique endurci et philosophe impénitent, l’un de ceux qui avaient jadis critiqué le plus vivement Atala. L’abbé n’avait nul goût pour l’imagination et pour les idées de Chateaubriand. Son rapport fut modéré cependant et, sur quelques points, très favorable au Génie du christianisme.

Il n’en fut pas de même de quelques opinions lues dans la séance secrète de l’Académie. M. Villemain qui a eu sous les yeux le texte de ces opinions et le procès-verbal de la séance, les a très fidèlement analysés.

Népomucène Lemercier se montra nettement hostile. Après avoir établi « qu’un ouvrage littéraire est mauvais, s’il n’a pas la raison pour objet fondamental, un langage propre et juste pour expression, et des figures vraies pour ornement » il concluait que le Génie du christianisme, péchant contre ces trois conditions, ne pourrait, sans une petite teinte de ridicule, occuper plus longtemps l’Académie.

Le comte Regnaud de Saint Jean d’Angély se plaça surtout au point de vue politique. Il reprocha à l’auteur les choses les plus disparates, l’irrévérence envers la Révolution, la froideur pour l’Empire, d’avoir appelé l’Encyclopédie une Babel des sciences et de la raison, d’avoir blâmé le divorce comme portant le désordre au sein des familles, d’avoir dit qu’une des fêtes du culte catholique, la bénédiction de la terre, choqua « cette Convention qui avait fait alliance avec la mort, parce qu’elle était digne d’une telle société. » Ailleurs, le comte Regnaud s’étonnait des éloges décernés par Chateaubriand au pape Pie VII, tandis « que cet auteur, ajoutait-il, n’a encore parlé nulle part, que je sache, de la bienveillance et de la bonté du Monarque qui lui a rendu sa patrie et lui a permis la célébrité, en attendant qu’il obtînt la gloire ! » Ailleurs encore il se plaignait que, dans plusieurs chapitres, « l’amertume de cruels souvenirs ne fût adoucie par aucun retour reconnaissant vers le Pouvoir régénérateur qui, dès lors, avait relevé les autels et permis à l’étendard sacré de la Religion de marcher, entouré de respect, au milieu des aigles françaises triomphantes, et faisant hommage de la victoire au Dieu des armées. » M. Regnaud terminait en ces termes ces considérations, que l’esprit de parti avait seul dictées : « C’est un droit pour l’Académie d’examiner si l’esprit de parti n’a pas eu une part considérable dans le succès de l’auteur et un devoir pour elle de le déclarer, si elle le reconnaît. »

M. Lacretelle aîné — ce qui ne surprit personne, — M. l’abbé Sicard — ce qui avait lieu d’étonner — se prononcèrent tous les deux contre le Génie du christianisme avec une extrême sévérité, et dans un style qui n’était même pas un style de seconde classe.

Le comte Daru fut mieux inspiré. Il ne ménagea pas les critiques à l’ouvrage, mais il reconnut le talent. Il s’honora en notant avec complaisance les supériorités si diverses dont le livre abonde : « dans telle partie, parce que toutes les pensées sont d’un ordre élevé, les sentiments nobles, les vues littéraires neuves et pleines de sagacité, l’élocution libre et fière ; dans une autre partie, parce que l’ouvrage mérite, pour l’ordre, la clarté, la justesse, des éloges presque sans restrictions, et qu’on y trouve, à la fois, plus de simplicité et plus d’éloquence, de belles formes de style, des tableaux de la nature riches de couleurs, des peintures énergiques de nos passions, des descriptions charmantes, des pensées aussi vraies que profondes, des sentiments élevés et des passages admirables. »

L’Académie termina le débat le 13 février 1811. Sa résolution portait « que le Génie du christianisme avait paru à la classe défectueux, quant au fond et au plan ; que, malgré les défauts remarqués dans le plan et aussi dans l’exécution de l’ouvrage, la classe avait reconnu un talent très distingué de style, de nombreux morceaux de détail remarquables par leur mérite, et, dans quelques parties, des beautés du premier ordre ; qu’elle avait trouvé toutefois que l’effet du style et la beauté des détails n’auraient pas suffi pour assurer à l’ouvrage le succès qu’il a obtenu, et que ce succès est dû aussi à l’esprit de parti et à des passions du moment qui s’en sont emparées, soit pour l’exalter à l’excès, soit pour le déprimer avec injustice. » L’Académie concluait que l’ouvrage tel qu’il est lui paraissait mériter une distinction de Sa Majesté.

Cette résolution maintenait, sous une autre forme, pour le Génie du christianisme, l’exclusion du concours. Chateaubriand du reste n’y perdit rien, puisque les fameux Prix décennaux n’ont jamais été distribués. La solennité fut ajournée en 1811, comme elle l’avait été en 1810, et en 1812 il était trop tard. Plus un seul jour maintenant jusqu’à la chute de l’Empire, il n’y aura place pour les fêtes de la paix.

Le discours de réception à l’Académie

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Chateaubriand

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VI petite guerre pendant la campagne de russie.

Le 4 septembre 1812, l’armée française, partagée en trois colonnes, partit de Gjatz et de ses environs. Napoléon marchait à la rencontre de Kutusof, qu’il devait trouver trois jours après dans les champs de la Moskowa. Ce même jour, 4 septembre, Chateaubriand recevait l’ordre de s’éloigner de Paris. La disgrâce du grand écrivain était complète, et les scribes aux gages du ministre de la police multiplièrent contre lui leurs attaques. Elles avaient du reste commencé dès 1811, à la suite de l’épisode du discours de réception. Chateaubriand était coupable d’indépendance. C’était là un « crime abominable ». On le lui fit bien voir.

Ce fut, pendant quelques mois, une pluie de brochures. Il y eut l’Itinéraire de Pantin au Mont-Calvaire en passant par la rue Mouffetard, le faubourg Saint-Marceau, le faubourg Saint-Jacques, le faubourg Saint-Germain, les quais, les Champs-Élysées, le bois de Boulogne, Neuilly, Suresnes, et revenant par Saint-Cloud, Boulogne. Auteuil et Chaillot, etc. ; ou Lettres inédites de Chactas à Atala, ouvrage écrit en style brillant et traduit pour la première fois du bas-breton sur la 9e édition, par M. de Chateauterne (René Perrin) ; — Monsieur de la Maison-Terne. — Les Persécuteurs. — Esprit, Maximes et Principes de M. de Chateaubriand. — Itinéraire de Lutèce au Mont-Valérien en suivant le fleuve séquanien et en revenant par le Mont des Martyrs, etc., etc. Dans cette dernière brochure, on voyait les aventures de M. de Saint-Géran, le pèlerinage de M. de Maisonterne et l’entrevue de ce dernier avec Madame Bélise, comtesse de Mascarillis (la comtesse de Genlis).

L’auteur des Martyrs n’avait fait que rire des pasquinades dirigées contre M. de Châteauterne et M. de Maisonterne. Il dut s’émouvoir le jour où l’on essaya de mettre en cause non plus son style et son talent, mais son caractère et son honneur. Au mois de novembre 1812, parut une brochure intitulée : Lettre à M. le comte de B…, pendant son séjour aux eaux d’Aix-la-Chapelle. Elle était due à la plume d’un certain Charles His, qui avait rédigé pendant la Révolution un journal appelé le Républicain français, et qui allait devenir sous la Restauration un royaliste zélé, si bien que, sous Charles X, il fut un moment question de l’anoblir. Un peu plus, il se serait appelé Charles d’His, comme le Roi ! En attendant, le pauvre diable était aux gages du duc de Rovigo. Celui-ci lui avait remis un exemplaire de l’Essai sur les Révolutions, et Charles His, à l’aide de citations tronquées, avait présenté l’auteur du Génie du christianisme comme un hypocrite et un athée.

La meilleure réponse à faire à ces prétendus extraits, était de réimprimer l’Essai en entier. En conséquence, Chateaubriand écrivit la lettre suivante au baron de Pommereul, directeur général de l’imprimerie et de la librairie :

Monsieur le baron,

On s’est permis de publier des morceaux d’un ouvrage dont je suis l’auteur. Je juge, d’après cela, que vous ne verrez aucun inconvénient à laisser paraître l’ouvrage tout entier.

Je vous demande donc, Monsieur le baron, l’autorisation nécessaire pour mettre sous presse, chez Le Normant, mon ouvrage intitulé : Essai historique, politique et moral sur les Révolutions anciennes et modernes, considérées dans leurs rapports avec la Révolution française. Je n’y changerai pas un seul mot ; j’y ajouterai pour toute préface celle du Génie du christianisme.

J’ai l’honneur d’être, etc.

Paris, ce 17 novembre 1812.

Dès le lendemain, M. de Pommereul lui répondait :

Paris, ce 18 novembre 1812.

Je mettrai mardi prochain, Monsieur, votre demande sous les yeux du ministre de l’Intérieur ; mais votre ouvrage, fait en 1797, est bien peu convenable au temps présent, et s’il devait paraître aujourd’hui pour la première fois, je doute que ce pût être avec l’assentiment de l’autorité. On vous attaque sur cette production ; nous ne ressemblons point aux journalistes qui admettent l’attaque et repoussent la défense, et la vôtre ne trouvera pour paraître aucun obstacle à la direction de la librairie. J’aurai soin, Monsieur, de vous informer de la décision du ministre sur votre demande de réimpression.

Agréez, je vous prie, Monsieur, la haute considération avec laquelle j’ai l’honneur d’être, etc.

Le 24 novembre, Chateaubriand reçut de M. de Pommereul cette autre lettre :

Paris, le 24 novembre 1812.

J’ai mis aujourd’hui. Monsieur, sous les yeux du ministre de l’Intérieur, la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 17 courant, et la réponse que je vous ai faite le 18. Son Excellence a décidé que l’ouvrage que vous me demandez à réimprimer, puisqu’il n’a point été publié en France, doit être soumis aux formalités prescrites par les décrets impériaux concernant la librairie. En conséquence, Monsieur, vous devez, vous ou votre imprimeur, faire à la direction générale de l’imprimerie la déclaration de vouloir l’imprimer, et y déposer en même temps l’édition dont vous demandez la réimpression, afin qu’elle puisse passer à la censure.

Agréez, Monsieur, etc.

Baron de Pommereul.

Il était clair que la censure aurait enlevé tout ce que l’auteur disait à l’éloge de Louis XVI, des Bourbons, de la vieille monarchie, et toutes ses réclamations en faveur de la liberté. Ainsi dépouillé de tout ce qui servait de contrepoids à ses erreurs, l’extrait se serait réduit à un extrait à peu près semblable à celui dont Chateaubriand se plaignait. Force lui était donc de renoncer à le réimprimer.

Si la censure ne lui permettait pas de rééditer son livre, du moins ne s’opposait-elle pas à ce que ses amis prissent sa défense dans les journaux. Ces querelles avaient le grand mérite, aux yeux du gouvernement, d’occuper les esprits, de les détourner des affaires publiques. Cette petite guerre faisait oublier la grande. C’était l’heure où nos soldats tombaient chaque jour par milliers dans les plaines de la Russie. Les bulletins de la Grande-Armée dissimulaient soigneusement ces horribles désastres, à ce point, que la veille même du jour où il devint nécessaire aux projets de Napoléon de faire connaître enfin la vérité, la veille de cette sombre journée du 18 décembre 1812, où éclata comme un coup de foudre la publication du vingt-neuvième bulletin, il était permis de croire que notre armée, toujours victorieuse, n’avait encore éprouvé que des pertes insignifiantes et que seule l’armée russe était détruite. Les journaux, tous dans la main de la police, avaient mission d’entretenir le public dans sa quiétude et son ignorance. Paris trompé ne s’occupait que de querelles littéraires et théâtrales, des attaques de Geoffroy contre Talma ou de celles de Charles His et de ses compères contre Chateaubriand.

Ce dernier avait eu d’abord l’idée de répondre à la brochure de Charles His. Il voulait réfuter lui-même un libelle où la loyauté de son caractère et la sincérité de ses sentiments étaient mises en doute. Ses amis, convaincus que sa rentrée en scène aurait pour effet de lui attirer de nouvelles persécutions, obtinrent, non sans peine, qu’il garderait le silence. Seulement, il fut convenu qu’un jeune écrivain, qui venait de débuter, non sans éclat, dans le Journal de l’Empire, M. Damaze de Raymond, se chargerait du soin de sa défense.

Damaze de Raymond s’acquitta en effet de ce soin avec un plein succès. Sa brochure était intitulée : Réponse aux attaques dirigées contre M. de Chateaubriand. Un des meilleurs critiques du temps, M. Dussault, la qualifia, dans le Journal de l’Empire, de « réfutation victorieuse », « complète », d’« écrit désormais inséparable des autres livres sortis de la plume brillante » de M. de Chateaubriand. — « Les adversaires de cet écrivain, disait encore Dussault, ne seraient-ils que des amis déguisés ? Et l’auteur de la dernière brochure n’a-t-il cherché, par une attaque si maladroite, qu’à lui préparer un nouveau triomphe ? M. Damaze de Raymond entre en part de cette gloire nouvelle. La voilà donc vidée, cette grande querelle, suscitée à l’un des écrivains qui font le plus d’honneur aux temps actuels, comme pour le punir de sa gloire. — Depuis quelque temps, il n’est question que de M. de Chateaubriand : articles plus ou moins violents, pamphlets plus ou moins scientifiques, brochures amères, pasquinades burlesques, tout a été mis en usage pour l’attaquer. Jamais auteur ne fut en butte à plus de traits. Je ne sais pas à quel point il peut aimer à occuper la renommée, mais il me semble que ses adversaires, ou plutôt ses ennemis, se sont comportés comme s’ils eussent craint qu’elle ne l’oubliât trop. Sans cesse, ils ont replacé son nom sous les yeux du public, et rappelé, même en dépit d’eux, ses titres à la gloire ; on dirait qu’ils sont fâchés que M. de Chateaubriand laisse un moment se reposer sa plume éloquente, et qu’ils veulent suppléer par le fracas de leurs colères aux intervalles de silence que garde cet écrivain… »

Dussault avait raison de dire que la brochure de Damaze de Raymond était désormais inséparable des autres écrits de l’auteur des Martyrs. Si cette brochure, en effet, n’est pas dans toutes ses parties l’œuvre de Chateaubriand, elle a été faite, à n’en pas douter, sur des notes de lui. M. Damaze n’est pas seulement en mesure de citer le livre de l’Essai, devenu pourtant comme introuvable ; il cite aussi des morceaux du discours non prononcé à l’Académie et resté manuscrit. Il y a de plus, dans sa Réponse, des traits qui, par la vigueur et l’éclat, rappellent la touche du Maître. Exemple :

Comme il rapporte à la mort de sa mère son retour aux idées religieuses, on a remué la tombe de Mme de Chateaubriand, et l’on a prétendu qu’elle était morte avant la publication du livre dont M. de Chateaubriand faisait le sacrifice à ses volontés dernières. Mais il est constant que l’Essai a été public en 1797, et que Mme de Chateaubriand est morte en 1798, comme le prouve surabondamment son extrait mortuaire. Je tiens ce fait, d’ailleurs facile à vérifier, de personnes dont la véracité ne peut être soupçonnée. Quelle imputation que celle qui forcerait un honnête homme à descendre à de pareilles explications et qui obligerait un fils à produire l’acte de décès de sa mère !

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