Les Contes de Canterbury (page 2)

Geoffrey Chaucer · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contes de Canterbury (texte entier) · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

250 L’on peut bien savoir que si grand arroi nul ne saurait le raconter en une petite phrase

tel qu’il fut préparé pour si haute cause.

On désigne des évêques, pour aller avec elle,

des seigneurs, de grandes dames, des chevaliers renommés,

et d’autres gens en grand nombre (pour faire court).

Et l’on fit signifier dans la ville

qu’un chacun avec grande dévotion

priât le Christ de prendre ce mariage

en gré et favorisât ce voyage.

260 Le jour de son départ est arrivé ;

je dis que le triste jour fatal est arrivé

où il ne peut plus y avoir de délai,

et où ils se disposent à faire route, tous et un chacun.

Constance tout abattue par le chagrin

se leva bien pâle et se disposa à partir,

car elle voyait bien qu’il n’était autre fin.

Hélas ! qu’est-il étonnant qu’elle ait pleuré,

elle que l’on envoie vers une nation étrangère,

loin des amis qui l’ont si tendrement gardée

270 et pour être obligée d’obéir à un homme dont elle ne sait pas la disposition.

Les maris sont tous bons et l’ont été dès les temps anciens,

ce que savent leurs femmes, je n’ose vous en dire davantage.

« Père, (dit-elle,) ta malheureuse enfant Constance

ta petite fille si doucement élevée,

et vous, ma mère, ma souveraine joie

sur toute chose, hormis le Christ là-haut,

Constance, votre enfant, se recommande bien des fois

à votre grâce, car je dois aller en Syrie

280 et jamais plus ne dois vous voir de mes yeux.

Hélas ! chez la nation barbare

il me faut aller sur-le-champ, puisque vous le voulez ainsi,

mais que le Christ, qui mourut pour notre rédemption,

m’accorde la grâce d’accomplir ses ordres.

Moi malheureuse femme, qu’importe que je meure !

Les femmes sont nées pour le servage et la pénitence

et pour être sous le gouvernement de l’homme. »

Je gage que ni à Troie, quand Pyrrhus fit brèche au rempart,

ou qu’Ilion brûla, ni en la cité de Thèbes,

290 ni à Rome, à cause du mal fait par Annibal, qui par trois fois vainquit les Romains,

ne furent entendus si tendres pleurs de pitié

qu’il y en eut dans cette chambre pour son départ.

Mais il lui faut partir, qu’elle pleure ou chante.

Ô premier mobile, firmament cruel,

qui de ton mouvement diurne sans cesse pousses

et précipites d’Orient en Occident

tout ce qui par nature voudrait suivre un autre chemin,

la poussée mit le ciel en tel arroi

300 au début de ce terrible voyage que le cruel Mars a frappé de mort ce mariage.

Infortuné ascendant oblique

dont le seigneur hélas ! est tombé sans force

de son angle dans la plus sombre maison.

Ô Mars, qui es Atazir en cette occasion !

Ô faible Lune, malheureuse est ta marche !

tu te viens joindre à qui le reçoit mal

et d’où tu étais bien tu te trouves écartée.

Imprudent empereur de Rome, hélas !

310 n’y avait-il pas un philosophe dans toute la ville ?

n’y a-t-il pas de temps plus opportun qu’un autre en tel cas ?

n’y a-t-il aucun choix à faire pour le voyage,

surtout pour des personnages de haute condition

et lorsque l’on connaît l’époque d’une naissance ?

Hélas ! nous sommes ou trop ignorants ou trop stupides.

Au navire l’on conduit la belle vierge attristée,

solennellement, en grande pompe.

« Que Jésus-Christ soit avec tous », dit-elle.

Il n’y a plus que des : « Adieu ! belle Constance ! »

320 Elle s’efforce de faire bonne contenance, et je la laisse naviguer de cette façon

et veux encore revenir à mon sujet.

La mère du sultan, un puits de vices,

a percé à jour le dessein de son fils,

comment il entend abandonner ses anciens sacrifices,

et tout aussitôt elle a mandé ses conseillers à elle

et ils sont venus pour connaître son intention.

Quand ces gens se trouvèrent ensemble réunis,

elle s’assit et parla comme vous allez ouïr :

330 « Messeigneurs, (dit-elle,) vous savez un chacun comment mon fils est sur le point d’abandonner

les saintes lois de notre Alcoran,

données par Mahomet, le messager de Dieu.

Mais au grand Dieu je fais ce vœu

que ma vie sortira plutôt de mon corps

que de mon cœur la loi de Mahomet !

Que s’ensuivrait-il pour nous de cette loi nouvelle,

sinon servitude pour nos corps et pénitence ?

et plus tard d’être entraînés en enfer,

340 pour ce que nous reniâmes Mahomet, notre foi ?

Mais voulez-vous, messeigneurs, jurer de faire

ainsi que je le dirai, et de vous conformera mon avis,

et pour tout jamais j’assurerai notre salut ? »

Ils jurèrent et promirent tous, jusqu’au dernier,

de vivre et mourir avec elle et de l’appuyer,

et que chacun, du mieux qu’il pourra,

pour l’assister tâtera tous ses amis,

et elle a pris en main ce projet

que vous allez m’entendre raconter

350 et à tous elle parla exactement de cette façon :

« Nous devons d’abord feindre d’accepter le christianisme,

de l’eau froide ne nous peinera guère,

et je ferai telle fête et tel divertissement

que, par ma foi, je donnerai son dû au sultan,

car, si blanche que sa femme soit sortie du baptême,

elle aura grand’peine à laver la tache rouge,

quand elle apporterait pleins fonts d’eau avec elle. »

Ô sultane, racine d’iniquité,

virago, nouvelle Sémiramis,

360 ô serpent sous forme féminine, pareille au serpent enchaîné au fond de l’enfer ;

ô femme dissimulée, tout ce qui peut confondre

l’innocence et la vertu, par ta méchanceté

est couvé en toi, nid de tous les vices !

Ô Satan, plein d’envie depuis le jour

où tu fus chassé de notre héritage,

tu connais bien la vieille voie d’accès auprès des femmes !

Tu as fait qu’Ève nous mena en servitude.

Tu veux rompre ce mariage chrétien.

370 C’est ainsi qu’hélas ! tu fais des femmes ton instrument lorsque tu veux tromper.

La sultane que de la sorte je blâme et je maudis

laisse partir en secret ses conseillers.

Pourquoi m’attarderais-je à ce récit ?

Un jour elle va à cheval trouver le sultan

et lui dit qu’elle voudrait renier sa foi

et recevoir le christianisme des mains du prêtre,

se repentant d’avoir été païenne si longtemps.

Elle le supplie de lui faire cet honneur

380 qu’elle puisse recevoir les chrétiens à une fête :

« Je ferai effort pour leur plaire. »

Le sultan dit : « Je ferai selon votre ordre »,

et la remercie à genoux de cette requête.

Si content était-il, qu’il ne savait que dire.

Elle embrassa son fils et s’en retourna chez elle.

La première partie est finie. Suit la seconde partie.

Ces gens chrétiens ont atterri

en Syrie, avec une grande escorte solennelle,

et en hâte le sultan a envoyé son messager

auprès de sa mère d’abord et par tout le royaume,

390 pour dire que sa femme est arrivée, sans nul doute, et la prier d’aller à cheval au-devant de la reine

pour maintenir l’honneur du royaume.

Grande était la foule et riche l’arroi

des Syriens et des Romains réunis.

La mère du sultan, riche et parée,

reçut la princesse d’aussi joyeux visage

qu’aucune mère pourrait recevoir une fille chérie

et vers la cité voisine et proche

à petits pas ils chevauchent en pompe.

400 Je m’imagine qu’en rien le triomphe de Jules César dont Lucain fait si grande vanterie

ne fut plus royal ni plus merveilleux

que l’assemblage de cette multitude heureuse.

Mais ce scorpion, cette âme damnée,

la sultane, malgré toutes ses flatteries,

méditait sous ce masque une piqûre mortelle.

Bientôt après le sultan vint lui-même

avec un apparat si royal que c’est merveille à dire

et accueillit sa fiancée plein de joie et de bonheur.

410 Et je les laisse ainsi demeurer dans la gaîté et la joie ;

c’est l’issue de cette affaire que je raconte.

Quand le moment vint, les gens crurent qu’il convenait

d’arrêter les réjouissances ; ils allèrent prendre du repos.

Le temps vint où cette vieille sultane

disposa le festin dont j’ai parlé

et au festin se rendent les chrétiens,

tous ensemble, oui, tant jeunes que vieux.

Là on peut festoyer et voir les souverains

et plus de choses rares y eut que je ne sais vous en décrire,

420 mais achetées bien trop cher avant de se lever de table.

Ô malheur soudain ! qui toujours succèdes

au bonheur terrestre assaisonné d’amertume,

terme de la joie de notre terrestre labeur ;

le malheur siège au bout de notre liesse.

Écoute ce conseil pour ta sécurité :

au jour de liesse aie en pensée

le chagrin ou le mal inopiné qui vient derrière.

Car, pour le raconter brièvement en un mot,

le sultan et les chrétiens jusqu’au dernier

430 furent pourfendus et poignardés à la table, excepté la seule dame Constance.

La vieille sultane, maudite sorcière,

avec ses amis a fait cette action maudite

voulant elle-même gouverner tout le pays.

Il n’y eut nul Syrien converti

au courant du conseil du sultan

qui ne fût pourfendu avant qu’il pût s’échapper.

Constance, ils la prirent aussitôt, à la chaude,

et sur un vaisseau sans aucun gouvernail, Dieu le sait !

440 ils la placèrent, lui disant d’apprendre à faire voile de Syrie pour revenir en Italie.

Certain trésor qu’elle avait apporté

et grande abondance, à vrai dire, de victuailles

ils lui donnèrent ; elle avait aussi des vêtements,

et la voici qui vogue sur la mer salée.

O ma Constance, pleine de gracieuse bonté,

ô jeune fille chérie de l’empereur,

que le maître du destin dirige la barque !

Elle se signa et d’une voix toute plaintive

450 à la croix du Christ elle parla ainsi :

« Autel clair et béni, sainte croix

rougie du sang de l’Agneau plein de pitié

qui lava le monde de l’antique souillure,

du malin et de ses griffes, garde-moi

au jour où je serai noyée dans l’abîme.

Arbre victorieux, protection des fidèles,

qui seul fus digne de porter

le roi du ciel avec ses blessures toutes fraîches,

le blanc Agneau frappé de la lance,

460 toi qui chasses les démons de l’homme et de la femme sur qui s’étendent fidèlement tes bras,

préserve-moi et me donne pouvoir d’amender ma vie. »

Des années et des jours vogua cette pauvre créature

par toute la mer de Grèce jusqu’au détroit

du Maroc, à l’aventure.

Que de tristes repas il lui fallut faire,

que de fois elle dut attendre la mort

avant que les vagues capricieuses voulussent la pousser

à l’endroit où elle doit parvenir !

470 On pourrait demander pourquoi elle ne fut pas tuée ?

De même au festin qui put sauver sa personne ?

Moi à mon tour je réponds à cette question :

Qui sauva Daniel dans la caverne horrible

où tous, sauf lui, maîtres comme valets,

furent dévorés du lion avant qu’ils pussent échapper ?

Nul autre que Dieu qu’il portait dans son cœur.

Il plut à Dieu de montrer un miracle merveilleux

en elle, pour nous faire voir ses œuvres puissantes.

Le Christ, qui est le souverain remède de tout mal,

480 souvent par certains moyens, comme le savent les clercs, fait une chose en vue de certaine fin fort obscure

pour l’entendement humain, qui par suite de notre ignorance

ne sait pas reconnaître sa providence prudente.

Or, puisqu’elle ne fut pas massacrée au festin

qui la garda d’être noyée en mer ?

Qui garda Jonas dans le ventre du poisson

jusqu’à ce qu’il fût vomi à Ninive ?

L’on peut bien savoir que ce ne fut nul autre que Celui

qui garda le peuple hébreu d’être noyé

490lors de son passage à pied sec au travers de la mer.

Qui donna cet ordre aux quatre esprits de la tempête

qui ont le pouvoir de tourmenter la terre et la mer :

« Tant au nord qu’au sud, à l’ouest non plus qu’à l’est

ne tourmentez ni la mer, ni la terre, ni l’arbre » ?

En vérité, ce fut ce Maître-là

qui toujours garda cette femme de la tempête

aussi bien lorsqu’elle veillait que lorsqu’elle dormait.

D’où cette femme pouvait-elle avoir à manger et à boire ?

Pendant trois ans et plus comment dura sa provision ?

500Qui nourrit Marie l’égyptienne dans sa caverne,

ou au désert ? nul autre que le Christ, sans faute.

Ce fut aussi grande merveille de nourrir cinq mille personnes

avec cinq pains et avec deux poissons.

Dieu envoya foison à Constance dans son grand besoin.

Elle fut poussée dans notre océan

à travers notre mer courroucée, jusqu’à ce qu’enfin

sous un fort que je ne puis nommer

la vague la jeta bien loin dans le Northumberland

et dans le sable le vaisseau s’arrêta si fixement

510qu’il ne voulut partir de toute une heure.

La volonté du Christ était qu’elle y demeurât.

Le connétable du château est descendu

pour voir le vaisseau naufragé ; il fouilla tout le navire,

et découvrit cette femme lasse et pleine de soucis.

Il découvrit aussi le trésor qu’elle emportait.

Dans son langage elle demanda la grâce

que l’on ôtât la vie de son corps

pour la délivrer du malheur où elle était.

Sa langue était une sorte de latin corrompu,

520mais pourtant par là elle se fit comprendre.

Le connétable, quand il eut fouillé à son content,

ramena à terre cette femme malheureuse.

Elle s’agenouilla et remercia Dieu de sa bonté,

mais qui elle était, elle ne voulut le dire à personne

pour rien au monde, quand elle en devrait mourir.

Elle dit qu’elle avait été si étourdie par les flots

qu’elle en avait perdu la mémoire, par sa foi !

Le connétable eut d’elle si grande compassion

et sa femme aussi, qu’ils en pleurèrent de pitié.

530Elle était si diligente, sans paresse,

à servir et plaire à un chacun en ce lieu

que tous l’aimaient qui regardaient son visage.

Ce connétable et dame Hermengilde sa femme

étaient païens, comme l’était partout ce pays-là.

Mais Hermengilde l’aima comme sa propre vie

et Constance demeura là si longtemps

en oraisons, avec maintes larmes amères,

que Jésus à la fin convertit par sa grâce

dame Hermengilde, connétablesse de ce lieu.

540Dans tout ce pays nuls chrétiens n’osaient se réunir ;

toutes les personnes chrétiennes avaient fui ce pays

en raison des païens qui conquirent tout à l’entour

les régions du Nord par terre et par mer.

En Galles s’était enfuie la chrétienté

des anciens Bretons habitant cette île.

Là fut leur refuge pendant ce temps.

Mais les Bretons chrétiens n’étaient pas à ce point exilés

qu’il n’en restât quelques-uns qui en leur privé

honoraient le Christ et échappaient aux païens,

550et près du château il en demeurait trois.

L’un était aveugle et ne pouvait voir,

si ce n’est des yeux de l’esprit

dont les hommes voient, quand ils sont devenus aveugles,

Le soleil brillait comme en un jour d’été.

Aussi le connétable ainsi que sa femme

et Constance ont pris le droit chemin

vers la mer, l’espace de cent toises ou deux cents,

pour jouer et flâner ça et là,

et sur leur route ils rencontrèrent l’aveugle

550vieux et courbé, aux yeux entièrement clos.

« Au nom du Christ, (s’écria ce Breton aveugle,)

Dame Hermengilde, rendez-moi la vue. »

La dame s’effraya en oyant ce mot,

craignant que son mari, pour le dire brièvement,

ne voulût la tuer pour son amour de Jésus-Christ,

jusqu’à ce que Constance l’enhardit et la somma d’accomplir

la volonté du Christ, comme fille de son Église.

Le connétable fut confondu à cette vue

et dit : « Que signifie toute cette affaire ? »

570Constance répondit : « Seigneur, c’est la puissance du Christ

qui retire les hommes du piège de l’Ennemi »,

et si bien elle exposa notre foi

qu’elle convertit, avant la venue du soir,

le connétable et l’amena à croire au Christ.

Ce connétable n’était nullement seigneur de l’endroit

dont je parle et où il trouva Constance,

mais il le gardait fortement, depuis maint hiver,

sous Alla, roi de tout le Northumberland,

qui était fort sage et vaillant de son bras

580contre les Écossais, ainsi qu’on peut bien l’apprendre.

Mais je veux revenir à mon sujet.

Satan, qui toujours veille pour nous tromper,

vit toute la perfection de Constance,

et s'ingénia aussitôt à la payer de sa peine.

Il fit qu’un jeune chevalier demeurant dans cette ville

l’aima si ardemment, d’une passion impure,

qu’il lui sembla vraiment devoir périr

s'il ne pouvait une fois faire d’elle ce qu’il voudrait.

Il la courtisa, mais cela ne servit de rien ;

590elle ne voulut pas commettre péché, en aucune façon,

et, de dépit, il délibéra en sa pensée

de la faire mourir de mort honteuse.

Il attendit que le connétable fût absent

et se glissa, en secret, une nuit

dans la chambre d’Hermengilde endormie.

Lasse, épuisée de veilles passées en oraisons,

Constance dort ainsi qu’Hermengilde.

Ce chevalier, tenté par Satan,

tout doucement s’en alla au lit

600et coupa en deux la gorge d’Hermengilde,

plaça le couteau sanglant près de dame Constance

et s’en retourna où Dieu lui donne male chance.

Bientôt après le connétable rentra chez lui

et avec lui Alla qui était roi de ce pays.

Il vit sa femme méchamment tuée

ce dont tant et plus il pleura et se tordit les mains

et dans le lit il trouva le couteau sanglant

près de dame Constance ; hélas ! que pouvait-elle dire ?

De pure douleur son esprit était égaré.

610Au roi Alla l’on raconta toute cette male chance

ainsi que le moment, le lieu et de quelle façon

en un vaisseau l’on trouva dame Constance,

comme devant vous l’avez entendu relater.

Le cœur du roi frémit de pitié

lorsqu’il vit une personne si bénigne

tombée en détresse et en mésaventure.

Car telle que l’agneau que l’on mène à la mort,

telle cette innocente se tint devant le roi.

Le chevalier félon qui ourdit cette trahison

620l’accusa faussement d’avoir commis le crime.

Mais pourtant il y eut bien grande lamentation

parmi les gens et ils disaient qu’ils ne pouvaient croire

qu’elle eût fait si grande méchanceté.

Car toujours ils l’avaient vue si vertueuse,

aimant Hermengilde comme sa propre vie.

De ceci chacun témoigna dans la maison,

hormis celui qui tua Hermengilde de son couteau.

Le noble roi a conçu une grande opinion

de ces témoignages et dit qu’il s’enquerrait

630plus à fond de la chose, pour apprendre la vérité.

Hélas ! Constance, tu n’as pas de champion,

et ne peux nullement lutter, hélas donc !

Mais que Celui qui mourut pour notre rédemption

et qui lia Satan (et celui-ci gît encore où il gisait alors)

soit ce jour d’hui ton puissant champion !

Car si le Christ ne produit un miracle manifeste

sans crime tu vas être immédiatement mise à mort.

Elle tomba à genoux, et ainsi elle parla :

« Dieu immortel, qui sauvas Suzanne

640d’une fausse accusation, et toi, Vierge miséricordieuse,

je veux dire Marie, fille de sainte Anne,

devant le fils de qui les anges chantent hosanna,

si je suis innocente de cette félonie,

sois mon secours, sans quoi je vais mourir ! »

N’avez-vous pas vu parfois le visage pâle,

au milieu d’une foule, de celui que l'on conduit

à sa mort, quand il n’a pas obtenu de pardon,

et il avait telle couleur sur sa face

que l’on pouvait reconnaître le visage de ce malheureux

650parmi tous les visages du cortège :

ainsi se tenait Constance, regardant autour d’elle.

Ô reines qui vivez en prospérité,

duchesses et vous toutes, dames,

ayez quelque pitié de son malheur.

Une fille d’empereur est là toute seule,

elle n’a personne à qui adresser sa plainte.

Ô sang royal qui te trouves en ce péril,

dans ton grand danger tes amis sont loin !

Le roi Alla en eut telle compassion,

660car noble cœur est plein de pitié,

que de ses yeux les larmes découlaient.

« Or, (dit-il), cherchez en hâte en un livre

et si ce chevalier veut jurer que c’est elle

qui a tué cette femme, nous aviserons alors

qui nous voulons désigner pour être juge. »

Un livre breton où sont écrits les Évangiles

fut apporté et sur ce livre il jura aussitôt

qu’elle était coupable, et dans le même moment

une main le frappa sur la nuque,

670en sorte que sur-le-champ il tomba comme une pierre

et ses deux yeux lui jaillirent du visage

à la vue de tous en ce lieu.

Une voix fut entendue de l’assemblée

disant : « Tu as calomnié une innocente,

la fille de sainte Église, en haute présence ;

voilà ce que tu as fait, et maintenant je me tais. »

À cette merveille la foule entière fut épouvantée

et chacun était là, comme en stupeur,

par crainte de vengeance, sauf la seule Constance.

680Grande fut la crainte ainsi que le repentir

de ceux qui avaient faussement soupçonné

cette sainte et innocente Constance,

et en raison de ce miracle, pour conclure,

et par la médiation de Constance

le roi et maint autre en ce lieu

se convertirent. Grâces en soient rendues à la bonté du Christ !

Le chevalier félon fut mis à mort pour son mensonge

sur une sentence rendue en hâte par Alla,

et pourtant Constance eut grande compassion de sa mort.

690En suite de ceci, Jésus dans sa miséricorde

fit qu’Alla épousa très solennellement

cette sainte fille, si brillante et si belle,

et de la sorte le Christ a fait Constance reine.

Mais qui fut attristée, si je ne dois mentir,

de ce mariage, sinon Donegilde et nulle autre,

la mère du roi, pleine de cruauté ?

Il lui sembla que son cœur maudit se fendait en deux.

Elle ne voudrait pas que son fils eût fait ainsi.

Il lui sembla une abomination qu’il choisît

700une créature si étrangère pour sa compagne.

Il ne me plaît pas de faire de la balle et de la paille

un récit aussi long que du grain même.

Pourquoi décrirais-je la pompe royale

au mariage, ou quel cortège marche devant

et qui sonne de la trompe et qui du cor ?

C’est le fruit de tout récit qu’il faut dire.

Ils mangèrent et burent, ils dansèrent, chantèrent et jouèrent.

Ils allèrent se coucher, comme il était raisonnable et juste,

car, bien que les femmes soient des êtres très saints,

710elles doivent prendre en patience la nuit

telles nécessités qui plaisent

à ceux qui les ont épousées avec l’anneau,

et mettre un peu leur sainteté de côté

à ce moment ; il ne peut en être mieux.

D’elle il eut bientôt un enfant mâle,

Et à un évêque ainsi qu’à son connétable

il confia sa femme à garder, quand il s’en fut

en Écosse pour chercher ses ennemis.

Or la belle Constance, si humble et si douce,

720est depuis si longtemps grosse que toujours à présent

elle garde la chambre attendant la volonté du Christ.

Le temps est arrivé, elle met au monde un enfant mâle ;

aux fonts baptismaux on l’appelle Maurice.

Le connétable fit partir un messager

et écrivit à son roi, qui a nom Alla,

comment cet heureux événement était arrivé,

et autres événements utiles à relater.

Lui prit la lettre et se mit en chemin.

Ce messager, pour faire son profit,

730chevaucha rapidement vers la mère du roi

et la salua fort courtoisement en son langage.

« Madame, (dit-il,) vous pouvez être contente et réjouie,

et rendre grâces à Dieu cent mille fois.

Madame la reine a un enfant, sans nul doute,

pour la joie et le bonheur de tout ce royaume à l’en tour.

Voici les lettres scellées à ce sujet

que je dois porter avec la hâte que je puis ;

si tous voulez mander quelque chose au roi votre fils

je suis votre serviteur de nuit et de jour. »

740Donegilde répondit : « Quant à présent, aujourd’hui, non ;

mais je veux qu’ici toute la nuit tu prennes ton repos.

Demain je te dirai ce qu’il me plaît. »

Le messager but ferme bière et vin

et secrètement ses lettres furent volées

de sa boite, tandis qu’il dormait comme un porc,

et l’on contrefit très subtilement

une autre lettre, forgée très méchamment,

adressée au roi sur ce sujet

par son connétable, comme vous allez l’entendre ci-après.

750La lettre disait : « La reine est accouchée

d’un être diabolique si affreux

que nul dans le château ne fut si hardi

qu’il osât y demeurer un instant de plus.

La mère était une fée, par malheur

venue là, au moyen de charmes ou de sortilèges,

et chacun abhorre sa société. »

Triste fut le roi quand il eut vu cette lettre,

mais à personne il ne raconta ses cuisants chagrins,

et de sa propre main il écrivit en retour :

760« Bienvenu soit ce qu’envoie le Christ à jamais

pour moi, qui suis maintenant instruit de sa doctrine.

Seigneur, bienvenus soient ton plaisir et ta volonté.

Tout mon plaisir, je le mets en ton commandement !

Gardez cet enfant, qu’il soit laid ou beau,

comme aussi ma femme, jusqu’à mon retour.

Le Christ, quand il Lui plaira, pourra m’envoyer un hoir

plus agréable que celui-ci à mon goût. »

Cette lettre, il la scella, pleurant en secret.

Elle fut bientôt portée au messager

770qui s’en alla ; il n’y a rien de plus à faire.

Ô messager, rempli d’ivresse,

forte est ton haleine, tes membres toujours

et tu trahis tous les secrets.

Ton esprit est perdu, tu jacasses comme un geai,

ton visage est changé en un nouvel aspect !

Où règne l’ivresse dans une société,

là n’est nul conseil caché, sans nul doute.

Ô Donegilde, je n’ai pas d’anglais digne

d’exprimer ta méchanceté et ta barbarie !

780C’est pourquoi je t’abandonne au démon ;

à lui de raconter ta traîtrise !

Fi, femme-homme, fi ! mais non, par Dieu, je mens :

Fi ! esprit infernal, car j’ose bien déclarer

que si tu marches sur notre terre, ton esprit est en enfer !

Le messager revint de chez le roi,

et à la cour de la reine mère il s’arrêta

et elle fut très contente de revoir ce messager

et lui fit plaisir en tout ce qu’elle pouvait.

Il but et remplit bien l’intérieur de son ceinturon.

790Il s’endormit et ronfla à sa façon

toute la nuit, jusqu’au lever du soleil.

De nouveau ses lettres furent volées, toutes et chacune,

et l’on contrefit des lettres de cette teneur :

« Le roi commande à son connétable sur l’heure

sous peine de la hart et de haute justice,

qu’il ne souffre en aucune manière

que Constance demeure dans son royaume

trois jours et un quart d’heure de plus.

Mais que dans le même vaisseau où il la trouva

800il la mette elle, son jeune fils et tous ses biens

et qu’il la repousse loin de terre,

lui ordonnant que jamais plus elle ne revienne. »

Ô ma Constance, ton âme peut bien s’effrayer

et quand tu dormais être en peine dans tes rêves

alors que Donegilde ourdit toutes ces dispositions !

Le lendemain le messager, quand il se réveilla,

prit le plus proche chemin vers le château

et porta la lettre au connétable.

Et quand celui-ci vit cette lettre affligeante,

810bien souvent il dit « hélas ! » et « quel malheur ! »

« Seigneur Christ, (dit-il,) comment ce monde peut-il durer,

si pleines de péché sont maintes créatures !

O puissant Dieu, si c’est ta volonté,

puisque tu es juste juge, comment se peut-il

que tu veuilles laisser des innocents périr

et de méchantes gens régner en prospérité ?

O bonne Constance, hélas ! tant il me fait peine

que je doive être ton bourreau, ou mourir

de mort honteuse ; il n’est d’autre issue ! »

820Dans tout ce lieu jeunes et vieux pleurèrent

quand le roi envoya cette lettre maudite,

et Constance, avec un visage d’une pâleur mortelle,

le quatrième jour alla vers son vaisseau.

Mais néanmoins elle prit en bonne disposition

la volonté du Christ et à genoux sur la grève

elle dit : « Seigneur, toujours bienvenu soit ton vouloir ! »

Celui qui m’a gardée de la fausse accusation

tandis que j’étais dans le pays parmi vous,

Celui-là peut me garder du mal et aussi de la honte

830sur la mer salée, encore que je ne voie pas comment.

Aussi puissant qu’il le fut jamais, il l’est encore maintenant.

En Lui je me confie, et en sa mère chérie

qui est pour moi ma voile et mon gouvernail aussi. »

Son petit enfant était en pleurs dans ses bras

et à genoux elle lui dit tristement :

« Paix, mon petit enfant, je ne veux pas te faire de mal ».

Là-dessus elle ôta son couvre-chef de sa tête

et le posa sur ses petits yeux

et sur son bras elle le berça très vivement

840et leva les yeux vers le ciel.

« Mère, (dit-elle,) et Vierge brillante, Marie,

il est vrai que par l’instigation de la femme

le genre humain fut perdu et damné pour toujours,

ce pourquoi ton fils fut rompu sur une croix.

Tes yeux bénis virent tout son tourment.

Il n’est donc pas de comparaison entre

ta douleur et aucune douleur que l’homme puisse endurer.

Tu as vu ton enfant tué sous tes yeux

et mon petit enfant à moi vit toujours, par ma foi !

850Or, dame de clarté, vers qui crient tous les malheureux,

gloire des femmes, toi, belle Vierge,

port de refuge, brillante étoile du jour,

aie pitié de mon enfant, toi qui en ta bonté

as pitié de tous les piteux dans leur détresse !

O petit enfant, hélas ! quel est ton crime,

toi qui n’as jamais encore, par Dieu, commis de péché,

pourquoi ton père cruel veut-il ta mort ?

O pitié, cher connétable ! (dit-elle.)

Laisse donc mon petit enfant demeurer ici près de toi,

860et si tu n’oses le sauver par crainte du blâme,

embrasse-le une fois au nom de son père. »

Là-dessus elle jette un regard en arrière vers la terre

et dit : « Adieu, mari sans pitié ».

Puis elle se lève et descend la grève

vers le vaisseau ; toute la foule la suit,

et toujours elle supplie son enfant de se tenir en paix,

et elle prend congé et en sainte disposition

elle se signe, et entre dans le vaisseau.

Le vaisseau était pourvu de vivres, il n’y a pas de doute,

870en abondance pour elle, pour bien longtemps,

et d’autres objets nécessaires dont elle aurait besoin

elle en possédait suffisamment, louée en soit la grâce divine !

Quant au vent et au temps, que Dieu tout-puissant les accorde,

et la ramène chez elle ! Je ne puis dire mieux.

Mais sur la mer elle suit sa route.

Ci finit la seconde partie, suit la troisième partie.

Alla le roi rentra bientôt après

à son château dont j’ai parlé

et demanda où se trouvaient sa femme et son enfant.

Le connétable eut froid autour du cœur,

880et clairement lui raconta toute la suite des faits

comme vous l’avez entendue, je ne sais pas mieux les raconter,

et montra au roi son sceau ainsi que sa lettre.

Il dit : « Seigneur, comme vous me le commandiez,

sous peine de mort, ainsi ai-je fait, certainement. »

Le messager fut mis à la torture jusqu’à ce qu’il

dût reconnaître et raconter, net et clair,

nuit par nuit, où il avait couché.

Et ainsi par raisonnement et enquête habile

l'on s’aperçut de qui provenait le mal.

890L’on reconnut la main qui écrivit la lettre

et tout le venin de cet acte maudit,

mais de quelle façon, certes je ne sais.

Le résultat le voici, c’est qu’Alla, sans nul doute,

tua sa mère, ce qu’on peut lire au long,

parce qu’elle avait trahi son allégeance.

Ainsi finit la vieille Donegilde de malheur.

Le chagrin que cet Alla, nuit et jour,

eut pour sa femme ainsi que pour son fils,

il n’est langue qui puisse le raconter.

900Mais à présent veux-je revenir à Constance

qui vogue sur la mer, en peine et douleur,

cinq ans et davantage, comme il plut au Christ de l’éprouver

avant que son navire approchât de terre.

Sous un château païen, à la fin,

dont ne trouve nullement le nom dans mon texte,

la mer rejeta Constance ainsi que son enfant.

Dieu tout-puissant, qui sauves tout le genre humain,

aie souvenance de Constance et de son enfant

de nouveau tombés en terre païenne,

910sur le point de périr, comme je vais vous le dire bientôt.

Il descend du château plus d’une personne

pour contempler ce vaisseau et Constance,

mais bref, du château, certaine nuit,

le seigneur sénéchal — à qui Dieu donne male chance ! —

un voleur qui avait renié notre foi,

vint seul au vaisseau et lui dit qu’il serait

son amant, qu’elle le voulût ou non.

En quelle détresse fut alors cette malheureuse femme !

Son enfant cria et elle poussa des cris douloureux,

mais la bienheureuse Marie l’aida tout aussitôt,

920car tandis qu’elle se débattait bien et fort

le larron tout soudain tomba par-dessus bord,

et se noya dans la mer, atteint par la vengeance,

et c’est ainsi que le Christ garda Constance sans tache.

L’auteur.

Ô infâme passion de la luxure, vois là ta fin !

non seulement tu fais défaillir l’esprit de l’homme,

mais en vérité tu détruis son corps.

La fin de ton œuvre ou de tes désirs aveugles

c’est la lamentation ; combien l’on peut trouver

930de gens qui non pour l’acte parfois, mais pour l’intention

de faire ce péché sont ou tués ou détruits !

Comment cette faible femme put-elle avoir la force

de se défendre contre ce renégat ?

Ô Goliath, de taille démesurée,

comment David put-il te faire mat ainsi,

lui si jeune et si dépourvu d’armure ?

Comment osa-t-il regarder ton visage terrible ?

L’on peut bien voir que ce fut par la seule grâce de Dieu.

Qui donna à Judith le courage ou la hardiesse

940de le tuer, lui Holopherne, dans sa tente,

et de délivrer de la misère

le peuple de Dieu ? Je dis cela à cet effet,

que tout comme Dieu envoya un esprit de force

à ceux-là et les sauva de male fortune

ainsi envoya-t-il force et vigueur à Constance.

Son vaisseau traversa l’étroit passage

de Jubaltar et de Septe, toujours à la dérive,

tantôt vers l’Ouest, tantôt au Nord et au Sud,

et tantôt à l’Est, pendant bien des mornes journées,

jusqu’à ce que la mère du Christ (bénie soit-elle à jamais !)

950résolût, dans son infinie bonté,

de mettre fin à toute sa tristesse.

Or laissons là Constance pour un moment

et parlons de l’empereur romain

qui de Syrie a par lettres appris

le massacre des chrétiens et l’outrage

fait à sa fille par vile traîtrise,

j’entends par la maudite et méchante sultane,

qui au banquet fit tuer grands et petits à la fois.

Pour ce fait, l’empereur dépêche aussitôt

960son sénateur, avec royal arroi,

et d’autres seigneurs, Dieu sait, en grand nombre,

pour tirer grande vengeance des Syriens.

Ils brûlèrent, tuèrent et les mirent à mal

pendant maintes journées, mais bref, voici la fin,

c’est qu’ils se disposèrent à rentrer à Rome.

Ce sénateur se rendait victorieux

vers Rome, faisant voile bien royalement ;

il rencontra le vaisseau à la dérive, dit l’histoire,

970où était assise Constance bien tristement.

Il ne reconnut en rien qui elle était, ni pourquoi

elle se trouvait en pareil état ; elle ne voulut rien dire

de son rang, quand elle en devrait mourir.

Il l’emmena à Rome et à sa femme

il la remit ainsi que son jeune fils,

et chez le sénateur elle passa ses jours.

Ainsi sait Notre Dame tirer de malheur

la malheureuse Constance et mainte autre.

Et longtemps elle demeura en ce lieu

980en saintes œuvres toujours, par la faveur de la Vierge.

La femme du sénateur était la tante de Constance,

mais ce nonobstant ne l’en reconnut pas davantage.

Je ne veux pas m’attarder plus longuement à cette aventure,

mais c’est au roi Alla, dont auparavant je parlais,

et qui pleure et soupire fort pour sa femme,

que je veux revenir, laissant Constance

sous la garde du sénateur.

Le roi Alla, qui avait tué sa mère,

un jour tomba en tel repentir

990que, pour le dire court et clair,

il vint à Rome recevoir sa peine

et se soumit aux ordres du pape

de point en point, et pria Jésus Christ

de lui pardonner le mal qu’il avait commis.

La rumeur aussitôt se répandit dans la ville de Rome

que le roi Alla venait en pèlerinage,

par les avant-coureurs qui le précédaient,

ce pourquoi le sénateur, suivant la coutume,

chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,

1000tant pour déployer sa haute magnificence

que pour rendre hommage à un roi.

Ce noble sénateur fit grande chère

au roi Alla qui le lui rendit.

Chacun d’eux fit à l’autre grand honneur

et ainsi il advint qu’à un ou deux jours de là

le sénateur se rendit chez le roi Alla

à un festin, et bref, si je ne dois mentir,

le fils de Constance y alla en sa compagnie.

D’aucuns voudraient dire que ce fut à la requête de Constance

chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,

1010que le sénateur mena cet enfant au festin.

Je ne puis raconter tous les détails ;

quoi qu’il en soit, du moins, il s’y trouvait.

Mais ceci est vrai, c’est que sur l’ordre de sa mère,

devant Alla, pendant la durée du repas,

l’enfant se tint debout regardant le roi en face.

Le roi Alla s’émerveilla grandement de cet enfant,

et dit aussitôt au sénateur :

« A qui est ce bel enfant qui se tient debout là-bas ? »

« Je ne sais, (dit-il,) par Dieu et par saint Jean !

chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,

1020Il a une mère, mais de père il n’en a pas

que je sache » ; — mais bref, sur l’heure

il raconta à Alla comment l’enfant fut trouvé.

« Mais Dieu sait, (dit encore le sénateur,)

de ma vie je n’ai vu vivante

aussi vertueuse qu’elle, ni n’ai entendu parler d’aucune,

entre les femmes de ce monde, vierges ou épouses ;

J’ose bien dire qu’elle aimerait mieux voir un poignard

transpercer son sein que d’être une mauvaise femme.

Il n’est pas d’homme qui pourrait l’amener à ce point. »

1030Or cet enfant était aussi semblable à Constance

qu’il est possible à créature de l’être.

Alla avait présent à la mémoire le visage

de dame Constance et là-dessus il songeait :

si la mère de l’enfant était par hasard celle

qui fut sa femme ? et à part lui il soupirait

et il quitta la table aussitôt qu’il put.

« Par ma foi (pensa-t-il,) j’ai un fantôme en tête !

Je devrais, en juste raison, considérer

que ma femme est morte dans la mer salée. »

chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,

1040Ensuite il trouva cet argument :

« Que sais-je si le Christ a envoyé ici

ma femme par mer ainsi qu’il l’envoya

vers mon pays de l’endroit d’où elle vint ? »

Et passé midi, accompagnant chez lui le sénateur,

Alla s’en vint voir cet étonnant coup du hasard.

Le sénateur rendit de grands honneurs à Alla

et en hâte il manda Constance.

Mais croyez bien qu’elle n’avait pas le cœur à danser

quand elle sut le motif de ce message.

chevaucha à sa rencontre avec plusieurs hommes de sa lignée,

1050A peine pouvait-elle se tenir sur ses pieds.

Quand Alla vit sa femme, il la salua gracieusement

et il pleura que c’était peine de le voir.

Car au premier regard qu’il jeta sur elle

il connut en toute vérité que c’était elle,

et de chagrin elle se tenait muette comme un arbre,

tant son cœur s’absorbait dans sa détresse

lorsqu’elle se rappelait sa dureté envers elle.

Deux fois sous ses yeux elle s’évanouit.

Il pleura et s’excusa tristement.

1060« Or que Dieu, dit-il, et tous ses saints glorieux

aient aussi certainement pitié de mon âme

que je suis moi, innocent de votre malheur,

aussi vrai que mon fils Maurice vous ressemblait de visage ;

autrement que le démon me vienne prendre en ce lieu ! »

Longs furent les sanglots et la peine amère

avant que leur cœur attristé pût y faire trêve.

C’était grand’pitié d’entendre leurs plaintes,

par lesquelles plaintes s’accroissait leur douleur.

Je vous prie tous de me tenir quitte de mon labeur ;

1070je ne puis raconter leur douleur jusqu’à demain,

tant je suis las de parler de chagrin.

Mais à la fin, quand la vérité fut connue

qu’Alla était innocent du malheur de Constance,

je pense qu’ils s’embrassèrent cent fois

et qu’entre eux il y eut un bonheur tel

que sauf la joie qui dure éternellement

il n’en est point de semblable qu’aucune créature

ait vue ou doive voir tant que le monde existera.

Alors, humblement, elle conjura son mari,

1080comme soulagement à sa longue et triste peine,

qu’il priât spécialement son père

de vouloir, en sa majesté, consentir

à dîner quelque jour avec lui.

Elle le pria aussi qu’en aucune façon

il ne dît mot d’elle a son père.

D’aucuns voudraient dire que le jeune Maurice

porta ce message à l’empereur.

Mais j’imagine qu’Alla ne fut pas assez simple

pour envoyer à un homme de dignité aussi souveraine

1090que celui qui est la fleur des peuples chrétiens,

un enfant, mais mieux vaut penser

que lui-même s’y rendit, comme il peut bien sembler.

L’empereur consentit gracieusement

à venir au dîner, suivant sa requête,

et ce m’est avis qu’il regarda avidement

cet enfant, et qu’il pensa à sa fille.

Alla rentra chez lui et, comme il le devait,

prépara tout pour le festin

autant que son savoir-faire y pouvait suffire.

1100Le matin vint et Alla s’apprêta

ainsi que sa femme pour se rendre au devant de l’empereur.

Ils s’avancent à cheval avec joie et allégresse.

Et quand elle vit son père dans le chemin

elle sauta de selle et tomba à ses pieds.

« Père, dit-elle, votre jeune enfant Constance

est ores tout effacée de votre souvenir.

Je suis votre fille Constance, (dit-elle,)

que vous avez envoyée jadis en Syrie.

C’est moi, mon père, qui dans la mer salée

1110fus laissée seule, condamnée à mourir.

Or, mon bon père, je vous le demande en grâce,

ne m’envoyez plus vers des pays païens,

mais remerciez mon seigneur ici de sa bonté. »

Qui peut dire toute la piteuse joie

entre eux trois, maintenant qu’ils se sont ainsi rencontrés ?

Mais à mon récit je dois mettre fin.

La journée s’écoule vite, je ne veux plus tarder.

Ces gens heureux s’attablent au dîner.

Je les laisse à leur repas avec une joie et une allégresse

1120plus grande mille fois que je ne sais le raconter.

L’enfant Maurice fut plus tard couronné

empereur par le pape et vécut chrétiennement.

A l’église du Christ il fit grand honneur,

mais je passe sur toute son histoire.

C’est de Constance que traite surtout mon conte.

Dans de vieilles gestes romaines l’on peut trouver

la vie de Maurice, je ne l’ai pas en mémoire.

Le roi Alla, quand il vit le moment venu,

avec sa chère Constance, sa sainte femme si douce,

1130retourna par droit chemin en Angleterre,

où ils vécurent en joie et en paix.

Mais peu de temps dure, je vous l’assure,

la joie de ce monde, car le temps ne veut s’arrêter,

du matin au soir il change comme la marée.

Qui vécut jamais en tel délice un seul jour

qu’il n’ait été troublé ni par conscience,

ni par colère, désir ou semblable émoi,

par envie, orgueil, par passion ou péché ?

Je ne dis cette sentence que pour cette fin,

1140à savoir que peu de temps en joie ou en plaisir

dura le bonheur d’Alla près de Constance.

Car la mort qui lève son tribut sur les grands et les petits,

quand une année fut écoulée, à ce que j’imagine,

retira de ce monde le roi Alla

pour qui Constance ressentit un bien grand chagrin.

Or prions Dieu de bénir son âme !

et dame Constance, pour le dire enfin,

s’est mise en chemin pour la ville de Rome.

A Rome est arrivée cette sainte créature.

1150Elle y trouva ses amis sains et saufs ;

à présent elle a échappé à tous ses périls

et lorsqu’elle a retrouvé son père,

à genoux elle est tombée à terre

pleurant de tendresse en son cœur heureux

et elle a béni Dieu cent mille fois.

En vertu et en saintes aumônes

ils vécurent tous et ne se dispersèrent plus jamais.

Jusqu’à ce que la mort les sépara, ils menèrent cette vie.

Or, adieu, mon conte est à son terme.

1160Or que Jésus-Christ qui dans sa puissance peut envoyer

la joie après la douleur, nous gouverne par sa grâce

et nous garde tous qui sommes en ce lieu !

___________________________________Amen !

Ci finit le conte de l'Homme de loi, et suit après le Prologue du Marinier.

Le Conte du Marinier..

Ici commence le Prologue du Marinier.. .

Notre hôte se dressa lors sur ses étriers

et leur dit : « Bonnes gens, oyez, tout un chacun !

Ce fut là, pour le coup, histoire profitable !

Vous, Monsieur le curé, (ajouta-t-il,) corbleu !

dites-nous donc un conte, ainsi qu’avez promis ;

je vois bien que ces gens nourris de vieille science

savent moult bonnes choses, sacredieu ! »

1170 Le prêtre répondit : « Ah ! Benedicite !

Qu’a notre homme à jurer si outrageusement ? »

Et l’hôte répliqua : « Êtes-vous là, Jeannot ?

Me semble que je flaire un Lollard en ce vent !

Or ça, mes bonnes gens, écoutez-moi, (fit-il ;)

et attendez, par la digne passion de Dieu,

car nous allons avoir une prédication ;

ce Lollard que voilà veut nous prêcher un peu. »

— « Non, non ! Point ne fera ! Par l’âme de mon père,

(dit le marin), ici ne viendra point prêcher ;

1180 nous ne voulons leçon, ni glose d’évangile !

Nous croyons tous en le grand Dieu, (ajouta-t-il ;)

il veut semer ici quelque difficulté,

et parmi nos blés nets faire pousser la nielle ;

or donc, notre hôtelier, je t’en préviens d’avance,

ma joyeuse personne va vous dire une histoire,

et je ferai sonner si joyeuse clochette

que je réveillerai toute la compagnie ;

mais il ne s’agira point de philosophie,

physique ou aucuns mots de loi étranges

1190car il n’est guère de latin en mon gésier. »

Ici finit le Prologue du Marinier.

⁂

Ici commence le conte du Marinier.

Un marchand autrefois vivait en Saint-Denis

qui riche était (et pour ce le tenait-on sage).

Or une femme avait, d’excellente beauté,

mais aimant compagnie, et moult joyeuseté ;

et cette chose-là cause plus grand’ dépense

que n’en valent toute la chère et tout l’honneur

qu’hommes leur font dans les festins et dans les danses ;

car salutations et belles contenances

passent comme ombres font devant un mur ;

1200mais malheur à celui qui doit payer pour elles !

« Bon homme de mari doit tout payer toujours ;

lui faut nous habiller, lui faut nous arroyer,

bien richement, pour se faire à soi-même honneur,

en quel arroi nous danserons gaillardement.

Et s’il n’y peut contribuer, par aventure,

ou s’il ne veut endurer la dépense,

mais croit que c’est argent gâté en pure perte,

alors faudra qu’un autre paie pour tous nos frais,

ou nous prête son or — et là gît grand péril. »

1210Ce notable marchand tenait brave demeure,

et donc avait toujours si grand concours de gens

pour sa largesse, — et pour ce que sa femme était jolie,

que c’en était merveille. Or écoutez mon dit.

Dans tout ce monde-là, hôtes petits et grands,

un moine se trouvait, homme bel et hardi,

je crois qu’il était bien âgé de trente hivers,

et qui tous les tantôts venait en cet endroit.

Ce jeune moinillon qui portait beau visage,

s’était si bien lié avec notre marchand,

1220depuis qu’ils avaient fait première connaissance,

qu’en sa maison était tout autant familier

qu’il est possible à un ami de l’être.

Et pour ce que ce bon marchand,

et ce dit moine aussi dont je vous ai parlé,

étaient tous deux nés au même village,

le moine le tenait pour de son cousinage ;

pas une fois d’ailleurs l’autre ne lui dit non,

mais en était content comme un oiseau du jour,

car c’était à son cœur grande réjouissance.

1230Ainsi étaient unis d’éternelle alliance,

et chacun d’eux donnait au second assurance

d’une fraternité qui durât tous leurs jours.

Dom Jean était donnant, et prompt à la dépense,

savoir en ce logis, et plein de diligence

à faire à tous plaisir, n’épargnant point les frais.

Jamais il ne manquait donner au moindre page

de toute la maison ; mais selon leur degré,

faisait au maître et puis à toute la maisnie,

toutes fois qu’il venait, quelque honnête présent

qui les rendait aussi contents de sa venue

1240que le sont oiselets quand le soleil se lève ;

mais assez de ceci, car déjà il suffit.

Or arriva qu’un jour ledit marchand

décida d’apprêter tout son accoutrement

afin de s’en aller à Bruges la cité,

voulant y acheter un lot de marchandise.

Pour ce il envoya aussitôt à Paris

un messager, et fit prier Dom Jean

qu’il voulût bien venir, à fin de s’égayer

1250avec sa femme et lui, pendant un jour ou deux,

avant que de partir pour Bruges, en tous cas.

Ce noble moine donc, dont je vous entretiens,

eut du seigneur abbé, comme il voulait, licence,

— car il avait haute prudence,

tenant office aussi — pour aller chevauchant

leurs granges visiter et leurs vastes greniers ;

et bientôt le voici rendu à Saint-Denis.

Qui fut si bien venu que monseigneur Dom Jean,

notre très cher cousin, si plein de courtoisie ?

1260Apportait avec lui cruchon de malvoisie,

et puis autre cruchon, rempli de fin vernage,

et volailles aussi — comme était son usage.

Et je les laisse s’égayer, manger et boire,

le moine et le marchand, un jour ou deux.

Le troisième jour, notre marchand se lève

et songe gravement à ce dont a besoin ;

et le voilà qui monte à son bureau

et qui par devers soi compte, tant bien qu’il peut,

où en est son état, au bout de cette année,

1270et ce qu’il a dépensé de son bien,

et s’il s’est agrandi, ou point.

Livres et sacs d’écus en nombre

il étend devant lui sur son comptoir.

Il avait très riche fortune et grand trésor ;

ce pourquoi il ferma soigneusement sa porte,

ne voulant point qu’aucun le dérangeât

dans ses comptes, pendant tout ce temps là ;

et y resta assis jusqu’à prime passée.

Dom Jean aussi s’était levé matin ;

1280et s’en allait et s’en venait dans le jardin,

disant courtoisement ses patenôtres.

Et notre bonne épouse en secret vint aussi

dans le jardin où l’autre allait tout doucement ;

le salua, comme souvent elle avait fait.

Une jeune pucelle accompagnait la dame

qu’à son plaisir elle guidait et gouvernait,

pour ce qu’encor était l’enfant sous la férule.

« O mon bien cher cousin Dom Jean, (s’écria-t-elle,)

Qu’avez-vous donc à vous lever si bon matin ? »

1290— « Nièce, (répondit-il,) il doit bien être assez

de cinq heures de somme à dormir une nuit,

fors que ce soit pour vieil homme alangui,

comme sont gens mariés, qui gisent en torpeur

ainsi qu’au gîte fait un lièvre recru,

que chiens grands et petits auraient tout harassé.

Mais pourquoi, chère nièce, êtes-vous donc si pâle ?

Je pense en vérité que notre bon ami

vous a tant fatiguée depuis que la nuit vint,

que vous avez besoin d’un prompt repos. »

1300Et sur ce mot il rit joyeusement,

puis il devint tout rouge à son propre penser.

Se mit la belle dame à branler de la tète

et dit ainsi : « Oui da, Dieu le sait bien !

Ah mon cousin ! Il n’en va pas ainsi pour moi,

car par ce Dieu qui m’adonne l’âme et la vie,

en tout le royaume de France, il n’est point femme

qui ait moins de plaisir à ce triste jeu-là ;

car je puis bien chanter : hélas, hélas ! pourquoi

suis-je donc née ? — Mais à personne, (ajouta-t-elle,)

1310n’ose dire comment les choses vont pour moi ;

aussi je pense loin de ce lieu m’en aller,

ou bien je mettrai fin moi-même à cette vie,

tant je suis toute emplie d’effroi et de souci. »

Le moine commença de regarder la dame,

et dit : « Hélas, ma nièce, à Dieu ne plaise

que vous alliez, pour chagrin ou effroi,

vous amortir ; mais dites moi vos peines ;

d’aventure j’aurai pour votre malencontre

conseil ou aide ; or donc racontez moi

1320tout votre ennui, car il demeurera secret ;

et, sur mon portehors, je fais serment

que jamais de ma vie, ni bon gré, ni malgré,

je ne trahirai rien de vos conseils ».

— « Et je vous dis aussi même chose, (fit-elle ;)

par Dieu et par ce portehors vous jure,

quoiqu’on me veuille déchirer le corps en pièces,

ne trahirai, quand j’en irais même en enfer,

un seul mot de ce que vous me direz ici —

et non par cousinage ou nulle autre alliance,

1330mais vraiment par amour et confiance. »

Ayant ainsi juré et sur ce s’embrassant,

chacun dit à chacun tout ce qu’il lui plaisait.

« Cousin, (dit-elle,) eusse-je un peu de temps

(mais point n’en ai, surtout en cet endroit),

alors je vous dirais le conte de ma vie,

tout ce que j’ai souffert, depuis que suis mariée,

avecques lui, encor qu’il soit votre cousin. »

— « Non pas, (fit-il,) n’en plaise à Dieu et Saint Martin !

Il n’est pas davantage mon cousin

1340que cette feuille là, qui pend à l’arbre !

Mais je l’appelle ainsi, par Saint-Denis de France,

pour avoir un peu plus de raison d’accointance

avec vous, que toujours j’aimai spécialement,

eL par delà toute autre femme en vérité ;

et vous jure cela sur ma profession.

Dites-moi votre peine avant qu’il ne descende

et hâtez-vous, et puis allez votre chemin. »

— « Mon cher ami, (dit-elle,) ô mon Dom Jean !

Volontiers ce secret j’aurais tenu caché…

1350Mais hors lui faut ! ne puis plus l’endurer !

Mon époux est pour moi bien le plus méchant homme

qui fut jamais depuis que commença le monde…

Mais puisque suis sa femme, il ne me sied de dire

à quiconque aucun point de notre privauté,

que ce soit en mon lit, ou autre lieu,

et qu’en sa grâce Dieu m’épargne d’en rien faire !…

Une femme ne doit parler de son époux

qu’en tout honneur, autant que je l’ai pu comprendre,

— sauf à vous cependant ; — et ceci dois vous dire :

1360aussi vrai que je veux que Dieu m’aide, cet homme

eu nul degré ne vaut même une mouche !

Mais plus que tout m’est à chagrin sa chicheté.

Vous savez bien que toutes femmes, par nature,

désirent, comme moi, les six choses qui suivent :

elles veulent que leurs maris

soient hardis et prudents, riches et généreux,

envers elles soumis, et frais au lit ;

mais, par notre Seigneur qui pour nous a saigné !

pour son honneur à fin de me vêtir

1370ce Dimanche prochain, il faudra que je paye

cent livres, autrement je suis perdue !

Pourtant j’aimerais mieux n’être point née

qu’à moi soit jamais fait esclandre ou vilenie ;

et puis, si mon mari venait à le savoir,

c’en serait quasi fait de moi ; donc je vous prie,

prêtez-moi cette somme, ou bien me faut mourir !

Prêtez, dis-je, Dom Jean, prêtez-moi ces cent francs !

Pardieu ! je ne vous manquerai point de merci,

s’il vous plaît faire ici ce que je vous demande ;

1380car à jour assuré je vous le repaierai

et vous ferai toute plaisance et tout service

que je pourrai et qu’il vous plaira deviser.

Et si ne fais, que Dieu tire de moi vengeance

aussi orde qu’il fit de Ganelon de France ! »

Le gentil moine répondit en cette guise :

« Or ça, vraiment, ma bonne chère dame,

je vous ai, (ce dit-il,) à si grande pitié,

que je vous jure, et vous donne ma foi,

que lorsque votre époux en Flandre s’en ira,

1390je vous délivrerai de ce présent souci ;

car je vous porterai alors les dits cent francs. »

Et sur ce mot, il la prit par le flanc,

l’embrassa fortement et souvent la baisa,

« Allez votre chemin, (dit-il,) coiement et doucement,

et faites-nous dîner aussi tôt que pourrez,

car selon ma chilandre, il est prime de jour.

Allez donc et soyez autant que moi fidèle ! »

— « Que jamais autrement n’en plaise à Dieu ! » dit-elle,

et s’en alla aussi allègre qu’une pie,

1400et dit a ses valets de faire plus de hâte,

afin qu’on pût dîner, et ce, en peu de temps.

Et puis vers son époux cette épouse monta,

et frappa hardiment à l'huis de son bureau.

« Qui là ? » dit-il. « Pierre ! c’est moi ! (répondit-elle.)

Eh ! messire ! combien de temps jeûnerez-vous,

combien de temps compterez et calculerez

vos sommes et vos livres et toutes vos choses ?

Que le diable ait sa part de tous vos compléments !

N’avez-vous point assez de ce que Dieu envoie ?

1410Descendez donc et me laissez vos sacs tranquilles !

Quoi, n’êtes-vous honteux que Dom Jean aille ainsi

morne et à jeun toute cette journée ?

Allons entendre messe et dîner aussitôt ! »

— « Femme ! (lui dit notre homme,) à peine peux-tu croire

combien curieuses sont nos affaires à nous ;

car parmi les marchands — oui, sur Dieu qui me sauve !

et sur ce bon seigneur qui s’appelle Saint Yves ! —

à peine en verras-tu prospérer deux sur douze,

continuellement, durant jusqu’à notre âge.

1420Car on peut faire chère et montrer bon visage,

et mener un bon train dans le monde, peut-être,

et cependant garder son vrai état secret,

jusqu’à ce que l'on meure, ou qu’on aille jouer

au pèlerin, ou s’esquiver d’autre manière.

Et c’est pourquoi j’ai grand’ nécessité

de réfléchir sur cet étrange monde ;

car toujours il nous faut demeurer en la crainte

de sort chanceux pour notre marchandise.

1430En Flandre veux-je aller demain au petit jour,

et puis m’en revenir aussi tôt que pourrai ;

et donc, ma chère femme, je te prie,

d’être à chacun fort complaisante et douce,

d’être soigneuse aussi de garder notre bien,

et fort honnêtement gouverner la maison.

Car tu as planté toutes choses requises

et suffisantes à ménage bien tenu.

Ne te manquent habits ni victuailles

et point n’auras défaut d’argent dedans ta bourse. »

Sur ce mot il ferma la porte du comptoir

1440et descendit, sans plus vouloir tarder ;

une messe pourtant fut dite en hâte,

et puis rapidement tables furent dressées,

et pour dîner tous trois se dépéchèrent,

et moine par marchand fut richement nourri.

Tôt en l’après-dîner, Dom Jean

gravement prit à part le marchand et lui dit

ainsi, en grand secret : « Cousin, puisqu’il se trouve,

comme je vois, que vous voulez aller a Bruges,

Dieu et Saint Augustin vous bénissent et guident !

1450Je vous en prie, cousin, chevauchez sagement ;

gouvernez-vous aussi en votre nourriture

tempérément, surtout durant cette chaleur.

N’est besoin entre nous de faire cent façons ;

adieu donc, mon cousin, Dieu de souci vous garde !

Et s’il est quelque chose ou de jour ou de nuit

qu’il soit en mes pouvoir et faculté de faire,

et que vous m’ordonniez, en aucune manière,

je la ferai, fort justement, comme voudrez.

Avant que vous partiez, s’il se peut, d’une chose

1460je vous prierai, c’est à savoir de me prêter

cent francs pour une ou deux semaines ;

c’est pour quelque bétail qu’il me faut acheter

pour en garnir certain de nos manoirs

(je voudrais bien, si Dieu m’aide ! qu’il fût le vôtre !).

Pour mille écus, de vous payer au jour fixé

point ne faudrai du temps d’aller un mille.

Mais que ceci reste secret, je vous en prie,

car ce soir il me faut ces bétes acheter.

Or adieu, maintenant, mon cousin fort aimé,

1470très grand merci de votre chère et de vos frais ! »

Notre noble marchand aussitôt gentiment

lui répondit : « O mon cousin, Dom Jean !

sûrement ce n’est là que petite requête ;

tout mon or est à vous quand cela vous plaira,

et non l’or seulement, mais toute marchandise ;

prenez ce qu’il vous faut, pour Dieu n’y regardez !

Mais il est une chose, et vous le savez bien :

pour le marchand l’argent c’est la charrue ;

nous obtenons crédit durant notre renom,

1480mais d’être sans argent, cela n’est plus de jeu.

Ainsi, repayez-moi à votre convenance ;

pour autant que je puis, je voudrais vous complaire. »

Ces cent francs aussitôt il s’en alla chercher ;

secrètement les remit à Dom Jean

et nul au monde ne connut rien de ce prêt,

excepté seulement le marchand et Dom Jean.

El de boire, jaser, vaguer et s’éjouir,

La ni que Dom Jean enfin s’en fut à l’abbaye.

Vient le matin, et le marchand part à cheval

1490pour la Flandre ; son apprenti fort bien le guide ;

et il arrive à Bruge heureusement.

El maintenant, il va fort affairé

à ses besoins, tant pour achat que pour créance ;

il ne joue point aux dés, ni non plus il ne danse,

mais ainsi qu’un marchand, pour tout dire en un peu,

mène son train de vie — et là le laisse faire.

Le Dimanche qui vint après qu’il fut parti,

à Saint-Denis s’en est venu Dom Jean,

ayant tête et menton tout fraîchement rasés.

1500Dans toute la maison n’était petit valet,

ni personne autre enfin, qui ne se vit tout aise

que monseigneur Dom Jean fût revenu ;

brièvement, afin d'aller au point tout droit,

la belle dame accorde avec Dom Jean

que pour ces dits cent francs, il peut toute une nuit

l’avoir entre ses bras sur le dos allongée ;

et cet accord fut en fait accompli :

en joie toute la nuit menèrent vie active

jusqu'à ce qu’il fît jour ; et Jean prit son chemin

1510et dit à la maisnie : « Adieu ! ayez bon jour ! »

car nul d’entre eux, comme non plus personne en ville,

n’a de Dom Jean aucun soupçon ;

et s’en fut chevauchant devers son abbaye,

— ou par là qu’il voulut, car n’en dirai plus rien.

Notre marchand dès que la foire fut finie,

à Saint-Denis s'est repairié.

Avec sa femme il fait festins et bonne chère,

et lui conte que marchandise est à tel prix

qu’il lui faudra faire une chevissance,

1520pour ce qu’il s’est lié par sa reconnaissance

à payer vingt milliers d’écus prochainement ;

à cette fin notre marchand vint à Paris

emprunter de certains amis qu’il y avait

sommes d’argent ; et il en prit un peu sur lui.

Et quand il arriva dans la grand'ville,

par sa grande amitié et sa grande affection,

il vint d’abord trouver Dom Jean, pour s’égayer,

non pour lui demander ni emprunter argent,

mais pour apprendre et voir comment il se portait,

1530et pour lui raconter, au complet, ses affaires,

ainsi que font amis quand ensemble ils se trouvent.

Dom Jean lui fit fête et joyeux visage,

et le marchand lui répéta spécialement

comme il avait bien acheté, et favorablement,

Dieu soit loué ! toute sa marchandise ;

mais qu’il devait trouver en manière quelconque

à faire chevissance, au mieux qu’il se pourrait,

et qu’alors il serait en joie et en repos.

Dom Jean lui dit : « Certes, je suis bien aise

1530que vous soyez chez vous en santé revenu,

et sur ma part de paradis, si j’étais riche,

de vos vingt mille écus vous ne manqueriez point,

car vous m’avez cet autre jour si bonnement

prêté argent ; et pour autant que je le puis,

je vous en dis merci, par Dieu et par Saint Jacques !

Mais toutefois j’ai rapporté à notre dame,

votre épouse, chez elle-même, cet or là ;

l’ai mis sur votre table ; elle le sait, sans doute,

par indices certains que je lui puis redire.

1550Mais, avec votre grâce, ici ne dois tarder ;

notre abbé va bientôt sortir de cette ville,

et en sa compagnie il me faut en aller.

Saluez notre dame, et ma douce cousine ;

bien vous portez, mon cher cousin, jusqu’au revoir ! »

Notre marchand, homme fort sage et avisé,

à Paris put trouver crédit, et donc paya, —

à ne sais quels Lombards, franc argent en leurs mains, —

la dite somme, et retira son gagement.

Et puis s’en retourna, gai comme papegaut,

1560car savait bien qu’il se trouvait en tel arroi

qu’il devait sûrement gagner à ce voyage

mille francs par dessus tous ses dépens.

Sa femme l’attendait toute prête à la porte,

comme elle avait toujours par vieil usage fait ;

et toute cette nuit ils passèrent en joie,

car il se sentait riche et tiré de sa dette.

Quand il fit jour le marchand voulut embrasser

sa femme encore un coup, la baisa sur la face ;

bref le voilà monté et menant dur l’affaire.

1570« Non plus ! Par Dieu ! (dit-elle,) c’est assez ! »

El plaisamment encore avec lui se joua,

jusqu’à ce qu’à la fin notre marchand lui dit :

« Par Dieu ! (fit-il, je suis un petit irrité

contre vous, mon épouse, encore qu’il me peine.

Et savez-vous pourquoi ? Par Dieu, c’est que j’apprends

que vous avez causé un peu d’étrangerie

entre Dom Jean, notre cousin, et moi.

Vous deviez m’avertir, avant que je partisse,

qu’il vous avait payé cent francs, —

1580dont il tient preuve toute prête. Il fut fâché

lorsque je lui parlai de cette chevissance,

du moins tel me sembla, d’après sa contenance —

mais cependant, par Dieu, le roi du paradis,

point ne pensais lui demander aucune chose !

Donc je vous prie, ma femme, à n’en plus faire ainsi ;

mais dites-moi toujours avant que je vous quitte

si quelque débiteur vous a en mon absence

payé son du, de peur qu’en votre négligence

je n’aille réclamer chose qu’il m’a rendue. »

1590la femme ne fut point apeurée ou troublée,

mais hardiment elle reprit, tout aussitôt :

« Par Marie, je défie ce faux moine, Dom Jean !

car de ses preuves je n’ai nul souci.

Il m’apporta certain argent, je le sais bien ;

mais, que malheur échoie à son museau de moine !

Dieu le sait ! je m’en fus sans avoir doute

qu’il ne me l’eût donné pour son amour de vous,

pour m’en faire à moi-même honneur et bon profit,

pour notre cousinage, et pour la belle chère

1600que si souvent il a reçue en ce logis.

Mais puisque je me vois en ce désavantage,

vous aurez débiteurs plus paresseux que moi,

car je vous repaierai bien, et quand vous plaira,

de jour en jour, et si pourtant argent me manque,

votre femme je suis, cochez-le sur ma taille,

et je vous le paierai dès que je le pourrai ;

car par ma foi ! j’ai à mon propre accoutrement,

et non à gaspillage, employé tout l’argent,

1610et puisque l’ai si bien su dépenser

en votre honneur, je vous prie, pour l’amour de Dieu,

ne soyez irrité, mais rions et jouons.

Je vous promets mon corps gaillard en gage.

Par Dieu ! ne vous paierai jamais qu’au lit !

Pardonnez-moi, mon cher et mon unique époux,

tournez-vous par ici, faites meilleur visage ! »

Notre marchand vit bien qu’il n’était de remède,

et que gronder ne serait rien que grand’folie,

puisque la chose ne pouvait être amendée.

1620« Or ça, femme, dit-il ; je te pardonnerai,

mais par la vie ! ne sois plus désormais si large,

et tiens mieux notre bien, je te le donne en charge ! a

Ainsi finit mon conte — et que Dieu nous envoie

assez de contes jusqu’à la fin de nos jours !

Ici finit le conte du Marinier.

Le Conte de la Prieure.

Prologue de la Prieure.. .

Oyez les mots joyeux de l’Hôte au Marinier, puis à madame la Prieure. .

« Bien dit, par le corpus dominus ! (cria l’hôte ;)

et puissiez-vous longtemps naviguer par nos côtes,

monsieur le gentil maître, et gentil marinier !

Dieu baille au moinillon charretées de malheurs !

Ah ! compagnon, prenez garde à de telles ruses !

1630 Ce moine a mis un singe en le bonnet de l’homme,

et de sa femme aussi, de par saint Augustin !

N’amenez plus de moine en votre hôtellerie !

Mais passons outre maintenant, et recherchons

qui pourra le premier de toute cette bande

nous dire un autre conte. » Et parlant sur ceci

aussi courtoisement que jeune fille eût fait :

« Madame la Prieure, avec votre congé,

si j’étais sûr que ce ne dût point vous gêner,

je serais bien d’avis que vous nous racontiez

1640 le prochain conte, à moins qu’il ne vous en déplaise.

Or donc, me feriez-vous cette grâce, madame ?

— « Très volontiers », fit-elle, et dit ce qu’entendrez.

Explicit.

Ci-suit le Prologue du conte de la Prieure.

Domine, dominus noster.

« Ô Seigneur notre Dieu, que merveilleusement

ton nom est répandu dans notre vaste monde !

(dit-elle ;) on n’y voit point ta précieuse louange

accomplie seulement par gens de dignité,

mais par bouche d’enfants eux-mêmes ta bonté

est consommée ; encor tétant leur mère,

ils témoignent parfois ta grande gloire.

1650 C’est pourquoi en louange, autant que sais et puis,

de toi et de la fleur très blanche de ce lys

qui jadis te porta et resta toujours vierge,

je veux ici tâcher à conter une histoire ;

non que je puisse ainsi accroître son honneur,

car elle-même est tout honneur, toute racine

de bonté — fors son fils — et tout salut des âmes.

O mère toujours vierge ! O vierge bonne mère !

Buisson brûlant inconsommé devant Moïse !

Toi qui ravis à la Divinité,

1660par ton humblesse, l’Esprit Saint qui vint en toi ;

dont la vertu, lorsqu’il vint embraser ton cœur,

conçut ainsi la Sagesse du Père,

aide-moi à parler ici en ton honneur !

O Dame ! ta bonté et ta magnificence,

ta vertu et ta grande humilité ne peuvent

en nul langage s’exprimer, par nulle science ;

car parfois, Notre Dame, avant que l’on te prie,

tu nous préviens en ta bénignité,

et nous donnes, priant toi-même, la lumière

1670qui nous doit amener à ton Fils tant aimé.

Mon savoir est si faible, ô bienheureuse Reine !

à déclarer ta grande dignité,

que je n’en puis aucunement porter le poids ;

mais comme enfant de douze mois, ou moins encore,

qui ne sait guères exprimer un mot,

ainsi je me comporte, et doncques je te prie,

guide ce chant que de toi je veux dire ! »

________________________________ Explicit.

Ci commence le conte de Dame la Prieure.

Il était en Asie, en une grand’cité,

parmi peuple chrétien, certaine Juiverie

1680qu’un seigneur soutenait de la dite contrée,

pour usure sordide et vilenie de lucre,

que Christ et son Église ont fort en haine ;

on pouvait par la rue marcher ou chevaucher,

car elle était ouverte et libre à chaque bout.

Se tenait là petite école de chrétiens,

à l’extrême fin de la rue ; et y venaient

foules d’enfants sortis de sang chrétien,

qui d’année en année apprenaient à l’école

telles doctrines qui d’usage s’y donnaient,

1690c’est à savoir : chanter et lire,

comme le font enfants en leur jeune âge.

Or parmi ces enfants était un fils de veuve

petit clergeon, ayant bien sept ans d’âge,

qui tous les jours venait d’habitude à l’école ;

et aussi, toutes fois qu’il voyait une image

de la mère de Christ, avait coutume

comme y était instruit, de s’y agenouiller,

puis dire Ave Marie, en allant son chemin.

Ainsi la veuve avait appris son jeune fils

1700à toujours honorer la Bienheureuse Dame,

mère chérie de Christ, et il n’oubliait point —

car bon enfant bien vite apprend —

et toutes fois qu’il me souvient de la matière,

me semble voir Saint Nicolas en ma présence,

qui jeune aussi, fit à Christ révérence.

Or ce petit enfant, devant son petit livre

assis en cette école, apprenant l’abc,

soudain ouït chanter Alma Redemptoris

qu’autres enfants lisaient en leur antiphonaire ;

1710et s’enhardit à s’en venir près et plus près,

et écouta les mots et les notes aussi,

tant que par cœur il sut tout le premier verset.

Point ne savait ce que latin veut dire,

car il était tout jeune et tendre d’âge ;

mais un jour il pria un de ses camarades

de lui dire ce chant en son propre langage,

et de lui expliquer quel était son usage ;

de le traduire et éclaicir le supplia

maintes fois sur ses genoux nus.

1720Son compagnon qui plus que lui était âgé

lui répondit ainsi : « Ce chant, ai-je oui dire,

fut fait de notre heureuse et généreuse Dame,

pour que la saluions, et pour que la priions

d’être quand nous mourons notre aide et délivrance ;

ne puis rien expliquer de plus en la matière ;

j’apprends le chant, mais sais peu de grammaire. »

« Et ce chant est-il donc fait à la révérence

de la mère de Christ ? (lors dit cet innocent).

Or certes je ferai toute ma diligence

1730à tout entier l’apprendre, avant que soit Noël,

quand je serais réprimandé pour l’abc,

et quand on me battrait trois fois dedans une heure,

car je le veux savoir pour l’honneur Notre Dame ! »

Son ami en secret l’enseigna chaque jour,

comme ils s’en retournaient, tant qu’il le sut par cœur,

et désormais il le chantait bien hardiment,

de mot à mot, et suivant chaque note.

Deux fois par jour le chant en sa gorge passait,

comme il allait vers l’école ou vers sa maison ;

1740tant il était dévot à la mère de Christ.

Dans cette Juiverie ainsi que je l’ai dit

comme allait et venait notre petit enfant,

joyeusement chantait et s’écriait toujours

Alma Redemptoris Mater ;

tant a percé son cœur la très grande douceur

de la mère de Christ, qu’afin de la prier,

ne pouvait se tenir de chanter en chemin.

Notre grand ennemi, le serpent Satanas

qui dans le cœur des Juifs a toujours son guêpier.

1750s’enfla soudain et dit : « Hélas ! peuple hébraïque,

est-ce chose conforme à votre honneur

qu’un tel enfant s’en aille ainsi que bien lui plaît,

à votre grand dépit, chantant telles histoires

qui sont contraires au respect de votre loi ? »

Et depuis ce temps là, conspirèrent les Juifs

afin de dépêcher cet innocent du monde.

Et pour ce faire ils louèrent un homicide,

qui s’en alla cacher dans certaine ruelle ;

dès que l’enfant s’en vint à passer par ce lieu,

1760ce maudit Juif le prit et le tint bien serré,

puis lui coupe la gorge et le jette en un trou.

Je dis qu’il fut jeté en une garde robe

où ces Juifs là soûlaient de purger leurs entrailles.

O maudite nation ! O Hérodes nouveaux !

A quoi vous servira votre mauvais complot ?

Meurtre est tôt publié ; cela ne faudra point ;

l’honneur de Dieu sera propagé par là même.

Sur votre acte maudit, le sang jà crie vengeance !

Martyr ainsi voué à la virginité,

1770ores tu peux chanter, suivant à tout jamais

le blanc Agneau céleste ! (ainsi dit la prieure) ;

tu es de ceux dont Jean le grand évangéliste

écrivit en Patmos, disant que ceux qui vont

devant l’Agneau, chantant un chant nouveau,

sont tels qui n’ont connu femme charnellement.

Et cette pauvre veuve attend toute la nuit

son petit enfançon, mais il ne revient point ;

1780et lors dès que paraît la lumière du jour,

toute pâle d’effroi et de souci

elle va à l’école et ailleurs le chercher ;

jusqu’à ce qu’à la fin lui vient nouvelle

qu’en dernier on l'a vu en rue de Juiverie.

Avec pitié de mère en sa poitrine enclose,

elle va, comme si elle était hors d’esprit,

partout où elle peut faire supposition

que vraisemblablement trouvera son enfant ;

et toujours à la mère de Christ, douce et bonne,

elle va s’écriant ; et fit enfin si bien

qu’elle alla le chercher chez le peuple maudit.

1790Et fort piteusement, elle demande et prie

chaque juif demeurant en la place susdite

d’avouer si jamais son enfant passa là.

Ils disaient « non ». Mais Jésus par sa grâce,

au bout d’un petit temps lui donna la pensée

d’aller crier après son fils à cet endroit

où Juifs l’avaient jeté de côté, dans la fosse.

O grand Dieu qui parfois établis la louange

par bouches d’innocents, voici bien ta puissance !

Cette gemme de chasteté, cette émeraude,

1800et du martyre aussi ce rubis très brillant,

le voilà qui gisant avec gorge tranchée,

se prit à rechanter Alma Redemptoris,

si hautement que tout le lieu en résonna.

Et le peuple chrétien qui passait en la rue

s’approcha et du fait grandement s’étonna

et envoya chercher en hâte le prévôt,

qui bientôt, sans tarder nullement, arriva,

et vénéra le Christ, qui est le roi du ciel,

et puis sa mère aussi, honneur d’humanité,

1810et puis après cela fit mettre aux fers les Juifs.

Et cet enfant avec lamentation piteuse

fut remonté, chantant toujours son chant,

et puis avec honneur et grand’procession,

fut emporté en l’abbaye prochaine.

Sa mère évanouie près son cercueil gisait ;

et gens qui s’y trouvaient eurent grand peine

à écarter de là la nouvelle Rachel.

Chacun à grand tourment et mort honteuse,

les Juifs par ce prévôt furent mis à trépas,

1820ceux qui savaient ce meurtre — et vitement fut fait ;

point ne montra d’égards pour ces vilains maudits.

« Ceux-là iront à mal qui mal ont mérité »

et donc les fit tirer par des chevaux sauvages,

et puis pendre ainsi que la loi le commandait.

Et l’innocent gisait encore sur sa bière,

devant le maître-autel, tant que messe dura ;

et puis l’abbé s’en vint avecques son couvent

sans rien tarder pour l’enterrer rapidement ;

et comme l’eau bénite était sur lui jetée,

1830l’enfant parlait toujours, pendant qu’on l’aspergeait,

et chantait O Alma Redemptoris mater !

Cet abbé justement était homme fort saint,

(ainsi que moines sont, ou du moins devraient être ;)

adonc se mit à conjurer ce jeune enfant,

disant : « O cher enfant ! je te supplie,

au nom de la très sainte Trinité,

dis-moi par quelle cause ainsi tu peux chanter,

puisque tu as gorge coupée à ce que semble ? »

« — Oui, ma gorge est coupée jusqu’à l’os de la nuque,

1840(dit cet enfant,) et certes par voie de nature

je serais trépassé déjà depuis longtemps ;

mais Jésus-Christ, comme pouvez le voir aux Livres,

veut que sa gloire dure et reste en la mémoire,

et doncques pour l’honneur de sa Mère très chère,

je puis encor chanter O Alma ! haut et clair.

Car ce puits de merci, douce mère du Christ,

ai-je toujours aimé, autant que je pouvais,

et comme justement j’allais perdre ma vie,

elle s’en vint à moi, et m’ordonna chanter

1850tout justement cette antienne en mourant,

comme avez entendu ; et quand je l’eus chantée,

me sembla mettre sur ma langue un grain de blé.

Et c’est pourquoi je chante et chante en vérité

pour l’honneur de la bonne et bienheureuse Vierge,

jusqu’à ce que ma langue ait perdu cette graine.

Et puis après cela elle me dit encore :

« O mon petit enfant, or je vais te chercher,

quand cette graine sera prise de ta langue ;

ne sois point effrayé ; ne t’abandonnerai. »

18060Ce saint moine (c’est bien l’abbé que je veux dire)

lui tira donc la langue et en prit cette graine

et cet enfant rendit l’esprit fort doucement.

Et quand l’abbé eut vu cette grande merveille,

ses pleurs amers dégouttèrent comme une pluie,

et il tomba tout plat, en avant sur le sol,

et sans bouger, comme lié, y demeura.

Le couvent se coucha aussi sur le terrain,

en pleurant, et du Christ louant la chère mère ;

et puis se relevant, ils s’en allèrent,

1870et retirèrent ce martyr de son cercueil ;

et dedans un tombeau de marbre clair,

ils enfermèrent ce doux petit corps ;

et lui se trouve où Dieu nous veuille réunir !

Jeune Hugh de Lincoln ô toi qui fus aussi

tué par Juifs maudits, comme est notoire,

car ce n’est qu’un tout petit temps passé,

prie donc aussi pour nous, nous pécheurs inconstants,

afin qu’en sa merci Dieu pitoyable

multiplie sa grande pitié sur nous,

1880pour le plus grand honneur de sa mère Marie.

_______________________________________________ Amen. »

Ci finit le conte de la Prieure.

Le Conte de Chaucer sur Sire Topaze.

Prologue de Sire Topaze.

Oyez les plaisants propos de l’Hôtelier à Chaucer,

Quand tout ce miracle fut dit, chacun

demeura sérieux, que c’était merveille ;

enfin notre hôte se mit à gaber,

puis pour la première fois il jeta les yeux sur moi

et m’interpella ainsi : « Qui es-tu ? (dit-il ;)

à ton air on dirait que tu suis la piste d’un lièvre,

car je te vois toujours l’œil fiché en terre.

Approche un peu, et lève-moi les yeux gaîment.

Allons, garez-vous, messieurs, et faites place à cet homme ;

1890 il a la taille aussi bien prise que moi ;

il ferait fine poupée à enlacer pour le bras

d’une femme, menue et jolie de visage !

Il semble mal luné à ses façons

car il ne dit mot aimable à personne.

Dis-nous quelque chose à ton tour, comme ont fait les autres ;

conte-nous une joyeuse histoire, et cela tout de suite. »

« Hôtelier, (lui dis-je,) ne le prends pas mal,

car, je t’assure, je ne sais pas d’autre histoire

qu’une rime que j’ai apprise voilà longtemps. »

1900 « Soit ! cela fera, (dit-il.) Or ça, nous allons entendre

quelque chose de rare, si j’en juge par sa mine. »

Explicit.

⁂

Sire Topaze.

Ici commence le Conte de Sire Topaze par Chaucer.

Oyez, seigneurs, en bonne entente

et je vous vais dire en vérité

__ histoire de joie et soulas,

toute d’un chevalier qui fut beau et galant

à la bataille et au tournoi ;

__ son nom était Sire Topaze.

Il était né en lointaine contrée,

en Flandre, par delà la mer,

1910 __ à Popering, dans le manoir ;

son père était un très noble homme

et seigneur était de cette contrée

__ par la grâce de Dieu.

Sire Topaze devint un preux varlet ;

sa face était blanche comme pain-demain,

__ ses lèvres rouges comme rose ;

son teint ressemble à l’écarlate en graine,

et, je vous le donne pour très certain,

__ il avait un joli nez.

1920 Ses cheveux, sa barbe étaient comme safran,

celle-ci lui descendait à la ceinture :

__ Ses souliers étaient en cuir de Cordoue ;

de Bruges étaient ses chausses brunes ;

sa robe était de ciclaton

__ qui coûtait maint sol génois.

Il savait chasser les bêtes sauvages,

et sur son cheval aller voler en rivière,

__ un autour gris sur la main ;

avec cela il était bon archer,

1930 a la lutte il n’avait pas son pair,

__ là où un bélier est le prix.

Maintes et maintes filles belles comme le jour

soupirent après lui dans leur chambre par amour,

__ à qui vaudrait mieux de dormir ;

mais il était chaste et non lécheur

et suave comme la fleur d’églantier

__ qui porte la cenelle rouge.

Et ainsi il advint un jour,

en vérité je puis vous le dire,

1940 __ que Sire Topaze voulut faire une chevauchée ;

il monta sur son coursier gris,

dans sa main une lance-zagaie,

__ une longue épée à son côté.

Il pique des deux par la forêt

où est mainte bête fauve,

__ oui-da, chevreuil et lièvre ;

et comme il piquait vers le nord et vers l’est,

je vous le dis, peu s’en fallut

__ qu’il ne lui advint fâcheux ennui.

1950 Là poussent herbes grandes et petites,

la réglisse et le citoal,

__ et maint clou de girofle,

et la noix muscade pour mettre dans l’ale,

qu’icelle soit fraîche ou éventée,

__ ou pour mettre dans un coffret.

Les oiseaux chantent, il n’y a pas à dire non,

l’émouchet et le papegai,

__ que c’était joie de les entendre ;

la grive mâle aussi disait son lai,

1960 la colombe des bois sur la branchette

__ chantait haut et clair.

Sire Topaze tomba en langueur d’amour

quand il entendit la grive chanter,

__ et éperonna comme s’il était fol :

son beau coursier sous son éperon

suait tant qu’on eût pu le tordre,

__ ses flancs étaient tout en sang.

Sire Topaze aussi tant devint las

d’éperonner sur l’herbe molle

1970 __ (si farouche était son courage !)

qu’il mit pied à terre en ce lieu

pour permettre à son cheval quelque soulas,

__ et lui donna bon fourrage.

« Ô Sainte Marie, benedicite !

Que me veut ce cruel amour

__ pour me lier si fort ?

J’ai rêvé toute cette nuit, de par Dieu !

qu’une reine des elfes sera mon amante

__ et dormira sous mon manteau.

1980 C’est une reine des elfes que je veux aimer, par ma foi !

car en ce monde il n’est femme

digne d’être ma compagne

digne d’être ma compà la ronde ;

à toute autre femme je renonce,

et je vais aller quérir une reine des elfes

__ par monts et aussi par vaux ! »

Aussitôt il remonta en selle,

et voici qu’il pique par dessus pierre et barrière

__ pour apercevoir une reine des elfes ;

1990 si longtemps il a chevauché et couru

qu’il a trouvé, dans une retraite cachée,

__ le pays de féerie

le pays de ftant sauvage ;

car en ce pays n’était personne

qui vers lui osât venir à cheval ou à pied,

__ ni femme ni enfant.

Enfin survint un grand géant,

son nom était Sire Olifant,

__ c’est un héros périlleux.

2000 Il dit : « Enfant, par Termagant,

si tu ne galopes vite hors de mon séjour,

__ sur-le-champ je tue ton coursier

_____________________ avec cette masse.

C’est ici qu’est la reine de Féerie,

avec harpe et pipeau et symphonie

__ elle habite en ce lieu. »

L’Enfant dit : « Sur ma vie,

demain je viendrai me mesurer avec toi

__ quand j’aurai mon armure ;

2010 et j’espère bien, par ma foi !

qu’avec cette lance-zagaie

__ je te le ferai payer cher ;

__________________ ta panse

je la percerai, si je le puis,

avant que le jour ait passé prime

__ car ici tu seras tué. »

Sire Topaze tourne bride au plus vite ;

le géant lui jeta des pierres

__ avec une terrible fronde ;

2020 mais l’enfant Topaze l’échappe belle ;

et ce fut tout grâce à Dieu

__ et à sa belle attitude.

Écoutez encore, seigneurs, mon conte

plus plaisant que le rossignol,

__ car je vais vous gazouiller maintenant

comment Sire Topaze à la taille fine

chevauchant par mont et par val

__ est revenu chez lui.

À ses joyeux compagnons il commanda

2030 de lui faire fête et liesse,

__ car il lui faut se battre

contre un géant à trois têtes,

pour l’amour et la joyeuseté

__ de quelqu’une qui brillait comme un astre,

« Faites venir, dit-il, mes ménestrels

et gesteurs pour conter des contes

__ sur-le-champ en m’armant ;

des romans sur thèmes royaux,

et de papes et de cardinaux,

2040 __ et aussi de plaisir d’amour. »

Ils lui apportèrent d’abord le vin doux

et l’hydromel dans un bol d’érable

__ et de royales épices

de gingembre qui était très fin,

et de réglisse, et aussi de cumin,

__ avec du sucre qui est tant exquis.

Il revêtit contre sa blanche peau,

d’étoffe de lin fin et clair

__ des chausses et aussi une chemise ;

2050 et sur sa chemise un hoqueton

et par dessus un haubergeon

__ pour préserver des pointes son cœur ;

Et, par dessus, un beau haubert

tout orné de joaillerie,

__ il était très fort de cuirasse ;

et par dessus cela sa cotte d’armes

aussi blanche que fleur de lis,

__ en laquelle il va se battre.

Son écu était tout d’or rouge,

2060 et au milieu était une tête de sanglier

__ auprès d’un escarboucle ;

et alors il jura, par l’ale et le pain,

que « ce géant mourrait,

__ arrive que voudrait ! »

Ses jambières étaient de cuir bouilli,

la gaine de son épée d’ivoire,

__ son heaume de laiton brillant,

la selle était d’os de rochal,

sa bride comme le soleil brillait,

2070 __ ou comme le clair de lune.

Sa lance était de fort cyprès

qui présage guerre et nullement paix,

__ la tête aiguisée très pointue ;

son coursier était tout gris pommelé,

il va l’amble sur les chemins

__ tout doucement et rondement

__________________ par le pays.

Voici, seigneurs, un chant fini !

Si vous en voulez davantage

2080 __ Je vais essayer d’en conter encore.

(Second chant.)

À présent tenez votre langue, par charité,

ensemble chevalier et noble dame,

__ et écoutez mes vers ;

de bataille et de chevalerie

et de galanterie

__ je vais sur-le-champ vous entretenir.

On parle de romans de prix,

de l’Enfant Horn et d’Ypotis,

__ de Bevis et de Sire Guy,

2090 de Sire Libeux et de Plein-d’amour ;

mais Sire Topaze emporte la fleur

__ de royale chevalerie.

Il enfourcha son bon coursier

et s’élança sur son chemin

__ comme l’étincelle jaillit du tison ;

sur son cimier il portait une tour

et dessus était piquée une fleur de lis.

__ Dieu garde son corps de tout mal !

Et comme il était chevalier aventureux

2100 il ne voulut dormir dans nulle maison

__ et s’étendit dans son capuchon ;

son heaume brillant fut son oreiller,

et près de lui il repaît son destrier

__ d’herbes belles et bonnes.

Lui-même buvait de l’eau des puits

comme fit le Chevalier Sire Percival

__ si galant sous ses armes,

lorsqu’enfin un beau jour……

Ici l’Hôtelier arrête Chaucer dans son conte de Sire Topaze.

Le Conte de Chaucer sur Mellibée.

Prologue du Mellibée.

« Plus de ça, pour la dignité de Dieu !

2110(dit notre hôte) car tu me rends

si las de tes fieffées sottises

que, aussi sûr que Dieu me bénisse,

les oreilles me font mal de ton écœurante histoire.

Je donne au diable pareille rime !

Ce doit être rime de chien » (dit-il).

« Pourquoi cela ? (lui dis-je). Pourquoi veux-tu m’empêcher

plus que les autres de dire mon conte,

puisque c’est la meilleure rime que je sache ? »

« Pardieu ! (dit-il) c’est que tout net, et en un mot,

2120ta rime écœurante ne vaut pas un étron ;

tu ne fais rien que perdre notre temps.

Messire, en un mot, tu ne rimeras pas davantage.

Voyons si tu peux nous conter quelque geste

ou nous dire du moins quelque chose en prose

où il y ait un peu d’amusement ou un peu de doctrine. »

« Volontiers (dis-je), par la passion du bon Dieu !

Je vais vous conter une petite chose en prose

qui devra vous plaire, je le suppose ;

autrement, certes, vous êtes trop difficile.

2130C’est un vertueux conte moral ;

il est vrai qu’il est parfois conté de diverse manière

par diverses gens, comme je vais vous l’expliquer ;

voici comme : vous savez que chaque évangéliste

qui nous raconte la passion de Jésus-Christ

ne dit pas tout comme son compagnon ;

mais néanmoins leur récit est toute vérité,

et tous s’accordent pour le sens

bien qu’il y ait dans leur manière des différences ;

car les uns en disent plus, et les autres moins

2140 quand ils décrivent sa piteuse passion ;

je parle de Marc et de Mathieu, de Luc et de Jean ;

mais sans nul doute leur sens ne fait qu’un.

Donc, vous tous, messeigneurs, je vous en supplie,

si vous trouvez que je varie dans mes paroles,

si, par exemple, je dis un peu plus

de proverbes que vous n’en avez ouï auparavant —

tels qu’ils sont compris dans ce petit traité-ci, —

afin de renforcer l’effet de ma matière,

et si je ne dis pas les mêmes mots

2150 que vous avez entendus, je vous en conjure tous,

ne m’en blâmez point ; car, pour le fond de mon récit,

vous ne trouverez pas grande différence

avec le sens de ce petit traité

d’après lequel j’écris ce joyeux conte.

Écoutez donc ce que je vais vous dire

et laissez-moi conter toute mon histoire, je vous prie ».

Le Conte de Chaucer sur Mellibée.

[Ici il a paru bon de substituer à la traduction complète une rapide analyse. Le conte en prose de Mellibée a contre lui d’être très ennuyeux et très long. Il tient dans l’édition de Skeat (Student’s Chaucer) 25 pages sur deux colonnes très serrées. Il était d’ailleurs inutile de le traduire puisqu’il n’est lui-même, comme on le verra dans la note, qu’une traduction littérale du français et que l’original te trouve dans le charmant Ménagier de Paris, livre fort accessible. Toutefois il faut remarquer que la scolastique et insupportable longueur de cette histoire fait (dramatiquement) son intérêt, dans l’occurrence. Chaucer vient d’être bafoué pour sa ballade si fertile en rimes et si vide de raison. Il se venge en contant une histoire sans une rime cette fois, et chargée de raison, sagesse et doctrine, à en couler bas. Le plaisant est ici dans le bon tour qu’il joue aux pèlerins. Mais c’est beaucoup trop pour les patiences d’aujourd’hui qu’un volume entier où l’humour reste sous-entendu d’un bout à l’autre. Mieux vaut signaler l’énorme mystification que de la reproduire.]

« Un jouvenceau appelé Mellibée, puissant et riche, eut une femme nommée Prudence, et de cette femme eut une fille. Advint un jour qu’il alla s’ébattre et jouer et laissa en sa maison sa femme et sa fille. Les portes étaient closes. Trois de ses anciens ennemis appuyèrent échelles aux murs de sa maison, et par les fenêtres entrèrent dedans, et battirent sa femme, et navrèrent sa fille de cinq plaies et la laissèrent presque morte, puis s’en allèrent. »

Quand Mellibée revint, il s’abandonna au désespoir. « Pour ce Prudence se contint un peu de temps, et puis quand elle vit son temps, si lui dit : Sire, pourquoi vous faites-vous sembler fol ? Il n’appartient point à sage homme de mener si grand deuil. Votre fille échappera si Dieu plaît : si elle était ores morte, vous ne vous devez pas détruire pour elle, car Sénèque dit que le sage ne doit prendre grand déconfort de la mort de ses enfants, ains doit souffrir leur mort aussi légèrement comme il attend la sienne propre… Quand tu auras perdu ton ami, que ton œil ne soit ni trop sec ni trop moite, car, encore que la larme vienne à l’œil, elle n’en doit point issir ; et quand tu auras perdu ton ami, pense et efforce-toi d’un autre recouvrer, car il te vaut mieux un autre ami recouvrer que l’ami perdu pleurer. Si tu veux vivre sagement, ôte tristesse de ton cœur… Appelle donc tous tes loyaux amis et te gouverne selon le conseil qu’ils te donneront. »

Les amis de Mellibée s’assemblèrent très nombreux. On entendit parler successivement un chirurgien, un physicien, un avocat. Mellibée ne montrait que trop clairement combien était impatient de venger l’injure faite et de déclarer la guerre à ses ennemis. En vain un sage vieillard tenta-t-il de prêcher la conciliation : « lors les jeunes gens et la plus grande partie de tous les autres moquèrent ce sage et firent grand bruit et dirent que tout ainsi comme l’on doit battre le fer tant comme il est chaud, ainsi l’on doit venger l’injure tant comme elle est fraîche, et écrièrent à haute voix : guerre, guerre, guerre ! »

Heureusement Prudence avait vu le danger. Quand les conseillers se furent retirés, elle s’approcha de son mari, elle réfuta en un long discours préliminaire les arguments par lesquels il prétendait ne pas l’écouter, et termina par ce savoureux éloge de la femme : « Quand vous blâmez tant les femmes et leur conseil, je vous montre par moult de raisons que moult de femmes ont été bonnes et leur conseil bon et profitable. L’on a accoutumé de dire : conseil de femme, ou il est très cher ou il est très vil. Car encore que moult de femmes soient très mauvaises et leur conseil vil, toutefois l’on en trouve assez de bonnes et qui très bon conseil et très cher ont donné. Un maître fit deux vers ès quels il demande et répond et dit ainsi : Quelle chose vaut mieux que l’or ? Jaspe. Quelle chose plus que jaspe ? Sens. Quelle chose vaut mieux que sens ? Femme. Quelle chose vaut mieux que femme ? Rien. Par ces raisons et moult d’autres peux-tu voir que moult de femmes sont bonnes et leur conseil bon et profitable. Si donc maintenant tu veux croire mon conseil, je te rendrai ta fille toute saine et ferai tant que tu auras honneur en ce fait. » Mellibée consentit à écouter sa femme et voici les sages paroles qu’il entendit.

« Puisque tu te veux gouverner par mon conseil, je te veux enseigner comment tu te dois comporter en prenant conseil. Premièrement tu dois le conseil de Dieu demander devant tous autres, après tu dois prendre conseil en toi-même et lors dois-tu ôter trois choses de toi qui sont contrarieuses à conseil, assavoir ire, convoitise et hâtiveté. Enfin tu dois réunir tes conseillers. Tu dois appeler seulement tes bons et loyaux amis, surtout les vieillards, car ès anciens est la sapience, et te garder d’écouter les flatteurs, les faux amis et les jeunes fous. » Les conseillers réunis, il faut savoir les interroger, ne rien leur cacher, et la délibération terminée, exécuter ce qu’on a décidé. L’assemblée tumultueuse à laquelle Mellibée avait soumis sa querelle était incapable d’émettre un avis sage : c’étaient des « gens étranges, jouvenceaux, fols, losengeurs, ennemis réconciliés portant révérence sans amour. Tu as erré en refusant de suivre l’avis de tes amis sages et anciens, mais as regardé seulement le plus grand nombre et tu sais bien que les fols sont toujours en plus grand nombre que les sages et pour ce le conseil des chapitres et des grandes multitudes de gens où l’on regarde plus le nombre que les mérites des personnes erre souvent, car en tels conseils les fols ont toujours gagné ». Il faut aller au fond des choses : « L’injure qui t’a été faite a deux causes ouvrières et efficientes, la lointaine et la prochaine ; la lointaine est Dieu qui est cause de toutes choses, la prochaine sont tes trois ennemis. Qui me demanderait pourquoi Dieu a voulu et souffert qu’ils t’aient fait telle injure, je n’en saurais pas bien répondre pour certain, car, selon ce que dit l’Apôtre, la science et jugement Notre Seigneur sont si profonds que nul ne les peut comprendre ni encerchier suffisamment. Toutefois par aucunes présomptions je tiens que Dieu qui est juste et droiturier, a souffert que ce soit advenu pour cause juste et raisonnable… Tu as été ivre de tes richesses et as oublié Dieu ton créateur, ne lui as pas porté honneur et révérence ainsi comme tu devais. Tu as péché contre Notre Seigneur car les trois ennemis de l’humain lignage qui sont le monde, la chair et le diable, tu as laissé entrer en ton cœur tout franchement par les fenêtres du corps de sorte qu’ils ont navré ta fille, c’est assavoir l’âme de toi, de cinq plaies, c’est-à-dire de tous les péchés mortels qui entrèrent au cœur parmi les cinq sens du corps. Par cette semblance Notre Seigneur a permis à ces trois ennemis d’entrer en ta maison par les fenêtres et de navrer ta fille en la manière dessus dite. » Jusque-là Mellibée avait écouté patiemment le long discours de Dame Prudence, il l’arrête maintenant, il n’est pas du nombre des « bien parfaits », « son cœur ne peut être en paix jusques à tant qu’il soit vengé », n’est-il pas riche ? pourquoi ne pas profiter de l’avantage que donne la fortune puisque « toutes choses, selon Salomon, obéissent à pécune » ?

« La fiance, de vos richesses, répondit doucement Prudence, ne suffit pas à guerre maintenir. La victoire ne dépend pas du grand nombre de gens ou de la vertu des hommes mais de la volonté de Dieu. » Et elle conclut ainsi : « Je vous conseille que vous accordiez à vos ennemis et que vous ayez paix avec eux, car vous savez que un des plus grands biens de ce monde, ce est paix. Pour ce dit Jésus-Christ à ses apôtres : bienheureux sont ceux qui aiment et pourchassent paix, car ils sont appelés enfants de Dieu. »

Alors Mellibée se déclara convaincu par « ces paroles très douces » et s’en remit entièrement au jugement de Dame Prudence. Celle-ci manda les adversaires en secret lieu, et les ramena à de meilleurs sentiments. Ensuite elle réunit les amis de Mellibée qui conseillèrent à celui-ci le pardon. Par un suprême retour de l’esprit de vengeance, Mellibée se disposait à prononcer contre ses ennemis repentants une sentence sévère : l’exil et la confiscation des biens, quand Prudence intervint encore. « Quand Mellibée eut ouï les sages enseignements de sa femme, si fut en grande paix de cœur et loua Dieu qui lui avait donné si sage compagne, et quand la journée vint que ses adversaires comparurent en sa présence, il parla à eux moult doucement et leur dit : la grande humilité que je vois en vous me contraint à vous faire grâce et pour ce nous vous recevons en notre amitié et en notre bonne grâce, et vous pardonnons toutes injures et tous vos méfaits encontre nous, à celle fin que Dieu au point de la mort nous veuille pardonner les nôtres. »

Le Conte du Moine.

Prologue du Moine.

Joyeux propos de l’Hôte au Moine.

Quand j’eus achevé mon conte de Mélibée

3080et de Prudence et de sa bénignité,

notre hôte dit : « Foi d’honnête homme

et par le précieux corpus madrian,

je donnerais bien un baril d’ale

pour que ma bonne chère femme eût entendu ce conte !

car elle est loin d’avoir telle patience

que la femme de ce Mélibée, Prudence.

Par les os de Dieu ! quand je bats mes valets,

elle m’apporte les grandes triques,

et crie : « Tue-les tous, les chiens,

3090et romps-leur le dos et tous les os ».

Et s’il arrive qu’un de mes voisins

à l’église ne s’incline pas devant ma femme,

ou ait l’audace de lui manquer d’égards,

quand elle revient à la maison, elle me saute à la face

et crie : « Faux couard, venge donc ta femme !

Par les os du corpus ! donne-moi ton coutelas

et toi prends ma quenouille et va filer ! »

Du matin au soir voici ce qu’elle répète :

« Hélas ! » dit-elle, « pourquoi ai-je été destinée

3100à épouser une poule mouillée, un singe couard,

qui se laisse faire par tout le monde !

Tu n’oses pas défendre les droits de ta femme ! »

Voilà ma vie à moins que je ne veuille me battre ;

et à sortir aussitôt il faut me préparer,

si non je suis perdu, à moins que je ne

sois téméraire comme un lion furieux.

Je suis sûre qu’elle me fera un jour tuer

quelque voisin, et puis va te faire pendre !

C’est que je suis dangereux le couteau à la main

3110 bien que je n’ose lui résister à elle,

car elle a de bons bras, par ma foi !

en pourra juger quiconque envers elle agira ou parlera mal.

Mais quittons ce sujet.

Messire moine, (dit-il,) faites joyeuse mine,

car tous allez nous dire un conte en vérité.

Ça ! Rochester est là tout près !

Approchez, monseigneur, ne rompez pas notre jeu.

Mais, par ma foi, je ne sais pas votre nom ;

dois-je vous appeler messire dom Jean

3120 ou dom Thomas, ou bien dom Alban ?

De quelle maison êtes-vous, par la famille de votre père ?

j’en jure Dieu, tu as fort beau teint,

c’est pâturage de gentilhomme que le tien ;

tu n’as pas l’air d’un pénitent ni d’un spectre.

Sur mon honneur, tu es quelque dignitaire,

quelque respectable sacristain, ou quelque cellérier,

car par l’âme de mon père, m’est avis

que tu es maître quand tu es chez toi,

non pas pauvre cloîtré non plus que novice,

3130 mais gouverneur avisé et sage.

Sans compter qu’en fait de muscles et d’os

tu es en bon point pour l’heure.

Je prie Dieu qu’il confonde celui

qui le premier te fit entrer en religion ;

tu aurais fait un fameux coq.

Si tu avais le droit, autant que tu as le pouvoir,

de satisfaire ton penchant à procréer,

tu aurais engendré mainte créature.

Hélas ! pourquoi portes-tu un capuchon si large ?

3140 Dieu me punisse ! si j’étais pape

non seulement toi, mais tout homme vigoureux,

fût-il tondu jusqu’au haut du crâne,

aurait femme ; car le monde est perdu !

la religion a pris toute la fleur

des coqs ; et nous laïques ne sommes que des crevettes !

D’arbres frêles viennent pauvres rejetons.

C’est ce qui fait que nos héritiers sont si menus

et faibles, qu’ils ne peuvent engendrer comme il faut.

C’est ce qui fait que nos femmes veulent tâter

3150 des religieux, car vous pouvez mieux vous acquitter

que nous des dettes de Vénus ;

Dieu sait, ce n’est pas en luxembourgs que vous payez !

Mais ne vous fâchez pas, messire, de ce que je plaisante,

j’ai souvent ouï dire des vérités en riant. »

Le digne moine prenait tout en patience,

et dit : « Je vais faire de mon mieux,

autant que le permet l’honnêteté,

pour vous dire un conte, ou deux ou trois.

Et s’il vous plaît écouter par ici,

3160 je vais vous dire la vie de Saint Édouard ;

ou bien je vous dirai d’abord des tragédies

dont j’ai une centaine en ma cellule.

Tragédie veut dire certaine histoire,

dont les vieux livres nous font mémoire,

d’un homme qui se trouvait en grande prospérité

et est déchu de haut état

en infortune, et finit misérablement.

Et elles sont communément écrites en vers

de six pieds que l’on nomme exametron.

3170 En prose aussi bon nombre sont écrites,

et en mètres aussi de maint mode différent.

Mais cette explication doit suffire.

Maintenant écoutez, s’il vous plaît d’entendre ;

mais d’abord je vous supplie en cette affaire,

si dans l’ordre je ne dis pas ces choses,

qu’il s’agisse de papes, d’empereurs, ou de rois,

selon leurs époques, comme on les trouve écrites,

mais les dis d’aucunes avant, d’aucunes après,

comme cela me revient en mémoire,

3180 tenez-moi excusé de mon ignorance.

Explicit.

⁂

Le Conte du Moine

Ici commence le Conte du Moine, de Casibus Virorum Illustrium.

Je vais pleurer en manière de tragédie

le malheur de ceux qui se trouvaient en haut état

et tombèrent de telle sorte qu’il n’y eut remède

pour les sortir de leur adversité ;

assurément quand il plaît à la fortune de fuir

il n’est homme qui puisse arrêter sa course ;

nul ne se doit fier à la prospérité aveugle ;

que ces exemples vrais et anciens vous soient un avertissement.

Lucifer.

Par Lucifer, bien que ce fût un ange

3190 et non un homme, par lui je vais commencer ;

car, bien que la fortune ne puisse atteindre un ange,

de haut état il tomba pourtant par son péché

en enfer où il est encore.

Ô Lucifer ! le plus brillant de tous les anges,

tu es maintenant Satanas, qui ne te peux départir

de la misère où tu es tombé.

Adam.

Voici Adam, dans les champs de Damas,

du doigt même de Dieu il fut façonné

et non engendré de la semence impure de l’homme,

3200 et il était maître de tout le Paradis, fors un arbre.

Jamais homme au monde n’eut si haut état

qu’Adam jusqu’à ce que pour s’être méconduit

il fut dépouillé de sa haute prospérité

et voué au labeur, à l’enfer, et au malheur.

Samson.

Voici Samson dont la venue fut annoncée

par l’ange longtemps avant sa naissance,

et qui fut consacré à Dieu tout-puissant,

et vécut glorieux tant qu’il put voir.

Oncques n’y eut autre tel que lui,

3210 en fait de force et aussi de bravoure ;

mais à ses femmes il dit son secret

à cause de quoi il se tua, d’infortune.

Samson, ce noble champion tout puissant,

sans armes autres que ses deux mains

tua et mit en pièces le lion

sur la route en allant a ses noces.

Sa femme fausse sut lui plaire et le prier si bien

qu’elle apprit son dessein, et déloyale

elle trahit ce dessein à ses ennemis,

3220 et l’abandonna et en prit un autre.

Trois cents renards Samson prit de colère,

et toutes leurs queues il lia ensemble,

et mit le feu à toutes les queues de ces renards,

car à chaque queue il avait attaché une torche ;

et ils brûlèrent tous les blés dans le pays,

et tous leurs oliviers et leurs vignes aussi.

Mille hommes encore il tua de sa main,

et n’avait d’autre arme qu’une mâchoire d’âne.

Quand ils furent tués, il lui vint telle soif qu’il

3230 était près de périr, pour quoi il se mit à prier

que Dieu voulût prendre pitié de sa peine

et lui envoyer à boire, ou bien il lui fallait mourir ;

et de cette mâchoire d’âne qui était desséchée,

d’une dent molaire soudain jaillit une source

dont il but en suffisance, pour être bref,

ainsi Dieu le secourut, comme on peut lire en Judicum.

De vive force à Gaza une nuit,

malgré les Philistins de cette ville

il a enlevé les portes de la cité,

3240 et sur le dos il les a transportées

en haut d’une colline, pour qu’on pût bien les voir.

Ô noble Samson tout puissant, et très cher,

si tu n’avais dit aux femmes ton secret,

dans tout ce monde tu n’aurais eu de pair !

Ce Samson jamais ne buvait ni cidre ni vin,

et sur sa tête ne passait ni rasoir ni ciseaux

par ordre du messager divin,

car toute sa force était dans ses cheveux ;

et pendant bien vingt hivers, année par année,

3250 il eut le gouvernement d’Israël.

Mais bientôt il pleurera mainte larme,

car les femmes le mèneront au malheur !

À sa concubine Dalila il dit

qu’en ses cheveux résidait toute sa force,

et félonnement à ses ennemis elle le vendit.

Et un jour qu’il dormait dans ses bras

elle lui fit tondre ou raser les cheveux,

et fit voir à ses ennemis toute sa force ;

et quand ils le trouvèrent en cet état,

3260 ils le lièrent solidement, et lui crevèrent les yeux,

Mais avant que ses cheveux fussent coupés ou tondus,

il n’y avait lien dont on pût le lier ;

mais le voici maintenant dans une caverne,

ou on lui fit tourner la meule d’un moulin.

Ô noble Samson, toi le plus fort des hommes,

toi jadis juge dans la gloire et la richesse,

maintenant tu peux bien pleurer de tes yeux aveugles,

puisque de prospérité tu es tombé en misère.

La fin de ce malheureux fut telle que je vais dire ;

3270 ses ennemis célébrèrent une fête un jour,

et le firent comme leur bouffon jouer devant eux,

et c’était dans un temple magnifique.

Mais finalement il causa un terrible désarroi ;

car il ébranla deux piliers, et les renversa,

et le temple entier s’abattit, et resta là par terre,

et il se tua lui-même, ainsi que tous ses ennemis.

C’est dire que tous les princes sans exception,

et avec eux trois mille hommes furent tués là

par la chute du grand temple de pierre.

3280 De Samson à présent je ne parlerai pas davantage.

Apprenez par cet exemple ancien et simple

qu’à leurs femmes les hommes ne doivent dire de leurs desseins

rien de ce qu’ils voudraient tenir secret,

s’il y va de leur corps ou de leur vie.

Hercules.

D’Hercule le conquérant souverain

les œuvres chantent la gloire et la haute renommée ;

car en son temps il fut la fleur de la force.

Il tua et dépouilla de sa peau le lion ;

des centaures il mit l’orgueil à bas ;

3290 il tua les Harpies, ces cruels oiseaux redoutables ;

il enleva les pommes d’or au dragon ;

il chassa Cerberus, le chien de l’enfer.

Il tua le cruel tyran Busirus,

et le fit manger, chair et os, par son cheval ;

il tua le serpent de feu venimeux ;

des deux cornes d’Acheloüs il brisa l’une ;

et il tua Cacus dans une caverne de pierre ;

il tua le géant Anthée le fort ;

il tua le sanglier terrible, et cela sans délai,

3300 et porta le ciel longtemps sur ses épaules.

Jamais homme ne fut, depuis le commencement du monde,

qui tua tant de monstres que lui.

D’un bout à l’autre de ce vaste monde son nom courut ;

tant pour sa force que pour sa grande bonté,

et il alla visiter tous les royaumes.

Il était si fort qu’aucun homme ne pouvait lui résister ;

aux deux extrémités du monde, dit Trophée,

en guise de borne, il planta une colonne.

Ce noble champion avait une concubine

3310 qui avait nom Dejanire, fraîche comme Mai ;

et comme les clercs en font récit,

elle lui envoya une tunique fraîche et gaie de couleurs.

Hélas ! cette tunique (hélas et malheur !)

était aussi empoisonnée si subtilement,

qu’avant qu’il l’eût portée une demi journée,

sa chair se détachait toute de ses os.

Mais néanmoins certains clercs en reportent le blâme

sur un qui s’appelait Nessus, qui la fit ;

quoi qu’il en soit, je ne veux pas accuser Dejanire ;

3320 or sur son dos nu il porta cette tunique,

jusqu’à ce que sa chair fût noircie par le poison.

Et quand il ne vit plus d’autre remède,

il se fit un lit de charbons ardents,

car mourir de poison était indigne de lui.

Ainsi périt ce noble et puissant Hercule ;

las ! qui peut se fier à la fortune un instant ?

car celui que suit tout le monde en foule

avant de s’en être avisé souvent est mis à bas.

Très sage est celui qui se connaît lui-même.

3330 Soyez sur vos gardes, car quand la fortune se plaît à sourire,

c’est alors qu’elle attend pour renverser son homme

par tels moyens qu’il supposerait le moins.

Nabuchodonosor.

Le puissant trône, le trésor précieux,

le sceptre glorieux et la royale majesté

que posséda le roi Nabuchodonosor,

peuvent à peine être décrits par la parole.

Deux fois il conquit Jérusalem la ville ;

il emporta les vases du temple.

Son siège souverain était à Babylone,

3340 où il avait sa gloire et ses délices.

Les plus beaux enfants du sang royal

d’Israël un jour il fit châtrer,

et fit de chacun d’eux son esclave.

L’un entre autres était Daniel

qui était le plus sage de tous les enfants ;

car il expliqua les rêves du roi,

alors qu’en Chaldée il n’y avait clerc

qui sût vers quelle fin tendaient ses rêves.

Ce roi orgueilleux fit faire une statue d’or

3350 haute de soixante coudées et large de sept,

et devant cette image tant jeunes que vieux

eurent l’ordre de se prosterner et de l’avoir en respect ;

sinon en une fournaise de flammes rouges

celui-là serait brûlé qui n’obéirait pas.

Mais à cet acte jamais ne voulurent consentir

Daniel ni ses deux jeunes compagnons.

Ce roi des rois était allier et orgueilleux,

il croyait que Dieu, qui est assis dans la gloire,

ne pouvait le priver de sa grandeur :

3360 mais soudain il perdit sa dignité,

et il lui sembla être une bête,

et il mangea du foin et coucha dehors ;

il alla sous la pluie avec les bêtes sauvages

jusqu’à ce qu’un certain temps fut arrivé.

Et ses cheveux devinrent comme des plumes d’aigle,

ses ongles semblables à des griffes d’oiseau ;

jusqu’à ce que Dieu certaine année lui pardonna,

et lui donna la raison ; et alors avec bien des larmes

il remercia Dieu, et toujours il vécut dans la crainte

3370 de faire mal, ou de faillir encore,

et jusqu’au jour où il fut couché dans sa bière,

il reconnut que Dieu était plein de puissance et de grâce.

Balthasar.

Son fils qui s’appelait Balthasar,

qui posséda le royaume après son père,

ne fut pas instruit par son exemple,

car il était orgueilleux de cœur et par état ;

et de plus c’était un idolâtre.

Son haut rang le confirma en orgueil.

Mais la fortune le fit tomber et le voilà mis à terre,

3380 et tout soudain son royaume fut divisé.

Il donna à tous ses seigneurs une fête

certain jour, et leur dit d’être en joie,

puis il appela ses officiers.

« Allez, (dit-il,) et apportez les vases

que mon père en sa prospérité

enleva du temple de Jérusalem,

et rendons grâces à nos grands dieux

de l’honneur que nous ont légué nos ancêtres.

Son épouse, ses seigneurs, et ses concubines

3390 burent alors, tant qu’ils en eurent envie,

dans ces vases sacrés des vins divers ;

et sur un mur le roi jeta les yeux,

et vit une main sans bras qui écrivait en hâte,

par crainte de quoi il trembla et soupira cruellement.

Cette main qui si fort terrifiait Balthasar

écrivit Mane Tecel Phares et rien de plus.

Dans tout le pays ne fut un seul magicien

qui sût expliquer ce que signifiaient ces mots ;

mais Daniel l’expliqua sur le champ,

3400 et dit : « Roi, Dieu à ton père avait prêté

gloire et honneur, royaume, trésor, richesses,

et il fut orgueilleux et ne craignit pas Dieu,

et c’est pourquoi Dieu lui envoya de grandes infortunes,

et le priva du royaume qu’il possédait.

Il fut chassé de la compagnie des hommes,

avec les ânes fut sa demeure,

et il mangea du foin comme une bête par la pluie et la sécheresse,

jusqu’à ce qu’il connut, par grâce et par raison,

que le Dieu du ciel a domination

3410 sur toute royauté et toute créature ;

et alors Dieu eut de lui compassion

et lui rendit son royaume et sa forme.

De même toi, qui es son fils, tu es orgueilleux aussi,

et tu sais ces choses pour certaines,

et tu t’es révolté contre Dieu, et tu es son ennemi.

De plus tu as bu audacieusement dans ses vases ;

ta femme aussi et tes courtisanes avec impiété

ont dans les mêmes vases bu des vins divers,

et tu adores de faux dieux abominablement ;

3420 c’est pourquoi un châtiment t’est destiné.

Cette main fut envoyée de Dieu, qui sur la muraille

écrivit Mane Tecel Phares, crois-moi ;

ton règne est fini, tu ne pèses plus rien ;

ton royaume est divisé, et il sera

donné aux Mèdes et aux Perses », dit-il.

Et cette nuit-là même, le roi fut tué,

et Darius occupa sa place,

bien qu’il n’eût à celle-ci ni titre ni droit.

Seigneurs, vous pouvez voir ici la preuve

3430 qu’il n’est en seigneurie aucune certitude ;

car lorsque la fortune abandonne un homme,

elle lui enlève son royaume et ses richesses

et aussi ses amis, les grands et les petits ;

quand un homme a des amis pour sa fortune,

le malheur les rend ennemis, je crois ;

ce proverbe est bien vrai et bien commun.

Zénobie.

Zénobie, reine de Palmyre,

à ce que les Perses ont écrit de sa noblesse,

était si valeureuse et si hardie

3440 que personne ne la surpassait en bravoure,

non plus qu’en naissance ni autre qualité.

Du sang des rois de Perse elle était issue ;

je ne dis pas qu’elle était la plus belle,

mais en beauté elle ne pouvait être dépassée.

Dès son enfance il parait qu’elle fuyait

les travaux de femmes, et se rendait au bois ;

et elle répandait le sang de maint cerf sauvage

avec les traits aux larges fers qu’elle leur lançait.

Elle était si rapide qu’elle les atteignait aussitôt,

3450 et lorsqu’elle fut plus âgée elle tuait

lions, léopards et ours et les mettait en pièces,

et dans ses bras elle les maîtrisait à sa guise.

Elle osait fouiller les antres des bêtes sauvages,

et courir dans les montagnes toute la nuit,

et dormir sous un buisson, et elle pouvait aussi

lutter de force et de vigueur

avec tous les jeunes hommes, quelque agiles qu’ils fussent ;

entre ses bras rien ne pouvait résister.

Elle garda sa virginité contre tous ;

3460 à aucun homme elle ne daignait être liée.

Mais enfin ses amis la firent se marier

à Odenake, prince de ce pays,

encore qu’elle les fit longtemps attendre ;

et vous devez entendre que celui-ci

avait les mêmes goûts qu’elle.

Toutefois quand ensemble ils furent unis,

ils vécurent en joie et en félicité ;

car chacun avait pour l’autre affection et amour.

Sauf en un point, que jamais elle ne voulut permettre

3470 en aucune façon qu’il couchât près d’elle

plus d’une fois, car c’était sa ferme intention

d’avoir un enfant, pour multiplier le monde ;

et dès qu’elle pouvait reconnaître

qu’elle n’était pas enceinte de cette fois,

elle lui permettait de faire selon son plaisir

bientôt après, mais une seule fois, c’est chose certaine.

Et si elle était enceinte à ce coup,

il ne devait plus jouer a ce jeu

jusqu’à ce que quarante grands jours fussent passés ;

3480 alors elle lui permettait une fois de le refaire.

Que cet Odenake fût ardent ou calme,

il n’obtenait d’elle rien de plus, car elle disait

que « c’était par la luxure des femmes, et à leur honte,

que les hommes, en d’autres cas, jouaient avec elles ».

3485 De cet Odenake elle eut deux fils

qu’elle éleva en vertu et en science ;

mais revenons maintenant à notre récit.

Je dis qu’aucune créature si digne de respect

et si sage en même temps, si libérale sans excès,

3490 si active dans la guerre, et si courtoise aussi,

ni qui pût mieux endurer les fatigues de la guerre,

n’exista jamais, dût-on chercher par tout le monde.

Sa magnificence ne pourrait se décrire

tant dans sa vaisselle que dans ses vêtements ;

3495 elle était toute vêtue de pierreries et d’or,

et elle ne laissait pas non plus, malgré la chasse,

d’étudier diverses langues parfaitement,

quand elle avait loisir, et se livrer à la lecture

de savants livres était tout son plaisir,

3500 afin d’apprendre à passer sa vie dans la vertu.

Et pour raconter cette histoire brièvement,

si vaillants ils furent, son mari et elle,

qu’ils conquirent maint vaste royaume

en Orient, avec mainte belle ville,

3505 qui relevaient de la majesté

de Rome, et d’une main vigoureuse les gardèrent ;

et jamais leurs ennemis ne purent les faire fuir,

tant que la vie d’Odenake dura.

Quiconque se soucie de lire ses batailles

3510 contre le roi Sapor et d’autres encore,

et comment tous ces événements se passèrent,

pourquoi ses conquêtes et quel droit elle y avait,

puis ses malheurs et son infortune,

comment elle fut assiégée et prise,

qu’il consulte mon maître Pétrarque,

qui de tout ceci a écrit assez, je le garantis.

Lorsqu’Odenake fut mort, avec autorité

elle gouverna le royaume, et de ses propres mains

lutta si vigoureusement contre ses ennemis,

3520 qu’il n’y eut roi ni prince dans tout le pays

qui ne fût content d’obtenir la faveur

qu’elle ne fît pas la guerre sur son territoire ;

avec elle ils firent alliance par traité

pour être en paix, la laissant chevaucher et s’ébattre.

L’empereur de Rome Claudius,

ni avant lui le Romain Gallien

n’osèrent jamais se risquer

non plus qu’aucun Arménien, aucun Égyptien,

aucun Syrien et aucun Arabe

3530 n’osèrent la combattre sur le champ de bataille

de peur d’être tués de ses mains

ou mis en fuite par ses troupes.

En habits royaux allaient ses deux fils

comme héritiers de tous les royaumes de leur père,

3535 et Hermanno et Thymalaö

étaient leurs noms, comme les appellent les Perses.

Mais toujours au miel de la fortune se mêle du fiel ;

cette reine puissante ne devait pas durer.

La fortune la fit de sa royauté tomber

3540 en misère et en malheur.

Aurélien, lorsque le gouvernement

de Rome vint en ses mains,

résolut de tirer vengeance de cette reine,

et avec ses légions se mit en chemin

3545 contre Zénobie, et, pour être bref,

il la mit en fuite et à la fin l’atteignit

et l’enchaîna ainsi que ses deux enfants,

et conquit le pays, et s’en revint à Rome.

Entre autres choses qu’il conquit,

3550 était son char tout enrichi d’or et de pierreries,

que ce grand Romain, cet Aurélien,

emmena avec lui pour le faire voir.

Elle alla à pied devant son cortège triomphal

avec des chaînes d’or autour du cou ;

3555 elle était couronnée, selon son rang,

et tout chargés de pierreries étaient ses vêtements.

Triste destin ! celle qui jadis était

redoutée des rois et des empereurs,

à présent tout un peuple la dévisage, hélas !

3560 Celle qui portait le casque en de grandes batailles

et enlevait de vive force villes fortifiées et tours,

aura maintenant la tête couverte d’une coiffe ;

et celle qui tint le sceptre plein de fleurs

va tenir la quenouille, pour acquitter sa dépense.

De Petro Rege Ispannie.

Ô noble, ô digne Petro, gloire de l’Espagne,

que la fortune tint si haut en majesté,

combien ta mort pitoyable mérite d’être pleurée !

Hors de ton pays ton frère te força à fuir ;

et ensuite, pendant un siège, par ruse,

3570 tu fus trahi, et mené en sa tente,

où de sa propre main il te tua,

héritant de ton royaume et de tes richesses.

Le champ de neige, et dedans l’aigle noir,

pris au gluau, couleur de cendres rouges,

fut celui qui complota cet acte maudit et ce péché.

Le « mauvais nid » fut l’artisan de ce malheur ;

non pas l’Olivier de Charles qui toujours eut souci

de loyauté et d’honneur, mais celui d’Armorique,

l’Olivier Ganelon, corrompu de débauches,

3580 amena ce digne roi en un tel guet-apens.

De Petro Rege de Cipro.

Et toi aussi noble Petro, roi de Chypre,

qui conquis Alexandrie par grande victoire,

à maint infidèle tu causas de grands maux,

dont tes propres vassaux te portèrent envie,

et, sans autre motif que tes prouesses,

ils t’ont tué un matin dans ton lit.

Voilà comment la fortune peut conduire et diriger sa roue,

et mener les hommes de la joie à la douleur.

De Barnabo de Lumbardia.

Grand Barnabo, Vicomte de Milan,

3590 dieu de délice, et fléau de la Lombardie,

pourquoi ne dirais-je pas ton infortune,

puisqu’en grandeur tu t’étais élevé si haut ?

Le fils de ton frère, qui était doublement ton parent,

étant ton neveu et ton gendre,

en sa prison te fit mourir ;

mais pourquoi et comment tu fus tué, je l’ignore.

De Hugolino, comte de Pise.

Le supplice du comte Hugolin de Pise

nul ne pourrait, de pitié, le décrire ;

mais à peu de distance de Pise s’élevait une tour,

3600 et dans cette tour il fut mis en prison

et avec lui ses trois jeunes enfants.

L’aîné avait à peine cinq ans.

Triste sort ! c’était grande cruauté

de mettre de tels oiseaux en une telle cage !

Il fut condamné à mourir dans cette prison,

car Roger, qui était évêque de Pise,

avait porté sur lui une accusation fausse,

à cause de laquelle le peuple se souleva contre lui,

et le mit en prison de telle manière

3610 que je vous ai dit, et de nourriture et de boisson il avait

si peu, qu’à peine elles pouvaient suffire,

et de plus elles étaient fort communes et mauvaises.

Et un jour il arriva qu’à l’heure

où on lui apportait d’habitude à manger,

le geôlier ferma la porte de la tour.

Il l’entendit bien, — mais ne dit mot,

et en son cœur aussitôt lui vint la pensée

qu’on voulait le faire mourir de faim.

« Hélas ! (dit-il,) hélas, pourquoi suis-je né ? »

3620 À ces mots les larmes tombèrent de ses yeux.

Son jeune fils qui avait trois ans,

lui dit : « Mon père pourquoi pleurez-vous ?

Quand le geôlier apportera-t-il notre potage ?

N’y a-t-il pas quelque morceau de pain que vous ayez gardé ?

J’ai si faim que je ne puis dormir.

Oh, plût à Dieu que je pusse dormir toujours

alors la faim ne se glisserait plus dans mon sein ;

rien ne me ferait plus de plaisir, sauf du pain. »

Ainsi tous les jours pleura cet enfant,

3630 jusqu’au moment où sur les genoux de son père il se coucha

et dit : « Adieu mon père, je vais mourir, »

et il embrassa son père et mourut ce même jour.

Et quand le pauvre père le vit mort,

de douleur il se mordit les bras

3635 et dit : « Hélas, fortune, hélas !

c’est bien à ta roue félonne que je dois tous mes maux ! »

Ses enfants pensèrent que c’était de faim

qu’il se rongeait les bras, et non de douleur,

et dirent : « Père ne faites pas ceci, hélas !

3640 mais bien plutôt mangez de notre chair à nous deux ;

vous nous avez donné notre chair, prenez-nous notre chair

et mangez tant que vous voudrez. » Ainsi parlèrent-ils,

puis un jour ou deux plus tard,

ils se couchèrent sur ses genoux et moururent.

3645 Lui-même désespéré mourut aussi de faim ;

ainsi finit ce puissant comte de Pise ;

de haut état la fortune l’a abattu.

De cette tragédie j’en ai dit assez.

Si quelqu’un veut la connaître plus au long

3650 qu’il lise le grand poète d’Italie

qui a nom Dante, car lui la peut conter

de point en point sans en omettre un mot.

Néron.

Bien que Néron eût autant de vices

qu’aucun des démons qui sont dans l’abîme,

néanmoins, à ce que nous rapporte Suétone,

il eut en sa domination ce vaste monde,

à l’est, comme à l’ouest, au sud comme au septentrion ;

de rubis, de saphirs et de blanches perles

tous ses habits étaient brodés de haut en bas ;

3660 car il trouvait aux pierreries grand plaisir.

Plus raffiné, plus somptueux de mise,

plus orgueilleux que lui jamais ne fut aucun empereur ;

le vêtement qu’il avait porté un seul jour,

après ce temps il ne le voulait plus voir jamais.

De filets d’or il avait grande abondance

pour pécher dans le Tibre, quand il souhaitait se distraire.

Ses désirs étaient la seule loi dans ses décrets,

car la fortune lui obéissait comme une amie.

Il brûla Rome pour son amusement ;

2670 un jour il mit a mort les sénateurs,

pour entendre pleurer et crier des hommes ;

et il tua son frère, et coucha avec sa sœur.

En piteux état il mit sa mère ;

car il lui perça le sein, pour voir

où il avait été conçu ; fallait-il, hélas !

qu’il fit si peu de cas de sa mère !

De ses yeux, à cette vue, aucune larme

ne tomba, il dit seulement : « C’était une belle femme. »

C’est grande merveille qu’il osât ou qu’il pût

3680 se faire juge de sa beauté morte.

Il commanda qu’on lui apportât du vin,

et but sur le champ ; autrement il ne montra aucune douleur.

Quand la puissance est jointe à la cruauté,

hélas ! trop profondément pénètre le venin !

Dans sa jeunesse cet empereur eut un maître

pour l’instruire en savoir et courtoisie,

car de la vertu il était la fleur

en son temps, si les livres ne mentent ;

et tant que ce maître l’eut sous son autorité,

3690 il le rendit si savant et si docile

que de longtemps la tyrannie

ni aucun vice n’osèrent découpler sur lui.

Ce Sénèque, dont je parle,

parce que Néron en avait telle crainte,

car toujours il le détournait des vices

discrètement en paroles et non par violence ;

— « Seigneur, (lui disait-il,) un empereur doit nécessairement

être vertueux, et haïr la tyrannie ; » —

pour ce motif il l’obligea à se saigner dans un bain

3700 aux deux bras, jusqu’à ce qu’il en mourût.

Ce Néron avait aussi l’habitude

en son enfance de se lever devant son maître,

ce qui dans la suite lui sembla grand grief ;

c’est pourquoi il le fit mourir de cette manière.

Mais néanmoins ce Sénèque le sage

choisit de mourir dans un bain de la sorte,

plutôt que d’avoir un autre supplice ;

et ainsi Néron tua son maître cher.

Or il arriva que la fortune ne se soucia plus

3710 d’entretenir le haut orgueil de Néron ;

car bien qu’il fût puissant, elle était plus puissante encore ;

elle se dit : « Par Dieu, je suis trop bonne

de mettre un homme qui est plein de vice

en haut état, et de l’appeler empereur.

Par Dieu, de sa place je vais l’arracher ;

quand il y pensera le moins, plus tôt il tombera. »

Le peuple se souleva contre lui un soir

à cause de ses crimes, et quand il s’en aperçut,

hors de chez lui aussitôt il sortit

3720 seul, et là où il pensait avoir des alliés,

il frappait à coups pressés et toujours, plus fort il criait,

plus vite ils fermaient tous leurs portes ;

alors il reconnut qu’il s’était mal conduit,

et alla son chemin, n’osant plus appeler.

Le peuple criait et grondait de toute part,

si bien que de ses propres oreilles il entendit qu’il disait :

« Où est ce faux tyran, ce Néron ? »

De crainte il perdit presque l’esprit,

et pitoyablement il pria ses dieux

3730 de le secourir, mais c’était impossible.

De peur de ceci il pensa mourir,

et s’enfuit en un jardin pour se cacher.

Et dans ce jardin il trouva deux esclaves

assis auprès d’un grand feu rouge,

et il supplia ces deux esclaves

de le tuer et de lui trancher la tête,

pour qu’à son corps, après qu’il serait mort,

on ne fit point d’outrages pour son déshonneur,

Il se tua lui-même, c’était sa seule ressource,

3740 ce dont la fortune rit et s’amusa.

De Oloferno (Holoferne).

Jamais il n’y eut sous un roi de capitaine

qui conquit plus de royaumes,

ni qui fut plus puissant à tous égards sur le champ de bataille

en son temps, qui eut plus grande renommée,

ni plus fastueux dans sa grande présomption

qu’Holoferne, lequel la fortune toujours baisa

si amoureusement, et accompagna partout

jusqu’à ce qu’il eut la tête tranchée, avant de s’en douter.

Non seulement ce monde le redoutait

3750 par crainte de perdre ses richesses ou sa liberté,

mais il forçait chacun à renier sa foi.

« Nabuchodonozor était dieu, (disait-il ;)

on ne devait adorer nul autre dieu. »

Personne n’osait enfreindre ses commandements

sauf à Bethulie, ville forte,

où était Éliacin, prêtre de cet endroit.

Mais prenez garde à la mort d’Holoferne ;

au milieu de son armée il était couché ivre une nuit,

dans sa tente, aussi vaste qu’est une grange,

3760 et pourtant malgré sa pompe et toute sa puissance,

Judith, une femme, tandis qu’il gisait sur le dos,

endormi, lui trancha la tête, et de sa tente

s’enfuit en secret à l’insu de tous,

et s’en vint avec cette tête en sa ville.

De Rege Anthiocho Illustri.

Faut-il du Roi Antiochus

dire la grande majesté royale,

le grand orgueil, et les œuvres détestables ?

Car il n’y en eut pas d’autre tel que lui.

Lisez ce qu’il était en Machabée,

3770 et lisez les paroles orgueilleuses qu’il prononça,

et pourquoi il tomba de haute prospérité,

et comment sur une colline il mourut misérablement.

La fortune l’avait exalté en orgueil tellement

qu’il pensait vraiment pouvoir atteindre

aux étoiles, de tous les côtés,

et dans une balance peser chaque montagne,

et arrêter tous les flots de la mer.

Et pour le peuple de Dieu surtout il avait de la haine,

il voulait le faire périr dans les tourments et la douleur,

3780 pensant que Dieu ne pourrait abattre son orgueil.

Et parce que Nicanor et Thimothée

furent grièvement vaincus par les Juifs,

aux Juifs il voua telle haine

qu’il fit préparer son char sans retard,

et jura, et dit, avec grand dédain,

qu’il serait bientôt à Jérusalem,

pour passer son courroux sur elle très cruellement ;

mais il dut bientôt renoncer à son dessein.

Dieu pour sa menace le frappa si grièvement

3790 d’un mal invisible, à jamais incurable,

qui tellement lui déchirait et rongeait les entrailles,

que ses douleurs étaient insupportables.

Et assurément, cette vengeance était raisonnable,

car il tortura les entrailles de bien des hommes ;

mais de son maudit et damnable dessein

malgré sa souffrance il ne voulut pas s’abstenir ;

mais donna l’ordre d’équiper son armée sur-le-champ,

et tout soudain, avant qu’il s’en doutât,

Dieu abattit son orgueil et sa jactance.

3800 Car il tomba si rudement de son char

qu’il en eut les membres et la peau déchirés,

aussi ne put-il plus marcher ni chevaucher,

mais en une litière on le porta,

tout meurtri, autant du dos que des côtés.

La vengeance de Dieu le frappa si cruellement

qu’au travers de son corps rampaient des vers impurs ;

et de plus il exhalait une telle puanteur,

que de tous les serviteurs qui le soignaient,

qu’il fût éveillé ou bien endormi,

3810 nul à cause de cette puanteur ne pouvait résister.

En ce triste état il se lamenta et pleura,

et reconnut Dieu pour le maître de toutes les créatures.

À toute son armée et à lui-même aussi

l’odeur de sa carcasse était répugnante ;

personne ne pouvait le porter.

Et dans cette puanteur et cette horrible peine

il mourut misérablement sur une montagne.

Ainsi ce voleur et cet homicide,

qui avait fait pleurer et gémir bien des gens,

3820 reçut la récompense qui convient à l’orgueil.

De Alexandro.

L’histoire d’Alexandre est si commune

que quiconque a l’âge de raison

sait quelque chose de sa fortune, sinon tout.

Le monde entier, en somme,

il conquit de vive force, ou bien à cause de sa grande renommée

on était trop heureux de lui envoyer des offres de paix.

Il abaissa l’orgueil des hommes et des bêtes,

partout où il alla, jusqu’aux confins du monde.

Jamais encore comparaison n’a pu être faite

3830 entre lui et aucun autre conquérant ;

car tout l’univers a tremblé par crainte de lui ;

il était la fleur de chevalerie et de générosité ;

la fortune le fit héritier de ses honneurs ;

sauf le vin et les femmes rien ne pouvait affaiblir

ses grands desseins de guerre et de travail ;

tant il était rempli d’un courage léonin.

Qu’ajouterais-je à sa gloire en vous parlant

de Darius, et de cent mille autres,

des rois, princes, comtes, et ducs courageux,

3840 qu’il vainquit, et mit à mal ?

Je le redis, si loin que l’homme peut aller à cheval ou à pied,

le monde était a lui, qu’est-il besoin d’en dire plus ?

Car dussé-je dorénavant écrire ou vous parler sans cesse

de sa valeur, cela ne pourrait suffire.

Il régna douze ans, à ce que dit le livre des Machabées ;

il était fils de Philippe de Macédoine,

qui le premier fut roi dans le pays de Grèce.

Ô digne et noble Alexandre, hélas !

Pourquoi a-t-il fallu qu’advint telle aventure !

3850 Tu fus empoisonné par les tiens ;

la fortune a changé ton six en as,

et néanmoins pour toi elle n’a pas versé une seule larme !

Qui me donnera des larmes pour pleurer

la mort de celui qui était toute noblesse et générosité,

qui tenait en son pouvoir tout l’Univers,

et pourtant trouvait que ce n’était encore assez

tant son courage était avide de grandes entreprises ?

Hélas ! qui m’aidera à accuser

la félonne fortune, et a flétrir le poison,

3860 que tous deux je tiens responsables de ce malheur ?

De Julio Cesare.

Par sa sagese, sa bravoure, et de grands labeurs,

d’un humble lit à la majesté royale,

il s’est élevé, Julius le conquérant,

qui soumit toutes les nations d’Occident par terre et par mer,

à la force des mains, ou bien par traité,

et les rendit tributaires de Rome ;

après quoi de Rome il fut l’empereur

jusqu’à ce que la fortune devint son ennemie.

Ô puissant César, qui en Thessalie

3870 combattis Pompée, ton beau-père,

qui avait toute la chevalerie de l’Orient

jusqu’où le jour commence à poindre,

par ta valeur tu les as pris et tués tous,

sauf quelques-uns qui s’enfuirent avec Pompée,

et par là tu as rempli de terreur tout l’Orient.

Rends grâce à la fortune qui t’a si bien servi !

Mais ici je veux quelques instants pleurer le sort

de ce Pompée, ce noble gouverneur

de Rome, qui fut mis en fuite à cette bataille ;

3880 oyez : un de ses hommes, traître félon,

lui trancha la tête, pour se gagner la faveur

de Julius, et à celui-ci apporta sa tête.

Hélas ! Pompée, conquérant de l’Orient,

faut-il que la fortune t’ait mené à une pareille fin !

À Rome s’en revint Julius

en triomphateur, couronné haut de lauriers,

mais certain jour Brutus Cassius,

qui toujours avait été jaloux de sa grandeur,

en secret a formé une conspiration

3890 contre ce Julius, de subtile manière,

et choisi l’endroit où il devait mourir

sous les poignards, comme je vais vous le raconter.

Ce Julius alla au Capitole

un jour, comme il avait coutume,

et au Capitole bientôt le rejoignirent

ce faux Brutus, et ses autres ennemis,

et ils le percèrent de poignards aussitôt,

lui faisant maintes blessures, et le laissèrent en cet état gisant ;

mais lui à aucun de ces coups ne gémit, sauf à un seul,

3900 ou à deux peut-être, si son histoire ne ment.

Tant de courage avait ce Julius en son cœur

et tant il aimait la décence qui sied aux grands,

que malgré la douleur de ses blessures mortelles

il ramena son manteau sur ses hanches,

car il ne voulait pas que personne vit sa nudité.

Et tandis qu’il gisait mourant, à l’agonie,

et sachant parfaitement qu’il allait mourir,

il eut encore pour la décence un souvenir.

Lucain, à toi je confie le soin de cette histoire,

3910 et à Suétone, et à Valère aussi,

qui ont écrit cette histoire d’un bout à l’autre,

comment pour ces deux grands conquérants

la fortune fut d’abord amie, puis ennemie.

Que personne ne se fie longtemps à la fortune,

mais tenez-la en méfiance a jamais.

Témoins tous ces puissants conquérants.

Crésus.

Le riche Crésus, jadis roi de Lydie,

duquel Crésus Cyrus eut grande terreur,

fut pourtant fait prisonnier au milieu de son orgueil

3920 et pour être brûlé on le conduisit au bûcher.

Mais une grande pluie tomba des cieux

qui éteignit le feu, et lui permit d’échapper ;

mais d’être rendu sage il n’eut pas la grâce,

avant que la fortune ne l’eût fait bâiller sur le gibet

Quand il eut échappé, il ne put se tenir

de recommencer une nouvelle guerre.

Il croyait bien, parce que la fortune lui octroya

cette chance d’échapper grâce à la pluie,

qu’il ne pourrait être tué par ses ennemis ;

3930 et aussi il eut un songe certaine nuit,

dont il eut tant d’orgueil et de joie,

qu’il mit tout son désir à se venger.

Il était sur un arbre, à ce qu’il lui semblait,

et là Jupiter lui lavait le dos et les côtés,

et Phébus aussi lui apportait un linge

pour le sécher, et à cause de ceci son orgueil augmenta ;

et à sa fille, qui se trouvait près de lui,

qu’il savait être pleine de grand savoir,

il ordonna de lui dire ce que cela signifiait,

3940 et elle lui expliqua ainsi son rêve.

« L’arbre, (dit-elle,) veut dire le gibet,

et Jupiter représente la neige et la pluie,

et Phébus, avec son linge si propre,

ce sont les rayons du soleil ;

Tu seras pendu, père, certainement ;

la pluie te lavera et le soleil te séchera. »

Ainsi elle l’avertit tout net et très clairement,

sa fille, qui avait nom Phanie.

Pendu fut Crésus, le monarque orgueilleux,

3950 son trône royal ne lui servit de rien. —

Tragédie n’est rien autre chose,

et n’a lieu dans ses chants de pleurer et se lamenter

que parce que la fortune toujours attaque

de coups inattendus les royautés qui sont orgueilleuses ;

car lorsqu’on se fie a elle, c’est alors qu’elle se dérobe

et couvre d’un nuage son visage lumineux…

Ici le Chevalier interrompt le conte du Moine.

Le Conte du Prêtre de Nonnains.

Le Prologue du Conte du Prêtre de Nonnains.

« Oh ! (dit le Chevalier,) mon bon sire, plus de ceci ;

ce qu’en avez dit est bien assez, pour sûr,

et moult plus : car un peu de tristesse

3960est bien assez pour maintes gens, je pense.

Je le dis quant à moi, y a grand mésaise,

quand un homme a été en grand richesse et aise,

d’apprendre sa chute soudaine, hélas !

et le contraire est joie et grand soûlas,

quand un homme a été en pauvre état,

et s’élève et devient fortuné,

et demeure en prospérité ;

telle chose est éjouissante, ce me semble,

et telle chose ferait bon conter. »

3970« Certes, (dit notre hôte,) par la cloche de Saint-Paul,

vous dites très juste ; ce moine dégoise haut ;

il a dit comme « fortune couvrit d’un nuage »

je ne sais trop quoi, et il a parlé aussi de « Tragédie »,

vous venez de l’entendre, et pardi ! ce n’est remède

de se lamenter et plaindre

de ce qui est fait, et puis c’est chose pénible,

comme vous avez dit, d’entendre parler de malheur.

Messire Moine, plus de ceci, Dieu veuille vous bénir !

Votre conte ennuie toute la compagnie ;

3980de telles histoires ne valent un papillon ;

car n’y a dedans ni joyeuseté ni jeu.

Adonc, messire Moine, ou dom Pierre de votre nom,

cordialement vous prie, dites quelqu’autre chose,

car, bien sûr, n’était le tintement de vos clochettes,

qui pendent à votre bride de chaque côté,

par le Dieu du ciel, qui pour nous tous mourut,

dès longtemps serais-je à bas tombé, de sommeil,

si profond qu’eût été le bourbier ;

lors votre conte aurait été conté tout en vain ;

3990car, pour certain, comme disent les clercs,

« quand homme ne peut avoir audience,

rien ne lui sert de dire sa sentence ; »

et je sais bien qu’il doit faire fonds sur moi,

celui qui veut bien conter son histoire.

Messire, dites-nous de chasse, je vous prie. »

« Nenni, (dit le Moine,) je n’ai pas le cœur à m’éjouir :

qu’un autre conte à présent, comme j’ai conté. »

Lors parla notre hôte, de propos rude et hardi,

et s’adressa incontinent au prêtre de Nonnains :

4000« Approche, Prêtre, viens ça, messire Jean,

dis nous telle chose qui nous boute le cœur en joie ;

sois gaillard, bien que tu chevauches une rosse.

Ne te chaille que ta bête soit laide et maigre ;

si elle te sert, ne t’en soucie plus que d’une fève ;

veille que ton cœur soit toujours en gaîté. »

« Oui-da, messire, (fit-il ;) oui-da, notre hôte, par ma foi !

si ne suis gai, pour sûr, je veux être blâmé. »

Et tout incontinent son conte a entamé

et nous dit comme suit, a tous et chacun,

4010ce doux Prêtre, ce bon homme, messire Jean.

____________________________________Explicit.

⁂

Le Conte du Prêtre de Nonnains.

Ci commence le Conte du Prêtre de Nonnains, du Coq Chanteclair et de la Poule Pertelote.

Une pauvre veuve, quelque peu avancée en âge,

vivait une fois dans une étroite chaumière,

contre un petit bois, en un vallon.

Cette veuve, dont vous conte mon conte,

depuis le jour où elle perdit son homme,

en patience menait très simple vie,

car maigre était son cheptel et sa rente.

Par économie, avec ce que Dieu lui avait octroyé,

elle pourvoyait à ses besoins, et aussi de ses deux filles.

4020Trois grosses truies avait-elle, pas plus,

trois vaches, et aussi une brebis qui s’appelait Mariette ;

toute noire de suie était sa chambre, et aussi sa salle,

où elle faisait maint pauvre repas.

De sauce relevée elle n’avait guère besoin.

Nul morceau délicat ne lui passait par le gosier ;

son manger était à l’avenant de sa cabane.

La réplétion ne la rendait oncques malade ;

diète tempérée était toute sa médecine,

et exercice, et cœur content.

4030La goutte ne l’empêchait mie de danser,

ni l’apoplexie ne lui rompait la tête ;

elle ne buvait point de vin, ni blanc ni rouge ;

sa table était surtout servie de blanc et de noir,

de lait et de pain bis, dont jamais ne manquait,

de lard grillé, et parfois d’un œuf ou deux,

car elle était quasiment laitière de son métier.

Elle avait une cour, enclose tout autour

de pieux et entourée d’un fossé à sec,

4040dans laquelle elle avait un coq nommé Chanteclair ;

dans tout le pays de coquelicon il n’avait son pareil.

Sa voix était plus joyeuse que les joyeuses orgues

qui, les jours de messe, ronflent dans l’église ;

bien plus ponctuel était son chant sur son perchoir

que n’est une horloge on un carillon d’abbaye.

Par nature, il savait chaque ascension

de l’équinoxial, en ce hameau ;

car lorsque l’ombre avait monté de quinze degrés,

il chantait, si bien à point qu’on ne saurait mieux faire.

Sa crête était plus rouge que le fin corail,

4050et crénelée, comme un mur de castel.

Son bec était noir, et brillait comme le jais ;

comme azur étaient ses pattes et ses ergots ;

ses ongles plus blancs que la fleur de lys,

et comme l’or bruni, son plumage.

Ce gentil coq avait en sa gouverne

sept poules, pour prendre tout son plaisir,

qui étaient ses sœurs et ses amours,

et merveilleusement semblables à lui de couleur.

Celle dont la gorge brillait des plus belles teintes

4060avait nom belle damoiselle Pertelote.

Courtoise était, sage et débonnaire

et de bonne compagnie, et si bellement se comportait,

depuis le jour où elle eut une semaine d’âge,

que vraiment elle possédait le cœur

de Chanteclair, lié par toutes les fibres ;

lui l’aimait tant, qu’il en était plein d’aise.

C’était joie de les ouïr chanter,

quand le gai soleil commençait à poindre,

en harmonieux accord : Mon ami au loin s’en est allé.

4070Car en ce temps, à ce que j’ai entendu dire,

oiseaux et bëtes parlaient et chantaient.

Or advint qu’un matin à l’aube,

comme Chanteclair, emmi toutes ses femmes,

se tenait sur son perchoir (qui était dans la salle),

et près de lui la belle Pertelote,

Chanteclair se mit à geindre dans sa gorge,

comme un homme qui en rêve souffre peine cruelle,

et quand Pertelote l’ouït se lamenter ainsi,

elle s’étonna et dit : « Mon doux cœur,

4080de quoi souffrez-vous, pour gémir de cette façon ?

Quel dormeur vous faites, fi, quelle honte ! »

Et il répondit, et dit ainsi : « Madame,

je vous prie, ne le prenez pas mal ;

par Dieu, je rêvais que j’étais en telle malechance,

juste à présent, que mon cœur en est encore tout effrayé.

Or veuille Dieu, dit-il, tourner à bien mon songe,

et me garder le corps hors de male prison !

Je rêvais que j’allais de ça, de là

dans notre cour, quand je vis une bête

4090qui était comme un chien et aurait voulu s’élancer

sur mon corps, et aurait voulu me tuer.

Sa couleur était entre jaune et rouge ;

et sa queue et ses deux oreilles avaient la pointe

noire, différente du reste du poil ;

son museau était mince, avec deux yeux luisants.

De son aspect encore je meurs presque de peur.

C’est ce qui a causé mon gémissement sans doute. »

« Arrière, cria-t elle, fi de vous, sans cœur !

Hélas ! fit-elle ; car, par le Dieu d’en haut,

4100ores avez-vous perdu mon cœur et tout mon amour ;

je ne saurais aimer un couard, par ma foi.

Car, certes, quoi qu’en disent aucunes femmes,

nous désirons toutes, si faire se peut,

avoir mari hardi, sage, généreux,

et secret, et point ladre, ni fol,

ni tel qu’il s’effraye de chaque outil,

ni vantard non plus, par le Dieu de là-haut !

Comment n’eûtes-vous pas vergogne de dire a votre amour

que rien ait pu vous faire peur ?

4110N’avez-vous cœur d’homme, et avez une barbe ?

Hélas ! et pouvez-vous vous effrayer d’un songe ?

Il n’y a, Dieu le sait, rien que vanité en les songes.

Les songes naissent de réplétion,

et souvent de vapeurs, et de complexions,

quand les humeurs sont trop abondantes dans le corps.

Certes, ce rêve, qu’avez eu cette nuit,

vient de la grande superfluité

de votre colère rouge, pardi,

qui fait peur aux gens, dans leurs rêves,

4120de flèches, et de feu avec rouges flammes,

de grandes bêtes, qui veulent les mordre,

de combats, et d’animaux féroces grands et petits ;

tout comme l’humeur de mélancolie

fait crier maint homme, en son sommeil,

par crainte d’ours noirs, ou de taureaux noirs,

ou bien de diables noirs, qui les veulent prendre.

D’autres humeurs pourrais-je aussi parler

qui font se douloir maint homme en son sommeil ;

mais je veux passer aussi vite que je peux.

4130 Voyez Caton, qui fut homme si sage,

n’a-t-il pas dit : ne faites cas de songes ?

Or ça, monsieur, dit-elle, quand nous volerons à bas de la perche,

pour l’amour de Dieu, veuillez prendre un laxatif ;

au péril de mon âme et de ma vie,

je vous conseille pour le mieux, sans mentir :

il faut tout ensemble de colère et de mélancolie

vous purger ; et pour que vous ne tardiez,

bien que dans ce hameau il n’y ait point d’apothicaire,

je vais moi-même vous enseigner les herbes

4140qui seront pour votre santé et pour votre bien ;

et dans notre cour trouverai-je ces herbes

qui ont propriété, par nature,

de vous purger par en bas, et aussi par en haut.

N’oubliez ceci, pour l’amour de Dieu :

vous êtes colérique de complexions.

Gardez que le soleil, à son ascension,

ne vous trouve replet d’humeurs chaudes ;

car s’il le fait, j’ose bien gager un liard

que vous aurez fièvre tierce,

4150ou chaud mal, qui peut être votre mort.

Pendant un jour ou deux il faut prendre des digestifs

de vers, avant de prendre vos laxatifs :

de la lauréole, de la centaurée, de la fume terre,

ou bien de l’ellébore, qui pousse ici,

ou de l’épurge, ou des baies de bourdaine,

ou du lierre terrestre de notre cour, qui est si plaisant à voir ;

picorez-les tout comme ils poussent, et les avalez.

Soyez gaillard, mon mari, par la race de votre père !

Ne craignez les songes ; je ne puis vous dire plus. »

4160 « Madame, dit-il, grand merci de votre science.

Mais néanmoins, touchant dom Caton,

qui a de sagesse si grand renom,

bien qu’il nous avise de ne craindre les songes,

par Dieu, on peut lire les vieux livres

de maints auteurs, de plus d’autorité

que n’eut jamais Caton, par ma foi !

qui disent tout le contraire de cette sentence,

et ont bien trouvé par expérience

4170aussi bien de joies que de tribulations

que les hommes endurent en cette présente vie.

Point n’est besoin discuter de ceci ;

les faits mêmes en font preuve.

Un des plus grands auteurs qu’on lise

dit ceci : qu’une fois deux compains partirent

en pèlerinage, en très bonne entente ;

et advint qu’entrèrent dans une ville,

où y avait telle congrégation

de peuple, et telle disette de logis,

4180qu’ils ne trouvèrent pas même une cabane

où ils pussent tous deux loger.

Ils durent donc, par nécessité

pour cette nuit, se fausser compagnie ;

et chacun d’eux va à une hôtellerie

et prend son logis comme se trouve.

L’un d’eux se logea dans une étable,

au fond d’une cour, avec des bœufs de charrue ;

l’autre se logea assez bien

comme le conduisit la chance, ou la fortune,

4190qui nous gouverne tous de loi commune.

Or arriva que, longtemps avant le point du jour,

celui-ci rêva dans son lit, où il était couché,

que son compain se mettait à l’appeler,

et lui disait : « Hélas ! car dans une étable à bœufs,

où suis couché, je serai tué cette nuit.

Or, aide-moi, cher frère, devant que je meure ;

en toute hâte, viens à moi », dit-il.

Notre homme, de peur, s’éveilla en sursaut ;

mais quand il fut tout à fait sorti de sommeil,

4200il se retourna, et de ce ne prit garde ;

il lui sembla que son rêve n’était que vanité.

Deux fois dans son sommeil fit-il le même rêve.

Et une troisième fois encore son compain

vint, ce lui sembla, et dit : « Ores suis occis ;

vois mes blessures sanglantes, larges et profondes !

Lève-toi de bonne heure demain matin,

et à la porte de l’ouest de la ville, dit-il,

un char plein de fumier verras-tu,

dans lequel est caché mon corps, très secrètement ;

4210fais arrêter ce char, hardiment.

C’est mon or qui a causé mon meurtre, pour dire vrai. »

Et il lui dit en tous points comment fut meurtri,

avec très piteuse figure, de teinte toute blême.

Et croyez bien qu’il trouva son rêve tout vrai,

car, au matin, dès qu’il fit jour,

il prit le chemin de l’auberge où était son camarade,

et quand il arriva à l'étable à bœufs,

il se mit à appeler son compagnon.

L’hôtelier lui répondit incontinent,

4220et dit : « Messire, votre compain s’en est allé ;

au point du jour il est parti de la ville. ».

Notre homme commença à entrer en soupçon,

se rappelant le rêve qu’il avait songé,

et s’en va — plus longtemps ne voulait tarder —

vers la porte de l’ouest de la ville, et trouva

un char de fumier, comme pour fumer la terre,

qui était arrangé de cette même façon

qu’avez entendu l’homme mort décrire ;

et d’un cœur hardi, se met à crier

4230vengeance et justice de cette félonie : —

« Mon compain fut meurtri cette nuit même,

et il gît dans ce char couché bouche béante.

J’en appelle aux ministres, dit-il,

qui ont devoir de garder et gouverner cette cité.

Haro ! hélas ! ci gît mon compagnon meurtri ! »

Que dois-je à ce conte ajouter ?

Le peuple saillit dehors, et jeta le char à terre,

et emmi le fumier ils trouvèrent

le mort, qui était tout fraîchement tué.

4240 O bienheureux Seigneur, qui es si vrai et si juste,

comme tu dévoiles le meurtre toujours !

Le meurtre ne se peut celer, nous le voyons chaque jour.

Le meurtre est si odieux et si abominable

à Dieu, qui est si juste et raisonnable,

qu’il ne veut le laisser impuni ;

dût-on attendre un an, ou deux, ou trois,

le meurtre éclatera, c’est ma conclusion.

Et tout incontinent les ministres de cette ville

ont pris le charretier et l’ont si bien mis à géhenne,

4250et l’hôtelier aussi ont si fort bourrelé

qu’ils ont incontinent avoué leur vilenie,

et qu’ils furent pendus par le col.

Ci peut-on voir que songes sont à craindre,

et certes, dans le même livre je lis,

droit dans le prochain chapitre après ceci

(si je mens, Dieu m’ôte joie et félicité !)

de deux hommes qui eussent voulu passer la mer,

pour certaine cause se rendant en terre lointaine,

si le vent n’avait été contraire,

4260et ne les avait retenus en une cité,

qui s’élevait très plaisante près d’un havre.

Or un jour, vers le soir,

le vent se mit à changer, et souffla comme ils souhaitaient.

Gaillards et contents, ils s’en allèrent se coucher,

et firent projet de partir de bon matin ;

mais à l’un de ces hommes advint grand merveille.

Celui-ci, comme il gisait dormant,

rêva un songe étrange, vers le matin ;

il lui sembla qu’un homme était debout à côté de son lit,

4270et lui commandait de rester,

et lui disait : « Si tu pars ce matin,

tu seras noyé ; mon propos est au bout. »

Il s’éveilla et dit à son compagnon son songe,

et le supplia de retarder son voyage ;

pour ce jour, le supplia de demeurer.

Son compain, qui était couché à côté de son lit,

se mit à rire, et de lui se gaussa fort.

« Nul rêve, dit-il, ne saurait tant m’effrayer le cœur,

4280que je tarde à faire mes affaires.

Je ne fais cas de tes rêveries plus que d’une paille,

car songes ne sont que vanités et sornettes.

On rêve tous les jours de hibous et de singes,

et puis encore de maint labyrinthe ;

on rêve de choses qui jamais n’ont été, ni jamais ne seront.

Mais puisque je vois que tu veux demeurer ici,

et perdre ainsi ton temps en fainéantise,

Dieu sait que j’en ai regret ; donc, bonjour !

Et ainsi prit-il congé et alla son chemin.

Mais avant que son navire eût fait la moitié de sa course,

4290ne sais comment, ni quelle malechance lui advint,

mais par hasard la coque de la nef s’ouvrit,

et nef et gens allèrent au fond de l’eau,

en vue d’autres nefs, en leur voisinage,

qui voguaient avec eux dans le même temps.

A donc, belle Pertelote si chère,

par tels anciens exemples peux-tu apprendre,

qu’onques ne devrait-on dédaigner

les songes ; car je te le dis, sans doute,

maint songe est malement à craindre.

4300 Voyez, je lis dans la vie de St Kenelm,

qui fut fils de Kenulph, le noble roi

du pays de Mercie, que Kenelm eut un songe.

Un peu avant que fût meurtri, un jour,

il vit son meurtre dans une vision.

Sa nourrice lui expliqua, en tout point,

ce songe, et lui dit de se bien garder

par crainte de trahison ; mais il n’avait que sept ans,

et donc peu de compte pouvait-il faire

d’un songe, si saint était son cœur.

4310Par Dieu, mieux aimerais plutôt qu’avoir chemise,

que vous eussiez lu cette légende, comme j’ai fait.

Dame Pertelote, je vous le dis vraiment,

Macrobe, qui a écrit la vision,

en Afrique, du fameux Scipion,

affirme les songes, et dit que ce sont

des avertissements de choses qu’hommes après verront.

Et aussi bien, regardez, je vous prie,

dans l’Ancien Testament, touchant Daniel,

s’il tenait songes pour vanité.

4320Lisez aussi l’histoire de Joseph, et vous verrez

que songes sont parfois (je ne dis pas tous)

avertissements de choses qui après arriveront.

Voyez le roi d’Égypte, dom Pharaon,

et aussi son boulanger et son bouteillier,

s’ils n’ont pas senti les effets des songes.

Qui cherchera dans les Actes de divers royaumes,

lira sur les songes mainte merveilleuse chose.

Voyez Cresus, qui fut roi de Lydie,

rêva-t-il pas qu’il était perché sur un arbre,

4330ce qui signifiait qu’il serait pendu ?

Voyez Andromaque, femme d’Hector,

le jour où Hector devait perdre la vie,

elle rêva la nuit même d’avant

que la vie d’Hector allait être perdue,

si ce jour il marchait à la bataille ;

elle l’avertit, mais n’y a parole qui vaille ;

il part au combat néanmoins,

et par Achille incontinent est occis.

Mais ce conte est bien trop long à conter,

4340et aussi est-il presque jour, je ne peux m’attarder.

Bref, dis-je en conclusion,

il m’adviendra de cette vision

adversité ; et je dis de plus

que ne fais nul cas de laxatifs,

car sont venimeux, bien le sais ;

je les mets au défi, je ne les aime mie.

Or parlons de joyeuseté, et nous taisons de tout cela ;

madame Pertelote, sur ma félicité !

il est une chose dont Dieu m’a fait largesse,

4350car lorsque je vois la beauté de votre face,

et le rouge écarlate qui entoure vos yeux,

toute ma crainte est tôt envolée ;

car, aussi sûr que In principio,

Mulier est hominis confusio ;

madame, le sens de ce latin est :

la femme est la joie de l’homme et toute sa félicité ;

car lorsque je sens la nuit votre mol côté,

bien que ne puisse sur vous saillir,

pour ce que notre perchoir est trop étroit, hélas !

4360je suis si plein de joie et de soulas,

que je mets au défi et visions et songes. »

Et là dessus vola à bas du perchoir,

car il était jour, et aussi toutes ses poules ;

et d’un gloussement se mit à les appeler,

car avait trouvé un grain qui gisait dans la cour.

Royal était, et n’avait plus d’effroi ;

vingt fois troussa les plumes à Pertelote,

et vingt fois la chaucha, avant qu’il fût prime.

Il avait air de farouche lion ;

4370et de ça, de là allait, monté sur ses ergots,

car ne daignait poser les pattes à terre.

Il glousse, quand il a trouvé un grain,

et lors à lui courent toutes ses femmes.

Ainsi royal, comme un prince en son palais,

laissé-je ce Chanleclair à sa pâture :

puis après vous dirai son aventure.

Quand !e mois, dans lequel le monde commença,

qui s’appelle Mars, où Dieu premier créa l’homme,

fut révolu, et que furent passés aussi,

4380depuis le début de mars, trente-deux jours,

advint que Chanleclair, dans toute sa fierté,

ses sept femmes marchant à ses côtés,

leva les yeux vers le soleil brillant,

qui dans le signe du Taureau avait parcouru

vingt et un degrés, et un peu plus ;

et connut, par nature, et par nulle autre science,

qu’il était prime, et chanta de gaillarde voix.

« Le soleil, dit-il, a monté dans le ciel

quarante et un degrés, et plus, bien sûr.

4390Madame Pertelote, joie de ma vie,

écoutez ces joyeux oiseaux, comme ils chantent,

et voyez les fraîches fleurs, comme elles croissent ;

mon cœur est plein de gaieté et soulas. »

Mais soudain lui advint lamentable cas ;

car toujours l’autre bout de la joie est douleur.

Dieu sait que joie en ce monde ne dure ;

et un rhéteur, qui bien sait composer,

dans une chronique sûrement de ce pourrait écrire

comme de fait souverainement notable.

4400Or tout homme sage, qu’il prête l’oreille ;

cette histoire est aussi vraie, je l’avère,

qu’est le livre de Lancelot du Lac,

que femmes tiennent en si grand révérence.

Or vais-je donc revenir a mon propos.

Un rusé renard, plein de perfide iniquité,

qui dans le bocage vivait depuis trois ans,

ayant préconçu son coup en imagination,

cette même nuit à travers la haie pénétra

dans la cour, où le beau Chanteclair

4410soulait s’aller promener avec ses femmes ;

et dans un carré de légumes il se tint coi,

jusqu’à passé le milieu du jour,

attendant le moment de tomber sur Chanteclair,

comme font volontiers tous ces homicides

qui se tiennent aux aguets pour meurtrir les gens.

O faux meurtrier, qui te tapis en ta cachette t

Nouvel Iscariote, nouveau Ganelon !

Faux dissimulateur, ô Grec Sinon,

qui conduisis Troie à si entière perte !

4420O Chanteclair, maudit soit le matin

où de ton perchoir as volé dedans cette cour !

Tu étais bien averti par ton songe

que ce jour était périlleux pour toi.

Mais ce que Dieu a prévu nécessairement arrive,

d’après l’opinion de certains clercs.

Celui me soit témoin qui est clerc parfait,

qu’il y a en l’École grande altercation

sur cette matière, et grande dispute,

et a été, entre cent milliers d’hommes.

4430Mais je ne saurais passer la chose au blutoir,

comme le saint docteur Augustin,

ou Boèce, ou l’évéque Bradwardin,

pour savoir si de Dieu l’auguste préscience

m’oblige forcément à faire une chose

(forcément, de nécessité simple, veux-je dire) ;

ou au contraire, si libre choix m’est accordé

de faire cette même chose, ou ne la faire pas,

bien que Dieu l'ait prévue avant qu’elle soit faite ;

ou encore si sa préscience ne m’oblige point,

4440sauf de nécessité conditionnelle.

Mais je ne veux avoir affaire a pareille matière ;

mon conte est d’un coq, comme pouvez l’entendre,

qui prit conseil de sa femme, par malheur,

pour sortir dans la cour, le matin

on il avait eu ce songe, que vous ai dit ;

conseils de femmes bien souvent sont funestes ;

conseil de femme premier nous mit à mal,

et fit partir Adam de Paradis,

où était si joyeux, et bien à l’aise. —

4450Mais, ne sachant à qui ce pourrait déplaire

si conseil de femme je blâmais,

je passe outre, car ceci ai-je dit en jeu.

Lisez les auteurs, où ils traitent de telle matière,

et ce qu’ils disent des femmes apprendrez.

Ce sont les paroles du coq, et non les miennes ;

je ne saurais d’aucune femme penser mal.

En belle place dans le sable, s’y baignant joyeusement,

gît Pertelote, et toutes ses sœurs près d’elle,

contre le soleil ; et le noble Chanteclair

4460chantait plus joyeusement que sirène dans la mer ;

car Physiologus dit, sans aucun doute,

qu’elles chantent bellement et joyeusement.

Or advint que, comme il jetait les yeux,

parmi les herbes, sur un papillon,

il découvrit ce renard qui gisait contre terre.

Lors n’eut envie de chanter,

mais cria incontinent, « cok cok », et tressaillit,

comme homme effrayé dans son cœur.

Car naturellement bête désire fuir

4470loin de son ennemi, si elle le découvre,

bien que jamais de ses yeux ne l’ait vu.

Chanteclair, quand il l’eut aperçu,

bien aurait voulu fuir, mais le renard incontinent

lui dit : « Gentil sire, hélas ! où voulez-vous aller ?

Avez-vous peur de moi qui suis votre ami ?

Or, certes, je serais pire que diable

si vous voulais mal ou vilenie.

Je ne suis venu pour épier vos conseils ;

mais vraiment, la cause de ma venue

4480est seulement pour vous entendre chanter,

car vraiment vous avez la voix aussi jolie

qu’un ange qui est au ciel ;

avec cela vous avez en musique plus de sentiment

que n’en avait Boèce, ou quiconque sut chanter.

Messire votre père (Dieu ait son âme !)

et aussi votre mère, dans leur courtoisie,

sont venus dans ma maison, à ma grande aise ;

et certes, messire, bien voudrais-je vous plaire.

Pour ce qui est de chanter, je veux vous dire

4490(Dieu me prive de mes deux yeux, si je mens !)

que, fors vous, oncques n’ai-je oui homme chanter

comme faisait votre père, le matin ;

certes, c’était de tout son cœur qu’il chantait

et, pour rendre sa voix plus forte,

si bien se travaillait, que ses deux yeux

fermait, tant il criait haut,

et encore se dressait sur la pointe des ergots,

et tendait son cou long et mince.

Et aussi était de telle prudence,

4500qu’il n’y avait homme dans aucun pays,

qui le passât en chant ou en sagesse.

J’ai lu dans dom Brunel l’Ane,

entre autres vers, comment un coq,

pour ce que le fils d’un prêtre lui avait porté un coup

sur la patte, lorsqu’il était jeune et nicet,

fit perdre au prêtre son bénéfice.

Mais, pour certain, n’y a comparaison

entre la sagesse et prudence

de votre père, et la subtilité de cettui coq.

4510Or chantez, messire, par sainte charité !

Faites voir si vous pouvez égaler votre père. »

Chant éclair se mit à battre des ailes,

en homme qui ne pouvait soupçonner traîtrise,

si ravi était-il de cette flatterie.

Hélas ! princes, maint faux flatteur

est dans vos cours, et maint louangeur,

qui vous plaisent bien plus, par ma foi,

que celui qui vous dit vérité.

Lisez l'Ecclésiaste sur la flatterie ;

4520gardez-vous, princes, de leur trahison !

Chanteclair se dressa sur ses ergots,

tendant le cou, et tenant les yeux clos,

et se mit à chanter fort, pour cette fois.

Dom Roussel le renard sursaillit aussitôt,

et par la gargamelle saisit Chanteclair,

et sur son dos vers le bois l’emporta,

car lors n’y eut homme qui le vit.

O destinée, que ne peux-tu être évitée !

Hélas ! que Chanteclair ait volé à bas de son perchoir !

4530Hélas ! que sa femme ne fit cas des songes !

Et c’est un vendredi qu’advint toute cette malechance.

O Vénus, qui es déesse de plaisance,

puisque ton servant était ce Chanteclair,

et qu’à te servir il mettait tout son pouvoir,

plus pour déduit que pour multiplier le monde,

pourquoi as-tu souffert qu’il meure en ce jour tien ?

O Geoffroy, cher maître souverain,

qui, lorsque ton noble roi Richard fut tué

d’une flèche, fis de sa mort si dolente plainte,

4540que n’ai-je tes paroles et ta science,

pour gourmer Vendredi, comme tu sus faire ?

(car un Vendredi, pour sûr, fut-il occis),

lors tous montrerais-je comme je pourrais plaindre

l’effroi de Chanteclair, et son tourment.

Certes, telle plainte ni lamentation

ne furent faites par les dames, — quand Ilion

fut conquise, et que Pyrrhus, l’épée nue,

eut pris le roi Priam par la barbe,

et l’eut occis (ce nous dit l'Enéide), —

4550comme firent toutes les poules dans le clos,

quand eurent vu le sort de Chanteclair.

Mais souverainement clama dame Pertelote,

beaucoup plus haut que la femme d’Hasdrubal,

quand son mari eut perdu la vie,

et que les Romains eurent brûlé Carthage ;

elle fut si pleine de tourment et de rage,

que tout de gré saillit dedans le feu,

et se brûla sans que le cœur lui défaillît.

O dolentes gélines, tout ainsi vous criâtes,

4560comme, lorsque Néron brûla la cité

de Rome, crièrent les femmes de sénateurs,

pour ce que leurs maris avaient perdu la vie ;

non coupables, les a Néron occis.

Or vais-je revenir a mon conte : —

La pauvre veuve, et aussi ses deux filles,

ouïrent ces poules clamer et mener deuil,

et hors saillirent incontinent,

et virent le renard devers le bois courir,

emportant le coq sur son dos ;

4570et crièrent : « Sus là ! haro ! hélas !

Ha, ha, le renard ! » et après lui coururent,

et aussi avec des bâtons maintes autres gens ;

courut notre chien Colle, et Talbot, et Gerland,

et Marion, sa quenouille à la main ;

coururent vache et veau, et même les pourceaux,

si épeurés furent-ils des abois des chiens

et des cris des hommes aussi bien que des femmes ;

si fort couraient-ils qu’ils pensèrent que le cœur leur rompait.

Ils hurlaient comme font démons en enfer ;

4580canards de crier comme si on les voulait occire ;

oies de voler épeurées au haut des arbres ;

hors de la ruche abeilles de sortir ;

si hideux était le bruit, ah ! benedicite !

Certes, Jack Straw et sa bande

oncques ne poussèrent cris si perçants de moitié

quand ils voulaient occire quelque Flamand,

que furent poussés ce jour après le renard.

Ils apportèrent trompes d’airain, de buis,

de corne, d’os, où soufflèrent et pouffèrent,

4590et dont firent sortir clameurs et hurleries ;

on aurait pensé que le ciel allait choir.

Or, bonnes gens, je vous prie, écoutez la fin.

Voyez comme fortune soudain retourne

l’espoir et aussi l’orgueil de son ennemi !

Ce coq, qui gisait sur le dos du renard,

malgré toute sa peur, au renard s’adressa

et dit : « Messire, si j’étais que de vous,

je leur dirais (vrai comme Dieu m’assiste !) :

Arrière d’ici, vous tous, manants outrecuidants !

4600Male peste sur vous tombe !

Ores suis-je arrivé au bord de ce bois ;

en dépit de vous, le coq ici restera ;

je le mangerai, par ma foi, et ce, incontinent. » —

Le renard répondit : « Par ma foi, ainsi sera fait ». —

Et comme il disait ces mots, tout soudain

le coq s’échappa de sa bouche allègrement,

et au haut d’un arbre vola incontinent,

et quand le renard vit qu’il était parti :

« Hélas ! dit-il, ô Chanteclair, hélas !

4610Je vous ai, dit-il, causé dommage,

pour ce que vous ai fait peur

quand vous ai pris, et emporté de la cour ;

mais, messire, ne l’ai fait de méchant dessein ;

descendez, et vous dirai ce que je voulais faire ;

je vous dirai vérité, vrai comme Dieu m’assiste ! »

« Nenni, dit-il ; je nous maudis tous deux,

et d’abord me maudis-je moi-même, sang et os,

si tu me trompes plus d’une fois.

Tu ne me feras plus, par ta flatterie,

4620chanter et fermer les deux yeux.

Car, qui ferme les paupières quand il devrait y voir,

et ce de son plein gré, Dieu ne lui donne oncques prospérité ! »

« Oui-da, dit le renard, et Dieu à cettui donne malechance,

qui jargonne quand devrait se taire. »

Voyez ce qui arrive à qui est imprudent

et négligent, et se fie à la flatterie.

Et vous, qui tenez ce conte pour folie,

comme d’un renard, d’un coq et d’une géline,

4630retenez-en la morale, bonnes gens.

Car Saint Paul dit, que tout ce qui est écrit

est écrit pour notre instruction, bien sûr.

Prenez le grain, et laissez là la paille.

Or donc, Dieu bon, si c’est ta volonté,

comme dit Monseigneur, fais de nous tous des hommes justes,

et nous mène tous à grand félicité. Amen.

Ci finit le Conte du Prêtre de Nonnains.

⁂

Épilogue au Conte du Prêtre de Nonnains.

« Messire Prêtre de Nonnains, dit notre hôte incontinent,

bénies soit tes chausses, et ce qu’elles contiennent !

Voilà un joyeux conte de Chanteclair.

4640Mais, par ma foi, si tu étais du siècle,

tu serais un solide chauche-poule.

Car, si tu as désir autant que force,

il te faudrait gélines, à ce que je pense,

certes, plus de sept fois dix-sept.

Voyez quels muscles a cettui gentil Prêtre,

quel puissant col, quelle large poitrine !

Ne dirait-on qu’il a des yeux de faucon ?

Point n’a besoin de teindre sa couleur

de bois de Brésil, ni de grain de Portugal.

4650Or, messire, bien vous vienne pour votre conte. »

Lors notre hôte, de chère lie,

à un autre s’adressa, comme allez l’entendre.

Groupe C

Conte du Médecin.

Ci suit le Conte du Médecin.

Il était, à ce que Tite Live raconte,

un chevalier qu’on nommait Virginius,

homme plein d’honneur et de mérite,

ayant force amis et grande richesse.

Ce chevalier, de sa femme eut une fille ;

point d’autres enfants n’eut en toute sa vie.

C’était une damoiselle belle d’une beauté parfaite,

surpassant toute créature qu’homme puisse voir ;

car Nature, avec un soin suprême

10l’a faite de si grande excellence

comme pour dire : « Voyez, c’est moi Nature

qui sais façonner et peindre ainsi une créature,

lorsqu’il me plaît ; qui saura m’imiter ?

Ce n’est point Pygmalion, dût-il sans cesse forger ou frapper

ou graver ou peindre ; car j’ose dire

qu’Appelles, Zanzis travailleraient en vain

à graver ou à peindre, à forger ou frapper

s’ils avaient le front de vouloir m’imiter.

Car Celui qui est le Créateur souverain

20a fait de moi son vicaire général

pour façonner et peindre créatures terrestres

suivant mon bon plaisir, et tout être est en ma tutelle

sous la lune qui croit et décroît ;

pour l’œuvre que voici je ne demanderai rien ;

mon maître et moi nous sommes tout d’accord ;

je l’ai créée pour adorer mon maître.

J’en fais autant pour toutes mes autres créatures,

quelles que soient leur couleur ou bien leur forme. »

Ce me semble que Nature parlerait ainsi.

30 Cette damoiselle avait douze et deux années d’âge, en laquelle Nature avait si grand délice ;

car tout comme celle-ci sait peindre un lys blanc

et rouge une rose, juste des mêmes couleurs

elle a peint cette noble créature,

dès avant qu’elle fût née, sur ses membres gracieux,

où il convient que pareilles couleurs soient mises ;

et Phébus a donné à ses longues tresses la teinte

des rayons de ses ardentes flammes.

Et si elle excellait par sa beauté,

40elle était mille fois plus vertueuse encore.

Ne lui manquait aucune des qualités

qu’on doit louer en toute discrétion.

D’âme comme de corps elle était chaste,

ce pourquoi fleurissait en virginité

avec toute humilité et abstinence,

avec toute réserve et toute patience,

mesurée aussi en sa démarche et son ajustement.

Discrète en ses réponses on la trouvait toujours ;

bien qu’elle fût sage comme Pallas, je l’ose dire,

50sa faconde cependant était toute féminine et simple ;

elle n’usait point de termes apprêtés

pour sembler sage ; mais c’est suivant sa condition

qu’elle parlait, et tous ses mots, du moindre au plus grand,

étaient conformes à la vertu et à la gentillesse.

Elle était pudique de la pudeur des vierges,

de cœur constant, et toujours au travail

pour s’arracher à la vaine indolence.

Bacchus sur sa bouche n’avait point d’empire,

car vin et jeunesse font grandir désirs d’amour :

60tels les hommes qui sur le feu jettent huile ou graisse.

D’elle-même et n’écoutant que sa vertu

souventes fois elle a feint maladie,

pour ce qu’elle voulait fuir la compagnie

de ceux qui risquaient de dire des folies,

comme on le fait aux festins, réjouissances et danses,

qui sont occasions de libertinage ;

choses pareilles mûrissent les enfants

trop tôt et les font trop hardis, comme on peut voir,

et c’est fort dangereux et l’a toujours été.

70Car ce n’est que trop tôt que fille pourra prendre leçon

de hardiesse quand elle sera devenue femme.

Et vous, gouvernantes sur vos vieux jours,

qui avez à élever filles de seigneurs,

point ne vous offensez de mes paroles.

Songez qu’on vous a faites gouvernantes

de filles de seigneurs pour deux raisons seulement :

soit pour ce que vous avez gardé votre honnêteté,

ou bien que vous fûtes de vertu fragile

et connaissez très bien la vieille danse,

mais avez abandonné complètement pareille conduite

81pour toujours ; et donc au nom du Christ

gardez vous de manquer à leur enseigner la vertu.

Un voleur de gibier qui a renoncé

à ses appétits et à toutes ses vieilles ruses

sait garder une forêt mieux que quiconque.

Or ça, gardez les bien, car, si le voulez, le pouvez.

Veillez à n’assentir a aucun vice,

crainte d’être damnées pour vos mauvaises intentions ;

quiconque agit ainsi est traître, c’est certain.

90Et prenez garde à ce que je vais dire :

de toutes les trahisons la pestilence souveraine

c’est pour un être humain de trahir l’innocence.

Et vous pères, et vous aussi mères,

si vous avez des enfants, soit un, soit deux,

c’est à vous qu’il revient de les surveiller toujours,

cependant qu’ils demeurent sous votre loi.

Veillez à ce que, par l’exemple de votre vie,

ou par votre négligence à les châtier

ils ne se perdent ; car, j’ose le dire,

100s’il en arrive ainsi, vous le paierez bien cher.

Sous un berger, et mou et négligent,

le loup met en pièces force moutons et agneaux.

Que ce seul exemple suffise ici,

car il me faut revenir à mon sujet.

Cette damoiselle, dont je vais raconter l’histoire,

se comportait de façon à n’avoir point besoin de gouvernante ;

car en sa vie damoiselles pourraient lire

comme en un livre toutes bonnes paroles et actions

qui conviennent à fille vertueuse :

110elle était si prudente et si bienfaisante.

C’est pourquoi la renommée issit de tous côtés

et de sa beauté et de sa bonté grande ;

et donc, par le pays, un chacun la louait

qui aimait la vertu, sauf l’envie toute seule

qui du bonheur d’autrui va se chagrinant

et s’éjouit de sa peine et de son malheur

(c’est le Docteur qui fait cette description).

Cette damoiselle un jour s’en fut à la ville

en un temple avec sa mère chérie,

120comme ont accoutumé les jeunes damoiselles.

Or il était un juge en cette ville,

lequel était gouverneur du pays.

Il advint que ce juge jeta les yeux

sur cette damoiselle, l’avisant bien vite

lors qu’elle vint à passer où se trouvait ce juge.

Tout aussitôt changèrent son cœur et sa pensée

tant il fut captivé par la beauté de la damoiselle ;

et en soi-même, très secrètement, il se dit :

« Cette fille sera mienne, en dépit de quiconque ».

130Tout aussitôt le démon en son cœur accourut

et lui souffla soudain que, par ruse,

il pourrait gagner la damoiselle à ses projets.

Car, certes, ni par force ni par présent,

pensait-il, il n’était capable de réussir ;

car elle avait force amis, et, de plus, elle

était tellement affermie en sa vertu souveraine

qu’il savait bien que jamais il ne pourrait l’entraîner

à bailler son corps au péché.

Ce pourquoi, après mûre délibération,

140il fit chercher un ribaud de la ville,

qu’il connaissait pour subtil et hardi.

Le juge à ce ribaud conta son histoire

en grand secret, et lui fit promettre

de ne la raconter à nulle créature :

car, à la raconter, il y allait de sa tête.

Lorsque leur plan maudit fut arrêté,

ce juge s’éjouit et lui fit grande chère

et lui donna présents de très grand prix.

Quand fut ourdi tout leur complot

de point en point, grâce auquel la luxure du juge

151devait triompher fort ingénieusement,

comme plus tard vous l’apprendrez clairement,

le ribaud rentre chez soi ; il s’appelait Claudius.

Le juge félon, qui s’appelait Apius

(tel était son nom, car ceci n’est point une fable,

mais bien un fait historique et notable ;

le sujet en est véridique, sans doute aucun),

ce juge félon, se met vile a l’œuvre

pour hâter son plaisir, tant que faire se peut.

160Et il advint bientôt après qu’un jour

ce juge félon, à ce que dit l’histoire,

comme il était accoutumé siégeait en son prétoire,

et rendait ses jugements sur diverses causes.

Le ribaud félon survint à fort grands pas

et dit : « Monseigneur, si tel est votre bon vouloir,

veuillez faire droit à ce piteux placet

en lequel je porte plainte contre Virginius.

Que s’il prétend qu’il n’en est point ainsi,

je ferai la preuve — et ce par bons témoins —

que c’est la vérité qu’exprime ma requête. »

171Le juge répondit : « Sur ceci, lui absent,

je ne puis rendre sentence définitive.

Qu’on le fasse appeler et volontiers j’écouterai ;

tu trouveras justice, et non injustice, en ce lieu. »

Virginius vint savoir ce que voulait le juge,

et aussitôt on lut la requête maudite ;

le contenu était ce que vous allez ouir :

« À vous, monseigneur, messire Apius si cher,

moi, votre pauvre serviteur Claudius, j’expose

180comment un chevalier appelé Virginius,

à l’encontre de la loi et de toute équité,

retient, contre ma volonté expresse,

ma servante, qui par droit est mon esclave ;

elle me fut volée chez moi, pendant la nuit,

lors qu’elle était toute jeune ; cela, je le prouverai

par témoins, monseigneur, s’il ne vous en déplaît ;

point n’est sa fille, quoiqu’il en die ;

c’est donc vous, seigneur juge, que je prie

de me bailler mon esclave, si telle est votre volonté. »

190C’était là tout le contenu de la requête.

Virginius fixa les yeux sur le ribaud ;

mais, en toute hâte, avant que lui-même eût parlé

— et il aurait prouvé, comme le doit un chevalier,

et aussi par le témoignage de maint individu,

que le dire de son adversaire n’était que mensonge —

ce juge maudit ne voulut rien attendre,

ni écouter un mot de plus de Virginius,

mais il rendit son jugement, et dit ainsi :

« J’octroie à ce ribaud sa servante à l’instant ;

200tu ne la garderas pas plus longtemps en ta demeure ;

va la chercher, mets-la sous notre garde ;

le ribaud aura son esclave ; telle est ma sentence. »

Lorsque ce digne chevalier Virginius,

par sentence de ce juge Apius,

doit, de force, remettre sa fille chérie

au juge, pour vivre dans la luxure,

il retourne chez soi, s’assied dans la grand’salle

et tout à l’instant fait appeler sa fille chérie ;

et, le visage mort comme des cendres froides,

210il se mit à contempler son visage modeste,

et sa douleur de père lui transperçait le cœur.

Pourtant, point ne voulut renoncer à son dessein :

« Ma fille, dit-il, toi qu’on appelle Virginia,

il est deux voies, soit mort, soit honte,

pour toi de souffrir ; hélas ! pourquoi suis-je né ?

car jamais tu n’as mérité

de mourir par l’épée ou sous le couteau.

Ô fille chérie, avec toi finira ma vie,

toi que j’ai élevée avec tant de plaisir

220que jamais tu n’étais hors de ma pensée.

Ô ma fille ! toi qui es ma douleur dernière,

et aussi la joie dernière de ma vie,

ô gemme de chasteté, en patience

prends ta mort ; car c’est là ma sentence.

C’est l’amour, non la haine, qui causera ta mort ;

ma main pitoyable doit trancher ta tête.

Hélas ! que jamais Apius t’ait vue !

Voici comme, félonnement, il t’a jugée cejourd’hui. »

Et il lui dit toute l’affaire, comme tout à l’heure

230vous l’avez entendue ; point n’est besoin de la redire.

« Oh pitié ! père bien aimé, (dit la damoiselle,)

et avec ces mots elle lui mit les deux bras

autour du cou, comme elle était accoutumée ;

les larmes jaillirent de ses deux yeux

et elle dit : « Mon bon père, faut-il mourir ?

N’est-il point de grâce ? n’est-il point de remède ?

— « Non certes, ma fille chérie », dit-il.

— « Lors, donnez-moi loisir, mon père », dit-elle,

« de pleurer sur ma mort un bref moment ;

240car, voyez, Jephté accorda à sa fille la grâce

de pleurer avant qu’il l’occît, hélas !

et Dieu le sait, sa seule faute fut

de courir vers son père pour le voir la première

et pour le bienvenir en grande solennité. »

Et, sur ce mot, elle tomba en pâmoison.

Puis, lorsque sa pâmoison est passée,

elle se lève, et puis dit à son père :

« Dieu soit béni que je meurs vierge ;

baillez-moi ma mort, plutôt que j’aie la honte ;

250faites de votre enfant à votre gré, au nom du Ciel ! »

Et, sur ce mot, souventes fois elle le pria

que de son épée il voulût frapper doucement ;

et, sur ce mot, elle tomba en pamoison.

Son père, le cœur et la volonté tout affligés,

lui trancha la tête, la prit par les cheveux

et au juge vint l’apporter,

cependant qu’il siégeait encore en son prétoire.

Et lorsque le juge la vit, a ce que dit l’histoire,

il ordonna qu’on emmenât Virginius et le pendît bien vite ;

260mais voilà que mille gens se précipitèrent

pour sauver le chevalier, par compassion et par pitié ;

car on connaissait la déloyale iniquité ;

le peuple aussitôt avait soupçonné,

d’après la requête du ribaud,

qu’il était d’accord avec Apius ;

on savait bien que ce dernier était un débauché.

C’est pourquoi vers le dit Apius on se porte,

et tout aussitôt on le jette en une prison,

en laquelle il se tua ; et Claudius,

270qui était serviteur du dit Apius,

fut condamné à être pendu à un arbre ;

et sans Virginius qui, en sa merci,

intercéda si bien pour lui qu’on l’exila,

certes, il eût été mis à mort.

Les autres furent pendus, du premier au dernier,

qui avaient été complices de cet acte maudit.

Ci peut-on voir comment péché a récompense !

Soyez sur vos gardes, car, qui Dieu frappera, nul ne le sait

à nul degré, ni de quelle façon

280le serpent de la conscience peut frémir

de votre vie perverse, fût-elle si secrète

que nul n’en sache rien, sauf Dieu et vous-même.

Que vous soyez ignorant ou instruit,

point ne savez quand vous devrez trembler.

Et donc, je vous avise d’écouter un conseil :

abandonnez le péché, avant que le péché vous abandonne.

Ci finit le Conte du Médecin.

Paroles de l’Hôte.

Paroles de l’Hôte au Médecin et au Pardonneur.

Notre hôte se mit à jurer comme s’il eût été fou :

« Haro ! (dit-il,) par les clous et par le sang !

Quel ribaud félon et quel félon juge !

290Que la mort la plus honteuse que le cœur puisse imaginer

frappe ces juges et leurs suppôts !

Pourtant, hélas, elle est occise la pauvre innocente !

Hélas ! sa beauté lui coûta trop cher.

C’est pourquoi je dis toujours, et tous peuvent le voir,

que les dons de fortune et de nature

sont causes de mort pour mainte créature.

Sa beauté fut sa mort, j’ose le dire.

Hélas ! comme piteusement elle fut occise !

De ces deux présents dont je parlais tout à l’heure,

300l’homme tire bien souvent plus de mal que de bien.

Mais, en vérité, mon très cher maître,

c’est là une triste histoire à écouter.

Enfin, passons, il n’importe :

je prie Dieu qu’il ait en sa garde ton gentil corps,

et en même temps tes vases et tes urinaux,

tes Hypocras et les Galiens,

et toutes les boites emplies de tes électuaires ;

Dieu les bénisse, ainsi que notre Dame Sainte Marie.

Dieu me garde ! tu es un beau gaillard,

310et tu ressembles à un prélat, par Saint Ronyan !

N’ai-je pas bien dit ? Je ne sais parler en beaux termes ;

mais, ce que je sais, c’est que si bien tu m’as serré le cœur

que j’en ai presque pris mal cardiaque.

Par les os du Corpus ! si on ne me donne un triade

ou autrement un coup de bière forte et fraîche ;

ou si à l’instant je n’entends un conte joyeux,

j’ai le cœur brisé de pitié pour cette damoiselle.

Eh ! toi ! bel ami le pardonneur, (dit-il,)

conte-nous quelque gaité ou drôlerie à l’instant »

320 — « Il en sera ainsi, (dit-il,) par Saint Ronyan ;

mais tout d’abord, dit ce dernier, à l’enseigne de cette taverne,

je veux boire, et casser la croûte. »

Mais aussitôt gens bien-nés de s’écrier :

« Non, qu’il ne nous dise point de ribauderies ;

fais-nous quelque récit moral, qu’on puisse apprendre

quelque sagesse ; lors, volontiers nous t’écouterons. » —

« D’accord, (dit-il,) mais il me faut m’aviser

d’un sujet honnête, tout en buvant. »

Le Conte du Pardonneur.

Prologue du Conte du Pardonneur.

Ci suit le prologue du Conte du Pardonneur.

Radix malorum est cupiditas. (Ad Thimotheum, sexto.)

« Messeigneurs, (dit-il,) quand je prêche dans les églises

330je prends grand’peine d’avoir le verbe haut,

et de faire sonner ma voix aussi rondement qu’une cloche :

car je sais tout par cœur ce que je dis.

Mon texte est toujours le même et l’a toujours été :

« Radix malorum est cupiditas ».

D’abord j’annonce d’où je viens,

et puis je montre mes bulles de la première à la dernière.

Le sceau de notre seigneur lige sur mes lettres patentes,

je le montre d’abord, pour protéger ma personne,

pour que nul ne soit assez hardi, prêtre ou clerc,

340pour m’arracher au saint ministère du Christ ;

puis après ça lors je dis mes histoires ;

bulles de papes et de cardinaux,

de patriarches et d’évêques, voila ce que je montre ;

et je dis quelques mots en latin

pour en safraner mon prône,

et exciter les gens à la dévotion.

Lors je produis mes longues pierres de cristal,

toutes bourrées de chiffons et d’os ;

ce sont reliques à ce que chacun croit.

350Puis j’ai en une boite de cuivre une omoplate

ayant appartenu au mouton d’un saint Juif.

« Bonnes gens, dis-je, à mes paroles, prenez garde :

que si cet os est trempé dans un puits,

si vache, ou veau, ou mouton, ou bœuf enfle,

qu’un serpent a mordu ou qu’une vipère a piqué,

prenez l’eau de ce puits, et lavez lui la langue,

et le voici guéri ; puis en outre,

de pustules et de gale et de tout autre mal

sera guéri tout mouton qui en ce puits

360boira une gorgée ; prenez encore garde à ce que je vais dire :

que si le brave homme qui possède ces bêtes

veut chaque semaine, avant que le coq chante,

à jeun, boire une gorgée de ce puits

ainsi que ce saint Juif l’apprit à nos ancêtres,

ses bêtes et son fonds multiplieront ;

et, messires, son eau guérit aussi la jalousie ;

car un homme est-il pris de colère jalouse ?

qu’avec cette eau on fasse son potage,

et jamais plus de sa femme il n’aura méfiance,

370connût-il la vérité sur ses fautes,

eût-elle pris, de prêtres, deux ou trois.

Voici de plus une mitaine que vous pouvez voir :

qui passera sa main en cette mitaine

verra son grain multiplier

quand il aura semé, que ce soit froment ou avoine,

pourvu qu’il offre sols ou bien deniers.

Braves gens, hommes et femmes, d’une chose je vous avertis :

s’il est quelqu’un en cette église

380qui ait commis péché si horrible qu’il

n’ose point, de honte, s’en confesser,

ou s’il est quelque femme soit jeune ou vieille,

qui ait fait son mari cocu,

ceux-là n’auront ni le pouvoir ni la grâce

de faire offrande à mes reliques en ce lieu.

Et quiconque se trouve à l’abri d’un tel blâme,

s’avancera et fera offrande au nom de Dieu,

et je l’absous par l’autorité

qui m’a été accordée par bulle. »

Par ces tours, j’ai gagné, bon an mal an,

390cent marcs depuis que je suis pardonneur.

Je me tiens comme un clerc en ma chaire,

et lorsque le peuple ignorant est assis,

je prêche, comme l’ai dit ci-devant,

et conte cent fausses balivernes encore.

Lors je peine pour bien tendre le col,

et à l’est et à l’ouest, au-dessus du peuple, je fais aller ma tête,

comme fait un pigeon perché sur une grange.

Mes mains et ma langue vont d’un tel train

que c’est joie de me voir besogner.

400C’est sur l’avarice et sur abominations de la sorte

que porte tout mon sermon, pour les engager

à bailler leurs sols, et principalement à moi.

Car mon seul dessein est de gagner

et non point de corriger les pécheurs.

Peu me chaut, lorsqu’ils seront enterrés,

que leurs âmes s’en aillent cueillir les mûres des haies.

Car, certes, plus d’un sermon

vient, souventes fois, de mauvaise intention :

certains pour plaire aux gens et les flatter,

410et se pousser en avant par l’hypocrisie ;

certains par vaine gloire, d’autres par haine ;

car, lorsque je n’ose quereller un homme d’autre façon,

alors je fais piqûre cuisante avec ma langue

en prêchant, de façon qu’il n’évite point

d’être faussement diffamé, s’il

a péché contre mes frères ou contre moi.

Car, bien que je ne dise point son nom propre,

les gens savent bien de qui je veux parler,

à certains signes et à d’autres circonstances.

420C’est la monnaie dont je paye qui nous fait déplaisir ;

c’est ainsi que je crache mon venin, sous couleur

de sainteté, pour paraître saint et honnête.

Mais, brièvement, je vais vous dire mon dessein :

je ne prêche jamais que par convoitise ;

et donc mon texte est toujours, et a toujours été :

« Radix malorum est cupiditas. »

Ainsi je puis prêcher contre le vice même

que je pratique, et qui est l’avarice.

Mais, si moi-même suis coupable de ce péché,

430je puis pourtant faire autrui se partir

de l’avarice et en avoir cuisant remords.

Mais ce n’est pas là mon dessein principal.

Je ne prêche jamais que par convoitise ;

sur ce sujet, en voilà bien assez.

Puis je leur donne maint et maint exemple

de vieilles histoires du temps jadis,

car ignorants aiment vieux contes ;

ce sont choses qu’ils savent bien rapporter et retenir.

Eh quoi ! pensez-vous, tant que je puis prêcher

440en gagnant or et argent par ce que j’enseigne,

que je vais vivre volontairement en pauvreté ?

Non, non ! de vrai, jamais je n’y ai songé.

Je veux prêcher et mendier en différents pays ;

je ne veux point faire œuvre de mes mains,

ni fabriquer des paniers et vivre de ce métier,

car je ne veux pas mendier pour rien.

Je ne veux imiter aucun des apôtres ;

je veux avoir argent, laine, fromage et blé,

fussent-ils donnés par le plus pauvre page,

450ou par la plus pauvre veuve d’un village,

dussent ses enfants mourir de faim.

Parbleu ! je veux boire le jus de la vigne,

avoir garce joyeuse en chaque ville.

Hais, oyez ! messeigneurs, pour conclure :

votre désir est que je dise un conte.

Or ça, j’ai bu un coup de bière forte ;

par Dieu, j’espère vous dire une chose,

qui, comme de juste, soit à votre goût.

Car, si moi-même suis homme très vicieux,

460je puis cependant vous dire un conte moral

que j’ai accoutumé de prêcher, pour le gain.

Or, faites silence ! je vais commencer mon conte. »

⁂

Conte du Pardonneur.

Ci commence le Conte du Pardonneur.

Dans les Flandres, il était une fois une bande

de jeunes gens adonnés aux folies,

comme orgies et jeu de hasard ; hantant bordels et tavernes,

où, au son des harpes, des luths et des guitares,

ils dansent et jouent aux dés, le jour et la nuit,

et mangent et boivent plus qu’ils n’en peuvent tenir ;

en quoi ils sacrifient au diable

le temple même du diable, de façon maudite,

par superfluité abominable.

Leurs jurements sont si grands et si damnables

que c’est terrible de les entendre sacrer ;

ils mettent en pièces le corps béni de Notre Seigneur ;

ils pensaient que les Juifs ne l’avaient pas assez déchiré !

et chacun d’eux riait du péché de l’autre.

Et tout aussitôt surviennent danseuses

jolies et menues, jeunes vendeuses de fruits,

chanteuses avec harpes, prostituées, vendeuses d’oublies,

480qui sont vraies servantes du diable

pour allumer et attiser le feu de la luxure,

laquelle est liée à la gloutonnerie ;

je prends à témoin la sainte Écriture

que la luxure est dans le vin et l’ivrognerie.

Voyez comme, en son ivresse, Loth, contre nature,

se coucha près de ses deux filles, sans le vouloir ;

tellement ivre il était qu’il ne savait ce qu’il faisait.

Hérode — si l’on lit bien les histoires —

lorsqu’à son festin il se fut gorgé de vin,

490à sa table même donna l’ordre

d’occire Jean le Baptiste tout innocent.

Sénèque dit aussi une parole sage, sûrement ;

il dit qu’il ne saurait trouver différence

entre homme ayant perdu l’esprit

et homme qui s’adonne à la boisson,

sauf que folie s’abattant sur un méchant

dure plus longtemps que l’ivrognerie.

Ô gloutonnerie, pleine de malédictions,

ô cause première de notre confusion,

500ô origine de notre damnation,

jusqu’au moment où Christ, de son sang, nous racheta !

Voyez, pour parler bref, de quel prix

fut payée cette maudite vilenie ;

corrompu fut ce monde entier par gloutonnerie.

Adam, notre père, et sa femme elle aussi.

loin du Paradis, vers le travail et la misère,

furent chassés pour ce vice, c’est chose certaine ;

car cependant qu’Adam jeûna, à ce que j’ai lu,

il fut en Paradis ; et dès lors qu’il eut

510mangé, sur l’arbre, du fruit défendu

aussitôt il fut banni dans le malheur et la souffrance.

Ô gloutonnerie ! il convient bien qu’on t’accuse !

Oh ! si l’homme savait combien de maladies

suivent les excès et les gloutonneries,

il serait plus modéré

en son régime, assis à sa table.

Hélas ! court gosier et fine bouche

font qu’à l’est et à l’ouest, et au nord et au sud,

dans la terre, dans l’air et dans l’eau, des hommes peinent

520pour fournir au glouton viandes et boissons délicates !

Sur ce sujet, ô Paul, tu sais fort bien parler.

« Viandes pour le ventre, et ventre pour les viandes,

Dieu les détruira tous les deux », comme le dit saint Paul.

Hélas, c’est chose dégoûtante, par ma foi,

de prononcer ce mot, mais plus dégoûtant est l’acte lui-même ;

quand l’homme boit tant et de blanc et de rouge,

il fait de son gosier sa latrine

par une pareille abominable superfluité.

L’apôtre en pleurant dit fort piteusement :

530« Il en va beaucoup dont je vous ai parlé ;

je vous dis maintenant en pleurant et d’une voix pitoyable

qu’ils sont les ennemis de la croix de Christ ;

dont la fin sera la perdition, qui ont leur ventre pour dieu.

Ô ventre ! ô panse ! ô sac puant

empli de fumier et de corruption,

quel bruit empesté à chacun de tes bouts !

qu’il en coûte de labeur et d’argent pour te satisfaire !

Ces cuisiniers, voyez-les broyer et filtrer et moudre,

et changer la substance en accident

540pour satisfaire à tous les appétits gloutons ;

des os durs ils extraient

la moelle, car ils ne gaspillent rien

de ce qui est doux et suave au gosier ;

d’épices, de feuilles et d’écorces et de racines

votre sauce doit être faite délicieusement

pour vous refaire un appétit tout neuf.

Mais, certes, qui poursuit pareilles délices

est mort, cependant qu’il vit en ces vices.

C’est chose lubrique que le vin et l’ivrognerie

550et pleine de querelles et de misères.

Ô ivrogne, tu as la face défigurée,

ton haleine sent l’aigre, tu es dégoûtant à embrasser,

et à travers ton nez d’ivrogne, ce semble que le son

que toujours on entend, c’est : samson, samson.

Et pourtant, Dieu le sait, Samson jamais ne but de vin.

Tu tombes comme un pourceau entravé ;

ta langue est perdue et tout souci d’honnêteté,

car l’ivrognerie est le vrai tombeau

de l’esprit de l’homme et de sa prudence.

560Qui se laisse dominer par la boisson

ne sait point garder de secret, c’est bien certain ;

or ça, gardez-vous et du blanc et du rouge,

et surtout du vin blanc de Lépé

qu’on met en vente dans Fish Street ou Cheapside.

Ce vin d’Espagne se glisse subtilement

en d’autres vins poussant tout à côté ;

il produit lors telles fumées

que lorsqu’un homme en a bu trois gorgées

et croit être chez soi à Cheapside,

570il est en Espagne en la ville même de Lépé,

non pas à la Rochelle, ou en la ville de Bordeaux ;

et c’est alors qu’il dira : samson, samson.

Mais, oyez, messeigneurs, un mot je vous en prie :

il est certain que les exploits glorieux

dans les victoires de l’Ancien Testament,

par la grâce du vrai Dieu qui est omnipotent,

furent accomplis en l’abstinence et la prière.

Voyez dans la Bible, c’est là que vous pourrez l’apprendre.

Voyez Attila, le grand conquérant,

580qui mourut dans son sommeil, avec honte et déshonneur,

sans fin saignant du nez en son ivresse :

un capitaine doit vivre sobrement.

Et par dessus tout considérez bien

ce qui fut ordonné à Lamuel, —

ce n’est pas Samuel, mais Lamuel que je dis, —

lisez la Bible et vous verrez expressément

s’il faut donner du vin à ceux qui jugent.

Je n’en dis pas plus long car cela peut bien suffire.

Et maintenant que j’ai parlé de gloutonnerie,

590maintenant je vais vous interdire le jeu de hasard.

Le jeu, c’est le vrai père des mensonges,

des tromperies et des parjures maudits,

des blasphèmes contre le Christ, du meurtre et aussi de la perte

de bien et de temps ; et de plus

c’est une honte et un déshonneur

d’être considéré comme joueur vulgaire.

Et plus vous êtes haut placé

plus on ira vous évitant.

Que si un prince s’adonne au jeu,

600lors en tout acte de gouvernement et de politique,

d’après l’opinion commune

il perd d’autant sa réputation.

Stilbon, qui était sage ambassadeur,

fut envoyé à Corinthe, en très grande pompe,

de Lacédémone, pour y conclure alliance.

Et lorsqu’il arriva, il advint par fortune,

que les plus grands de ce pays

il les trouva jouant aux dés.

Ce pourquoi, aussitôt qu’il le put,

610secrètement il s’en revint dans son pays,

et dit : « Je ne veux point perdre mon nom là-bas,

ni ne veux prendre sur moi si grande honte

que de vous allier à des joueurs de dés.

Envoyez d’autres sages ambassadeurs,

Car, par ma foi, j’aimerais mieux mourir

que de vous allier à des joueurs de dés ;

car vous autres, qui avez tant de gloire et d’honneur,

ne vous allierez point à des joueurs de dés

de mon gré ou par traité dont je serais chargé. »

620Ce sage philosophe, c’est ainsi qu’il parla.

Oyez encore qu’au roi Démétrius

le roi des Parthes, à ce que dit le livre,

envoya par mépris une paire de dés en or,

pour ce qu’il avait joué auparavant,

ce pourquoi il considérait sa gloire et son renom

comme sans valeur et sans prix aucun.

Les seigneurs peuvent trouver d’autres sortes

de jeux assez honnêtes pour tuer la journée

Maintenant vais-je parler des faux serments et des grands jurements,

630en dire un mot ou deux suivant les anciens livres.

Les grands jurements sont chose abominable,

et les faux serments sont encore plus condamnables.

Le Dieu puissant a défendu de jurer du tout,

témoin Mathieu ; mais en particulier

le saint Jérémie dit en parlant des serments :

« Que tes serments soient vrais et non menteurs,

et jurés avec justice et aussi avec droiture. »

Mais les jurements faits en vain sont une malédiction.

Considérez qu’en la première table

640des vénérables commandements du Très Haut,

le second commandement est comme suit :

« Ne prenez point mon nom en vain ou à tort. »

Oyez, il défend jurements de la sorte avant

l’homicide ou mainte autre chose maudite.

Cela vient bien dans l’ordre que je dis.

Ils savent bien ceux qui comprennent ces commandements

que le second commandement de Dieu est celui-là.

Et bien plus, je le dirai tout net :

le châtiment ne s’écartera pas de la maison

650de celui qui est trop outrageux dans ses jurements.

« Par le cœur précieux de Dieu, et par ses clous,

et par le sang du Christ qui est à Hailes,

ma chance est sept, et la tienne cinq et trois ;

par les bras de Dieu, si tu triches au jeu

ce poignard te transperce le cœur. »

C’est là le fruit des deux dés de malheur :

parjure, colère, fausseté, homicide.

Or donc, pour l’amour de Christ qui mourut pour nous

quittez vos jurements, les grands et les petits.

660Mais, messires, je vais maintenant continuer mon histoire.

Ces trois débauchés dont je parle,

bien avant que les cloches eussent sonné prime,

s’étaient assis dans une taverne pour boire ;

et comme ils étaient là ils entendirent une clochette tinter

devant un corps qu’on portait à sa tombe,

si bien que l’un d’eux se mit à appeler son valet :

« Va vite, (dit-il,) et demande sur-le-champ

quel corps passe par ici,

et vois à bien me rapporter son nom. »

670« Messire, (dit l’enfant,) il n’est mie besoin ;

on me l’a dit deux heures avant votre arrivée ici ;

c’était, pardieu, un vieux camarade à vous,

qui soudainement a été occis cette nuit ;

il était très ivre, couché de tout son long sur son banc,

quand vint un voleur furtif qu’on appelle Mort,

qui dans ce pays occit tous les gens,

qui de sa lance lui fendit le cœur en deux,

et alla son chemin sans un mot de plus.

Il en a tué mille pendant la peste,

680et, maître, avant que de venir en sa présence,

me semble qu’il serait nécessaire

de prendre bien garde à pareil adversaire :

soyez toujours prêts à le rencontrer,

c’est ce que m’a appris ma mère, je n’en dis pas plus. »

— « Par Sainte Marie, (dit le tavernier,)

cet enfant dit vrai, car il a tué cet an,

à plus d’un mille d’ici, dans un grand village,

homme, femme, enfant, manant et page.

Je crois qu’il habite par là.

690Être sur ses gardes serait grande sagesse

avant qu’il puisse faire malheur à quelqu’un. »

— « Quoi ! par les bras de Dieu, (dit notre débauché,)

est-ce un tel péril que de le rencontrer ?

je le chercherai par voie et par chemin,

j’en fais vœu par les os sacrés du Christ.

Écoutez, camarades, nous trois ne faisons qu’un ;

que chacun de nous tende la main à l’autre,

et que chacun soit un frère pour l’autre,

et nous tuerons ce traître félon de Mort.

700On le tuera, lui qui en a tant tué,

par la dignité de Dieu, et avant qu’il soit nuit. »

Et ensemble ces trois se jurèrent leur foi

de vivre et mourir l’un pour l’autre

comme s’ils étaient frères nés.

Et ils s’en furent tout ivres, dans leur colère,

et les voilà partis vers ce village

dont le tavernier avait parlé devant.

Ils juraient beaucoup d’horribles serments

et mettaient en pièces le corps béni du Christ :

710 « Ils mettront Mort à mort si seulement ils le prennent. »

Ils n’étaient pas allés tant qu’un demi-mille,

juste comme ils allaient franchir une barrière,

un homme vieil et pauvre ils rencontrèrent.

Ce vieux homme les salua bien humblement

et parla ainsi : « Or, seigneurs, Dieu vous garde ! »

Le plus hardi de ces trois débauchés

lui répartit : « Qu’est-ce ? vilain à la triste mine,

pourquoi es-tu tant enveloppé sauf la face ?

pourquoi vis-tu si longtemps en si grand âge ? »

720Ce vieil homme se mit à le regarder au visage

et dit ainsi : « C’est que je ne puis trouver

un homme, quand je marcherais jusqu’en Inde,

ni dans les cités ni dans aucun village,

qui voudrait troquer sa jeunesse contre mon âge,

et c’est pourquoi il faut bien que je garde mon âge

aussi longtemps que Dieu le voudra.

La mort même, hélas ! ne veut me prendre ma vie

je marche ainsi comme un captif sans repos,

et sur le sol qui est la porte de ma mère

730je frappe de mon bâton matin et soir,

et dis : « Chère mère, laisse moi entrer !

Vois comme je m’évanouis chair et sang et peau

Hélas, quand mes os seront-ils en repos ?

Mère, je voudrais que vous m’échangiez le coffre

qui est depuis longtemps en ma chambre,

oui-da ! pour un drap de haire où m’envelopper. »

Mais elle n’a pas encore voulu me faire cette grâce,

ce pour quoi ma face est toute pâle et flétrie.

Mais, messires, ce n’est point courtois à vous

740de parler à un vieil homme avec rudesse,

s’il ne vous manque en paroles ou en actions.

Dans la Sainte Écriture vous pouvez lire vous-même :

« Devant un vieillard à tête chenue

vous devez vous lever » ; aussi je vous donne ce conseil,

ne faites à un vieillard pas plus de mal maintenant

que vous ne voudriez qu’on en fît

à votre vieillesse, si vous durez jusque là ;

et Dieu soit avec vous, où que vous alliez à pied ou à cheval.

Pour moi, il faut que j’aille où je dois aller. »

750« Non pas, vieux rustre, pardieu tu n’iras pas,

(dit aussitôt l’autre joueur ;)

tu ne te partiras pas si facilement, par Saint Jean !

Tu parlais à l’instant de Mort, ce traître,

qui dans ce pays occit tous nos amis.

Je t’en baille ma foi, aussi vrai que tu es son espion,

dis où il est, ou bien il t’en cuira,

par Dieu et par le Saint Sacrement !

Car en vérité tu es d’accord avec lui

pour nous tuer tous, les jeunes gens, vieux voleur félon ! »

760« Eh ! bien, Messires, (dit l’autre,) si vous avez tel désir

de trouver Mort, tournez par ce chemin tortueux,

car dans ce petit bois je l’ai laissé, par ma foi,

sous un arbre et c’est là qu’il demeure ;

toutes vos bravades ne le feront pas se cacher.

Voyez-vous ce chêne ? c’est là même que vous le trouverez.

Dieu vous sauve qui a racheté le genre humain,

et vous amende ! » Ainsi parla ce vieil homme.

Et chacun de ces débauchés s’en courut,

jusqu’à ce qu’il arriva à cet arbre et y trouva

770en beaux florins d’or bien frappés

tout près de huit boisseaux à ce qu’il leur parut ;

alors plus ne se mirent en quête de Mort,

mais chacun d’eux fut si joyeux à cette vue,

car les florins étaient si beaux et si brillants,

qu’ils s’assirent auprès de ce précieux trésor.

Le pire des trois dit le premier mot :

« Mes frères, (dit-il,) prenez garde à ce que je dis ;

j’ai grand esprit bien que je plaisante et rie.

Ce trésor, la fortune nous l’a donné

780pour qu’en joie et liesse nous vivions notre vie,

et puisqu’il nous vint aisément le dépenserons de même.

Oh ! par la précieuse dignité de Dieu ! qui aurait pensé

aujourd’hui que nous aurions si bel heur ?

Si seulement cet or pouvait s’emporter de ce lieu

chez moi dans ma maison ou encore dans la vôtre

(car vous savez bien que c’est à nous qu’est tout cet or)

nous aurions alors grande félicité

Mais vraiment de jour on ne peut :

les gens diraient que nous sommes de fieffés voleurs,

790et pour ce trésor bien à nous ils nous pendraient.

Il faut emporter ce trésor de nuit

aussi habilement et secrètement qu’il se pourra.

Je conseille donc qu’on tire à la courte paille

entre nous trois et qu’on voie à qui écherra la paille ;

et qui l’aura, d’un cœur joyeux

courra à la ville et cela au plus tôt,

et nous apportera du vin et du pain en grand secret ;

et deux de nous garderont bien adroitement

ce trésor, et, si l’autre ne s’attarde pas,

800quand il fera nuit nous transporterons ce trésor

d’un commun accord là où nous le jugerons le meilleur. »

Un d’eux prit les pailles dans son poing

et leur dit de tirer pour voir où tombait le sort,

et il tomba sur le plus jeune d’eux tous ;

et vers la ville il partit sur-le-champ,

et, aussitôt qu’il fut parti,

le premier parla ainsi à l’autre :

« Tu sais bien que tu es mon frère juré ;

je vais te dire tout droit comment faire ton profit.

810Tu sais bien que notre camarade est parti ;

et voilà l’or, et il y en a grand planté

qui doit être réparti entre nous trois.

Mais pourtant si je pouvais faire en sorte

qu’il fût réparti entre nous deux,

ne t’aurais-je pas rendu un service d’ami ? »

L’autre répondit : « Ne sais comment cela se peut ;

il sait que l’or est avec nous deux ;

que ferons-nous, que lui dirons-nous ? »

« Sera-ce un secret ? (dit le premier coquin)

en ce cas je te dirai en peu de mots

830ce que nous ferons pour mener la chose à bien. »

« Je promets, (dit l’autre,) que certes,

sur ma foi, je ne te trahirai pas. »

« Or ça, (dit le premier,) tu sais bien que nous sommes deux

et que nous deux serons plus forts qu’un seul.

Prends garde quand il sera assis, et aussitôt

dresse toi comme si tu voulais jouer avec lui ;

et je le transpercerai de part en part

pendant que tu lutteras avec lui comme pour rire ;

830et avec ta dague pense à en faire autant ;

et alors tout cet or sera réparti,

mon cher ami, entre toi et moi ;

alors nous pourrons tous deux accomplir tous nos désirs

et jouer aux dés tout notre saoul. »

Ainsi s’accordèrent ces deux coquins

pour tuer le troisième, comme vous m’avez entendu dire.

Le plus jeune, qui s’en allait à la ville,

bien souvent en son cœur roule et retourne

la beauté de ces florins neufs et brillants.

840 « Ô Seigneur ! (disait-il,) s’il se pouvait être que j’eusse le trésor pour moi tout seul,

il n’est homme vivant au-dessous du trône

de Dieu, qui vivrait aussi joyeux que moi ! »

Et enfin le démon, notre ennemi,

mit en sa pensée d’acheter du poison,

de quoi tuer ses deux camarades ;

car le démon le trouva en tel état de vie

qu’il eut permission de le mener à mal ;

et ainsi notre homme prit fermement la résolution

de les tuer tous deux et de ne jamais s’en repentir.

850Il va donc, ne voulant pas s’attarder,

jusqu’à la ville, chez un apothicaire,

et le pria qu’il voulût bien lui vendre

du poison pour tuer ses rats ;

et il y avait aussi un putois dans son enclos,

qui, disait-il, avait tué ses chapons,

et il aurait bien voulu se venger, s’il pouvait,

de la vermine qui lui faisait dommage la nuit.

L’apothicaire répondit : « Oui, tu auras

860telle chose que (sur mon âme que Dieu sauve !)

il n’est créature en le monde entier

qui mange ou boive de cette confiture,

ne serait-ce que la grosseur d’un grain de blé,

sans en perdre aussitôt la vie ;

oui, elle mourra, et en moins de temps

que tu ne feras un mille à pied

tant ce poison est fort et violent. »

Le maudit prit dans sa main

une botte de ce poison, et courut ensuite

870dans la rue voisine chez quelqu’un

pour lui emprunter trois grandes bouteilles ;

et, dans deux, il versa son poison,

la troisième il la garda pure pour sa propre boisson,

car, toute la nuit, il se préparait à suer

en transportant l’or loin de l’endroit.

Et quand ce débauché (Dieu lui donne male chance !)

eut empli de vin ses trois grandes bouteilles,

il retourna auprès de ses camarades.

Est-il besoin de sermonner davantage ?

880Car, tout comme ils avaient prémédité sa mort,

tout ainsi le tuèrent-ils aussitôt.

Et quand ce fut fait, l’un parla ainsi :

« Maintenant, seyons-nous, et buvons, et gaudissons-nous

et ensuite nous enterrerons son corps. »

El à ces mots il lui arriva par hasard

de prendre la bouteille où était le poison,

il but et offrit aussi à boire à son camarade,

de quoi aussitôt ils moururent tous les deux.

Mais, certes, je suppose qu’Avicennes

890ne décrivit jamais, dans un canon ni aucun fen,

de plus merveilleux signes d’empoisonnement

que n’en eurent ces deux misérables avant leur fin.

Ainsi finirent ces deux homicides

et pareillement le perfide empoisonneur aussi.

Ô péché maudit, plein de malédiction !

Ô traîtres homicides, ô méchanceté !

Ô gloutonnerie, luxure et jeu !

Ô toi qui blasphèmes le Christ avec vilenie

et avec de grands jurements, par habitude et par orgueil !

Ô péché maudit, plein de malédiction !

900Hélas ! genre humain, comment se peut-il

qu’envers ton créateur qui t’a façonné,

et du sang précieux de son cœur t’a racheté,

tu sois si félon et si méchant, hélas !

Or, braves gens, Dieu vous pardonne vos fautes,

et vous garde du péché d’avarice.

Mon saint pardon peut vous guérir tous

pourvu que vous m’offriez des doubles d’or ou des esterlins,

ou encore des broches d’argent, des cuillers ou des anneaux ;

courbez la tête sous cette sainte bulle !

Venez, femmes, offrez de votre laine.

910J’inscris ici vos noms sur mon rôle tout de suite ;

à la béatitude céleste vous arriverez ;

je vous absous par mon grand pouvoir,

vous qui allez faire offrande, et vous rends aussi purs et nets

qu’à votre naissance. Et voilà, messires, comment je prêche ;

et Jésus-Christ, qui est le mire de nos âmes,

vous accorde ainsi de recevoir son pardon.

Car c’est le mieux, je ne veux pas vous tromper.

Mais, messires, j’oubliais un mot dans mon histoire :

920j’ai des reliques et des pardons dans mon sac,

aussi beaux qu’homme d’Angleterre,

qui me furent donnés par la main du pape.

Si quelqu’un de vous, par dévotion,

veut faire offrande et avoir mon absolution,

qu’il avance aussitôt et s’agenouille ici

et humblement reçoive mon pardon ;

ou encore prenez des pardons en route,

tout neufs et tout frais, au sortir de chaque village,

pourvu que vous offriez toujours de nouveaux et de nouveaux

930nobles d’or et des sols qui soient bons et de poids.

C’est un honneur pour tous ceux qui sont ici

que d’avoir un pardonneur autorisé

pour vous absoudre, cependant que vous chevauchez par le pays,

dans les aventures qui peuvent vous arriver :

d’aventure un ou deux peuvent tomber

de cheval et se rompre le col.

Songez quelle sécurité c’est pour vous tous

que je sois tombé dans votre compagnie,

moi qui puis vous absoudre, grands et petits,

quand votre âme quittera le corps.

940Je conseille que notre hôte que voici commence,

car il est des plus enfoncés dans le péché.

Avance, messire hôte, et fais d’abord quelque offrande,

et tu baiseras les reliques, toutes et chacune ;

oui, pour un denier, desserre vite ta bourse. »

— « Non, non, (dit l’autre,) que plutôt Christ me maudisse !

Laisse, dit-il, je n’en ferai rien, parbleu !

Tu voudrais me faire baiser tes vieilles chausses,

et me jurer que c’est une relique de saint,

fussent-elles barbouillées par ton fondement !

950Mais, par la croix qu’a trouvée Sainte Hélène,

j’aimerais mieux avoir tes couilles dans ma main

au lieu de reliques et de saintetés ;

laisse-les moi couper, je t’aiderai à les porter ;

on les enchâssera dans un étron de porc. »

Le pardonneur ne répondit pas un mot ;

il était si en colère qu’il ne voulut dire mot.

« Allons, (dit notre hôte), je ne veux plus plaisanter davantage

avec toi, ni avec aucun homme en colère. »

960Mais tout aussitôt le digne Chevalier se mit

à parler quand il vit que tout le monde riait :

« Finissons ceci, car c’en est bien assez ;

messire Pardonneur, soyez gai et de mine joyeuse,

et vous, messire hôte, qui m’êtes si cher,

je vous prie, donnez un baiser au Pardonneur ;

et, Pardonneur, je te prie, rapproche-toi,

et comme avant, rions et plaisantons. »

Aussitôt ils s’embrassèrent et la chevauchée reprit son chemin.

Ci finit le Conte du Pardonneur.

Groupe D

Conte de la Femme de Bath

Le Prologue du Conte de la Femme de Bath.

« Expérience, alors que nulle autorité

n’existerait au monde, suffirait bien pour que

je parle, moi, des maux qui sont en mariage.

Car, messeigneurs, depuis qu’ont sonné mes douze ans,

5grâces à Dieu de qui la vie est éternelle,

j’ai pris mari cinq fois, au porche de l’église.

Oui, messeigneurs, oui-dà, j’ai eu mes cinq maris.

Et, chacun en son rang, tous furent gens de bien.

Mais je me laissai dire, il n’y a pas longtemps,

10que puisque Christ alla une fois seulement

aux noces à Cana, ville de Galilée,

par cet exemple même il m’avait enseigné

que je ne me devais marier qu’une fois.

Écoutez donc aussi quelle verte parole

15au bord d’un puits Jésus, l’Homme-Dieu, prononça,

en réprobation de la Samaritaine :

« Tu as eu cinq maris, (dit-il à cette femme),

et cet homme-là qui te possède aujourd’hui,

il n’est point ton mari ! » Ainsi dit-il sans faute.

20Ce qu’il a voulu dire par là, je ne le sais,

mais je voudrais savoir pourquoi le cinquième homme

ne fut point un mari pour la Samaritaine.

Combien en mariage pouvait-elle avoir d’hommes ?

Je n’ai encor jamais de ma vie entendu

25déterminer ce nombre.

On peut épiloguer et gloser haut et bas,

mais ce que sans mentir je sais expressément,

c’est que Dieu nous a dit : Croissez, multipliez,

Ce gentil texte-là je puis bien le comprendre.

30Et je sais bien aussi qu’il a dit que mon homme

doit laisser père et mère et m’emmener chez lui ;

mais de nombre quelconque il n’a fait mention,

que ce soit bigamie ou bien octogamie.

Pourquoi faut-il qu’on vienne en dire vilenie ?

35Prenez le sage roi, Dom Salomon. Eh bien !

des femmes m’est avis qu’il en eut, lui, plus d’une.

Plût à Dieu qu’il me fût à moi-même loisible

de tâter du nouveau moitié aussi souvent !

Quel don de Dieu il eut d’avoir toutes ces femmes !

40Un tel don nul ne l’a qui respire en ce monde.

Ce noble roi, à mon avis, Dieu sait s’il n’eut,

en la première nuit, plus d’un joyeux assaut

avec chacune d’elles, tant la vie lui fut bonne !

Béni soit Dieu que j’aie épousé cinq maris !

[Et des plus fins des cinq j’ai fort bien su vider

et la bourse d’en bas et mêmement le coffre.

Il n’est clerc accompli que d’écoles diverses,

et pratique diverse en maint divers ouvrage,

sans point de faute, fait l’ouvrier accompli :

de cinq maris divers je suis, moi, l’écolière.]

45Bienvenu le sixième le jour qu’il s’offrira !

Parbleu, je ne me veux maintenir toute chaste.

Quand mon mari aura passé hors de ce monde,

il faudra qu’un chrétien m’épouse incontinent,

car je suis libre alors, à ce que dit l’apôtre,

50de prendre selon Dieu le mari qu’il me plaît.

Prendre mari, dit-il, cela n’est point péché ;

mieux vaut prendre mari, pour lui, que de brûler.

Que n’importe après tout qu’on dise vilenie

de Lamech le maudit et de sa bigamie?

55Je sais bien qu’Abraham a été un saint homme.

Et Jacob en fut un, pour autant que je sache.

Et ils ont eu pourtant chacun plus de deux femmes.

Et maint autre saint homme encore en eut plus d’une.

Quand vites-vous jamais en un âge quelconque

60les hauts décrets de Dieu défendre mariage

en mots qui soient exprès, de grâce, dites-moi ?

Et la virginité, où l’a-t-il commandée ?

Je sais tout aussi bien que vous, sans aucun doute,

ce que l’apôtre a dit touchant virginité.

65Il a dit n’avoir pas pour elle de précepte.

On peut bien conseiller femmes de rester vierges,

mais conseil, vous savez, n’est pas commandement

Il a laissé le point à notre jugement.

Car, dès que Dieu aurait enjoint virginité,

70par là même il aurait condamné mariage. ;

et certes, s’il n’était semé aucune graine,

virginité, alors d’où donc sortirait-elle ?

Paul, pour dire le moins, n’eût osé commander

chose sur quoi son maître n’avait point dicté d’ordre.

75Au but est mis le dard, prix de virginité :

l’emporte qui pourra ! Voyons qui court le mieux.

Mais ce précepte-là n’a point de lieu partout,

sauf où il plaît à Dieu lui prêter de sa force.

Je sais parfaitement que l’apôtre était vierge ;

80mais pourtant, quoiqu’il ait écrit et qu’il ait dit

qu’il eût voulu que tous fussent comme lui-même,

ce n’est tout que conseil prônant virginité,

et de me marier il m’a donné congé

indulgemment : partant il n’y a point de crime

85à m’avoir, si de vie à trépas va mon homme,

sans qu’on puisse objecter que ce soit bigamie.

S’il est avantageux de ne point toucher femme, —

c’est, entendait l’apôtre, en son lit, en sa couche,

car d’assembler étoupe et feu c’est grand péril —

90vous savez ce que peut figurer cet exemple ;

Somme toute, il tenait virginité parfaite

plus que n’est mariage en la faiblesse humaine —

faiblesse, selon moi, c’est si mari et femme

passaient toute leur vie en gardant chasteté.

95Je reconnais pour moi qu’il ne me vient envie

à voir virginité exceller bigamie.

Il leur plaît d’être purs en leur corps et leur âme :

de ma condition, moi, je n’entends me vanter.

Car, comme vous savez, seigneur en sa maison

100n’a pas pour tous vaisseaux vaisseaux d’or seulement,

mais il en a de bois qui lui font bon service.

Dieu en plusieurs façons appelle à lui les gens

et chacun a de Dieu son don particulier :

l’un ceci, cela l’autre — selon que Dieu le veut.

105 Virginité, au vrai, c’est perfection grande, et continence aussi, avec dévotion.

Mais Jésus, de qui sourd toute perfection,

n’a jamais ordonné que chacun allât vendre

tout ce qu’il possédait et le donnât aux pauvres,

110et dès lors le suivit et marchât sur ses traces.

Il parlait à ceux-là qui veulent vie parfaite,

et, par votre congé, messeigneurs, je n’en suis.

Je veux, moi, consacrer la fleur de mon bel âge

aux actes et aussi aux fruits de mariage.

115De grâce, dites-moi encore à quelle fin

ont été faits les membres de génération.

Dites à quel propos l'on a été bâti.

Ces membres, croyez-m’en, ne sont pas pour néant,

en dépit des gloseurs qui disent haut et bas

120que, s’ils ont été faits, c’est pour purgation

d’urine et selon qui nos deux petites choses

sont là pour distinguer aussi mâle et femelle

et pour nulle autre fin. — Que non pas, dites-vous ?

Expérience sait qu’il n’en est point ainsi.

125Pour que clercs contre moi ne s’aillent courroucer,

je dirai donc qu’ils ont été faits aux deux fins,

à savoir pour office et ensuite pour aise

d’engendrure, en tels cas où l’on n’offense Dieu.

Autrement pourquoi donc marquerait-on aux livres

130qu’à sa femme mari doit acquitter son dû ?

Or avec quoi mari ferait-il son paiement

s’il n’y employait pas son benoît instrument ?

Ils ont donc été faits au corps des créatures

et pour purger l’urine et à fin d’engendrure.

135 Mais je ne prétends point que chacun soit tenu, parmi ceux-là qui ont tel harnois que j’ai dit,

d’aller en faire usage au métier d’engendrure.

De chasteté alors personne n’aurait cure.

Jésus-Christ était vierge et fait tout tel qu’un homme,

140et, depuis que le monde est monde, plus d’un saint.

Ils ont vécu pourtant en chasteté parfaite.

Je ne veux envier nulle virginité.

Que les chastes soient pain de pur grain de froment

et que nous autres femmes ne soyons que pain d’orge.

145Et pourtant de pain d’orge, à ce que nous dit Marc,

notre Seigneur Jésus restaura plus d’un homme.

Dans la condition où m’a appelée Dieu

je veux persévérer, précieuse ne suis.

En épouse je veux user mon instrument

150sans le plaindre plus que Celui qui me le fit.

Si j’y fais des façons, Dieu me donne chagrin !

Et mon mari l’aura le matin et le soir,

tout dès qu’il lui plaira venir payer sa dette.

Il me faut un mari — je n’en démordrai pas —

155qui soit mon débiteur, qui soit aussi mon serf,

et qui, avec cela, ait tribulations

dans sa chair tout le temps que je serai sa femme.

En ma puissance j’ai, durant ma vie entière,

le corps de mon mari, dont il n’est plus le maître.

160C’est cela mémement que l’apôtre m’a dit.

Et il a commandé que nos maris nous aiment.

Cette sentence toute est très fort à mon gré. »

Le Pardonneur alors tout soudain sursauta :

« Or ça, dame (dit-il), par Dieu et par Saint Jean,

165vous faites un prêcheur merveilleux sur ce cas.

J’étais, moi, sur le point de prendre femme : hélas !

faudra-t-il qu’à ma chair il en cuise si fort ?

Mieux me vaudrait alors remettre à prendre femme ! »

— « Attends ; mon conte encor n’est commencé (dit-elle).

170Par ma foi, tu boiras bien d’un autre tonneau,

devant que je m’en aille, et moins bon que cervoise,

et lorsque je t’aurai dit jusqu’au bout mon conte

de tribulations en cours de mariage,

où je me connais bien par ma vie tout entière

175— entends bien : le fléau, c’est moi qui l’ai été —

tu verras bien alors si tu veux t’abreuver

à ce même tonneau que je vais mettre en perce.

Sache-le bien avant que d’en approcher trop,

car je te citerai d’exemples plus de dix.

180Quiconque ne consent à apprendre d’autrui,

à autrui il sera un exemple lui-même.

Ce sont propres paroles qu’écrivit Ptolémée.

Lis en son Almageste et les y va trouver. »

— « Dame, je vous en prie, si vous y consentez,

185(dit lors le Pardonneur), comme vous commençâtes,

contez nous votre conte et n’épargnez quiconque.

Montrez votre pratique à nous qui sommes jeunes. »

— « Je le veux (ce dit-elle), si cela peut vous plaire.

Mais pourtant je prierai toute la compagnie,

190si je devise ici selon ma fantaisie,

que l’on ne prenne à cœur chose que je dirai,

pour ce que mon propos n’est que de plaisanter.

« Or, messeigneurs, or donc, je conterai mon conte.

Puissé-je ne jamais boire vin ni cervoise

195si je ne vous dis vrai, les maris que j’ai eus,

comme trois furent bons, et mauvais les deux autres.

Ces trois maris étaient bons et riches et vieux :

à peine pouvaient-ils observer le statut

selon quoi ils étaient par devers moi tenus, —

200Ainsi m’assiste Dieu, je ris lorsque je pense

comme je les faisais peiner dur nuitamment,

et, par ma foi, de ce ne tenais-je nul compte.

Ils m’avaient tout donné, leur or et leur trésor ;

205plus ne m’était besoin de faire diligence

à gagner leur amour ni leur montrer égards.

Ils me chérissaient tant, par Dieu qui est là-haut,

que je ne faisais cas aucun de leur amour.

Femme sage toujours voudra se mettre en frais

210pour qu’elle soit aimée là où elle ne n’est pas.

Mais puisque dans ma main je les tenais très bien

et qu’ils m’avaient donné leur terre tout entière,

qu’avais-je à faire, moi, de songer à leur plaire,

à moins que ce ne fût pour mon profit et aise ?

215Mes maris, par ma foi, je les fis tant peiner

que mainte et mainte nuit ils chantèrent : « hélas ! »

Le bacon n’était pas pour eux, ce m’est avis,

que détiennent d’aucuns, en Essex, à Dunmow.

Si bien les gouvernai-je, en appliquant ma loi,

220que chacun d’eux était bien heureux et content

quand il me rapportait beaux habits de la foire.

Ils étaient bien contents d’avoir bonnes paroles,

car Dieu sait si bien fort je ne les grondais pas.

Or écoutez comment je sus me gouverner,

225prudes femmes, ô vous qui saurez me comprendre.

Ainsi parlerez-vous et leur en ferez croire ;

car homme ne saurait aussi effrontément

que femme ni jurer ni mentir, il s’en faut !

Je ne dis point cela pour qui est prude femme,

230sauf quand il lui advient d’être malavisée.

Prude femme qui sait ce qui est pour son bien

saura lui faire accroire que la corneille est folle

et prendra à témoin sa propre chambrière

pour renfort. Mais oyez ce que je lui disais :

Tous les livres