Les Contes de Canterbury
Geoffroy Chaucer
Les Contes
de Canterbury
Traduction française Avec une introduction et des notes
par
Th. Bahans, J. Banchet, Ch. Bastide, P. Berger, L. Bourgogne, M. Castelain, L. Cazamian, Ch. Cestre, Ch. Clermont, J. Delcourt, J. Derocquigny, C.-M. Garnier, R. Huchon, A. Koszul, L. Lavault, É. Legouis, L. Morel, Ch. Petit, W. Thomas, G. Vallod, E. Wahl
«♦»
Paris, FÉLIX ALCAN, éditeur, 1908.
LES
CONTES DE CANTERBURY
COULOMMIERS
Imprimerie Paul BRODARD.
LES
CONTES DE CANTERBURY
DE
GEOFFROY CHAUCER
TRADUCTION FRANÇAISE
AVEC UNE INTRODUCTION ET DES NOTES
PAR
TH. BAHANS, J. BANCHET, CH. BASTIDE, P. BERGER, L. BOURGOGNE, M. CASTELAIN, L. CAZAMIAN, CH. CESTRE, CH. CLERMONT, J. DELCOURT, J. DEROCQUIGNY, C.-M. GARNIER, R. HUCHON, A. KOSZUL, L. LAVAULT, É. LEGOUIS, L. MOREL, CH. PETIT, W. THOMAS, G. VALLOD, E. WAHL
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PARIS
FÉLIX ALCAN, ÉDITEUR
108, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 108
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1908
La traduction a été ainsi répartie entre les professeurs agrégés d’anglais dont les noms suivent :
Prologue Général.
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M. Bastide, professeur au lycée Charlemagne.
AVERTISSEMENT
Les traducteurs ont adopté les règles suivantes :
1o Emploi du texte des Contes de Canterbury, publié par Mr. W. W. Skeat dans son Student’s Chaucer (Oxford Clarendon Press, 1895), le meilleur texte existant, presque définitif. Ce texte a été suivi fidèlement, mais non servilement, et les traducteurs ont cru devoir s’en séparer, en de très rares occasions, surtout en ce qui concerne la ponctuation adoptée par le critique. Ils ont en revanche rigoureusement reproduit l’ordre et le numérotage des vers ; ils ont adopté la même division en groupes de ce poème inachevé et fragmentaire, chaque groupe étant formé des récits qui se suivent sans interruption ; où il y a cassure, commence un groupe nouveau. Grâce à cette conformité avec le Student’s Chaucer (et aussi avec le Globe Chaucer, semblablement divisé), les lecteurs soucieux de comparer le français avec l’original pourront se reporter aisément au texte anglais.
Les traducteurs adressent à Mr. Skeat et à la Clarendon Press leurs remerciements pour la courtoisie avec laquelle ils ont été autorisés par eux à faire usage de l’édition susdite.
2o Notes réduites au strict nécessaire et uniquement consacrées à l’explication des difficultés de sens (allusions obscures, coutumes locales et anciennes, termes vieillis, etc.) ou encore à l’indication des sources auxquelles Chaucer a puisé. Pour l’établissement de ces notes, l’édition en 6 volumes des œuvres de Chaucer, publiée par Mr. Skeat (Oxford, 1894), a fourni les plus précieux éléments.
3o Traduction linéaire, vers pour vers, d’où un style sans doute moins coulant, mais en revanche plus fidèle et peut-être plus savoureux, moins de disparates aussi dans un ensemble où plusieurs mains collaborent. Quelques faciles archaïsmes de tours et de mots ont été généralement conservés en vue de rappeler l’âge du poème et la naïveté d’une composition primitive. D’autre part, étant donnée la diversité de forme des Contes écrits par Chaucer, il a paru qu’il n’y aurait nul inconvénient à admettre un peu de cette diversité dans la traduction elle-même ; sans aucun sacrifice d’exactitude, quelques contes ont été coulés en lignes parisyllabiques, sans rime : ceux de l’Intendant, du Marinier et de la Prieure, ainsi que le Prologue de la Femme de Bath.
Les traducteurs seront reconnaissants de toute rectification qui leur sera suggérée. Il était à peu près impossible d’atteindre du premier coup à une traduction exempte d’erreur. Depuis l’impression du début du volume, en septembre 1906, un premier essai de révision a été fait, portant surtout sur le Prologue, partie à la fois la plus étudiée et la plus difficile du poème. On trouvera à la page 525 les corrections et additions faites depuis l’impression.
Toutefois la traduction n’est pas uniquement génératrice d’erreurs. Elle force à passer le sens dans un crible plus sévère que celui du commentateur le plus appliqué. Elle aperçoit des nuances de termes et des subtilités de logique qui échappent souvent au lecteur de l’original. Aussi est-il à espérer que, dans le nombre des changements apportés aux explications courantes (parfois paresseusement admises), il en sera quelques-uns qui pourront servir à l’interprétation définitive du texte.
L’accueil fait à la première moitié de ce livre permet de croire qu’il vient à son heure et comble une lacune enfin devenue sensible. Le premier Groupe des Contes, paru en fascicule dans un numéro supplémentaire de la Revue Germanique, a été honoré par l’Académie française d’une partie du prix Langlois. Deux articles du regretté professeur Émile Gebhart, l’un dans le Gaulois du 23 avril 1907, l’autre dans les Débats du 11 mars 1908, attestent l’intérêt avec lequel ce connaisseur consommé de Boccace et des nouvellistes italiens du xive siècle suivait l’entreprise, en même temps qu’ils témoignent de son admiration pour le génie original du conteur anglais qui lui était tardivement révélé. De l’autre côté de la Manche, un chaleureux article de Mr. Cloudesley Brereton, dans l’Academy du 25 janvier 1908, déclarait la sympathie des Anglais pour l’œuvre en cours.
Il est d’ailleurs difficile de ne pas voir un indice signalé du progrès des études de langues vivantes chez nous, dans le nombre, la compétence et le zèle des collaborateurs qui se sont unis spontanément en vue de mener à bien une œuvre longue, délicate, exigeant la connaissance de la vieille langue anglaise, et toute désintéressée.
La Société pour l’Étude des Langues et Littératures modernes.
INTRODUCTION
L’œuvre dont la traduction est donnée dans ce volume a déjà été à plus d’une reprise célébrée chez nous par la critique. En des pages nombreuses et brillantes, tour à tour Taine et M. Jusserand, pour ne parler que d’eux, ont proclamé que les Contes de Canterbury étaient non seulement le premier chef-d’œuvre en langue anglaise, mais encore l’un des poèmes capitaux de l’Europe avant la Renaissance, qu’ils pourraient bien même en être de tous le plus vivant, le plus varié et le plus réjouissant. Nul des lecteurs de leurs belles études qui n’ait senti l’attrait du vieux livre dans leurs citations et à travers leurs analyses. Or c’est un indice curieux (et inquiétant aussi) de notre tournure d’esprit que le manque persistant d’une version accessible de ces Contes si bien loués. Comme il lui arrive trop souvent, le public s’est contenté de l’appréciation de l’ouvrage sans réclamer l’ouvrage même. Il a préféré le jeu d’idées qu’offre une étude littéraire à la lecture directe du livre. Le poème qu’on lui disait si français d’origine et si admirablement adapté aux goûts français, est resté lui-même inconnu, sauf du tout petit nombre de ceux qui le pouvaient lire dans l’anglais du XIVe siècle. En dehors des citations forcément courtes qu’offraient les littératures générales, on n’a mis que des bribes à la portée du public, soit dans le livre d’ailleurs utile de H. Gomont : G. Chaucer, Analyse et Fragments (Nancy, 1847), soit dans la brochure de la Nouvelle Bibliothèque populaire qui s’intitule à tort Les Contes de Canterbury. De traduction totale, une seule, si coûteuse et si excentrique qu’elle a passé inaperçue et qu’elle est presque introuvable ; c’est celle que fit paraître à Londres en 1856-1857 le Chevalier de Châtelain, — traduction en vers vraiment faciles et pédestres à l’excès, trop égayés d’un comique involontaire. À témoin ce court spécimen qui correspond aux vers 23-27 du Prologue général :
La nuit il arriva dans cette hôtellerie Troupe de pèlerins tous dans leur braverie, Au nombre de vingt-neuf, gens de tous les états, De sexes différents et de tous les formats, Que le hasard avait agglomérés sans doute, Qui vers Canterbury comme moi faisaient route.
La finesse et l’art de Chaucer ne pouvaient guère transparaître sous ce prosaïsme et ces impropriétés. Les Contes de Canterbury sont donc restés pour la France un de ces chefs-d’œuvre qu’on salue de très loin et qu’on ignore. C’est ainsi qu’il manque au lecteur désintéressé un des livres de jadis qui peuvent le plus pour son amusement ; à l’historien un tableau unique de la vie populaire du xive siècle ; au littérateur un des plus remarquables prolongements à l’étranger de notre poésie nationale, et avec cela une œuvre qui, fondée sur le passé, fait mieux qu’aucune prévoir le progrès de la littérature européenne.
Il est un autre regret auquel le manque de cette traduction peut justement donner lieu. Faute de lire les Contes de Canterbury les Français se sont refusé la seule entrée de plain-pied qui leur fût possible dans la littérature anglaise. Ils ont de ce fait été contraints d’en escalader sur quelque point les murailles à pic, non sans souffrir certain dommage ni sans avoir à se plaindre de la fatigue et de la secousse. N’avaient-ils pas négligé le pont jeté sur le fossé, par où passait la grande route de France en Albion ? Pour qui suit cette large voie aplanie, la direction paraît si claire et l’accès devient si commode ! En pénétrant ainsi dans la poésie anglaise, nulle impression d’effarement comme en pays perdu. On a la joie de se retrouver parmi une colonie française qui aurait prospéré outremer, tant l’accueil est souriant et amical. Sans doute elle a en partie changé son langage, mais les mots indigènes qu’elle a adoptés sont en somme l’unique obstacle à l’échange immédiat des idées. Ce pas est à peine franchi que la communion devient parfaite : pensées, sentiments, histoires, plaisanteries, tours d’esprit et de style, on y retrouve ce qu’on a laissé derrière. On y est chez soi, avec l’agrément d’être en même temps hors de chez soi ; on y apprend selon des modes familiers des choses curieuses sur un pays différent. Pas une fois on ne se butte à l’un de ces exotismes d’âme qui font trébucher l’explorateur. On n’a pas un seul de ces sursauts en présence d’un état de sensibilité différent qui empêchent avec l’entière intelligence l’entière sympathie. Nul écrivain anglais ne nous communique au même degré que Chaucer le sens de cette entente cordiale primitive. Ce n’est certes pas que nous songions à le revendiquer comme nôtre ; il nous est préférable que ses vers et ses contes aient essaimé de chez nous pour former au dehors une ruche nouvelle, riche et prolifique. Ainsi pouvons-nous dans la suite, après avoir séjourné quelque temps auprès de lui, passer mieux préparés aux autres grands poètes anglais, vrais indigènes ceux-là et parfois très étrangers à notre esprit, mais qui ont tous été à quelque degré ses élèves, et tous ont salué en lui le maître et le père.
De ce que rien dans Chaucer ne nous déconcerte, ne concluons point toutefois qu’il n’a rien à nous apprendre de neuf. Sa nouveauté relativement à nos trouvères est au contraire extrême. Il est leur disciple, mais un disciple de génie original. Il se distingue d’eux non en qualité d’étranger mais à titre d’innovateur. Il part d’eux pour tendre la main aux dramatistes de la Renaissance. Il prend sur nos écrivains du xive siècle la même avance que prenaient alors les Italiens, mais pour d’autres raisons et d’une autre manière. Ses Contes de Canterbury résument tout le Moyen Âge et portent en germe, quelquefois même déjà épanouis, les caractères principaux de l’âge moderne.
Le charme et la gaîté des récits apparaîtront assez, nous l’espérons, au lecteur de la traduction. Le tableau de mœurs dont l’attrait et l’instruction sont surtout dans les détails du poème perdrait presque toute sa couleur dans un résumé. Les sources où Chaucer a puisé sont signalées, autant qu’on les connaît, dans les notes mises à chacun des Contes. Dans ces conditions, il semble que la meilleure préparation à la lecture de l’œuvre consiste à fixer les aspirations et le dessein de Chaucer en la composant. Comment il a conçu l’idée de ce poème distinct de tous ceux de ses prédécesseurs, distinct aussi de tous ceux qu’il avait lui-même écrits ; comment, en puisant à pleines mains dans le trésor d’histoires courantes, il a pu construire une œuvre toute personnelle et originale où s’aperçoivent nettement les traits de la littérature à venir, ce sont là les seules indications qui trouveront place dans les quelques pages de cette préface.
⁂
En 1386, lorsqu’il se mit à écrire ses Contes de Canterbury, Chaucer avait environ quarante-six ans. En retournant les yeux, le fils du marchand de vin de Londres pouvait voir s’étendre une vie déjà longue et singulièrement variée. Ses souvenirs d’enfance lui parlaient d’un entrepôt au bord de la Tamise, d’un va-et-vient de marchands, de matelots et de clients. À ces impressions de commerce et d’existence bourgeoise avaient succédé vers dix-sept ans les élégances de la Cour où il était tour à tour page des enfants d’Édouard III et valet de chambre du roi lui-même. Il se revoyait entre temps guerroyant sur les chemins de France, et, prisonnier des Français, se consolant sans doute de ce déboire en se perfectionnant dans leur langue et en lisant leurs poètes. Par-dessus tout il chérissait dans sa mémoire le séjour d’une année, en 1372-1373, qu’une mission diplomatique lui avait permis de faire à Gênes, à Pise et à Florence, dans l’Italie tout illuminée des rayons de la première Renaissance. Puis le cercle de sa vie s’était refermé — sauf l’échappée de nouvelles missions qui devaient en 1378 le conduire en Flandre, en France et en Lombardie, — et depuis douze ans, rentré dans son milieu natal, il habitait une maison sise dans la tour d’Aldgate, porte fortifiée de la Cité, et il exerçait la charge de contrôleur des douanes pour le port de Londres. Que de gros livres de comptes le poète avait en soupirant couverts de son écriture ! Mais voici que cette tâche antipathique lui était enfin enlevée et que, par faveur royale, il avait obtenu le droit de se faire suppléer dans ses fonctions. Laissant la besogne à quelque commis il venait de s’installer hors de Londres, à Greenwich, qui était alors la vraie campagne. Une vie de loisir et d’aisance s’annonçait pour lui où il pourrait verser dans une grande œuvre la riche moisson d’un homme qui avait eu l’occasion de s’initier aux pratiques de mainte profession et aux mœurs des classes les plus diverses de la société anglaise, non sans visiter entre temps les pays d’Europe les plus féconds alors en nouveautés littéraires et artistiques.
Au cours de cette existence accidentée, où ne manquaient pas non plus les expériences amoureuses, galanteries de poète et de courtisan, joies et surtout peines de mariage, Chaucer avait trouvé le temps d’amasser une curieuse érudition. Il avait pris une teinture de toutes les connaissances alors accessibles ; sans oublier l’alchimie et surtout l’astrologie. Ses lectures encyclopédiques recouvraient, avec le vaste champ déjà parcouru par un Jean de Meung, les acquisitions faites depuis près d’un siècle. Déjà considérable était aussi sa production littéraire. Des milliers de vers et de nombreuses pages de prose attestaient son activité d’écrivain. Il avait certes le droit d’être fier en songeant à ce qu’il avait accompli. Grâce à lui plus d’un des livres fameux du temps passé ou des pays du continent avait été mis en anglais et gardait dans cette langue neuve une beauté de forme qui rivalisait avec celle des originaux. L’Angleterre lui devait une traduction de la Consolation de Boëce, une version du Roman de la Rose, une adaptation du roman poétique de Boccace, Troïle et Cressida. Chaucer avait capté pour en faire offrande à ses compatriotes les œuvres alors les plus réputées de la latinité, du français et de l’italien. La variété de ses connaissances et de ses goûts l’avait conduit à traiter tour à tour de religion et de philosophie, de chevalerie et d’amour. Et il avait su en chaque circonstance adapter souplement sa forme à la diversité de sa matière. Sa poésie comprenait tout un clavier allant des virelais et des ballades courtoises aux vastes compositions en stances ou aux longues suites régulières de distiques. Il excellait également à manier l’octosyllabe léger et le vers de dix syllabes ou « héroïque ». Il pouvait se dire avec complaisance qu’il avait sinon créé, du moins transfiguré la versification anglaise. Il l’avait trouvée crue et gauche, gênée par les exigences de la rime et le laissant voir, peinant pour atteindre à l’expression du sens, trop heureuse si elle y réussissait et n’osant encore porter plus haut son ambition, rarement capable de beauté, presque purement mnémotechnique. Très vite il avait employé le rythme à moduler, la rime à souligner, ses effets de tendresse ou d’humour. Il n’y aurait pas eu présomption de sa part à se considérer comme le premier artiste véritable en sa langue.
Toutefois la satisfaction avec laquelle Chaucer pouvait contempler son œuvre accomplie n’était pas entière et sans mélange. Il avait l’esprit trop critique, trop hostile à l’illusion, pour ne pas s’avouer qu’il n’avait encore été, avec tous ses dons, qu’un docte et habile écolier. La grande masse de ses écrits consistait après tout en traductions. Certaines de ces traductions étaient sans doute plus libres que les autres et il s’était çà et là ménagé des ouvertures par où exhaler un peu de ses goûts et de ses sentiments personnels. Mais il n’avait pas fait œuvre vraiment neuve. Peut-être même les changements qu’il s’était permis à tel poème célèbre, comme à cette histoire d’amour sensuel et d’infidélité féminine, Troïle et Cressida, tout en manifestant sa puissance propre, avaient-ils mis des disparates dans un ensemble primitivement harmonieux. Les mœurs anglaises s’y superposaient plutôt qu’elles ne s’y fondaient à celles de l’Italie. On avait ainsi la déconcertante inconséquence d’un tableau où un ciel inquiet du pays de Kent serait posé sur une chaude végétation napolitaine.
Encore, dans ce poème, qui restait son chef-d’œuvre jusqu’ici, Chaucer avait-il conduit l’entreprise jusqu’au bout. Mais, par deux fois au moins, il avait senti si promptement l’incompatibilité de son génie naturel avec celui de ses modèles qu’il avait lâché pied avant de gagner le terme. Tenté par la grande allégorie, selon la mode régnante, il avait imaginé sa Maison de la Renommée où il dirait la vanité des jugements humains et les caprices de la gloire. Il avait débuté avec verve, sur un vaste plan, pour s’arrêter à mi-chemin, découragé sans doute par ce que les machines de l’œuvre avaient de factice, de contraire à ses instincts de présentation libre et vivante. Ses lectures de Dante, qui l’avaient d’abord stimulé, l’avaient bientôt ensuite laissé inquiet et désemparé. Il l’avait dit. Il s’était senti emporter par un grand aigle jusqu’à la voie lactée d’où la Terre n’apparaissait plus que comme un point dans l’espace. Invité à s’instruire dans la science stellaire, il avait confessé la peur que lui donnait pareille altitude, et finalement déclaré qu’il s’en remettait à des yeux plus puissants que les siens pour lire les signes célestes. Il s’était séparé de l’aigle avec une révérence narquoise autant qu’admirative, donnant à entendre en bon réaliste d’Angleterre, comme le devait faire quatre siècles plus tard Wordsworth, que la haute région raréfiée des abstractions et des rêves ne lui était pas respirable et que le sol terrestre était son domaine à lui.
Il s’était rapproché de terre, en effet, dans le dernier poème qu’il eût composé depuis lors, sa Légende des Femmes exemplaires, gracieux et tendre sujet où, en expiation des sarcasmes qu’il avait préalablement décochés à l’amour et à la femme, il se proposait de canoniser — d’après Ovide et Boccace — les grandes amantes tragiques de la mythologie et de l’histoire qui furent les martyres de Cupidon, les victimes de la trahison de l’homme. Comme toujours il se lança de grand cœur dans ce martyrologe pour souffrir bientôt de ce que la kyrielle avait de partial et de monotone. Il se lassait de cette unique corde élégiaque sur laquelle il avait à frapper. Il y fallait un tempérament exclusif d’idéaliste, alors que son sens vif de la réalité le ramenait, malgré qu’il en eût, à la pensée des femmes diverses, inégales, capables de bien ou de mal. Un irrésistible sourire lui venait de place en place déchirant l’illusion qu’il avait pour tâche de créer. Et voici que ce poème encore s’arrêtait avant sa conclusion, que l’auteur s’en détournait avec une sorte d’écœurement, trop conscient de son parti pris, et aspirant après un thème qui lui permît de faire tourner devant les yeux, librement, les aspects changeants et contradictoires de la vie réelle.
Cependant l’âge venait pour lui. Il était temps qu’il mît la main sur un sujet apparenté à son génie et conforme à son expérience. Sans quoi il n’aurait été qu’un pionnier pour les poètes anglais à venir mais n’aurait lui-même rien laissé qui portât vraiment son empreinte. Ses succès incomplets, ses ébauches, ses découragements mêmes, lui avaient heureusement révélé, avec sa nature, le caractère de l’œuvre personnelle qu’il était fait pour créer. Il ne s’agissait plus d’un simple remaniement de livre étranger. Ce ne serait non plus ni une allégorie, ni une idéalisation à outrance. Ce serait avant tout un poème d’observation et de diversité.
Mais, au fait, pourquoi rejeter dédaigneusement tout ce qu’il avait déjà traduit ou inventé ? Parmi les œuvres de courte haleine que contenaient ses manuscrits, il en était plusieurs qui pouvaient, prises à part, lui paraître bien étroites, étant l’émanation chacune de quelque heure exclusive de sa vie, celle-ci écrite dans un jour de piété, celle-là de romanesque, cette autre de gauloiserie. Mais, réunies, ne composaient-elles pas déjà un curieux ensemble dont la monotonie était bien le moindre défaut ? Il y avait là une histoire de Grisélidis traduite en stances de la prose latine de Pétrarque, qu’il avait peut-être entendu lire à l’humaniste lui-même à Padoue, — et c’était sans doute une exaltation quintessenciée de la patience féminine, d’un sentimentalisme sans défaillance ; — mais il y avait aussi un monologue de certaine commère de Bath qui en était bien la contre-partie comique la plus tranchante ; tout le bien comme tout le mal qui peut être pensé ou dit de la femme tenait dans ces deux poèmes antithétiques. Chaucer trouvait encore dans ses tiroirs, mises par lui en anglais, des parties de sermons sur la pénitence et sur les sept péchés capitaux, une pieuse homélie en vers sur la vie de sainte Cécile, un conte moral en prose sur les vertus de dame Prudence, scolastique épouse de Mellibée, traduit d’Albertano de Brescia à travers Jean de Meung. En regard de ces ouvrages édifiants, il possédait à n’en pas douter plus d’un fabliau salé. Il avait aussi l’ébauche d’un roman de chevalerie sur la rivalité de Palamon et d’Arcite, tiré de la Théséide de Boccace et l’adaptation rimée d’une allégorie de Nicolas Trivet sur les épreuves de dame Constance, laquelle figurait le christianisme. Et quoi encore ? Nous pouvons plutôt conjecturer que donner précisément et complètement la liste des écrits qu’il avait dès 1386 achevés ou commencés. D’ailleurs il se sentait très capable d’ajouter presque indéfiniment à la série de ces compositions aux tons variés. S’il pouvait trouver le moyen de combiner ces contraires, il aurait atteint pour la première fois l’équilibre que réclamait son intelligence. Ainsi présenterait-il une vision mobile et contrastée, partant vraie, de la nature humaine. Combien serait neuf un recueil vaste qui pourrait associer de façon naturelle ces extrêmes, dans le sein complaisant duquel se placeraient sans effort le fabliau auprès du conte sentimental, le récit pieux à côté du roman chevaleresque, le sermon en face du dit satirique ! Et comme cela s’accorderait mieux avec sa nature, lui qui avait toutes ces humeurs à tour de rôle, et aucune de façon stable, de mettre au monde l’œuvre composite où il se manifesterait, selon les pages, lyrique, épique, conteur tendre, conteur leste, plein de poésie, ou de sentiment, ou d’humour, ou de jovialité !
Or le Moyen Âge avait produit, — et Chaucer les connaissait bien, — de longues séries d’histoires, inspirées de l’Orient, comme les Gesta Romanorum ou le Roman des Sept Sages. Si Chaucer ne semble pas avoir jamais eu entre les mains ce merveilleux Décaméron où Boccace venait de renouveler le genre en faisant de ses cent nouvelles un tableau vivant de la société florentine, il n’ignorait pas que, tout près de lui, son ami Gower venait d’écrire sa Confessio Amantis, où mainte compilation antérieure était mise à contribution. Mais, dans ces recueils, si le nombre et la diversité des histoires étaient partout, la variété des tons ne se trouvait nulle part. Nul ne s’était encore avisé de chercher à rompre l’inévitable monotonie de toute série de contes, même excellemment contés, qui sortent directement, du premier au dernier, des lèvres du poète, ou qui n’ont au mieux pour intermédiaires entre lui et le lecteur que des personnages irréels ou identiques, et en somme médiocrement existants. Il s’agissait pour Chaucer d’interposer entre lui et ses lecteurs des conteurs nombreux et distincts dont chacun aurait son individualité bien marquée. C’est alors que lui vint l’idée si simple et pourtant si neuve d’un pèlerinage où seraient réunis gens de toutes conditions. Depuis le printemps de 1385 il vivait, dans son logis de Greenwich, sur le chemin des pèlerins incessamment attirés de tous les comtés d’Angleterre vers le sanctuaire du martyr Thomas Becket, à Canterbury. Il avait eu mainte occasion de voir défiler ces cavalcades panachées où hommes et femmes, chevaliers et bourgeois, artisans et clercs, ecclésiastiques de tout ordre et de tout degré, se confondaient dans une camaraderie momentanée. Peut-être s’était-il lui-même, un beau jour, mû par la dévotion ou par la simple curiosité, joint à quelqu’une de ces troupes. L’idée trouvée, l’œuvre allait de soi : il n’y avait qu’à décrire ces pèlerins en donnant à chacun, avec les insignes de sa condition, ses traits individuels, puis qu’à placer dans chaque bouche des contes appropriés.
⁂
La galerie des portraits qui mène aux contes est la seule partie de l’édifice qui ait été achevée définitivement, ou presque définitivement. Les vingt-neuf compagnons de route de Chaucer y figurent fixés en des traits et des couleurs que les années n’ont fait, semble-t-il, qu’aviver. Par une réussite sans égale il a pu, tout en paraissant énumérer, une à une et sans ordre, des figures rassemblées par le hasard, peindre un large tableau de la société contemporaine. Sauf la royauté et la haute noblesse d’une part, de l’autre la canaille, ces deux extrêmes que la vraisemblance excluait du pèlerinage, il a représenté en raccourci presque toute la nation anglaise de son temps.
Ils sont là une trentaine appartenant aux professions les plus dissemblables. Le Chevalier avec son fils l’Écuyer et le Yeoman, ou valet d’armes de ce dernier, figurent les gens de guerre. Un Médecin, un Homme de loi, un Clerc d’Oxford et le poète en personne, donnent un aperçu des professions libérales. L’agriculture est représentée par un Laboureur, un Meunier, l’Intendant d’un seigneur, un Franklin ou franc-tenancier ; le commerce, par un Marchand et un Marin ; les industries par une Drapière de Bath, un Mercier, un Charpentier, un Tisserand, un Teinturier, un Tapissier ; les métiers de bouche par l’Économe d’un collège de légistes, par un Cuisinier ou traiteur et par l’aubergiste du Tabard, guide jovial et fort en gueule de la bande pèlerine. Le clergé séculier a son bon Curé de village et son odieux Semoneur ou huissier de tribunal ecclésiastique, auxquels viendra s’adjoindre en cours de route un Chanoine adonné à l’alchimie. Les ordres monastiques sont largement pourvus : riche Moine bénédictin, Prieure avec Nonne chapelaine, Frère mendiant ; non loin de ces religieux rôde l’équivoque Marchand de pardons.
Nul doute que Chaucer, en quête de conteurs distincts, ne se soit d’abord avisé de cette différenciation la plus facile et la plus nette qui consiste dans le contraste des professions. Cela fait — et faisait surtout alors — une bigarrure de couleurs et de costumes dont l’œil est saisi d’emblée, une suite d’habitudes et de tendances que l’esprit entend à demi-mot. Il suffisait de noter les traits génériques, les caractères moyens de chaque métier, pour obtenir déjà des portraits fortement accusés et qui ne risquaient pas d’être confondus. Plus d’une fois le poète s’en tient à un simple relevé des indices professionnels : c’est le cas de son Yeoman, de son Marchand, de son Marin, de ses cinq Artisans, membres d’une corporation, de son Homme de loi et de son Médecin. Néanmoins il va souvent au delà ; ces signes de métier qu’il n’omet jamais, et qui donnent à tous les pèlerins une généralité par quoi ils sont vraiment représentatifs, il lui arrive de les resserrer et de les diriger en inclinant soit à l’idéalisation, soit à la satire. Aussi vrai que son Chevalier est le parangon des preux, que son Curé de village est le modèle des bons pasteurs, que son Clerc d’Oxford est le type de l’amour désintéressé de l’étude, — inversement son Moine, son Frère, son Semoneur, son Pardonneur, rassemblent les traits les moins estimables de leurs congénères. Parfois aussi une généralisation d’une autre espèce vient croiser et enrichir celle du simple métier : l’Écuyer est en même temps la Jeunesse ; le Laboureur est encore la Charité parfaite chez les humbles ; la Drapière de Bath est du même coup l’essence de la satire contre la femme.
Enfin il ne s’en tient pas là ; il vivifie et rajeunit les descriptions convenues ou les généralisations antérieures en ajoutant des détails que lui fournit l’observation directe. Il superpose les traits individuels aux génériques ; il donne, même quand il peint le type, l’impression de peindre une personne unique, rencontrée par hasard. Ainsi va-t-il de son Meunier, de son Intendant, de la plupart de ses Ecclésiastiques, de son Aubergiste du Tabard, et surtout de ses deux femmes, la Prieure et la Bourgeoise de Bath. Cette combinaison des divers éléments est chez lui d’un dosage variable, extrêmement adroit sans qu’il y paraisse. Un peu plus de généralité, et ce serait le symbole figé, l’abstraction froide ; un peu plus de traits purement individuels, et ce serait la confusion où l’esprit s’égare faute de points de repère.
La vraisemblance est d’autant mieux obtenue que nulle trace d’effort ou de composition ne se révèle :
Ses nonchalances sont ses plus grands artifices.
Les détails semblent se succéder au petit bonheur : les traits de costume ou d’équipement alternent avec les notations de caractère ou de moralité. Cela paraît à peine trié et ordonné. Ajoutez que la naïveté des procédés rappelle sans cesse celle des peintres primitifs, par je ne sais quel air de gaucherie, par la raideur inexperte de certains contours, par une insistance sur des minuties qui fait d’abord sourire, par la recherche des couleurs vives et en même temps par l’unique emploi des teintes plates à l’exclusion des tons dégradés. La présentation des pèlerins est faite avec une simplicité monotone dont le plus rude artiste ne se contenterait pas aujourd’hui. Un à un, en des cadres rangés à égale distance l’un de l’autre, placés sur le même plan, et tous à la même hauteur, ils nous regardent tous de face. Les seules diversités extérieures consistent en deux toiles laissées vides (peut-être provisoirement) avec les noms seuls écrits au bas, celui de la Nonne qui sert de chapelaine à la Prieure, et celui du prêtre qui l’accompagne ; ou bien encore en la réunion dans un même cadre des cinq artisans de la Cité, auxquels le poète n’a pas cru devoir consacrer de portraits séparés.
L’art, qui s’est abstenu d’intervenir dans la présentation et dans le groupement, semble s’être tout entier réservé pour peindre avec une application extrême tel objet ou emblème particulier qui, tout secondaire qu’il soit, fera saillie pour le regard et se fixera dans la mémoire. Voyez le vêtement du jeune Écuyer « tout brodé, comme serait une prairie, de fraîches fleurs blanches et rouges », et près de lui le forestier qui le sert, en veste et chaperon verts. Sur la blanche robe de la Prieure avec quel relief se détache, entourant la manche, ce chapelet de corail dont les dizaines sont marquées par de gros grains verts et au bout duquel pend un bijou d’or ! Quel saisissant contraste fait sur le teint sanguin du Franklin sa barbe blanche comme une pâquerette ! Comme elles nous frappent l’œil, les chausses de fine écarlate rouge si bien tirées que porte la Bourgeoise de Bath, ou encore la chevelure d’un jaune cireux du Pardonneur qui lui tombe comme un écheveau de filasse sur les épaules !
Des teintes plus calmes et plus amorties ne manquent pas non plus, aidant par le contraste à éclater les couleurs crues qui sont dans leur voisinage et témoignant mieux encore que celles-ci peut-être des intentions du coloriste : la casaque de futaine du preux et modeste Chevalier, toute rouillée par sa cotte de mailles ; le manteau râpé du pauvre Clerc ; l’habit grisâtre de l’Homme de loi ; le sourcot gris bleu du sec Intendant, et, plus saisissante encore, l’absence de toute notation de costume et de couleur dans le portrait du bon Curé que nous avons loisir d’imaginer éclairé par la seule lumière de ses yeux évangéliques.
C’est presque tout le Prologue qu’il faudrait citer en exemple de ces détails concrets par lesquels s’évoque une physionomie. Les caractères moraux essentiels sont mis en relief avec la même apparente simplicité, la même sûreté réelle de moyens que les couleurs ou les pièces de costume révélatrices. Simples renseignements biographiques, anecdotes suggestives, traits de métier et traits individuels, vers qui résument une nature, tout cela se combine ingénument en un ensemble qui fait saillie, qui a des contours nets et vigoureux, sans tremblement d’atmosphère, et qui ne s’oublie pas. Et la pensée retourne de nouveau à ces portraitistes primitifs vers lesquels nous allons d’abord avec l’indulgence supérieure de la maturité pour l’enfance, mais dont l’art se manifeste à la longue si consciencieux, si exact, si pénétrant jusqu’à l’âme aussi, qu’on se demande parfois si tous les progrès de la peinture n’ont pas depuis consisté en des adresses extérieures et des subtilités dont l’effet n’aurait été que d’éliminer ou d’obscurcir l’essentiel.
Chaucer a donc pu rivaliser avec le peintre. Ses portraits nous tiennent lieu d’enluminures ; la lecture de son Prologue écarte le regret de n’avoir pas ses pèlerins exposés en une galerie par un maître du temps. Mais le poète a des ressources refusées au peintre ; il dispose des sons comme des couleurs. Chaucer use de cet avantage avec un égal bonheur. Il nous fait entendre les grelots qui, à la bride du beau cheval brun monté par le Moine, tintent au vent siffleur « aussi clair et aussi fort que la cloche d’une chapelle ». Il saisit le joli zézaiement maniéré sur les lèvres du Frère, la petite voix de chèvre du Pardonneur, les trois ou quatre termes latins que le grossier Semoneur exhale avec son haleine qui sent le poireau, l’ail et l’oignon.
Mieux encore, ces portraits achevés, Chaucer s’est avisé de les faire descendre de leur cadre. Il ne passe pas du portrait au conte sans intermédiaire. Il ne nous permet pas d’oublier en route que le conteur est un être vivant, avec ses gestes à lui et son timbre de voix. Il fait au cours de la cavalcade deviser ses pèlerins entre eux ; il les montre s’interpellant, s’approuvant, et se gourmant surtout. Ils jugent les histoires les uns des autres et ce jugement trahit les préoccupations, les sentiments, les intérêts de chacun. Une véritable comédie en action circule ainsi d’un bout à l’autre du poème, en reliant les différentes parties, restée (il est vrai) à l’état d’ébauche, mais suffisante quoique inachevée pour témoigner des intentions de l’auteur. L’Aubergiste du Tabard, élu grand maître des cérémonies par la troupe, y joue le principal rôle. Il tient lieu du Chœur, a-t-on justement dit, dans le drame antique, applaudissant, censurant, comparant l’histoire dite avec son expérience personnelle, les héroïnes de vertu ou de vice avec sa propre femme, s’emportant à l’occasion contre le méchant d’un conte, comme un homme du peuple injurie encore aujourd’hui le traître d’un mélodrame. Parfois des pèlerins ennemis de métier ou de nature en viennent aux mots vifs, presque aux coups : l’athlétique Meunier et le maigre Intendant déblatèrent l’un contre l’autre ; le Frère se chamaille avec le Semoneur. Le Meunier puis le Cuisinier s’enivrent. Le Pardonneur et la Femme de Bath dissertent interminablement avant d’en venir à leur histoire. Les prologues et les épilogues particuliers ramènent sans cesse l’attention des contes aux pèlerins qui les disent ou les écoutent, et soulignent le dessein du poète : faire de chacun de ses récits l’expression naturelle et vraisemblable de tel ou tel individu.
⁂
Pour y atteindre, Chaucer s’est servi des disparates mêmes de ses matériaux. Ces histoires qu’il allait mettre dans la bouche de ses pèlerins, et dont il tenait plusieurs déjà écrites, se répartissaient en des genres fixes, aux contours roides, et si distincts qu’ils pouvaient paraître insociables. Si Chaucer avait connu le Décaméron, il aurait pu à bon droit désespérer d’imiter l’exemple de Boccace : il était trop tard pour qu’il jetât à la fonte, lui aussi, les récits comiques ou tragiques, en prose ou en vers, du temps passé, afin de les couler ensuite dans le moule d’une égale urbanité, d’un style moyen, tempéré, capable, sans s’élever ni s’abaisser, de traiter tous les sujets. Chaucer ne songea pas à unifier. Il tira profit de la discordance pour la variété dramatique. À pèlerins divers de costume et de caractère il prêta des contes différents de fond et de forme. Son poème est une sorte d’Arche de Noé où des spécimens de tous les gens littéraires alors existants ont trouvé place, chacun y gardant la singularité de sa physionomie. La prose, les distiques, les stances, se succèdent et se croisent. Voici un sermon pur et simple, la parodie d’une ballade, une élégie, un conte sentimental, et voici un lot de fabliaux. Les histoires arrivent là de toutes les sources, et, loin de cacher leur origine, souvent le poète lui-même la révèle : elles viennent de la Légende dorée, des contes merveilleux d’Orient, des lais celtiques, de l’histoire ancienne ; c’est une fable tirée d’Ovide ou une fable dérivée du Roman de Renard ; c’est une allégorie religieuse extraite de Trivet ou une épopée romanesque issue de Boccace ; c’est un dit, ou monologue à la façon de France.
Il fallait encore — et ce n’était pas le moins difficile de la tâche — attribuer à chaque pèlerin celui de ces contes qui convenait à sa caste et à sa nature. Cela encore Chaucer l’a fait admirablement où il a eu le temps de le faire, et la réussite est telle dans les parties achevées de son poème qu’on peut, qu’on doit admettre qu’il y eût triomphé d’un bout à l’autre s’il avait mené l’œuvre à sa conclusion. Son plan était immense. Chacun des trente pèlerins s’engageait à dire deux contes en allant à Canterbury et deux au retour. Cela eût fait cent vingt contes au total. Or Chaucer n’a pas même pu donner un seul conte à chacun des voyageurs. Ce qui est infiniment plus regrettable, il n’a pas toujours eu le loisir de faire, même pour les vingt-quatre contes vraiment contés, l’ajustement du conte au conteur. Il n’a pas même effacé partout les traces de ses hésitations : — le Marin semble parler tout d’un coup comme s’il était une femme, la seconde Nonne se désigne comme « un indigne fils d’Ève », l’Homme de loi annonce une histoire en prose et dit une légende en stances. On ne saurait donc parler de l’adaptation comme accomplie en chaque rencontre. Mais assez a été accompli pour que nous appréciions le dessein du poète et son talent d’exécution. Ce que nous avons permet d’affirmer que ce simple rattachement, où il a été fait, contenait le germe d’une transformation capitale dans la littérature et même dans l’esprit, — un progrès dont Chaucer ne trouvait le modèle nulle part.
Un conte peut en effet être considéré en soi ; le but de l’écrivain est alors de lui faire produire la plus forte impression par la manière dont il distribue les parties, dont il suspend et dénoue l’intrigue, dont il agence les détails en vue du coup de surprise final. Le conte sera donc excellent, simplement s’il a été adroitement conduit et s’il est écrit avec élégance ou vivacité. Mais le même récit peut encore être envisagé relativement au conteur. Dans ce cas l’auteur a pour consigne de se dérober, de sacrifier ses goûts propres, son intelligence, sa façon de juger, afin de céder la place à un second qui peut être ignorant, maladroit, sot, grossier, ou bien mû par des enthousiasmes ou des préjugés que le poète ne partage pas. Du même coup l’intérêt du lecteur tend à se déplacer ; il passe de l’histoire, de sa matière, de l’adresse du tour ou des charmes du langage, à la façon dont le conte adhère au personnage fictif qui a charge de nous le dire, qui demeure en scène, seul visible, et paraît endosser la responsabilité de ce qu’il narre. Chaucer a déduit la plupart des conséquences de ce principe dans les parties de son œuvre auxquelles il a pu mettre la dernière main. Il a eu grand soin de laisser se révéler le conteur en introduisant dans plus d’un conte des hors-d’œuvre, des digressions qui en rompent la ligne droite, mais par où s’écoule la science, le bavardage ou la manie de celui qui parle. Certes le conte n’est plus toujours, dans l’abstrait, si bon, si rapide, si lestement et habilement tourné qu’il pourrait l’être, ni si souvent relevé de spirituels mots d’auteur. Ce n’est plus autant un absolu ; c’est une partie dans un ensemble complexe et qui ne peut être jugée que par rapport à cet ensemble. Ainsi, pris à part, le conte de la Bourgeoise de Bath est inférieur en aisance, en dextérité et en brillant à Ce qui plaît aux Dames de Voltaire. Mais le conte tel qu’il est dans Chaucer ne sort pas de la bouche du poète ; il émane d’une commère qui y met sa philosophie de la vie et s’en fait un argument ; il lui sert à proclamer son idée des rapports entre mari et femme. Vu de cette manière, il prend une richesse et un comique qui font paraître minces et sans portée les vers agiles du poète français. D’ailleurs ce conte n’est ici que parcelle — la moins importante et savoureuse — de cette immense confession que nous fait la Bourgeoise. Du rôle principal il a passé à celui d’accessoire.
Le conte du Pardonneur gagnerait certes en vivacité d’allure s’il s’allégeait de certaine parenthèse de deux cents vers, vraie diatribe contre l’ivrognerie et les jeux de hasard. Mais sans cette excroissance nous n’aurions pas l’amusante reproduction des pratiques de notre marchand d’indulgences, de l’adresse avec laquelle il mélange le sermon le plus orthodoxe avec l’histoire la plus impressionnante pour en venir à ses fins intéressées. Comment les bons villageois douteraient-ils d’un homme qui cite les textes et attaque les vices tout comme monsieur le curé ? Mais avec combien plus de verve ! Car il pousse hardiment, lui, vers les effets burlesques, sa peinture des faits et gestes de l’homme qui a trop bu ; il est riche, pour cela de son expérience personnelle, — notez qu’il loue la sobriété d’une bouche encore humide de sa dernière lampée. Et, si l’on y prend garde, on sera cette fois encore tenté de préférer la digression au récit, pourtant si coloré et énergique.
On pourrait aisément relever pareils effets dans le conte que fait le valet du chanoine alchimiste, récit coupé d’exclamations indignées et arrêté par de mystérieuses réticences. Car le conteur est l’homme du peuple à qui la langue démange et qui, pourtant, a conscience du péril de trop parler. Et puis, il ne sait trop s’il admire plus ou s’il hait davantage la science de son maître. Même dupé, ruiné de bourse et de santé, il n’est pas encore tout à fait remis de l’éblouissement où il a vécu, au service d’un sorcier capable de paver d’or toute la route « d’ici à Canterbury ». Rien que de cette prétention à la puissance, il sent qu’il rejaillit sur lui du prestige. Il s’étourdit et étourdit ses auditeurs du nom de tous les instruments qu’il a maniés, des métaux et des sels qu’il a vainement aidé à transformer en or, des termes magiques dont faisait emploi son maître. Tout le long du récit, il va cahotant d’un reste d’illusion à la colère, et de la colère au bon sens ; l’histoire marchera comme elle pourra. Il n’a pas seulement à narrer une anecdote, il a aussi toutes sortes de sentiments contradictoires à épancher.
Mais il n’est pas même nécessaire à Chaucer, pour transformer le conte profondément, d’y faire entrer tant de traits réalistes, tant de traces visibles de la nature du conteur. En plus d’une rencontre l’attribution suffit, avec quelques mots ajoutés, ou même sans rien. Quel ingénieux choix que celui du pauvre Clerc idéaliste, tout à ses livres, vivant dans le recueillement, à distance des luttes d’intérêt, pour retracer les épreuves de la patiente Grisélidis, fontaine de douceur, parfait symbole de l’obéissance conjugale et de la résignation ! C’est déjà assez faire ressortir l’extraordinaire d’une telle vertu que de l’évoquer peu après que la Drapière de Bath a dit sa propre vie. Mais ce n’est pas tout. Le bon Clerc aux yeux baissés n’est point un benêt. Pour se complaire dans une histoire d’abnégation aussi incorruptible, il ne prétend pas qu’il faille trop y croire ni s’attendre à trouver en ce monde beaucoup de Grisélidis. Sans changer de ton, sans grimace ni enflure, avec seulement une lueur scintillante dans ses yeux de rêveur, en homme d’étude dont l’humour est concentré et intérieur, il préviendra les pèlerins que « Grisilde est morte » et que le temps est passé pour les hommes de tenter la patience de leur femme, pour les femmes de s’abîmer dans l’humilité.
Ainsi flotte-t-il un sourire autour de plus d’une des belles histoires romanesques du livre. Le joli portrait d’une douce ironie qui nous a été fait de la Prieure, il suffit de le rapprocher de l’histoire qu’elle nous dit, d’entendre la voix chantonnante et nasillarde qui s’échappe de ses lèvres minaudières, d’évoquer sa grâce coquette et ses pleurs faciles, pour que la légende du petit clergeon tué par les Juifs, de sa dévotion à Marie et du miracle que la Vierge opère pour révéler les meurtriers, — il suffit (dis-je) que l’idée du ton et de la manière de la conteuse nous suive pour que la légende nous paraisse moins une vérité d’Évangile que l’effusion, d’ailleurs exquise, d’une dévote au cœur sensible.
De même le miracle de sainte Cécile. Le poète qui l’avait d’abord célébré en son nom propre, le prête maintenant à une Nonne que, par malheur, il n’a pas pris le temps de décrire ; mais de ce fait ne sommes-nous pas invités à l’imaginer comme une représentante moyenne de sa profession ? Alors l’éloge véhément de la virginité conservée même en état de mariage, les explosions d’ironie à demi hystérique de la sainte devant un juge en somme bénin, la violence dure et l’excès presque inhumain de la vertu qui nous est retracée, — tout cela devient comme l’expression de la Nonne exaltée, et cesse d’avoir une vérité impérative en dehors d’elle. C’est moins la vie véridique d’une sainte que la véridique révélation, au moyen de cette histoire, des sentiments d’une religieuse et de l’atmosphère que l’on respire dans un couvent.
Même le sermon final du bon Curé, — tout plein d’une doctrine qu’approuve et révère le poète et qu’il fait exposer par le plus exemplaire de ses pèlerins, — n’apparaît pas moins comme un sermon, c’est-à-dire comme une suite de pieuses paroles qui est longue à l’ordinaire et risque de rendre les gens somnolents, quand nous entendons l’Aubergiste, avant de donner la parole au prêtre, lui recommander d’une voix inquiète « d’être fructueux en peu de temps, car le soleil va se coucher ». Immédiatement se dresse la pensée de la distance qui existe entre les plus belles instructions morales et la capacité bornée de l’humanité commune pour les entendre et s’y soumettre. Et il ne nous est pas interdit de garder en mémoire l’anxiété de « notre hôte » tandis que nous écoutons dévotement le curé de village.
Enfin, dernier pas, Chaucer va jusqu’à nous offrir des histoires dont il nous permet de nous moquer, si même il ne nous invite pas à les juger en soi fastidieuses ou ridicules. Le Moine essaie de compenser sa mine trop fleurie de joyeux veneur, sa carrure de grand « engendreur », en psalmodiant la plus lugubre des complaintes sur la fin tragique des illustres de ce monde ; il est assez cuirassé d’embonpoint et d’indifférence, lui, pour soutenir avec calme le choc de ces infortunes anciennes ; mais le bon cœur du Chevalier souffre et proteste ; l’Aubergiste bâille et déclare que « ce conte ennuie toute la compagnie ». Le chapelet funèbre ne sera pas égrené jusqu’au bout, et le Moine rentrera dans le silence, après avoir par la force soporifique de sa parole rétabli l’opinion de sa gravité dans l’esprit des pèlerins. Chaucer non plus ne pourra pas mener au terme le conte qu’il s’est attribué. L’Aubergiste sensé le rabrouera pour ce qu’il chante une ballade de chevalerie qui rime beaucoup mais ne rime à rien. Sommé de dire une histoire où il y ait moins d’assonances et plus de doctrine, il se vengera de son critique sournoisement en lui obéissant à la lettre. Il renoncera aux vers et répétera en prose la redoutable et interminable allégorie où Dame Prudence prouve à son époux, par tous les Pères de l’Église et tous les docteurs du stoïcisme, qu’il doit prendre en douceur les maux peu communs dont il est affligé. Dans ces trois cas, il serait malavisé, le lecteur qui chercherait son plaisir dans l’excellence des contes, au lieu de l’extraire, comme le poète, de leur absurdité ou de leur ennui.
⁂
Ainsi se transforment les contes, simplement par la justesse de l’attribution, alors que, pour le reste, ils conservent visible leur marque d’origine. Mais il faut se garder de croire qu’à l’intérieur même des contes nul progrès ne se révèle. Ne revenons pas sur les digressions qui y pénètrent, mais qui, après tout, n’en font point partie intégrante. La même faculté vivifiante qui donna corps et âme aux pèlerins court et circule dans beaucoup des récits qu’ils font. Ici sans doute l’apport de Chaucer est très inégal selon les cas. Si grande et légitime que soit l’admiration des Anglais pour le premier poète qui leur ait fait connaître les vers de tendresse et de grâce, il faut convenir que Chaucer est très faiblement original dans la partie sérieuse, proprement poétique, des Contes de Canterbury. L’histoire de ce genre qu’il ait le plus remaniée est sûrement la Théséide de Boccace ; il a réduit ce qui était presque une épopée chevaleresque en stances au point d’en faire surtout un drame de rivalité amoureuse, et il se trouve que le récit de Boccace, surchargé de descriptions, a gagné souvent à cette réduction. Mais ailleurs Chaucer est ou traducteur littéral, comme pour le conte de Mellibée, ou adaptateur très voisin du modèle comme pour le sermon du curé, pour la vie de sainte Cécile, le De Casibus du moine, la légende de Constance et la légende de Grisélidis. Sans doute il est admirable qu’il ait pu conter en stances si pures, dans une langue avant lui si incertaine, ces deux dernières histoires. La preuve de son véritable don de poésie tendre est encore plus manifeste si l’on songe que les quelques additions qu’il y a faites en sont à peu près sans exception les passages les plus pathétiques, les plus pleins de douceur humaine, et témoignent d’une exquise délicatesse de sensibilité. Toutefois les vers originaux ne sont là que quelques gouttes très pures apportées à de larges rivières. D’un goût plus douteux sont des parenthèses humoristiques qui dérangent quelquefois (sans justification dramatique) la teneur égale, l’unité d’impression d’une histoire qui a besoin de foi. Si chère que nous soit sa malice, avouons que Chaucer ne se retient pas toujours assez de sourire aux endroits où il devrait tenir sa gravité. À tout prendre, c’est surtout pour ses compatriotes qu’il est considérable comme poète de la piété, de la chevalerie ou du sentiment. À cet égard, si l’on fait exception pour les deux cents premiers vers si suaves du Conte du Franklin dont on n’a pas encore retrouvé la source immédiate, il n’a rien apporté de considérable à la poésie européenne.
Tout autre est le cas pour les histoires comiques et réalistes, analogues à nos fabliaux. Ici l’enrichissement est tel qu’on pourrait parler de création. Et cela reste en partie vrai, même si nous comparons Chaucer avec l’auteur du Décaméron, qui sut infuser à un genre originairement si sec tant de chaleur et de rougeur de sang. Mais tandis que Boccace, gardant la concision du genre, ne dépasse guère le tableau de mœurs, Chaucer, moins dense et moins passionné, s’avance progressivement vers l’étude des caractères ; il reproduit à l’intérieur de plus d’un de ces contes cet effort pour saisir l’individu qui fait la gloire de son Prologue. Boccace mène au roman picaresque ; Chaucer montre déjà la voie à Molière et à Fielding. C’est à ce point que chez lui l’intrigue, l’anecdote initiale, qui fut le tout du fabliau et qui reste le principal dans Boccace, passe à l’arrière-plan, s’efface, n’est plus guère qu’un prétexte. Dès le Conte du Meunier on s’en aperçoit à l’importance que prennent les portraits : celui de l’étudiant, celui du clerc Nicolas, celui d’Alison. Mais le plus caractéristique à cet égard est le Conte du Semoneur. Tout ce qui importe, ce sur quoi Chaucer s’étend, c’est la mise en scène du Frère mendiant, ses façons à la fois patelines et familières, ses extraordinaires efforts d’éloquence pour arriver à escroquer l’argent de son malade. Quand on atteint la grosse farce primitive, le meilleur du conte est achevé, et plus des deux tiers en est dit. Ce qui fut l’unique raison d’être du fabliau de Jacques de Basiu n’est plus ici que la simple conclusion d’une étude de caractère ensemble très approfondie et merveilleusement comique.
Il y a plus. L’étude des personnages ne peut se faire à une certaine profondeur sans ébranler la convention du genre. À l’état pur le fabliau repose sur le ridicule de cocuage. Le mari trompé est l’objet d’un éclat de rire. Ce que le fabliau recèle de sympathie, et c’est peu, va au contentement de voir se satisfaire la sensualité de la femme et de son ami. Qu’une note de vérité humaine se glisse dans le cadre traditionnel et voici qu’il menace d’éclater. Or, aussi vrai que Molière déconcerte le rire quand il nous met en face de la passion sincère et de la souffrance réelle d’Arnolphe, de même Chaucer n’est pas loin d’enrôler notre compassion, et jusqu’à notre préférence, pour le vieux Janvier du Conte du Marchand. Il est ridicule, ce Janvier, d’avoir voulu, sur ses vieux jours, épouser la jeune Mai. Il est grotesque, lorsqu’avec ses rides, et ses cheveux blancs, il caresse sa jolie femme, et le page Damien est singulièrement plus à l’aise que lui dans une semblable attitude. N’importe ! l’amour profond, attristé par le sentiment même de son âge, s’exprime si fortement par sa bouche ; il atteint si près du lyrisme dans ses appels à Mai ; il a un cri si déchirant de détresse quand il se voit trahi : « il poussa un rugissement comme la mère quand son enfant va mourir », que le lecteur souffre avec lui, oublie l’aveugle égoïsme du vieillard, et incline à condamner la cruauté de la jeune femme insensible à sa peine, toute à la satisfaction de son sensuel désir. À ce moment, ce n’est plus même la comédie simple ; c’est le drame plus complexe qui se joue devant nous, — le drame sans parti pris exclusif, oscillant entre le rire et la pitié. Et pourtant l’histoire qui nous est dite est purement le fabliau du Poirier, type par excellence du genre cynique. Il suffit, pour se rendre compte du pas fait en avant, de lire d’abord le Poirier Enchanté dans Boccace ou dans La Fontaine, puis d’ouvrir le Conte du Marchand de Chaucer.
Sans cesse nous éprouvons en lisant les Contes de Canterbury, surtout les contes plaisants, l’impression que quelque chose est en train de naître. Un levain d’observation et de vérité fermente à l’intérieur de genres fixes, qui eurent leur perfection spéciale, mais étroits et condamnés. Ce travail qui s’opère, c’est le théâtre moderne, voire le roman moderne, qui donnent leurs premiers signes manifestes d’existence.
Cet Anglais du xive siècle, parfois empêtré dans une syntaxe enfantine, encore imbu de scolastique, la mémoire surchargée de citations et d’autorités bibliques ou profanes, ayant sur sa tête un ciel astrologique plus étrange aux regards européens d’aujourd’hui que celui de l’hémisphère sud, — ce « translateur » docile d’œuvres disparates et souvent elles-mêmes surannées, — se trouve en vérité avoir ouvert une ère nouvelle. C’est qu’en lui le désir de voir et de comprendre la vie a passé avant l’ambition de la transformer. Poète exilé pour péché d’humour des régions les plus hautes de la poésie, la curiosité l’a décidément emporté chez lui sur la foi, et les joies des yeux ou de l’intelligence sur celles de l’enthousiasme. Les paroles qu’il a entendues lui ont paru toujours réjouissantes, et même véridiques, du moins comme indices de la nature et de la pâture de qui les disait. Il mène le groupe, sans cesse accru, des contemplateurs qui accepteront comme un fait, avec une indulgence amusée, sans prétendre à reteindre l’étoffe d’une couleur unique, l’entrecroisement des fils de diverses nuances dont se compose le tissu bigarré d’une société. Il a sans doute jugé certaines couleurs plus belles que d’autres, mais c’est sur le contraste de toutes qu’il a fondé à la fois sa philosophie de la vie et les lois de son art.
Émile Legouis.
Geoffrey CHAUCER
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LES CONTES DE CANTERBURY
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Groupe A.
Le Prologue.
Ici commence le Livre des Contes de Canterbury.
Quand Avril de ses averses douces
a percé la sécheresse de Mars jusqu’à la racine,
et baigné chaque veine de cette liqueur
par la vertu de qui est engendrée la fleur ;
quand Zéphyr aussi de sa douce haleine
a ranimé dans chaque bocage et bruyère
les tendres pousses, et que le jeune soleil
a dans le Bélier parcouru sa demi-course ;
et quand les petits oiseaux font mélodie,
10qui dorment toute la nuit l’œil ouvert,
(tant Nature les aiguillonne dans leur cœur),
alors ont les gens désir d’aller en pèlerinage,
et les paumiers de gagner les rivages étrangers,
allant aux lointains sanctuaires, connus en divers pays ;
et spécialement, du fond de tous les comtés
de l’Angleterre, vers Canterbury ils se dirigent,
pour chercher le saint et bienheureux martyr
qui leur a donné aide, quand ils étaient malades.
Advint que, en cette saison, un jour,
20à Southwark, au Tabard, comme je logeais
prêt à partir pour mon pèlerinage
à Canterbury, d’un cœur bien dévot,
le soir étaient venues en cette hôtellerie
bien vingt-neuf personnes, de compagnie ;
gens de diverses sortes, par aventure tombés
en société ; et pèlerins ils étaient tous,
qui vers Canterbury voulaient chevaucher ;
les chambres et les écuries étaient vastes,
et bien nous pûmes nous aiser pour le mieux.
30Et bref, quand le soleil fut couché,
ainsi avais-je causé avec chacun d’eux,
que je fus de leur compagnie tout de suite,
et nous convînmes* de nous lever matin
pour nous mettre en route, devers où je vous dis.
Mais néanmoins, tant que j’ai temps et place,
avant que plus loin dans ce conte je ne passe,
il me paraît s’accorder avec la raison
de vous dire toute la condition
de chacun d’eux, telle qu’elle me parut être,
40et qui ils étaient, et de quel rang ;
et aussi dans quel équipage ils se trouvaient ;
et par un chevalier donc vais-je commencer.
Il y avait un Chevalier, un vaillant homme, un preux*
qui depuis le temps où premier il commença
à chevaucher, avait aimé chevalerie,
vérité et honneur, générosité et courtoisie.
Sans reproche il s’était montré à la guerre de son seigneur,
et en outre il avait chevauché (nul homme plus avant)
aussi bien en chrétienté qu’en terre païenne,
50et toujours avait eu honneur de sa prouesse.
Il était à Alexandrie, quand elle fut prise ;
maintes fois il avait siégé le premier de la table
au-dessus de toutes les nations en Prusse.
En Lithuanie il avait guerroyé, et en Russie,
nul chrétien de son rang aussi souvent.
En Grenade aussi il avait été, au siège
d’Algésiras, et chevauché en Belmarie.
Il était à Layas, et à Satalie,
quand elles furent prises ; et sur la Grande Mer
60à maint fameux débarquement* il s’était trouvé.
À batailles mortelles il avait été quinze fois,
et combattu pour notre foi à Tramissène
trois fois en lice, et toujours occis son adversaire.
Ce même bon chevalier avait été aussi
oncques avec le Seigneur de Palathie
contre un autre ost païen en Turquie,
et toujours avait gagné souverain renom.
Et quoiqu’il fût vaillant, il était sage,
et de son port aussi doux que l’est une pucelle.
70Il n’avait jamais dit nulle vilenie
de toute sa vie ; à aucune espèce de gens ;
c’était un vrai parfait gentil chevalier.
Mais pour vous parler de son équipage,
ses chevaux étaient bons, mais lui n’était pas en gais habits.
De futaine il portait un jupon
tout noirci par son haubergeon ;
car il était naguère revenu de son voyage,
et s’en allait faire son pèlerinage.
Avec lui était son fils, un jeune Écuyer,
80un amoureux, et un gaillard apprenti d’armes,
aux boucles frisées, comme s’il les eût mises en presse.
Vingt ans d’âge il avait, ce me semble.
De stature il était moyennement long,
et merveilleusement leste, et de grande force.
Et il avait été naguère* en chevauchée
en Flandres, en Artois, et Picardie,
et fait bonne figure, pour si petit espace*,
dans l’espoir de se mettre en la faveur de sa dame.
Il était brodé, comme l’est une prairie
90toute pleine de fraîches fleurs, blanches et rouges.
Il allait chantant, ou flûtant, tout le jour ;
il était aussi frais que l’est le mois de mai.
Courte était sa robe*, avec manches longues et larges.
Bien savait-il se tenir à cheval, et bien chevaucher.
Il savait faire chansons, et bien composer,
joûter et aussi danser, et bien portraire et écrire.
Si chaudement il aimait, que nuitamment
il ne dormait pas plus que ne fait un rossignol.
Courtois il était, humble et serviable,
100et tranchait* devant son père à la table.
Il avait un Yeoman et de serviteurs pas davantage
en ce moment, car il lui plaisait chevaucher ainsi.
Et celui-ci était vêtu d’une veste et d’un chaperon verts ;
une gerbe de flèches de paon, brillantes et aiguës,
sous son ceinturon il portait moult soigneusement ;
bien savait-il dresser ses armes, en bon archer ;
ses flèches ne retombaient pas les plumes en bas*,
et dans sa main il portait un arc puissant.
Il avait la tête ronde, avec le visage brun.
110De l’art des forêts il savait bien toute la science.
Sur son bras il portait un beau brassard
et à son côté une épée et un bouclier,
et de l’autre côté une belle dague
bien harnachée, et acérée comme pointe de lance ;
un Christophe d’argent sur sa poitrine brillait.
Il portait un cor, le baudrier était de vert ;
c’était un forestier, vraiment, ce me semble.
Il y avait aussi une nonne, une Prieure,
de qui le sourire* était moult simple et discrète ;
120son plus grand serment était seulement : « par saint Éloi ! »
et elle s’appelait Madame Églantine.
Fort bien elle chantait le service divin,
entonné dans son nez, de façon fort séante.
Et français elle parlait fort bien et joliment,
d’après l’école de Stratford-le-Bow,
car le français de Paris lui était inconnu.
A table, bien apprise était-elle aussi ;
elle ne laissait aucun morceau de ses lèvres tomber,
ni ne trempait ses doigts dans la sauce profondément.
130Bien savait-elle porter un morceau à sa bouche, et bien garder*,
que nulle goutte ne tombât dessus son sein.
Dans la courtoisie elle mettait grandement son plaisir ;
sa lèvre de dessus elle essuyait si proprement,
que dans sa coupe* n’était nulle tache vue
de graisse, quand elle avait bu sa boisson.
De façon fort séante vers sa viande elle tendait la main*,
et sûrement elle était très enjouée,
et moult plaisante, et aimable de port,
et s’efforçait à contrefaire les mines
140de la cour, et à être majestueuse de manières,
et à être tenue digne de révérence.
Mais, pour parler de sa conscience,
elle était si charitable et si piteuse
qu’elle pleurait, si elle voyait une souris
prise à une trappe, et qui fût morte ou saignât.
Elle avait des petits chiens, qu’elle nourrissait
de chair rôtie, ou de lait et de gâteau.
Mais grièvement elle pleurait si l’un d’eux était mort,
ou si on le frappait d’un bâton rudement ;
150et toute était conscience et tendre cœur.
Moult bellement sa guimpe était plissée ;
son nez long et droit, ses yeux gris comme verre ;
sa bouche fort petite, et aussi douce et rouge ;
mais sûrement, elle avait un beau front ;
il était presque large d’un empan, je crois ;
car certainement, elle n’était point chétive.
Fort coquet était son manteau, je m’en avisai.
De petit corail, autour de son bras, elle portait
un chapelet, avec les gros grains verts ;
160et de là pendait une broche d’or très brillant,
sur qui était d’abord écrit un A couronné,
et ensuite, « Amor vincit omnia. »
Elle avait avec elle une autre Nonne,
qui était sa chapelaine, et Trois prêtres*.
Il y avait un Moine, un beau, un maître moine,
un « exéquitateur », qui aimait la vénerie ;
un mâle, fait pour être abbé.
Il avait à l’écurie maint cheval de prix ;
et, lorsqu’il chevauchait, on pouvait entendre sa bride
170tinter dans le vent qui sifflait, aussi clair
et aussi fort que la cloche de la chapelle
là où le sire était maître du prieuré.
Pour ce que la règle de saint Maur ou de saint Benoît
était vieille et quelque peu étroite,
ce même moine laissait de côté ces vieilleries,
et suivait sa route selon le nouvel ordre de choses.
Il n’eut point donné pour ce texte une poule plumée,
qui dit que les chasseurs ne sont pas hommes saints,
ni pour cet autre, qu’un moine, s’il est décloîtré,
180est semblable à un poisson qui est hors de l’eau ;
décloîtré, c’est-à-dire, hors de son cloître.
Mais ce texte, il ne l’estimait pas valoir une huître ;
et je dis que son opinion était bonne.
Pourquoi irait-il étudier, et se rendre l’esprit malade,
sur un livre, dans le cloître, à toujours tenir les yeux,
ou à peiner de ses mains, et à travailler,
comme Augustin l’ordonne ? Comment le monde serait-il servi ?
Qu’on laisse donc à Augustin son labeur.
Aussi était-il vraiment un hardi cavalier ;
190il avait des lévriers, aussi rapides qu’oiseaux au vol ;
éperonner, et courir le lièvre,
était toute sa passion, car il n’y épargnait nulle dépense.
Je vis que ses manches étaient pourfilées au poignet
de gris, et celui-ci le plus beau d’un royaume ;
et, pour attacher son chaperon* sous son menton,
il avait une curieuse épingle d’or travaillé ;
un lacs d’amour* au gros bout se trouvait.
Sa tête était chauve, et luisait comme un miroir,
et son visage aussi, comme s’il eût été oint.
200C’était un sire moult gras et en bon point.
Ses yeux pleins de feu, et roulant dans sa tête,
brillaient comme la fournaise sous un chaudron ;
ses bottes étaient collantes, son cheval en belle condition.
Certainement, c’était un beau prélat ;
il n’était point pâle, comme un spectre tout alangui.
Entre tous les rôtis, il préférait un cygne gras.
Son palefroi était aussi brun qu’une baie.
Il y avait un Frère, un joyeux et bon vivant,
un « limitour », homme de haute importance*.
210Dans les quatre ordres il n’est personne qui sache autant de propos badins et de belles paroles.
Il avait fait maint et maint mariage de jeunes filles, à ses propres frais.
Pour son ordre il était un puissant pilier.
Il était fort aimé et familier
chez les « franklins », partout dans sa province,
et aussi chez les honorables dames de la ville :
car il avait pouvoir de confession,
comme il disait lui-même, plus qu’un curé,
220ayant reçu de son ordre une licence.
Fort suavement il écoutait confession,
et plaisante était son absolution ;
il se montrait facile en donnant pénitence
là où il espérait avoir bonne pitance ;
car à un ordre mendiant faire l’aumône
est signe que l’on est bien confessé.
À l’aumône, en effet, il osait s’en faire fort,
il connaissait qu’on était repentant.
Car plus d’un homme a le cœur si dur
230qu’il ne saurait pleurer, bien qu’il ait contrition cruelle.
Adonc, au lieu de larmes et prières,
on doit donner de l’argent aux pauvres frères.
Sa pèlerine était toujours bourrée de couteaux
et d’épingles, pour donner aux gentes commères.
Et certes, il avait une jolie voix ;
il savait bien chanter et jouer de la vielle.
Des chansons il emportait sans conteste le prix.
Son cou était blanc comme la fleur de lys ;
d’ailleurs, il était fort comme un champion.
240Il connaissait bien les tavernes de chaque village*,
et chaque hôtelier et fille de cabaret
mieux qu’un lépreux ou une mendiante ;
car à un homme respectable comme lui
il ne convenait point, eu égard à sa profession*,
de frayer avec des lépreux malades.
Il n’est pas séant, il ne peut être profitable
d’avoir affaire à racaille de cette sorte,
mais seulement aux riches hommes et marchands de victuailles.
Et partout où quelque profit pouvait lui échoir,
250courtois il était, et humblement offrait ses services.
Nulle part il n’y avait d’homme si capable.
C’était le meilleur mendiant de son couvent.
252b[Et il payait une certaine rente pour son privilège ;
252cnul de ses frères n’entrait sur son territoire ;]
car une veuve n’eût-elle pas même de souliers,
si séduisant était son In principio,
qu’il avait d’elle un liard, avant de partir.
Son gain était bien plus grand que son revenu.
Et il savait aussi folâtrer, tout comme un petit chien.
Les jours de trêve, il était d’un grand secours,
car alors il n’était pas tel qu’homme de cloître,
260avec une chape râpée, comme un pauvre écolier,
mais il ressemblait à un magistrat, ou à un pape.
De laine doublée était faite sa courte chape,
qui s’arrondissait comme une cloche sortant du moule.
Il zézayait un peu, par pur caprice,
pour rendre son anglais doux sur sa langue ;
et quand il jouait de la harpe, après avoir chanté,
ses yeux luisaient dans sa tête aussi fort
que les étoiles dans la nuit glacée.
Ce digne « limitour » s’appelait Hubert.
270 Il y avait un Marchand, à la barbe fourchue, au vêtement bigarré*, haut perché sur son cheval ;
sur la tête un chapeau flamand de castor,
ses bottes joliment et coquettement agrafées.
Il disait son opinion moult gravement,
visant toujours à augmenter son gain.
Il eût voulu que la mer fût gardée, à tout prix,
entre Middelburg et l’Orwell.
Il savait bien faire le change des écus.
Ce digne homme tirait à merveille profit de son jugement ;
280personne ne savait qu’il était endetté,
si majestueuse était sa contenance
quand il passait marché, ou faisait emprunt d’argent.
En vérité, c’était un honnête homme, au demeurant ;
mais à vrai dire, je ne sais pas comme on l’appelle.
Un Clerc d’Oxford était là aussi,
qui était en logique depuis longtemps.
Son cheval était aussi maigre qu’un râteau,
et lui-même n’était pas bien gras, je l’ose dire ;
mais il avait l’air creux et la mine triste.
290Usé jusqu’à la corde était son court manteau ;
car il n’avait encore obtenu aucun bénéfice,
ni n’était d’âme assez profane pour prendre un autre emploi.
Il préférait avoir à la tête de son lit
vingt volumes, reliés en noir ou en rouge,
d’Aristote, et de sa philosophie,
que robes riches, ou viole, ou gai psaltérion.
Mais malgré que ce fût un philosophe,
pourtant il n’avait guère d’or en son coffre ;
mais tout ce qu’il pouvait obtenir de ses amis,
300il en achetait des livres et du savoir,
et diligemment se mettait à prier pour l’âme
de ceux qui lui donnaient de quoi fréquenter l’école.
De l’étude avant tout il prenait soin et souci.
Il ne disait pas un mot de plus qu’il ne fallait,
et ce qu’il disait était correct et respectueux,
et bref et vivant*, et plein d’un haut sens.
Conseillère de vertu morale était sa parole,
et il aimait à apprendre, et aimait à enseigner.
Un Sergent de loi, prudent et sage,
310qui souvent avait été au parvis,
était là aussi, riche en excellence.
Il était discret, et très respectable*.
Tel il semblait du moins, tant ses paroles étaient raisonnables.
Il avait été bien souvent juge aux assises
par patente, et par pleine commission.
Pour sa science, et pour son grand renom,
il avait force honoraires et robes.
De si grand acquéreur, il n’y en avait nulle part ;
tout était pour lui propriété libre, en réalité ;
320ses acquêts ne pouvaient être protestés.
Nulle part il n’y avait d’homme aussi affairé que lui,
et pourtant il paraissait plus affairé qu’il n’était.
Il savait mot pour mot tous les cas et jugements
qui depuis le temps du roi Guillaume s’étaient produits.
De plus, il savait rédiger, et composer un acte ;
nul ne pouvait avoir prise sur son écrit ;
et chaque article, il le savait tout entier par cœur.
Il chevauchait simplement vêtu d’un habit grisâtre,
ceint d’une ceinture de soie, à petits clous ;
330de son costume je ne parlerai pas davantage.
Un Franklin était son compagnon ;
blanche était sa barbe, comme la marguerite.
De complexion il était sanguin.
Il aimait fort, le matin, une soupe au vin.
Vivre dans la joie était sa constante habitude,
car il était le fils même d’Épicure,
qui estimait que plaisir complet
était vraiment félicité parfaite.
Il pratiquait l’hospitalité, et largement ;
340c’était le Saint Julien de sa province.
Son pain, sa bière, étaient toujours des meilleurs* ;
d’homme mieux fourni en vins, il n’y en avait point.
Sa maison n’était jamais dépourvue de pâtés,
de poisson et de chair, et en telle abondance,
qu’elle regorgeait de victuailles et de boissons,
et de toutes les friandises imaginables.
Selon les diverses saisons de l’année
il changeait son dîner* et son souper.
Il avait en cage mainte perdrix grasse,
350et mainte brème et maint brochet en son vivier.
Malheureux son cuisinier, si la sauce n’était point
piquante et forte, et toute sa batterie en état.
Sa table fixe dans la grande salle constamment
restait couverte de mets tout le long du jour.
Aux sessions il était lord et sire ;
souventes fois il fut chevalier du comté.
Une dague et une bourse toute de soie
pendaient à sa ceinture, blanche comme le lait du matin.
Il avait été shériff, et comptour ;
360nulle part n’était si digne vavasseur.
Un Mercier, et un Charpentier,
un Tisserand, un Teinturier, et un Tapissier,
étaient aussi avec nous, revêtus de la livrée
d’une importante et grave confrérie.
Tout frais et orné à neuf était leur accoutrement ;
leurs couteaux n’étaient pas munis de plaques de cuivre,
mais rien que d’argent, travaillé proprement et bien,
leurs ceintures aussi et leurs bourses, de tout point.
Chacun d’eux semblait bien un bourgeois de marque,
370fait pour siéger dans une salle corporative, sur l’estrade.
Chacun d’eux, eu égard à sa prudence,
était fait pour devenir un alderman,
car ils avaient assez de biens et de rentes,
et leurs femmes y eussent été volontiers consentantes ;
autrement, certes, elles eussent été blâmables.
C’est chose fort agréable d’être appelée « ma dame »,
et de prendre aux vigiles le pas sur toutes les autres femmes*,
et d’y faire porter son manteau royalement.
Ils avaient un Cuisinier avec eux en cette occasion,
380pour faire bouillir les poulets avec les os à moelle,
et la poudre-marchande piquante et le souchet.
Il savait bien reconnaître une rasade de bière de Londres.
Il savait rôtir, et bouillir, et griller, et frire,
faire le mortreux, et bien cuire au four un pâté.
Mais c’était grand dommage, à ce qu’il me parut,
que sur son tibia il eût un chancre ;
car le blanc-manger, il le faisait à la perfection.
Il y avait là un Marin, qui demeurait loin vers l’ouest ;
autant que je puis savoir, il était de Dartmouth.
390Il chevauchait sur un roussin, comme il pouvait,
dans une robe de gros drap tombant aux genoux.
Il portait une dague attachée à une courroie
autour du cou, et qui lui pendait sous le bras.
La chaleur de l’été lui avait tout bruni le teint ;
et certes, c’était un joyeux compagnon.
Mainte rasade de vin il avait soutirée,
au retour de Bordeaux, tandis que le subrécargue dormait.
Des scrupules de conscience il n’avait cure.
S’il livrait bataille, et avait le dessus,
400il renvoyait l’adversaire chez lui par eau, où que ce fût.
Mais son talent pour bien calculer ses marées,
ses courants, et les périls toujours proches,
l’entrée au port, et la lune, et le pilotage,
n’avait pas son pareil de Hull jusqu’à Carthage.
Il était hardi, et sage dans ses entreprises ;
par mainte tempête sa barbe avait été secouée.
Il connaissait bien tous les ports, en détail,
de Gottland jusqu’au cap de Finisterre,
et toutes les criques de Bretagne et d’Espagne ;
410sa barque s’appelait la « Madeleine ».
Il y avait avec nous un Docteur en physique ;
au monde entier n’était personne comme lui
pour parler médecine et chirurgie ;
car il savait à fond l’astrologie.
Il veillait sur son malade avec grand soin
aux heures fatidiques, par sa magie naturelle.
Il savait choisir un ascendant favorable
pour les images qui devaient agir sur le patient.
Il connaissait la cause de toutes les maladies,
420que ce fût le chaud ou le froid, ou l’humide, ou le sec,
et où elle était engendrée, et par quelle humeur ;
c’était vraiment un parfait praticien.
La cause une fois trouvée, et la racine du mal,
vite il donnait au malade son remède.
Il avait ses apothicaires tout prêts
à lui envoyer drogues et électuaires ;
car chacun d’eux faisait gagner à l’autre ;
leur amitié n’en était pas à ses débuts.
Il connaissait bien le vieil Esculape,
430et Dioscoride, et aussi Rufus,
le vieil Hippocrate, Hali, et Galien ;
Sérapion, Rhazis, et Avicenne ;
Averroès, Damascène, et Constantin ;
Bernard, et Gatisden, et Gilbertin.
Il était modéré dans son régime,
qui n’était pas fait de superfluités,
mais d’aliments bien nourrissants et digestifs.
Ses études ne portaient guère sur la Bible.
D’étoffe rouge et perse il était tout vêtu,
440doublée de taffetas et de cendal ;
et pourtant il était sobre en sa dépense ;
il gardait ce qu’il gagnait en temps de peste,
pour ce que l’or est en médecine un cordial,
il aimait donc l’or spécialement*.
Une brave Femme était là, des environs de Bath ;
mais elle était un peu sourde, et c’était dommage.
Au tissage du drap elle était si habile,
qu’elle passait ceux d’Ypres et de Gand.
Dans toute la paroisse il n’était ménagère
450qui à l’offrande avant elle eût le droit d’aller ;
et s’il s’en trouvait, elle était, certes, si courroucée,
qu’elle en oubliait toute charité.
Ses couvre-chefs étaient de trame fine ;
j’oserais jurer qu’ils pesaient dix livres,
ceux qui le dimanche étaient sur sa tête.
Ses bas étaient de belle laine écarlate,
fort bien tirés, et ses souliers tout frais et neufs.
Pleine d’assurance était sa figure, et belle, et de teint rouge.
Elle avait été une honnête femme toute sa vie ;
460des maris au porche de l’église, elle en avait eu cinq,
sans compter d’autres compagnons dans sa jeunesse ;
mais de ceci nul besoin de parler à présent.
Et trois fois elle avait été à Jérusalem ;
elle avait passé mainte rivière étrangère ;
elle avait été à Rome, et à Boulogne*,
en Galice, à Saint-Jacques, et à Cologne.
Elle était experte à voyager par les routes ;
elle avait les dents écartées, il est vrai.
Sur une haquenée à l’aise elle était assise,
470sa guimpe bien faite, et sur la tête un chapeau
aussi large qu’un bouclier ou une targe ;
une jupe de cheval autour de ses hanches larges,
et à ses pieds une paire d’éperons pointus.
En bonne camarade elle savait rire et jaser.
Aux remèdes d’amour elle se connaissait peut-être,
car elle savait de cet art la vieille danse.
Il y avait un digne homme de religion,
et c’était un pauvre Curé de village ;
mais riche il était de pensées pieuses et d’œuvres.
480C’était aussi un homme instruit, un clerc,
qui prêchait vraiment l’Évangile du Christ ;
il instruisait ses paroissiens avec zèle.
Doux il était, et merveilleusement diligent,
et dans l’adversité plein de patience ;
et tel il s’était montré à l’épreuve maintes fois.
Il lui répugnait fort d’excommunier pour ses dîmes,
mais il préférait donner, sans nul doute,
à ses pauvres paroissiens de tous côtés
sur son offrande, et aussi de son revenu.
490Il trouvait en peu de chose sa suffisance.
Vaste était sa paroisse, et les maisons fort dispersées,
mais il ne cessait point, malgré pluie et tonnerre,
de visiter, dans la maladie ou le malheur,
les plus éloignés de ses paroissiens, grandes et petites gens,
allant à pied, et un bâton à la main.
À ses ouailles il donnait ce noble exemple,
qu’il agissait d’abord, et qu’il prêchait ensuite.
À l’Évangile il avait pris cette parole ;
et il y ajoutait aussi cette figure :
500Si l’or se rouille, que fera le fer ?
Car si un prêtre se corrompt, en qui nous croyons,
il n’est pas étonnant qu’un laïque se rouille ;
et c’est grand’honte, si le prêtre veut bien y songer,
qu’un pasteur conchié et une brebis propre.
Un prêtre devrait bien montrer par l’exemple
de sa pureté, comment son troupeau doit vivre.
Il ne donnait pas sa charge en location,
et ne laissait pas ses ouailles embourbées,
pour courir à Londres, à Saint-Paul,
510et quêter une fondation de messe pour les trépassés,
ou pour se retirer dans quelque confrérie ;
mais restait au bercail, et gardait bien son troupeau,
de sorte que le loup ne pût le mettre à mal.
C’était un vrai berger, et non un mercenaire.
Et bien qu’il fût pieux, et vertueux,
il n’était point méprisant envers le pécheur,
ni dans ses discours âpre ni hautain,
mais ses leçons étaient discrètes et bénignes.
Mener les gens au ciel par la droiture,
520par le bon exemple, c’est à cela qu’il travaillait.
Mais si quelqu’un se montrait intraitable,
quel qu’il fût, de haute ou basse naissance,
il le tançait vivement a ce propos.
De meilleur prêtre, je crois qu’il n’en est point, nulle part.
Il ne cherchait ni honneurs ni dignités,
ni ne se faisait une conscience « épicée »,
mais la doctrine du Christ et de ses douze apôtres,
il l’enseignait, et d’abord la suivait lui-même.
Avec lui était un Laboureur, son frère,
530qui avait charrié mainte charge de fumier ;
c’était un vrai travailleur, et un bon,
vivant en paix et charité parfaite.
Il aimait Dieu par-dessus tout, de tout son cœur,
en tout temps, qu’il eût heur ou malheur,
et ensuite son prochain tout comme lui-même.
Il battait le blé, et creusait des fossés, et bêchait,
pour l’amour du Christ, pour tous les misérables,
sans salaire, autant qu’il était en lui.
Sa dîme, il la payait bien et dûment,
540à la fois de son propre travail et sur son bien.
Vêtu d’un tabard il chevauchait sur une jument.
Il y avait aussi un intendant et un meunier,
un « Semoneur », et un « Pardonneur » aussi,
un « Manciple », et moi-même ; il n’y en avait point d’autre.
Le Meunier était un robuste gaillard, en l’occasion* ;
il était fort gros de muscles, et aussi de charpente ;
cela y paraissait bien, car partout où il allait,
à la lutte il emportait toujours le bélier.
Il était court d’épaules, trapu, le corps noueux ;
550n’y avait porte qu’il ne pût soulever de ses gonds,
ou briser, en s’y ruant, d’un coup de tête.
Sa barbe était aussi rouge que poil de truie ou de renard,
et large avec cela, tout comme une bêche.
Sur le sommet de son nez, à droite, il avait
une verrue, et sur elle se dressait une touffe de poils,
rouges comme les soies des oreilles d’une truie ;
ses narines étaient noires et larges.
Il portait à son côté une épée et un bouclier ;
sa bouche était aussi grande qu’un grand four.
560C’était un bruyant bavard et un goliard,
et ses propos étaient surtout de péchés et ribauderie.
Il s’entendait à voler le blé, et à prendre trois fois sa redevance ;
et pourtant il avait un pouce d’or, pardi.
Il portait un habit blanc et un capuchon bleu.
Il savait bien souffler et jouer de la cornemuse,
et de cette façon il nous conduisit hors de la ville.
Il y avait l’aimable « Manciple » d’un « Temple »
sur qui les acheteurs pourraient prendre exemple
pour être habiles à acheter des victuailles.
570Car soit qu’il payât, ou prît à crédit,
toujours il se réservait de telle sorte en ses achats,
qu’il était plus avantagé, et en bonne posture.
Mais n’est-ce point une bien belle grâce de Dieu
que l’esprit d’un homme si ignorant surpasse
la sagesse d’une quantité de savants ?
Des maîtres, il en avait plus de trente,
qui savaient du droit la pratique et les finesses ;
et il y en avait une douzaine, dans cette maison,
dignes d’être régisseurs de ses revenus et de ses terres
580chez tout seigneur qui est en Angleterre,
et capables de le faire vivre de ses biens propres,
en honneur et sans dettes, à moins qu’il ne fût fou,
ou aussi petitement qu’il pouvait le désirer ;
et capables d’aider tout un comté
en quelque affaire qui pût se présenter ou survenir ;
et pourtant ce manciple leur en revendait à tous.
L’Intendant était un homme mince et colérique,
sa barbe était rasée d’aussi près qu’il pouvait.
Ses cheveux étaient coupés en rond autour des oreilles.
590Il avait le crâne tondu sur le devant, comme un prêtre.
Fort longues étaient ses jambes, et fort maigres,
semblables à des bâtons ; on n’y voyait point de mollet.
Il s’entendait à régir* un grenier et une huche*;
n’y avait auditeur qui pût gagner sur lui.
Il savait bien, par la sécheresse, et par la pluie,
ce que rendrait sa semence et son grain.
Les moutons du maître, son bétail, sa laiterie,
ses porcs, ses chevaux, ses récoltes, et sa volaille,
étaient entièrement gouvernés par cet intendant,
600Et d’après son contrat il rendait ses comptes,
depuis que son maître avait vingt ans d’âge.
Par nul homme il ne se laissait mettre en arriéré.*
Il n’y avait employé, ni berger, ni autre valet de ferme,
dont il ne connût les tours et les tromperies ;
ils avaient peur de lui, comme de la peste.
Sa demeure était fort plaisante, sur une lande,
d’arbres verts sa maison était ombragée.
Il était mieux que son maître en état d’acheter.
Il était fort richement pourvu en secret,
610et savait habilement plaire à son maître,
lui donner et lui prêter sur le bien du maître*,
et en obtenir un merci, et de plus un habit et un capuchon.
Dans sa jeunesse il avait appris un bon métier ;
c’était un très bon ouvrier, un charpentier.
Cet intendant montait un fort bon étalon,
qui était tout gris pommelé, et s’appelait Scot.
Il avait sur lui un long surcot gris-bleu,
et à son côté portait une lame rouillée.
Du Norfolk était cet intendant, dont je parle,
620d’auprès d’une ville que l’on appelle Bawdeswell.
Il était troussé, comme un moine, tout autour,
et toujours il chevauchait le dernier de notre troupe.
Un « Semoneur » était avec nous en cet endroit,
qui avait une figure de chérubin, rouge comme le feu,
car il était couvert de boutons, avec de petits yeux.
Il était aussi chaud et paillard qu’un moineau ;
avec des sourcils noirs teigneux, et une barbe rare ;
de son visage les enfants avaient peur.
Il n’était vif-argent, litharge, ni soufre,
630borax, céruse, ni aucune huile de tartre,
ni onguent pour nettoyer ou pour mordre,
qui pût le débarrasser de ses boutons blancs,
ni des verrues fixées sur ses joues.
Il aimait fort l’ail, les oignons, et aussi les poireaux,
et à boire du vin fort, rouge comme le sang.
Alors il parlait, et criait comme s’il était fou.
Et lorsqu’il avait bien bu son vin,
alors il ne disait plus un mot qu’en latin.
Il possédait quelques termes, deux ou trois,
640qu’il avait appris dans quelque décret ;
rien d’étonnant à cela, il l’entendait toute la journée ;
et puis, vous savez bien qu’un geai
peut appeler « Wat », aussi bien que le pape.
Mais qu’on pût le tâter sur d’autres choses,
alors il avait dépensé toute sa philosophie ;
et toujours, « Questio, quid juris ? » s’écriait-il.
C’était un aimable drille, et de bon cœur ;
de meilleur compagnon, on n’en saurait trouver.
Il permettait, pour un quart de vin,
650qu’un brave garçon gardât sa concubine
toute une année, et l’excusait entièrement.
Il savait aussi plumer en secret un oison.
Et s’il trouvait quelque part un joyeux gaillard,
il lui enseignait à n’avoir nulle crainte,
en pareil cas, de l’excommunication de l’archidiacre,
à moins que l’âme de l’homme ne fût dans sa bourse ;
car dans sa bourse il serait puni.
« La bourse est l’enfer de l’archidiacre », disait-il.
(Mais je sais bien qu’il mentait, en fait ;
660de l’excommunication tout coupable doit avoir peur —
car l’excommunication tue, tout comme l’absolution sauve —
et aussi, prendre garde au « Significavit ».)
Il avait sous son contrôle, à sa guise,
les jeunes gens et jeunes filles du diocèse,
et savait leurs secrets, et était leur meilleur conseiller.
Il s’était mis sur la tête une guirlande,
aussi grande qu’une enseigne de cabaret ;
il s’était fait un bouclier d’une miche.
Avec lui chevauchait un joyeux « Pardonneur »
670de Ronceval, son ami et son compère,
qui tout droit venait de la cour de Rome.
Très haut il chantait : « Viens ici, mon amour, viens à moi
Le semoneur l’accompagnait d’une basse profonde,
jamais trompe ne fit moitié autant de bruit.
Ce pardonneur avait les cheveux jaunes comme cire,
mais ils tombaient aussi moelleux qu’écheveau de lin ;
par petites touffes pendaient les boucles qu’il avait,
et il en recouvrait ses épaules ;
mais sa chevelure s’y étendait, rare, mèche par mèche.
680De capuchon, pour être à l’aise, il n’en portait point,
car le sien était troussé dans sa valise.
Il lui semblait qu’il montait à la nouvelle mode ;
les cheveux épars, sous sa petite toque, il allait tête nue.
Ses yeux luisants semblaient ceux d’un lièvre.
Il avait cousu sur sa toque une Véronique.
Sa valise était devant lui dans son giron,
bondée d’indulgences venues de Rome toutes chaudes.
Il avait une voix grêle comme celle d’une chèvre.
Il n’avait point de barbe, et n’en devait jamais avoir,
690le menton uni comme s’il eût été fraîchement rasé.
Je l’aurais pris pour un cheval hongre ou une jument.
Mais dans son métier, de Berwick jusqu’à Ware,
il n’avait point son pareil comme pardonneur,
car dans sa valise il avait une taie d’oreiller,
qui était, disait-il, le voile de Notre-Dame ;
il disait qu’il avait un morceau de la voile
que Saint Pierre avait, lorsqu’il allait
sur la mer, jusqu’à ce que Jésus-Christ le prît.
Il avait une croix de laiton, couverte de pierreries,
700et dans un verre il avait des os de porc.
Mais avec ces reliques, quand il trouvait
un pauvre curé habitant la campagne,
en un jour il lui gagnait plus d’argent
que le curé n’en gagnait en deux mois.
Et ainsi, avec ses flatteries feintes et ses tours,
il faisait du pasteur et du peuple ses dupes.
Mais s’il faut dire vrai, pour finir,
il était à l’église un noble ecclésiastique.
Il savait bien lire une épître ou une légende,
710mais surtout il chantait bien un offertoire.
Car il le savait bien, ce verset une fois chanté,
il devrait prêcher, et bien affiler sa langue,
pour gagner de l’argent, ce à quoi il s’entendait fort ;
c’est pourquoi il chantait si gaiement et si haut.
Maintenant je vous ai dit brièvement, en quelques mots,
leur condition, leur apparence, leur nombre, et aussi la cause
pour laquelle s’était assemblée cette compagnie
à Southwark, dans cette bonne hôtellerie
qui s’appelait le Tabard, tout près de la Cloche.
720Mais maintenant il est temps que je vous dise
comment nous nous comportâmes cette même nuit
où nous étions descendus à cette hôtellerie.
Et ensuite je vous raconterai notre voyage,
et tout le reste de notre pèlerinage.
Mais d’abord je prierai votre courtoisie
de ne pas me l’imputer à vilenie,
si je parle tout franc, crûment* en cette matière,
vous racontant leurs dires et leurs gestes ;
ni si je répète leurs paroles à la lettre.
730Car vous le savez aussi bien que moi,
quiconque doit faire un récit d’après un autre,
doit répéter, d’aussi près que possible,
chaque mot, si sa tâche le demande,
tant grossièrement et librement dût-il parler ;
autrement, il est forcé de faire un récit menteur,
ou d’inventer les choses, ou de trouver des mots nouveaux.
Il ne peut s’abstenir, même si l’autre est son frère ;
il doit aussi bien répéter chaque mot que le reste.
Christ a parlé lui-même fort librement dans la Sainte Écriture,
740et vous le savez bien, ce n’est point là vilenie.
Platon aussi dit, à qui sait le lire,
que les mots doivent être les cousins des actes.
Je vous prie encore de me le pardonner,
si je n’ai point placé les gens selon leur rang
ici en mon récit, comme ils le devraient être ;
mon esprit est petit, vous vous en apercevez bien.
Grande fête fit notre hôte à chacun de nous,
et au souper nous fit asseoir tout de suite,
et nous servit à manger du meilleur.
750Le vin était fort, et nous bûmes sans nous faire prier.
Un fort digne homme était notre hôte à tout prendre,
fait pour être majordome d’une salle de festin.
C’était un homme corpulent, aux yeux brillants ;
de plus beau bourgeois, il n’en est point dans Cheapside :
le verbe hardi, et sage, et bien instruit ;
et de ce qui fait l’homme rien certes ne lui manquait.
D’ailleurs c’était aussi un bon vivant,
et après souper il se mit à plaisanter,
et tint joyeux devis entre autres choses,
760lorsque nous eûmes réglé notre compte,
et dit : « Eh bien, Messeigneurs, en vérité,
vous êtes pour moi de tout cœur les bienvenus ;
car sur ma foi, si je ne dois mentir,
je n’ai vu de cette année si joyeuse compagnie
réunie en cette auberge, qu’à présent.
Volontiers je vous mettrais en joie, si je savais comment ;
et d’un amusement je viens de m’aviser
qui vous égayera, et ne vous coûtera rien.
Vous allez à Canterbury ; Dieu vous aide !
770Le bienheureux martyr vous récompense !
et j’en suis sûr, le long du chemin,
vous voulez vous dire des contes, et vous réjouir ;
car vraiment, il n’est point d’agrément ni de joie
à chevaucher par les chemins muet comme pierre ;
Et c’est pourquoi je veux vous amuser,
comme je l’ai dit, et vous donner quelque plaisir.
Et s’il vous plaît à tous, d’un seul accord,
maintenant de vous soumettre à ma décision,
et d’en faire ainsi que je vous le dirai
780demain, quand vous chevaucherez par les routes,
eh bien ! sur l’âme de mon père, qui est défunt,
si vous n’êtes joyeux, je vous donnerai ma tête.
Levez la main, sans plus amples discours. »
Notre avis ne fut pas long à découvrir ;
il nous parut que ce n’était pas la peine d’en discuter,
et nous consentîmes sans plus délibérer,
et le priâmes de prononcer son verdict, à son bon plaisir.
« Messeigneurs », dit-il, « écoutez maintenant de votre mieux ;
mais ne le prenez pas, s’il vous plaît, en mépris ;
790il s’agit, pour parler peu et clair,
que chacun de vous, pour abréger la route,
dans ce voyage, raconte deux histoires,
en allant à Canterbury, je veux dire,
et au retour il en racontera deux autres,
sur des aventures arrivées au temps jadis.
Et celui de vous qui se comportera le mieux,
c’est-à-dire, qui racontera en cette occasion
les contes les plus sentencieux et les plus délectables,
aura un souper à nos frais à tous
800ici, en cet endroit, assis près de ce pilier,
lorsque nous reviendrons de Canterbury.
Et pour vous réjouir encore davantage,
je vais moi-même avec plaisir chevaucher l’un des vôtres,
entièrement à mes frais, et serai votre guide.
Et quiconque s’opposera à mes décisions
paiera tout ce que nous dépenserons en chemin.
Et si vous voulez bien qu’il en soit ainsi,
dites-le-moi tout de suite, sans plus de paroles,
et de bonne heure je me tiendrai prêt à partir. »
810Nous le lui accordâmes, et fîmes nos serments
d’un cœur fort joyeux, et le priâmes aussi
qu’il consentit à faire comme il disait,
et voulût bien être notre gouverneur,
et de nos contes le juge et l’arbitre,
et fixât un souper à un certain prix ;
et nous lui promettions d’agir à sa guise
en tout et partout ; et ainsi, d’une seule voix,
nous nous rangeâmes à sa décision.
Et là-dessus on fit quérir du vin tout de suite ;
820nous bornes, et chacun alla se reposer,
sans s’attarder un moment de plus.
Le lendemain, quand le jour commença à poindre,
notre hôte se leva, et fut notre coq à tous,
et nous rassembla, tous en une troupe,
et nous voilà partis, un peu plus vite qu’au pas,
jusqu’à l’abreuvoir de Saint Thomas.
Et là notre hôte commença d’arrêter son cheval,
et dit : « Messires, écoutez, s’il vous plaît.
Vous savez votre convention, et je vous la rappelle.
830Si vespres s’accordent avec matines,
voyons maintenant qui racontera le premier conte.
Je veux ne plus jamais boire ni vin ni bière,
si toute personne rebelle à ma décision
ne paie pas toutes les dépenses de la route.
Allons ! tirez au sort, avant que nous allions plus loin ;
celui qui aura la courte paille commencera.
Sire Chevalier », dit-il, « mon maître et mon seigneur,
allons ! tirez au sort, car telle est ma volonté.
Approchez-vous », dit-il, « Madame la Prieure ;
840et vous, Messire Clerc, plus de timidité,
et n’étudiez plus ; mettez-y la main, tous. »
Aussitôt, à tirer se mit chacun de nous,
et pour dire en un mot ce qui lors arriva,
que ce fût par hasard, ou destinée, ou chance,
le fait est que la paille échut au Chevalier,
ce dont fort satisfait et joyeux chacun fut ;
et il devait dire son conte, comme de raison,
selon l’accord et la convention,
comme vous savez ; à quoi bon en dire plus ?
850Et quand ce digne homme vit quel était le cas,
en homme qui était sage, et consentait
à tenir son engagement pris de libre volonté,
il dit : « Puisque je dois ouvrir le jeu,
ma foi, bienvenue soit la paille, au nom de Dieu !
Maintenant chevauchons, et écoutez ce que je vais dire. »
Et sur ce mot nous reprîmes notre route ;
et il commença d’une mine toute gaie
son histoire aussitôt, et parla comme suit.
Ici finit le prologue de ce livre ; et ici commence le premier conte, qui est le conte du Chevalier.
Conte du Chevalier.
Iamque domos pairias, Scithicae post aspera gentis
Prelia laurigero, etc. [Statius, Theb., XII, 519].
Jadis, nous content les vieilles histoires,
860 il y avait un duc qui se nommait Thésée.
D’Athènes il était seigneur et gouverneur,
et fut en son temps un tel conquérant
qu’un plus grand n’était pas sous le soleil.
Il avait gagné mainte et mainte riche contrée ;
tant par sagesse que par prouesse,
il conquit tout ce royaume de Féminie,
qui s’est autrefois appelé la Scythie ;
et il épousa la reine Hippolyte,
et la ramena avec lui dans son pays
870 avec beaucoup de pompe et en grande solennité, et avec elle sa jeune sœur Émilie.
Et ainsi en un cortège de victoire et de musique,
laissons le noble duc chevaucher vers Athènes,
et tout son ost, en armes, autour de lui.
Certes, si ce n’était trop long à entendre,
je vous aurais dit tout au plein la manière
dont fut conquis le royaume de Féminie
par Thésée, et par sa chevalerie ;
et la grande bataille qui, à cette occasion,
880 eut lieu entre les Athéniens et les Amazones ;
et comment fut assiégée Hippolyte,
la belle et vaillante reine de Scythie ;
et la fête qui célébra leur mariage ;
et la tempête qu’ils essuyèrent en allant chez eux.
Mais tout cela je dois maintenant me l’interdire.
J’ai, Dieu le sait, un vaste champ à labourer,
et faibles sont les bœufs de ma charrue ;
le reste du récit est assez long ;
et je voudrais ne retarder personne de cette compagnie :
890 que chacun à son tour fasse son récit, et nous verrons alors qui gagnera le souper.
Donc, où j’en étais resté, je vais reprendre.
Le duc, dont je fais mention,
était presque arrivé à sa ville,
dans toute sa prospérité et son plus haut orgueil,
quand il aperçut, en jetant les yeux de côté,
agenouillées sur la grand’route,
un cortège de dames, deux à deux,
les unes derrière les autres, couvertes de vêtements noirs.
900 Et elles poussaient de tels cris, et de tels gémissements, qu’il n’est au monde créature vivante
qui ait ouï pareille lamentation ;
et elles ne voulurent aucunement cesser leur plainte,
qu’elles n’eussent saisi les rênes de son harnachement.
« Qui êtes-vous donc, qui, à mon retour, en mon pays
troublez ainsi ma fête de vos cris ? »
dit Thésée, « avez-vous si grande jalousie
de ma gloire, que vous gémissiez et pleuriez ainsi ?
ou quelqu’un vous-a-t-il mises à mal, vous a-t-il outragées ?
910 Dites-moi si l’offense peut être réparée ;
et pourquoi vous êtes ainsi vêtues de noir ».
De toutes ces dames la plus âgée parla,
défaillante, et de visage si mortellement pâle
que c’était pitié de la voir et de l’entendre,
et elle dit : « Seigneur, à qui la Fortune a donné
la victoire, et la vie d’un conquérant,
votre gloire et vos honneurs ne nous affligent nullement ;
mais nous implorons pitié et secours.
Aie pitié de notre malheur et de notre détresse.
920 Laisse, dans ta noble bonté, quelque larme de compassion tomber sur nous, misérables femmes.
Car, en vérité, seigneur, il n’est pas une seule de nous
qui n’ait été duchesse ou reine ;
maintenant sommes chétives, comme il se voit bien :
grâce en soit à la Fortune, et à sa roue traîtresse,
qui à nulle situation n’assure la prospérité.
Donc, seigneur, pour paraître en votre présence,
ici, dans le temple de la déesse Clémence,
nous attendons depuis quinze jours entiers ;
930 or, secours-nous, seigneur, puisque c’est en ton pouvoir.
Moi qui misérable pleure et gémis ainsi,
j’étais naguère l’épouse du roi Capanée,
qui mourut à Thèbes, maudit soit ce jour !
Et nous toutes qui sommes en cet arroi
et faisons entendre toutes ces plaintes,
nous avons toutes perdu nos maris à cette ville,
alors que le siège était mis autour d’elle.
Et maintenant le vieux Créon, hélas !
est aujourd’hui seigneur de Thèbes la cité,
940et, tout plein de colère et d’iniquité,
lui, dans sa rage et sa tyrannie,
pour faire vilainie aux corps sans vie
de tous nos seigneurs qui ont été tués,
a fait dresser tout les corps en un monceau,
et ne permet pas, quelque prière qu’on lui en fasse,
qu’ils soient ni enterrés, ni brûlés,
mais les fait manger aux chiens, dans sa méchanceté. »
Et ce mot, prononcé, incontinent
elles se jetèrent face contre le sol, et crièrent piteusement :
950« Aie quelque compassion de nous malheureuses femmes,
et laisse notre affliction pénétrer au fond de ton cœur. »
Le noble duc sauta à bas de son coursier,
le cœur plein de pitié, quand il les entendit.
Il lui sembla que son cœur allait se briser,
quand il les vit si piteuses et si abattues,
elles qui jadis étaient de si haut rang,
et dans ses bras il les releva toutes,
et les réconforta en toute bonne intention,
et jura par serment, comme il était vrai chevalier,
960qu’il mettrait si avant sa force,
pour les venger du tyran Créon,
que toute la Grèce dirait
comment Créon fut par Thésée servi
en homme qui a pleinement mérité sa mort.
Et sur-le-champ, sans autre délai,
il déploie sa bannière, et le voilà chevauchant
vers Thèbes, avec toute son armée ;
il ne voulut s’approcher davantage d’Athènes à pied ou à cheval,
ni prendre pleinement son aise un demi-jour,
970mais se mit en marche et, sur la route, passa cette nuit-là.
Et il envoya aussitôt la reine Hippolyte
et Émilie sa jeune sœur brillante
séjourner dans la ville d’Athènes ;
et lui chevaucha de l’avant ; il n’est rien de plus à dire.
La rouge image de Mars, avec lance et écu,
brille à ce point, sur sa grande bannière blanche,
que tout le champ en étincelle alentour ;
et, à côté de sa bannière, est porté son pennon
tout riche de lames d’or battu qui figuraient
980le Minotaure qu’il tua en Crète.
Ainsi chevauchait le duc, ainsi chevauchait le conquérant,
avec une armée où était la fleur de la chevalerie,
jusqu’à ce qu’il fût arrivé à Thèbes, et mit pied à terre
heureusement dans une plaine où il pensait livrer bataille
Pour parler brièvement de ces choses,
contre Créon, qui était roi de Thèbes,
il combattit et le tua valeureusement, en chevalier,
dans une lutte loyale, et mit ses gens en fuite ;
puis il prit la ville d’assaut,
990et fit crouler murs et poutres et solives ;
et aux dames il rendit
les ossements de leurs maris mis à mort,
pour leur faire des funérailles, selon la coutume de ce temps.
Mais il serait trop long de dire
les grands cris et les lamentations
que firent entendre les dames quand furent brûlés
les corps, et les grands honneurs
que Thésée, le noble conquérant,
rendit aux dames, quand elles le quittèrent,
1000car faire un court récit est mon intention.
Donc quand le noble duc, Thésée,
eut tué Créon, et ainsi conquis Thèbes,
il se reposa toute la nuit sur le champ de bataille,
puis traita tout le pays à sa discrétion.
Fouillant dans les monceaux de cadavres
pour les dépouiller de leurs armes et de leurs vêtements,
les pillards s’affairaient diligemment,
après la bataille et la défaite.
Or il arriva que dans ce monceau ils trouvèrent,
1010transpercés de mainte cruelle et sanglante blessure,
deux jeunes chevaliers gisant côte à côte,
tous deux avec de mêmes armures, richement ornées,
dont l’un avait nom Arcite
et l’autre chevalier s’appelait Palamon.
Ils n’étaient ni tout à fait vivants, ni tout à fait morts ;
mais à leurs cottes d’armes, et à leurs armures,
les hérauts les reconnurent tout particulièrement,
comme étant du sang royal
de Thèbes, et les fils de deux sœurs.
1020Du tas des morts les pillards les ont retirés,
et les ont doucement portés à la tente
de Thésée, qui aussitôt les envoya
à Athènes, pour y vivre en prison
perpétuellement ; car il ne voulut pas de rançon.
Et quand le noble duc eut ainsi fait,
il réunit son armée, et revint aussitôt dans ses états
couronné de lauriers comme sied à un vainqueur ;
et il vit là, dans la joie et la gloire
le reste de ses jours ; qu’est-il besoin d’en dire plus ?
1030Mais en une tour, dans la souffrance et le malheur,
habitent ce Palamon et cet Arcite
à jamais, car nul or ne pourra les affranchir.
Ainsi se passe année après année, et jour après jour,
jusqu’à ce qu’il arriva, par un matin de Mai,
qu’Émilie, plus belle à voir
que n’est le lis sur sa verte lige
et plus fraîche que mai aux fleurs nouvelles —
car avec la rose rivalisait son teint,
et je ne sais quelle couleur était des deux plus belle —
1040avant qu’il ne fit jour, comme c’était sa coutume,
était levée, et déjà tout habillée ;
car Mai ne veut pas de paresseux la nuit.
La saison aiguillonne chaque gentil cœur,
et fait que chacun s’éveille brusquement,
et dit « Lève-toi, et rends ton hommage ».
C’est ainsi qu’Émilie fut invitée à se souvenir
d’honorer Mai, et à se lever.
Elle avait mis une fraîche robe, pour tout dire ;
sa jaune chevelure était tressée en une natte,
1050qui lui tombait sur le dos, longue, je crois bien, d’une aune.
Et, dans le jardin, au lever du soleil,
elle se promène çà et là, et, selon son caprice,
cueille des fleurs, les unes rouges, les autres blanches,
pour en faire à son front une gracieuse couronne ;
et chantait comme un ange du ciel.
La grande tour, si épaisse et si forte,
qui de ce château était le donjon principal,
(et où étaient emprisonnés les chevaliers,
dont je vous ai parlé, et vous parlerai encore)
1060s’élevait tout près du mur de ce jardin,
où Émilie se livrait à ses ébats.
Brillant était le soleil, et claire la matinée,
et Palamon, le triste prisonnier,
selon sa coutume, et avec la permission de son geôlier,
était levé, et se promenait dans une chambre haute,
d’où il voyait toute la noble ville,
et aussi le jardin, plein de verts branchages,
où la fraîche Émilie la Brillante
se promenait, errant çà et là.
1070Ce triste prisonnier, ce Palamon,
va par la chambre, marchant de long en large,
et se plaignant à lui-même de son malheur ;
de ce qu’il était né, souvente fois, il disait « Hélas ! »
Or il advint, par chance ou hasard,
que, par une fenêtre, munie de maint barreau
de fer épais et carré comme une poutre,
il laissa tomber son regard sur Émilie,
et soudain il tressaillit, et cria « Ha ! »
comme s’il eût été percé jusqu’au cœur.
1080Et à ce cri Arcite aussitôt se redressa,
et dit : « Mon cousin, que souffres-tu,
pour que tu sois si pâle et ressembles à un mort ?
Pourquoi as-tu crié ? qui t’a fait dommage ?
Pour l’amour de Dieu, prends en toute patience
notre prison, car il ne peut être autrement ;
la Fortune nous a infligé cette calamité.
Quelque funeste aspect, ou position
de Saturne, près de quelque constellation,
nous a valu ceci, et nous n’y pouvons mais ;
1090ainsi était le ciel quand nous sommes nés ;
nous devons subir notre sort : c’est le bref et le clair. »
Palamon en réponse dit :
« Cousin, en vérité, en cette opinion
tu as une imagination vaine.
Cette prison n’était pas la cause de mon cri.
Mais je viens tout à l’heure d’être blessé, à travers les yeux,
jusqu’à mon cœur, et cela sera ma mort.
La beauté de cette dame, que je vois
là-bas dans le jardin errer çà et là,
1100est la cause de mon cri et de mon malheur.
Je ne sais pas si elle est femme ou déesse ;
mais c’est vraiment Vénus, si je devine bien. »
Et là-dessus à genoux il tomba,
et dit : « Vénus, si c’est ton vouloir
de te transfigurer ainsi dans ce jardin,
devant moi, créature affligée et misérable,
aide-nous à nous échapper de cette prison.
Et si ma destinée déterminée
par le verbe éternel est de mourir en prison,
1110aie quelque compassion de notre lignée
qui par la tyrannie est mise si bas. »
Oyant ces mots Arcite se mit à observer
le lieu où la dame se promenait çà et là.
Et à cette vue la beauté d’icelle le frappa tant,
que, si Palamon était blessé grièvement,
Arcite est atteint autant que lui, ou plus.
Et, avec un soupir, il dit tristement :
« La fraîche beauté soudainement me tue
de celle qui erre dans ce lieu ;
1120 et, si je n’obtiens pas sa pitié et sa faveur,
si je ne puis à tout le moins la voir,
je suis un homme mort ; je n’ai rien de plus à dire. »
Palamon, quand il entendit ces mots,
prit un air courroucé, et répondit :
« Dis-tu cela sérieusement où en badinage ? »
« Certes », dit Arcite, « sérieusement, sur ma foi !
Dieu me soit en aide ! je ne suis point en humeur de badiner ! »
Palamon fronça ses deux sourcils :
« Il ne te serait pas, dit-il, à grand honneur
1130d’être déloyal, ni d’être traître
envers moi qui suis ton cousin et ton frère,
tenus par des serments profonds, l’un envers l’autre,
à ne jamais, dussions-nous mourir à la torture,
jusqu’à ce que la mort nous sépare,
nous opposer l’un à l’autre en amour,
ni en aucun cas, mon aimé frère ;
mais tu dois fidèlement m’assister
dans tous les cas, comme je dois l’assister.
Tel fut ton serment, et aussi le mien, c’est chose certaine ;
1140je sais très bien que tu n’oserais point le contredire.
Tu es de mon avis, sans nul doute.
Et maintenant tu voudrais traîtreusement te mettre
à aimer ma dame, que j’aime et que je sers,
et servirai toujours jusqu’à ce que mon cœur meure.
Certes, déloyal Arcite, tu n’en feras rien.
Le premier je l’ai aimée, et je t’ai dit ma peine
comme à mon conseiller, et à un frère obligé par serment
de m’assister, comme je le disais tout à l’heure.
Donc tu es tenu, comme chevalier,
1150de m’aider, s’il est en ton pouvoir,
ou autrement tu es félon, j’ose le maintenir. »
Arcite avec grand’hauteur reprit :
« Tu seras », dit-il, « félon plus tôt que moi ;
mais tu l’es déjà, je te le dis nettement ;
car par amour je l’ai aimée avant toi.
Que veux-tu dire ? tu ne savais pas tout à l’heure
si elle est femme ou déesse !
En toi il y a aspiration vers chose sainte,
et en moi amour, comme envers une créature ;
1160c’est pourquoi je t’ai dit ce qui m’est advenu,
comme à mon cousin, et à mon frère juré.
Je suppose que tu l’aies aimée d’abord,
ne connais-tu pas le dit du vieux clerc :
« Qui fixera à l’amoureux aucune loi ? »
L’amour est une plus grande loi, sur ma tête,
qu’on n’en peut fixer sur terre à nul homme.
Aussi les lois positives et toutes telles dispositions
sont tous les jours violées par amour, par gens de toutes classes.
Un homme doit aimer, en dépit qu’il en aie.
1170Il n’y peut échapper, même s’il en devait mourir,
que la femme soit fille, ou veuve ou épouse.
Et puis, il n’est guère probable que, de toute la vie,
tu obtiennes sa faveur, non plus que moi ;
car tu sais bien, vraiment,
que toi et moi sommes condamnés à la prison
perpétuellement ; nulle rançon ne peut nous délivrer.
Nous luttons comme faisaient les chiens pour un os ;
ils se battirent tout le jour, et pourtant leur part fut nulle ;
survint un épervier, tandis qu’ils se livraient à leur rage,
1180et il emporta l’os qui les divisait.
Et donc, à la cour du roi, frère,
chaque homme pour lui-même, il n’y a pas d’autre règle.
Aime s’il te fait plaisir ; pour moi j’aime et aimerai toujours ;
et en vérité, mon cher frère, voilà le dernier mot.
Ici dans cette prison il nous faut rester,
et subir, chacun de nous, sa fortune. »
Grande fut la querelle et longue entre eux deux,
si j’avais loisir de la raconter ;
mais au fait. Il arriva un jour
1100(pour vous dire la chose aussi brièvement que je puis)
qu’un noble duc nommé Pirithoüs,
lequel était camarade du duc Thésée
depuis le temps où ils étaient de jeunes enfants,
vint à Athènes, pour y voir son ami,
et s’y réjouir avec lui, comme il avait coutume de faire,
car en ce monde il n’aimait aucun homme autant ;
et Thésée l’aimait en retour aussi tendrement.
Ils s’aimaient de telle affection, à ce que disent les vieux livres,
que quand l’un fut mort, (en bonne vérité),
1200son ami, pour le chercher, descendit aux enfers ;
mais cette histoire je n’ai pas à la narrer.
Le duc Pirithoüs aimait chèrement Arcite,
et l’avait connu à Thèbes mainte et mainte année ;
et finalement, à la requête et prière
de Pirithoüs, sans aucune rançon,
le duc Thésée le laissa sortir de prison,
pour aller librement, partout où il lui plairait,
aux conditions que je vais vous dire.
Voici quelle était cette convention, pour parler clair,
1210entre Thésée et lui Arcite :
s’il arrivait qu’Arcite fût trouvé,
jamais en sa vie, de jour ou de nuit, un seul moment,
dans aucune terre de Thésée,
et s’il était arrêté, il fut entre eux convenu
que par l’épée il perdrait sa tête ;
n’était nul autre recours ni remède
que de prendre congé, et en hâte de rentrer chez lui ;
qu’il prenne garde que son cou est en péril !
Quelle grande peine souffre maintenant Arcite !
1220Il sent la mort lui percer le cœur ;
il pleure, gémit et crie pitoyablement ;
il attend l’occasion de se tuer privéement.
Il disait : « Hélas ! le jour où je naquis !
Maintenant ma prison est pire qu’auparavant ;
maintenant ma destinée est de vivre éternellement,
non pas au purgatoire, mais en enfer.
Hélas ! faut-il que j’aie jamais connu Pirithoüs !
Car autrement je serais resté chez Thésée,
enchaîné dans sa prison pour toujours.
1230Alors j’eusse été dans le bonheur, et non dans le malheur.
La vue seule de celle que je sers,
quoique je ne puisse jamais mériter sa faveur,
aurait suffi bien assez pour moi.
Ô mon cher cousin Palamon, (disait-il),
à toi la victoire en cette aventure ;
tu peux en toute félicité rester en prison ;
en prison ? non certes, mais en paradis !
La fortune a bien tourné les dés pour toi,
qui as la vue de cette dame, et moi, l’absence.
1240Car il est possible, puisque tu as sa présence,
et que tu es chevalier vaillant et habile,
que par quelque hasard, car la fortune est changeante,
tu atteignes quelque jour ton désir.
Mais moi, — qui suis exilé, et privé
de toute grâce, et dans un si grand désespoir
qu’il n’est ni terre ni eau, feu ni air,
ni créature faite de ces éléments,
qui me puisse donner aide ou réconfort en ceci, —
je dois vraiment mourir dans la douleur et le désespoir ;
1250adieu ma vie, mon plaisir et ma joie !
Hélas ! pourquoi les gens se plaignent-ils si communément
de la providence divine, ou de la fortune,
qui souvent leur donne, en mainte façon,
beaucoup mieux qu’ils ne peuvent eux-mêmes imaginer ?
Tel homme désire avoir la richesse,
et elle cause son meurtre ou sa grande maladie.
Et tel homme souhaite ardemment sortir de sa prison,
qui dans sa maison est tué par ses serviteurs.
Il est des maux infinis au bout de ces désirs ;
1260nous ne savons quelle est la chose que nous implorons ici-bas.
Nous agissons ainsi qu’un homme gris comme une souris ;
un homme ivre sait bien qu’il a une maison,
mais il ne sait pas quel est le chemin pour y aller ;
et pour un homme ivre la route est glissante.
Et certes, dans ce monde, nous nous comportons ainsi ;
nous recherchons ardemment le bonheur,
mais nous prenons bien souvent le mauvais chemin, en vérité.
Ainsi pouvons-nous dire tous, et moi nommément,
qui pensais, et avais ferme croyance,
1270que, si je pouvais échapper à la prison,
alors j’aurais été en joie et en parfaite prospérité,
tandis que me voilà exilé de mon bonheur.
Puisque je ne puis pas vous voir, Émilie,
je suis, autant dire, mort ; il n’est point de remède. »
De l’autre côté, Palamon,
quand il sut qu’Arcite était parti,
s’abandonna à un tel chagrin, que la grande tour
retentit de ses lamentations et de ses clameurs.
Même les lourds fers de ses jambes
1280étaient mouillés de ses larmes amères.
« Hélas ! » disait-il, « ô Arcite, mon cousin,
de notre querelle, Dieu le sait, tout le fruit est à toi.
Tu vas et viens maintenant dans Thèbes à ton gré,
et de mon infortune tu ne te soucies guère.
Tu peux, car tu as sagesse et vaillance,
assembler tous les gens de notre famille,
et mener si rude guerre contre cette cité,
que, par quelque aventure ou quelque traité,
tu obtiennes pour la dame et ton épouse
1290celle pour qui je dois sûrement perdre la vie.
Car, en manière de possibilité,
puisque tu es au large, délivré de la prison,
et que tu es seigneur, grand est ton avantage,
plus grand que le mien, qui me meurs ici dans une cage.
Car je dois pleurer et gémir, aussi longtemps que je vivrai,
de toute l’affliction que peut me causer la prison,
et aussi de la peine que peut me causer l’amour,
qui double tout mon tourment et mon malheur. »
Là-dessus le feu de la jalousie jaillit
1300dans sa poitrine et le saisit au cœur
si follement qu’à voir il était semblable
au buis ou à la cendre morte et froide.
Alors il dit : « Ô dieux cruels, qui gouvernez
ce monde par la loi de votre verbe éternel,
et écrivez sur la table de diamant
votre décision et votre éternelle volonté,
en quoi l’humanité est-elle de vous plus estimée
que le mouton qui se couche dans la bergerie ?
Car l’homme est égorgé juste comme une autre bête,
1310et vit lui aussi dans la prison et la détention,
et il souffre maladie et grande adversité,
et souvent, sans être coupable, de par Dieu !
Quelle sagesse y-a-t-il dans cette prescience
qui sans faute commise tourmente l’innocence ?
Et pourtant de ceci ma douleur est augmentée,
que l’homme soit obligé de se résigner,
au nom de Dieu, à lutter contre ses désirs,
tandis que la bête peut librement satisfaire ses penchants.
Et quand une bête est morte, elle n’a plus de souffrance ;
1320mais l’homme après sa mort peut encore pleurer et gémir,
quoique dans ce monde il ait soucis et malheur :
cela peut, sans nul doute, être ainsi.
La réponse à cela, je la laisse aux théologiens,
mais ce que je sais bien, c’est qu’en ce monde est grande peine.
Hélas ! je vois qu’un serpent, ou qu’un voleur,
qui à maint honnête homme a fait dommage,
va et vient librement, et où il lui plaît peut se diriger.
Mais il faut que moi je vive en prison à cause de Saturne,
et aussi à cause de Junon, jalouse à la fois et folle,
1330qui a détruit presque tout le sang
de Thèbes en même temps que ses grands murs dévastés.
Et Vénus, d’un autre côté, me perce
de jalousie, et de crainte de cet Arcite. »
Maintenant je vais un peu quitter Palamon
et le laisser toujours enfermé dans sa prison,
et je vais vous parler encore d’Arcite.
L’été se passe, et les longues nuits
accroissent du double les grands tourments
de l’amant et du prisonnier.
1340Je ne sais lequel a le plus peineux métier ;
car, pour le dire brièvement, Palamon
est perpétuellement condamné à la prison,
pour y mourir dans les chaînes et les fers ;
et Arcite est exilé sous peine de mort
à jamais loin de son pays,
et jamais plus il ne doit voir sa dame.
À vous, amants, je pose maintenant cette question :
Qui a le plus triste sort, Arcite ou Palamon ?
L’un peut voir sa dame chaque jour,
1350mais il doit toujours rester en prison.
L’autre peut où il lui plait chevaucher ou marcher,
mais il ne doit jamais revoir sa dame.
Et maintenant, jugez comme vous voudrez, vous qui savez ;
moi je vais continuer le récit que j’ai commencé.
Explicit pars prima.
⁂
Sequitur pars secunda.
Quand Arcite eut regagné Thèbes,
mainte fois chaque jour il défaillait et disait « las ! »
car il ne devait revoir sa dame jamais plus.
Et pour en bref comprendre tous ses maux,
jamais tant de douleur ne souffrit créature
1360vivante, jamais n’en souffrira tant que durera le monde.
Le sommeil, la faim, la soif l’abandonnaient
tant qu’il devint maigre et sec comme gaule.
Ses yeux se creusèrent, horribles à voir ;
le teint jaune et pale comme cendre froide,
il était solitaire et toujours était seul
à gémir toute la nuit et à pousser sa plainte.
Et s’il entendait chanter voix ou instrument,
alors il pleurait et ne pouvait s’arrêter ;
si faibles aussi étaient ses esprits et si bas
1370et si changés, qu’aucun homme n’eût pu reconnaître,
même à l’entendre, sa voix ni son discours.
Et, dans ses manières, à la lettre il se comportait
non simplement en homme atteint du mal
d’Eros, mais plutôt souffrant de la manie
qu’engendre l’humeur mélancolique
en la cellule où, vers le front, demeure la fantaisie.
Et bref était-il tout sens dessus dessous,
tant en manière d’être qu’en caractère,
ce lamentable amant dom Arcite.
1380Pourquoi passerai-je tout le jour à narrer son malheur ?
Quand il eut enduré une année ou deux
son cruel tourment, sa peine et son malheur,
à Thèbes, son pays, comme je l’ai dit,
une nuit, comme en sa couche il dormait,
il pensa que le dieu ailé Mercure
devant lui se tenait et lui disait d’être en joie.
La baguette donneuse de sommeil en sa main se dressait ;
un chapeau reposait sur ses cheveux brillants.
Le dieu était en même arroi (Arcite en fit remarque)
1390qu’au jour où il avait plongé Argus dans le sommeil ;
et il lui parlait ainsi : « retourne à Athènes ;
là est marquée la fin de ton tourment. »
À ces mots, Arcite s’éveille et saute à bas du lit :
« Or vraiment, si fort dût-il m’en cuire,
dit-il, à Athènes tout droit je vais courir ;
et, par crainte de mort, point ne me priverai
de voir ma dame, que j’aime et que je sers ;
en sa présence je n’ai cure de mourir. »
Ce disant, il prit un grand miroir
1400et vit que son teint était tout changé,
et vit que sa face était tout altérée.
Et tout aussitôt il lui vint à l’esprit
que, le visage ainsi défiguré
par la maladie et la peine endurée,
il pourrait bien, en jouant humble personne,
vivre à Athènes sans être jamais reconnu
et voir sa dame presque chaque jour.
Et tout aussitôt il changea son vêtement
et s’habilla en pauvre artisan,
1410puis, sans autre compagnie qu’un seul écuyer
qui savait son secret et toute son histoire,
et déguisé aussi pauvrement que lui,
il se rendit à Athènes par le plus court chemin.
Un beau matin, il arriva à la cour,
et, sous le grand porche, offrit ses services
« pour tirer, ou pour traîner », suivant ce qu’on voudrait.
Afin de conter brièvement cette matière,
il tomba au service d’un chambellan
qui demeurait en la maison d’Émilie.
1420Il était avisé, et sut bientôt discerner
entre tous les serviteurs celui qui servait chez elle.
Il était bien capable de fendre du bois et de porter de l’eau,
car il était jeune et vigoureux au besoin
et de plus était fort et bien charpenté
pour faire ce que chacun lui pouvait commander.
Il passa un an ou deux en ce service,
page de chambre d’Emilie la Brillante,
et il disait qu’il avait nom Philostrate.
Il y fut de moitié plus aimé que jamais
1430homme ne le fut à la cour, de même condition ;
il était si gentil en toutes ses manières
que par toute la cour il avait bon renom.
On y disait que ce serait charitable action
si Thésée voulait hausser son rang
et le placer en honorable service
où il pourrait montrer par actes ce qu’il valait.
Ainsi, au bout d’un temps, la renommée se répandit
et de ses actions et de son bon parler,
tant et si bien que Thésée le prit près de lui
1440et de sa chambre le fit écuyer,
en lui donnant de l’or pour tenir son rang ;
et par surcroît on lui apportait de son pays
d’année en année très secrètement sa rente ;
mais il la dépensait avec tant de discrétion et prudence
que personne n’admirait comme il l’avait acquise.
Trois années en cette manière il vécut
et se conduisit de telle façon tant en paix qu’en guerre,
que nul homme n’était à Thésée plus cher.
Et dans ce bonheur maintenant je laisse Arcite
1450et vais un peu parler de Palamon.
Dans l’ombre d’une horrible et forte geôle
depuis sept ans était retenu Palamon,
consumé de tourment et de détresse.
Qui ressent double chagrin et double accablement
si ce n’est Palamon ? lui que l’amour tant malmène
qu’il en perd l’esprit et devient fou de douleur ;
à cela s’ajoute qu’il est prisonnier
à perpétuité, non point seulement pour une année.
Qui pourrait en anglais, en convenables rimes,
1460narrer son martyre ? en vérité, ce n’est pas moi ;
donc je passe aussi légèrement que puis.
Il arriva, la septième année, en Mai,
la troisième nuit (comme disent les vieux livres
qui racontent cette histoire plus pleinement),
que ce soit pure aventure ou destinée,
(car, quand une chose est fixée, elle doit avoir lieu)
il arriva que, peu après la mi-nuit, Palamon,
avec l’assistance d’un ami, s’évada de prison,
et s’enfuit de la cité aussi vite qu’il put ;
1470car il avait à son geôlier donné fort à boire
d’un claret, fait d’un certain vin
mélangé de narcotiques et de bon opium thébaïque,
tant que, toute la nuit, si fort qu’on l’eût secoué,
le geôlier dormit, sans se pouvoir éveiller ;
et Palamon de fuir aussi vite qu’il lui fut possible.
La nuit fut brève et proche fut bientôt le jour
et de nécessité il se dut cacher ;
aussi jusqu’à un bocage qui était tout voisin
d’un pas timide et furtif se glisse alors Palamon.
1480Car brièvement telle était sa pensée :
dans ce bocage il voulait se cacher tout le jour,
afin de pouvoir, la nuit suivante, se mettre en route
vers Thèbes, pour supplier ses amis
de l’aider à guerroyer contre Thésée ;
bref, voulant ou y laisser sa vie
ou gagner Émilie et en faire sa femme ;
tels furent clairement son acte et son intention.
Maintenant je reviens à Arcile
qui ne se douta guère combien proche était son souci,
1490tant que la fortune ne l’eut conduit jusque dans le piège.
L’alouette affairée, messagère du jour,
salue de ses chants le matin gris
et Phébus en feu se lève si rayonnant
que tout l’Orient rit à la lumière
et de ses rais sèche dans les bocages
les gouttes d’argent, qui pendent au bord des feuilles.
Et Arcite, qui est à la cour royale
avec Thésée, et son premier écuyer,
se lève et contemple le jour joyeux.
1500Et pour rendre ses devoirs à Mai,
se souvenant de son désir poignant,
sur un coursier qui s’élance comme flamme,
il chevauche aux champs, pour s’éjouir
hors de la cour, ne fût-ce qu’un mille ou deux ;
et vers le bocage dont je vous ai parlé,
par aventure se met à faire route
pour se cueillir une guirlande des bois
ne fût-ce que de liseron et d’aubépine ;
à toute voix il chante devant le soleil brillant :
1510« Mai, avec toutes tes fleurs et ta verdure,
sois le bienvenu, Mai si beau, si frais,
et laisse-moi remporter quelque vert feuillage. »
Sautant à bas de son coursier, d’un cœur allègre,
il se jette dans le bocage d’un pas rapide,
en un sentier erre de-ci de-là
juste où Palamon, d’aventure,
en un buisson se cachait à tous les yeux,
car il avait grand’peur d’être tué.
En rien ne se doutait que c’était Arcile :
1520Dieu sait qu’il l’aurait cru à grand’peine.
Bien vrai dit-on, depuis maintes années,
que champs ont yeux et que bois ont oreilles.
Il est bien qu’un homme marche droit
car chaque jour apporte ce qu’on attend le moins.
Arcite ne soupçonnait guère que son ami
était si près, à même d’entendre toutes ses paroles ;
et lui dans le buisson maintenant se tenait coi.
Quand Arcite eut erré tout son content,
et chanté tout le rondel allègrement,
1530en humeur soucieuse il tomba tout soudain,
comme font les amoureux en leurs façons bizarres,
tantôt sur la cime, tantôt dans les ronces,
tantôt en l’air, tantôt en bas, comme les seaux d’un puits.
Tout ainsi que, le Vendredi, pour parler vrai,
tantôt il fait beau, tantôt il pleut à verse,
tout ainsi Vénus changeante peut assombrir
le cœur de ses dévots ; tout ainsi que ce jour
est changeant, tout ainsi change-t-elle ses dispositions.
Rarement le Vendredi chaque semaine est le même.
1540À peine Arcile eut-il chanté, qu’il se prit à soupirer
et il s’assit sans plus :
« Hélas, dit-il, maudit le jour qui m’a vu naître !
Jusques à quand, Junon, en ta cruauté,
veux-tu guerroyer contre la cité de Thèbes ?
Hélas ! elle est en plein désarroi
la royale descendance de Cadmus et d’Amphion ;
de Cadmus, qui a été le premier homme
à bâtir Thèbes, le premier à élever la ville,
et qui de la cité fut le premier couronné roi.
1550De sa lignée je suis et de son sang,
en ligne directe, quasi du tronc royal :
et maitenant je suis un chétif, un serf,
au point que lui, mon mortel ennemi,
je le sers en qualité d’écuyer, pauvrement.
Et Junon m’humilie bien plus encore
car je n’ose point faire connaître mon vrai nom,
mais, alors que j’avais coutume de m’appeler Arcite,
maintenant j’ai nom Philostrate, qui ne vaut miette.
Hélas, ô cruel Mars, hélas, Junon !
1560ainsi votre ire a détruit nos parents,
sauf moi seul, et le misérable Palamon,
que Thésée martyrise en prison.
Et, par-dessus tout, pour achever de me tuer,
l’Amour a de son dard de feu si ardemment
transpercé mon cœur fidèle et soucieux,
que taillée fut ma mort devant que ma chemise.
Vous me tuez de vos yeux, Émilie ;
vous êtes la cause pourquoi je meurs.
De tout le reste de mes autres soucis
1570je ne fais pas plus de cas que d’un grain d’ivraie,
pour peu que je puisse rien faire pour votre plaisance. »
À ces mots, il tomba en pâmoison
un long temps, puis ensuite s’en réveilla.
Mais Palamon, qui croyait sentir en son cœur
se glisser soudain une froide épée,
de colère tremblait, incapable de se tenir coi plus longtemps.
Et quand il eut entendu l’histoire d’Arcite,
comme fou, la face pâle et morte,
il saillit des buissons épais,
1580et dit : « Arcite, imposteur, traître et félon,
te voilà pris, toi qui aimes ma dame,
(celle pour qui j’endure peine et tourment),
toi qui es de mon sang, le confident juré de mes pensées,
comme très souvent autrefois je te l’ai répété ;
toi qui as ici trompé le duc Thésée,
et fallacieusement changé ton nom ;
je voudrais être mort ou te voir mourir.
Point n’aimeras ma dame Émilie,
que je veux aimer seul et sans partage ;
1590car je suis Palamon, ton mortel ennemi.
Et, bien que je n’aie pas d’arme en cet endroit,
venant de m’échapper de prison par grâce de fortune,
de deux choses je ne doute point : ou tu mourras,
ou tu renonceras à aimer Émilie.
Choisis ce que tu veux, car point ne m’échapperas. »
Arcite, le cœur plein de dépit,
quand il l’eut reconnu et qu’il eut entendu son histoire,
avec la rage d’un lion, tira son épée
et dit : « Par Dieu, qui siège au haut du ciel,
1600n’était que tu es malade et fou d’amour,
et que tu te trouves ici sans armes,
tu ne mettrais pas le pied hors de ce bois
sans risquer de mourir de ma main.
Car je dénonce l’engagement et l’accord
que tu dis que j’avais conclus avec toi.
Donc, fol avéré, songe bien qu’amour est libre,
et que je l’aimerai, malgré tous tes efforts !
Mais, considérant que tu es un digne chevalier,
et que tu veux qu’elle soit le prix d’une bataille,
1610reçois ici ma foi que, demain sans y manquer,
sans en parler à âme qui vive,
ici même je te viendrai trouver, en chevalier,
apportant de harnois ce qu’il en faut pour toi ;
tu choisiras les meilleures armes, me laissant les mauvaises.
Manger et boire, dès cette nuit, t’apporterai
à ta suffisance et drap pour ton couchage.
Et, s’il advient que tu conquières ma dame,
et me tues en ce bois où je suis,
tu pourras avoir ta dame, pour ce qui est de moi. »
1620Palamon répondit : « Je te l’accorde. »
Ainsi se quittèrent-ils jusqu’au lendemain,
jour sur lequel l’un et l’autre avaient engagé leur foi.
O Cupidon, dépourvu de toute charité !
O roi qui veux régner sans compagnon !
Bien vraiment est-il dit qu’amour ni seigneurie
de bon gré ne veulent point tolérer de partage ;
et bien s’en aperçoivent Arcite et Palamon.
Arcite aussitôt s’en retourne à la ville,
et le lendemain, avant qu’il ne fit jour,
1630en grand secret, il a préparé deux harnois
l’un et l’autre suffisants et idoines à disputer
la bataille en champ clos entre les deux chevaliers.
Et sur son cheval, seul et sans compagnon,
il porte tout ce harnois devant lui ;
et dans le bocage, au temps et au lieu dits,
Arcite et Palamon se rencontrèrent.
Et sitôt changea la couleur de leur face ;
tout comme il arrive au veneur du royaume thrace
quand, debout à la brèche avec son épieu,
1640il est à l’affût du lion ou de l’ours,
et qu’il l’entend foncer dans les fourrés,
briser les branches et froisser les feuilles
et qu’il se dit : « Voici venir mon ennemi mortel ;
sans faute, il faut qu’il meure — ou moi ;
car ou bien je le tue au débouché,
ou c’est lui qui me tue, si fortune me dessert. »
Ainsi s’approchent-ils changeant de couleur,
d’aussi loin que chacun d’eux reconnaît l’autre.
Il ne passa entre eux ni bonjour ni salut
1650mais aussitôt, sans mot dire ni récriminer,
chacun d’eux aide l’autre à s’armer,
aussi amicalement que s’il eût été son frère ;
puis, de leurs fortes lances aiguës,
ils joutent l’un contre l’autre, un temps merveilleux.
Comme tu peux penser, Palamon
en ce combat fut comme un lion fou de colère
et comme un cruel tigre fut Arcite :
ils se mettent à frapper, pareils à deux sangliers
qui se couvrent de blanche écume en leur folle colère.
1660Jusqu’à la cheville ils luttent dans le sang.
En cette manière je les laisse à se battre
et je m’en vais vous parler de Thésée.
La destinée, universel ministre,
qui exécute de par le monde entier
ce que dans sa providence Dieu a vu d’avance,
est si forte que, quand bien même le monde eût juré
le contraire d’une chose, par oui ou par non,
pourtant il arrive qu’un jour échoit cette même chose
qui point n’écherra de nouveau en un millier d’années.
1670Car il est certain que nos désirs ici-bas,
qu’ils soient de guerre ou de paix, de haine ou d’amour,
tous sont régis par ce regard d’en-haut.
Voilà ce que je montre à présent par le puissant Thésée,
qui a une telle passion pour courre,
le grand cerf surtout, au mois de Mai,
qu’en son lit ne le surprend l’aube d’aucun jour,
qu’il ne soit équipé et prêt à chevaucher
avec veneurs et cors, et meute de limiers.
Donc à la chasse il goûte telle jouissance
1680qu’il met toute sa joie et son désir
à être lui-même, pour le grand cerf, mort et fléau,
car, après Mars, il sert maintenant Diane.
Clair était le jour, comme j’ai dit plus haut,
et Thésée, en toute joie et ravissement,
avec son Hippolyte, la belle reine,
et Émilie, tout de vert habillée,
pour courre le cerf chevauchaient royalement.
Et vers le bosquet, qui lors était tout près,
où était la bête, comme on lui avait dit,
1690le duc Thésée tout droit s’était rendu.
Et vers la clairière il pousse tout franc,
car c’est là que le cerf soûlait prendre sa course,
et, sautant un ruisseau, de poursuivre sa voie.
Le duc veut le charger une fois ou deux
avec des chiens, autant qu’il lui plaît de lancer.
Et quand le duc arrive à la clairière,
sous le soleil il regarde et soudain
il aperçoit Arcite et Palamon
qui combattaient furieusement, tels deux sangliers ;
1700les brillantes épées tombaient de-ci de-là
si terriblement, que le moindre de leurs coups
semblait devoir abattre un chêne ;
mais qui ils étaient, il ne savait mie.
Le duc de l’éperon frappa son coursier
et d’un élan fut entre eux deux
et, tirant son épée, leur cria : « Ho !
finissez, sous peine de perdre vos têtes.
Par le puissant Mars, sur l’heure mourra
celui qui frappe un seul coup, que je puisse voir !
1710Mais dites-moi quels gens vous êtes,
qui avez la hardiesse de combattre ici,
sans juge ni aucun autre officier,
comme si vous étiez en lice royale ? »
Palamon lui répondit hâtivement
et dit : « Sire, qu’est-il besoin de plus de paroles ?
Nous avons mérité la mort, tous les deux.
Deux misérables hères sommes-nous, deux chétifs,
qui sommes encombrés de notre propre vie ;
et puisque tu es de droit seigneur et juge,
1720ne nous accorde ni merci ni refuge.
Donc tue-moi le premier, par sainte charité ;
mais tue mon compagnon aussi bien que moi.
Ou tue-le le premier ; car, encore que tu ne le saches guère
c’est ton mortel ennemi, c’est Arcite,
qui de ton pays est banni sous peine de sa tête,
en quoi il a mérité d’être mis à mort.
Il est celui-là même qui est venu sous ton porche
prétendre qu’il s’appelait Philostrate.
Ainsi t’a-t-il bafoué une pleine année
1730et toi l’as fait ton écuyer-chef ;
et c’est celui-là même qui aime Emilie.
Car puisque est venu le jour où je vais mourir,
je fais tout au long ma confession,
à savoir que je suis le triste Palamon
qui de prison s’est échappé faussement.
Je suis ton ennemi mortel, et c’est moi
qui aime d’un amour si brûlant Émilie la Brillante
que je veux à présent mourir à ses yeux.
Donc je demande ma mort et mon jugement ;
1740mais tue mon compagnon en même guise
car tous deux avons mérité d’être mis à mort. »
Le digne duc fit aussitôt réponse
et dit : « Voilà une brève conclusion :
votre bouche même, par votre confession,
vous a condamnés, et j’enregistre la sentence ;
il n’est pas besoin de vous torturer de la corde.
Vous allez mourir, par Mars le puissant et le Rouge !
La reine incontinent, par vraie nature de femme,
se prit à pleurer et ainsi fit Émilie,
1750et de même toutes les dames de la compagnie.
Grand’pitié c’était, elles pensaient toutes,
que jamais pareil sort fût échu ;
car gentilshommes ils étaient tous deux, de haut rang,
et rien qu’amour causait ce grand débat ;
et elles voyaient leurs sanglantes plaies, larges et cruelles ;
et toutes de s’écrier, nobles dames et suivantes ;
« Aie merci, seigneur, au nom de nous toutes, femmes ! »
Et sur leurs genoux nus à terre elles tombent,
et elles eussent baisé ses pieds, sur-le-champ,
1760n’était qu’enfin son humeur s’apaisa ;
car la pitié pénètre vite dans les cœurs gents.
Et bien que tout d’abord son ire le fît trembler et frémir,
il a bientôt considéré, en bref,
et la faute des deux chevaliers et sa cause :
et bien que sa colère les accusât de crime,
pourtant, en sa raison, il les excusait tous deux ;
et ainsi vint à penser justement que chacun
se sert en amour comme il le peut,
et aussi s’échappe de prison ;
1770et aussi son cœur s’émut de compassion
pour les femmes, qui continuaient de pleurer ensemble,
et en son cœur gent il se prit à penser
et à se dire à lui-même tout doux : « Fi
d’un seigneur qui ne veut avoir merci,
mais préfère être un lion, en parole et en action,
envers ceux qui sont pleins de repentance et d’effroi,
comme envers hommes d’orgueil et de malice
qui veulent soutenir ce qu’ils ont une fois entrepris !
Ce seigneur montre piètre discernement
1780qui en pareil cas ne sait faire de distinction,
mais pèse du même poids orgueil et humilité. »
Et brièvement quand son ire ainsi fut en allée,
il se mit à lever des yeux éclaircis
et dit ces paroles d’une voix très forte : —
« Le dieu d’amour, ah ! benedicite,
quel grand et puissant seigneur !
Contre son pouvoir ne prévaut nul obstacle,
on le peut appeler dieu pour ses miracles ;
car il tourne à sa guise
1790tous les cœurs, selon ce qu’il lui plaît d’ordonner.
Voyez ici Arcite et Palamon,
qui, en liberté, tirés de ma prison,
auraient pu vivre à Thèbes en rois ;
et qui, sachant que je suis leur ennemi mortel,
et que leur mort était en mon pouvoir,
ont laissé l’amour, malgré leurs deux yeux,
les conduire ici l’un et l’autre pour mourir !
Songez-y, n’est-ce point haute folie ?
Mais qui peut esquiver la folie, s’il aime ?
1800Voyez, au nom du Dieu qui siège là-haut,
voyez comme ils saignent ! les voilà en bel arroi !
C’est ainsi que leur seigneur, le dieu d’amour, leur a payé
leurs gages et salaire pour leurs services !
Et pourtant ils pensent être pleinement sages
ceux qui servent Amour, quoi qu’il leur puisse échoir !
Mais le plus plaisant de l’histoire
c’est que celle pour qui ils ont cet ébattement
les en peut remercier tout autant que moi-même ;
elle n’en sait pas plus, de toute cette chaude affaire,
1810par Dieu ! que n’en sait lièvre ou coucou !
Mais il faut de tout tâter, du chaud et du froid ;
tout homme doit passer par la folie, jeune ou vieux ;
je le sais par moi-même depuis bien longtemps :
car en mon temps serviteur d’amour aussi je fus.
Donc, puisque je connais peine d’amour,
et sais combien grièvement elle peut navrer,
en homme qui souvent a été pris en ses lacs,
je vous pardonne entièrement ce méchef,
à la requête de la reine ici agenouillée,
1820et d’Émilie aussi, ma sœur chérie.
Et allez tous les deux me jurer
que jamais plus vous ne nuirez à mon pays,
ni ne me ferez la guerre de nuit ou de jour
mais me serez amis en tout ce que vous pourrez ;
je vous pardonne ce méchef, tout et parties. »
Et eux de lui jurer sa requête bellement
en implorant sa seigneurie et sa merci,
et lui leur accorde leur grâce et alors dit :
« Pour parler de lignée royale et de richesse,
1830votre dame fût-elle reine ou princesse,
chacun de vous est digne, sans aucun doute,
de l’épouser quand en viendra le temps ; mais néanmoins
je parle pour ma sœur Émilie,
pour l’amour de laquelle vous avez lutte et jalousie ;
tous savez qu’elle ne peut vous épouser tous deux
à la fois, dussiez-vous combattre a tout jamais ;
qu’un de vous, qu’il en soit heureux ou non,
il lui faudra s’en aller siffler dans une feuille de lierre ;
c’est dire qu’elle ne peut avoir les deux,
1840si fort que vous soyez jaloux et courroucés.
Et pour ce vais-je vous mettre en position
de suivre l’un et l’autre la destinée
qui lui est réservée ; écoutez en quelle guise ;
or, entendez votre arrêt que je vais vous dire :
Ma volonté est que, pour conclusion nette,
sans aucune sorte de réplique,
(s’il vous plaît, prenez cela au mieux),
que chacun de vous s’en aille où il lui plaise
libre, sans rançon et sans risque ;
1850et de ce jour en cinquante semaines, ni plus ni moins,
chacun de vous amènera cent chevaliers,
armés pour la lice comme il faut de tout point,
tout prêts à la disputer par bataille.
Et moi je vous promets que, sans y faillir,
sur ma foi, aussi vrai que je suis chevalier,
celui de vous, quel qu’il soit, qui aura le dessus,
c’est-à-dire que, de lui ou de toi,
celui qui pourra avec sa centurie, comme j’ai dit,
tuer son adversaire ou le bouter hors de lice,
1860je lui donnerai Émilie pour femme,
celui à qui la fortune accordera si belle faveur.
La lice, je la ferai faire en ce lieu,
et puisse Dieu aussi vraiment avoir pitié de mon âme
que je serai juge égal et fidèle.
Et vous n’aurez rien à attendre de moi
que l’un de vous ne soit mort ou pris.
Et si vous pensez que cela est bien dit,
dites votre avis et tenez-vous satisfaits.
Telle est pour vous la fin et la conclusion. »
1870Qui pour lors a l’air heureux si ce n’est Palamon ?
Qui ne bondit de joie si ce n’est Arcite ?
Qui pourrait dire ou qui pourrait décrire
la joie qui se fait en toute la place
quand Thésée vient d’accorder si juste grâce ?
Genou en terre mettent gens de tout rang
et le remercient, de tout leur cœur, de toutes leurs forces,
et surtout les Thébains maintes fois.
Et ainsi, l’espoir vaillant et le cœur allègre,
ceux-ci prennent congé et vers leur pays chevauchent,
1880vers Thèbes aux vieilles et vastes murailles.
Explicit secundo, pars..
⁂
Sequitur pars tercia..
1881Je crois qu’on jugerait cela négligence,
si j’oubliais de conter la dépense
de Thésée, qui va si diligemment
bâtir les lices royalement ;
un aussi noble théâtre que celui-là
n’exista sans doute jamais en ce monde.
L’enceinte avait un mille de tour,
avec murs de pierre et fossé tout autour.
Elle était de forme ronde comme un cercle,
1890et remplie de degrés, sur soixante pas de haut,
tels qu’un homme assis sur un degré
n’empêchait pas son compagnon de voir.
Vers l’est s’élevait un portail de marbre blanc,
vers l’ouest un autre tout pareil en face.
Et, pour conclure en bref, un lieu pareil
ne fut jamais sur terre en si petit espace ;
car dans le pays il n’y eut habile homme,
connaissant géométrie ou art métrique,
ni portrayeur, ni tailleur d’images,
1900à qui Thésée ne donnât vivres et gages
pour bâtir et aménager ce théâtre.
Et pour faire son rite et sacrifice,
il a vers l’est, sur le susdit portail,
en l’honneur de Vénus, déesse d’amour,
fait bâtir un autel et un oratoire ;
et vers l’ouest, à l’intention et mémoire
de Mars, il en a fait un autre tout pareil,
lequel coûta une bonne charretée d’or.
Et vers le nord, en une tourelle de la muraille,
1910en albâtre blanc et rouge corail
il est un oratoire riche à voir
qu’en l’honneur de Diane de chasteté
Thésée a fait ouvrer de noble manière.
Mais j’avais oublié de décrire
la noble sculpture, et les portraits,
la forme, l’apparence, et les figures
qui étaient en ces trois oratoires.
D’abord au temple de Vénus tu peux voir
ouvrés sur le mur, bien pitoyables au regard,
1920les sommeils rompus et les froids soupirs ;
les larmes maudites et les lamentations ;
les traits enflammés du désir
que les serviteurs de l’amour endurent en cette vie ;
les serments qui assurent les pactes de Vénus ;
plaisance et espoir, désir, folle audace,
beauté et jeunesse, volupté et richesse,
magie et violence, mensonges, flatterie,
dépense, soins et jalousie, —
laquelle portait de soucis jaunes une guirlande,
1930et un coucou perché dessus sa main ; —
fêtes, musique, rondes, danses,
déduit et parure, et toutes les circonstances
de l’amour, qu’il me faut compter et compter,
étaient peintes en ordre sur le mur,
et plus nombreuses que je ne saurais dire.
Car en vérité, tout le mont Cithéron,
où Vénus a sa principale demeure,
était montré en portrait sur le mur,
avec tout le jardin et les joyeux déduits.
1940Et l’on n’avait pas oublié le portier Oisiveté,
ni Narcisse le joli du temps jadis,
ni encore la folie du roi Salomon,
ni encore la grande force d’Hercule,
les enchantements de Médée et de Circé,
non plus que Turnus au cœur hardi et fier,
et le riche Crésus, captif en servage.
Ainsi pouvez-vous voir que sagesse ni richesse,
beauté ni ruse, force ni hardiesse,
ne peuvent avec Vénus tenir champ parti ;
1950car à son gré elle peut lors mener le monde.
Voyez ! toutes ces gens furent si pris en ses lacs
que d’angoisse ils dirent souvent « hélas ! »
Il suffit ici d’un exemple ou deux,
et pourtant j’en pourrais compter mille encore.
La statue de Vénus, glorieuse à voir,
était nue flottant sur la vaste mer,
et au-dessous du nombril elle était couverte
de vagues vertes et brillantes comme verre.
Elle avait une citole en sa main droite,
1960et sur sa tête, bien plaisante à voir,
une guirlande de roses fraîches et parfumées ;
au-dessus de sa tête ses colombes voletaient.
Devant elle se tenait son fils Cupidon ;
sur ses épaules il avait deux ailes,
et il était aveugle, ainsi qu’on voit souvent ;
il portait un arc et des flèches brillantes et aiguës.
Pourquoi ne vous dirais-je pas aussi
le portrait qui était sur le mur
dedans le temple du puissant Mars le rouge ?
1970Le mur entier était peint en long et large,
et figurait l’intérieur de ce lieu farouche
qui avait nom le grand temple de Mars en Thrace,
en cette région froide et glacée
où Mars a son hôtel souverain.
D’abord sur le mur était peinte une forêt
en laquelle ne demeurait homme ni bête,
avec de vieux arbres tors, noueux, stériles,
aux souches anguleuses et horribles à voir,
et où passait un fracas et une rafale
1980comme si une tempête allait rompre chaque branche ;
et au bas d’une colline, sous une pente verte,
s’élevait le temple de Mars armipotent,
tout ouvré d’acier bruni, et dont l’entrée
était longue et étroite et horrifique à voir.
Et de là sortait une telle furie et tourmente
qu’elle faisait branler tous les portails.
La lumière du nord entrait par les portes,
car il n’y avait aucune fenêtre dans le mur
par laquelle on pût percevoir La moindre lueur.
1990Les portes étaient toutes d’adamant éternel,
rivées en travers et longueur
de dures barres de fer ; et pour rendre solide
ce temple, chaque pilier de soutien
était gros comme un tonneau et fait de fer poli et luisant.
Là je vis d’abord le noir complot
et toute l’entreprise de félonie ;
l’ire cruelle, rouge comme une braise ;
le coupe-bourse et aussi la pâle peur ;
le traître souriant avec le couteau sous le manteau ;
2000l’étable embrasée avec la noire fumée ;
la traîtrise du meurtre dans le lit ;
la guerre ouverte, avec plaies tout saignantes ;
le combat avec couteau sanglant et âpre menace.
Tout plein de grincements était ce triste lieu.
Là aussi j’ai vu le suicide, —
le sang de son cœur a trempé tous ses cheveux ;
j’ai vu le clou enfoncé dans le crâne la nuit ;
la froide mort couchée sur le dos, bouche béante.
Emmi le temple siégeait malechance
2010avec angoisse et visage désolé.
De même j’ai vu démence riant dans sa rage ;
plaintes armées, hurlements et furieux outrages ;
le cadavre dans le hallier, la gorge tranchée ;
mille gens massacrés et non morts de peste ;
le tyran, avec sa proie arrachée par violence ;
la ville détruite où rien plus ne restait.
De même j’ai vu s’embraser les navires dansants ;
le chasseur étranglé par les ours sauvages ;
la truie dévorant l’enfant au berceau même ;
2020le cuisinier ébouillanté, malgré sa longue louche.
Rien n’était oublié par la funeste influence de Mars :
le charretier écrasé par son char,
sous la roue il gît à plat ventre.
Il y avait aussi sous l’empire de Mars
le barbier, et le boucher, et le forgeron
qui forge les glaives tranchants sur son enclume.
Et tout en haut, peinte dans une tour,
j’ai vu la Victoire assise en grand honneur
avec le glaive tranchant au-dessus de sa tête,
2030pendant à une ficelle ténue.
Là étaient peints les meurtres de Julius,
du grand Néron, et d’Antoine ;
bien qu’en ce temps-là ne fussent point nés,
pourtant leur mort était peinte là d’avance
par menace de Mars, en exacte figure ;
ainsi était-elle montrée en ce portrait,
comme est dépeint dans les étoiles là-haut
qui doit être tué ou bien mourir d’amour.
Il suffit d’un exemple dans les histoires anciennes ;
2040je ne puis les dire toutes, même si je voulais.
La statue de Mars était debout sur un char,
en armes et l’air furieux comme s’il était fou ;
et au-dessus de sa tête brillaient deux figures
d’étoiles qui sont nommées dans les écrits
l’une Puella et l’autre Rubeus.
Tel était l’appareil de ce dieu des armes.
Un loup se tenait devant lui à ses pieds
avec des yeux rouges et il mangeait un homme.
D’un pinceau subtil cette histoire était peinte
2050en effroi de Mars et de sa gloire.
Maintenant vers le temple de Diane la chaste
aussi vite que pourrai je me veux hâter,
pour vous en dire toute la description.
Les murs sont peints de haut en bas
d’histoires de chasse et de chasteté pudique.
Là je vis comment la déplorable Calistopée,
quand Diane se fâcha contre elle,
fut changée de femme en ourse
et après fut faite l’étoile du nord.
2060Ainsi était-ce peint, je ne sais rien de plus à vous dire.
Son fils est aussi une étoile, comme on peut voir.
Là j’ai vu Dané changée en arbre ;
je ne veux pas dire la déesse Diane,
mais la fille de Penneus, qui avait nom Dané.
Là je vis Actéon fait cerf
par vengeance de ce qu’il avait vu Diane toute nue ;
j’ai vu comment ses lévriers l’ont saisi
et dévoré parce qu’ils ne le reconnaissaient point.
On voyait peint aussi un peu plus avant
2070comment Atalante chassa le sanglier,
et Méléagre, et maint autre encore
pour qui Diane prépara peine et angoisse.
Là je vis mainte autre histoire merveilleuse
que je n’ai point envie de remémorer.
Cette déesse était assise très haut sur un cerf
avec des petits chiens tout autour de ses pieds ;
et sous ses pieds elle avait une lune
qui était au déclin et allait bientôt finir.
Sa statue était vêtue de vert de gaude ;
2080elle avait l’arc en main et des flèches dans une trousse.
Ses yeux étaient baissés vers la terre
où Pluton a son noir domaine.
Une femme en travail était devant elle ;
mais comme son enfant était bien long à naître,
fort piteusement elle appelait Lucina
et disait : « Aide-moi, car tu le peux mieux que personne ».
Il savait bien peindre au vif celui qui fit cette œuvre,
et il lui fallut maint florin pour acheter les couleurs.
Maintenant ces lices sont faites, et Thésée
2090qui à grands frais a ainsi arrangé
les temples et le théâtre dans toutes leurs parties,
quand ce fut fait s’en réjouit merveilleusement.
Mais je veux un peu quitter Thésée
et parler de Palamon et d’Arcite.
Le jour approche de leur retour
où chacun devait amener cent chevaliers
pour décider la bataille comme je vous ai conté ;
et vers Athènes, pour observer leur pacte,
chacun d’eux a amené cent chevaliers
2100bien armés pour la guerre en tous points.
Et sûrement maintes gens pensaient
que jamais depuis le commencement du monde,
pour ce qui est de vraie chevalerie,
aussi loin que Dieu a fait mer et terre,
jamais il n’y eut en un si petit nombre aussi noble compagnie.
Car tout homme qui aimait chevalerie
et voulait de grand cœur avoir un nom illustre
a demandé à être de ce tournoi ;
et heureux fut celui qui fut choisi.
2110Car s’il advenait demain pareil cas,
vous savez bien que tout vaillant chevalier
qui aime par amour et a toutes ses forces,
soit en Angleterre, soit ailleurs,
désirerait de grand cœur en être
pour combattre pour une dame. Benedicite !
ce serait un vaillant spectacle à voir !
Et c’est ainsi qu’ils partirent avec Palamon.
Avec lui vinrent nombre de chevaliers ;
les uns sont bien armés avec haubergeon
2120et plastron et casaque légère,
et d’autres voulurent avoir une paire de plastrons larges,
et d’autres ont voulu un écu de Prusse ou une targe ;
d’autres ont voulu être bien armés aux jambes
et avoir la hache, et d’autres une masse d’acier.
Il n’y a point d’équipement nouveau qui n’ait été anciennement.
Ils étaient armés, comme vous ai conté,
chacun selon son idée.
Là tu peux voir arriver avec Palamon
Ligurge lui-même, le grand roi de Thrace.
2130Noire était sa barbe, et viril son visage ;
les orbes de ses yeux en sa tête
luisaient d’un feu entre jaune et rouge ;
et comme un griffon il roulait ses yeux,
avec des poils hirsutes sur ses gros sourcils ;
ses membres étaient grands, ses muscles durs et forts,
ses épaules larges, ses bras ronds et longs.
Et, comme était l’usage en son pays,
bien haut sur un char d’or il était debout,
avec quatre taureaux blancs dans les traits.
2140Au lieu de cotte d’armes, sur son harnois
garni de clous jaunes et brillants comme or,
il avait une peau d’ours, noire comme charbon, et très ancienne.
Ses longs cheveux étaient tressés sur son dos ;
de la plume du corbeau ils avaient le très noir éclat.
Une couronne d’or grosse comme le bras et fort pesante
était sur sa tête, toute sertie de pierres brillantes,
de fins rubis et de diamants.
Autour de son char marchaient des molosses blancs,
vingt et plus, aussi grands qu’un bouvillon,
2150pour chasser le lion ou le cerf,
et le suivaient, la gueule solidement muselée
avec des colliers d’or et des anneaux enfilés autour.
Il avait cent seigneurs dans sa troupe,
armés très bien, aux cœurs rudes et forts.
Avec Arcite comme on trouve dans les histoires,
le grand Emétréus, le roi de l’Inde,
sur un destrier bai, harnaché d’acier,
couvert de drap d’or bien diapré,
venait chevauchant comme le dieu des armes, Mars.
2160Sa cotte d’armes était de drap de Tarse,
tissé de perles blanches et rondes et grosses.
Sa selle était d’or bruni fraîchement battu ;
un mantelet sur son épaule pendait,
ruisselant de rubis rouges qui étincelaient comme feu ;
sa chevelure crêpée tombait en boucles
et elle était jaune et avait le reflet du soleil ;
son nez était haut, ses yeux citrin brillant,
ses lèvres rondes, son teint sanguin ;
quelques rousseurs mouchétaient son visage,
2170de couleur entre le jaune et le presque noir ;
et comme un lion il lançait ses regards.
Vingt et cinq ans était son âge, je crois.
Sa barbe avait bien commencé à croître ;
sa voix était comme une trompe tonnante.
Sur sa tête il portait de laurier vert
une guirlande fraîche et galante à voir.
Sur sa main il portait pour son déduit
un aigle apprivoisé, blanc comme un lis.
Cent seigneurs il avait là avec lui
2180tous armés, sauf la tête, de toutes leurs pièces,
bien richement en toutes sortes de choses.
Car croyez bien que ducs, comtes, rois
étaient assemblés en cette noble compagnie
pour l’amour et pour la gloire de chevalerie.
Autour de ce roi couraient de tous côtés
grand nombre de lions et de léopards apprivoisés.
Et en cette manière ces seigneurs tous et chacun
sont arrivés à la cité le dimanche
vers prime, et en la ville ils s’arrêtent.
2190:Ce Thésée, ce duc, ce digne chevalier,
quand il les eut amenés dans sa cité
et logés chacun selon son degré,
il les festoie et fait si grand effort
pour les accommoder et leur faire tout honneur
qu’on n’imaginait pas que l’esprit d’aucun homme
de quelconque condition eût su faire mieux.
Les chants des ménestrels, le service du festin,
les grands présents pour les plus grands et les moindres,
le riche état du palais de Thésée,
2200ni qui s’assit premier ou dernier à la table haute,
quelles dames sont les plus belles ou meilleures danseuses,
ou quelles savent le mieux danser et chanter,
ni qui parle le plus tendrement d’amour ;
les faucons posés au haut des perchoirs,
les chiens couchés en bas sur le sol ;
tout cela je ne le raconte pas maintenant.
Mais je vais dire la suite qui me paraît le plus beau.
Maintenant je viens au fait, et écoutez si c’est votre plaisir.
La nuit du dimanche, avant le point du jour,
2210lorsque Palamon ouït chanter l’alouette,
bien qu’il s’en fallut de deux heures qu’il fît jour,
pourtant chantait l’alouette et Palamon aussi.
Le cœur dévot et l’âme confiante,
il se leva pour aller faire son pèlerinage
à la déesse de félicité, la bénigne Cithérée,
je veux dire Vénus, honorable et digne.
Et à l’heure de Vénus il s’avance à pas lents
jusqu’aux lices, là où son temple était,
et il se met à genoux ; et le visage humble
2220et le cœur douloureux, il lui dit ce qu’allez entendre :
« La plus belle des belles, ô madame, Vénus,
fille de Jupiter et épouse de Vulcain,
joie de la montagne de Cithéron,
par cet amour que tu eus pour Adonis,
aie pitié de mes amères larmes cuisantes
et prends mon humble prière à cœur.
Hélas ! je n’ai point de langage pour dire
les effets ni les tourments de mon enfer ;
mon cœur ne peut pas révéler mes douleurs ;
2230je suis si troublé que je ne puis rien dire.
Mais pitié, dame brillante, qui connais bien
ma pensée et vois quelles souffrances je ressens,
considère tout cela et compatis à ma peine,
aussi vraiment que je serai à tout jamais
de toutes mes forces ton loyal serviteur
et serai toujours en guerre avec chasteté ;
de cela je fais vœu, pourvu que vous m’aidiez
Je n’ai cure de la gloire des armes,
et je ne demande pas demain à avoir victoire
2240ni renom en cette affaire, ni vaine gloire
du triomphe des armes clamé par les fanfares ;
mais je voudrais avoir complète possession
d’Émilie, et mourir à ton service ;
trouve le moyen, toi, et la meilleure manière.
Je ne m’inquiète pas s’il vaut mieux
que j’aie sur eux la victoire ou bien eux sur moi,
pourvu que j’aie ma dame dans mes bras.
Car s’il est vrai que Mars est dieu des armes,
votre puissance est si grande au ciel là-haut
2250que, s’il vous plaît, j’aurai bien ma maîtresse.
Ton temple je veux l’adorer à tout jamais,
et sur ton autel, que je sois à pied ou à cheval,
je veux faire sacrifice et des feux allumer.
Et si tous ne foulez pas ainsi, ma douce dame,
alors je te prie que demain avec une lance
Arcite me perce à travers le cœur.
Alors je n’aurai cure, quand j’aurai perdu la vie,
qu’Arcite la gagne et l’épouse.
Voilà l’objet et la fin de ma prière ;
2260donne-moi ma maîtresse, bienheureuse dame chérie. »
Quand fut faite l’oraison de Palamon,
il fit son sacrifice et cela aussitôt,
bien tristement avec toutes les circonstances,
quoique je ne dise rien ici de ses observances.
Mais enfin la statue de Vénus remua
et fit un signe, par où il comprit
que sa prière était acceptée ce jour-là.
Car bien que le signe eût tardé à paraître,
pourtant il sentit bien que sa requête était accordée ;
2270et le cœur joyeux il retourna à son logis bien vite.
À la troisième heure inégale après que Palamon
était parti pour le temple de Vénus,
se leva le soleil et se leva Émilie ;
et pour le temple de Diane elle se mit en route.
Ses servantes qu’elle emmenait avec elle
apportaient tout préparés le feu,
l’encens, les linges et toutes les autres choses
qui doivent faire partie du sacrifice ;
les cornes pleines d’hydromel comme était la coutume ;
2280il ne manquait rien pour faire son sacrifice.
Le temple fumant et plein de belles étoffes,
Émilie, le cœur débonnaire,
lava son corps avec l’eau d’une source ;
mais comme elle fit son rite, je n’ose dire,
si ce n’est d’une manière générale ;
et pourtant ce serait joyeuseté d’ouïr tout ;
qui n’entend point malice n’en serait pas offensé ;
mais il est bon qu’on ait les coudées franches.
Sa brillante chevelure fut peignée, les tresses toutes déroulées ;
2290une couronne de chêne vert cerrial
sur sa tête fut posée, bien belle et séante.
Elle se mit à allumer deux feux sur l’autel,
et fit ses rites comme on peut voir
dans Stace de Thèbes et dans les livres anciens.
Quand le feu fut allumé, le visage triste,
elle parla à Diane comme vous pouvez entendre.
« Ô chaste déesse des forêts vertes,
par qui le ciel et la terre et la mer sont vus,
reine du royaume sombre et bas de Pluton,
2300déesse des pucelles, qui connais mon cœur
depuis de longues années et sais ce que je désire,
garde-moi de ta vengeance et de ton ire
qu’Actéon subit cruellement.
Chaste déesse, tu sais bien que moi
je désire être pucelle toute ma vie
et ne veux être ni amante ni épouse.
Je suis encore, tu le sais, de ta compagnie,
pucelle, et j’aime chasse et vénerie
et marcher dans les bois sauvages
2310et non pas être mariée et porter un enfant.
Non je ne veux pas connaître la compagnie de l’homme.
Donc aide-moi, dame, puisque tu peux et sais,
à cause de ces trois formes que tu as en toi.
Et Palamon, qui a tant d’amour pour moi,
et aussi Arcite, qui m’aime si fort,
c’est là la grâce que j’implore de toi et rien plus,
envoie amour et paix entre eux deux ;
et de moi détourne leurs cœurs
pour que leur brûlant amour et leur désir,
2320et leurs soins, leur tourment et leur feu,
s’éteignent ou se tournent vers un autre objet.
Et si tu ne veux pas me faire grâce,
ou si ma destinée est ainsi formée
que je doive forcément avoir l’un des deux,
envoie-moi celui qui me désire le plus.
Regarde, déesse de pure chasteté,
les larmes amères qui sur mes joues tombent.
Puisque tu es pucelle et gardienne de nous toutes,
garde mon pucelage et protège-le bien,
2330et tant que je vivrai pucelle, je veux te servir. »
Les feux brûlaient clairs sur l’autel,
pendant qu’Émilie était ainsi en prière ;
mais soudain elle vit un spectacle étrange,
car tout à coup l’un des feux s’éteignit,
puis se ralluma, et aussitôt après
l’autre feu s’éteignit et disparut tout à fait ;
et comme il s’éteignait il fit un sifflement
comme font les branches mouillées quand elles brûlent,
et au bout du tison coulèrent aussitôt
2340comme des gouttes sanglantes et en grand nombre.
De quoi fut Émilie si fort épouvantée
qu’elle était presque folle et se mit à crier,
car elle ne savait pas ce que cela signifiait.
Mais c’est seulement par peur qu’elle a ainsi crié
et pleuré, que c’était pitié de l’ouïr.
Et alors Diane apparut
l’arc en main, tout comme une chasseresse,
et dit : « Ma fille, calme ton angoisse.
Parmi les dieux là-haut il est arrêté,
2350et par des mots éternels écrit et confirmé,
que tu seras mariée à l’un de ceux
qui ont à cause de toi tant de chagrins et de peines ;
mais auquel des deux je ne puis pas dire.
Adieu, car je ne puis tarder plus longtemps.
Les feux qui sur mon autel brûlent
te déclareront, avant que tu partes d’ici
la destinée de ton amour en cette circonstance. »
Et après ces paroles les flèches dans la trousse
de la déesse se choquèrent violemment et sonnèrent,
2360et elle s’éloigna et disparut.
Émilie en fut confondue
et dit : « Que veut dire cela ? hélas !
Je me mets en ta protection,
Diane, et à ta disposition. »
Et vers son logis elle revint aussitôt par le plus court chemin.
Voilà ce qui arriva, il n’y a rien de plus à dire.
Comme l’heure de Mars venait ensuite après celle-là,
Arcite est allé au temple
du farouche Mars pour faire son sacrifice
2370avec tous les rites de sa coutume païenne.
Le cœur douloureux et en grande dévotion
il dit ainsi à Mars son oraison :
« O dieu fort qui aux royaumes froids
de Thrace es honoré et appelé seigneur
et as en chaque royaume et chaque contrée
toutes les rênes des armes en ta main,
et règles leur destin selon ton plaisir,
accepte de moi mon pieux sacrifice.
Si vraiment ma jeunesse peut mériter
2380et si ma force peut être digne de servir
ta divinité pour que je sois l’un des tiens,
alors je le prie de prendre en pitié ma souffrance.
Par ce tourment et ce feu ardent
qui te fit jadis brûler de désir
quand tu possédais la grande beauté
de la belle, jeune, fraîche Vénus librement,
et l’avais dans tes bras à ta volonté,
malgré certaine fois où par mésaventure
Vulcain t’avait pris dans ses lacs
2390et te trouva hélas ! couché avec sa femme ;
par cette affliction qui était en ton cœur,
aie pitié aussi de mes peines cuisantes.
Je suis jeune et inhabile, comme tu sais,
et, je le crois, plus blessé par l’amour
que fut jamais vivante créature ;
car celle qui me fait tout ce tourment souffrir
n’a cure que je flotte ou me noie,
et, je le sais, avant qu’elle ne m’accorde grâce,
je dois par la force la gagner sur place ;
2400et je le sais, sans aide ou faveur
de toi, ma force ne peut servir de rien.
Donc aide-moi, seigneur, ce matin dans ma bataille,
par ce feu qui jadis te brûla
comme ce feu maintenant me broie ;
et fais que ce matin j’aie la victoire.
Qu’à moi soit le labeur et qu’à toi soit la gloire.
Ton temple souverain je veux plus l’honorer
que tout autre lieu, et toujours je veux m’évertuer
dans tes jeux et dans tes forts travaux ;
2410et dans ton temple je veux pendre ma bannière
et toutes les armes de ma compagnie ;
et à tout jamais jusqu’au jour de ma mort
je veux devant toi entretenir un feu éternel.
Et d’abondant je veux me lier à ce vœu :
ma barbe, mes cheveux longs qui pendent
et n’ont jamais encore connu l’offense
du rasoir ni des ciseaux, je veux te les donner,
et être ton loyal serviteur tant que vivrai.
Maintenant, seigneur, aie pitié de mes âpres chagrins ;
2420donne-moi la victoire, je ne te demande rien de plus. »
La prière d’Arcite le vaillant cessa-
Les anneaux qui pendaient à la porte du temple,
et les portes aussi firent un grand fracas,
dont Arcite fut un peu effrayé.
Les feux brûlèrent sur l’autel avec éclat
et tout le temple en fut illuminé ;
un parfum alors monta de la terre,
et Arcite alors éleva la main
et jeta encore de l’encens dans le feu
2430avec d’autres rites encore ; et enfin
la statue de Mars fit tinter son haubert.
Et avec ce bruit il entendit un murmure
très bas et sourd qui disait ce mot « Victoire » ;
et pour cela il honora et glorifia Mars.
Et ainsi avec joie et espoir de succès
Arcite alors s’en est allé à son hôtellerie,
aussi heureux qu’est un oiseau du brillant soleil.
Et tout aussitôt commence une telle querelle
pour l’octroi de cette faveur, aux cieux là-haut,
2440entre Vénus, la déesse d’amour,
et Mars, le sévère dieu armipotent,
que Jupiter avait grand’peine à l’arrêter ;
lorsque enfin le pâle Saturne, le froid,
qui savait tant de vieilles aventures,
trouva dans sa vieille expérience un moyen
qui bientôt a plu à chacun.
À dire vrai, l’âge a grand avantage ;
en âge est tout ensemble et prudence et usage ;
on peut passer les vieillards en vitesse, non en sagesse.
2450Saturne aussitôt pour arrêter querelle et anxiété,
encore que ce soit contre sa nature,
sut trouver remède à toute cette querelle.
« Ma chère fille Vénus, dit Saturne,
mon cours, qui a une si vaste révolution,
a plus de pouvoir qu’on ne sait.
À moi est la blême noyade dans la mer ;
à moi est la prison dans le noir cachot ;
à moi est l’étranglement et pendaison par la gorge ;
à moi est le murmure et la révolte des vilains ;
2460le grognement et le secret empoisonnement ;
je fais la vengeance et le public châtiment
lorsque je demeure dans le signe du Lion.
À moi est la ruine des châteaux forts,
l’écroulement des tours et des remparts
sur le mineur ou le charpentier.
J’ai tué Samson en secouant le pilier.
À moi aussi sont les froides maladies,
les noires trahisons et les vieux complots.
Mon regard est le père de la pestilence.
2470Maintenant ne pleure plus, je vais prendre soin
que Palamon, qui est ton chevalier à toi,
ait sa dame comme tu lui as promis.
Bien que Mars doive aider son chevalier, néanmoins
il faut qu’entre vous la paix soit quelque temps,
encore que vous n’ayez en rien la même humeur,
ce qui cause tous les jours tant de division.
Je suis ton aïeul, prêt à te servir :
Ne pleure plus, je veux contenter ton désir. »
Maintenant je veux laisser les dieux du ciel,
2480 Mars et Vénus, déesse d’amour,
et vous conter aussi clair que je peux
la grande aventure pour laquelle j’ai commencé ce récit
Explicit tercia pars.
* * *
Sequitur pars quarta.
Grande fut la fête en Athènes ce jour-là,
et la gaie saison de ce mois de Mai
mettait un chacun en telle allégresse
que tout ce lundi ils joutèrent et dansèrent,
et le passèrent au noble service de Vénus.
Mais comme ils devaient se lever
tôt pour voir le grand combat,
2490 ils allèrent se reposer à la nuit.
Et au matin, quand le jour commença à poindre,
grand bruit et cliquetis de chevaux et harnois
résonna dans les hôtelleries de toutes parts ;
et vers le palais se dirigea maint cortège
de seigneurs chevauchant destriers et palefrois.
Là tu peux voir façon de harnois
bien curieuse et bien riche, et belles œuvres
d’orfèvrerie, de broderie et d’acier ;
les écus brillants, têtières et caparaçons ;
2500heaumes, hauberts, cottes entaillées d’or ;
seigneurs en grand appareil sur leurs coursiers,
chevaliers suivants, et aussi écuyers
clouant les lances et bouclant les heaumes,
attachant les écus en laçant des lanières ;
où il est besoin d’eux ils ne sont pas oisifs ;
les destriers écumant sur la bride d’or,
rongeant le frein ; et en hâte aussi les armuriers
donnant ici et là un coup de lime ou de marteau ;
archers à pied, hommes des communes en nombre
2510avec épieux courts, serrés autant qu’ils peuvent marcher ;
fifres, trompes, timbales, clairons,
qui dans la bataille sonnent des airs de meurtre ;
le palais plein de gens du haut en bas,
ici trois, ailleurs dix, tenant leurs propos,
devisant de ces deux chevaliers Thébains.
Aucuns disaient ceci ; aucuns « ce sera comme ça »,
aucuns tenaient pour l’homme à barbe noire,
aucuns pour le chauve, aucuns pour le chevelu ;
aucuns disaient que tel avait rude mine et se battrait bien.
2520« Il a une hache qui pèse vingt livres. »
Ainsi était le palais rempli de propos
longtemps après le lever du soleil.
Le grand Thésée, qui de son sommeil s’éveilla
à la musique et au bruit qu’on faisait,
demeura encore en la chambre de son riche palais,
jusqu’à l’heure où les chevaliers Thébains, tous deux pareillement
honorés, furent amenés dans le palais.
Le duc Thésée était assis à une fenêtre,
paré tel qu’un dieu sur son trône.
2530Le peuple bien vite se presse par là
pour le voir et lui faire grande révérence,
et aussi écouter son ordre et commandement.
Un héraut sur une estrade cria ho !
jusqu’à ce que tout le bruit du peuple eût cessé ;
et quand il vit le peuple silencieux et coi,
alors il déclara la volonté du puissant duc :
« Le seigneur a dans sa haute sagesse
considéré que ce serait destruction
de sang noble, de combattre en façon
2540de bataille mortelle en cette emprise.
Donc pour faire en sorte qu’ils ne meurent point,
il veut modifier son premier dessein.
Qu’aucun homme donc, sous peine de perte de la vie,
aucune sorte de flèche, ni de hache, ni de couteau court
n’introduise dans les lices ou n’y apporte.
Que nulle courte épée à pointe affilée pour coups d’estoc
n’y soit tirée par aucun, ni portée au côté.
Et nul ne fera à cheval contre son adversaire
plus d’une passe avec la lance aiguisée.
2550Qu’il lutte à pied, s’il veut, pour se défendre.
Et celui qui aura désavantage sera pris
et non pas tué, mais amené au poteau
qui sera placé de chaque côté ;
il y sera entraîné de force et y devra rester.
El s’il arrive que le chef soit pris
d’un côté ou de l’autre, ou s’il tue son rival,
le tournoi devra aussitôt cesser.
Dieu vous garde ; en avant et frappez ferme ;
avec l’épée longue et les masses luttez votre soûl,
2560Partez maintenant ; tel est l'ordre du seigneur. »
La voix du peuple toucha le ciel
tant ils crièrent fort avec accent joyeux :
« Dieu sauve un tel seigneur qui est si bon,
et ne veut pas qu’on détruise la vie ! »
Et trompes et musique de retentir.
Et vers les lices partit la compagnie
en bel ordre à travers la cité grande,
tendue de drap d’or et non pas de serge.
Comme un très noble seigneur ce gentil duc chevauchait
2570avec les deux Thébains, un de chaque côté ;
et derrière venaient la reine et Émilie,
et derrière une autre compagnie
de tel et tel, selon sa qualité.
Et ainsi ils passèrent à travers la cité,
et aux lices ils arrivèrent à l’heure.
Prime n’était pas encore tout écoulée
qu’à leurs places étaient Thésée tant riche et noble,
Hippolyte la reine, et Émilie,
et autres dames par rang de qualité.
2580Sur les sièges se presse tout le cortège ;
et vers l’ouest par le portail de Mars,
Arcite, et avec lui les cent de son parti,
avec bannière rouge est entré aussitôt ;
et à ce moment même Palamon aussi
au portail de Vénus, du côté de l’orient,
avec bannière blanche, mine et visage hardi.
Dans tout le monde on peut chercher partout,
il n’y eut jamais deux pareilles compagnies,
aussi égales sans aucune différence.
2590Car nul n’était si sage qu’il pût dire
par conjecture qu’aucune avait avantage sur l’autre
en valeur, en dignité, en âge,
si égales furent-elles choisies.
Et en deux belles rangées ils se placèrent,
quand on eut fait l’appel de leur nom à chacun,
pour qu’il n’y eût point fraude sur le nombre.
Alors les portes furent closes et l’on cria très fort :
« Maintenant faites votre devoir, jeunes chevalier fiers. »
Les hérauts les laissent ; ils piquent des deux et se lancent ;
2600alors sonnent trompes sonores et clairons.
C’est assez de dire qu’à l’ouest et à l’est
les lances s’abaissent fermes à l’arrêt,
l’éperon aigu entre au flanc des bêtes.
Alors on voit qui sait jouter, qui sait monter un cheval ;
ils éclissent les lances sur les écus épais ;
tel en sent la piqûre en son ventre ;
en l’air sautent des lances à vingt pieds de haut ;
les épées sortent, claires comme argent,
elles fendent et rompent les heaumes ;
2610le sang gicle en rudes jets rouges ;
avec les masses puissantes ils brisent les os ;
tel pointe au plus épais de la mêlée ;
là trébuchent forts destriers et tous s’abattent ;
tel roule sous les pieds comme fait une balle ;
tel lutte à pied avec son tronçon,
et tel autre avec son cheval le jette à bas ;
tel est navré à travers le corps, et puis emporté
malgré lui et mené au poteau ;
selon l’ordre donné, c’est là qu’il devait demeurer ;
2620un autre est conduit de l’autre côté.
Et Thésée les fait quelque temps reposer,
pour se remettre, et boire, s’ils ont envie.
Mainte fois dans le jour les deux Thébains
se sont rencontrés et se sont malmenés.
Ils se sont l’un l’autre désarçonnés.
Il n’est pas de tigresse en la vallée de Galgopheye
quand on lui a volé son petit tout jeune,
aussi cruelle pour le chasseur qu’est Arcite
par jalousie de cœur pour ce Palamon ;
2630ni dans Belmarie il n’est lion si féroce
quand il est traqué, ou affolé de faim,
ni qui tant désire le sang de sa proie
que Palamon le meurtre de son ennemi Arcite.
Les coups haineux mordent sur leurs heaumes ;
le sang coule sur leurs deux flancs rougis.
Avec le temps finirent tous exploits,
car avant que le soleil fût à son coucher,
le fort roi Émetreus empoigna
Palamon comme il luttait avec Arcite,
2640et fit mordre son épée profondément en sa chair ;
et par la force de vingt hommes il est pris
sans se rendre, et entraîné au poteau ;
et, venant à la rescousse de Palamon,
le fort roi Ligurge est jeté à terre ;
et le roi Émetreus malgré toute sa force
est enlevé de sa selle d’une longueur d’épée,
si fort le frappa Palamon avant d’être pris ;
mais tout en vain ; il fut emmené au poteau.
Son cœur vaillant ne pouvait l’aider ;
2650il devait demeurer, alors qu’il était pris,
par force et aussi par composition.
Qui est malheureux maintenant sinon le dolent Palamon
qui ne doit plus retourner au combat ?
Et quand Thésée eut vu ce spectacle,
aux gens qui ainsi combattaient entre eux
il cria : « Holà ! assez ; c’est fini.
Je veux être juge loyal et non partie.
Arcite de Thèbes aura Émilie,
qui par sa fortune l’a gagnée loyalement. »
2660Aussitôt il y a dans le peuple une clameur
de joie à ce propos si haute et si forte
qu’il semblait que les lices allaient crouler.
Que peut maintenant faire la belle Vénus là-haut ?
Que dit-elle maintenant ? Que fait cette reine d’amour ?
Or elle pleure tant de n’avoir pas ce qu’elle voulait
que ses pleurs dans les lices tombèrent.
Elle dit : « J’ai honte, en vérité. »
Saturne dit : « Fille, reste tranquille.
Mars est satisfait ; son chevalier a tout ce qu’il a demandé ;
2670et, par ma tête, tu seras tôt consolée. »
Les trompes aux notes éclatantes,
les hérauts qui clament à grands cris
font merveille pour fêter messire Arcite.
Mais écoutez-moi et attendez un peu
quel grand miracle arriva alors.
Ce fier Arcite a ôté son heaume,
et sur un coursier, pour montrer son visage,
il pique des deux à travers la vaste enceinte,
levant les yeux devers Émilie ;
2680et elle lui jeta un regard ami,
(car les femmes, soit dit de façon générale,
elles suivent toutes la faveur de fortune) ;
et elle fit la pleine joie de son cœur.
Voilà que de terre surgit une furie infernale
par Pluton envoyée à la requête de Saturne,
dont son cheval prit peur et se mit à tourner,
fit un écart et s’abattit en sautant ;
et avant qu’Arcite pût prendre garde,
il le projeta sur le sommet de la tête,
2690tant que sur place Arcite resta comme mort,
la poitrine enfoncée par l’arçon de la selle.
Il gisait noir comme charbon ou corbeau,
tant le sang était monté à son visage.
Aussitôt on le porta hors de l’enceinte
en grand deuil jusqu’au palais de Thésée.
Puis on le dévêtit en coupant son harnois ;
on le mit en un lit bien honnêtement et promptement,
car il avait encore ses sens et vivait,
et toujours appelait Émilie.
2700Le duc Thésée avec toute sa compagnie
est revenu chez lui à Athènes sa cité
en toute allégresse et grande solennité.
Bien que cette aventure fut advenue,
il ne voulait pas les déconforter tous.
On disait d’ailleurs qu’Arcite ne mourrait pas,
qu’il guérirait de son mal.
D’autre chose encore ils étaient contents,
c’est qu’aucun d’eux tous n’était tué,
encore que tous fussent fort blessés, un surtout
2710qui d’une lance fut percé au sternum.
Pour les autres plaies et bras cassés,
aucuns avaient onguents, autres avaient charmes.
Potions d’herbes et de sauge aussi
ils burent, car ils voulaient garder leurs membres.
Auquel propos ce noble duc, ainsi qu’il sait faire,
réconforte et honore chaque homme,
et fit fête toute la nuit
aux seigneurs étrangers, comme il convenait.
Et l’on n’estimait pas qu’il y avait eu des déconfits
2720mais seulement une joute et un tournoi ;
car en vérité il n’y eut nulle déconfiture ;
car tomber n’est qu’une mésaventure ;
et être emmené de force au poteau
sans se rendre, être pris par vingt chevaliers,
quand on est seul sans personne autre,
et qu’on vous tire bras, pied et orteil,
qu’on a son cheval poussé à coups d’épieus
par les piétons, tant archers que valets,
cela n’était point imputé a vilenie,
2730car nul ne peut nommer cela couardise.
Aussitôt donc le duc Thésée fit proclamer,
pour empêcher toute rancœur et envie,
l’égale excellence d’un parti aussi bien que de l’autre
et la ressemblance des deux comme frères.
Et il leur fit des dons selon leur rang
et il les festoya trois jours durant,
et convoya les rois avec honneur
hors de sa ville une grande journée.
Et chez soi s’en retourna chacun par la bonne route.
2740Il n’y eut plus rien que « Adieu, bon voyage ! »
De cette bataille je ne veux plus rien conter
mais parler de Palamon et d’Arcite.
L’enflure prend la poitrine d’Arcite, et le mal
gagne son cœur de plus en plus.
Le sang caillé, malgré tout l’art des mires,
se corrompt et demeure en son sein,
tant que saignées, ni ventouses,
ni boissons d’herbes ne peuvent le soulager.
La vertu expulsive, ou animale,
2750de cette vertu nommée naturelle
ne peut évacuer ni chasser le venin.
Les tuyaux de ses poumons se mirent à enfler
et chaque nerf de sa poitrine du haut en bas
est gâté par venin et corruption.
Rien ne lui sert pour garder la vie,
ni vomissement en haut ni en bas laxatif ;
toute brisée est cette région ;
nature n’a plus domination.
Et certes, quand nature ne veut agir,
2760adieu, médecine ! portez l’homme à l’église.
En fin de compte Arcite devait mourir.
C’est pourquoi il envoie quérir Émilie
et Palamon qui était son cousin cher ;
puis il parla ainsi qu’allez entendre :
« En rien ne peut la pauvre vie qui reste en mon cœur
découvrir un seul point de mes peines brûlantes
à vous, ma dame, que j’aime sur toute chose ;
mais je vous lègue le service de mon âme
à vous au-dessus de toute créature,
2770puisque ma vie ne peut plus durer.
Hélas ! malheur ! Hélas ! peine cruelle
que j’ai pour vous soufferte et si longtemps !
Hélas, la mort ! Hélas, mon Émilie !
Hélas, séparation de notre compagnie !
Hélas, reine de mon cœur ! hélas, ma femme !
dame de mon cœur, cause de ma fin.
Qu’est ce monde ? Que demandent les hommes ?
On aime et puis on est dans sa froide tombe,
seul sans aucune compagnie.
2780Adieu, ma douce ennemie, mon Émilie.
Prenez-moi doucement dans vos deux bras
par amour de Dieu, et écoutez ce que je dis.
J’ai ici contre mon cousin Palamon
eu lutte et rancœur depuis de longs jours,
par amour de vous et par ma jalousie.
Or, (Jupiter ait mon âme en sa garde !)
s’il faut parler d’un vrai servant d’amour,
ayant toute vertu véritablement,
c’est-à-dire loyauté, honneur et chevalerie,
2790sagesse, humilité, noblesse et haut lignage,
libéralité, et tout ce qui tient à l’art d’amour, —
eh bien ! que Jupiter ait une part de mon âme,
aussi vrai qu’au monde aujourd’hui je ne connais personne
si digne d’être aimé que Palamon
qui vous sert et servira toute sa vie.
Et si jamais vous devez vous marier,
n’oubliez pas Palamon, ce gentil homme. »
Et après ces mots la voix lui manqua,
car de ses pieds à sa poitrine était monté
2800le froid de la mort qui l’avait envahi.
Et déjà d’ailleurs dans ses deux bras
la force vitale est perdue et tout en allée.
Seule l’intelligence et rien d’autre
était demeurée en son cœur malade et navré ;
elle commença à faillir quand le cœur sentit la mort ;
ses deux yeux s’obscurcirent et le souffle faillit ;
mais sur sa dame encore il jeta un regard ;
son dernier mot fut : « Grâce, Émilie ! »
Son esprit changea de demeure et s’en alla
2810je ne saurais dire où, n’y étant pas allé.
Aussi je m’arrête, je ne suis pas devineur ;
sur les âmes je ne trouve rien en ce registre,
et il ne me plaît point de dire les opinions
de ceux qui pourtant racontent où elles habitent.
Arcite est froid ; Mars ait son âme en garde !
Maintenant je vais parler d’Émilie.
Cris aigus jetait Émilie et hurlait Palamon
et Thésée bientôt emmena sa sœur
pâmée et l’éloigna du corps.
2820À quoi sert-il de traîner tout le jour
à dire comme elle pleura soir et matin ?
Car en tels cas les femmes ont tant de peine
lors que leurs maris leur sont enlevés,
que pour la plupart elles s’affligent tant
ou bien encor deviennent si malades
qu’enfin sûrement elles meurent.
Infinis sont le chagrin et les larmes
des vieilles gens et des gens d’âge tendre
dans toute la ville, pour la mort de ce Thébain.
2830Il est pleuré par les enfants et les hommes.
Tant de pleurs on ne vit certes pas
quand Hector sitôt tué fut ramené
à Troie. Hélas ! quelle pitié ce fut,
comme ils griffaient leurs joues et arrachaient leurs cheveux.
« Pourquoi as-tu voulu mourir, criaient les femmes,
toi qui avais assez d’or et avais Émilie ? »
Nul ne pouvait rasséréner Thésée,
si ce n’est son vieux père Égée
qui connaissait la transmutation de ce monde,
2840car il l’avait vu changer de haut en bas,
joie après peine, et peine après bonheur ;
et leur montrait exemples et ressemblance.
« De même qu’il n’est jamais mort un homme, disait-il,
qui n’ait vécu sur terre en quelque rang,
de même jamais homme n’a vécu, disait-il,
dans tout le monde, qui quelque jour ne soit mort
Ce monde n’est qu’un chemin plein de larmes,
et nous sommes des pèlerins qui passent ;
la mort est une fin de tous maux du monde. »
2850Et outre cela il dit maintes choses encore
au même effet bien sagement, pour exhorter
le peuple à se consoler.
Le duc Thésée, soigneux et diligent,
considère alors où la sépulture
du bon Arcite peut au mieux se faire
et quelle est la plus honorable manière.
Il vint enfin à cette conclusion
que là où d’abord Arcite et Palamon
avaient par amour combattu entre eux
2860dans ce même bois plaisant et vert
où avaient été ses amoureux désirs,
sa plainte et ses ardents feux d’amour,
il ferait un bûcher, où l’office
funèbre se pourrait tout accomplir.
Et il donna ordre aussitôt de tailler et couper
les vieux chênes et de les aligner
en billes bien arrangées pour brûler.
Ses officiers à pas rapides courent
et galopent aussitôt à son commandement.
2870Et après cela Thésée a envoyé
querre une civière et dessus fit étendre
un drap d’or, le plus riche qu’il avait ;
et de la même étoffe il vêtit Arcite.
Sur ses mains celui-ci eut des gants blancs,
et sur sa tête une couronne de laurier vert,
et dans sa main une épée claire et tranchante.
Il le mit face nue sur la civière
et alors tant pleura que c’était pitié de l’ouïr.
Et afin que tout le peuple le vit,
2880quand vint le jour il le porta dans la grande salle
qui retentit de plaintes et de cris.
Lors arrive le désolé Thébain Palamon,
la barbe éparse et les cheveux rudes et pleins de cendre,
en noirs vêtements, tout aspergés de larmes ;
puis, pleurant plus fort que les autres, Émilie,
la plus marrie de toute la compagnie.
À cette fin que le service
fût d’espèce plus noble et plus riche encore,
le duc Thésée fit amener trois destriers
2890caparaçonnés d’acier tout scintillant,
et couverts des armes de messire Arcite.
Sur ces destriers qui étaient grands et blancs
montèrent des hommes dont l’un porta son écu,
l’autre tint en ses mains sa lance levée,
le tiers portait avec lui son arc turquois ;
la trousse en était d’or bruni ainsi que le harnois ;
et ils allèrent au pas, l’air affligé,
vers le bois ainsi qu’allez entendre.
Les plus nobles des Grecs alors présents
2900sur leurs épaules portèrent la civière
à pas comptés, les yeux rouges et mouillés,
à travers la cité, par la grand’rue
qui était toute tendue de noir ; et à une hauteur merveilleuse
de ce même drap toute la rue est couverte.
Du côté droit marchait le vieil Égée,
et sur l’autre côté le duc Thésée,
ayant en main des vaisseaux d’or bien fin,
tout pleins de miel, de lait, de sang, de vin ;
puis Palamon avec bien grande compagnie ;
2010et après lui venait la dolente Émilie,
tenant en main du feu, comme était en ce temps l’usage
de faire l’office du service funèbre.
Grand fut le travail et bien beau l’appareil
de ce service et de ce bûcher
qui de sa cime verte touchait le ciel
et avait en large vingt toises mesurées bras étendus.
C’est dire comme les branches étaient larges.
On avait mis d’abord des charretées de paille eu grand nombre.
Mais comment le bûcher fut bâti si haut
2920et aussi quels noms avaient tous les arbres,
tels que chêne, pin, bouleau, tremble, aune, rouvre, peuplier,
saule, orme, platane, frêne, buis, châtaignier, tilleul, laurier,
érable, épine, hêtre, noisetier, yeuse, coudrier ;
comment on les coupa, je n’ai pas à le dire ;
ni comment les dieux couraient ça et là
déshérités de leur habitation
où ils demeuraient en repos et paix,
nymphes, faunes et hamadryades ;
ni comment les bêtes et les oiseaux
2930fuyaient tous de peur quand le bois fut coupé ;
ni comment le sol fut effaré par la lumière,
lui qui n’avait pas accoutumé de voir le clair soleil ;
ni comment le bûcher fut d’abord jonché de paille
et puis de souches sèches fendues en trois,
et puis de bois vert et d’épices,
et puis de drap d’or et de pierreries,
et puis de guirlandes où pendaient maintes fleurs,
la myrrhe, l’encens à si grande odeur ;
ni comment Arcite gisait en tout cela,
2940ni quelle richesse entoure son corps,
ni comment Émilie, selon l’usage
alluma le feu du service funèbre ;
ni comme elle se pâma quand on fit le feu,
ni ce qu’elle dit, ni quel fut son désir,
ni quels joyaux on jeta dans le feu,
lorsque ce feu fut grand et brûla fort ;
ni comme aucuns y jetèrent leur écu, autres leur lance,
ou part des vêtements qu’ils portaient,
et des coupes pleines de vin, de lait, de sang,
2950dans ce feu qui brûlait avec fureur ;
ni comment les Grecs en vaste cortège
trois fois chevauchèrent autour du bûcher
à main gauche, avec grandes clameurs,
en choquant leurs lances trois fois ;
et comment trois fois les dames crièrent ;
ni comme on emmena chez elle Émilie,
ni comment Arcite est réduit en froides cendres,
ni comment on fit la veillée du mort
cette nuit-là, ni comment les Grecs jouèrent
2960les jeux funèbres, je ne tiens pas à le dire ;
ni qui mieux lutta tout nu et oint d’huile,
ni qui mieux s’évertua sans nulle défaillance.
Je ne veux pas dire non plus comment ils revinrent
chez eux à Athènes quand les jeux cessèrent ;
mais je veux vite aller à la conclusion
et finir ma longue histoire.
Avec le cours et la longueur des ans
ont passé le deuil et les pleurs.
Entre les Grecs par un accord commun
2970se tint, il m’a semblé, un parlement
à Athènes à propos de certains cas et questions ;
et entre autres points on parla
d’avoir avec certains pays alliance,
et des Thébains la pleine obéissance.
À quelle fin le noble Thésée aussitôt
envoya querre le gentil Palamon,
qui ne sut quelle était la cause et pourquoi ;
mais dans ses noirs vêtements, le cœur marri,
il vint en hâte à son commandement.
2980Puis Thésée envoya querre Émilie.
Quand ils furent assis et qu’on eut fait silence,
et que Thésée eut tardé un moment,
avant qu’un mot sortit de sa sage poitrine,
il jeta les yeux où il lui plaisait,
et, le visage triste, soupira doucement,
et puis en ces mots il dit sa volonté :
« Quandlà-haut le premier créateur des choses
fit au commencement la belle chaîne d’amour,
grande fut l’œuvre et haute sa pensée.
2990Il savait bien pourquoi et ce qu’il méditait ;
car avec cette belle chaîne d’amour il lia
le feu, l’air, l’eau et la terre
en des liens sûrs pour qu’ils ne puissent fuir.
Ce même prince et ce créateur (ajouta-t-il),
a établi en ce misérable monde ici-bas
un nombre de jours et une certaine durée
à tout ce qui est engendré en ce lieu,
nombre de jours qu’on ne peut dépasser,
encore que l’on peut fort bien l’abréger.
3000Point n’est besoin d’alléguer une autorité,
car cela est prouvé par expérience.
Mais je me plais à déclarer ma pensée.
Ainsi peut-on bien discerner par cet ordre
que ce créateur est stable et éternel,
et reconnaître, à moins d’être fol,
que chaque part dérive de ce tout.
Car nature n’a pas pris son commencement
d’une partie ou d’une portion d’être,
mais d’un être qui est parfait et stable ;
3010et ainsi descendant elle devint corruptible.
Et c’est ainsi qu’en sa sage prévoyance
il a si bien réglé son ordonnance
pour que les espèces des êtres et leurs progressions
durassent par successions,
et ne fussent pas éternelles. Telle est la vérité.
Cela tu peux le comprendre et voir de tes yeux.
Voilà le chêne qui a une si longue croissance
depuis le jour où il commence à sortir de terre,
et a une si longue vie, comme nous pouvons voir ;
3020pourtant à la fin périt l’arbre.
Considérez encore comment la dure pierre
sous nos pieds, que nous foulons et piétinons,
périt pourtant à force d’être sur le chemin.
Le grand fleuve parfois se dessèche.
Les grandes villes, nous les voyons décliner et disparaître.
Ainsi vous pouvez voir que tout ici a une fin.
L’homme et la femme nous voyons bien aussi
que nécessairement, à l’un des deux âges,
c’est-à-dire dans la jeunesse ou bien dans la vieillesse,
3030ils doivent mourir, le roi comme le page,
l’un en son lit, l’autre en la mer profonde,
l’autre dans la plaine, ainsi qu’on peut voir.
Rien n’y fait ; tous y passent.
Donc je puis dire que tout ici-bas doit mourir.
Qui fait cela ? c’est Jupiter le roi,
lequel est prince et cause de toutes choses,
régissant tout selon sa propre volonté,
dont tout dérive, à dire vrai,
et contre laquelle nulle créature vivante
3040d’aucune espèce ne saurait prévaloir.
Donc c’est sagesse, en mon opinion,
de faire de nécessité vertu,
et de prendre bien ce que ne pouvons éviter,
et nommément ce qui à tous est notre dû.
Et qui se plaint il fait une folie
et est rebelle à celui qui peut tout mener.
Et certes un homme a le plus d’honneur
qui meurt en son excellence et sa fleur,
quand il est assuré d’un bon renom
3050et n’a fait nulle honte aux siens ni à soi-même.
Et plus joyeux doivent être les siens de sa mort,
lorsque plein d’honneur il rend le dernier souffle,
que lorsque son renom est affaibli par l’âge,
parce que ses hauts faits sont tout oubliés.
Donc il vaut mieux pour laisser une mémoire glorieuse
mourir quand on est dans toute sa renommée.
Dire le contraire n’est qu’entêtement.
Pourquoi nous plaindre ; pourquoi avoir le cœur gros
de ce que le noble Arcite, fleur de chevalerie,
3060ait quitté plein de vertu et d’honneur
cette orde prison de la vie ?
Pourquoi se plaignent ici son cousin et sa femme
du bonheur de celui qui les aima si bien ?
Leur en sait-il gré ? Nenni, pardieu ; pas du tout.
Ils offensent et son âme et eux-mêmes ;
et pourtant ils ne peuvent amender leurs désirs.
Que puis-je conclure de ce long argument ?
C’est qu’après le deuil je vous propose d’être joyeux
et de rendre grâces à Jupiter de ses bienfaits.
3070Et avant que nous quittions ces lieux
je propose que nous fassions de deux peines
une joie parfaite, à jamais durable.
Et voyez maintenant ; c’est ici qu’est la plus grande peine,
c’est ici que nous voulons d’abord guérir et commencer.
Ma sœur, dit-il, je consens pleinement,
d’accord avec l’avis de tout mon parlement,
que ce gentil Palamon, votre chevalier
qui vous sert avec sa pensée, son cœur et ses forces,
et toujours vous a servi depuis le jour que vous l’avez connu,
3080 vous le preniez en grâce et compassion,
et l’acceptiez comme époux et seigneur.
Donnez-moi votre main, car c’est nous qui faisons cet accord.
Laissez voir ici votre pitié féminine.
Il est fils d’un frère de roi, ma foi ;
mais s’il était un pauvre bachelier,
puisqu’il vous a servi tant d’années
et a eu pour vous tant d’adversité,
il faudrait en tenir compte, j’imagine ;
car douce pitié doit surpasser droit. »
3090Puis il parla à Palamon comme ci :
« Je crois que point n’est besoin de beaucoup sermonner
pour vous faire consentir à ceci.
Approchez et prenez par la main votre dame. »
Entre eux bientôt fut noué le lien
qu’on appelle matrimoine ou mariage
devant le conseil et tout le baronage.
Et ainsi à la joie de tous et au chant des musiques
Palamon a épousé Émilie.
Et Dieu qui a fabriqué tout ce vaste monde
3100 lui envoya sa maîtresse qu’il avait chèrement gagnée.
À présent Palamon est dans le bonheur,
vivant en allégresse, en richesse et en santé ;
et Émilie l’aime très tendrement,
et il la sert aussi chevalereusement,
si bien que jamais il n’y eut de mot entre eux
de jalousie ou d’autre grief.
Ainsi finit « Palamon et Émilie »,
et Dieu garde toute cette honnête compagnie ! Amen.
Ici finit le conte du Chevalier.
Conte du Meunier.
Prologue du conte du Meunier.
Ci suivent les paroles échangées entre l’hôte et le meunier.
Lorsque le chevalier eût ainsi conté son conte,
3110 dans toute la compagnie il ne fut jeune ni vieux
qui ne dît que c’était là une noble histoire
et bien digne d’être tenue en mémoire ;
ainsi surtout pensèrent tous les gens de naissance.
Notre hôte rit et jura : « Parbleu !
voilà qui va bien ; le sac est débouclé ;
voyons qui maintenant nous contera un autre conte :
car vraiment le jeu est bien commencé.
Or ça, sire moine, si vous le pouvez, dites donc
quelque chose pour payer le conte du chevalier. »
3120 Le meunier, tout pâle d’avoir trop bu,
si bien qu’à grand’peine il se tenait à cheval,
ne voulut abaisser capuchon ni chapeau,
ni céder le pas à personne par courtoisie,
mais, du ton d’un Pilate, il se mit à crier,
et jura par les bras, par le sang et par les os :
« Je sais un noble conte, et de circonstance,
dont je veux payer le conte du chevalier. »
Notre hôte vit qu’il s’était enivré d’ale
et dit : « Arrête, Robin, mon cher frère,
3130 quelqu’un de mieux que toi nous en dira d’abord un autre ;
arrête, et procédons par ordre.
— « Par l’âme de Dieu, (dit-il), je n’en veux rien faire,
car je prétends parler, ou bien je m’en irai. »
Notre hôte répondit : « Parle donc, que diable !
tu es un sot, et tu n’as plus la tête. »
— « Or écoutez, (dit le meunier), tous et chacun.
Mais d’abord je fais déclaration
que je suis soûl ; je m’en aperçois au son de ma voix.
Et donc, si je parle ou débite de travers,
3140mettez-le sur le compte de la bière de Southwark, je vous prie ;
car je vais vous conter la légende et la vie
d’un charpentier et de sa femme,
et comment un clerc coiffa le bonhomme. »
L’intendant répliqua et dit : « Arrête ton claquet,
laisse tes grossièretés d’ivrogne et de paillard ;
c’est péché et grand’folie aussi
de nuire à quiconque ou de le diffamer,
et aussi de mettre les femmes en telle renommée.
Tu peux conter assez d’autres choses. »
3150Le meunier ivre reprit tout aussitôt
et dit : « Mon cher frère Oswald,
qui n’a point de femme, celui-là n’est point cocu.
Mais je ne dis pas pour cela que tu le sois ;
il ne manque pas de bonnes femmes,
elles sont mille bonnes contre une mauvaise ;
cela tu le sais bien, à moins d’avoir perdu le sens.
Pourquoi donc te fâcher de mon conte ?
J’ai une femme, pardi, ainsi que toi ;
pourtant je ne voudrais, pour les bœufs de ma charrue,
3160m’adjuger plus qu’il ne me revient,
en croyant que je le suis moi-même ;
je veux croire que je ne le suis pas.
Un mari ne doit point être curieux
des secrets de Dieu ni de sa femme ;
pourvu qu’il ait d’elle son content,
il ne lui est besoin de s’enquérir du reste. »
Que dirai-je de plus ? le meunier
ne voulut en démordre pour personne,
mais conta son conte de vilain à sa manière ;
3170m’est avis que je dois le répéter ici.
Je vous prie donc, vous tous, gentils lecteurs,
pour l’amour de Dieu, de n’aller point penser que je parle
à mauvaise intention, mais que je dois répéter
tous leurs contes, et les meilleurs et les pires,
ou bien altérer partie de ma matière ;
et par conséquent qui ne voudra l’entendre
n’a qu’à tourner la page, et choisir un autre conte,
car il trouvera assez, grandes et petites,
d’histoires traitant de courtoisie
3180 et aussi de moralité et de sainteté ;
ne vous en prenez pas à moi, si vous choisissez mal.
Le meunier est un vilain, vous le savez fort bien ;
et l’intendant aussi, et bien d’autres encore,
et paillardise ils contèrent tous deux.
Considérez cela et me tenez quitte de tout blâme.
Il ne faut non plus faire chose sérieuse de plaisanterie.
⁂
Le conte du Meunier.
Ici commence le conte du Meunier.
Au temps jadis vivait à Oxford
un riche vilain qui tenait pension,
et de son métier il était charpentier.
3100 Chez lui logeait un pauvre écolier,
qui avait étudié les arts, mais tous ses goûts
étaient tournés vers l’étude de l’astrologie,
et il savait un certain nombre de conclusions
pour répondre à toutes questions,
qu’on lui demandât à de certaines heures
quand on aurait ou sécheresse ou pluie,
ou bien que l’on s’enquît de ce qui adviendrait
en quelque autre affaire, je ne saurais les énumérer toutes.
Ce clerc avait nom Nicolas le gracieux :
3200il s’entendait à l’amour caché et au déduit,
et avec cela il était rusé et fort discret
et modeste d’aspect ainsi que l’est pucelle.
Il avait une chambre en cette hôtellerie,
à lui seul, sans nulle compagnie,
qu’il avait bien joliment parée d’herbes suaves
et lui-même il était aussi doux qu’est racine
de réglisse, ou citoal.
Son Almégiste et ses livres grands et petits,
son astrolabe, instrument de son art,
3210et ses jetons d’algorisme étaient soigneusement placés
sur des rayons posés au chevet de son lit ;
son armoire était toute recouverte de serge rouge ;
et par-dessus le tout était un beau psaltérion
sur lequel il jouait le soir des mélodies
si douces, que toute la chambre en résonnait ;
et il chantait Angelus ad virginem,
après quoi il chantait encore l’air du roi ;
plus d’un bénissait son joyeux gosier.
Et cet aimable clerc passait ainsi son temps
3220avec la pension que lui faisaient les siens et sa propre rente.
Le charpentier avait nouvellement épousé
une femme qu’il chérissait plus que sa vie ;
elle avait dix-huit ans d’âge.
Jaloux, il la tenait étroitement en cage,
pour ce qu’elle était légère et jeune et que lui était vieux
et qu’il se trouvait mine de cocu.
Il ne connaissait point Caton (ayant l’esprit inculte)
qui vous dit d’épouser femme à votre ressemblance.
On devrait se marier selon son âge,
3230car jeunesse et vieillesse sont souvent aux prises.
Mais puisqu’il était tombé dans le piège,
il lui fallait subir sa peine, tout comme les autres.
Belle était cette jeune femme, et avec cela
elle avait le corps élégant et allongé comme belette.
Elle portait une ceinture toute rayée de soie
et un tablier aussi blanc que lait du matin
sur ses reins, et tout dentelé aux bords.
Blanche était sa chemisette, toute brodée devant
et derrière, autour de sa collerette,
3240 de soie noire comme charbon et dedans et dehors.
Les brides de sa coiffe blanche
étaient de même étoffe que sa collerette ;
son bandeau de soie était très large et très haut posé,
et sûrement elle avait l’œil égrillard.
Ses deux sourcils amincis par la pince étaient tout petits
et arqués, et noirs autant que prunelle.
Elle était beaucoup plus agréable à voir
que n’est jeune poirier de la Saint-Jean
et plus douce que laine de bélier.
3250Et à sa ceinture pendait une bourse de cuir
à gland de soie et perles de laiton.
Dans le monde entier, y courût-il d’un bout à l’autre,
il n’est homme si entendu qu’il y pût découvrir
poupée si pimpante, ou si jolie donzelle.
L’éclat de son teint était beaucoup plus brillant
que n’est dans la Tour le noble d’or frappé tout neuf.
Et pour son chant, il était clair et vif
comme est chant d’hirondelle perchée sur une grange.
Et puis elle savait encore sauter, s’ébattre
3260comme chevreau ou veau derrière sa mère.
Douce était son haleine ainsi que le bragot ou l’hydromel,
ou un tas de pommes placé dans le foin ou la bruyère.
Elle était fringante comme une pouliche folâtre,
élancée comme un mât et droite comme un trait.
Elle portait une broche sur sa collerette basse
aussi large qu’est la boucle d’un bouclier
Ses souliers étaient haut lacés sur ses jambes ;
c’était une primerole, une amour de chatte,
bonne pour tout seigneur à mettre en son lit
3270ou pour tout bon yeoman à prendre pour femme.
Or messire, et vous, messire, il advint
qu’un jour Nicolas le gracieux
se mit à folâtrer et à s’ébaudir avec la jeune femme,
tandis que son mari était à Oseneye,
(les clercs sont gens tant subtils et malins),
et, seul à seule, il la prit par son vous savez quoi
et dit : « Certes, si je n’ai mon désir,
pour mon secret amour de toi, m’amie, je vais périr. »
Et il la tint étroitement par les hanches
3280et dit : « M’amie, aime moi tout de suite
ou je mourrai, sur mon salut ! »
Elle regimba comme fait pouliche en son tref
et vivement détourna la tête
et dit : « Je ne te baiserai point, par ma foi ;
voyons, laisse-moi, (dit-elle), laisse-moi, Nicolas,
ou bien je crie haro ! et hélas !
Otez vos mains par charité. »
Nicolas se mit à implorer compassion,
parla si doucement et se fit si pressant
3290qu’enfin elle lui bailla son amour,
et fit serment par saint Thomas de Kent
qu’elle se tiendrait à ses ordres
sitôt qu’elle pourrait saisir son heure.
« Mon mari est si plein de jalousie
que si vous ne veillez bien, et ne gardez le secret,
je sais bien que je suis une femme morte (dit-elle).
Il faut que vous soyez très discret dans l’affaire. »
— « Va, quant à cela, sois tranquille (lui dit Nicolas).
Le clerc aurait bien mal employé son temps
3300qui n’en saurait assez pour tromper un charpentier. »
Ainsi se mettent-ils d’accord et jurent
de guetter l’occasion, comme j’ai dit plus haut.
Quand Nicolas eut achevé sa besogne
et qu’il lui eut bien caressé la croupe,
doucement il la baisa, puis il prend son psaltérion,
et joue à force, et fait mélodie.
Lors il advint qu’à l’église de la paroisse
pour vaquer aux œuvres du Christ
notre commère alla un jour de fête ;
3310son front était brillant comme le jour,
tant elle l’avait bien lavé en laissant son ouvrage.
Or en cette église il y avait un clerc de la paroisse
lequel avait nom Absalon.
Bouclée était sa chevelure, et elle brillait comme l’or,
et s’étalait ainsi qu’un éventail grand et large ;
bien droite et nette était faite sa jolie raie.
Son teint était vermeil, ses yeux étaient gris d’oie ;
avec le vitrail de Saint-Paul découpé sur ses souliers,
et ses hauts-de-chausses rouges, il allait coquettement.
3320Bien ajustée et serrée à la taille,
il portait tunique couleur de vaciet clair ;
les aiguillettes en sont belles et en nombre,
et dessus il avait gai surplis
aussi blanc qu’est la fleur sur la branche.
C’était un joyeux garçon, par ma foi,
qui bien savait saigner et tondre et raser,
et dresser acte de vente de terre ou quittance.
De vingt manières il savait sauter et danser
à la mode d’Oxford d’alors,
3330en lançant les jambes de-ci de-là,
et jouer des chansons sur un petit rebec,
dont il accompagnait parfois son fausset criard ;
et il savait bien jouer de la guitare.
Dans toute la ville il n’était brasserie ni taverne
qu’il ne visitât de sa belle humeur,
pourvu il s’y trouvât gaillarde servante.
Mais, à dire le vrai, il faisait assez le dégoûté,
craignant les pets, et délicat dans ses propos.
Cet Absalon, frétillant et pimpant,
3340s’avance avec un encensoir en ce jour de fête,
encensant de près les dames de la paroisse ;
et il jetait sur elles maint regard amoureux,
et notamment sur la femme du charpentier.
La regarder lui paraissait joyeuse vie,
elle était si accorte et suave et égrillarde !
Je pense bien que si elle eût été souris,
et lui chat, il l’eût happée sur l’heure.
Ce clerc, ce galant Absalon,
ressent au cœur si grand amour
3350qu’il ne voulut prendre l’offrande d’aucune femme ;
par courtoisie, dit-il, il n’en voulait d’aucune.
La lune, quand il fut nuit, brillait en tout son plein ;
Absalon a pris sa guitare,
car par amour il pensait veiller,
et s’en va, galant et amoureux,
jusqu’à ce qu’il arrive au logis du charpentier
un peu après que les coqs eurent chanté ;
et il se posta tout près d’une fenêtre
laquelle était au mur du charpentier.
3360Il chante de sa voix douce et flûtée :
« Or, chère dame, si c’est votre volonté,
je vous en prie, ayez de moi pitié »
s’accompagnant fort bien de sa guitare.
Le charpentier s’éveilla et l’ouït chanter,
et parla à sa femme et lui dit aussitôt :
« Eh quoi ! Alison, n’entends-tu pas Absalon
qui chante sous le mur de notre chambre ? »
Et elle, là-dessus, répondit à son mari :
« Oui, par Dieu, Jean, je l’entends bel et bien. »
3370 Cela passe ; que voulez-vous de mieux que bien ?
De jour en jour ce galant Absalon
lui fait telle cour qu’il en perd la gaîté.
Toute la nuit il veille et tout le jour ;
il attife ses larges boucles et se pare ;
il lui fait sa cour par tiers et par courtiers,
et jure qu’il voudrait être son page ;
il chante à voix tremblante ainsi qu’un rossignol ;
il lui envoie vin doux, hydromel et ale épicée,
gaufres toutes chaudes sortant du four ;
3380et pour ce qu’elle était de la ville il lui offrait de l’or ;
car telles sont gagnées par les richesses,
et telles par les caresses, et telles par la courtoisie.
Quelquefois pour montrer son agilité et maîtrise
il joue Hérode sur un haut échafaud.
Mais de quoi lui sert tout cela dans l’affaire ?
Elle aime tant le gracieux Nicolas
qu’Absalon peut souffler dans la corne de daim ;
il ne gagne que mépris pour ses peines :
c’est ainsi que d’Absalon elle fait sa dupe,
3390et tourne tout son sérieux en plaisanterie.
Bien vrai est le proverbe, sans mentir ;
on a raison de dire que : « Toujours amant rusé quand il est près
fait qu’amant lointain déplaît. »
Car Absalon pouvait bien être fou de colère,
pour ce qu’il était loin des yeux de la belle,
Nicolas, tout proche, se tenait devant son jour.
Or sache t’y prendre, gracieux Nicolas,
car pour Absalon, il peut gémir et chanter : hélas !
Et ainsi il advint qu’un samedi
3400le charpentier était allé à Oseney ;
le gracieux Nicolas et Alison
se mettent ensemble d’accord à cette fin
que Nicolas inventera une ruse
pour tromper ce sot et jaloux mari ;
et si la farce marchait bien,
son amie dormirait dans ses bras toute la nuit,
car c’était le désir et de l’un et de l’autre.
Et tout aussitôt, sans plus de paroles,
Nicolas ne voulut pas attendre plus longtemps,
3410mais sans bruit il emporta dans sa chambre
de quoi boire et manger pendant un jour ou deux,
recommandant à Alison de dire à son mari,
s’il s’enquérait de Nicolas,
qu’elle ne savait où il était,
que de tout ce jour-là elle ne l’avait de ses yeux vu,
qu’elle cuidait qu’il devait être malade,
que sa servante avait eu beau l’appeler et crier,
qu’il n’avait voulu pour rien au monde lui répondre.
Tout ceci se passait le samedi ;
3420Nicolas demeura tout coi en sa chambre,
et mangea et dormit et fit ce qu’il lui plut
jusqu’au dimanche à l’heure où le soleil se couche.
Ce sot de charpentier eut grand étonnement
au sujet de Nicolas, ou de ce qu’il pouvait bien avoir,
et dit : « J’ai peur, par saint Thomas,
que ça n’aille pas bien pour Nicolas,
Dieu garde qu’il ne soit mort subitement !
Le monde est aujourd’hui bien instable, pour sûr ;
j’ai vu aujourd’hui même porter un corps à l’église
3430qu’encore lundi dernier j’avais vu à son travail.
Monte donc », dit-il aussitôt à son valet,
« appelle à sa porte, ou frappe avec une pierre,
vois ce qu’il y a et me le dis rondement. »
Le valet monta bien résolument,
et debout devant la porte de la chambre,
il cria et frappa comme un enragé :
« Or ça, allons, que faites-vous, maître Nicolet ?
Comment pouvez-vous dormir tout le long du jour ? »
Mais c’est peine perdue, il n’entend mot ;
3440il aperçoit un trou, en bas, dans une planche,
par où soulait passer le chat,
et par ce trou il regarda jusqu’au fond
et finit par apercevoir le clerc.
Nicolas était assis, les yeux toujours fixés en l’air
comme s’il eût contemplé la lune nouvelle.
Le valet redescend et vite dit à son maître
en quel état il a trouvé notre homme.
Le charpentier se mit à se signer
et dit : « Assiste-nous, sainte Frideswyde
3450Comme un homme se doute peu de ce qui va lui arriver !
Cet homme est tombé, avec son astromie,
en quelque folie ou en quelque désespoir ;
j’avais toujours pensé que cela finirait ainsi.
Les hommes ne devraient point apprendre les secrets de Dieu.
Oui, heureux l’ignorant
qui ne sait rien que son seul Credo !
Pareil sort échut à un autre clerc avec l’astromie ;
il allait dans les champs pour regarder
les étoiles, en vue d’y lire l’avenir,
3460tant et si bien qu’il chut dans une fosse à marne ;
il ne l’avait point vue ! Mais, par saint Thomas,
il me prend grand’pitié du gracieux Nicolas.
Je vais le tanser à le tirer de son extase
si je le puis, par Jésus, roi des cieux !
Prends un bâton, que je le pousse sous la porte
pendant que toi, Robin, la soulèveras.
Il sortira de son extase, je pense. »
Et vers la porte de la chambre il se dirigea.
Son valet était un fort gaillard,
3470et par le loquet il souleva d’un coup la porte
qui aussitôt tomba sur le sol.
Nicolas, était toujours assis, tranquille comme une borne,
et toujours, bouche bée, levait la tête en l’air.
Le charpentier le crut au désespoir ;
il l’empoigna solidement par les épaules,
et le secoua ferme et cria avec colère :
« Allons, Nicolet ! quoi, allons, abaisse tes yeux !
Éveille-toi et pense à la passion du Christ ;
je te signe contre les lutins et les méchants esprits. »
3480Puis aussitôt il dit l’exorcisme du soir
aux quatre coins de la maison tour à tour
et au dehors sur le seuil de la porte.
« Jésus-Christ et saint Benoit,
éloignez de cette maison tous esprits mauvais,
pour le démon du soir, la patenôtre blanche ! —
Où es-tu donc partie, sœur de saint Pierre ? »
Et à la fin le gracieux Nicolas
poussa un soupir amer et dit : « Hélas !
Le monde entier va-t-il donc finir bientôt ? »
3490Le charpentier répondit : « Que dis-tu ?
Çà, pense à Dieu, comme nous autres qui travaillons de nos mains. »
Nicolas reprit : « Va me chercher à boire,
après quoi je te parlerai secrètement
de certaine chose qui me touche, moi et toi ;
je ne la dirai à nul autre sûrement. »
Le charpentier descend et puis revient
apportant un grand pot de bière forte ;
et lorsque chacun d’eux eût bu sa part,
Nicolas, sa porte bien fermée,
3500fit asseoir près de lui le charpentier.
Il dit : « Jean, mon bon et cher hôte,
il faut que tu me jures ici sur ta foi
que tu ne trahiras ce secret à personne,
c’est le secret du Christ que je te dis
et si tu le dis à quiconque, tu es perdu ;
cette vengeance s’ensuivra
que, si tu me trahis, tu deviendras fou. »
— « Non, Christ m’en garde, par son sacré sang,
(dit notre sot bonhomme), je ne suis mie bavard,
3510et quoique ce soit moi qui le dise, je n’aime pas à jaser.
Dis ce que tu voudras, jamais je ne le raconterai
à enfant ni femme, par Celui qui vainquit l’enfer ! »
— « Or çà, Jean, (dit Nicolas), je ne veux mentir ;
j’ai découvert dans mon astrologie,
en regardant la lune brillante,
que lundi prochain, au quart de la nuit,
il tombera pluie si violente et si furieuse
que le déluge de Noé ne fut de moitié si fort.
Tout ce monde, (dit-il), en moins d’une heure,
3520sera submergé, tant l’averse sera affreuse ;
ainsi le genre humain sera noyé et perdra la vie. »
Le charpentier répondit : « Las ! ma femme !
Sera-t-elle donc noyée aussi ? hélas ! mon Alison ! »
Du chagrin de ceci il tomba presque par terre
et dit : « N’y a-t-il point remède en cette affaire ? »
— « Mais oui, par Dieu (dit le gracieux Nicolas),
si tu veux écouter science et bon conseil ;
car tu ne dois point écouter ta propre tête.
Car Salomon, dit ceci, lui qui était toute vérité :
3530Prends conseil en tout, tu ne t’en repentiras.
Et si tu veux suivre bon conseil,
je t’en réponds, sans mât ni voile,
malgré tout je sauverai et elle, et toi, et moi.
N’as-tu point appris comment fut sauvé Noé,
lorsque Notre-Seigneur l’eût averti d’avance
que tout le monde allait périr dans l’eau ? »
— « Oui (dit le charpentier), il y a bien longtemps. »
— « N’as-tu appris, (dit Nicolas),
la peine qu’eut Noé, ainsi que sa maisonnée,
3540avant de pouvoir embarquer sa femme ?
Il aurait préféré, j’oserais en répondre,
en ce moment à tous ses béliers noirs,
qu’elle eût vaisseau pour elle seule.
Or donc sais-tu le mieux à faire ?
Ceci demande hâte, et en chose pressante
on ne doit prêcher ni faire délai.
Va-t’en tout aussitôt et apporte-nous ici
une huche à pétrir, ou un cuvier
pour chacun de nous trois, mais prends soin qu’ils soient grands,
3550que nous puissions y flotter ainsi qu’en une barque.
et y avoir provisions suffisantes
mais pour un jour seulement ; fi des autres !
L’eau baissera puis s’en ira,
environ prime le jour d’après.
Mais Robin ton valet ne doit savoir ceci,
ni Gille ta servante, que je ne puis sauver ;
ne demande pourquoi, car, quand même tu le demanderais,
je ne veux dire les secrets de Dieu.
Qu’il te suffise, si tu n’as pas perdu l’esprit,
3560d’obtenir une grâce aussi grande qu’eut Noé.
Ta femme, je la sauverai bien, sans nul doute ;
va donc maintenant vite et fais tout ceci.
Mais quand tu auras pour elle et toi et moi
trouvé trois huches à pétrir,
tu les pendras au toit bien haut,
afin que nul ne voie nos préparatifs.
Et quand tu auras fait comme je t’ai dit
et bien mis nos vivres dedans,
ainsi qu’une hache, pour couper la corde en deux
3570quand l’eau montera, pour que nous puissions échapper,
et percé un trou là-haut, sur le pignon,
vers le jardin au-dessus de l’étable,
afin que librement nous passions notre chemin
lorsque la grande averse sera finie,
alors tu flotteras aussi gaîment, j’en réponds,
que la cane blanche après son canard.
Alors j’appellerai : « Eh ! Alison ! Eh ! Jean !
Soyez en joie, car bientôt le déluge passera. »
Et tu diras : « Salut, maître Nicolet,
3580bonjour, je te vois bien, car il fait jour. »
Et alors nous serons seigneurs pour la vie
de tout le monde, ainsi que Noé et sa femme.
Mais d’une chose je te préviens bien :
prends bien soin ce soir-là,
quand nous serons entrés dedans nos barques,
qu’aucun de nous ne dise mot,
n’appelle, ni ne crie, mais soit à ses prières,
car c’est la chère volonté de Dieu lui-même.
Ta femme et toi vous vous suspendrez loin l’un de l’autre,
3590car entre vous ne doit être péché
non plus de regard que de fait.
C’est là l’ordre donné, va-t’en, et Dieu te garde !
Demain soir, lorsque chacun dormira,
nous nous glisserons dans nos huches à pétrir,
et nous y resterons, attendant la grâce de Dieu.
Or va-t’en, je n’ai plus le temps
de te sermonner davantage.
On dit : Procure le moyen et ne dis rien ;
tu es si avisé qu’il n’est pas besoin de te donner d’instructions ;
3600va, sauve notre vie, voilà de quoi je te prie. »
Notre sot charpentier s’en va donc son chemin,
très souvent il dit : « hélas ! » et « ô malheur ! »
et à sa femme il confie son secret.
Elle était au fait, et savait mieux que lui
ce que toute cette curieuse manigance voulait dire.
Mais pourtant elle fit comme si elle allait mourir
et dit : « Hélas ! mets-toi donc vite en route,
aide-nous à nous sauver ou nous sommes tous perdus ;
je suis ta fidèle femme par légitime mariage ;
3610va, cher époux, et aide-nous à sauver notre vie. »
Voyez la puissante chose qu’est l’amour !
On peut mourir d’imagination,
si profonde peut être l’impression qu’on ressent.
Notre sot charpentier se met à trembler ;
il lui semble vraiment voir venir
le déluge de Noé, roulant ses eaux comme la mer,
pour noyer son trésor chéri, son Alison.
Il pleure, il gémit, il fait triste mine,
il soupire, poussant maint triste grognement.
3620Il s’en va chercher une huche à pétrir,
et puis une cuve et un cuvier,
et en secret il les envoya en son logis
et les pendit a son toit bien secrètement.
De sa propre main il fit trois échelles,
pour grimper & l’aide des échelons et des montants
jusqu’aux cuves pendues aux poutres ;
et puis il approvisionna et huche et cuve
de pain et de fromage, et de bonne ale dans une jarre
en ample suffisance pour une journée.
3620Mais avant qu’il eût fait tous ces préparatifs,
il envoya son valet et sa servante aussi
à Londres, pour voir à ses affaires.
Et le lundi, comme le soir venait,
il ferma sa porte, sans chandelle,
et prépara chaque chose ainsi qu’il convenait ;
et bref, ils grimpèrent tous trois.
Ils restent silencieux le temps au moins de faire cent toises.
« Maintenant, Pater noster, chut ! » dit Nicolet,
et « Chut » dit Jean, et « Chut » dit Alison.
3640Le charpentier entre en dévotion,
il se tient coi et récite ses prières,
l’oreille au guet pour entendre la pluie.
Un sommeil de plomb, pour son labeur lassant,
s’empara du charpentier, juste, je pense,
environ l’heure du couvre-feu ou un peu plus tard ;
l’esprit en peine, il pousse de profonds soupirs,
et entre temps il ronfle, car sa tête est mal posée.
Lors en bas de l’échelle descend Nicolet
et Alison tout doucement dévale ;
3650sans plus de paroles ils s’en vont se coucher
au lit où le charpentier soulait dormir.
C’est là qu’il y eut fête et chansons !
Et ainsi Alison et Nicolas passent la nuit
à leurs joyeuses et plaisantes besognes
jusqu’à ce que la cloche de laudes se mit à sonner
et que les moines au chœur se missent à chanter.
Le clerc de la paroisse, l’amoureux Absalon,
qui toujours souffre si grande peine d’amour
fut le lundi à Oseneye,
3660en compagnie, pour s’ébattre et jouer,
et s’enquit, l’occasion s’offrant, auprès d’un cloîtrier,
secrètement de Jean le charpentier.
L’autre l’entraîna à part hors de l’église,
disant : « Je n’en sais rien, je ne l’ai vu ici travailler
depuis samedi, je crois qu’il est parti
chercher du bois où notre abbé l’a envoyé ;
car il a coutume d’aller chercher du bois
et de rester à la ferme un jour ou deux ;
ou bien il est chez lui, c’est certain :
3670mais en quel des deux lieux il est, je ne le saurais dire, »
Notre Absalon fut plein de joie et d’allégresse
et il pensa : « Voici le moment d’être sur pied toute la nuit
car sûrement je ne l’ai point vu bouger
devant sa porte depuis le point du jour.
Et, sur mon salut, j’irai, au chant du coq,
frapper tout discrètement à la fenêtre
qui est tout au bas du mur de sa chambre.
Lors dirai-je à Alison toutes
mes peines d’amour, car je ne puis manquer
3680à tout le moins de lui prendre un baiser.
J’aurai, par ma foi, quelque soulagement ;
la bouche m’a démangé tout le jour,
c’est signe de baiser pour le moins.
Toute la nuit aussi j’ai rêvé que j’étais à un festin ;
je vais donc aller dormir une heure ou deux,
et puis toute la nuit je veillerai et m’ébattrai. »
Dès que le premier coq eut chanté, aussitôt
se lève ce pimpant amoureux Absalon,
il se fait beau et se met en galant équipage
3690mais il mâche d’abord cardamome et réglisse,
pour fleurer bon, avant de peigner ses cheveux.
Sous sa langue il avait mis une herbe à Paris,
car il pensait par là se rendre aimable.
Il s’en va au logis du charpentier,
et s’arrête sous la fenêtre ;
— elle lui venait à la poitrine, tant elle était basse, —
et doucement il tousse, à demi-voix :
« Que faites-vous, rayon de miel, douce Alison ?
Ô mon bel oiseau, ma suave cannelle,
3700éveillez-vous, m’amie, et parlez moi !
Vous pensez bien peu à ma peine,
quand pour l’amour de vous je tressue où que j’aille ;
ce n’est merveille si je languis et sue ;
je suis dolent comme l’agneau qui demande la mamelle.
Certes, m’amie, j’ai tel désir d’amour
que ma douleur est comme celle de la tourterelle fidèle ;
je ne puis manger plus que ne fait une pucelle. »
— « Va-t’en de la fenêtre, Jeannot le sot (dit-elle) ;
par Dieu, il n’y aura pas de : viens et me donne un bécot
3710J’en aime un autre, (sinon, je serais à blâmer)
qui vaut bien mieux que toi par Jésus, Absalon !
va ton chemin, ou bien je te jette une pierre,
et laisse-moi dormir, que diable ! »
— « Hélas ! (dit Absalon), malheur !
faut-il qu’amour fidèle soit si mal reçu ?
Baise-moi donc, puisqu’il ne se peut mieux,
pour l’amour de Jésus et pour l’amour de moi. »
— « T’en iras-tu alors ? (dit-elle).
— « Oui certes, m’amie (dit Absalon).
3720— « Alors prépare-toi (dit-elle), et je viens aussitôt. »
Et à Nicolas elle dit tout bas :
« Tiens-toi coi, et tu riras tout ton soûl. »
Absalon se mit à genoux
et dit : « Me voici plus heureux qu’un seigneur,
car après ceci j’espère qu’il en viendra plus !
Ta grâce, m’amie, mon doux oiseau, ta faveur ! »
Lors elle ouvre la fenêtre, et en hâte :
« Finissons-en (dit-elle), allons, fais vite,
que nos voisins ne t’aperçoivent. »
3730Absalon de bien s’essuyer la bouche d’abord.
Noire était la nuit ainsi que poix ou charbon,
et à la fenêtre elle mit son derrière,
et Absalon, il ne lui advint ni pire ni mieux
qu’avec sa bouche de baiser sa fesse nue
très amoureusement, avant d’en rien savoir.
Il recula d’un bond, se disant qu’il y avait erreur,
car il savait bien que femme n’a point de barbe ;
il avait senti un objet rugueux et à longs poils,
et dit : « Fi, hélas ! qu’ai-je donc fait ? »
3740— « Hi, hi ! », fit-elle, et elle claqua la fenêtre.
Et Absalon s’en va d’un pas soucieux.
« Une barbe ! une barbe ! (dit le gracieux Nicolas),
par le corps Dieu, ceci va bel et bien ! »
Le pauvre Absalon entendit ces mots sans rien perdre,
et de dépit il se mordit la lèvre
et se dit à part lui : « Tu me le paieras ! »
Qui se frotte maintenant, qui se torche les lèvres,
avec poussière, et sable, et paille, et drap et copeaux ?
C’est Absalon qui souvent dit : « Hélas !
3750je livre mon âme à Satan
si je ne donnerais cette ville tout entière
pour être vengé de cette injure !
Hélas (dit-il), hélas, que ne me suis-je détourné ! »
Son amour brûlant était refroidi et tout éteint ;
depuis qu’il avait baisé le derrière de la donzelle
il ne se souciait de maîtresses pas plus que d’un brin de cresson,
car il était guéri de sa maladie ;
bien souvent il mettait maîtresses au défi
et pleurait comme l’enfant qu’on bat.
3760Doucement il traversa la rue,
vint chez un forgeron qu’on appelait maître Gervais ;
en sa forge il fabriquait pièces de charrue,
il affilait activement soc et coutre.
Absalon frappe tout doucement
et dit : « Ouvre Gervais, et vivement. »
— « Quoi, qui es-tu donc ? » — « C’est moi, Absalon. »
— « Quoi, Absalon ! par la sainte croix du Christ,
pourquoi vous levez-vous si tôt, eh, ben’cite !
Qu’est-ce qui vous tourmente ? quelque folle fille, Dieu sait,
3770vous a mis en branle ainsi ;
par saint Néot, vous savez bien ce que je veux dire. »
Absalon se souciait comme d’une fève
de tout son badinage, il ne répondit mot ;
il avait plus d’étoupe à sa quenouille
que ne savait Gervais. Il dit : « Très cher ami,
ce coutre rougi qui est là dans la cheminée,
prête-le-moi, j’en ai affaire,
et je te le rapporterai tout à l’heure. »
Gervais reprit : « Certes, si c’était de l’or,
3780ou des nobles, tous non comptés, en un sac,
tu les aurais, foi de forgeron.
Eh ! par le pied du Christ ; qu’en voulez-vous donc faire ? »
— « Advienne que pourra (dit Absalon),
je te le dirai bien demain. »
Et il saisit le manche froid du coutre.
Tout doucement il se glissa dehors
et puis s’en fut au mur du charpentier.
D’abord il tousse, et puis il frappe
à la fenêtre, ainsi qu’il avait fait devant.
3790Alison répondit : « Qui est là ?
qui frappe ainsi ? c’est un voleur, je gage. »
— « Mais non (dit-il), par Dieu, ma douce amie,
C’est moi, ton Absalon, ô ma chérie !
et je t’ai apporté un anneau d’or (dit-il) ;
c’est ma mère qui me l’a donné, sur mon salut ;
il est très beau, et bien gravé aussi ;
je te le baillerai si tu me donnes un baiser. »
Or Nicolas s’était levé pour pisser ;
il pensa que la farce en serait meilleure,
3800si l’autre lui baisait le derrière ayant de s’échapper,
et vite il leva la fenêtre
et met hors son derrière sans mot dire,
sortant la croupe jusqu’à la hanche.
Et là-dessus parla le clerc, Absalon :
« Parle, mon doux oiseau, je ne sais où tu es. »
Nicolas aussitôt lui lâcha un pet
aussi fort que si c’eût été un coup de tonnerre,
si bien que du coup l’autre fut presque aveuglé.
Il se tenait prêt avec son fer chaud,
3810et il en frappa Nicolas au beau milieu des fesses.
Il s’en va de la peau la largeur de la main,
tant le coutre rougi lui a brûlé le derrière ;
et il pensa mourir de la cuisson.
Comme un fou il se mit à crier de douleur :
« Au secours ! de l’eau l de l’eau ! au secours ! pour l’amour de Dieu ! »
Le charpentier s’éveilla en sursaut,
ouït quelqu’un qui criait : « De l’eau ! » comme un fou,
et pensa : « Hélas ! voilà le déluge de Noël ! »
Il se dresse sans dire mot,
3820de sa hache il tranche la corde,
et voilà tout par terre ; il ne trouva à vendre
pain ni ale, avant qu’il n’eût touché le bois
du plancher, et là il resta évanoui.
Voilà notre Alison debout, et Nicolet
qui crient : « las ! » et : « haro ! » dans la rue.
Lors les voisins, petits et grands,
accourent, pour contempler cet homme
toujours évanoui, tout pâle et blême,
car en tombant il s’était cassé le bras ;
3830mais il lui fallut prendre en patience son mal,
car s’il parlait, aussitôt le faisaient taire
Nicolas le gracieux et Alison.
Ils dirent à chacun qu’il était fou,
que le « déluge de Noël » lui faisait si grand’peur
par imagination, que dans sa sottise,
il s’était acheté trois huches à pétrir,
et les avait pendues en l’air, au toit,
et les avait requis, pour l’amour de Dieu,
de coucher là, sous le toit, par compagnie.
3840Les gens se mirent à rire de sa lubie ;
ils lèvent les yeux et regardent le toit,
et font risée de toute sa mésaventure.
Car, quoi que ce charpentier répondit,
c’était en vain, et nul n’écoutait ses raisons ;
les grands serments couvrirent si bien ses protestations
qu’on le tint pour fou dans toute la ville,
car chaque clerc aussitôt se rangeait avec les autres.
Il disaient : « Le bonhomme est fou, mon cher frère »,
et chacun de rire de la querelle.
3850 C’est ainsi que la femme du charpentier fut caressée
malgré toute sa vigilance et sa jalousie,
et qu’Absalon lui a baisé l’œil d’en bas,
et que Nicolas s’est fait échauder le derrière.
Le conte est fini, Dieu sauve toute la compagnie !
Ici finit le conte du Meunier.
Conte de l’Intendant.
Prologue du conte de l’Intendant..
Après que l’on a ri du plaisant cas
d’Absalon et Nicolas le gracieux,
des gens divers, divers sont les propos ;
mais, la plupart, ils en rient et se gaussent,
et nul ne vis-je que ce conte peinât,
3860hormis le seul Oswald l’intendant,
vu que de son métier il était charpentier.
Quelque colère au cœur lui est restée.
Il murmure et il blâme un tantinet le conte.
« Sur mon salut, dit-il, je pourrais me venger
en contant du meunier orgueilleux joué,
s’il pouvait me chaloir de conter paillardises.
Mais je suis un vieillard, plaisanter ne me chaut.
J’ai fait mon temps au vert, désormais suis-je au sec ;
sur ces cheveux blanchis sont écrits mes vieux ans ;
3870tout ainsi que le poil ai-je le cœur chanci.
À moins que je ne sois dans le cas de la nèfle.
Ce fruit-là, plus il va et plus il est mauvais,
tant qu’il blettisse en tas ou sur la paille.
Ainsi de nous, les vieux, s’en va-t-il, je le crains :
à moins qu’on ne soit blet, on ne peut être mûr.
Tant que le monde veut nous jouer de la flûte, nous sautons et sautons.
Car dans notre vouloir reste fiché ce clou
d’avoir blanche la tête ayant verte la queue
ainsi que le poireau : morte notre vigueur,
3880notre vouloir pourtant est toujours en folie.
Nous ne nous pouvons rien faire, mais il nous faut parler.
Toujours couve du feu sous notre vieille cendre.
Quatre charbons sont là, que je vais vous nommer :
Vantardise, mensonge, colère et convoitise ;
et ces quatre étincelles sont le lot de vieillesse.
Nos vieux membres sont gourds, oui, cela se peut bien,
mais vouloir ne prétend défaillir, ah bien, non.
Et je me sens encore, moi, ma dent de poulain,
malgré les nombreux ans qui sont passés depuis
3890 que se prit à couler le fausset de ma vie ;
car, sitôt né, bien sûr, sans attendre, la mort
a tiré le fausset par où ma vie s’en va,
et, depuis, le fausset coule et coule si bien
que tout près d’être vide est enfin le tonneau ;
et mon filet de vie découle sur le jable.
Bien peut la sotte langue sonner, carillonner
les folies qui depuis de longs jours sont passées.
Hormis le radotage, chez les vieux, plus rien n’est. »
Aussitôt que notre hôte eut oui ce beau prêche,
3900 du ton impérieux d’un roi il répliqua.
Il dit : « À quoi donc riment tous ces sages discours ?
Devrons-nous tout le jour gloser sur l’Évangile ?
C’est le diable qui fit prêcher un intendant,
comme il fait savetier pilote ou médecin.
Dis-nous donc ton histoire sans gaspiller le temps.
Voici venir Deptford, et il est demi-prime.
Voici venir Greenwich, où hante maint gredin.
Il serait temps, grand temps d’entamer ton histoire ! »
« Or donc, messires, dit Oswald l’intendant,
3910 je vous demande en grâce à tous qu’il ne vous peine
que je réponde et lui baille quelques nasardes ;
car opposer la force à la force, c’est justice.
Ce meunier ivre nous a ici conté
comment fut engeigné certain charpentier,
possible, pour me railler, car j’en suis un, moi.
Et, par votre congé, il va me le payer.
Je veux tout comme lui user de mots vilains.
Fasse Dieu, je l’en prie, qu’il se rompe le cou.
Il sait bien dans mon œil découvrir un fétu,
3920 mais dans son œil à lui il ne voit point la poutre.
⁂
Conte de l’Intendant.
Ici commence le conte de l’Intendant
À Trumpington, non loin de Cantebridge,
passe un ruisseau et, par-dessus, un pont,
et sur ledit ruisseau est assis un moulin —
ce que je vous dis là c’est la vérité pure.
Un meunier l’habitait depuis un fort long temps.
Comme un paon il était orgueilleux et paré.
Cornemuser, pécher et réparer filets,
faire coupes au tour, lutter, tirer de Tare, a tout il s’entendait.
Pendue à sa ceinture il portait dague longue ;
3930 de son épée la lame avait tranchant aigu.
Joli poignard encore au fond de l’escarcelle.
Nul qui, pour le péril, eût osé le toucher.
Un couteau de Sheffield était dedans ses chausses.
Il avait face ronde, camus était son nez,
son crâne était pelé autant que l’est un singe.
Cet homme-là était un franc coureur de foires.
Là nul n’osa jamais porter la main sur lui
que meunier ne jurât qu’il le paierait sur l’heure.
Grand voleur — c’est le vrai — de grain et de farine,
3940 rusé voleur aussi et fait au filouter.
Ce meunier avait nom Sinquin le dédaigneux.
Il avait une femme, issue de noble race.
Le curé de l’endroit était père d’icelle.
Avec elle il donna force poêle d’airain
pour que ledit Sinquin entrât dans sa famille.
La damoiselle fut élevée au couvent,
Car Sinquin ne voulait, disait-il, prendre femme
qui ne fût élevée décemment et pucelle,
afin de bien tenir son rang de Yeoman.
3950 Elle était orgueilleuse, effrontée comme pie.
C’était un beau spectacle à voir que ces deux-là.
Les dimanches et fêtes il allait devant elle,
sa cornette enroulée tout autour de son cou,
et elle le suivait, qui portait robe rouge ;
rouges étaient aussi les chausses de Sinquin.
Nul n’osait l’appeler d’un autre nom que « dame ».
Nul n’était si hardi, parmi ceux qui passaient,
Qu’il osât folâtrer ni jouer avec elle,
s’il ne voulait se faire massacrer par Sinquin
3960 à coups de dague, à coups de couteau, de stylet ;
car toujours les jaloux sont dangereuse espèce —
du moins ont-ils désir que leur femme le croie.
Elle, de son côté, qui avait sa souillure,
était une puante, puant comme eau croupie ;
elle était méprisante, elle était insultante.
La plus noble, à son gré, lui devait des égards,
tant pour sa parenté que pour l’éducation
qu’elle avait reçue au couvent.
Ces époux à eux deux possédaient une fille
3970 de vingt ans, sans autre famille
qu’un enfant âgé de six mois.
Il était au berceau et c’était un beau gars,
La jouvencelle était et potelée et drue,
le nez camus, les yeux gris comme verre,
la croupe large et les seins ronds et hauts,
cheveux bien blonds d’ailleurs, à ne vous point mentir.
Le curé de l’endroit, parce qu’elle était belle,
était dans le dessein de la faire héritière
de ses effets, de sa maison,
3980 et sur son mariage il était exigeant.
Il la voulait marier en haut lieu
à quelque digne sang d’antique descendante.
Le bien de Sainte Église, en effet, doit aller
à sang de Sainte Église, qui ait de la naissance.
Le prêtre voulait donc honorer son saint sang,
dût-il, en ce faisant, dévorer Sainte Église.
Force mouture échut à ce meunier, sans doute,
de l’orge et du froment du pays d’alentour,
et surtout il était un certain grand collège
3990 à Cantebridge, nommé le Soler-Hall,
qui lui donnait à moudre et son blé et son orge.
Or un jour il advint, en une occasion,
que, pris soudain d’un mal, s’alita le manciple.
On crut que, sans manquer, il allait en mourir.
Aussi notre meunier vola farine et grain
cent fois plus que devant ;
car devant volait-il encore courtoisement,
mais, outrageusement, dès lors, il fut voleur.
Sur quoi le wardain tance et fait beau bruit.
4000 Mais meunier en fait cas comme d’un grain d’ivraie,
Il parla haut, jura que c’était calomnie.
Or il était deux clercs, tous deux jeunes et pauvres,
hôtes de ce collège dont je viens de parler,
C’étaient deux gens têtus et de jouer friands,
et, pour le seul attrait du jeu et du plaisir,
ils vont, sans se lasser, demander au wardain
qu’il leur donne congé, ne fût-ce qu’un moment,
pour aller au moulin porter moudre leur blé.
Et certes, sur leur tête ils osaient en répondre,
4010 on ne les volerait d’un demi picotin
par ruse, ni par force ne leur prendrait-on rien.
Tant qu’enfin le wardain octroya le congé.
Jean était le nom d’un, Alain celui de l’autre.
Ils étaient d’une ville qui se nomme Strother,
là-bas, loin dans le Nord, où ? je ne le saurais dire.
Notre Alain donc s’active après son équipage.
Sur le dos d’un cheval il vous charge le sac.
Et puis en route, Alain, et, en route aussi, Jean,
bonne épée au côté et bouclier au flanc.
4020 Jean connaît bien la route, point n’est besoin de guide.
Arrivés au moulin, il décharge le sac.
Alain parla premier : « Salut, Simon, ma foi !
Et comment vont ta femme et ta fille jolie ? »
« Alain, sois bien venu, dit Sinquin, sur ma vie,
et Jean pareillement. Eh, qui donc vous amène ? »
— « Simon, dit Jean, pargué, nécessité fait loi.
Qui n’a pas de valet doit se servir soi-même,
ou bien il n’est qu’un sot, ainsi disent les clercs.
Notre manciple, il va, je le crois, trépasser —
4030 il a ses grosses dents qui le font tant souffrir !
et c’est pourquoi je viens, et Alain avec moi,
pour moudre notre grain et puis le remporter.
Dépêche-nous, de grâce, sitôt que tu pourras. »
— « Ainsi sera-t-il fait, dit Sinquin, par ma foi.
Mais vous que ferez-vous, quand se fera l’ouvrage ? »
— « Pargué, je me tiendrai tout près de la trémie,
dit Jean, afin de voir comme y entre le grain.
Je n’ai pas encore vu, par le sang de mon père,
comment cela va et vient, la trémie. »
4040 Alain à son tour dit : « Ainsi feras-tu, Jean.
Cependant, par mon chef, je me tiendrai en bas,
afin de voir comment la farine descend
dans l’auge, et ce sera là mon ébatement.
Car, Jean, en bonne foi, je puis te ressembler :
je suis certes aussi mauvais meunier que toi. »
Le meunier a souri de leur simplicité.
Il songea : « Ce qu’ils font, ce n’est tout que finesse.
Ils cuident que nul homme ne les saurait tromper.
Pourtant, si tout va bien, je leur en ferai voir,
4050 en dépit des ressources de leur philosophie.
Plus il auront recours, eux, à des tours subtils,
plus, en me servant, moi, je les volerai.
Encore, pour farine n’auront-ils que du son.
Les plus grands clercs ne sont nullement les plus sages,
comme jadis au loup a bien dit la jument.
Tout leur art, je le prise autant qu’un grain d’ivraie. »
Il prend la porte en tapinois,
ayant choisi son temps, et sort à la muette.
Il cherche à droite, à gauche, et finit par trouver
4060 le cheval de nos clercs, qui était attaché
derrière le moulin et sous une tonnelle.
Alors, vers le cheval bellement il s’adresse
et, sans perdre de temps, il lui ôte la bride ;
et, dès qu’il se sent libre, le cheval de partir
vers le marais où courent des juments indomptées,
haut le pied, hennissant, sans connaître d’obstacle.
Le meunier s’en revient et il ne sonne mot,
mais il fait sa besogne et rit avec les clercs,
tant qu’à la fin son blé est bel et bien moulu.
4070 Et dès que la farine est au sac et liée,
Jean sort et voit son cheval disparu.
Il crie « haro », il crie « hélas !
Voilà notre cheval perdu ! Alain, au nom des os de Dieu,
alerte, viens-t’en, ami, vite, vite.
Hélas ! notre wardain a perdu son palefroi. »
Et Alain oublie tout, la farine et le grain,
et tout son bon, ménage lui sort de la cervelle.
« Quoi ? Par où a-t-il pris ? » se met-il à crier.
La meunière au moulin arrivait en courant,
4080 disant : « Hélas ! votre cheval ! il s’en va au marais
grand’allure trouver des juments indomptées.
Au diable soit la main qui l’attacha si mal
et celui qui eût dû lui mieux lier la rêne. »
— « Hélas ! dit Jean, Alain, pargué,
va, mets bas ton épée et je mets bas la mienne.
Je cours, Dieu le sait, aussi vite qu’un cerf.
Eh ! morgue, à nous deux il n’échappera mie.
Pourquoi n’avoir pas mis le bidet dans la grange ?
Malepeste, parguienne, Alain, tu n’es qu’un sot ! »
4090 Ces deux bons clercs ont donc couru grand’erre
vers le marais, Alain et aussi Jean.
Et quand le meunier voit que les clercs sont partis,
il a de leur farine pris un demi-boisseau
et a dit à sa femme d’en pétrir un gâteau.
« Je crois bien, ce dit-il, que les clercs se méfiaient.
N’empêche qu’un meunier fait la barbe à un clerc
avec tout son savoir. — Qu’ils aillent leur chemin !
Voyez-les donc aller ! oui, les enfants s’amusent !
Ils ne l’auront pas si aisément, par mon chef. »
4100 Ces bons clercs ! ils courent de-ci de-là.
« Gare, gare — arrête, arrête — par ici — en arrière !
Va-t’en là-bas siffler, toi, moi, je le guette ici. »
Mais de longtemps, — jusques a la nuit close —
ils ne peuvent, malgré qu’ils s’évertuent,
rattraper leur bidet, qui toujours court… et vite !
tant que dans un fossé ils l’attrapent enfin.
Las et tout dégouttant, comme chien sous la pluie,
s’en vient le pauvre Jean et Alain avec lui.
« Malheureux, disait Jean, le jour où je suis né !
4110 Nous servirons de fable et de risée au monde.
Notre blé est volé : de sots nous vont traiter
les gens et le wardain et tous nos camarades,
et surtout le meunier. Hélas ! hélas ! »
Ainsi Jean se lamente, et vient clopin-clopant
vers le moulin, et Bayard par la bride.
Il trouva le meunier assis près du foyer ;
car il faisait nuit noire, pas moyen d’aller outre.
Ils implorent de lui, et pour l’amour de Dieu,
couvert et gîte, à beaux deniers s’entend.
4120 Le meunier leur répond : « S’il y a de la place,
tel que voilà, il y en a pour vous.
Ma maison est petite, mais vous avez la science,
et en argumentant vous savez d’un espace
de vingt pieds en faire un d’un quart de lieue au moins.
Or voyons si, tel quel, ce logis peut suffire
ou, selon votre mode, moyennant vos discours, rendez-le spacieux. »
— « Or ça, Simon, dit Jean, par monsieur Saint Cuthbert,
tu es toujours gai, toi, et c’est bien répondu.
Il faut, ai-je ouï dire, prendre de deux choses l’une,
4130 ou bien ce que l’on trouve ou bien ce qu’on apporte.
Mais avant tout, cher hôte, de grâce, je te prie,
procure-nous manger et boire et nous héberge,
et nous te le paierons, sans qu’il y manque rien.
On ne peut, les mains vides, attirer un faucon :
voici donc notre argent tout prêt à dépenser.
Lors le meunier envoie au village sa fille
quérir et bière et pain, et fait rôtir une oie,
et il lie leur cheval pour qu’il ne se détache ;
puis dans sa propre chambre il leur dressa un lit,
4140 de couvertes, de draps, très décemment garni,
du sien propre éloigné de dix pieds ou de douze.
Sa fille avait son lit à elle
dans cette même chambre : un lit, puis, après, l’autre.
On ne pouvait mieux faire et la raison, c’était
qu’il n’était là dedans de logement plus grand.
On soupe et l’on devise afin de se distraire,
Et à cœur joie l’on va buvant la bière forte.
À la fin, vers minuit, on s’en va se coucher.
Le meunier s’est fort bien vernissé le visage.
4150 Très soûl, il était pâle, et non point empourpré.
Il avait le hoquet et il parlait du nez
comme s’il eût eu asthme ou rhume de cerveau.
Il part donc se coucher et sa femme avec lui.
Elle, elle était légère et gaie autant que geai
d’avoir bien humecté son aimable gosier.
Droit au pied de son lit fut placé le berceau,
pour qu’elle pût bercer et allaiter l’enfant.
Quand de la cruche on eut vidé le contenu,
au lit se mit la fille, sans plus longtemps tarder,
4160 au lit se mit Alain, et Jean se mit au lit.
Tout est couché. Besoin ne fut de dormitif.
Le meunier a humé la bière à si longs traits
qu’en son sommeil il ronfle aussi fort qu’un cheval
et ne se donne garde de tenir son derrière.
Sa femme avec vigueur joue l’accompagnement.
On eût ouï leur bruit à plus de deux cents toises ;
et la donzelle aussi ronfle par compagnie.
Alain le clerc entend la mélodie.
Il pousse Jean du coude et dit : « Dors-tu ?
4170 Entendis-tu jamais, dis-moi, chanson pareille ?
Hein ! les complies qu’à trois ils nous chantent ici !
Que le feu Saint-Antoine arde les importuns !
Qui jamais entendit si merveilleuse chose ?
Oui, que Dieu leur envoie la fleur des fins mauvaises !
Je n’aurai de sommeil de toute cette nuit.
Mais enfin, peu me chaut ; tout sera pour le mieux.
Car, Jean, ajouta-t-il, j’en jure mon salut,
je veux, si je le puis, caresser la pucelle.
Il nous est par la loi laissé quelque recours ;
4180 car il est une loi, Jean, qui nous dit ceci :
que si, sur certain point, certain homme est lésé,
il doit, sur certain autre, être dédommagé.
Notre blé est volé, en un mot comme en cent,
et ce jour fut pour nous trop mauvaise journée,
et puisqu’il n’est pour moi point de redressement,
je veux du moins avoir récompense à ma perle.
Non, non, pargué, je n’en choisis point d’autre. »
Jean répondit : « Alain, penses-y donc.
Le meunier, tu le sais, est homme à redouter,
4190 et, si de son sommeil jamais il s’éveillait,
il pourrait à tous deux nous faire vilenie ! »
Sur quoi Alain repart : « Je ne fais cas de lui non plus que d’une mouche. »
Il se lève et se glisse auprès de la pucelle.
Elle était sur le dos dormant profondément,
si bien qu’il fut si près, avant qu’elle l’aperçût,
que pour crier, vraiment ! il eût été trop tard ;
et, pour le faire court, ils accordent leurs vielles.
Or, joue, Alain ! Tandis, parlerai-je de Jean.
Jean reste en paix le temps qu’on chemine cent toises,
4200 et à part lui il geint et il se déconforte.
« Hélas ! dit-il, hélas, voilà un méchant tour !
Je puis maintenant dire que je ne suis qu’un sot.
Mon camarade au moins a remède à son mal :
il serre dans ses bras la fille du meunier ;
il voit, s’aventurant, son besoin soulagé ;
et moi je reste au lit tout tel qu’un sac de balle ;
et quand demain matin sera conté ce tour,
on me tiendra pour simple et pour poule mouillée.
Bah ! je me lèverai et courrai l’aventure.
4210 Qui rien ne risque, rien n’a, dit le dicton. »
Et le voilà sur pied et qui sans bruit s’en va
vers le berceau, et le prend en ses mains,
et le porte tout doux près du pied de son lit.
La femme peu après cesse son ronflement,
s’éveille, sort, afin d’aller tomber de l’eau,
rentre, ne trouve plus son berceau en sa place,
tâtonne ça et là, mais de berceau point trace,
« Hélas, dit-elle, hélas, j’allais me fourvoyer ;
j’ai failli m’en aller tout droit au lit des clercs.
4220 Eh ! Benedicite ! mal m’en eût-il lors pris ! »
Et d’aller tant qu’elle eut retrouvé le berceau,
et toujours et toujours elle avance à tâtons
et trouve enfin le lit, et se croit à bon port,
parce que le berceau est là auprès du pied.
Sans savoir où elle est, car elle n’y voit goutte,
bien et bel entre-t-elle au lit auprès du clerc
et reste sans branler et cherche le sommeil.
Or bientôt Jean le clerc brusquement se redresse
et sur notre commère tombe à bras raccourcis.
4230 Elle n’avait de longtemps goûté pareil déduit.
Il point dur et profond ainsi qu’un enragé.
Telle est la belle vie que mènent nos deux clercs,
jusqu’à ce que le coq eut par trois fois chanté.
Alain, quand l’aube vint, se trouva fatigué,
car il avait peiné toute cette longue nuit.
Il dit alors : « Adieu, Madelon, amie douce ;
voici te jour venu, je ne puis demeurer.
Mais, pour la vie, a pied, à cheval, en tous lieux,
je suis, sur mon salut, ton clerc tout dévoué. »
4240 — « Va donc, bel ami doux, dit-elle, va, adieu !
Mais, avant que tu partes, un mot veux-je te dire.
Quand tu t’éloigneras, passant près du moulin,
à l’huis qui est derrière, là, tout près de l’entrée »
tu verras un gâteau d’un bon demi-boisseau
fait de ton propre blé,
que j’ai moi-même aidé mon père à te voler.
Et, bel ami, dit-elle, Dieu te sauve et te garde ! »
Et à ces mots peu s’en faut qu’elle ne pleure.
Alain se lève et pense : « Devant que le jour crève,
4250 je vais me mettre au lit près de mon compagnon ;
et voilà que sa main a trouvé le berceau.
« Pardieu, réfléchit-il, je me trompais d’adresse.
J’ai la tête qui tourne d’avoir tant besogné,
et c’est là ce qui fait que je ne vais pas droit.
Je vois bien au berceau que je suis fourvoyé :
c’est là que sont couchés le meunier et sa femme. »
Et d’aller de ce pas, que le diable l’emporte !
vers le lit dans lequel est couché le meunier :
il croit se mettre au lit près de son ami Jean,
4260 et c’est près du meunier que le galant se boute.
Il le prend par le cou et lui parle tout bas :
« Ehl Jean, éveille-toi, eh ! tête de mulet,
eh ! par le sang du Christ, et écoute un bon tour,
car, vrai, par ce seigneur que l’on nomme saint Jacques,
j’ai par trois fois, en cette courte nuit, joui
de la fille au meunier étendue sur le dos,
tandis que dans ton lit tu tremblais en poltron. »
— « Ah ! faux ribaud, dit le meunier, vraiment ?
Ah ! faux traître ! faux clerc !
4270 tu mourras tout à l’heure, par la vertu de Dieu,
toi qui fus si osé que de déshonorer
ma fille qui sortit de si haute lignée. »
Et à la gorge il a saisi Alain,
et Alain à son tour l’empoigne avec furie,
et en plein sur le nez il lui donne du poing.
Un flot de sang jaillit, tombant sur sa poitrine.
Et sur le sol alors, nez et bouche meurtris,
ils se roulent tous deux comme gorets en sac ;
puis les voilà sur pied, puis les voilà par terre,
4280 tant qu’enfin le meunier butte contre un pavé
et du coup sur sa femme va choir à la renverse.
Elle ne savait rien de la sotte querelle,
endormie qu’elle était depuis un court instant
avec Jean qui, pour lors, réparait sa nuit blanche.
La chute en sursaut la réveille.
« À l’aide, à l’aide, sainte croix de Bromholm,
In manus tuas ! Seigneur, je t’invoque !
Éveille-toi, Simon. Le malin est sur nous
Oh ! j’ai le cœur brisé, oh ! je suis presque morte.
4290 J’ai quelqu’un qui me pèse sur le ventre et la tête.
A l’aide, Simon, à l’aide, car les faux clercs se battent ! »
Jean saute à bas du lit aussi vite qu’il peut
et tout le long des murs il s’en va tâtonnant
pour trouver un bâton ; et elle aussi se lève.
Elle savait les êtres mieux que ne faisait Jean :
contre le mur, tantôt, elle trouve un bâton.
Elle aperçut alors une vague lueur,
car par un trou entrait un clair rayon de lune,
et à cette lumière elle les vit tous deux,
4300 quoiqu’elle n’eût pu dire au vrai c’est tel ou tel,
lorsque devant ses yeux elle entrevit du blanc :
et dès qu’elle aperçut cette vague blancheur,
elle crut que le clerc portail bonnet de nuit,
et, le bâton en main, elle approche, elle approche,
et crut avoir atteint Alain, mais, là, en plein,
quand c’était du meunier le blanc crâne pelé ;
si bien qu’il roule à bas et crie : « Haro ! je meurs ! »
Les deux clercs vous le rossent et le laissent par terre.
Puis, se vêlant, ils vont reprendre leur cheval,
4310 et leur farine aussi, et se mettent en route,
sans oublier de prendre au moulin leur gâteau,
fait d’un demi-boisseau de farine et bien cuit.
Ainsi est le meunier orgueilleux bien battu ;
encore a-t-il perdu la mouture du blé ;
sans compter qu’il a fait tous les frais du souper
des clercs Alain et Jean, qui l’ont battu si bien.
On lui a caressé et sa femme et sa fille.
Cela, meunier, cela t’apprendra à tromper.
Et c’est pourquoi l’on dit ce proverbe très vrai :
4320 « Il ne doit pas s’attendre au bien qui fait le mal ;
qui fut trompeur sera trompé. »
Et Dieu, qui tout là-haut trône en sa majesté,
garde la compagnie, tant petits comme grands !
Ainsi ai-je payé le meunier dans mon conte.
Ici finit le conte de l’Intendant.
Conte du Cuisinier.
Prologue du conte du Cuisinier. .
Le cuisinier de Londres, quand parlait l’intendant,
De joie (ce lui semblait) lui caressait le dos.
« Ha, ha, fit-il, ha, ha, par la passion du Christ,
la belle conclusion que ce meunier a vue
clore son argument touchant l’hébergement,
4330Salomon a bien dit vraiment en son langage :
Garde-toi d’accueillir quiconque en ta maison,
car héberger la nuit est périlleuse chose.
Il fait bon que l’on sache
Quelles gens l’on admet en son particulier.
Je veux certes que Dieu peine et souci m’envoie
si jamais, depuis que j’ai nom Hodge de Ware,
j’ai ouï qu’un meunier eut plus de tablature.
On lui fit un bon tour, pardi, en la nuit noire.
Mais sera-t-il donc dit que l’on s’en tiendra là ?
4340Nenni. Et c’est pourquoi, si vous daignez ouïr
un conte dit par moi, qui suis un pauvre diable,
je vous veux raconter, du mieux que je pourrai,
comment un certain tour advint en notre ville. »
Notre hôte répondit et dit : « J’en suis d’accord,
Allons, conte, Roger, et tâche qu’il soit bon,
car il t’est arrivé de saigner maint pâté,
et il t’est arrivé de vendre maint rassis,
qui fut chaud par deux fois et par deux fois fut froid.
Maint pèlerin pria que le Christ te maudit,
4350qui encore aujourd’hui se sent de ton persil
pour en avoir mangé avec ton oie grasse,
pource qu’en ta boutique il vole mainte mouche.
Allons, gentil Roger, allons, par ton surnom,
si je t’ai plaisanté ne te courrouce point :
toute vérité passe quand on rit et plaisante. »
— « Tu as dit vérité, dit Roger, par ma foi.
Mais plaisanterie vraie, méchante plaisanterie, comme dit le Flamand.
Et, par conséquent, Henry Bailly, sur ta foi,
ne te courrouce pas avant qu’on se sépare,
4360si c’est d’un hôtelier qu’il s’agit en mon conte.
Mais ce n’est pas celui qu’encore je veux conter.
Mais avant qu’on se quitte, vrai, tu auras ton compte. »
À ce propos notre homme rit et s’égaya fort,
puis il conta son conte et vous l’allez ouïr.
Ainsi finit le prologue du conte du Cuisinier.
Conte du Cuisinier.
Ici commence le conte du Cuisinier.
Jadis en notre ville était un apprenti
d’une corporation de marchands vitailleurs.
Le drôle était gaillard comme pinson au bois,
aussi brun qu’une mûre — joli petit bout d’homme.
Ses cheveux étaient noirs et peignés avec soin.
4370Il était bon danseur, et danseur si joyeux
qu’on l’avait surnommé Pierquin le Révéleux.
Il était plein d’amour et de galanterie
autant que de doux miel est une ruche emplie.
C’était contentement pour celle qui l’avait !
A tous les mariages il dansait et sautait.
Le galant aimait mieux taverne que boutique.
Car, lorsqu’il y avait dans Chepe chevauchée,
il n’y faisait qu’un saut, désertant la boutique.
Jusqu’à ce qu’il eût vu tout ce qu’on pouvait voir
4380et qu’il eût bien dansé, jamais il ne rentrait.
Il assemblait maison de gens de son espèce
pour sauter et chanter et mener tels déduits ;
et là assignait-on encore le jour et l’heure
d’aller jouer aux dés dans telle ou telle rue.
Car dans la ville entière nul apprenti n’était
qui fût plus entendu à jeter les deux dés
que ne l’était Pierquin. Avec cela fort large
au fait de la dépense en la chambre discrète.
C’est ce dont s’aperçut son maître en son commerce,
4390qui trouva son tiroir vide plus d’une fois :
car apprenti fringant — c’est une chose sûre —
qui fréquente les dés, le plaisir ou l’amour,
qui paiera les violons ? Le maître en sa boutique ;
quand même à la musique il n’aura nulle part —
vol et dissipation étant lors synonymes —
tandis que l’autre racle ou guitare ou rebec.
Débauche et probité, dans la condition humble,
se prennent aux cheveux, comme on sait, tout le jour.
Ce gaillard apprenti resta donc chez son maître
4400jusqu’à ce que son temps fût près d’être fini,
quoique matin et soir il reçût des semonces
et que parfois l’orgie le menât à Newgate.
Mais il advint qu’enfin son maître s’avisa,
un jour, après qu’il eut parcouru ses papiers,
d’un proverbe qui dit expressément ceci :
« Mieux vaut du tas tirer une pomme gâtée
que de lui donner temps de gâter tout le reste. »
Serviteur débauché, c’est un cas tout semblable :
c’est un bien moindre mal de le mettre dehors
4410que de laisser par lui se perdre tous vos gens.
Voilà pourquoi son maître lui donne son congé,
en priant que malheur et chagrin raccompagnent.
Ainsi fut congédié le gaillard apprenti.
Or cours le guilledou ou non, c’est ton affaire !
Et, parce qu’il n’est point de voleur sans compère
qui l’aide à gaspiller son butin et gruger
ce qu’il peut extorquer, ce qu’il peut emprunter,
il fit tantôt porter son lit et ses effets
chez un sien compagnon, un drôle de sa trempe,
4420un qui aimait les dés, la joie et les plaisirs,
dont la femme tenait, pour sauver l’apparence,
boutique, et, de son vrai métier, faisait l’amour.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De ce conte du Cuisinier c’est là tout ce que fit Chaucer.
Groupe B
Conte de l’Homme de Loi.
Introduction au Prologue de l’Homme de Loi.
Paroles adressées par l’hôtelier à la compagnie.
Notre hôte vit bien que le clair soleil
avait parcouru l’arc de son jour artificiel
pour un quart, une demi-heure et plus.
Et, bien qu’il ne fût pas profond expert en science,
il savait que c’était le dix-huitième jour
d’avril, qui est le messager de mai,
et vit bien que l’ombre de tout arbre
était en longueur de la même dimension
que le corps dressé qui la produisait.
10Adonc par cette ombre il prit connaissance
que Phébus, qui brillait d’un si clair éclat,
s’était élevé de quarante-cinq degrés,
et, ce jour-là, étant donné la latitude,
il en conclut qu’il était dix heures d’horloge,
et soudain il fit se retourner son cheval.
« Messires, (dit-il,) je vous en préviens, toute la bande,
le quart de cette journée s’est écoulé.
Ores, pour l’amour de Dieu et de saint Jean,
ne perdez pas de temps, pour autant que le pouvez.
20Messires, le temps s’échappe nuit et jour
et se dérobe à nous, soit à notre insu quand nous dormons,
soit par inadvertance pendant nos veilles,
comme fait le cours d’eau qui jamais ne revient en arrière
lorsqu’il descend de la montagne à la plaine.
Sénèque peut avec raison, ainsi que maint philosophe,
pleurer le temps, plus que l’or mis en coffre.
« Car perte de richesses peut se réparer,
mais perte de temps nous ruine, » dit-il.
Il ne saurait revenir sans aucun doute,
30non plus que le pucelage de Margot
quand elle l’a perdu en son dévergondage.
Ne moisissons pas de la sorte dans l’oisiveté.
Messire légiste, (dit-il,) par votre bonheur à venir,
racontez-nous tout de suite une histoire, comme il est convenu.
Vous vous êtes soumis de votre plein gré
à ma décision en cas pareil.
Exécutez-vous et tenez votre promesse.
Vous aurez alors du moins fait votre devoir. »
« Hôte, dit-il, de par Dieu !, j’y consens.
40Violer une convention, ce n’est pas mon dessein ;
promesse est dette et bien volontiers je tiendrai
toute ma promesse ; je ne puis mieux dire.
Car la loi que l’homme impose à autrui,
il doit à lui-même en droit l’appliquer.
Ainsi le veut notre texte. Néanmoins il est certain
que sur l’heure je ne puis dire nul conte profitable
que Chaucer — encore qu’il s’y connaisse médiocrement
en mètres et en rimes habiles, —
n’ait dit en tel anglais qu’il sait,
50il y a beau temps, comme plus d’un en a connaissance.
Et s’il ne les a pas dits, ces contes, cher frère,
dans un livre, il les a dits dans un autre,
car il a parlé d’amoureux, en long et en large,
plus qu’Ovide n’en a cité
dans ses Epîtres qui sont fort anciennes.
Pourquoi les conterais-je puisqu’ils ont été contés ?
Dans sa jeunesse il a chanté Geys et Alcyone,
et depuis il a parlé en particulier de chacun,
nobles épouses et amoureux aussi.
60 Quiconque voudra chercher dans son grand volume intitulé Légendes des Saintes de Cupidon
y pourra voir les grandes et larges blessures
de Lucrèce et de Thisbé de Babylone,
l’épée dont se férit Didon pour le trompeur Enée,
l’arbre où Phyllis se pendit pour son Démophon,
la plainte de Déjanire et d’Hermione,
d’Ariane et d’Isiphile ;
l’île stérile se dressant dans la mer ;
70 Léandre noyé pour sa chère Héro, les larmes d’Hélène ainsi que le chagrin
de Briséis, et le tien, ô Ladomée,
ta cruauté, reine Médée,
tes petits enfants pendus par le cou
pour ton cher Jason, si faux en amour !
Hypermnestre, Pénélope, Alceste,
il loue vos vertus de femmes parmi les meilleures !
Mais certes il n’écrit pas un mot
sur le méchant exemple donné par Canacée,
coupable amante de son propre frère ; —
80 (a de telles maudites histoires je dis : « fi ! ») ni non plus, suivant Tyrius Apollonius,
sur la façon dont le maudit roi Antiochus
ravit le pucelage de sa fille,
ce récit si affreux à lire,
quand il la renversa sur le pavé.
C’est pourquoi lui, de propos délibéré,
n’a voulu oncques écrire en aucun de ses ouvrages
pareilles horribles abominations,
et je n’en veux pas raconter non plus, si je le puis.
90 Mais pour mon récit comment dois-je faire aujourd’hui ?
Il me déplairait, sans doute, qu’on me comparât
à ces Muses nommées les Piérides —
le livre des Métamorphoses sait ce que je veux dire —
mais néanmoins je ne m’en soucie pas plus que d’une fève
si je viens à sa suite avec un pauvre plat de cenelles cuites.
Je parle en prose et lui abandonne les vers. »
Et sur ce mot, d’un visage grave,
il commença son conte, comme vous allez l’entendre.
⁂
Le Prologue du conte de l’Homme de Loi.
Ô mal odieux ! état de pauvreté !
100 si accablé de soif, de froid, de faim !
Demander du secours te fait honte en ton cœur ;
si tu n’en demandes pas, tu es si blessé par le besoin
que le besoin même découvre toute ta blessure cachée !
En dépit de toi, tu dois par indigence
ou voler, on mendier, ou emprunter ta dépense !
Tu blâmes le Christ et dis bien amèrement
qu’il répartit mal les richesses temporelles.
Ton voisin, tu l’accuses — en quoi tu pèches —
et tu dis avoir trop peu, tandis que lui a tout.
110 « Par ma foi, dis-tu, un jour il devra rendre compte quand brûlera sa queue dans les charbons ardents,
car il ne secourt nullement les besoigneux en leur besoin. »
Écoute quelle est la sentence du sage :
« Mieux vaut mourir que d’être en indigence ;
ton propre voisin va te mépriser ».
Si tu es pauvre, adieu considération !
Prends encore cette sentence du sage :
« Tous les jours des pauvres sont mauvais. »
Prends donc garde, avant d’en arriver à ce point !
120 « Si tu es pauvre, ton frère te hait, et loin de toi s’enfuient tous tes amis, hélas ! »
Ô riches marchands, vous êtes dans l’aisance, vous,
gens nobles, gens prudents quant à cela !
Vos sacs ne sont pas remplis d’as doubles
mais de six-cinq vous portant bonheur.
Vous pouvez bien danser joyeux à Noël !
Vous visitez du pays et veillez à vos gains ;
en gens sages vous connaissez tout l’état
130 des royaumes ; vous êtes pères de nouvelles et de contes, tant de paix que de luttes.
Je serais à cette heure tout dépourvu de contes,
n’était qu’un marchand, il y a mainte année,
m’enseigna celui que vous allez entendre.
⁂
Le Conte de l’Homme de Loi.
Ci commence le conte de l’homme de loi.
En Syrie jadis vivait une compagnie
de marchands riches et avec cela sérieux et loyaux,
qui expédiaient partout fort loin leurs épices,
leurs draps d’or et leurs satins aux riches couleurs.
Leur marchandise était si avantageuse et si nouvelle
qu’un chacun avait plaisir à commercer
140 avec eux comme aussi à leur vendre leurs denrées.
Or il advint que les maîtres de cette corporation
se disposèrent au voyage de Rome.
Que ce fût pour leur commerce ou leur agrément,
ils ne voulurent y envoyer nul autre messager,
mais vinrent eux-mêmes à Rome (pour faire court),
et dans tel endroit qui leur parut servir
à leur dessein, ils prirent leur logement.
Ces marchands ont demeuré dans la dite ville
un certain temps, selon leur bon plaisir.
150 Et il se fit que l’excellente renommée de la fille de l’empereur, Dame Constance,
fut rapportée dans les moindres détails,
de jour en jour, à ces marchands syriens
de telle façon que je vais vous le raconter.
Voici quel était l’éloge unanime de tous :
« Notre empereur de Rome (que Dieu l’ait en sa garde !)
a une fille telle que, depuis l’origine du monde,
à compter tant sa bonté que sa beauté,
oncques n’y eut autre pareille à elle.
160 Je prie Dieu de la maintenir en honneur et voudrais que de toute l’Europe elle fût reine.
En elle est grande beauté sans orgueil,
jeunesse sans enfantillage ni folie,
en toutes ses œuvres la vertu est son guide,
l’humilité a tué toute tyrannie en elle.
Elle est miroir de toute courtoisie ;
son cœur est véritable chambre de sainteté,
sa main dispense libéralement les aumônes. »
Et toute cette rumeur était exacte, aussi vrai que Dieu est vérité,
170 mais maintenant revenons à notre dessein :
Ces marchands ont fini de charger à nouveau leurs navires,
et après avoir vu cette bienheureuse demoiselle,
ils s’en sont retournés bien volontiers en Syrie ;
ils vaquent à leurs affaires ainsi qu’autrefois
et vivent dans l’aisance ; je ne puis vous en dire plus.
Or il advint que ces marchands étaient en faveur
auprès de celui qui était sultan de Syrie,
car, lorsqu’ils revenaient de quelque pays étranger,
il avait accoutumé, dans sa gracieuse courtoisie,
180 de leur faire bon visage et de s’enquérir avidement des nouvelles de divers royaumes en vue d’apprendre
les merveilles qu’ils avaient pu voir ou bien ouïr.
Entre autres choses, tout spécialement
ces marchands lui parlèrent de Dame Constance,
de sa noblesse si grande, sérieusement, avec force détails,
en sorte que le sultan prit si grand plaisir
à en conserver l’image dans son souvenir
que tout son désir et tout son souci anxieux
tendirent à l’aimer tant que sa vie durerait.
D’aventure en ce grand volume
190 que les hommes nomment le ciel il était écrit par les astres, à l’heure où il naquit,
qu’il devrait la mort à l’amour, hélas !
car dans les astres, plus transparents que n’est verre,
est écrite, Dieu le sait, pour quiconque saurait y lire
la mort de chaque homme, sans nul doute.
Dans les astres, maint hiver auparavant,
se trouvait écrite la mort d’Hector, d’Achille,
de Pompée, de Jules César, avant leur naissance,
200 la lutte thébaine, et la mort d’Hercule, de Samson, de Turnus, et celle de Socrate ;
mais si borné est l’esprit des hommes
que nul ne sait bien y lire en plein.
Le sultan manda son conseil privé
et pour passer la chose en revue rapidement,
il lui déclara son intention
et lui dit de façon certaine que s’il n’avait le bonheur
de posséder Constance, avant peu de temps
il en mourrait, et lui enjoignit, en hâte,
210 de trouver quelque moyen pour lui sauver la vie.
Divers conseillers parlèrent diversement.
Ils argumentèrent et retournèrent la chose en tous sens,
ils mirent en avant mainte raison subtile,
ils parlèrent de magie et de tromperie,
mais finalement, en conclusion,
ils ne purent voir là nulle ressource,
ni d’aucune autre façon, sauf par mariage.
À ceci alors ils virent tant d’obstacles
en raison, pour le dire bien clairement,
220 étant donné qu’il y avait une telle différence entre les lois des deux pays, qu’ils déclarèrent
ne pouvoir croire qu’un prince chrétien voulût de plein gré
marier sa fille sous nos chères lois
que nous avons apprises de notre prophète Mahomet.
Mais lui répondit : « Plutôt que de perdre
Constance, certes je veux être baptisé.
Il me faut être à elle, je n’ai pas d’autre choix.
Je vous en prie, tenez cois vos arguments,
sauvez-moi la vie, et ne soyez pas négligents
230 à me procurer celle qui tient ma vie en son pouvoir car en ce tourment je ne saurais demeurer longtemps. »
Qu’est-il besoin de plus d’amplification ?
Je dis que, par traité et par ambassade
et par la médiation du pape,
et par toute l’Église et toute la chevalerie,
afin de détruire la loi de Mahom
et faire croître la précieuse loi du Christ,
ils se sont mis d’accord, comme vous allez l’entendre :
À savoir que le sultan et ses barons
240 et tous ses hommes liges devraient être baptisés, et qu’il obtiendrait Constance en mariage
avec telle quantité d’or, je ne sais laquelle,
et qu’à cet effet il donnerait des garanties suffisantes.
Ce même accord fut juré de part et d’autre.
Maintenant, belle Constance, que le Dieu tout-puissant te guide !
Maintenant certains, j’imagine, s’attendraient
à ce que je dise tout l’équipage
que l’empereur, en sa grande noblesse,
a préparé pour sa fille, dame Constance.