Mémoires d’outre-tombe (page 10)
Or, ce trait se retrouvera plus tard dans les Mémoires d’Outre-Tombe : « Quelle critique que celle qui force un honnête homme à entrer dans de pareils détails, qui oblige un fils à produire l’extrait mortuaire de sa mère ! »
Damaze de Raymond eut à ce moment son heure de gloire. Il venait d’inscrire son nom au bas de celui de Chateaubriand. Peut-être était-il appelé à conquérir plus tard une renommée durable. Un malheureux événement arrêta soudain les espérances que ses brillants débuts avaient fait concevoir. Le 27 février 1813, il périt en duel à la suite d’une querelle de jeu.
Les prix décennaux et le Génie du christianisme
Petite guerre pendant la campagne de Russie
Appendice du tome 4
Chateaubriand
Mémoires d’outre-tombe
Appendice Tome 4
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L’Article du Mercure
Chateaubriand, Victor Hugo et Joseph de Maistre ►
I
LA SAISIE DE LA MONARCHIE SELON LA CHARTE.
L’écrit de Chateaubriand était au moment de paraître quand l’ordonnance du 5 septembre fut publiée au Moniteur. L’auteur y ajouta un post-scriptum. Il rapprochait les considérants de l’ordonnance du 5 septembre 1816 de ceux de l’ordonnance du 13 juillet 1815, et faisait ressortir les contrastes et les contradictions que renfermaient ces deux ordonnances, dont l’une proclamait la nécessité de réviser la Charte, l’autre celle de la maintenir telle qu’elle était. Puis, pour prévenir le parti que les ministres pourraient tirer du nom du Roi dans les élections, il donnait à entendre que le ministère avait surpris la bonne foi du monarque ; que celui-ci ne partageait pas les passions de son entourage contre une Chambre à laquelle il avait lui-même décerné le titre de Chambre introuvable, et que, s’il avait consenti à la dissolution, c’était « parce qu’il avait jugé que la France satisfaite lui renverrait les députés dont il était si satisfait ».
Ce post-scriptum blessa profondément le roi ; il irrita surtout très vivement les ministres et en particulier le comte Decazes, ministre de la police générale. M. Decazes, malgré l’avis contraire du duc de Richelieu, président du Conseil, résolut de procéder à des poursuites, que légitimait d’ailleurs une imprudence grave commise par l’imprimeur M. Le Normant. Ce dernier avait envoyé un assez grand nombre d’exemplaires dans les départements et même en avait laissé circuler quelques-uns à Paris avant de faire le dépôt légal. La contravention était formelle et, aux termes mêmes de la loi, il y avait lieu à saisie et séquestre. En conséquence, le 18 septembre, à dix heures du matin, une descente de police avait lieu chez M. Le Normant ; déjà les scellés étaient apposés sur les volumes, les feuilles et les formes, lorsque Chateaubriand, prévenu en toute hâte, arriva. Les ouvriers l’entourent et lui font une ovation. Aux cris de : Vive M. de Chateaubriand ! Vive le Roi ! Vive la liberté de la presse ! ils brisent les scellés et arrachent aux officiers de paix et aux inspecteurs de police les objets saisis et séquestrés. En vain le commissaire met M. Le Normant en demeure de faire rentrer ses ouvriers dans les ateliers. Chateaubriand, élevant fortement la voix, fait entendre cette protestation : « Je suis pair de France. Je ne connais point l’ordre du ministre. Je m’oppose, au nom de la Charte dont je suis le défenseur, et dont tout citoyen peut réclamer la protection, je m’oppose à l’enlèvement de mon ouvrage. Je défends le transport de ces feuilles. Je ne me rendrai qu’à la force, que lorsque je verrai la gendarmerie. » Elle parut bientôt. Chateaubriand se retira dans les appartements de M. Le Normant et y rédigea aussitôt la lettre suivante, adressée à M. le comte Decazes :
Paris, le 18 septembre 1816.
Monsieur le comte,
J’ai été chez vous pour vous témoigner ma surprise. J’ai trouvé à midi chez M. Le Normant, mon libraire, des hommes qui m’ont dit être envoyés par vous pour saisir mon ouvrage intitulé : De la Monarchie selon la Charte.
Ne voyant pas d’ordre écrit, j’ai déclaré que je ne souffrirais pas l’enlèvement de ma propriété, à moins que des gens d’armes ne la saisissent de force. Des gens d’armes sont arrivés, et j’ai ordonné à mon libraire de laisser enlever l’ouvrage.
Cet acte de déférence à l’autorité, Monsieur le comte, n’a pas pu me laisser oublier ce que je devais à ma dignité de pair. Si j’avais pu n’apercevoir que mon intérêt personnel, je n’aurais fait aucune démarche ; mais les droits de la pensée étant compromis, j’ai dû protester, et j’ai l’honneur de vous adresser copie de ma protestation. Je réclame, à titre de justice, mon ouvrage ; et ma franchise doit ajouter que, si je ne l’obtiens pas, j’emploierai tous les moyens que les lois politiques et civiles mettent en mon pouvoir.
J’ai l’honneur d’être, etc.
Vte de Chateaubriand.
Dans sa réponse, M. Decazes fit observer que la saisie avait été faite en vertu des articles 14 et 15 de la loi du 21 octobre 1814 ; qu’elle avait été faite régulièrement, le commissaire de police et les officiers de paix étant porteurs d’un ordre signé d’un ministre du Roi ; que la qualité de pair dont était revêtu l’auteur ne pouvait l’affranchir de l’exécution des lois et du respect dû par tous les citoyens aux fonctionnaires publics dans l’exercice de leur charge ; qu’elle ne pouvait surtout légitimer de sa part et de celle de ses ouvriers un acte de révolte ouverte contre un commissaire de police et des officiers constitués par le Roi, revêtus des marques distinctives de leurs fonctions et agissant en vertu d’ordres légaux. Il terminait en disant que si la dignité de pair avait été compromise dans cette circonstance, ce n’était pas par lui, M. Decazes.
À cette lettre du ministre de la police, Chateaubriand fit sur le champ cette réponse :
Paris, ce 19 Septembre 1816.
Monsieur le comte.
J’ai reçu la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire le 18 de ce mois. Elle ne répond point à la mienne du même jour.
Vous me parlez d’écrits clandestinement publiés (à la face du soleil, avec mon nom et mes titres). Vous parlez de révolte et de rébellion, et il n’y a eu ni révolte ni rébellion. Vous dites qu’on a crié : Vive le Roi ! Ce cri n’est pas encore compris dans la loi des cris séditieux, à moins que la police n’en ait ordonné autrement que les Chambres. Au reste, tout cela s’éclaircira en temps et lieu. On n’affectera plus de confondre la cause du libraire et la mienne ; nous saurons si, dans un gouvernement libre, un ordre de la police, que je n’ai pas même vu, est une loi pour un pair de France ; nous saurons si l’on n’a pas violé envers moi tous les droits qui me sont garantis par la Charte, et comme citoyen et comme pair. Nous saurons, par les lois mêmes que vous avez l’extrême bonté de me citer (il est vrai avec un peu d’inexactitude), si je n’ai pas le droit de publier mes opinions ; nous saurons enfin si la France doit désormais être gouvernée par la police ou par la Constitution.
Quant à mon respect et à mon dévouement pour le Roi, Monsieur le comte, je ne puis recevoir de leçon et je pourrais servir d’exemple. Quant à ma dignité de pair, je la ferai respecter aussi bien que ma dignité d’homme ; et je savais parfaitement, avant que vous prissiez la peine de m’en instruire, qu’elle ne sera jamais compromise par vous ni par qui que ce soit. Je vous ai demandé la restitution de mon ouvrage : puis-je espérer qu’il me sera rendu ? Voilà dans ce moment, toute la question.
J’ai l’honneur d’être. Monsieur le comte, votre très humble et très obéissant serviteur.
Vte de Chateaubriand.
Dès le 18 septembre, en même temps qu’il avait adressé sa première lettre à M. Decazes, il en avait écrit une autre à M. le chancelier Dambray, président de la chambre des pairs :
Paris, ce 18 septembre 1816.
Monsieur le Chancelier,
J’ai l’honneur de vous envoyer copie de la protestation que j’ai faite et de la lettre que je viens d’écrire à M. le ministre de la police.
N’est-il pas étrange, monsieur le chancelier, qu’on enlève en plein jour, à main armée, malgré mes protestations, l’ouvrage d’un pair de France, signé de son nom, imprimé publiquement à Paris, comme on aurait enlevé un écrit séditieux et clandestin. le Nain-Jaune ou le Nain-Tricolore ? Outre ce que l’on devait à ma prérogative comme pair de France, j’ose dire, Monsieur le chancelier, que je méritais personnellement un peu plus d’égards. Si mon ouvrage était coupable, il fallait me traduire devant les tribunaux compétents : j’aurais répondu.
J’ai protesté pour l’honneur de la pairie, et je suis déterminé à suivre cette affaire avec la dernière rigueur. Je réclame, Monsieur le chancelier, votre appui comme président de la Chambre des pairs, et votre autorité comme chef de la justice.
Je suis, avec un profond respect, etc.
Vicomte De Chateaubriand.
Dans la forme M. Decazes avait raison. Il n’avait fait, après tout, qu’user du droit que lui conférait la loi du 21 octobre 1814, laquelle disait en termes exprès : « Nul imprimeur ne peut mettre en vente un ouvrage, ou le publier de quelque manière que ce soit, avant d’avoir déposé le nombre prescrit d’exemplaires. — Il y a lieu à saisie et séquestre d’un ouvrage si l’imprimeur ne représente pas les récépissés du dépôt. » La mesure de police prise par le ministre était donc légale, mais elle était à coup sûr intempestive ; prise contre un homme tel que Chateaubriand, elle était maladroite. Ainsi en avait jugé le duc de Richelieu, qui avait déconseillé les poursuites demandées par son collègue. Il avait fait remarquer qu’il était contraire à la dignité du gouvernement de supprimer la contradiction ; que, d’ailleurs, l’apparence de la persécution aurait uniquement pour effet de donner plus de vogue à l’ouvrage incriminé. « J’aime mieux, disait-il spirituellement, que l’ouvrage se vende deux francs qu’un louis. » Il fit abandonner l’instruction que le parquet avait commencée sur l’ordre de M. Decazes. On imprima une nouvelle édition du livre saisi, on satisfit cette fois à toutes les formalités légales, et l’écrit de Chateaubriand, qui était d’ailleurs un chef-d’œuvre, se répandit dans la France entière. La monarchie selon la Charte le plaçait au premier rang de nos publicistes, mais il ne laissa pas de payer cher cette gloire ajoutée à tant d’autres dont son front était déjà couronné. Le 20 septembre 1816, parut dans le Moniteur l’ordonnance qui le rayait de la liste des ministres d’État. Cette décision lui enlevait un traitement de 24 000 francs.
Appendice
L’Article du Mercure
Chateaubriand, Victor Hugo et Joseph de Maistre
Chateaubriand
Mémoires d’outre-tombe
Appendice Tome 4
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Le Conservateur ►
II
CHATEAUBRIAND, VICTOR HUGO ET JOSEPH DE MAISTRE.
Au tome II de son roman des Misérables, Victor Hugo a réuni sous ce titre : l’Année 1817, un grand nombre de petits faits habilement choisis pour rendre Louis XVIII et son gouvernement ridicules et odieux. Chateaubriand obligé de vendre ses livres à la criée, à la salle Sylvestre, voilà un petit fait, qui méritait peut-être d’être rappelé. Le poète l’a passé sous silence. Il a cependant parlé de Chateaubriand, mais c’est uniquement pour nous le montrer en déshabillé du matin. « Chateaubriand, dit-il, debout tous les matins devant sa fenêtre du numéro 27 de la rue Saint-Dominique, en pantalon à pied et en pantoufles, ses cheveux gris coiffés d’un madras, les yeux fixés sur un miroir, une trousse complète de chirurgien-dentiste ouverte devant lui, se curait les dents, qu’il avait charmantes, tout en dictant la Monarchie selon la Charte à M. Pilorge, son secrétaire. » Singulière fantaisie, il faut en convenir que celle de Chateaubriand s’amusant à dicter, tout en se curant les dents, des pages depuis longtemps imprimées ; ou plutôt ignorance singulière de Victor Hugo, qui aurait dû savoir, ce qui est partout — dans toutes les histoires de la Restauration, dans les Mémoires d’Outre-tombe, dans la préface et le post-scriptum de la Monarchie selon la Charte, — que la publication de cet écrit avait eu lieu, non en 1817, mais au lendemain même de l’ordonnance du 5 septembre 1816.
Ce n’est pas du reste la seule inexactitude que renferment les quatre lignes de Victor Hugo. En 1817, Chateaubriand ne demeurait pas rue Saint-Dominique, mais bien rue de l’Université, no 25. En 1818, il échangea le ruisseau de la rue de l’Université contre celui de la rue du Bac, si cher à son amie Mme de Staël, et il habita pendant deux ans le no 42 de cette dernière rue ; en 1820 seulement il se transporta au no 27 de la rue Saint-Dominique-Saint-Germain. On peut suivre, dans les volumes successifs de l’Almanach royal, ce petit itinéraire de Chateaubriand à Paris.
Et puisque nous voilà sur le chapitre de l’année 1817, je signalerai un autre petit fait, qui présente celui-là, si je ne m’abuse, un véritable intérêt.
Joseph de Maistre n’est pas nommé une seule fois dans les Mémoires d’Outre-tombe. Est-ce donc que l’auteur du Génie du christianisme et l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg n’ont jamais eu aucuns rapports ensemble ? Est-ce qu’ils ne se sont jamais vus ? Est-ce qu’ils ne se sont jamais écrit ? Dans la Correspondance du comte Joseph de Maistre, on trouve des lettres au vicomte de Bonald, à l’abbé de La Mennais, au comte de Marcellus, — ou des réponses de Bonald, de La Mennais, de Lamartine : de lettres adressées à Chateaubriand, ou écrites par lui, nulle trace. Et cependant il y a dans la Correspondance de Joseph de Maistre une très longue et très belle lettre de lui écrite à Chateaubriand au mois d’octobre 1817 ; le malheur est qu’elle a été donnée par les éditeurs avec cette suscription : À M. le vicomte de Bonald. Les éditeurs ici se sont trompés : c’est au vicomte de Chateaubriand que la lettre a été écrite. Voici, en effet, que parmi les autographes figurant, avec fac-similé, au Catalogue de la collection Bovet, je trouve une lettre de trois pages et quart, in-4o, écrite par Chateaubriand à Joseph de Maistre et datée de Montgraham, par Nogent-le-Rotrou, 6 septembre 1817. Il le prie d’excuser le retard de ses réponses, après trois mois d’angoisses et de craintes pour la vie de Mme de Chateaubriand :
Je vais, Monsieur le comte, lire votre manuscrit, mais vous croyez bien que je n’aurai pas l’impertinence d’y rien trouver à changer. Ce n’est point à l’écolier à toucher au tableau du maître…
Voyons maintenant la lettre de Joseph de Maistre :
Monsieur le vicomte, chaque jour en me réveillant, je me répète le fameux vers de Voltaire :
L’univers, mon ami, ne pense point à toi.
Si donc Mme la duchesse de Duras a pris la liberté d’oublier parfaitement et moi et mon manuscrit, je l’en absous de tout mon cœur. Je trouve très juste qu’elle mette mille et une pensées avant celle d’un Allobroge qui a passé devant elle comme une hirondelle, et qui n’a eu, par conséquent, ni le temps ni l’occasion de s’enfoncer un peu plus dans son souvenir…
Ainsi c’est à la duchesse de Duras que Joseph de Maistre a confié un manuscrit. Or, la duchesse est l’intime amie de Chateaubriand, et c’est à lui bien évidemment qu’elle a charge de le remettre. Tout ceci, du reste, est mis hors de doute par une autre lettre du comte de Maistre, écrite de Turin, le 26 octobre 1817, et adressée à Mme Swetchine : « Quand une fois, dit-il, vous serez placée, envoyez-moi le plan de votre cabinet, que je voie votre table, votre fauteuil et la place de vos livres. Je fais ce que je puis pour en ajouter deux à votre pacotille, mais je suis prodigieusement contrarié par ceci ou par cela. Si je réussis, ce sera un beau tapage. La duchesse de Duras avait tranquillement oublié l’œuvre sur son bureau sans y penser une seule fois, pas plus qu’à son auteur ; lorsque M. de Chateaubriand m’en a fait part dernièrement avec toutes les excuses de la courtoisie, je me suis mis à rire de la meilleure foi du monde. La duchesse de Duras a fort bien fait de m’oublier ; moi-même je n’ai jamais pensé à elle que pour me rappeler à quel point j’avais mal réussi dans cet hôtel. Je m’y trouvais gauche, embarrassé, ridicule, ne sachant à qui parler, et ne comprenant personne. C’est une des plus singulières expériences que j’aie faites de ma vie ; il me semble que je vous l’ai dit à Paris… ».
La preuve est déjà faite, si je ne me trompe, que c’est bien au vicomte de Chateaubriand — et non au vicomte de Bonald — qu’a été écrite la lettre de Joseph de Maistre publiée dans sa Correspondance. Mais continuons de parcourir cette lettre :
Je me sens glacé lorsque je lis dans votre lettre : Je vais lire votre manuscrit. Bon Dieu ! auriez-vous cette complaisance ? La lecture d’un manuscrit m’a toujours paru le tour de force de l’amitié ; c’est trop demander à la courtoisie ; si cependant vous avez cette bonté, rien n’égalera ma reconnaissance…
« Je vais lire votre manuscrit, » dit Chateaubriand. — « Je lis dans votre lettre : Je vais lire votre manuscrit, » écrit, de son côté, Joseph de Maistre. Comment expliquer cette rencontre, si la lettre de Joseph de Maistre n’est pas une réponse à celle de Chateaubriand ?
« Vous ne voulez pas me corriger ? écrit encore de Maistre ; trêve de compliments, Monsieur le vicomte, tant pis pour moi. Combien j’aurais gagné à cette revue ! » Ces lignes ne sont-elles pas encore une réponse directe à ce que Chateaubriand avait dit : « Croyez bien que je n’aurai pas l’impertinence d’y rien trouver à changer ; ce n’est point à l’écolier à toucher au tableau du maître. »
Enfin Chateaubriand avait parlé des trois mois d’angoisses et de craintes que lui avait causées la maladie de sa femme, craintes qui ont heureusement cessé. La lettre de Joseph de Maistre répondra à ce passage comme aux autres. Elle porte ce qui suit : « Très peu de temps après vous avoir écrit ma dernière lettre, Monsieur le vicomte, j’appris les cruelles angoisses qui vous oppressaient. Je vous félicite de tout mon cœur de ce qu’elles ont cessé. »
S’il était besoin d’une nouvelle et dernière preuve, celle-là plus décisive encore que les autres, le vicomte de Bonald lui-même se chargerait de nous la fournir. Le 2 décembre 1817, il écrivait à Joseph de Maistre :
Monsieur le comte, suis-je assez malheureux ! Quand je suis en Allemagne, vous êtes je ne sais où ; je viens en France, vous êtes en Russie ; je retourne dans mes montagnes, vous arrivez à Paris ; je reviens à Paris, vous voilà à Turin, et nous semblons nous chercher et nous fuir tour à tour. J’avais eu l’honneur de vous écrire de ma campagne quand je vous sus à Paris, et, ne sachant pas bien votre adresse, je mis ma lettre sous le couvert de Mme Swetchine. Je ne sais si elle vous est parvenue, mais je n’ai plus trouvé ici cette excellente et spirituelle femme… Ne la reverrons-nous plus ici et ne vous y verrai-je jamais vous-même ?
Mais, Monsieur le comte, s’il ne nous est pas donné de nous voir, au moins dans la partie matérielle de notre être, il nous est permis de nous connaître, et surtout de nous entendre d’une manière intime et complète, dont j’avais fait depuis longtemps la remarque avec orgueil pour moi et avec une bien grande satisfaction comme écrivain, parce que cette coïncidence a été pour moi comme une démonstration rigoureuse de la vérité de mes pensées. J’ai éprouvé l’impression de plaisir et de consolation qu’un homme égaré dans un désert éprouverait en entendant la voix d’un homme qui vient à son secours…
Joseph de Maistre écrivait, de son côté, à M. de Bonald, à la fin de 1817, après sa rentrée à Turin : « Ce qu’on appelle un homme parfaitement désappointé, ce fut moi, lorsque je ne vous trouvai point à Paris, au mois d’août dernier. Comme on croit toujours ce qu’on désire, je m’étais persuadé que je vous rencontrerais encore ; mais il était écrit que je n’aurais pas le plaisir de connaître personnellement l’homme du monde dont j’estime le plus la personne et les écrits. »
Ainsi Joseph de Maistre et Bonald ne se sont jamais vus, ni même entrevus. Ce n’est donc pas au vicomte de Bonald que Joseph de Maistre pouvait dire ce qu’il écrit dans sa lettre d’octobre 1817 : « Je dirai toujours de vous : Virgilium vidi tantum ! Moi qui avais tant d’envie de vous voir, je n’ai pu que vous entrevoir. » Donc, le vicomte auquel est adressée cette lettre ne peut être M. de Bonald ; c’est, à n’en pas douter, un autre vicomte, le vicomte de Chateaubriand, que Joseph de Maistre a vu dans le salon de la duchesse de Duras.
Le manuscrit que le comte de Maistre avait confié à madame de Duras, avec prière de le placer sous les yeux de Chateaubriand, était le manuscrit de son livre du Pape. Sa lettre à Chateaubriand est donc, à ce point de vue encore, des plus curieuses, et je ne saurais trop engager les lecteurs à la lire en entier dans la Correspondance de Joseph de Maistre. Je dois me borner à en donner ce nouvel et court extrait :
Des personnes qui s’intéressent fort à la publication de mon ouvrage m’assurent qu’elle ne sera point permise en France à cause du 4me livre, où je prouve jusqu’à la démonstration (du moins je m’en flatte), que le système Gallican, exagéré dans le siècle dernier, nous avait conduits à un véritable schisme de fait, infiniment nuisible à la religion. Quoique j’élève d’ailleurs l’Église Gallicane aux nues, cependant on se tient sûr que la censure me chicanera sur les vérités que je dis à ce sujet à cette vénérable Église.
Si j’ai prouvé, moi aussi, jusqu’à la démonstration, qu’il a existé des relations entre l’auteur du Pape et l’auteur du Génie du christianisme, — fait demeuré jusqu’ici entièrement ignoré — je ne cache pas que je tiens cette démonstration pour une bonne fortune.
Depuis que ces lignes ont été écrites, j’ai reçu de M. l’abbé Pailhès — dont l’obligeance est inépuisable — communication de la lettre même de Chateaubriand à Joseph de Maistre. En voici le texte complet :
Montgraham, par Nogent-le-Rotrou,
le 6 septembre 1817.
Monsieur le Comte,
Après trois mois d’angoisses et de craintes pour la vie de Mme de Chateaubriand, je viens passer deux jours à Paris ; je trouve avec grand plaisir, mais à mon grand étonnement, vos lettres et votre manuscrit restés chez Mme la duchesse de Duras. Vous avez dû, monsieur le Comte, être bien étonné de mon silence, après la marque de confiance et d’estime que vous avez eu l’extrême bonté de me donner ; je vois que je n’ai point encore épuisé ma mauvaise fortune.
Je vais, Monsieur le Comte, lire le manuscrit : mais vous croyez bien que je n’aurai pas l’impertinence d’y trouver rien à changer : ce n’est point à l’écolier de toucher au tableau du maître. Je trouve seulement d’avance que vous êtes bien bon de vous donner la peine de combattre M. Ferrand.
Je serai à Paris vers la fin d’octobre, pour l’ouverture de la session, et je traiterai de vos intérêts avec M. Le Normant, si, d’après votre réponse, vous êtes toujours dans l’intention de publier votre ouvrage.
La triste politique et les persécutions de tout genre que j’éprouve occupent une grande partie de mon temps ; mais il m’en restera toujours pour vous lire et vous admirer.
Recevez, Monsieur le Comte, je vous prie, l’assurance de ma reconnaissance, de ma profonde estime, de ma sincère admiration, sans parler de la haute considération avec laquelle je suis. Monsieur le Comte,
Votre très humble et très dévoué serviteur,
Le vicomte de Chateaubriand.
En tête de cette lettre, ces mots, de la main de Joseph de Maistre : « Reçue à Turin, le 27. »
La saisie de la Monarchie selon la Charte
Chateaubriand, Victor Hugo et Joseph de Maistre
Le Conservateur
Chateaubriand
Mémoires d’outre-tombe
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Le Conservateur
La mort de Fontanes ►
III
LE CONSERVATEUR
Le Conservateur a commencé au mois d’octobre 1818. Ce n’était pas un journal quotidien ; il paraissait par livraison de trois feuilles d’impression, à des jours indéterminés, ainsi que le faisait la prudente Minerve. Libéraux et royalistes échappaient ainsi à la censure, qui n’atteignait que les publications périodiques. Ses bureaux étaient rue de Seine, no 8, chez Le Normant fils, éditeur. En tête de chaque livraison, se lisait la devise : le Roi, la Charte et les Honnêtes Gens. Chateaubriand, qui en fut jusqu’à la fin le principal rédacteur, avait groupé autour de lui des hommes politiques et des écrivains qui le secondèrent à merveille. Il en nomme quelques-uns dans ses Mémoires ; il convient, je crois, d’en donner ici la liste complète : on verra que jamais plus vaillant chef ne fut entouré d’un plus brillant état-major. Voici cette liste :
F.-M. Agier ; Benoît, député de Maine-et-Loire ; Berryer fils ; T. de Boisbertrand ; vicomte de Bonald ; Henri de Bonald ; de Bouville ; comte de Bruges ; vicomte de Castelbajac ; marquis de Coriolis d’Espinousse ; Couture, avocat ; Crignon d’Ouzouer, député du Loiret ; Astolphe de Custine ; Dureau de la Malle ; l’abbé Fayet ; Joseph Fiévée ; duc de Fitz-James ; A. de Frénilly ; Eugène Genoude : vicomte Emmanuel d’Harcourt ; marquis d’Herbouville ; comte Édouard de la Grange ; A. de Jouffroy ; Florian de Kergorlay ; duc de Lévis ; le cardinal de la Luzerne ; Martainville ; l’abbé de la Mennais ; comte O’Mahony ; Charles Nodier ; comte Jules de Polignac ; de Saint-Marcellin ; comte de Saint-Roman ; comte de Salaberry ; comte Humbert de Sesmaisons ; vicomte de Suleau ; baron Trouvé ; Joseph de Villèle.
Le Conservateur cessa de paraître au mois de mars 1820. Il n’avait vécu que deux ans et demi ; mais ces deux années lui avaient suffi pour conquérir une place que depuis lors nulle feuille politique n’a pu lui disputer. Quel journal compta jamais en même temps, parmi ses rédacteurs, trois écrivains tels que Chateaubriand, La Mennais et Bonald ?
Dans la liste qu’on vient de lire, j’ai souligné un nom, aujourd’hui bien oublié, celui de Saint-Marcellin. M. de Saint-Marcellin était le fils de Fontanes, et c’est à lui que fait allusion Chateaubriand, à la fin du huitième livre de sa première partie, lorsqu’il écrit : « Fontanes n’est plus ; un chagrin profond, la mort tragique d’un fils, l’a jeté dans la tombe avant l’heure. » Il fut tué en duel, le 1er février 1819, alors qu’il venait de débuter avec éclat dans le Conservateur, presque au lendemain du jour où il venait d’y publier sous ce titre : M. Dimanche, un dialogue étincelant d’esprit et de verve. Chateaubriand consacra au fils de son ami des pages qu’il n’a pas recueillies dans ses Œuvres, mais qui doivent ici trouver place. Elles sont le complément naturel de ces autres pages si belles, que l’auteur des Mémoires, a écrites sur Fontanes.
Voici l’article de Chateaubriand ; je l’emprunte au tome II du Conservateur, pages 272-276 :
NÉCROLOGIE
M. de Saint-Marcellin, à peine âgé de vingt-huit ans, blessé à mort le 1er de ce mois, a expiré le 3, entre neuf et dix heures du soir. Il avait fait l’apprentissage des armes dans la campagne de 1812, en Russie. Il donna les premières preuves de sa valeur dans le combat qui eut pour résultat la prise du village de Borodino et de la grande redoute qui couvrait le centre de l’armée russe. Le rapport du prince Eugène au major-général sur cette journée se termine par cette phrase : « Mon aide de camp de Sève et le jeune Fontanes de Saint-Marcellin méritent d’être cités dans ce rapport. »