Les Contes de Canterbury (page 3)

Geoffrey Chaucer · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contes de Canterbury (texte entier) · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

235 « Messire le cagnard, est-ce ainsi que tu fais ?

Dis, pourquoi la voisine est-elle ainsi parée ?

On la voit honorer en quelque lieu qu’elle aille.

Moi, je reste au logis ; je n’ai pas de bon drap.

Dis, qu’est-ce que tu vas faire chez la voisine ?

240Est-elle donc si belle ? Es-tu si amoureux ?

Que parlez-vous tout bas, grands dieux ! à la servante ?

Messire le paillard, laissez là tous vos tours.

Quand, moi, j’ai un compère ou que j’ai un ami,

en tout bien tout honneur, tu cries comme un beau diable

245si seulement je vais ou cours à sa maison !

Tu rentres au logis aussi soûl qu’une grive !

et prêches sur ton banc avec raisons mauvaises !

Tu me contes alors que c’est trop grand méchef

de prendre femme pauvre, attendu la dépense.

250Et si c’est femme riche ou bien de haut parage,

tu contes en ce cas que c’est trop grand tourment

de souffrir son orgueil et son humeur méchante.

Et si c’est femme belle, franc gredin que tu es,

le beau premier ribaud, dis-tu, aura la belle,

255car celle-là ne peut demeurer longtemps chaste

qui se voit assaillie de l'une et l’autre part.

Tu contes que d’aucuns nous veulent pour richesses,

d’aucuns pour un beau corps, d’aucuns pour de beaux traits,

d’aucuns pour ce qu’on sait ou chanter ou danser,

260d’aucuns pour maintien noble et pour galants devis.

d’aucuns pour un bras rond et pour une main fine.

Ainsi donc, à ton compte, tout s’en va au malin.

Tu contes qu’on ne peut tenir mur de castel,

pour peu qu’il soit longtemps assailli de partout.

265 Et si c’est laideron, tu contes qu’elle va convoiter le premier galant qu’elle verra

et sautera sur lui comme fait épagneul,

tant qu’à trouver marchand laideron réussisse —

car il n’est oie si grise allant dessus l’étang

270qui, contes-tu toujours, ne rencontre son jars.

Et tu contes qu’il est bien dur de manier

chose que de son gré nul ne voudrait tenir —

ainsi vas-tu contant, butor, quand tu te couches —

et qu’homme de bon sens ne se doit marier,

275ni celui-là non plus qui veut gagner le ciel.

Que la foudre tonnante et le feu de l’éclair

te rompent ton vieux cou au cuir parcheminé !

Tu contes que maison où tombe pluie, fumée,

femme encline à tancer, font s’ensauver les hommes

280de leur propre logis. Ah, benedicite !

qui prend ce vieux mari de gronder de la sorte ?

Tu contes que nous, femmes, savons cacher nos vices

tant qu’on rive la chaîne, puis après les montrons.

Oh ! comme voilà bien proverbe de grognon !

285 Tu contes que chevaux, bœufs, et ânes, et chiens, on les met à l’essai à reprises diverses,

aiguières, bassins — devant qu’on les achète —

cuillers et escabeaux, et autres meubles tels,

comme aussi l’on fait pots, et linge, et vêtements.

290Mais femmes, contes-tu, on n’en fait point l’essai

qu’on ne soit marié, méchant vieux radoteur,

et alors, contes-tu, nous faisons voir nos vices.

Et tu contes aussi que je prends du dépit

si jamais tu oublies de vanter ma beauté,

295si tu ne tiens tes yeux fichés sur mon visage

et si tu ne me dis : « Belle dame » en tous lieux ;

si tu ne fais encore une fête du jour

où je suis née, et moi vêtue de neuf et belle ;

si encore tu ne fais honneur à ma nourrice

300et à ma chambrière en mon appartement

et à tous les parents et alliés de mon père.

Ainsi vas-tu contant, vieux sac à menteries.

Et encor, notre propre apprenti, Janequin,

pour ses cheveux frisés brillants autant qu’or fin

305et ce qu’il m’accompagne en guise d’écuyer,

tu as conçu de lui un injuste soupçon.

Je ne veux pas de lui, si tu crevais demain.

Mais dis-moi donc ceci : Pourquoi cacher, que diable,

de ton coffre les clefs de peur que je n’y touche ?

310Eh, pardi, c’est mon bien tout autant que le tien.

Crois-tu que tu feras de ta femme une idiote ?

Non, non, par ce seigneur qu’on appelle Saint Jacques,

tu ne seras jamais, dusses-tu enrager,

et maître de mon corps et maître de mon bien.

315Tu t’en départiras, en dépit de tes yeux.

De moi qu’est-il besoin t’enquérir et m’épier ?

Tu voudrais, que je crois, m’enfermer dans ton coffre !

Mais tu devrais me dire : « Femme, va où tu veux,

prends ton ébatement, je ne croirai nul conte :

320je vous sais, dame Alice, une épouse fidèle ».

Nous n’aimons pas celui qui prend soin et souci

du lieu où nous allons ; nous voulons être au large.

Entre tous les humains il doit être béni

ce sage astrologien — voire Dom Ptolémée —

325qui dans son Almageste écrivit ce proverbe :

« Sur tous les autres hommes il s’élève en sagesse

qui ne se soucie point qui possède la terre ».

Tu dois par ce proverbe entendre ce qui suit :

Quand tu as suffisance, à quoi sert de songer

330quelle joyeuse vie peut bien mener autrui ?

Certes, vieux radoteur, avec votre congé,

de mon bas vous aurez, la nuit, suffisamment.

Trop chiche serait-il qui ne voudrait permettra

qu’un autre à sa lanterne allumât sa chandelle.

335Après il n’en aura pas moins de feu, pardi.

Quiconque a suffisance il ne lui faut se plaindre.

Et tu contes aussi que si nous nous parons

de cottes et de tels accoutrements de-prix,

c’est alors grand péril pour notre chasteté.

340Et puis, la peste ! il faut, pour renforcer ton dire,

que tu cites ces mots, empruntés à l’apôtre :

« D’habits qui soient toujours et chastes et modestes

vous vous revêtirez, ô femmes (a-t-il dit) ;

point de cheveux tressés, point de gaies pierreries,

345comme perles, point d’or, point de riches atours ».

Sur ton texte, vois-tu, comme sur ta rubrique,

je prétends me régler autant que sur cela.

Tu as aussi conté que je ressemblais chatte :

car à chatte quiconque irait brûler la peau,

350chatte dorénavant resterait au logis ;

au contraire si chatte a peau luisante et belle,

elle ne restera demi-jour en l’hôtel,

mais elle en sera hors devant que le jour crève

pour étaler sa peau et aller au matou.

355D’où si j’ai beaux atours, messire le grognon,

je m’en irai courir pour montrer mon bureau.

Messire le vieux sot, qui te prend d’épier ?

Quand tu prierais Argus, oui, Argus aux cent yeux,

de veiller sur mon corps du mieux qu’il le pourrait,

360voire, il ne me gardera qu’autant que je voudrai.

Je lui ferais la barbe à lui tout comme à toi.

Tu as aussi conté qu’il existe trois choses,

lesquelles choses font le tourment de ce monde,

et que la quatrième on ne peut l’endurer.

365Cher sire le grondeur, Dieu abrège tes jours !

Tu sermonnes et dis que femme acariâtre

est comptée comme l’un de ces quatre fléaux.

Ne se trouve-t-il point d’autres similitudes

qui à tes paraboles offrent comparaisons,

370sans qu’une pauvre femme doive en faire les frais ?

Tu compares l’amour de la femme à l’enfer,

à la terre stérile où nulle eau ne séjourne,

et puis tu le compares encore au feu grégeois,

lequel feu plus il brûle et plus il a désir

375de consumer tout ce qui peut être brûlé.

« Tout comme vers, dis-tu, causent la mort de l’arbre,

tout en même façon femme perd son mari :

ceux-là le savent bien qui sont serfs d’une femme. »

Et voilà, messeigneurs, comme vous l’avez-vu,

380ce que sans sourciller j’accusais mes maris

de m’avoir dégoisé sous le coup de l’ivresse ;

et c’était menterie, mais j’avais pour témoins

d’une part Janequin et d’autre part ma nièce.

Dieu ! la peine et les maux que je leur fis souffrir

385aux pauvres innocents, par les doux maux du Christ !

Car, comme fait cheval, je savais mordre et geindre.

Si j’étais en défaut, je savais bien me plaindre,

sans quoi, souventes fois, j’étais fort mal en point.

Qui premier au moulin arrive, premier doit moudre.

390Première je geignais, dont s’apaisait la noise.

Ils étaient trop heureux de s’excuser bien vite

de faute qu’en leur vie ils n’avaient point commise.

De courir cotillons j’accusais mon mari,

quand à peine, malade, il se tenait debout.

395Cela ne laissait pas de chatouiller son cœur :

il croyait, en effet, que je l’avais si cher !

Je jurais mes grands dieux que mes sorties de nuit

étaient pour épier filles qu’il caressait.

Moyennant ce prétexte, je goûtai maint déduit.

400Car tel esprit nous vient quand nous venons au monde :

tromper, pleurer, filer, sont les dons naturels

que, pour toute leur vie, Dieu a donnés aux femmes.

Et je puis sans mentir me vanter d’une chose :

je finissais en tout par avoir le dessus,

405fût-ce par ruse, ou force, ou par quelque autre biais,

comme continuel murmure ou gronderie.

C’était surtout au lit que mari pâtissait.

C’est là que je grondais et donnais peu de joie !

Je ne prétendais point rester couchée au lit,

410si je sentais son bras passer dessus mon flanc,

tant qu’il eût consenti à me payer rançon.

Alors il avait droit de faire la folie.

Et c’est pourquoi vous tous à qui je dis ce conte,

qui pourra gagner gagne, puisque tout est à vendre.

415On ne peut, les mains vides, affaiter épervier :

pour gagner, j’endurais qu’il fît tout son plaisir

et savais me donner même un appétit feint ;

et pourtant pour le lard jamais je n’eus grand goût,

ce qui fit que toujours je grondai mes maris.

420Car le pape eût-il même été assis près d’eux,

je ne les aurais pas, à leur table, épargnés.

Car, soit dit sans mentir, je rendais mot pour mot.

Que Dieu omnipotent me refuse son aide

si, dussé-je aujourd’hui faire mon testament,

425je leur redois encore mot que je n’aie rendu.

Je menais tellement, par mon esprit, les choses

qu’il valait mieux pour eux de quitter la partie

ou sinon nous n’aurions jamais eu de repos.

Car messire eût-il pris l’air d’un lion furieux

430qu’il n’eût pu davantage avoir le dernier mot.

Et puis je lui disais : « Mon bon ami, regarde

quel aspect débonnaire a Guilquin notre agneau.

Viens ça, mon cher époux, que je baise ta joue !

Vous devez être tout patient, débonnaire,

435et avoir conscience et tendre et délicate,

vous qui tant nous prêchez de Job la patience.

Montrez-vous endurant, vous qui prêchez si bien.

Sinon soyez certain que nous vous apprendrons

qu’il fait toujours fort bon tenir sa femme en paix.

440Il faut, c’est trop certain, que l’un de nous deux plie,

et, puisqu’ainsi va-t-il qu’homme est plus raisonnable

que femme, c’est à vous qu’il sied d’être endurant.

Qui tous prend de grogner ainsi et de gémir ?

Vous voudriez avoir mon bas à vous tout seul ?

445Mais prenez le tout, là ! ayez-le tout entier.

Par Saint Pierre ! du diable ai vous ne l’aimez fort !

Eh ! si je voulais bien vendre ma belle chose,

je me pourrais montrer aussi fraîche que rose.

Mais on la gardera, sire, pour votre bec.

450Vous êtes à blâmer, pardieu, je vous dis vrai. »

Tels étaient les propos qu’ensemble nous tenions.

Or de mon quart mari je vous veux deviser.

Mon quart mari était coureur de guilledou,

ce qui revient à dire qu’il avait sa ribaude.

455Et j’étais jeune alors, pleine de fringuerie,

volontaire et gaillarde, et gaie autant que pie.

Bien savais-je danser à la petite harpe

et chanter, oui vraiment, ainsi que rossignol,

tout dès que j’avais bu un coup de vin sucré.

460Métellius, le vilain, le rustre, le pourceau,

qui à coups de bâton fit trépasser sa femme

pour avoir bu du vin, eusse-je été la sienne,

pour peur il ne m’eût pas fait renoncer à boire,

et je pense, après boire, aux plaisirs de Vénus.

465Car, aussi sûrement que froid engendre grêle,

qui dit friand au piot dit friand au déduit.

Chez femme qui a bu il n’est plus de défense :

c’est ce que tout paillard sait par expérience.

Mais, Seigneur Jésus-Christ, lorsque je me rappelle

470le temps de ma jeunesse et ma joliveté,

je me sens chatouillée aux racines du cœur.

Aujourd’hui même encore mon cœur se rébaudit

de ce que, dans mon temps, j’ai joui de la vie.

Mais l’âge, hélas, qui vient pour empoisonner tout

475m’a désormais ôté et beauté et vigueur.

Or, soit ! n’y pensons plus ; le diable les emporte !

La farine s’en est allée, et voilà tout.

Il me faut désormais vendre le son au mieux.

N’empêche que je veux tâcher d’avoir bon temps.

480Je m’en vais vous conter maintenant de mon quatre.

J’avais donc en mon cœur conçu fort grand dépit

de ce qu’avec une autre il prenait son déduit.

Mais il me le paya, par Dieu et par Saint Josse !

Oui-dà, du même bois je sus lui faire crosse.

485Non que, pour me venger, j’aie vilené mon corps.

Mais, certes, aux galants je faisais telles mines

que dans son propre jus je vous le faisais frire

de colère ainsi que de âne jalousie.

Sur la terre, pardi eu, je fus son purgatoire.

490Aussi ai-je l’espoir que son âme est au ciel.

Car très souventes fois, Dieu le sait, il chantait

quand fort cruellement son soulier le blessait.

Nul ne saura jamais, Dieu et lui exceptés,

comme en mille façons je le tourmentai dur.

495Il mourut — je venais lors de Jérusalem —

et il est enterré au-dessous du jubé,

encor qu’il n’ait tombeau curieusement fait

comme fut le sépulcre à cet autre, Darius,

qu’Apelle l’imagier ouvra subtilement.

500Sépulcre de grand prix pour lui c’était folie.

Qu’il soit heureux ; que Dieu donne paix à son âme.

Il est donc dans la tombe et dedans son cercueil.

De mon cinq maintenant je m’en vais vous conter.

Dieu veuille que son âme échappe au feu d’enfer !

505Et pourtant il fut bien pour moi le plus méchant.

Mes côtes, à la file, encore s’en ressentent

et s’en ressentiront jusqu’à mon dernier jour.

Mais au lit il était si vaillant, si gaillard,

puis encore il savait si bien me cajoler,

510alors qu’il convoitait d’avoir ma belle chose,

que quand sur tous les os le traître m’eût battue

il aurait tout soudain reconquis mon amour.

Je crois que je l’aimais surtout parce que lui

était de son amour avare à mon endroit.

515Nous, femmes, nous avons, s’il ne vous faut mentir,

en semblable matière étrange fantaisie.

Tout cela qu’il ne nous est point aisé d’avoir,

à grands cris tout le jour nous le réclamerons ;

défendez une chose et nous la désirons ;

520talonnez-nous de près, et alors nous fuirons.

Nous faisons cent façons pour sortir nos denrées.

Grande presse au marché fait chère marchandise,

et à trop bon marché on tient denrée pour vile.

Toute femme le sait pour peu qu’elle soit fine.

525 Mon cinquième mari, Dieu bénisse son âme !

que je pris par amour et non point pour richesse,

il avait été clerc jadis à Oxenford,

avait quitté l’école et prenait pension

chez ma commère, qui habitait notre ville,

530Dieu ait son âme ! Elle avait pour nom Alison.

Elle savait mon cœur et aussi mes secrets

mieux que notre curé, ainsi m’assiste Dieu !

Pour elle je n’avais nulle chose cachée.

Car mon mari eût-il fait de l’eau contre un mur,

535ou fait chose qui dût mettre en péril sa vie,

à ma commère et à une autre prude femme,

et à ma nièce, à qui je portais grand amour,

je leur aurais conté son secret de tous points.

Et c’est ce que je fis bien souvent, Dieu le sait,

540et qui bien souvent fit monter à son visage

le rouge de la honte, et il se voulait mal

de m’avoir confié un aussi grand secret.

Et ainsi il advint un jour, en un carême

(j’allais souventes fois visiter ma commère,

545car je ne laissais pas d’aimer à me parer

et à courir ainsi, en mars, avril et mai,

de maison en maison afin d’ouïr nouvelles),

que Janequin, le clerc, Alison ma commère,

et moi, de compagnie nous allâmes aux champs.

550Pendant tout ce carême mon mari fut à Londres ;

j’en eus plus de loisir à prendre mes ébats,

à aller voir galants et à me faire voir

d’iceux, car, sans cela, comment au rais-je su

où, en quel lieu, j’irais octroyer mes faveurs ?

555C’est pour cette raison que je fis mes visites,

aux fêtes de vigile, et aux processions

aux prêches mêmement et aux pèlerinages,

aux miracles joués ainsi qu’aux mariages ;

et j’avais sur le dos gaies robes d’écarlate..

560Il n’y eut ver, il n’y eut teigne, il n’y eut mite,

j’en jure sur mon âme, qui en mangea un fil :

et la raison ? C’est que robes étaient portées !

Or m’en-vais-je vous dire ce qui lors m’arriva.

Nous étions donc allés nous promener aux champs,

565si bien qu’en vérité nous eûmes tels devis,

ce clerc et moi, qu’enfin, par fine prévoyance,

je lui parlai et dis au galant comment lui,

si je me trouvais veuve, il serait mon mari :

car certes, je le dis sans vanité aucune,

570je n’ai jamais été sans avoir pourvoyance

de mariage ou bien d’autres choses encore.

Pour moi cœur de souris ne vaut pas un poireau,

qui n’aurait qu’un pertuis pour unique refuge,

car, s’il vient à manquer, du coup tout est perdu.

575 Je fis accroire au clerc qu’il m’avait enchantée.

C’était un de ces tours que je tiens de ma mère.

De lui, toute la nuit, j’avais rêvé, lui dis-je :

il voulait me tuer, moi couchée sur le dos,

et mon lit tout entier était couvert de sang.

580Et pourtant, je l’espère, il me fera du bien :

car sang est signe d’or, à ce qu’on m’a appris.

Tout était menterie, je n’avais rien rêvé,

mais je suivais toujours les leçons de ma mère

tant en ce point ici qu’en beaucoup d’autres points.

585 Mais, messire, voyons, qu’allais-je donc vous dire ?…

Ah, ah, pardieu, je tiens le fil de mon histoire.

Lorsque mon quart mari fut mis en son cercueil,

je pleurai sans arrêt et fit mine attristée,

comme épouse le doit, puisque l’usage est tel,

590et de mon couvrechef je couvris mon visage.

Mais pour ce que j’étais pourvue d’un épouseur,

je ne pleurai que peu, et vous pouvez m’en croire.

A l’église on porta au matin mon mari.

Les voisins étaient là qui pour lui menaient deuil,

595et parmi les deuillants Janequin notre clerc.

Ainsi m’assiste Dieu, quand je le vis marcher

derrière le cercueil, il me parut avoir

et la jambe et le pied si bien tournés et beaux

qu’au jouvenceau mon cœur tout entier fut donné.

600Il avait, que je crois, vu passer vingt hivers,

moi quarante, s’il faut vous dire vérité.

Mais j’avais toujours, moi, gardé dent de pouliche.

J’avais dents écartées et cela m’allait bien.

J’étais marquée au sceau de madame Vénus.

605Ainsi m’assiste Dieu, j’étais une luronne,

et belle et riche et jeune et de joyeuse humeur ;

et au vrai, comme me le disaient mes maris,

j’avais le plus fameux quoniam qu’on pût trouver.

Car, pour certain, je suis vénérienne toute

610de sentiment, tandis que mon cœur est martien.

Vénus m’a octroyé mon feu, ma paillardise,

et Mars m’a octroyé ma hardiesse intrépide.

Mon ascendant, ce fut le Taureau, où fut Mars.

Pourquoi faut-il, hélas, qu’amour ce soit péché ?

615J’ai sans cesse suivi mon inclination,

ma constellation exerçant sa vertu.

De là vient que jamais je n’ai su refuser

ma chambre de Vénus à nul bon compagnon.

Et je porte de Mars le signe sur ma face

620et aussi en un autre endroit qui est caché.

Car, vrai comme j’espère avoir de Dieu salut,

je n’ai jamais aimé avec discrétion,

mais j’ai, toute ma vie, suivi mon appétit,

que l’on fût court ou long, que l’on fût noir ou blanc ;

625je ne regardais pas, quand le galant m’allait,

s’il était pauvre hère ou d’un rang qui fût bas.

Que vous dirai-je plus ? A la fin de ce mois,

ce gaillard Janequln, ce clerc si gracieux,

et moi fûmes unis en solennité grande,

630et je lui apportai tout l’avoir et la terre

qu’à moi-même, devant, on avait apportés.

Mais avant bien longtemps il m’en repentit fort.

Il ne me passait point la moindre volonté.

Pardieu, il me donna un beau jour tel soufflet,

635pour ce que de son livre j’arrachai un feuillet,

que du coup j’eus l’oreille qui resta toute sourde.

J’étais une indomptable, j’étais une lionne,

et j’avais langue prête à toujours quereller,

et ne cessai d’aller, tout ainsi que devant,

640de maison en maison, quoi qu’il en eût juré.

C’est pourquoi bien souvent mon mari sermonnait

et des gestes parlait des Romains d’autrefois,

comment Simplicius Gallus quitta sa femme

et de toute sa vie ne la reprit jamais,

645pource que seulement il la vit tête nue

qui, par un beau matin, regardait à sa porte.

Il me nommait encore certain autre Romain

qui, pour ce que sa femme fut à des jeux d’été,

à son insu, l’avait, lui aussi, délaissée,

650et puis dedans sa Bible il allait me chercher

ce diable de proverbe de l’Ecclésiaste

où l’écrivain enjoint cette défense étroite :

« Mari ne laissera femme courir la rue ».

Puis il disait encore ce qui suit, sans nul doute :

655« Qui bâtit en osier sa maison tout entière,

et pique son cheval aveugle en les jachères,

et permet à sa femme de courir sanctuaires,

il est digne d’orner fourches patibulaires ».

Rien n’y fit ! Je n’aurais point donné une airelle

660de tous ses beaux proverbes ni de son vieux dicton,

ni d’être corrigée par lui n’avais-je envie.

Je hais celui-là qui me reproche mes vices,

et ainsi, Dieu le sait, font d’autres gens que moi.

Et cela contre moi le mettait hors du sens.

665Je ne lui passais rien, mais rien, en aucun cas.

Or vais-je vous conter vraiment, par Saint Thomas,

pourquoi je déchirai un feuillet de son livre,

dont il me souffleta que j’en suis restée sourde.

Il avait certain livre où toujours, nuit et jour,

670pour son ébatement», il se plaisait à lire.

Il disait que c’était Valère et Théophraste.

Lequel livre toujours bien fort le faisait rire.

Et puis c’était un clerc qui fut jadis à Rome,

un cardinal, lequel avait nom Saint-Jérôme,

675qui contre Jovinien avait écrit un livre.

Et dans ce livre encore se trouvaient Tertullien,

Chrysippus, Trotula et aussi Héloïse,

qui non loin de Paris autrefois fut abbesse.

Puis c’était Salomon avec ses paraboles,

680L’art d’Ovide, et plusieurs autres livres encore.

Et tout cela était relié en un volume.

Et, la nuit ou le jour, il avait pour coutume,

dès qu’il avait loisir et qu’il se trouvait libre

de toute autre besogne ou affaire mondaine,

685de lire là-dedans touchant femmes méchantes.

Il savait d’elles plus de légendes et vies

qu’en la Bible il n’en est de femmes vertueuses.

Car, vous pouvez m’en croire, il est tout impossible

que clerc qui soit consente à dire bien des femmes,

690hormis seul de la vie d’une benoîte sainte ;

mais de toute autre femme jamais il n’en dira.

Qui peignit le lion, hein, dites-le-moi ?

Si femmes, de par Dieu, eussent écrit histoires,

ainsi que clercs ont fait dedans leurs oratoires,

695elles eussent prêté aux hommes plus de mal

que tous les fils d’Adam n’en sauraient corriger.

Les enfants de Mercure et ceux-là de Vénus

sont à se gouverner entièrement contraires.

Car il faut à Mercure et sagesse et science,

700et il faut à Vénus et orgie et dépense.

Chaque astre étant divers en disposition,

l’exaltation d’un est la chute de l’autre.

Et ainsi, Dieu le sait ! Mercure est désolé

dans les Poissons, là où Vénus est exaltée ;

705et Vénus est déchue là où monte Mercure.

Aussi n’est-il de femme qui soit de clerc louée.

Clerc, quand il se fait vieux et ne peut plus rien faire

aux travaux de Vénus qui son vieux soulier vaille,

il se met à sa table et, vieil enfant, écrit

710que femmes ne sauraient être épouses fidèles.

Mais venons au propos : comment, je te l’ai dit,

je fus jadis battue pour un livre, pardi.

Un beau soir, Janequin, qui était notre époux,

lisait donc en son livre, assis au coin du feu,

715d’Eve premièrement, dont la méchanceté

fit tomber tout le genre humain dans la misère,

ce pour quoi Jésus-Christ même fut mis à mort,

qui nous a rachetés au prix de tout son sang.

Voilà qui de la femme dit d’expresse manière

720que la femme a perdu l’humanité entière.

Puis il me lut comment perdit sa chevelure

Samson. Dormant, sa femme au ciseau la coupa,

trahison par laquelle il perdit ses deux yeux.

Puis il me lut encore, à ne vous point mentir,

725l’aventure d’Hercule et de sa Déjanire

qui fut cause que lui se consuma tout vif.

Point n’eut-il en oubli la peine et le tourment

que Socrate endura avec ses deux épouses ;

comme il reçut le pot de Xantippe à la tète.

730Le sot ne remua non plus que s’il fût mort.

Il s’essuya la tête et il n’osa mot dire

hormis : « Tant tonne-t-il qu’à la fin pluie descend ».

Quant à Pasiphaë, qui fut reine de Crète,

dans sa méchanceté, il goûtait son histoire.

735Fi, ne me parlez pas — c’est chose repoussante —

de son horrible envie et de son goût pervers.

Celle de Clytemnestre, avec sa paillardise,

qui fit traîtreusement trépasser son époux,

fort dévotieusement il se mit à la lire.

740 Il me conta encore quelle fut la raison pourquoi Amphiaras perdit la vie à Thèbes.

Mon mari possédait l’histoire de la dame,

Eriphile, laquelle, au prix d’un collier d’or,

alla perfidement dire aux Grecs le secret

745du lieu dont son mari avait fait sa cachette,

dont il advint grand mal à Thèbes au pauvre homme.

De Livie conta-t-il, et de Lucilia.

Elles firent, ces deux, trépasser leur mari :

l’une agit par amour et l’autre agit par haine.

750Livie, elle, le sien, avant dans la soirée,

elle l’empoisonna, étant son ennemie.

Lucilia, paillarde, aima tant son mari

que, pour que constamment sa pensée fût à elle,

elle lui donna philtre amoureux ainsi fait

755qu’avant que le matin parût il était mort.

Et c’est ainsi toujours que deuil vient aux maris.

Et puis il me conta comment Latumius

venait chez Arrius son compère se plaindre

de ce qu’en son jardin il poussait arbre tel

760que, à ce qu’il contait, tour à tour ses trois femmes,

ayant cœur dépiteux, étaient allées s’y pendre.

« O mon cher compagnon, repartit Arrius,

donne-moi donc un plant de cet arbre béni

et dedans mon jardin je m’en vais le planter. »

765De date moins ancienne alors vinrent des femmes,

femmes qui dans leur lit tuèrent leur mari»

et puis par leur ribaud se laissèrent trousser,

cependant que le corps gisait sur le plancher ;

femmes qui ont percé la cervelle d’un clou

770à l’homme qui dormait et ainsi l’ont occis ;

femmes qui lui ont mis poison dans son breuvage.

Il disait plus de maux qu’on n’en pourrait rêver.

Et puis il connaissait proverbes plus nombreux

que ne sont ici-bas brins de gazon ni herbes.

775 « Il vaut mieux (disait-il), il vaut mieux habiter avec un lion cruel, ou un dragon affreux,

qu’avec femme qui est de gronder coutumière. »

« Il vaut mieux (disait-il), loger haut sous le toit

qu’en bas dans la maison avec femme colère :

780si méchant est ce peuple et si contrariant ;

cette engeance hait toujours ce que mari approuve, u

« Femme (encor disait il), met sa vergogne bas

alors qu’elle met bas sa chemise », et aussi :

« Femme belle qui n’est aussi chaste que belle,

785c’est comme un anneau d’or au groin d’une truie ».

Qui pourrait supposer, qui pourrait concevoir

la peine que j’avais au cœur et le tourment ?

Et quand je m’avisai qu’il ne comptait finir

de lire en ce maudit livre toute la nuit,

790voilà que tout soudain j’arrache trois feuillets

du livre, tandis qu’il lisait, et que de plus

je lui donne du poing un tel coup sur la joue

qu’à l’envers dans le feu il s’en alla tomber.

Lui de bondir, ainsi que lion en furie,

795et du poing il m’assène un tel coup sur la tête

que je restai pour morte étendue sur le sol.

Et quand il me vit là qui restais sans grouiller,

il demeura stupide et s’en serait sauvé

si enfin je n’étais sortie de pâmoison :

800« Oh ! m’as-tn donc tuée, faux larron ? (lui criai-je),

et pour avoir mes biens m’as-tu ainsi occise ?

Devant mourir pourtant il faut que je te baise. »

Et lui de s’approcher et de s’agenouiller

et de dire : « Alison, chère sœur Alison,

805Dieu m’est témoin, jamais je ne te frapperai.

De ce que j’ai fait là la faute est à toi-même.

Pardonne-le-moi donc, pardonne, je t’en prie ! »

Et moi incontinent je le frappe à la joue

et dis : « Vilain larron, d’autant suis-je vengée.

810Or veux-je trépasser, je ne puis plus parler. »

Mais pourtant l’on finit, à grand peine et tourment,

par conclure un accord, passé entre nous deux.

Il dut abandonner la bride en ma main toute.

J’eus le gouvernement du logis et des biens

815et celui de sa langue et celui de sa main,

et je lui fis brûler son livre incontinent.

Et dès le moment où je me fus assurée,

grâce à ce maître coup, souveraineté pleine,

du moment qu’il eut dit : « Ma chère et bonne femme,

820fais ce que tu voudras tant que tu auras vie ;

garde bien ton honneur et garde aussi mes biens »,

à partir de ce jour jamais on n’eut querelle.

Ainsi m’assiste Dieu, je lui fus aussi bonne

comme femme qui soit de Danemark en Inde

825et tout aussi fidèle, et lui en fit autant.

Je prie Dieu qui là haut trône en sa majesté

qu’il bénisse son âme, en sa miséricorde !

Or dirai-je mon conte, si vous voulez l’ouïr. »

S’ensuivent les propos échangés entre le Semoneur et le Frère,

Ayant ouï cela, Frère se mit à rire :

830« Oh ! oh ! dame (dit il), ainsi sois-je sauvé

comme voilà un long préambule à un conte. »

Et quand le Semoneur entend crier le frère :

« Là (dit le Semoneur), par les deux bras de Dieu !

frère toujours prétend fourrer son nez partout.

835Oui, bonnes gens, oui-dà, il faut que mouche ou frère

se fourrent dans tout plat comme dans toute affaire.

Eh ! que parles-tu donc de préambulation ?

Eh ! va l’amble, le trot, le pas, ou va t’asseoir ;

tu troubles nos plaisirs avec ces façons-là. »

840 — « Ah ! c’est ainsi, messire Semoneur (dit le Frère), eh bien, ma foi, je veux, avant que je m’en aille,

conter d’un semoneur un petit conte ou deux

qui feront rire un brin tous les gens qui sont là. »

— « Or bien-, mon Frère, or bien, que le diable t’emporte,

845(dit lors le Semoneur), et qu’il m’emporte aussi,

si je ne conte, moi, deux contes ou bien trois

de frères, devant que j’arrive à Sidingborne,

et qui feront, je crois, quelque peine à ton cœur ;

car, je le sais assez, ta patience est morte. »

850 Notre hôte s’écria : « Paix donc et tout à l’heure », et dit : « Laissez conter son conte à cette femme.

Vous vous gouvernez là comme gens soûls de bière.

Allez, dame, contez, et cela vaudra mieux. »

— « Messire, volontiers, tout comme il vous plaira,

855pourvu que j’aie congé de cet honnête frère. »

— « Oui-dà, dame (dit-il), contez, je vous écoute. »

Ici finit le Prologue de la Femme de Bath.

* * *

Le Conte de la femme de Bath.

Jadis, au temps de ce roi Arthur

que les Bretons célèbrent et grandement honorent,

tout ce pays était rempli de fées.

860La reine des Elfes avec sa joyeuse compagnie

dansait très souvent en maint pré vert ;

c’était l’ancienne croyance, à ce que je lis ;

je parle d’il y a bien des centaines d’années ;

mais aujourd’hui on ne peut plus voir d’Elfes du tout.

Car maintenant la grande charité et les prières

des limitours et d’autres saints frères,

qui visitent toutes les terres et toutes les eaux,

et foisonnent comme poussières dans le rai du soleil,

bénissant salles, chambres, cuisines, chambres des dames,

870villes, bourgs, castels, hautes tours,

villages, granges, étables, laiteries,

ceci fait qu’il n’y a point de fées.

Car là où avait coutume d’aller un elfe,

là va maintenant le limitour lui-même

dans les après-midi et dans les matinées,

et il dit ses matines et ses saintes oraisons

tout en cheminant dans son territoire.

Les femmes peuvent aller en sécurité par toute la contrée ;

sous tous les halliers ou sous tous les arbres

880il n’y a pas d’autre incube que lui,

et il ne leur fera rien que déshonneur.

Or donc il advint que ce roi Arthur

avait en sa maison un gaillard bachelier

qui un jour revenait à cheval de voler en rivière ;

et il arriva que, seule et sans nulle compagnie

il vit une fille marchant devant lui,

à laquelle fille, aussitôt, malgré sa résistance,

de force il ravit sa virginité ;

et pour cette violence fut faite telle clameur

890et telle plainte auprès du roi Arthur,

que ce chevalier fut condamné à mourir

suivant la loi, et eût perdu sa tête,

par aventure, telle était la règle alors,

n’était que la reine et d’autres dames encore

implorèrent si longtemps la grâce du roi

qu’il lui laissa la vie en ce lieu,

et le donna à la reine tout à sa discrétion,

pour choisir si elle le voulait sauver ou faire mourir.

La reine remercia le roi de tout son cœur,

900et après cela elle parla ainsi au chevalier,

quand elle vit son moment, un certain jour :

« Tu es toujours (dit-elle), en tel état

que tu n’es point encore assuré de ta vie.

Je t’accorde la vie sauve si tu peux me dire

quelle est la chose que les femmes désirent le plus.

Penses-y bien et garde ta nuque du fer.

Et si tu ne peux le dire à cette heure,

eh bien ! je te donnerai loisir d’aller

douze mois et un jour pour chercher et apprendre

910une réponse convenable à cette question.

Et avant que tu partes, je veux avoir caution

que tu livreras ton corps en ce lieu. »

Le chevalier fut bien affligé et soupira tristement,

mais quoi ! il ne peut faire tout comme il lui platt.

Et à la fin il choisit de partir

et de revenir sûrement à la fin de l’année,

avec la réponse que Dieu lui voudrait fournir ;

puis prend son congé et se met en route.

Il cherche par toutes maisons et tous endroits

920où il espère avoir l’heur

d’apprendre quelle chose les femmes aiment le plus ;

mais il ne réussit à aborder sur aucune côte

où il pût découvrir sur ce point

deux personnes pour s’accorder ensemble.

Les uns dirent que les femmes aiment mieux la richesse,

d’aucuns dirent l’honneur, d’aucuns dirent les plaisirs,

les uns, riches atours, les autres mener déduit au lit

et plusieurs fois se trouver veuves et se remarier.

Les uns dirent que nos cœurs sentent le plus d’aise

930quand nous nous voyons flattées et chatouillées ; —

qui dit cela touche de près la vérité, je l’avoue ;

un homme nous gagnera le mieux par la flatterie ;

c’est par les attentions et par les services

que nous sommes engeignées, grandes dames et petites. —

Et d’aucuns disent que nous aimons sur toute chose

être libres et faire tout ce qui nous plaît,

et que nul ne nous reproche nos vices,

mais qu’on dise que nous sommes sages et en rien sottes ;

car vraiment il n’y a nulle de nous toutes,

940si on nous égratigne sur la plaie,

qui ne regimbe de ce qu’on a dit vrai ;

qu’on essaie et verra bien qui le fait.

Car si vicieuses que nous soyons en dedans,

nous voulons être tenues pour sages et nettes de péché.

Et d’aucuns disent qu’il nous fait grand plaisir

d’être estimées stables, et discrètes aussi,

et fermes et constantes en une résolution prise,

et incapables de trahir un secret qu’on nous dit ;

mais cette opinion ne vaut pas seulement un manche de râteau ;

950pardieu ! nous autres femmes ne savons rien cacher ;

témoin Midas ; voulez-vous en ouïr le conte ?

Ovide, entre autres petites histoires,

a dit que Midas avait, sous ses longs cheveux,

croissant sur sa tête, deux oreilles d’âne,

lequel défaut il cachait du mieux qu’il pouvait

avec grande subtilité aux yeux de tous,

de façon que, sauf sa femme, nul autre n’en savait rien.

Il l’aimait par-dessus tout et aussi se fiait à elle ;

il la supplia qu’à âme qui vive

960elle ne dit qu’il était ainsi défiguré.

Elle lui jura que certes, fût-ce pour tout le royaume du monde,

elle ne voudrait commettre cette vilenie ou péché,

de faire porter à son mari si laide renommée ;

elle ne le voudrait dire par honte pour elle-même.

Mais pourtant il lui sembla que c’était mourir

de cacher si longtemps un secret ;

il lui sembla que cela enflait si fort autour de son cœur

que par force il lui faudrait en lâcher quelque mot ;

et, puisqu’elle ne l’osait dire à qui que ce fût,

970à un marais tout proche elle courut ;

jusqu’à ce qu’elle y fût, son cœur était en feu,

et, comme un butor tonne dans la vase,

elle coucha sa bouche en bas jusqu’à l’eau :

« Ne me trahis pas, eau, par ton bruit,

(dit-elle), je te le dis à toi et à nul autre :

mon mari a deux longues oreilles d’âne !

Voici mon cœur tout remis, maintenant que c’est sorti ;

je ne le pouvais garder plus longtemps, vraiment. »

Par ceci vous pouvez le voir, quoiqu’un temps nous résistions,

980il faut que cela sorte, nous ne pouvons cacher de secret ;

si vous voulez ouïr le reste du conte,

lisez Ovide, et là vous le pourrez apprendre.

Ce chevalier, qui est le sujet de mon conte,

quand il vit qu’il ne pouvait réussir,

c’est-à-dire, à savoir ce que les femmes aiment le plus,

en sa poitrine son âme fut tout affligée ;

mais il revient en son pays, il ne pouvait demeurer.

Le jour était arrivé qu’il devait s’en retourner,

et chemin faisant il lui advint de chevaucher,

990en tout ce souci, sous l’orée d’un bois,

où il vit se mouvoir en danse

vingt-quatre dames, et davantage encore ;

vers laquelle danse il se dirigea tout empressé,

dans l’espoir d’y pouvoir trouver quelque instruction.

Mais certes avant qu’il arrivât tout auprès,

cette danse s’était évanouie, il ne savait où.

Il ne vit nul être qui eût vie,

sauf que sur la prairie il vit assise une femme ;

créature plus horrible ne se peut imaginer.

1000Devant le chevalier cette vieille femme se leva

et dit : « Sire chevalier, il n’y a pas de chemin par ici.

Dites-moi ce que vous cherchez, en toute vérité.

D’aventure vous vous en trouverez fort bien ;

nous autres vieilles gens savons beaucoup de choses », dit-elle.

« Ma chère mère (dit le chevalier), certes,

je suis homme mort, si je ne peux pas dire

quelle est la chose que les femmes désirent le plus ;

si vous pouviez m’instruire, j’en payerais bien le prix. »

« Engage-moi ta foi, ici, dans ma main (dit-elle),

1010que la première chose que de toi je requerrai,

tu la feras, si elle est en ton pouvoir ;

et je vais te le dire avant qu’il soit nuit. »

« Reçois ici ma foi (dit le chevalier), je te la donne. »

« Alors (dit-elle), j’ose bien me vanter

que ta vie est sauve, car je me fais forte

sur ma vie, que la reine dira comme moi.

Voyons quelle sera la plus glorieuse d’elles toutes

qui porte sur la tête couvre-chef ou réseau,

1020qui osera contredire à ce que je vais t’apprendre ;

allons, en route sans plus de discours. »

Lors, elle lui chuchota sa leçon en l’oreille,

et lui dit de se réjouir et de n’avoir crainte.

Quand ils furent arrivés à la cour, le chevalier

dit qu’il revenait au jour fixé, comme il l’avait promis,

et sa réponse était, disait-il, prête.

Mainte noble dame et mainte fille

et mainte veuve, car celles-ci sont avisées,

la reine elle-même siégeant comme juge,

sont assemblées, pour ouïr sa réponse ;

1030et ensuite le chevalier reçut l’ordre de paraître.

A tout le monde fut commandé silence,

et le chevalier fut invité à dire en l’audience

quelle chose les femmes de ce monde aiment le mieux.

Le chevalier ne se tint pas muet comme fait une bête,

mais à la question aussitôt répondit,

d’une voix forte, si bien que toute la cour l’entendit :

« Ma dame suzeraine, partout (dit-il),

les femmes désirent avoir souveraineté

aussi bien sur leur mari que sur leur amant,

1040et d’être les maîtresses et de les dominer ;

c’est là votre plus grand plaisir, dussiez-vous me faire mourir,

faites ce que vous voudrez, je suis entre vos mains. »

En toute la cour il n’y eut ni femme ni fille

ni veuve qui contredit son dire,

mais toutes s’écrièrent qu’il était digne d’avoir la vie.

Et sur ce mot se leva la vieille femme

que le chevalier avait ue assise en la prairie :

« De grâce (dit-elle), madame ma reine souveraine,

avant que votre cour se sépare, faites moi droit.

1050J’ai enseigné cette réponse au chevalier,

pour laquelle il m’a juré sa foi là-bas,

que la première chose que je requerrais de lui

il la ferait, si elle était en son pouvoir.

Devant la cour donc, je te prie, sire chevalier,

(dit-elie), de me prendre pour femme ;

car tu sais bien que tu me dois la vie.

Si j’en ai menti, dénie-le sur ta foi. »

Le chevalier répondit : « Hélas et malheur !

Bien sais-je que telle fut ma promesse.

1060Pour l’amour de Dieu je te prie de choisir une autre

prends tout mon bien et renonce à moi. »

« Si je le fais (dit-elle), malédiction sur toi et sur moi !

Car bien que je sois vieille et laide et pauvre,

je ne voudrais pour tout le métal et tout le minerai

qui sous la terre est enfoui, ou qui gît au-dessus,

renoncer à être ta femme et aussi ton amante ! »

« Mon amante (dit-il), non, ma damnation !

Hélas ! qu’aucun de ma race

fasse jamais si hideuse mésalliance ! »

1070Mais tout fut vain ; la fin est qu’il

fut contraint : il lui fallut l’épouser ;

or prend sa vieille femme et se met au lit.

A présent d’aucuns diraient d’aventure

que c’est par paresse que je ne prends soin

de vous dire la joie et toute l’ordonnance

de la fête qui se fit en ce jour-là.

Et à ce reproche je répondrai brièvement :

je dis qu’il n’y eut ni fête ni joie du tout ;

il n’y eut que tristesse et grande affliction ;

1080car en secret il l’épousa un matin,

et tout le jour ensuite se cacha comme un hibou,

tant il était marri, si laide était sa femme.

Grande fut la peine que le chevalier eut en son cœur,

quand avec sa femme il fut couché au lit ;

il se tourne et se roule d’un côté et de l’autre.

Sa vieille femme était couchée ne cessant de sourire,

et disait : « Cher mari, benedicite !

Tout chevalier agit-il comme vous avec sa femme ?

Est-ce la règle dans la maison du roi Arthur ?

Tous ses chevaliers sont-ils aussi dédaigneux ?

1090Je suis votre propre mie et aussi votre femme ;

je suis celle qui vous a sauvé la vie ;

et certes jamais je ne vous fis nul tort ;

pourquoi me traitez-vous ainsi cette première nuit ?

Vous agissez comme homme qui aurait perdu l’esprit.

Quelle est ma faute ? pour l’amour de Dieu, dites-le,

il y sera porté remède, si c’est en mon pouvoir. »

« Remède (dit le chevalier), hélas ! nenni !

Il n’y aura pas de remède, non jamais !

1100Tu es si hideuse et si vieille aussi,

et avec cela issue de si basse extraction,

que ce n’est pas merveille si je me tourne et me roule.

Plût à Dieu que mon cœur pût éclater ! »

« Est-ce là (dit-elle), ce qui vous agite ? »

« Oui, bien (dit-il), et ce n’est pas merveille. »

« Or ça, messire (dit-elle), je pourrais amender tout ceci,

s’il me plaît, avant qu’il fût trois jours,

pourvu qu’envers moi vous agissiez bien.

Mais pour ce que vous dites de la noblesse

1110qui vient par descendance de richesse ancienne,

et que cela fait qu’on est gentilhomme,

une telle prétention ne vaut pas seulement une poule.

Voyez qui est le plus vertueux toujours

en sa conduite publique et privée, et qui toujours s’emploie

à faire les nobles actions qu’il peut,

et celui-là regardez-le comme le meilleur gentilhomme.

Christ veut que sur lui nous fondions notre noblesse,

et non sur nos ancêtres pour leur ancienne richesse,

car bien qu’ils nous transmettent tout leur héritage,

1120ce pourquoi nous prétendons être de haut parage,

pourtant ils ne peuvent nous léguer en rien

à aucun de nous leur vie vertueuse,

qui fait qu’ils furent appelés gentilshommes,

et par laquelle nous leur succédons en leur condition.

Bien sait le sage poète de Florence,

qui s’appelait Dante parler en ce sens ;

voici en quels vers s’exprime Dante :

« Bien rarement monte jusqu’aux rameaux derniers

l’excellence humaine ; car Dieu, en sa bonté,

1130veut que sur lui nous fondions notre noblesse ; »

car de nos ancêtres nous ne pouvons rien prétendre

que biens temporels que l’homme peut endommager ou mutiler.

Chacun sait ceci tout aussi bien que moi,

que si noblesse était plantée par nature

en une certaine lignée et descendait dans ce lignage,

en leur vie publique et privée, ils ne pourraient jamais cesser

de faire beaux offices de noblesse ;

ils ne pourraient faire chose vilaine ou vicieuse.

Prends du feu et porte-le dans la maison la plus sombre

1140entre ce pays et le mont du Caucase,

et qu’on ferme les portes et qu’on s’en aille ;

pourtant le feu brûlera et flambera aussi clair

que si vingt mille hommes le pouvaient regarder ;

il fera toujours son propre office naturel,

je l’affirme sur ma vie, jusqu’à ce qu’il meure.

Par ceci vous pouvez bien voir comment la noblesse

n’est point liée à la possession

puisque les hommes ne font pas leur œuvre

toujours comme fait le feu, voyez, selon sa nature !

1150Car Dieu le sait, on peut voir bien souvent

le fils d’un seigneur faire vilaine action honteuse ;

et celui qui veut avoir la louange de sa noblesse

parce qu’il est né d’une noble maison,

et qu’il a eu des ancêtres nobles et vertueux,

et ne veut faire lui-même de nobles actions,

et imiter ses nobles ancêtres qui sont morts,

il n’est point noble, qu’il soit duc ou comte ;

car les actions mauvaises de vilain font un manant.

Car la noblesse n’est que le bon renom

1160de tes ancêtres pour leur haute vertu,

qui est chose étrangère à ta personne.

Ta noblesse provient de Dieu tout seul ;

donc notre vraie noblesse vient par la grâce,

et ne nous a été nullement léguée avec notre manoir.

Pense combien noble, comme dit Valérius,

fut ce grand Tullus Hostilius,

qui de pauvreté s’éleva à haute noblesse.

Lis Sénèque, et lis aussi Boêce,

là vous verrez clairement qu’il n’est point douteux

1170qu’il est noble celui qui fait des actions nobles ;

et en conséquence, cher mari, je conclus ainsi :

quand même il serait que mes ancêtres furent vilains,

pourtant le Dieu céleste peut, et c’est mon espoir,

m’accorder la grâce de vivre vertueusement.

Donc suis-je noble si je m’adonne

à vivre vertueusement et renonce au péché.

Pour le reproche que vous me faites de pauvreté,

le Dieu céleste auquel nous croyons

en pauvreté volontaire élut de passer sa vie.

1180Et certes tout homme, fille ou femme,

peut comprendre que Jésus, Dieu du ciel,

ne voulut point choisir une vie vicieuse.

La pauvreté acceptée est une chose honorable, certes ;

Sénèque et d’autres clercs le disent.

Quiconque se tient pour content de sa pauvreté,

je l’estime riche, n’eût-il point de chemise.

L’homme pauvre est celui qui convoite,

car il voudrait avoir ce qui n’est point en son pouvoir.

Mais celui qui n’a rien et ne convoite rien

1190est riche, quand même vous ne le compteriez que pour un croquant.

La vraie pauvreté, elle chante par nature ;

Juvénal dit de la pauvreté plaisamment :

« Le pauvre homme quand il va par les routes,

devant les voleurs il peut chanter et s’ébattre ».

La pauvreté c’est un bien mal gracieux et, comme je crois,

elle sait bien vous tirer hors du souci,

elle sait bien aussi rendre la sagesse

à celui qui la prend en patience.

Pauvreté c’est ceci, quoiqu’elle semble peineuse :

1200une possession que personne ne veut vous disputer. ;

Pauvreté très souvent quand un homme est abaissé,

lui fait connaître son Dieu et se connaître soi-même.

La pauvreté est une lunette, comme il me semble,

avec laquelle il peut voir ses vrais amis.

Et c’est pourquoi, messire, puisque je ne vous fais nul mal,

ne me faites plus un reproche de ma pauvreté.

Maintenant, messire, vous me reprochez d’être vieille ;

et certes, messire, quand aucun texte

ne le dirait en aucun livre, vous, gentilshommes d’honneur,

1210dites que l'on doit rendre hommage à un vieil homme

et l’appeler père, par courtoisie ;

et je trouverais des autorités, je pense.

Or de ce que vous me dites que je suis laide et vieille,

donc ne craignez point d’être fait cocu ;

car laideur et vieillesse sur mon salut

sont de puissants gardiens de la chasteté.

Mais néanmoins puisque je sais ce qui vous plaît

je contenterai votre appétit de nature.

Choisissez donc (dit-elle), l’une de ces deux choses,

1220de m’avoir laide et vieille jusqu’à ma mort,

et d’être pour vous une femme humble et fidèle,

et ne vous déplaire jamais de toute ma vie,

ou autrement de m’avoir jeune et belle,

et courir l’aventure de la foule qui viendra

en votre maison, attirée par moi,

ou en quelqu’autre endroit, il se peut bien.

Or choisissez vous-même ce que vous préférez. »

Le chevalier délibère et soupire bien fort,

mais à la fin il s’exprima ainsi :

1230« Ma dame et ma mie et ma très chère femme,

je me remets à votre sage discrétion ;

choisissez vous-même, ce qui sera pour notre plus grand plaisir

et notre plus grand honneur à vous comme à moi ;

il ne m’importe lequel des deux,

car ce que vous déciderez me conviendra. »

« Donc j’ai obtenu d’être la maîtresse (dit-elle),

puisque je peux choisir et gouverner à mon gré.

— Oui, certes, femme (dit-il), je le tiens pour le mieux.

— Baise-moi (dit-elle), nous ne sommes plus fâchés ;

1240car, sur ma foi, je veux être pour vous l'une et l’autre,

c’est-à-dire, oui bien, et belle et bonne.

Je prie Dieu qu’il me fasse mourir folle,

si je ne suis envers vous aussi loyale et fidèle

que fut jamais femme depuis que le monde fut fait.

Et si je ne suis demain aussi belle à voir

qu’aucune dame, empérière ou reine,

qui vit entre l’orient et l’occident,

prononcez sur ma vie et sur ma mort comme vous voudrez.

Levez la courtine, voyez ce qu’il en est. »

1250Et quand le chevalier vit vraiment ceci,

qu’elle était si belle et si jeune aussi,

de joie il la prit entre ses deux bras,

le cœur tout baigné d’un bain de félicité ;

il se mit à la baiser mille fois de suite.

Et elle lui obéit en toute chose

qui pouvait lui donner agrément ou plaisir.

Et ainsi ils vivent jusqu’à la fin de leur vie,

en parfaite joie ; et Jésus-Christ nous envoie

des maris obéissants, jeunes et frais au lit,

1260et la grâce de survivre à ceux que nous épousons.

Et aussi je prie Jésus d’accourcir la vie

de ceux qui ne veulent être gouvernés par leurs femmes ;

et aux vieux courroucés chiches à la dépense,

que Dieu envoie bientôt sa male peste.

Ici finit le conte de la Femme de Bath.

Le Conte du Frère.

Le Prologue du Frère.

Le digne « limiteur », le noble frère,

faisait toujours une façon de mine renfrognée

au semoneur, mais par décence

il ne lui avait adressé jusqu’ici nul mot discourtois.

Mais à la fin il dit à la Femme:

1270 « Dame (dit-il), le ciel vous donne bonne vie !

sur mon salut ! vous avez ici touché

un point de doctrine très difficile ;

vous avez dit maintes choses excellentes, je l’affirme;

mais, madame, ici comme nous chevauchons sur la route

il ne nous sied d’avoir que de joyeux devis,

et au nom de Dieu de laisser les textes

aux prêcheurs et aux écoles des clercs aussi.

Mais, si cela plaît à cette compagnie,

je vais vous dire un joyeux conte d’un semoneur.

1280Pardieu, vous pouvez bien savoir par ce nom

que d’un semoneur on ne peut rien dire de bien;

je vous prie tous de ne rien prendre en mal.

Un semoneur est un homme qui court de ci de là,

citant les gens pour fornication,

et battu au bout de chaque village. »

Notre hôte dit alors : « Ah ! messire, vous devriez être honnête

et courtois, comme il sied à votre état ;

en cette compagnie nous ne voulons avoir de débat.

Dites votre conte et laissez le semoneur. »

1290 « Oh ! (dit le semoneur), qu’il me dise

ce qui lui plaira ; quand viendra mon tour,

par Dieu ! je le paierai jusqu’au dernier liard.

Je lui dirai quel grand honneur c’est

d’être un limiteur aux discours cajoleurs

et lui dirai ce que c’est que son emploi, croyez-m’en ! »

Notre hôte répondit : « Paix, assez là-dessus, »

et après ceci il dit au Frère,

« Allons ! dites votre conte, mon bon cher maître. »

Ici finit le Prologue du Frère.

⁂

Ici commence le conte du Frère

Jadis demeurait en mon pays,

1300 un archidiacre, un noble dignitaire.

qui vaillamment faisait exécution

en châtiment de fornication,

de sorcellerie et aussi de maquerelage,

de diffamation et d’adultère,

de vols faits à l’église, et en matière de testaments,

de contrats et de sacrements négligés,

et aussi pour maint autre genre de crime

qu’il n’est point nécessaire de redire à cette heure,

et pour usure et pour simonie aussi.

Mais certes il punissait surtout les paillards ;

1310 il leur fallait crier bien fort, s’ils étaient pris.

Et payeurs de petites dîmes étaient rudement tancés ;

si quelque curé se plaignait d’eux,

ils ne pouvaient, eux, s’en tirer par simple peine pécuniaire.

Pour petites dîmes et pour petites offrandes

il faisait crier piteusement les gens.

Car avant que l’évêque les prît avec sa crosse,

ils étaient inscrits sut les livres de l’archidiacre.

Alors avait-il dans sa juridiction

1320 pouvoir de leur infliger correction.

Il avait un semoneur sous la main,

il n’était en Angleterre de gaillard plus subtil,

car habilement il avait ses espions,

qui l’informaient de ce qui lui pouvait profiter.

Il savait épargner un débauché ou deux

pour lui en indiquer vingt et quatre autres.

Car quand ce semoneur ici en deviendrait fou comme un lièvre,

je dirai sans ménagement toute sa méchanceté ;

car nous ne sommes point soumis à sa juridiction ;

1330 ils n’ont point sur nous d’autorité,

ni n’en auront jamais de toute leur vie.

« Par Saint-Pierre ! c’est tout comme les femmes des bourdeaux,

(dit le semoneur), qui sont aussi hors de mes attributions ! »

« Paix ! à la male heure et à la male chance,

(ainsi parla notre hôte), et laissez-lui dire son conte.

Donc contez, quand même le semoneur se récrie,

n’épargnez rien, mon bon cher maître. »

Ce déloyal voleur, ce semoneur (dit le Frère),

avait toujours en main des maquereaux aussi bien dressés

1340 que faucons d’Angleterre obéissant au leurre,

qui lui rapportaient tous les secrets qu’ils savaient,

car leur connaissance ne datait pas d’hier.

Ils étaient en cachette ses agents ;

il tirait de ceci grand profit ;

son maître ne connaissait pas toujours ses gains.

Sans citation, s’il avait affaire à un ignorant,

il s’entendait à l’appeler sous peine d’excommunication ;

et ils étaient trop contents de remplir son escarcelle,

et de le faire bien godailler aux tavernes.

1350 Et tout comme Judas avait sa petite bourse

et était un voleur, voleur tout pareil était-il ;

son maître ne recevait que la moitié de son dû.

Il était, si je lui dois donner sa louange,

un voleur et aussi un semoneur et un maquereau.

Il avait aussi des filles à son service,

qui, soit que ce fût messire Robert ou messire Hugues,

ou Jeannot ou Raoul, ou qui que ce pût être,

qui couchât avec elles, elles le lui disaient à l’oreille ;

ainsi la fille et lui étaient d’accord.

1360 Et il apportait une fausse citation

et l’un et l’autre les appelait devant le chapitre,

et pillait l’homme et laissait aller la fille.

Puis il disait : « Ami, je vais, pour l’amour de toi,

la faire effacer de notre livre noir ;

ne te mets plus en peine du tout de cette affaire ;

je suis ton ami en toutes choses où je te puis servir. »

Certes il connaissait plus de tours de fripon

qu’on ne pourrait en rapporter en deux ans.

Car en ce monde il n’y a chien suivant l’arc du chasseur,

1370 qui sache discerner un daim blessé d’un autre qui ne l’est pas,

mieux que ce semoneur ne reconnaissait un dissimulé paillard

ou un adultère ou un galant.

Et comme c’était le principal de son revenu,

il y employait donc toute sa diligence.

Et il advint qu’un beau jour,

ce semoneur, toujours en quête de sa proie,

allait à cheval citer une veuve, une vieille sèche comme rebec,

prétendant un procès car il voulait soutirer de l’argent.

Et il se trouva qu’il vit devant lui à cheval

1380 un yeoman bravement paré, à l’orée d’un bois.

Il avait un arc et des traits brillants et acérés ;

il portait un court manteau vert ;

un chapeau sur la tête à franges noires.

« Messire (dit le semoneur), salut ! soyez le bien rencontré ! »

« La bienvenue à vous (dit l’autre), et à tout bon compagnon !

Où vas-tu, chevauchant sous ce bosquet vert ?

(dit le yeoman). Vas-tu loin aujourd’hui ? »

Notre semoneur lui répondit que non :

« Ici tout près (dit-il), j’ai l’intention

1390 d’aller pour recouvrer une somme d’argent

qui appartient et revient à mon seigneur. »

« Es-tu donc un bailli ? » « Oui ! » dit-il.

Il n’osa point, à cause de l’infamie et de la honte,

dire qu’il était semoneur, tant ce nom est laid.

« Depardieu ! (dit le yeoman), cher frère,

tu es bailli et moi de même.

Je suis étranger en ce pays ;

lions connaissance, je te prie,

et soyons frères aussi, si vous le voulez bien.

1400 J’ai de l’or et de l’argent dans mon coffre ;

s’il t’arrive de venir en notre province,

tout sera à toi et bien à ton service ! »

« Grand merci (dit notre semoneur), sur ma foi ! »

Frappant chacun dans la main de l’autre, ils promettent

d’être frères jurés toute leur vie.

Devisant plaisamment ils vont leur chemin.

Notre semoneur qui était aussi plein de babil

que pleins de cruauté sont les faucons laniers,

et toujours curieux de toutes choses :

1410 « Frère (dit-il), où donc est votre logis,

si quelqu’autre jour je vous allais voir ? »

Le yeoman lui répondit doucement :

« Frère (dit-il), bien loin au nord

et j’espère bien un jour t’y voir.

Avant que nous nous séparions, je te l’indiquerai si bien,

que tu ne pourras manquer de trouver ma maison. »

« Or çà, frère (dit notre semoneur), je vous prie,

enseignez-moi pendant que nous faisons route,

puisque vous êtes bailli comme moi,

quelque tour subtil, et dites-moi en toute sincérité

1420 comment je peux le plus gagner en mon office ;

point de réserve ni par conscience ni par crainte de péché,

mais en frère dites-moi comment vous vous y prenez. »

« Or çà, sur ma foi, cher frère (dit-il),

je vais certes vous dire la vérité entière ;

mes gages sont bien maigres et bien petits.

Mon seigneur est dur pour moi et chiche,

et mon labeur est très pénible ;

aussi je vis d’extortions,

1430 car sur ma foi je prends tout ce qu’on veut bien me donner ;

n’importe comme, par dol ou par violence,

d’une année à l’autre je gagne ma subsistance.

Je ne puis mieux dire en toute franchise. »

« Ores certes (dit le semoneur), ainsi fais-je ;

je n’hésite à m’emparer, Dieu le sait,

que de ce qui est trop lourd ou trop chaud à tenir.

Ce que je peux prendre en secret et sans souffler mot,

je ne m’en fais cas de conscience aucun ;

n’était ce que j’extorque, je ne pourrais pas vivre,

1440 et de ces tours je ne veux point me confesser.

Je ne connais ni pitié ni conscience ;

je maudis les pères confesseurs tous tant qu’ils sont.

Notre rencontre est heureuse, par Dieu et par Saint Jacques !

Mais, très cher frère, dis-moi donc ton nom. »

Ainsi parla notre semoneur et cependant

le yeoman de sourire un petit.

« Frère (dit-il), veux-tu que je te le dise ?

Je suis un diable, mon séjour est en l’enfer.

Et je vais ici à cheval en quête de mon gain,

1450 cherchant si on me donnera quelque chose.

Mon gain est la source de tout mon revenu.

Vois ! tu chevauches avec le même désir,

pour gagner profit : il ne te chaut de quelle façon ;

et moi de même, car je chevaucherais bien en ce moment

jusqu’au bout du monde pour trouver une proie. »

« Ah ! (dit notre semoneur), benedicite, que dites-vous ?

Je pensais que vous étiez un yeoman vraiment.

Vous avez tout comme moi une forme humaine ;

avez-vous donc une figure définie

1460 dans l’enfer, où c’est votre condition de vivre ? »

« Non certes (dit-il), là nous n’en avons point ;

mais, quand nous le voulons, nous pouvons en prendre une,

ou bien vous faire croire que nous sommes faits

quelquefois comme des hommes, quelquefois comme des singes ;

ou bien sous forme d’ange je puis chevaucher ou marcher.

Il n’est merveille s’il en est ainsi ;

un jongleur pouilleux sait te tromper,

et pardieu, je sais encore plus de tours d’adresse que lui. »

« Pourquoi ! (dit notre semoneur), allez-vous donc à pied ou à cheval

1470 sous diverses formes et pas toujours la même ? »

« C’est que (dit-il), nous nous nous faisons la forme

qui est la plus propre à saisir notre proie. »

« Pourquoi donc vous donnez-vous toute cette peine ? »

« Pour bien des raisons, cher messire semoneur,

(dit le démon), mais il y a temps pour tout.

Le jour est court et il est passé prime,

et je n’ai rien encore gagné d’aujourd’hui.

Je veux m’appliquer à gagner, si je peux,

et non pas me mettre à révéler nos tours.

1480 Car, mon frère, ton esprit, est bien trop pauvre

pour comprendre, quand même je te les aurais dits.

Mais puisque tu demandes pourquoi nous travaillons,

c’est que parfois nous servons d’instruments à Dieu,

et de moyens pour exécuter ses commandements,

quand il lui plaît, sur ses créatures,

par divers arts et sous diverses figures.

Sans lui nous n’avons certes point de puissance,

s’il lui convient de s’opposer à nous.

Et parfois sur notre prière il nous laisse loisir

1490 de ne faire du mal qu’au corps et non à l’âme ;

témoin Job, que nous fîmes souffrir.

Et parfois nous avons pouvoir sur l’un et l’autre,

c’est à savoir sur l’âme comme sur le corps.

Et parfois il nous est permis d’aller tenter

un homme et de tourmenter son âme,

et non son corps, et tout est pour le mieux.

Quand il résiste à notre tentation,

il s’assure son salut ;

quoique ce n’ait pas été notre intention

1500 qu’il fût sauvé, et que nous voulions l’emporter.

Et nous sommes parfois les serviteurs de l’homme,

comme pour l’archevêque Saint Dunstan ;

et je fus aussi serviteur des apôtres. »

« Mais dites-moi (dit le semoneur), sans mentir,

vous faites-vous de nouveaux corps ainsi chaque fois

composés d’éléments ? » Le démon répondit : « Non ;

tantôt nous sommes formes vaines, et tantôt nous nous levons

en des corps morts, de très diverses façons,

et parlons aussi raisonnablement et justement et bien

1510 que Samuel parla à la pythonisse.

Et pourtant d’aucuns prétendent que ce n’était pas lui ;

il ne me chaut de votre théologie.

Mais je t’avertis d’une chose, je ne plaisante pas,

tu sauras en tous cas comment nous sommes formés ;

tu viendras après cette vie, mon cher frère,

là où tu n’auras pas besoin d’apprendre de moi.

Car tu seras capable par ta propre expérience

d’être lecteur en chaire et traiter ce sujet

mieux que Virgile, pendant qu’il était en vie,

1520 ou que Dante aussi ; or ça chevauchons vite.

Car je veux demeurer en ta compagnie

jusqu’au moment où tu me quitteras. »

« Non (dit notre semoneur), ceci n’arrivera pas ;

je suis yeoman, c’est chose connue loin à la ronde ;

je tiendrai ma parole certes en cette affaire.

Car fusses-tu le diable Satanas lui-même,

je tiendrai parole à mon frère,

comme j’ai juré, et nous avons juré l’un à l’autre

d’être frères loyaux en cette affaire ;

1530 et ensemble nous allons à notre profit.

Tu prendras ta part, quoi que l’on veuille te donner,

et moi la mienne ; ainsi nous gagnerons notre vie.

Et si l’un de nous deux a plus que n’a l’autre,

qu’il soit loyal et partage avec son frère. »

« Je le veux (dit le diable), sur ma foi ! »

Et sur ce mot ils continuent leur route.

Et tout à l’entrée du bout de la ville

à laquelle notre semoneur se proposait d’aller,

ils virent un chariot qui était chargé de foin,

1540 qu’un charretier conduisait sur le chemin.

Ce chemin était creux, aussi le chariot était arrêté.

Le charretier frappait et criait comme un forcené :

« Hue Blaireau ! hue l’Escot ! Avez-vous peur des pierres ?

Le diable (dit-il), vous emporte corps et os,

sans laisser pièce des poulains que vous fûtes,

tant et tant avec vous j’ai connu de misères !

Le diable emporte tout, et chevaux et chariot et foin ! »

Notre semoneur dit : « Ici nous allons rire » ;

et s’approcha du démon comme si de rien n’était,

1550 tout secrètement, et lui chuchota à l’oreille :

« Écoute, mon frère, écoute, sur ta foi ;

n’entends-tu pas ce que le charretier dit ?

Happe bien vite, car il t’a tout donné,

et foin et chariot et ses trois chevaux avec. »

« Nenni (dit le démon), Dieu sait que non ;

ce n’est point ce qu’il pense, sois-en bien sûr ;

demande-lui toi-même, si tu ne m’en crois point,

ou attends un peu et tu verras. »

Le charretier caresse ses chevaux sur la croupe

1560 et ils se mettent à tirer et se tendre en avant :

« Allez, maintenant ! (dit-il), Jésus-Christ vous bénisse,

et toutes ses créatures, les grandes et les moindres !

C’est bien tiré, mon bon gris, mon garçon !

Veuille Dieu te sauver et monsieur Saint Éloi !

Voici mon chariot hors du bourbier, pardi ! »

« Eh ! frère (dit le démon), que te disais-je ?

Ici vous pouvez voir, mon cher frère bien-aimé,

que le gaillard parlait d’une façon, mais il pensait d’une autre.

Continuons d’aller notre chemin ;

1570 je n’ai nul droit d’attelage à percevoir ici. »

Quand ils furent arrivés un peu hors de la ville,

le semoneur chuchota à son frère :

« Frère (dit-il), ici habite une vieille, sèche comme rebec,

qui aimerait presque mieux qu’on lui coupât le cou

que donner un sou de son bien.

J’en veux avoir douze doubles sols, en deviendrait-elle folle,

ou je la citerai devant notre officialité,

encore que bien sûr je ne sache point qu’elle soit en faute.

Et puisque tu ne peux pas en ce pays

1580 te procurer ta subsistance, prends ici exemple sur moi. »

Notre semoneur heurta à la porte de la veuve.

« Viens hors (dit-il), vieille sorcière !

Je gage que tu as chez toi quelque frère ou prêtre ! »

« Qui frappe (dit la veuve), benedicite !

Dieu vous garde, messire, qu’y a-t-il pour votre service ? »

« J’ai ici (dit-il), un mandat de comparution ;

sous peine d’excommunication prends soin de te trouver

demain aux genoux de l’archidiacre,

pour répondre à la cour sur certaines choses. »

1590 « Oh ! Seigneur (cria-t-elle), Jésus-Christ, roi des rois,

viens à mon aide, aussi vrai que je ne peux pas y aller.

Je suis malade et depuis bien longtemps.

Je ne puis aller si loin, à pied ni à cheval,

que je n’en meure, tant j’ai mal au côté.

Ne puis-je demander un mémoire, messire Semoneur,

et répondre là-bas par mon procureur

à telle chose que l’on veut m’imputer ? »

— « Allons (dit notre semoneur), paie-moi sur l’heure, voyons,

douze doubles sols, et je te tiendrai quitte.

1600 Je n’aurai comme profit là-dessus que peu de chose ;

mon maître a le profit et non pas moi.

Fais vite, que je m’en aille tout de suite ;

donne-moi douze gros sous, je ne peux pas m’arrêter. »

« Douze gros sous (dit-elle), que madame Sainte Marie

me sorte de peine et de péché,

aussi vrai que, quand ce serait pour acquérir le monde entier,

je n’ai pas douze gros sous en ma possession.

Vous savez bien que je suis pauvre et vieille ;

montrez-vous charitable pour moi, pauvre chétive. »

1610 « Non certes (dit-il), que le vilain diable m’emporte,

si je t’en tiens quitte, dusses-tu en mourir ! »

« Hélas ! (dit-elle), Dieu sait que je n’ai rien fait. »

« Paie-moi (dit-il), ou, par la douce Sainte Anne,

j’emporterai ta poêle neuve

pour la somme que depuis longtemps tu me dois,

du temps où tu fis ton mari cocu,

et où j’ai payé à mon officialité ton amende. »

« Tu mens (dit-elle), sur mon salut !

Je n’ai jamais été jusqu’aujourd’hui, veuve ou mariée,

1620 citée à votre cour, de toute ma vie ;

je n’ai jamais été qu’honnête de mon corps.

Au vilain diable noir horrible à regarder

je te donne toi et ma poêle avec ! »

Et quand le diable l’entendit faire cette malédiction

à genoux, il parla de cette façon :

« Or ça, Amable, ma très chère mère,

est-ce votre désir pour de bon que vous dites ? »

« Le diable (dit-elle), l’emporte tout vivant,

et poêle et tout, à moins qu’il ne se repente ! »

1630 « Non, vieille jument, ce n’est pas mon dessein,

(dit notre semoneur), de me repentir,

pour tout ce que j’ai jamais eu de toi ;

je prendrais bien ta chemise et toutes tes hardes ! »

« Or çà, frère (dit le diable), ne te courrouce pas ;

ton corps et cette poêle m’appartiennent de droit.

Ce soir même tu viendras avec moi dans l’enfer

où tu connaîtras de nos affaires secrètes

plus que n’en sait un maître en théologie. »

Et sur ce mot ce vilain diable le happe ;

1640 corps et âme avec le diable il alla

au lieu où les semoneurs ont leur patrimoine.

Et Dieu qui a fait à son image les hommes,

nous garde et nous sauve tous tant que nous sommes,

et veuille que ce semoneur ici devienne honnête !

Mes maîtres, j’aurais pu vous dire (continua le frère),

si ce semoneur ici m’en laissait le loisir,

d’après l’autorité du Christ et de Paul et de Jean,

et d’un grand nombre de nos autres docteurs,

telles peines, que vos cœurs en frissonneraient, —

1650 bien que la langue d’aucun homme ne puisse dire,

quand j’en parlerais l’espace de mille hivers,

les peines de cette maudite demeure d’enfer.

Mais pour nous préserver de ce lieu maudit

veillez bien et priez Jésus que par sa grâce

il nous protège, je l’en supplie, du tentateur Satanas.

Écoutez cette parole et soyez sur vos gardes :

le lion se tient aux embûches toujours

pour tuer l’innocent, s’il le peut faire.

Disposez toujours vos cœurs à résister

1660 à l’ennemi qui voudrait nous réduire en servitude et esclavage.

Il ne pourra vous tenter au delà de vos forces ;

car le Christ sera votre champion et chevalier.

Et priez que ces semoneurs se repentent

de leurs méfaits avant que le diable les emporte.

Ici finit le conte du Frère.

Le conte du Semoneur .

Le Prologue du Semoneur.

Le Semoneur se dressa haut sur ses étriers ;

il était si furieux dans son cœur contre le frère,

qu’il frémissait de colère comme la feuille du tremble.

« Messieurs (dit-il), je ne désire qu’une chose,

et je l’implore de votre courtoisie ;

1670puisque vous avez entendu ce faux frère mentir,

souffrez qu’à mon tour je dise mon conte !

Ce frère se vante qu’il connaît l’enfer,

et, Dieu le sait, ce n’est point grand merveille ;

frères et enfer ne se séparent guère.

Car, pardieu, vous avez souventefois ouï conter

qu’un frère fut ravi en enfer

certain jour par une vision, en esprit ;

et comme un ange le conduisait deçà delà,

pour lui montrer les peines qu’on y souffrait,

1680dans tout ce séjour il ne vit pas un frère ;

d’autres sortes de gens il en vit assez, dans les tourments.

Le frère s’adressa donc à l’ange en ces termes :

« Or çà (dit-il), beau sire, telle grâce est-elle départie aux frères,

qu’aucun d’eux ne vienne en ce séjour ? »

— « Oui-dà, repartit l’ange, des millions et des millions. »

Et il le conduisit jusqu’à Satan tout au fond.

« Or Satan (ajouta-t-il) a une queue

plus large que n’est la voile d’une caraque.

Sus, relève la queue, Satan (dit-il),

1690découvre ton cul, et fais voir au frère

où nichent les frères en ce séjour. »

Et devant le trou, sur une longueur de cinquante toises,

tout comme l’essaim des abeilles s’éparpille hors de la ruche,

du cul du diable s’élancèrent vingt mille frères en troupe,

et dans l’enfer s’éparpillèrent en tout sens,

puis revinrent, aussi vite qu’ils pouvaient aller,

et dans le cul chacun rentra en rampant.

Le diable rabattit sa queue et se tint tout coi.

1700Quand le frère eut considéré tout son soûl

les supplices de ce cruel séjour,

Dieu, dans sa grâce, ramena son esprit

dans son corps et il s’éveilla ;

mais pourtant il en tremblait encore de peur,

tant lui restait toujours en pensée le cul du diable

qui est son héritage par vraie nature.

Dieu vous sauve tous, sauf ce maudit frère !

Je finirai mon prologue de cette manière. »

Ici finit le Prologue du conte du Semoneur.

* * *

Le Conte du Semoneur

Messires, il est dans le comté d’York, si je ne m’abuse,

1710un pays marécageux qui s’appelle Holderness.

Certain « limitour » le parcourait dans tous les sens

pour y prêcher, et aussi pour y mendier, sans aucun doute.

Or il advint qu’un jour ce frère

avait prêché dans une église à sa manière,

et spécialement, par-dessus toute chose,

excité dans son sermon les fidèles

à faire dire des trentains et à donner, pour l’amour de Dieu,

de quoi bâtir de saintes maisons,

où le service divin soit honoré,

1710non où l’argent est gaspillé et dévoré,

ni là où point n’est besoin de donner,

comme aux bénéficiers, lesquels peuvent vivre,

Dieu merci ! dans la richesse et l’abondance.

« Les trentains, (disait il), délivrent des peines

l’âme de nos amis, aussi bien vieux que jeunes ;

oui bien, mais il faut qu’ils soient chantés sans retard,

et non destinés à tenir quelque curé en joie et en gaieté,

lequel ne chante qu’une messe par jour.

« Oh ! délivrez, (poursuivit-il), vivement les Ames ;

1730il leur est bien dur d’être déchirées avec des crocs et des fers pointus,

ou de brûler et de cuire ;

donc hâtez-vous promptement, pour l’amour du Christ. »

Et quand le frère eut dit tout ce qu’il voulait,

sur un qui cum patre il se disposa à se mettre en route.

Dès que les gens qui étaient dans l’église lui eurent fait leur offrande,

il reprit son chemin, sans vouloir s’arrêter davantage,

avec sa besace et son bâton ferré, retroussant haut sa robe.

Dans toutes les maisons son regard fouille et furette,

il demande de la farine, du fromage ou bien du blé.

1740Un compère le suit portant un bâton à bout de corne,

une paire de tablettes d’ivoire

et un poinçon soigneusement poli,

et, debout, il inscrit, — sans faute, — les noms

de tous ceux qui lui donnent quelque chose,

quasiment comme s’il se proposait de prier pour eux.

« Donnez-nous un boisseau de froment, de drèche ou de seigle,

une galette du bon Dieu ou un petit morceau de fromage,

ou bien ce que vous voudrez, nous n’avons pas à choisir,

un petit sou du bon Dieu on un gros sou pour dire une messe,

1750ou donnez-nous de votre pâté de cochon, si vous en avez ;

un morceau de votre couverture, bonne dame, —

allons, ma chère sœur, j’inscris votre nom :

lard ou bœuf, ou toute autre chose que vous trouverez. »

Un vigoureux valet marche toujours derrière eux ;

c’est le serviteur de leur hôte ; il porte un sac

et ce qu’on lui donne, il le jette sur son dos.

Et dès qu’ils ont repassé le seuil d’une maison,

le frère efface aussitôt tous les noms

qu’il venait d’inscrire sur ses tablettes :

1760il ne sert aux gens que nasillements et fables.

« Nenni, ici tu mens, Semoneur, » dit le Frère.

— « Paix ! (dit notre hôte), par la sainte mère de Dieu !

Continue ton conte et n’épargne rien. »

— « Sur mon salut ! (reprit le Semoneur), ainsi ferai-je. »

Après être allé longtemps ainsi de maison en maison,

il atteignit enfin une demeure où il avait coutume

de se rafraîchir plus qu’en cent endroits.

Le maître du logis était malade

et au lit, étendu sur une couche basse.

1770« Deux hic (dit-il), Thomas, mon ami, bonjour !

(fit le frère d’un ton courtois et doux).

Thomas ! (dit-il), Dieu vous guérisse ! Bien souvent

j’ai passé de bien bons moments sur ce banc-ci,

et j’ai ici mangé plus d’un joyeux repas. »

Ce disant il chassa le chat du banc,

déposa son bâton et son chapeau,

ainsi que sa besace, et s’assit tout doucement.

Son compère s’en était allé à la ville

avec le valet, dans l’hôtellerie

1780où lui-même se proposait de coucher cette nuit.

« O mon cher maître ! (répondit le malade),

comment allez-vous depuis le commencement de mars ?

Voilà quinze jours ou plus que je ne vous ai vu. »

« Dieu sait, (reprit le frère), que j’ai durement travaillé ;

et j’ai spécialement pour ton salut

dit mainte et mainte précieuse oraison,

et aussi pour nos autres amis, Dieu les bénisse !

J’ai été aujourd’hui dans votre église pour la messe

et fait un sermon selon mon simple esprit,

1790et qui n’est pas tout entier dans le texte des Saintes Écritures ;

car ce texte est pour vous difficile, je suppose,

aussi veux-je vous apprendre toute la glose.

La glose est chose glorieuse assurément,

car la lettre tue, comme nous disons, nous autres clercs.

Là j’ai enseigné aux fidèles à être charitables

et à dépenser leurs biens où il convient,

et là je vis la dame de céans ; mais où est-elle ?

— « Je crois qu’elle est par là, dans la cour,

(dit l’homme) ; elle ne va pas tarder à venir. »

1800— « Eh ! maître ! soyez le bienvenu, par Saint Jean !

(dit la femme), allez-vous comme vous voulez ? »

Le frère se lève très courtoisement

et la serre étroitement dans ses bras,

et lui donne un tendre baiser et lui dit en pépiant des lèvres

comme un moineau : « Madame, tout à fait bien,

en homme qui est votre serviteur de toute manière.

Dieu soit loué, qui vous donna l’âme et la vie !

de tout le jour je n’ai vu si jolie femme

dans toute l’église, aussi vrai que j’espère faire mon salut. »

110« Mon Dieu ! (repartit-elle), le Seigneur corrige nos défauts !

de toute façon vous êtes le bienvenu, par ma foi ! »

— « Grand merci, madame, je m’en suis toujours aperçu.

Mais dans votre grande bonté, avec votre permission,

je vous prierais de ne pas vous en contrarier,

si je désire parler un petit moment avec Thomas.

Les curés sont bien négligents et bien lents

à tâter délicatement une conscience.

À confesser, à prêcher je mets mon zèle,

et à bien étudier les paroles de Saint Pierre et de Saint Paul.

1820Je vais pêchant des âmes chrétiennes,

pour rendre à Jésus-Christ son propre bien ;

répandre sa parole est tout mon désir. »

« Eh bien ! avec votre permission, cher monsieur, (dit-elle),

grondez-le bien, par la Sainte Trinité !

Il est coléreux comme une fourmi pisseuse,

quoiqu’il ait tout ce qu’il peut désirer.

J’ai beau le couvrir la nuit et lui tenir chaud,

et poser sur lui ma jambe ou mon bras,

il grogne comme notre verrat, qui est couché dans l'étable.

1830D’autre déduit, je n’en puis attendre de lui ;

je n’arrive à lui plaire en aucun cas. »

— O Thomas! Je vous dis, Thomas ! Thomas !

C’est là l’œuvre du démon, c’est chose qu’il faut amender.

La colère est un vice que le Dieu du ciel défend,

et à ce sujet je veux dire un mot ou deux :

— « Voyons, maître » (dit la femme), avant que je ne parte,

que voulez-vous pour dîner ? je vais m’en occuper. »

— « Mon Dieu ! notre dame, (répondit-il), je vous dis, sans doute,

quand je n’aurais que le foie d’un chapon,

1840et qu’une petite tranche de votre pain tendre,

et après cela la tête d’un petit cochon rôti

(mais je ne voudrais à aucun prix qu’on tuât une bête pour moi),

alors j’aurais chez vous l’humble nourriture qui me suffit.

Je suis un homme qui a besoin de peu pour se soutenir.

Mon esprit a son aliment dans la Bible.

Le corps est en tout temps si préparé et tant se peine

à veiller, que mon estomac est détruit.

Je vous en prie, madame, ne soyez pas fâchée

que je vous ouvre si amicalement mes secrets ;

1850Dieu sait que je ne les voudrais dire qu’à bien peu. »

— « Encore un mot, monsieur, (dit-elle), avant que je m’en aille ;

mon enfant est mort, il y a moins de deux semaines,

peu après votre départ de notre village. »

— « J’ai vu sa mort par révélation,

dit le frère, au couvent, dans notre dortoir.

J’ose dire que, moins d’une demi-heure

après sa mort, je l’ai vu ravi dans la félicité

en ma vision, Dieu me pardonne !

De même l’ont vu notre sacristain et notre infirmier,

1860qui sont depuis cinquante ans de bons et fidèles frères ;

ils peuvent maintenant, Dieu soit loué de ses dons !

fêter leur jubilé et aller seuls.

Alors je me levai, et tout notre couvent aussi,

bien des larmes coulant le long de mes joues,

sans bruit ni fracas de cloches. ;

nous chantâmes le Te Deum et rien autre,

sauf que je fis à Jésus-Christ une oraison,

lui rendant grâce de sa révélation.

Car, messire, et yod», madame, croyez-moi bien,

1870nos oraisons sont plus efficaces,

et nous voyons plus des choses secrètes du Christ

que les laïques, quand ce seraient des rois.

Nous vivons dans la pauvreté et dans l’abstinence,

et les laïques dans la richesse et la dépense

du manger et du boire, et dans leurs impures voluptés.

Nous avons en haine tous les plaisirs de ce monde.

Lazare et le Mauvais Riche vécurent différemment,

aussi eurent-ils récompenses différentes.

Quiconque veut prier, il lui faut jeûner et être pur,

1880et engraisser son âme et amaigrir son corps.

Nous vivons comme le veut l’Apôtre ; vêtement et nourriture

nous suffisent, quand même ils ne seraient pas très bons.

C’est la pureté et le jeûne de nous autres frères

qui fait que le Christ accepte nos prières.

Voyez, Moïse jeûna quarante jours et quarante nuits,

avant que le grand Dieu tout-puissant

lui parlât sur la montagne de Sinaï.

C’est le ventre vide, à jeun depuis maint jour,

qu’il reçut la loi écrite

1890par le doigt du Seigneur, et Élie, vous le savez bien,

sur le mont Horeb, avant qu’il eût entretien

avec le Très-Haut, qui est le médecin de nos âmes,

resta longtemps dans le jeûne et la contemplation.

Aaron qui eut le temple sous ses lois,

et de même chacun des autres prêtres,

quand ils devaient aller dans le temple

prier pour le peuple, et célébrer le service divin,

ils refusaient de boire toute espèce

de boisson qui pût les enivrer ;

1900ils priaient et veillaient dans l’abstinence,

de peur d’être frappés de mort. Prenez bien garde à ce que je dis :

si ceux qui prient pour le peuple ne sont pas sobres, —

faites attention à ce que je dis ; — mais assez, cela suffit !

Notre Seigneur Jésus, comme le dit la Sainte Écriture,

nous a donné l’exemple du jeûne et de la prière.

C'est pourquoi, nous autres, mendiants, nous simples frères,

nous sommes mariés à la pauvreté et à la continence,

à la charité, à l’humilité et à l’abstinence,

à la persécution pour la vertu,

1910aux pleurs, à la miséricorde et à la pureté.

Et c’est pourquoi vous pouvez voir que nos prières, —

je parle de nous, les mendiants, de nous, les frères, —

sont plus agréables au Très Haut

que les vôtres, avec les festins où vous vous attablez.

C’est pour sa gloutonnerie, à ne pas mentir,

que l’homme fut d’abord chassé du Paradis,

et qu’il fut chassé du Paradis, c’est certain.

Mais écoute bien, Thomas, ce que je vais dire.

Je n’ai pas de texte pour cela, je crois,

1920mais je le trouverai bien dans quelque glose :

c’est spécialement des frères qu’a parlé

notre doux Seigneur Jésus, quand il a dit :

« Heureux les pauvres d’esprit »,

et ainsi de suite ; vous pouvez voir tout l’Évangile ;

ceux de notre profession ne lui sont-ils pas plus conformes

que ceux qui nagent dans l’abondance ?

Fi de leur pompe et de leur gloutonnerie,

et pour leur débauche, je les honnis.

Ils me paraissent ressembler à Jovinien,

1930gros comme une baleine et marchant comme un canard ;

aussi plein de vin que la bouteille dans la dépense.

Leur prière est vraiment pleine de grand respect ;

quand ils disent pour les âmes le psaume de David,

écoutez : « Beu ! (disent-ils), cor meum eructavit ».

Qui suit l’Évangile du Christ et sa voie,

si ce n’est nous qui sommes humbles, chastes et pauvres,

artisans du verbe de Dieu, et non des trésoriers ?

C’est pourquoi, tout comme le faucon d’un vif essor

s’élance dans l’air, tout de même les prières

1940des frères actifs si charitables et chastes

prennent leur essor vers les deux oreilles de Dieu.

Thomas ! Thomas ! je veux perdre bras et jambes,

et j’atteste le seigneur qui s’appelle Saint Yves,

si tu n’étais pas notre frère, rien n’irait bien pour toi !

Dans notre chapitre nous prions nuit et jour

le Christ de t’envoyer santé et force,

afin que tu puisses vite reprendre l’usage de ton corps. »

« Dieu sait, (répliqua l’autre), que je n’en ressens rien ;

le Christ m’ôte son aide, si, en quelques années,

1950je n’ai point dépensé, près de diverses espèces de frères,

mainte et mainte livre ! pourtant je ne m’en porte pas mieux.

Vraiment j’y ai employé presque tout mon bien.

Adieu, mon or ! car il est tout parti ! »

Le frère repartit : « O Thomas ! est-ce possible ?

qu’avez-vous besoin de chercher diverses confréries ?

Quel besoin a celui qui possède un médecin parfait

de chercher d’autres médecins dans la ville ?

Votre inconstance fait votre ruine.

Nous tenez-vous donc, moi ou notre couvent,

1960insuffisants pour prier pour vous ?

Thomas, cette plaisanterie-là ne vaut pas un liard ;

votre maladie vient de ce que nous avons trop peu.

« Ah ! donnez à ce couvent-ci un demi-quart d’avoine 1 »

« Ah ! donnez à ce couvent-là vingt-quatre deniers. »

« Ah ! donnez à ce frère un gros sou et qu’il s’en aille ! »

Non, non, Thomas ! les choses ne peuvent se passer ainsi.

Qu’est-ce qu’un liard partagé en douze ?

Songez-y ; toute chose qui ne fait qu’un en soi

est plus forte que si elle est éparpillée.

1970Thomas, je ne te flatterai pas, moi :

tu voudrais avoir notre labeur pour rien.

Le Très-Haut, qui a créé tout l’univers,

dit que l’ouvrier a droit à son salaire.

Thomas ! je ne désire rien de votre trésor

pour moi-même ; mais c’est que notre couvent

est toujours si zélé à prier pour vous

et à bâtir la véritable église de Jésus-Christ.

Thomas ! si vous voulez apprendre à faire de bonnes œuvres,

vous trouverez s’il est bon de bâtir

1980des églises, dans la vie de saint Thomas de L’Inde.

Vous êtes là couché, plein de colère et d’ire,

dont le diable a enflammé votre cœur,

et vous grondez cette pauvre innocente,

votre femme, qui est si patiente et si douce.

Et c’est pourquoi, Thomas, crois-moi, s’il te plaît,

ne te dispute pas avec ta femme, dans ton intérêt ;

et, sur ta foi ! emporte ce mot-ci :

écoute ce que dit le sage touchant ce sujet :

« Ne sois pas un lion dans ta propre maison ;

1990n’opprime pas tes sujets ;

ne mets pas tes amis en fuite. »

Et Thomas, je te le recommande de nouveau,

garde-toi de l’ennemi qui dort dans ton sein ;

garde-toi du serpent qui rampe si perfidement

sous l’herbe et pique si subtilement.

Prends garde, mon fils, et écoute avec patience,

que vingt mille hommes ont perdu la vie

pour s’être disputés avec leurs concubines et leurs femmes.

Or, puisque vous avez une si sainte et si douce femme,

2000qu’avez-vous besoin, Thomas, d’entrer en dispute ?

Il n’est assurément nul serpent aussi cruel,

quand on lui marche sur la queue, ni moitié aussi féroce,

que la femme quand la colère la saisit ;

la vengeance est alors tout ce qu’elles désirent.

La colère est un péché, un des plus grands des sept,

abominable devant le Dieu du ciel,

et mène l’homme à sa destruction.

Le premier vicaire ou curé venu, tout ignorant qu’il soit,

peut vous dire que la colère engendre l’homicide.

2010La colère est, en vérité, l’exécutrice de l’orgueil.

Je pourrais rapporter sur la colère tant de douloureuses choses

que mon récit durerait jusqu’à demain.

Et c’est pourquoi je prie Dieu jour et nuit,

qu’à l’homme colérique Dieu donne petite puissance !

C’est grand mal, certes, et grande pitié

de placer un homme colérique en haut rang.

Il y eut jadis un podestat colérique,

nous dit Sénèque, durant la magistrature duquel

deux chevaliers partirent un jour pour une chevauchée,

2020et la fortune voulut

qu’un seul rentrât au logis, et l’autre pas.

Aussitôt le chevalier est amené devant le juge

qui lui dit : « Tu as tué ton compagnon,

et pour ce je te condamne à mort, sans rémission. »

Et il donne à un autre chevalier l’ordre suivant :

« Conduis-le à la mort, je te l’enjoins ».

Or il arriva que, comme ils étaient en route

pour le lieu où le condamné devait mourir,

le chevalier revint, que l’on croyait mort.

2030On se dit donc que le mieux à faire

était de les ramener tous deux devant le juge.

« Seigneur, (lui dit-on), le chevalier n’a pas tué

son compagnon : le voici devant vous tout vivant. »

« Vous allez mourir, (dit notre homme), sur ma vie !

je veux dire, l’un et l’autre, et tous les trois ! »

Et il s’adressa au premier en ces termes :

« Je t’ai condamné, il faut que tu meures de toute façon.

Et toi aussi tu dois nécessairement perdre ta tête,

car tu es cause que ton compagnon meurt. »

2040Et au troisième chevalier il dit ces mots :

« Tu n’as pas fait ce que je t’ai ordonné. »

Et ainsi il les fît mettre à mort tous les trois.

Le colérique Cambyse était de plus ivrogne

et il mettait tout son plaisir à être barbare.

Or il advint qu’un seigneur de sa suite

qui aimait à moraliser vertueusement

lui parla un jour qu’ils étaient entre eux en ces termes :

« Un seigneur est perdu s’il a des vices,

et l’ivrognerie est une honteuse renommée

2050pour tout homme, et spécialement pour un seigneur.

Il y a bien des yeux et bien des oreilles

qui surveillent un seigneur, sans qu’il en sache rien.

Pour l’amour de Dieu, buvez plus modérément ;

le vin fait perdre misérablement à l’homme

son esprit, et de plus chacun de ses membres. »

« Tu vas voir le contraire sans tarder, (repartit Cambyse) ;

et tu feras la preuve, par ta propre expérience,

que le vin ne fait pas si grand mal aux gens.

Il n’y a pas de vin qui me prive de ma force •

2060de main ni de pied, ni de mon coup d’œil. »

Et de rage, il se mit à boire cent fois plus

qu’il n’avait fait auparavant ;

et sur-le-champ, ce maudit scélérat colérique

fit amener devant lui le fils du chevalier

et lui ordonna de se tenir debout en face de lui.

Et soudain il prit dans sa main son arc,

et tira la corde jusqu’à son oreille

et d’une flèche tua l’enfant sur place :

« Eh bien ! ai-je la main assurée ou non ?

2070(demanda-t-il), ai-je perdu toute ma force et tout mon esprit ?

le vin m’a-t-il privé de mon coup d’œil ? »

A quoi bon rapporter la réponse du chevalier ?

Son fils était tué, il n’y a plus rien à dire.

Prenez donc garde à la façon dont vous jouez avec les seigneurs.

Chantez Placebo et pour ma part je ferai de même si je puis,

sauf s’il s’agit d’un pauvre homme.

A un pauvre homme on doit dire ses vices,

mais non à un seigneur, dût-il aller en enfer.

Vois comment le colérique Cyrus, ce roi persien,

2080détruisit la rivière de Gysen,

à cause qu’un sien cheval s’y était noyé,

lorsqu’il allait conquérir Babylone.

Il rendit la rivière si petite

que les femmes la pouvaient traverser à gué.

Oyez ! que dit-il celui qui enseigne si bien ?

« Ne fais pas ton ami d’un homme colérique ;

ne fais pas route avec un fou

de peur de t’en repentir » ; il n’y a rien de plus à dire.

Or ça, Thomas, mon cher frère, laisse là ta colère ;

2090tu me trouveras aussi juste qu’une équerre.

Ne tiens pas toujours le couteau du diable contre ton cœur ;

ta colère te fait trop cruellement souffrir ;

confesse-toi plutôt à moi de tout !

— « Non pas, (reprit le malade), par saint Simon !

je me suis confessé aujourd’hui même à mon curé ;

je lui ai conté tout l’état de mon âme ;

il n’est plus besoin d’en parler, (dit-il),

à moins que je ne veuille le faire par humilité. »

— « Alors donne-moi de ton or pour bâtir notre cloître,

2100(dit le frère), car tandis que les autres hommes vivaient à l’aise,

nous avons eu pour toute nourriture mainte moule et mainte huître,

tant nous épargnons pour élever notre cloître.

Et pourtant, Dieu le sait ! c’est à peine si les fondations

sont achevées, et il n’y a pas encore un seul carreau

pour le pavage de nos cellules.

Par Dieu, nous devons quarante livres pour pierres de taille 1

Aide-nous donc, Thomas, au nom de Celui qui dépouilla l’enfer 1

autrement il nous faudra vendre nos livres,

et si notre prédication vous manque,

2110alors le monde ira tout à la destruction.

Car quiconque nous enlèverait de ce monde,

je jure sur mon salut, Thomas, avec votre permission,

qu’il enlèverait à ce monde le soleil.

Car qui peut enseigner et opérer comme nous ?

Et cela ne date pas d’hier, (ajouta-t-il),

mais depuis le temps d’Élie ou d’Élisée

il y a eu des frères, — je trouve la chose dans les livres, —

vivant dans la charité, notre Seigneur en soit loué !

Allons, Thomas, à notre aide, par la Sainte Charité ! »

2120Et à ces mots il se jeta à genoux.

Le malade pensa devenir fou de colère ;

il aurait voulu que le frère allât dans les flammes

pour sa fausseté et sa dissimulation.

« Ce qui est en ma possession

(dit-il), je puis donner cela et pas autre chose.

Vous me dites comme cela que je sois élu de votre confrérie ? »

« Oui, certes, (répondit le frère), soyez-en sûr ;

j’ai apporté à la dame de céans notre lettre avec notre sceau. »

« C’est bien (dit l’homme), et je veux donner quelque chose

2130à votre saint couvent pendant que j’ai vie encore,

et tu l’auras dans ta main sur-le-champ ;

à cette condition, et à nulle autre,

que tu répartiras mon don, mon cher frère,

de manière que chaque frère en ait autant que les autres.

Tu vas me jurer cela sur ta profession de foi

sans fraude et sans équivoque. »

« Je le jure, (dit le frère), sur ma foi ! »

Et ce disant il mit sa main dans celle du malade.

« Vois, tu as ma parole, et je n’y manquerai pas. »

2140 « Eh ! bien donc, enfonce ta main le long de mon dos,

(dit l’homme), et fouille bien par derrière ;

sous ma fesse tu trouveras

une chose que j’ai cachée là en lieu secret. »

« Ah ! (se dit le frère), cela sortira d’ici avec moi. »

Et il plonge la main jusqu’à la fente des fesses,

dans l’espoir d’y trouver un don.

Et quand le malade sentit le frère

qui tâtonnait de çà de là autour du trou,

il lui lâcha au beau milieu de la main un pet :

2150il n’est cheval tirant la charrette

qui aurait pu lâcher un pet de tel fracas.

Le frère bondit comme un lion furieux.

« Ah ! perfide rustre, (dit-il), par les os de Dieu,

tu as fait cela pour me dépiter, ma parole !

tu me payeras ce pet, si je peux ! »

Les gens du malade, entendant ce tapage,

accoururent et chassèrent le frère ;

et le voilà qui s’en va, le visage tout courroucé,

chercher son compagnon, celui qui gardait les provisions.

2160Il a l’air d’un sanglier sauvage,

il grince des dents, tant il est en fureur.

D’un pas résolu, il de dirige vers le château,

où habitait un homme de grand honneur

dont il avait été de tout temps le confesseur ;

cet homme honorable était le seigneur de ce village.

Le frère arrive comme un furieux

au moment où le seigneur, assis à sa table, mangeait.

C’est à peine si le frère pouvait prononcer un mot,

enfin il dit : « Dieu vous garde ! »

2170 Le seigneur le considéra et dit : « Benedicite !

Eh bien, frère Jean, dans quel monde vivons-nous ?

Je vois bien que quelque chose va de travers.

On dirait à votre air que le bois est plein de voleurs.

Asseyez-vous d’abord et dites ce qui vous tourmente,

et j’y mettrai bon ordre, si c’est en mon pouvoir. »

« Je viens (dit le frère), d’éprouver un affront aujourd’hui,

Dieu vous assiste ! au bas de votre village,

tel qu’il n’est en ce monde si pauvre page

qui n’aurait en abomination

2180la façon dont j’ai été traité dans votre ville.

Et pourtant rien ne m’afflige aussi cruellement

que la manière dont ce vieux rustre aux cheveux blancs

a de plus blasphémé notre saint couvent. »

« Voyons, maître, (dit le seigneur), je vous en prie. »

« Non pas maître, messire, (dit le frère), mais serviteur,

bien que j’aie obtenu cet honneur dans l’école.

Dieu n’aime pas qu’on nous appelle « Rabbi »,

ni sur la place du marché, ni dans votre grande salle. »

« N’importe, (dit l’autre), mais dites-moi tout votre ennui. »

2190 « Messire, (reprit le frère), un odieux outrage

a été fait aujourd’hui à mon ordre et à moi-même,

et ainsi, per consequens, à tous les degrés

de la sainte Église, dont Dieu veuille vite la venger ! »

« Messire, (dit le seigneur), vous savez ce qu’il y a à faire.

Ne vous emportez pas ; vous êtes mon confesseur ;

vous êtes le sel de la terre et sa saveur.

Pour l’amour de Dieu, prenez patience

et dites-moi votre ennui ». Et aussitôt le frère lui raconta

ce que vous avez déjà entendu, vous savez bien quoi.

2200 La dame du logis se tint tranquillement assise,

jusqu’à ce qu’elle eût entendu tout ce que le frère conta :

« Eh ! Sainte mère de Dieu, (dit-elle), bienheureuse vierge,

y a-t-il autre chose ? dites-le-moi fidèlement. »

« Madame, (dit le frère), que pensez-vous de cela ? »

« Ce que j’en pense, (reprit-elle), Dieu m’abandonne

si je ne pense pas que le rustre a fait action de rustre.

Que dirai-je ? Dieu lui refuse la santé !

Sa tête malade est pleine de folies,

je le tiens pour une sorte de frénétique. »

2210« Madame, (dit le frère), par Dieu je ne veux point mentir ;

mais j’ai d’autres façons de me venger.

Je veux le diffamer partout où je parlerai,

ce perfide blasphémateur, qui m’a chargé

de répartir ce qui ne saurait être réparti

entre tous également, le diable l’emporte ! »

Le seigneur restait immobile comme en rêve

et dans son cœur roulait en tout sens ces pensées :

« Comment ce rustre eut-il l’imagination

de proposer un tel problème au frère ?

2220Jamais jusqu’à ce jour je n’avais ouï pareille chose ;

je crois que c’est le diable qui lui a mis cela dans l’esprit.

En la cul-métrie on ne trouverait pas

jusqu’à présent une semblable question.

Qui pourrait faire la démonstration

comme quoi chaque homme aurait part égale

du son ou de la saveur d’un pet ?

Oh ! ce fou, cet effronté de rustre ! maudite soit sa figure !

Voyons, messieurs (poursuivit le seigneur, d’un air sévère),

qui a ouï parler de pareille chose avant cette heure ?

2230A chacun part égale ? dites-moi comment.

C’est impossible, cela ne peut pas se faire.

Ah ! ce fou de rustre, Dieu lui refuse la santé !

Le grondement d’un pet, comme tout autre son,

n’est que la réverbération de l’air,

et s’en va se perdant petit à petit.

Il n’est personne, par ma foi, qui puisse juger

s’il a été réparti également.

Voyons, mon rustre, voyons ! et de quelle maudite façon

il a aujourd’hui parlé à mon confesseur !

2240Je le tiens certes pour démoniaque !

Allons, mangez votre viande, et laissez le rustre à son jeu,

qu’il aille se faire pendre, au diable ! »

Or l'écuyer du seigneur était debout près de la table,

à découper la viande, et il entendait, mot pour mot,

toutes les choses que je viens de vous dire.

« Mon seigneur, (dit-il), ne vous en déplaise,

je gage le drap d’un manteau que je pourrais dire

à vous, messire frère, si cela ne vous fâche point,

comment ce pet devrait être distribué

2250parmi ceux de votre couvent, si je le voulais. »

« Parle, (dit le seigneur), et tu auras sans retard

le drap d’un manteau, par Dieu et par Saint Jean ! »

« Mon seigneur, (dit-il), quand le temps sera beau,

sans vent et sans perturbation de l’air,

faites apporter une roue de charrette ici dans la salle,

mais veillez à ce qu’elle ait tous ses rayons.

Une roue de charrette a ordinairement douze rayons.

Puis qu’on m’amène douze frères, savez-vous pourquoi ?

parce que treize font un couvent, je pense.

2260Le confesseur ici présent, en raison de sa dignité,

parfera le nombre voulu.

Tous s’agenouilleront d’un commun accord

et un frère mettra son nez, de cette manière,

très exactement au bout de chaque rayon.

Votre noble confesseur, Dieu l'ait en sa grâce !

tiendra son nez juste sous le moyeu.

Puis notre rustre sera amené ici,

le ventre raide et tendu comme un tambour ;

on l’assoira exactement sur la roue de la charrette,

2270au-dessus du moyeu, et on lui fera lâcher un pet.

Et vous verrez, j’en jure sur ma tête,

par preuve démonstrative

que le son se propagera en parts égales,

et aussi l’odeur, vers l’extrémité des rayons ;

sauf que ce digne homme, votre confesseur,

à cause que c’est un homme de grande dignité,

aura les prémices, comme il est juste ;

n’est-ce pas le noble usage des frères

que les plus dignes d’entre eux soient les premiers servis ?

2280et certes, celui-ci le mérite bien.

Il nous a aujourd’hui même enseigné de si bonnes choses,

en prêchant dans la chaire où il était monté,

que je ne demanderais pas mieux, à parler pour moi,

que de lui accorder la première odeur de trois pets ;

et son couvent tout entier y souscrirait sans aucun doute ;

il se conduit si noblement et si saintement ! »

Le seigneur, la dame et tous, sauf le frère,

dirent que Janquin avait parlé sur la question

aussi bien qu’Euclide ou Ptolémée.

2290Touchant le rustre, c’était, dirent-ils, la subtilité

et le grand esprit qui le firent parler comme il avait fait ;

il n’était ni sot ni démoniaque.

Et Janquin a gagné un manteau neuf. —

Mon conte est fini ; nous voici presque en ville.

Groupe E.

Le Conte du Clerc.

Le Prologue du Clerc.

Ci-suit le Prologue du conte du clerc d’Oxford.

« Messire Clerc d’Oxford (dit notre hôte),

vous chevauchez aussi coi et muet que pucelle

nouvellement épousée, assise au repas de noces ;

de ce jour n’entendis-je un mot de votre langue.

Je crois que vous étudiez quelque sophisme,

mais Salomon a dit : « Un temps pour chaque chose ».

Pour l’amour de Dieu, faites-nous meilleure mine :

ce n’est point ici le moment d’étudier.

Racontez-nous quelque joyeuse histoire, pardieu !

10car tout homme qui est entré en un jeu

doit nécessairement à ce jeu consentir.

Mais ne prêche pas, comme frère en carême

pour nous faire pleurer nos vieux péchés,

et que ton histoire ne nous fasse point dormir.

Raconte-nous quelque joyeuse aventure :

vos phrases, vos images et vos figures,

gardez-les en réserve jusqu’à ce que vous rédigiez

dans le grand style dont on écrit aux rois.

À présent, parlez assez simplement, je vous en prie,

20pour que nous puissions comprendre ce que vous direz. »

Ce digne clerc répondit bénignement :

« Hôte (dit-il), je suis sous votre férule ;

pour l’instant vous nous avez en votre gouverne,

aussi vous rendrai-je obéissance

autant que le veut la raison, c’est certain.

Je vais vous raconter une histoire, laquelle

j’appris à Padoue d’un clerc dont le mérite

est prouvé par ses paroles et par ses œuvres.

Il est mort maintenant et cloué dans son coffre :

30Dieu veuille accorder le repos à son âme !

François Pétrarque, poète lauréat,

ainsi s’appelait ce clerc, dont la rhétorique douce

illumina toute l’Italie de poésie,

comme Linien le fit de philosophie,

de jurisprudence ou d’autres arts particuliers ;

mais la mort, qui ne souffre pas que nous demeurions ici-bas

plus d’un clin d’œil pour ainsi dire,

tous deux les a tués, et tous nous devons mourir.

Mais pour revenir à ce digne homme

40qui m’enseigna le conte dont je parlais,

je dis que d’abord il compose dans le grand style,

avant d’arriver au cœur de son récit,

un poème, dans lequel il décrit

le Piémont et le pays de Saluces,

et où il parle des Apennins, ces hautes collines

qui sont à l’ouest les confins de la Lombardie,

et du mont Vésule en particulier

où le Pô dans une petite fontaine

prend son premier essor et sa source

50pour augmenter sans cesse en coulant vers l’est

jusqu’à l’Emilie, jusqu’à Ferrare et Venise :

toutes choses qu’il serait long de détailler.

Et vraiment, à mon jugement,

il me semble que ce sont choses impertinentes,

sauf qu’il veut ainsi amener son sujet.

Mais voici son histoire, si vous voulez l’entendre. »

Conte du Clerc.

Ici commence le conte du clerc d’Oxford.

Il est sur le flanc ouest de l’Italie,

tout à la racine du froid Vésule,

une plaisante plaine, abondante en victuaille,

60où maint château et village se peuvent voir

qui furent fondés au temps de nos vieux pères,

ainsi que maint autre spectacle délectable,

et Saluces est le nom de ce noble pays.

Un marquis, autrefois, était seigneur de cette terre,

comme l’avaient été ses dignes ancêtres avant lui ;

obéissants et tout prêts sous sa main

étaient tous ses vassaux, petits et grands ;

ainsi vit-il dans les délices et y a-t-il vécu depuis longtemps,

par la grâce de la fortune aimé et craint

70et des seigneurs et des communes.

Pour parler de sa lignée il était, en outre,

le plus noble de toute la Lombardie par sa naissance,

beau de sa personne, et fort, et jeune de son âge,

et plein d’honneur, ainsi que de courtoisie,

assez prudent pour régir ses états,

sauf en quelques points où il était blâmable,

et Gualtier était le nom de ce jeune seigneur.

Si je le blâme, c’est qu’il ne considérait pas

ce qu’à l’avenir il pourrait lui arriver,

80mais que toutes ses pensées allaient à ses plaisirs présents,

comme à la chasse au faucon ou à courre de tous côtés :

presque tous les autres soucis, il les laissait glisser loin de lui,

et, pis que tout le reste, il refusait aussi

d’épouser aucune femme, quoi qu’il pût advenir.

Sur ce point seulement ses sujets s’affligeaient si fort,

qu’un jour, en troupe, ils allèrent vers lui,

et l’un d’entre eux, comme le plus sage et le plus savant,

ou comme celui dont le seigneur accepterait le mieux

qu’il lui dit ce que son peuple pensait,

90ou comme celui qui pouvait le mieux exposer telle matière,

c’est lui qui dit au marquis ce que vous allez ouïr :

« O noble marquis, votre bienveillance

nous rassure et nous donne le courage,

toutes les fois que s’en présente l’occasion et la nécessité,

de venir vous confier nos chagrins ;

consentez aujourd’hui, seigneur, dans votre bonté,

que, le cœur affligé, nous nous plaignions à vous,

et que votre oreille ne soit pas sourde à ma voix.

Bien que je n’aie point plus de part en cette affaire

100qu’aucun autre homme ici présent,

cependant, puisque vous, mon seigneur si cher,

m’avez toujours témoigné faveur et grâce,

j’oserai d’autant mieux vous demander quelques instants

d’audience, pour vous exposer notre requête,

et vous, mon seigneur, en ferez tout juste ce qu’il vous plaira.

Car, certes, seigneur, nous vous aimons tant,

vous et vos œuvres, et toujours vous avons tant aimé,

que nous ne saurions nous-mêmes imaginer comment

on pourrait vivre avec plus de félicité,

110sauf en un point, seigneur : si c’était votre volonté

et votre bon plaisir de devenir époux,

alors votre peuple aurait le souverain repos du cœur.

Courbez la tête sous ce bienheureux joug,

fait de souveraineté et non de servitude,

et que l’on appelle épousailles ou mariage ;

et réfléchissez, seigneur, dans vos sages pensées,

combien vite passent nos jours, de diverses manières :

car en sommeils ou en veilles, promenades ou chevauchées,

toujours s’enfuit le temps, il ne s’arrête pour personne.

120Et bien que votre verte jeunesse fleurisse encore,

vieillesse se glisse sans cesse, roide comme pierre,

et la mort menace tous les âges et frappe’

toutes les conditions, car nul ne lui échappe ;

et si, pour certain, nous savons tous

que nous devons mourir, tout incertains sommes-nous

du jour où la mort tombera sur nous.

Agréez donc les intentions loyales

de nous qui n’avons jamais refusé vos ordres,

et alors, seigneur, si vous y voulez consentir,

130nous vous choisirons femme en peu de temps, tout au moins

née des plus nobles et des plus grands

de tout ce pays, en sorte que ce mariage doive paraître

honorer Dieu et vous, à notre avis.

Délivrez-nous de toutes ces craintes inquiètes,

et prenez femme, pour l’amour du Très-Haut ;

car s’il arrivait — à Dieu ne plaise —

qu’à votre mort votre lignée s’éteignit

et qu’un étranger vous succédât et prit

votre héritage, oh, malheur à nous vivants !

140aussi nous vous prions de vous marier en hâte. »

Leurs douces prières et leur air constristé

inspirèrent la pitié au cœur du marquis.

« Vous voulez (dit-il), miens et chers sujets,

me contraindre à ce que je n’avais jamais pensé faire.

Je me réjouissais de ma liberté,

et rarement on la trouve en mariage ;

alors que j’étais libre, je deviendrai esclave.

Mais cependant je vois vos intentions loyales,

et j’ai confiance en votre sagesse, comme toujours :

150aussi, de ma libre volonté, je consens

à me marier aussitôt que possible.

Mais, comme vous m’avez offert aujourd’hui

de me choisir une femme, je vous tiens quittes

de ce choix, et vous prie de renoncer à cette offre.

Car, Dieu le sait, les enfants bien souvent

diffèrent de ce qu’étaient leurs dignes parents avant eux ;

la vertu vient toute de Dieu, et non de la race

qui les a engendrés et conçus ;

j’ai foi en la bonté divine, et c’est pourquoi

120mon mariage, mes dignités et mon repos,

je les confie à Dieu : qu’il en fasse ce qu’il voudra.

Laissez à moi seul le choix d’une femme :

cette charge, je la veux porter sur mon dos.

Mais je vous prie et vous ordonne sur votre vie

de me promettre, quelle que soit la femme que je prenne,

que vous la respecterez, tant que durera sa vie,

en paroles et en actions, ici et partout ailleurs,

comme si elle était la fille d’un empereur.

Et, en outre, je veux que vous me juriez

170de ne jamais maugréer ou lutter contre mon choix ;

car puisque je vais renoncer à ma liberté

sur vos instances, aussi vrai que j’espère être heureux

je n’épouserai que là où se sera fixé mon cœur ;

et si vous ne voulez souscrire à de telles conditions,

je vous en prie, ne parlons plus de cette affaire. »

Volontiers et de tout cœur ils jurèrent et acquiescèrent

à toutes ces choses, et nul n’y contredit ;

mais comme faveur, avant de partir, ils le supplièrent

de bien vouloir leur fixer le jour certain

180de ses épousailles, aussi rapproché que possible,

car, malgré tout, le peuple craignait encore un peu

que ce marquis ne se résolût pas à prendre femme.

Il leur accorda tel jour qu’il lui plut de fixer :

alors il se marierait sûrement,

et tout cela, dit-il, il le faisait à leur requête ;

et eux, d’un cœur humble et soumis,

tombant à genoux, très respectueusement

tous ils le remercient : ainsi arrivés aux fins

qu’ils se proposaient, ils s’en retournent chez eux.

190Et là-dessus il ordonne à ses officiers

de pourvoir à la fête,

et à ses chevaliers ou écuyers privés

il donne telles charges qu’il lui plaît de leur imposer ;

et eux obéissent à son commandement,

chacun faisant toute diligence

pour que la fête soit dignement célébrée.

Explicit prima pars.

Incipit secunda pars.

Non loin de ce palais vénérable

où le marquis préparait son mariage,

se trouvait un hameau, au site délectable,

200où les pauvres villageois

tenaient leurs bêtes et s’hébergeaient,

par leur labeur tirant leur subsistance

des dons plus ou moins abondants de la terre.

Parmi ces pauvres gens habitait un homme

que l’on tenait pour le plus pauvre de tous ;

mais le Tout-Puissant parfois envoie

sa grâce dans une humble crèche :

Janicule, ainsi l’appelaient les gens de ce hameau.

Il avait une fille, suffisamment belle à la vue,

210et Grisilde était le nom de cette jeune vierge.

Mais s’il s’agit de beauté vertueuse,

alors elle était des plus belles sous le soleil ;

car, pauvrement élevée comme elle l’était,

jamais désir sensuel n’avait traversé son cœur ;

c’était plus souvent à la fontaine qu’à la tonne

quelle buvait, et, voulant plaire à la vertu,

elle connaissait bien le labeur, mais non point l’oisiveté et ses aises.

Et quoique cette enfant fût d’âge tendre,

néanmoins, dans le sein de sa virginité,

220était enclos un cœur sérieux et mûr ;

et avec grand respect et grande charité

elle soignait son pauvre vieux père ;

tout en filant, elle gardait quelques brebis dans les champs :

point ne voulait-elle être oisive jusqu’au dormir.

Et lorsqu’elle revenait à la maison, elle rapportait

souvent des racines ou d’autres herbes

qu’elle hachait et faisait bouillir pour leur nourriture ;

elle se faisait son lit bien dur et nullement doux ;

et toujours elle prolongeait la vie de son père

230par toute l’obéissance et tout l’empressement

d’une enfant qui s’applique à honorer son père.

Sur Grisilde, sur cette humble créature,

bien souvent le marquis avait fixé les yeux,

lorsque par aventure il passait en chassant ;

et quand il arrivait qu’il la pût apercevoir,

ce n’étaient pas les regards licencieux du vice

que ses yeux jetaient sur elle, mais de façon grave

bien des fois il considérait pensivement son visage,

louant à part lui son sérieux de femme

240et aussi sa vertu, que nul n’égalait

à un âge si tendre, aussi bien en manières qu’en actions.

Car si le peuple n’est pas grand connaisseur

en vertu, lui, il rendait pleine justice

à ses qualités, et avait résolu qu’elle seule

serait sa femme, si jamais il se mariait.

Le jour du mariage est venu, mais personne ne peut

dire qui sera la mariée ;

de ce mystère beaucoup de gens s’étonnent

et disent, lorsqu’ils se parlent en secret :

250« Notre seigneur ne renoncera-t-il jamais à ses frivolités ?

ne veut-il donc pas se marier ? hélas, hélas, malheur à nous !

pourquoi nous jouer ainsi et s’abuser soi-même ? »

Mais, néanmoins, le marquis a fait faire,

avec des gemmes serties d’or et de pierre d’azur,

broches et anneaux destinés à Grisilde ;

et pour ses vêtements il a fait prendre mesure

sur une jeune fille de stature égale,

ainsi que pour tous les autres ornements

que nécessitent de telles épousailles.

260La troisième heure de ce même jour

approche, où le mariage se doit faire,

et tout le palais a été mis en bel ordre,

salles et chambres, chacune selon son importance :

des offices, bourrées à foison,

s’y peuvent voir, remplies des friandes victuailles

que l'on peut trouver aussi loin que s’étend l’Italie.

Ce royal marquis, richement accoutré,

accompagné de seigneurs et de dames

qu’il avait priés à la cérémonie,

270et escorté des bacheliers de sa suite,

aux sons divers de mélodies variées,

en cet appareil et par le plus droit chemin a pris la route

du village dont je vous ai parlé.

Grisilde, Dieu le sait, fort innocente,

et ne se doutant guère que tout cet apparat fût pour elle,

était allée chercher de l’eau à la fontaine

et revenait à la maison le plus vite qu’elle pouvait.

Car elle avait entendu dire que, ce même jour,

le marquis devait se marier, et, s’il lui était possible,

280elle désirait bien voir un peu de ce spectacle.

Pensait-elle : « Je me tiendrai avec d’autres jeunes filles,

mes compagnes, sur notre porte, et je verrai

la marquise : aussi vais-je essayer

d’achever chez nous aussi vite que possible

le labeur qui me regarde,

et alors j’aurai le loisir de la contempler,

si elle prend ce chemin pour se rendre au château. »

Et comme elle allait passer le seuil,

le marquis survint et se mit à l’appeler,

290et elle déposa son pot d’eau en grand’hâte

auprès du seuil, dans un coin de l’étable,

et à deux genoux elle se laissa choir,

et, grave dans son maintien, resta à genoux,

prête à entendre les ordres de son seigneur.

Pensif, le marquis parla à la jeune fille

d’un ton sérieux, et lui dit ces mots :

« Où est votre père, Grisilde ? » dit-il,

et elle, d’un air respectueux et humble,

répondit : « Seigneur, il est tout près d’ici »,

300et, entrant sans plus tarder,

elle conduisit son père vers le marquis.

Celui-ci prit le vieillard par la main

et lui dit, le menant à l’écart,

« Janicule, il ne m’est loisible ni possible

de celer plus longtemps le plaisir de mon cœur.

Si tu me l’accordes, quoi qu’il advienne,

je prendrai, avant de repartir, ta fille

comme épouse, jusqu’à la fin de ses jours.

Tu m’aimes, je le sais bien et pour certain,

310et tu es mon fidèle homme lige par naissance ;

et tout ce qui me plaît, j’ose affirmer

que cela te plaît, et en particulier donc

dis-moi, sur le point dont je viens de te parler,

si tu veux incliner à mon projet,

et m’accepter pour gendre ? »

Ce coup soudain étonna tant cet homme

qu’il en devint rouge, confus, et qu’il en resta

tout tremblant : à peine put-il prononcer quelques mots,

ceux-ci seulement : « Seigneur (dit-il), ma volonté

320est la vôtre ; je ne veux rien de contraire

à votre désir, tant vous êtes mon seigneur bien aimé :

tout comme il vous plaira, conduisez cette affaire. »

« Cependant je voudrais (dit doucement le marquis),

que, dans ta chambre, moi et toi et elle

nous ayons un colloque, et sais-tu pourquoi ?

c’est que je tiens à lui demander si elle veut consentir

à être ma femme et à se régler sur mes désirs :

et tout ceci se fera devant toi,

je m’abstiendrai de lui parler hors de ta présence. »

330Et, dans la chambre, pendant qu’ils étaient à

leur entretien, que vous allez bientôt entendre,

le peuple s’assembla autour de la maison,

admirant de quelle manière honnête

et attentive elle soignait son père bien-aimé,

et Grisilde pouvait bien s’étonner profondément,

car jamais encore n’avait-elle vu pareil spectacle.

Il n’était pas étonnant qu’elle s’émerveillât

de voir si grand personnage les venir visiter,

car point n’était habituée à de pareilles visites,

340et son visage en paraissait tout pâle.

Mais, pour poursuivre ce conte en peu de mots,

voici les paroles que le marquis adressa

à cette bénigne, vraie, fidèle jeune fille :

« Grisilde (dit-il), il vous faut bien comprendre

qu’avec l’assentiment de votre père il me plait

de vous épouser, et il se peut faire,

je le veux croire, que vous y consentiez aussi.

Mais d’abord je vous poserai cette question (dit-il) :

puisque tout se doit conclure de façon hâtive,

350y voulez-vous consentir, où préférez-vous réfléchir ?

Je vous le demande : vous prêterez-vous de bon cœur

à tous mes caprices, et pourrai-je librement,

comme bon me semblera, vous causer joie ou chagrin

sans que jamais vous murmuriez, de jour ou de nuit ?

et lorsque je dirai oui, jamais vous ne direz non

soit en paroles, soit d’un froncement de sourcils ?

jurez-le, et ici même je jure notre union. »

Stupéfaite de ces mots, tremblante de crainte,

elle dit : « Seigneur, tout indigne, tout incapable

360que je sois de cet honneur que vous m’offrez,

comme vous le voudrez, je le voudrai aussi.

Et ici je jure que jamais à mon escient

je ne vous désobéirai en actes ou en pensées,

dusse je en mourir, et il me serait dur de mourir. »

« Cela suffit, ma Grisilde ! » dit-il,

et, d’un air fort grave, il alla

jusqu’à la porte, elle le suivant ;

et il parla au peuple de cette manière :

« C’est ma femme (dit-il), que voici.

370Honorez-la et aimez-la, je vous en prie,

vous tous qui m’aimez : c’est tout ce que j’ai à dire. »

Et pour que rien de ses vieux habits

ne fût apporté au palais, il ordonna

que des femmes l’en dépouillassent là même,

de quoi ces dames ne furent point fort aises,

d’avoir à manier les habits dont elle était vêtue.

Mais, néanmoins, cette jeune fille aux fraîches couleurs

des pieds à la tête a été tout de neuf habillée par elles.

Elles ont peigné ses cheveux restés sans tresses

380et en désordre, et de leurs doigts menus

ont disposé une couronne sur sa tête,

et l’ont couverte de joyaux, grands et petits ;

sur sa parure, pourquoi plus de détails ?

C’est à peine si le peuple la reconnut, tant elle était belle,

une fois transfigurée sous de telles richesses.

Le marquis lui a mis l’anneau des épousailles

qu’il avait apporté tout exprès, et puis l’a placée

sur un cheval, blanc comme neige et allant bien l’amble,

et jusqu’à son palais, sans plus s’attarder,

390parmi une foule joyeuse qui la menait ou venait à sa rencontre,

il l’a conduite, et ainsi ont-ils passé la journée

en fêtes, jusqu’au déclin du soleil.

Et, pour poursuivre ce conte en peu de mots,

je dis qu’à cette nouvelle marquise

Dieu, dans sa grâce, a départi tant de faveurs

qu’à en juger d’après les vraisemblances, on n’eût pas dit

qu’elle était née et avait été élevée dans la rudesse

d’une chaumière ou d’une étable,

mais plutôt qu’elle avait été nourrie dans le palais d’un empereur.

400Elle est devenue si chère à chacun,

si vénérable, que les gens de son village,

qui, depuis sa naissance, l’avaient connue d’année en année,

en pouvaient à peine croire leurs yeux, et auraient presque juré

que, de ce Janicule dont je vous ai. parlé,

elle n’était point la fille, car à leur idée

elle semblait être une autre créature.

Car bien qu’elle eût toujours été vertueuse,

elle était arrivée à une telle perfection

de bonnes mœurs assises dans une grande bonté,

410elle était si discrète et belle d’éloquence,

si douce et si digne de respect,

elle savait si bien conquérir les cœurs de ses sujets,

que chacun l’aimait, rien qu’à voir son visage.

Ce n’était pas seulement dans la ville de Saluces

qu’était publiée sa belle renommée,

mais, ailleurs aussi, dans mainte région,

quiconque parlait bien d’elle trouvait assentiment,

si loin s’était répandu le bruit de sa haute vertu

qu’hommes et femmes, jeunes et vieux,

420venaient à Saluces pour la contempler.

C’est ainsi que Gualtier, humblement certes, mais royalement

marié, honoré et prospère,

dans la paix du Seigneur vivait fort à son aise

à son foyer, et au dehors jouissait d’un ample crédit ;

et parce qu’il avait su voir qu’une humble condition

recèle souvent la vertu, le vulgaire le tenait

pour un homme avisé, ce qui se voit très rarement.

Et non seulement Grisilde, par son intelligence,

connaissait tous les soins d’une épouse dans sa maison,

430mais encore, lorsque l’occasion l’exigeait,

elle pouvait faire justice dans l’intérêt public.

Il n’était pas de discorde, de haine ou de rancune

en tout ce pays, qu’elle ne pût apaiser,

ramenant, par sa sagesse, le calme et le bien-être.

Quand son mari était absent pour un temps,

s’il arrivait que des nobles, ou quelques autres de ses sujets

se querellassent, elle les réconciliait :

si sages et si pondérées étaient ses paroles,

si grande l’équité de ses jugements,

440qu’elle semblait envoyée par le Ciel, pensait-on,

pour le salut public et pour redresser tous les torts.

Peu de temps après que cette Grisilde

se fut mariée, il lui vint une fille,

bien qu’elle eût préféré avoir un enfant mâle.

Fort aises en furent le marquis et le peuple,

car, bien que son premier enfant fût une fille,

elle pourrait arriver à avoir un garçon,

selon toute vraisemblance, puisqu’elle n’était pas stérile.

Explicit secunda pars.

Incipit tercia pars.

Il advint ce qui arrive fréquemment :

450à peine cette enfant était-elle à la mamelle

que le marquis conçut en son cœur tel désir

de tenter Grisilde et de juger de sa constance,

qu’il ne put rejeter de son cœur

cet étrange dessein d’éprouver sa femme :

bien inutilement. Dieu le sait, il voulut l’effrayer.

Il l’avait suffisamment éprouvée déjà,

et toujours l’avait trouvée bonne : fallait-il donc

la tenter encore, et toujours plus cruellement ?

Bien que certains y louent une invention subtile,

460pour moi, je dis qu’il sied mal

d’éprouver une femme lorsque c’est inutile,

et de lui causer angoisse et terreur.

Pour ce faire, le marquis s’y prit de cette façon :

une nuit, il vint tout seul où elle était couchée,

et, avec un visage sévère et un air troublé,

il lui parla ainsi : « Grisilde (dit-il), le jour

où je vous tirai de votre pauvre condition

et vous mis en ce rang de haute noblesse,

vous ne l’avez pas oublié, je pense ?

470Grisilde, dis-je, cette dignité présente

où je vous ai élevée, je ne suppose pas

qu’elle vous ait rendue oublieuse

que je vous pris en pauvre et très humble sort ;

si grande que soit votre fortune, vous devez vous connaître.

Prenez garde à chacun des mots que je vous dis :

il n’est personne qui les entende, sauf nous deux.

Vous savez bien vous-même comment vous vîntes ici,

en cette maison, il n’y a pas si longtemps ;

et, bien qu’à moi vous soyez chère et précieuse,

480à mes nobles vous ne l’êtes nullement ;

ils disent que c’est pour eux grand’honte et malheur

que d’être tes sujets et d’être tes esclaves

à toi, qui es née dans un petit village.

Et c’est surtout depuis la naissance de ta fille

que ces paroles ont été prononcées, j’en suis sûr ;

mais je désire, maintenant comme toujours,

vivre avec eux en paix et repos ;

je ne puis, en cette affaire, être inconsidéré.

Il faut que de ta fille je fasse pour le mieux,

490non pas comme je voudrais, mais comme il plaira à mon peuple.

Et, cependant, Dieu le sait, ce m’est fort pénible,

mais néanmoins, à votre insu

je ne veux rien faire, mais ce que je veux (dit-il),

c’est votre assentiment en cette chose.

Montrez-moi, par vos actes, cette patience

que vous m’avez promise et jurée dans votre village,

le jour où se fit notre mariage. »

Quand elle eut écouté tout ceci, elle ne s’émut

ni en paroles, ni dans son air, ni sur son visage ;

500car, semblait-il, elle n’en avait point de douleur.

Elle dit : « Mon seigneur, tout dépend de votre bon plaisir ;

mon enfant et moi, d’un cœur soumis,

nous sommes tout à vous, et vous pouvez sauver ou détruire

votre propre chose : faites à votre volonté.

Sur mon âme, que Dieu bénisse, il n’est rien

de ce qui vous plaît qui me puisse déplaire,

rien que je désire posséder,

rien que je craigne de perdre, sauf vous seul :

cette volonté est dans mon cœur et y sera toujours ;

510ni longueur de temps ni trépas ne l’en pourront effacer,

ni changer de place mon cœur. »

Le marquis fut heureux de cette réponse,

et cependant feignit de ne l’être pas :

fort sombres étaient son air et son regard

lorsqu’il se disposa à sortir de la chambre.

Bientôt après, à quelque temps de là,

il fit secrètement part de toutes ses intentions

à un homme qu’il envoya auprès de sa femme.

Ce confident était une sorte de sergent

520qui s’était souvent montré fidèle

dans de grandes choses, et était aussi de ces gens qui peuvent

exécuter de mauvais desseins.

Le seigneur savait bien en être aimé et craint,

et lorsque ce sergent connut la volonté de son maître,

il pénétra à pas de loup dans la chambre.

« Madame (dit-il), il faut que vous me pardonniez

si j’exécute chose où je suis contraint ;

vous êtes si sage que vous savez fort bien

que les ordres d’un seigneur ne peuvent être éludés :

530on peut en gémir et s’en plaindre,

mais il faut nécessairement obéir à leurs exigences,

et c’est ce que je vais faire, sans plus de paroles.

Cet enfant, j’ai ordre de le prendre.»

Et il se tut ; mais il saisit l’enfant

méchamment, et avec l’air d’un homme

qui eût voulu le tuer avant que de partir.

Grisilde doit tout souffrir et à tout consentir :

douce et muette comme un agneau elle reste assise,

laissant ce cruel sergent faire sa volonté.

540Suspecte était la renommée de cet homme,

suspect son visage, suspectes aussi ses paroles,

suspecte l’heure où il agissait ainsi.

Hélas ! sa fille qu’elle aimait tant,

elle pensait qu’il allait la tuer sur-le-champ,

et néanmoins elle ne pleurait ni ne soupirait,

consentante au bon plaisir du marquis.

Mais, enfin, elle se mit à parler

et doucement implora le sergent,

en digne gentilhomme qu’il était,

550de la laisser embrasser son enfant avant qu’il ne mourût,

et, sur son sein, elle posa ce petit enfant

et d’un visage bien triste se mit à baiser l’enfant

à le bercer, et puis à le bénir.

Et ainsi disait-elle, de sa voix bénigne :

« Adieu, mon enfant, je ne te reverrai plus jamais,

mais, puisque je t’ai marquée du signe de la croix,

puisses-tu être bénie de ce Père

qui mourut pour nous sur le bois de la croix.

Ton âme, petit enfant, je la lui confie,

560car, cette nuit, tu dois mourir à cause de moi. »

Je crois que pour une nourrice dans ce cas,

il eût été dur de voir cette cruauté :

plus encore une mère aurait-elle pu crier : hélas !

et cependant elle resta si constante, si ferme,

qu’elle endura toute cette adversité

et dit doucement au sergent :

« Reprenez maintenant votre pauvre petite fille.

Allez (dit-elle), exécutez les ordres de mon seigneur ;

pour une chose seulement, j’implore votre pitié :

570si mon seigneur ne vous l’a défendu, enterrez

du moins ce petit corps en un lieu

où bêtes ni oiseaux ne le viennent déchirer. »

Mais lui, sans dire un mot à ce propos,

saisit l’enfant et alla son chemin.

Le sergent vint retrouver son maître ;

sur les paroles et l’attitude de Grisilde

il le renseigna point par point, brièvement et simplement,

et lui remit sa fille bien aimée.

Le marquis montra quelque pitié dans son air ;

580néanmoins il poursuivit son projet,

comme en usent les puissants quand ils veulent faire leur volonté.

Il enjoignit à ce sergent d’envelopper en secret

et, très délicatement, d’emmailloter cet enfant

avec tous soins nécessaires et toute tendresse,

puis de le transporter dans un coffre ou dans un drap :

mais, sous peine de se faire trancher la tête,

il ne devait révéler son dessein à personne,

ni dire d’où il venait ni où il allait.

Mais à Bologne, où résidait sa sœur,

590qui en ce temps-là était comtesse de Panique,

le sergent se rendrait, lui expliquerait la chose,

la prierait de faire son affaire

d’élever cette enfant en toute sollicitude ;

mais de qui c’était l’enfant, elle devrait le celer

à tous, quoi qu’il pût advenir.

Le sergent est parti et s’est acquitté de ce message ;

mats c’est au marquis que nous revenons à présent,

car, maintenant, il va s’enquérant sans cesse

s’il ne peut découvrir sur le visage de sa femme

600ou dans ses paroles apercevoir

un changement ; mais il ne put jamais la surprendre

autrement que constante et douce, comme toujours.

Aussi heureuse, aussi humble, aussi empressée dans ses services

et dans son affection qu’elle l’avait jamais été,

elle le restait envers lui de toutes sortes de façons ;

et de sa fille, jamais elle ne disait un mot.

Nulle inégalité d’humeur, en aucune contrariété

ne se voyait en elle, et jamais elle ne mentionnait

le nom de sa fille, sérieusement ou par jeu.

Explicit tercia pars.

Sequitur pars quarta.

610En cet état se passèrent quatre années

avant qu’elle ne portât enfant ; mais il plut à Dieu

qu’elle donnât à ce Gualtier un enfant mâle

fort gracieux et beau à voir.

Et lorsqu’on le vint dire à son père,

non seulement lui, mais tout le pays, se réjouissant

de cet enfant, rendirent grâces et louanges à Dieu.

Quand il eut deux ans, et eut été sevré

du sein de sa nourrice, le marquis

s’éprit un jour d’un second désir

620de tenter sa femme une fois de plus, s’il le pouvait.

Oh ! inutile de la tenter en cette épreuve !

Mais les maris ne connaissent pas de mesure,

lorsqu’ils rencontrent patiente créature.

« Femme (dit le marquis), vous savez déjà

que mon peuple supporte mal notre mariage,

et, surtout depuis la naissance de mon fils,

c’est pis que ce ne fut jamais de tout notre temps.

Ces murmures me frappent au cœur et à l’âme,

car la rumeur en parvient à mes oreilles, si poignante

630que mon cœur en est presque anéanti.

Maintenant ils disent : « Gualtier disparu,

c’est le sang de Janicule qui succédera

et sera notre maître, car nous n’en aurons point d’autre » ;

telles sont les paroles que prononce mon peuple, sans nul doute.

C’est mon devoir de prendre garde à de tels murmures,

car, assurément, je redoute pareils jugements,

bien qu’ils ne se déclarent pas ouvertement en ma présence.

Je voudrais vivre en paix, si c’est possible :

aussi suis-je absolument décidé,

640comme j’ai disposé de sa sœur nuitamment,

tout de même à disposer de celui-ci en secret.

Je vous en avertis, pour que, soudain,

l’affliction ne vous mette pas hors de vous-même ;

soyez patiente, c’est ce dont je vous prie. »

« J’ai dit (répondit-elle), et je dirai toujours

que je ne veux ni ne refuse rien, soyez-en sûr,

que d’après votre bon plaisir : je ne m’afflige pas

quand même ma fille a été tuée et que mon fils le doive être,

du moins puisque c’est sur vos ordres.

650Je n’ai eu d’autre part à mes deux enfants

que la maladie d’abord, et ensuite l’affliction et la peine.

Vous êtes notre seigneur, faites de votre propre chose

tout ce qu’il vous plaira ; ne me demandez point conseil.

Car, de même que je laissai à la maison tous mes vêtements

lorsque je vins auprès de vous, de même (dit-elle),

je laissai ma volonté et toute ma liberté

en prenant vos vêtements : aussi, je vous en prie,

faites votre bon plaisir, et j’obéirai à vos désirs.

Et certes, si j’avais assez de prescience

660pour deviner votre volonté avant que de l’entendre,

je l’exécuterais sans négligence ;

mais, du moment que je connais votre désir et ce que vous voulez,

ferme et constante je me conformerai à votre bon plaisir,

car, si je savais que ma mort pût vous satisfaire,

très volontiers je mourrais pour vous plaire.

La mort ne saurait être mise en comparaison

avec votre amour. » Et, lorsque le marquis vit

la constance de sa femme, il baissa

les deux yeux et s’étonna qu’elle pût

670patiemment souffrir toute cette affaire ;

et puis il s’éloigna, l’air sombre,

mais à son cœur c’était fort grand plaisir.

Ce vilain sergent, de la même façon

qu’il avait pris sa fille, de même

ou pis, si pire se peut imaginer,

a saisi son fils, qui était plein de beauté.

Et si constamment patiente resta-t-elle

qu’elle n’eut pas un visage affligé,

mais embrassa son fils et se mit à le bénir,

680implorant seulement le sergent, s’il le pouvait,

de bien vouloir enfouir en terre ce petit enfant

pour que ses tendres membres, délicats à la vue,

fussent protégés contre bêtes et oiseaux.

Mais elle ne put obtenir aucune réponse.

Il s’éloigna, comme si de rien n’avait cure.

Mais à Bologne il l’a mené tendrement.

Le marquis s’étonne toujours davantage

de sa patience, et s’il

n’eût su de science certaine, auparavant,

690qu’elle aimait parfaitement ses enfants,

il aurait pensé que c’était par subtilité

et par méchanceté ou cruauté de cœur

qu’elle avait souffert tout cela d’un visage impassible.

Mais il savait bien qu’après lui-même, pour sûr

c’était ses enfants qu’elle aimait le mieux de toute manière.

Et maintenant je demanderais volontiers aux femmes

si ces épreuves n’auraient pas pu suffire ?

que pouvait imaginer encore un mari opiniâtre

pour éprouver la constance de sa femme,

700en persistant toujours dans son opiniâtreté ?

Mais il est des gens d’une nature telle

que, lorsqu’ils ont pris une certaine résolution,

ils ne peuvent s’arrêter dans leurs desseins ;

mais, tout comme s’ils étaient attachés à un poteau,

ils ne veulent pas se relâcher de leur intention première.

De même ce marquis est pleinement résolu

à tenter sa femme, comme il se l’était proposé d’abord.

Il la guette pour voir si, à ses paroles ou à son air,

elle a, envers lui, changé de sentiments.

710Mais jamais il ne peut trouver de différence.

Elle était toujours la même de cœur et de visage,

et, plus elle avançait en âge,

plus elle lui était fidèle, si c’est possible,

et dans son amour et dans ses soins.

Aussi semblait-il qu’à eux deux

ils n’eussent qu’une volonté ; car, de ce que désirait Gualtier,

elle s’en faisait aussi désir et plaisir,

et, Dieu merci, tout allait pour le mieux.

Elle montrait bien qu’aucune anxiété terrestre

720ne doit pousser une femme à vouloir d’elle-même

rien faire autrement que son mari l’a voulu.

Sur le nom de Gualtier, souvent et loin se répandait l’esclandre

que, par cruauté de cœur et par forfait,

sous prétexte qu’il avait épousé une femme pauvre,

il avait fait assassiner ses deux enfants en secret.

Ce bruit était courant dans le pays,

et ce n’est pas étonnant, car aux oreilles du peuple

n’était parvenue aucune nouvelle, sauf qu’ils avaient été tués.

Aussi, tandis que ses sujets jusqu’alors

730l’avaient beaucoup aimé, le scandale de son infamie

le leur avait fait prendre en haine.

Être appelé meurtrier est un nom odieux.

Mais, malgré tout, pour rien au monde

il ne voulait se détourner de son cruel dessein :

à éprouver sa femme allaient toutes ses pensées.

Lorsque sa fille eut l’âge de douze ans,

il informa subtilement la cour de Rome

de son désir, et y envoya son messager

avec l'ordre de faire confectionner une bulle

740qui pût seconder son cruel dessein,

et d’après quoi le pape, comme pour tranquilliser son peuple,

l’inviterait à prendre une autre femme, s’il le voulait.

Je dis qu’il ordonna de forger

une bulle du pape, faisant mention

qu’il était autorisé à quitter sa première femme

de par une dispense papale

et pour arrêter rancunes et dissentiments

entre son peuple et lui : voilà ce que disait la bulle

que l'on a fait publier tout au long.

750Nul ne s’étonnera que le peuple ignorant

ait cru fermement qu’il en était bien ainsi ;

mais, lorsque la nouvelle en parvint à Grisilde,

j’imagine que son cœur en fut fort affligé ;

mais elle, toujours également constante,

se résolut, humble créature,

à endurer toutes les adversités du sort.

Car elle restait soumise au plaisir et désir de celui

à qui elle s’était donnée, corps et âme,

comme à son unique bien sur terre.

760Mais, pour continuer ce récit en peu de mots,

le marquis a en particulier pris soin d’écrire

une lettre où il révèle ses projets,

et l’a secrètement envoyée à Bologne.

Au comte de Panique, qui avait alors

épousé sa sœur, il demandait tout particulièrement

de lui ramener ses deux enfants

en honorable et public appareil.

Une chose surtout il lui demande instamment,

c’est qu’à personne, même à qui le questionnerait,

770il ne dise à qui étaient ces enfants,

mais qu’il réponde que cette jeune fille doit être,

sans plus tarder, mariée au marquis de Saluces.

Et comme le comte en était prié, ainsi fit-il :

au jour fixé il s’est mis en chemin

vers Saluces, avec maints seigneurs

en riche atour, pour conduire cette damoiselle

à côté de laquelle chevauchait son jeune frère.

Elle était parée en vue de son mariage,

cette fraîche pucelle, et couverte de clairs joyaux ;

780son frère, qui avait sept ans d’âge,

était, lui aussi, fraîchement paré à sa manière.

C’est ainsi qu’en grande splendeur et avec un air de fête,

poursuivant leur voyage vers Saluces,

jour après jour, ils s’en viennent chevauchant.

Explicit quarta pars.

Sequitur quinta pars.

Cependant, selon sa perverse coutume,

le marquis, pour tenter sa femme encore plus

et mettre ses sentiments à l’épreuve extrême,

pour s’assurer pleinement et savoir

si elle restait aussi constante qu’auparavant,

790un jour, en audience publique,

il lui a tenu d’une voix fort rude ce langage :

« Certes, Grisilde, j’avais plaisir en suffisance

à vous avoir comme femme, tant est grande votre vertu, .

votre fidélité et votre obéissance,

à défaut de lignée et de richesse ;

mais je tiens maintenant comme la vérité même

qu’en grande seigneurie, à s’en bien aviser,

est grande servitude, de diverses façons.

Je ne puis ce que peut le moindre laboureur ;

800mon peuple me contraint à prendre

une autre femme, et ne cesse de clamer tout le jour ;

et le pape aussi, pour éteindre toute rancune,

y consent, j’ose m’en porter garant ;

et, pour vous dire très franchement la chose,

ma nouvelle femme est en chemin, elle arrive.

Soyez courageuse, et, sans plus, videz sa place,

et cette dot que vous m’avez apportée,

remportez-la, je vous l’accorde en grâce ;

retournez à la maison de votre père (dit-il),

810personne ne peut avoir prospérité parfaite ;

d’un cœur patient supportez, je vous le conseille,

ce coup de la fortune ou du sort. »

Et elle répondit avec soumission :

« Mon seigneur (dit-elle), je sais et j’ai toujours su

qu’entre votre magnificence

et ma pauvreté, il est impossible à quiconque

de faire comparaison, on ne le peut nier.

Je ne me suis jamais tenue digne, en aucune manière,

d’être votre épouse, non, pas même votre chambrière.

820Et dans cette maison, où vous me fîtes dame, —

j’en prends le Très-Haut à témoin,

et puisse t-il réconforter mon âme aussi sûrement que je dis vrai ! —

jamais je ne me considérai comme souveraine ou maîtresse,

mais comme l’humble servante de votre altesse,

ce que je resterai toujours, tant que durera ma vie,

plus qu’aucune autre créature humaine.

De ce que vous m’ayez si longtemps, dans votre bonté,

tenue en honneur et noblesse,

alors que je n’étais pas digne de l’être,

830j’en remercie Dieu et vous, et je le prie

de vous en récompenser : c’est tout ce que je puis vous dire.

Je retournerai volontiers chez mon père,

et j’habiterai avec lui jusqu’à la fin de mes jours.

Là où je fus élevée comme petit enfant,

jusqu’à ma mort je mènerai la vie

d’une veuve, chaste toujours, de corps et de pensée.

Car, puisque je vous ai donné ma virginité

et que je suis votre fidèle épouse, n’en doutez pas,

Dieu garde la femme d’un tel seigneur de prendre

840un autre homme comme mari ou conjoint !

Et avec votre nouvelle femme, puisse Dieu, dans sa grâce,

vous accorder bien-être et prospérité !

car je lui céderai volontiers cette place

où j’avais accoutumé d’être heureuse ;

car puisque vous, mon seigneur (dit-elle),

vous autrefois le souverain bien de mon cœur,

vous voulez que je parte, je partirai quand il vous plaira.

Mais, puisque vous m’offrez la dot

que je vous ai apportée, j’ai bien souvenance

850que c’étaient mes misérables vêtements, nullement beaux,

lesquels il me serait difficile de retrouver maintenant.

O Dieu bon ! combien doux et combien aimable

vous sembliez, de visage et de paroles,

le jour où se fit notre mariage !

Mais ce qu’on dit est vrai, — du moins je le trouve véritable,

car en effet je l’éprouve à présent —

l’amour vieilli n’est plus ce que jeune il était.

Mais soyez sûr, mon seigneur, que nulle adversité,

dût la mort s’ensuivre, ne fera jamais

860qu’en actes ou en paroles je me repente

de vous avoir donné mon cœur sans retour.

Mon seigneur, vous savez que, dans la maison de mon père,

vous me fîtes dépouiller mes pauvres vêtements

et m’habillâtes richement, en votre grâce.

A vous je n’apportai rien autre, je le sais,

que ma foi et mon dénûment et ma virginité.

Et maintenant je vous rends mes vêtements

ainsi que mon anneau nuptial, pour jamais.

Le reste de vos joyaux est tout prêt

870dans votre chambre, j’ose l’affirmer sans crainte.

Nue je quittai la maison de mon père (dit-elle),

et nue je dois y retourner.

A tout votre bon plaisir j’obéirai volontiers.

Cependant, j’espère que ce n’est pas votre intention

que je parte de votre palais sans une chemise.

Vous ne pouvez faire chose si déshonnête

que d’exposer, nu, au peuple, chemin faisant,

le sein même qui porta vos enfants :

aussi, je vous en prie,

880faites que je n’aille pas mon chemin comme un ver.

Souvenez-vous, mon bon seigneur tant aimé,

que j’étais votre femme, quelque indigne que je fusse.

Aussi, en échange de ma virginité

que je vous ai apportée et ne remporte pas,

daignez m’accorder, comme récompense,

une chemise comme celles que j’avais coutume de porter,

afin que j’en couvre le sein de celle

qui fut votre femme, et je prends ainsi congé

de vous, mon bon seigneur, pour ne vous point affliger. »

890« La chemise (dit-il), que tu as sur le dos,

qu’elle y reste, et emporte-la avec toi. »

Mais c’est à grand’peine qu’il put prononcer ces mots,

et il s’éloigna de douleur et de pitié.

Devant l’assistance elle se dévêt,

et en chemise, tête et pieds nus,

elle s’en va vers la maison de son père.

Le peuple la suit en pleurant le long de la route

et en maudissant la fortune, chemin faisant ;

mais elle, loin de pleurer, gardait les yeux secs,

900et, en ce moment, ne disait pas un mot.

Son père, qui avait déjà appris la nouvelle,

maudit le temps et le jour où la nature

fit de lui créature vivante.

Car, assurément, le pauvre vieillard

avait toujours eu ce mariage en soupçon ;

car il avait pensé, dès le début,

qu’une fois que le seigneur aurait satisfait son désir,

il jugerait que c’était mésalliance

en son rang que de condescendre si bas,

910et qu’il la chasserait aussi vite que possible.

A rencontre de sa fille, il se porte en hâte,

car, à la rumeur de la foule, il savait qu’elle venait,

et de ses vieux habits, tels quels,

il la couvrit en pleurant amèrement.

Mais à son corps il ne les put ajuster,

car grossière était l’étoffe et vieillie

de bien des années depuis son mariage.

C’est ainsi qu’avec son père, pendant quelque temps,

habite cette fleur des patientes épouses,

920et, ni par ses paroles ni sur son visage,

en présence du peuple ou loin de tout regard,

elle ne montre qu’elle a souffert injure,

et de sa haute condition elle n’avait pas

souvenance, à en juger par son air.

Et ce n’est pas étonnant, car, dans son élévation,

son âme avait gardé simplesse et humilité :

jamais de fine bouche ou de goût délicat,

jamais de pompe ou de façons royales,

mais toujours la bénignité patiente

930d’une femme discrète et sans orgueil, toujours vénérable,

et constamment attachée et douce à son mari.

On parie de Job comme d’un modèle d’humilité,

car les clercs, quand ils le veulent, s’entendent à bien écrire,

surtout au sujet des hommes, mais, en vérité,

bien que les clercs louent assez peu les femmes,

il n’est pas d’homme qui, en humilité, puisse s’acquitter

aussi bien que les femmes, ni qui puisse être moitié si fidèle

que les femmes le sont, ou le cas est très récent.

[Pars sexta.]

Le comte de Panique arrivait de Bologne,

940ce dont le bruit s’est répandu parmi petits et grands,

et aux oreilles du peuple tout entier

il est revenu qu’une nouvelle marquise

l’accompagnait, en si grande pompe et richesse

que jamais, de mémoire d’homme, on n’avait vu

si noble appareil dans tout l’ouest de la Lombardie.

Le marquis, qui avait préparé et savait tout cela,

avant l’arrivée du comte envoya son messager

chercher cette simple et pauvre Grisilde,

et elle, d’une âme soumise et d’un visage heureux,

950et non pas le cœur gros de pensées irritées,

se rendit à ses ordres, et, se mettant à genoux,

respectueusement et sagement le salua.

« Grisilde (dit-il), je veux absolument

que cette jeune fille que je dois épouser

soit demain reçue aussi royalement

qu’il est possible de l’être en ma maison.

Et je veux aussi que chaque personne, à son rang,

trouve, selon ses droits, place et service

et grand plaisir, au mieux de mes moyens.

960Je n’ai point de femmes capables, je le crains,

de mettre en ordre les chambres

comme je le voudrais : aussi souhaiterais-je

te charger de tout cet arrangement ;

depuis longtemps, en outre, tu connais tous mes désirs :

bien que tes vêtements soient laids et mal en point,

tu pourras, à tout le moins, t’acquitter de ce devoir. »

« Non seulement, seigneur, serai-je heureuse (dit-elle),

de faire comme il vous plaira, mais je désire en outre

vous servir et vous plaire en ma condition

970sans faiblir, et ainsi ferai je toujours.

Et jamais, en advienne bonheur ou malheur,

les sentiments de mon cœur ne cesseront

de vous aimer plus que tout, de toutes mes pensées fidèles ».

Et, ce disant, elle se mit à nettoyer la maison,

à placer des tables et à faire des lits,

s’efforçant de peiner le plus possible,

exhortant les chambrières, pour l’amour de Dieu,

à se hâter, à balayer et secouer au plus vite ;

et elle, de toutes la plus laborieuse,

980a mis en ordre les chambres et aussi la grande salle.

Vers la troisième heure arriva le comte,

amenant avec lui les deux nobles enfants :

alors le peuple accourut voir le spectacle

de leur appareil, si richement ordonné.

Et, aussitôt, tous de se dire entre eux

que Gualtier n’était pas un sot d’avoir voulu

changer de femme, puisque c’était pour le mieux.

Car elle est plus belle, leur semble-t-il à tous,

que ne l'était Grisilde, et d’un âge plus tendre ;

990et d’elle viendraient des fruits plus beaux

et plus charmants à cause de sa haute lignée ;

son frère aussi était si beau de visage

que le peuple prend plaisir à les voir

et loue maintenant la conduite du marquis.

L’auteur, — « O peuple tempétueux, inconstant et toujours infidèle,

toujours irréfléchi et changeant comme girouette,

et te plaisant toujours aux bruits qui sont nouveaux !

semblable à la lune, tu crois et décrois sans cesse ;

tu abondes en caquets qu’un liard paierait trop cher ;

1000ton jugement est faux, ta constance supporte mal l’épreuve ;

bien fol est qui se fie à toi ! »

Ainsi parlaient les gens sérieux de cette ville,

tandis que la foule regardait, avide

et tout aise de la seule nouveauté

d’avoir une nouvelle souveraine en ses murs.

Mais, de cela je ne veux plus faire mention,

et je reviens maintenant à Grisilde,

pour raconter sa constance et ses soucis. —

Fort occupée était Grisilde à toutes les choses

1010qui se rapportaient au festin.

Elle n’était nullement humiliée par ses habits,

bien qu’ils fussent grossiers et aussi quelque peu déchirés.

Mais, d’un visage heureux, elle est allée à la porte,

avec d’autres personnes, pour saluer la marquise,

et après cela elle a repris ses occupations.

Elle reçoit les invités d’un air si heureux

et de façon si entendue, chacun selon son rang,

qu’aucune erreur ne se peut apercevoir ;

et tous se demandent qui peut bien être celle

1020qui, sous ses pauvres habits,

sait faire les honneurs avec tant de cérémonie,

et l'on donne de justes éloges à sa sagesse.

Et pendant tout ce temps elle ne cessait

de louer la jeune fille et aussi le frère,

de tout son cœur et dans une intention bienveillante,

à tel point que ses éloges ne pouvaient être surpassés.

Mais enfin, lorsque les gentilshommes allèrent

prendre place à table, le marquis se mit à appeler

Grisilde, qui était occupée dans la grande salle.

1030« Grisilde (dit-il) comme pour se jouer,

comment te plaît ma femme et sa beauté ? »

« Fort bien, mon seigneur (répondit-elle), car, par ma foi,

jamais ne vis-je plus beau visage que le sien.

Je prie Dieu qu’il lui accorde prospérité,

et j’espère aussi qu’à vous il enverra

plaisir en suffisance jusqu’à la fin de vos jours.

D’une chose je vous supplie et vous avertis aussi :

ne harcelez point des piqûres du tourment

cette tendre jeune fille, comme vous l’avez fait à d’autres,

1040car elle a été nourrie et élevée

plus délicatement et je crois

qu’elle ne pourrait pas endurer l’adversité

aussi bien que le peut créature pauvrement élevée. »

Et lorsque Gualtier vit sa patience,

son visage heureux et son cœur sans rancune,

alors qu’il lui avait si souvent fait injure,

tandis qu’elle restait ferme et constante comme un mur,

sans jamais se départir de son innocence, —

alors cet opiniâtre marquis se disposa en son cœur

1050à prendre en pitié sa fidélité d’épouse.

« Voilà qui suffit, ma Grisilde (dit-il) :

n’aie plus de crainte ou de mécontentement ;

ta foi et ta bénignité

je les ai éprouvées, autant que femme le fut jamais,

en haute condition et sous de pauvres habits.

Maintenant je connais, ma chère femme, ta constance ; »

et, la prenant dans ses bras, il lui donna un baiser.

Et elle, de surprise, en devint insensible

et n’entendit pas les mots qu’il lui disait ;

1060elle semblait s’éveiller en sursaut d’un sommeil

et à la longue elle sortit de sa stupeur :

« Grisilde (dit-il), par Dieu qui mourut pour nous,

tu es mon épouse et je n’en ai point d’autre

ni n’en eus jamais, par mon âme que Dieu sauve !

Voici ta fille que tu pensais

devoir être ma femme ; cet autre, sur ma foi,

sera mon héritier, comme je me le suis toujours proposé :

tu l’as porté en ton corps, sans nul doute.

A Bologne je les ai fait garder en secret :

1070reprends-les, car maintenant tu peux dire

que tu n’as perdu ni l’un ni l’autre de tes deux enfants.

Et les gens qui ont dit autre chose de moi,

je les avertis que j’ai fait cette action

nullement par méchanceté et par cruauté,

mais pour éprouver en toi tes vertus de femme

et non pas pour tuer mes enfants, à Dieu ne plaise !

mais pour les tenir en secret et cachette

jusqu’à ce que je connusse ta pensée et toute ton âme. »

Ce qu’entendant, elle tombe en défaillance

1080sous le coup de cette joie douloureuse, puis, reprenant ses sens,

elle appelle ses deux jeunes enfants vers elle,

et dans ses bras, pleurant à faire pitié,

elle les serre, et, les baisant tendrement

et maternellement, de ses larmes amères

elle baigne et leur visage et leurs cheveux.

Oh ! qu’il faisait pitié de la voir

s’évanouir, et d’entendre son humble voix !

« Grand merci, mon seigneur, je vous sais gré (disait-elle),

de m’avoir conservé mes enfants chéris !

1090Maintenant, peu m’importe de mourir ici même ;

puisque vous me gardez votre amour et votre grâce,

je n’ai cure de mourir, vienne l’heure de rendre l’esprit !

O mes tendres, mes chers, mes jeunes enfants aimés,

votre mère affligée était trop persuadée

que des chiens cruels ou une hideuse vermine

vous avaient dévorés ; mais Dieu, dans sa merci,

et votre bienveillant père, tendrement

vous ont fait garder », et, en ce même instant,

tout soudain, elle chut à terre, évanouie.

1100Et, dans sa pâmoison, elle tenait si fort

ses deux enfants qu’elle avait embrassés,

que ce ne fut pas sans grande adresse et grande difficulté

qu’on put arracher ces enfants de ses bras.

Oh, que de larmes sur maint visage ému

coulaient parmi les assistants :

c’est à peine s’ils pouvaient rester auprès d’elle.

Gualtier la réconforte et calme son chagrin ;

elle sort, étourdie, de sa torpeur,

et tout le monde, l’appelant a la joie, lui fait fête,

1110si bien qu’elle finit par reprendre contenance.

Gualtier s’empresse si fidèlement à lui plaire

qu’il était délicieux de voir le doux accueil,

qu’ils se faisaient, maintenant qu’ils étaient réunis.

Ses dames, lorsqu’elles en virent le moment,

la prirent, et, la conduisant dans sa chambre,

la dépouillèrent de ses grossiers habits,

et, vêtue d’un drap d’or éclatant,

avec une couronne semée de riches pierreries

sur la tête, la menèrent dans la grande salle

1120où elle reçut les honneurs qui lui étaient dus.

Ainsi se terminent heureusement les tristesses de cette journée,

car tous, hommes et femmes, font de leur mieux

pour finir ce jour en réjouissances et gaieté

jusqu’à l’heure où apparaissent au ciel les claires étoiles.

Car plus solennelle aux yeux de tous

était cette fête et de plus grande dépense

que ne l’avait été le festin de ses noces.

Pendant bien des années de haute prospérité

vécurent ces deux époux en concorde et repos,

1130et richement il maria sa fille

à un seigneur, l’un des plus nobles

de toute l’Italie ; et puis en paix et repos

il nourrit à sa cour le père de sa femme,

jusqu’à ce que l’âme s’évanouit du corps du vieillard.

Son fils succède à son héritage

en repos et paix, après la mort de son père ;

et lui aussi fut heureux en mariage,

mais ne mit pas sa femme à grande épreuve.

Le monde n’est pas aussi fort, on ne peut le nier,

1140qu’il l’était au vieux temps de jadis :

écoutez donc ce que mon auteur dit là-dessus.

Cette histoire est racontée, non pas pour que les épouses

imitent Grisilde dans son humilité,

car elles ne pourraient le supporter, le voulussent-elles ;

mais pour que chacun de nous, en sa condition,

soit ferme dans l’adversité

comme le fut Grisilde : c’est pour cela que Pétrarque a écrit

cette histoire qu’il a rédigée dans le grand style.

Car, puisqu’une femme fut si patiente

1150envers un homme mortel, bien plus encore devons-nous

prendre en gré tout ce que Dieu nous envoie,

car il est bien juste qu’il éprouve sa créature.

Mais jamais il ne tente l’homme qu’il racheta,

comme le dit saint Jacques, si vous lisez son épltre ;

seulement il nous éprouve tous les jours, sans aucun doute,

et, comme discipline, il souffre

que l’âpre fouet de l’adversité

bien souvent s’abatte sur nous de diverses manières ;

non point pour mieux connaître notre âme, car, certes,

1160même avant notre naissance, il connaissait toute notre fragilité,

et c’est toujours pour notre bien qu’il nous gouverne :

vivons donc en vertueuse patience.

Mais un mot encore, messires, avant que j’en finisse :

il serait fort difficile de trouver aujourd’hui

dans une ville entière deux ou trois Grisildes

car, si on les mettait à de telles épreuves,

l’or qu’elles contiennent a maintenant si mauvais alliage

de cuivre que, quelque belle que soit cette monnaie à la vue,

elle se briserait en deux plutôt que de plier.

1170Aussi, pour l’amour de la bourgeoise de Bath,

que Dieu garde — et toutes ses adeptes —

en haute maîtrise, autrement serait-ce dommage, —

je vais, d’un cœur joyeux, frais et vert,

vous dire une chanson qui vous réjouira, je pense,

et brisons là tout propos trop sérieux : —

Écoutez ma chanson qui s’exprime de cette manière.

L’envoi de Chaucer.

Grisilde est morte, sa patience avec elle,

et toutes deux ensemble sont enterrées en Italie :

aussi proclamé-je devant cette assistance

1180qu’aucun mari n’ait l’audace d’assaillir

la patience de sa femme, dans l’espoir de trouver

celle de Grisilde, car, pour certain, il échouerait.

O nobles femmes, pleines de haute sagesse,

que jamais l’humilité ne vous cloue la langue,

et que pas un clerc ne prenne occasion ou soin

d’écrire sur vous histoire tant merveilleuse

que celle de Grisilde patiente et bonne :

autrement Chichevache vous engloutirait dans ses entrailles !

Imitez l’écho qui ne garde pas le silence,

1190mais répond toujours comme contre-taille ;

ne soyez point victimes de votre innocence,

mais prenez vigoureusement en main le gouvernail.

Imprimez bien cette leçon dans votre esprit,

puisqu’elle peut servira l’intérêt commun.

O maîtresses femmes, tenez-vous sur la défensive,

puisque vous êtes fortes comme l’est un grand chameau ;

ne souffrez pas qu’un homme vous fasse offense ;

et vous, faibles femmes, impuissantes à la bataille,

soyez ardentes comme l’est un tigre là-bas, dans l’Inde :

1200jasez comme cliquet de moulin, je vous le conseille.

Ne le crains pas, ne lui aie point de respect :

car, même si ton mari est armé de mailles,

les flèches de ton éloquence acerbe

lui perceront la poitrine et même le ventail ;

tiens-le aussi, je te le conseille, par la jalousie,

et tu le feras se tapir comme caille.

Si tu es jolie, en présence des gens

montre ton visage, étale ta toilette ;

si tu es laide, sois large dans ta dépense,

1210travaille toujours à te faire des amis ;

sois toujours aussi joyeuse et légère que feuille de tremble,

et laisse-le se ronger et pleurer, se tordre les mains et gémir !

Ici finit le conté du Clerc d’Oxford.

Le Conte du Marchand

Le Prologue du Marchand.

« Pleurs, gémissements, soucis et chagrins de toute sorte

je sais bien ce que c’est, le soir comme le matin

(dit le Marchand) ; et c’est le cas de bien d’autres

qui sont mariés, je suis porté à le croire,

car je sais bien qu’il en est ainsi pour moi.

J’ai une femme, la pire qui soit au monde ;

si le diable était marié avec elle,

1220c’est elle qui aurait le dessus, je le jure.

À quoi bon vous dire en détail

toute sa méchanceté ? C’est une mégère de tout point.

Il y a en long et en large belle différence

entre la grande patience de Griselidis

et l’extrême cruauté de ma femme.

Si j’en étais délivré, aussi vrai que Dieu bénisse mon bien !

jamais plus je ne retomberais dans le piège.

Nous autres, hommes mariés, nous vivons en peine et souci.

En essaie qui voudra, et il verra

1230que je dis vrai, par saint Thomas de l’Inde,

du moins pour la plupart, je ne dis pas tous ;

à Dieu ne plaise qu’il en soit ainsi !

Ah ! messire l’hôte, je suis marié

depuis deux mois, sans plus, pardi,

et pourtant, je crois que celui qui toute sa vie

est resté garçon, quand même on le percerait

jusqu’au cœur, ne pourrait en aucune manière

parler de peines pareilles à celles que dès maintenant

je pourrais dire, à cause de la maudite méchanceté de ma femme. »

1240« Or donc (dit notre hôte), Marchand, Dieu vous bénisse,

puisque vous connaissez tant de choses là-dessus,

instamment je vous prie de nous en faire part. »

« Très volontiers (dit-il), mais de mon propre chagrin,

tant mon cœur a de peine, je ne peux parler davantage. »

Ici commence le Conte du Marchand.

Jadis résidait en Lombardie

un digne chevalier qui était natif de Pavie

où il vivait en grande prospérité,

et soixante ans il vécut non marié,

et tout ce temps chercha le plaisir de son corps

1250auprès des femmes, selon que le portait son appétit,

comme font ces fous qui vivent dans le siècle.

Et quand il eut passé soixante ans,

fut-ce dévotion ou radotage,

je ne puis dire, mais un tel désir

prit ce chevalier d’être marié

que jour et nuit il fit tout ce qu’il put

pour apercevoir où il pourrait se marier,

priant notre Seigneur de lui faire cette grâce, qu’il

pût un jour connaître la benoîte vie

1260qui est celle d’un mari avec son épouse,

et vivre dans ce lien sacré

par lequel, au commencement, Dieu unit l’homme et la femme.

« Nulle autre vie (disait-il) ne vaut un pois chiche,

car l’état de mariage est si plaisant et pur

qu’en ce monde il est un paradis. »

Ainsi parlait ce vieux chevalier qui était si sage.

Et certainement, vrai comme Dieu est roi,

prendre femme est chose glorieuse,

et surtout quand un homme est vieux et chenu,

1270alors une femme est le fruit de son trésor ;

c’est alors qu’il lui faut prendre femme jeune et belle

de qui il puisse engendrer un héritier

et vivre en joie et en soûlas,

tandis que les vieux garçons chantent « Hélas ! »

quand ils rencontrent quelque adversité

dans leurs amours, qui ne sont que vanité puérile,

et vraiment il convient bien qu’il en soit ainsi,

que les célibataires aient souvent peine et souci ;

sur un sol instable ils bâtissent, et c’est instabilité

1280qu’ils trouvent, alors qu’ils croient trouver sécurité.

Ils vivent comme oiseaux ou comme bêtes,

en liberté, sans nulle contrainte,

tandis qu’un époux dans l’état de mariage

mène vie heureuse et ordonnée,

lié sous le joug du mariage ;

son cœur peut à bon droit déborder de joie et d’allégresse.

Car qui peut être aussi soumis qu’une épouse,

qui est aussi fidèle et si diligent en même temps

à veiller sur lui, malade ou bien portant, que l’est sa femme ?

1290Dans l’heur ou le malheur, elle ne l’abandonne pas.

Elle ne se lasse pas de l’aimer et servir,

fût-il alité, impotent, jusqu’à ce qu’il meure.

Pourtant certains clercs disent qu’il n’en est pas ainsi ;

et de ceux-là Théophraste en est un.

Qu’importe s’il plaît à Théophraste de mentir ?

« Ne prends pas femme (dit-il), pour tenir ta maison ;

pour ce qui est d’épargner dans ton ménage la dépense,

un serviteur fidèle met plus de diligence

à conserver ton bien que ne le fait ta propre femme :

1300car elle réclamera moitié pour elle toute sa vie,

et si tu tombes malade, sur mon salut je te le dis,

tes vrais amis ou un valet fidèle

te soigneront mieux que celle qui guette sans cesse

ton bien, et l’attend depuis de longs jours,

et si tu prends une femme en ta garde,

bien aisément tu peux être cocu. »

Cette sentence, et cent autres choses pires,

cet homme les écrit, Dieu pour cela maudisse ses os !

Mais ne prends pas garde à de telles sottises ;

1310défie Théophraste et crois-moi.

Une femme est un don de Dieu, en vérité ;

tous les autres dons ou presque,

tels que terres, rentes, pâtures, droits seigneuriaux,

ou biens meubles, tous sont dons de la fortune,

qui passent comme une ombre sor un mur.

Mais assurément, si je peux parler franc,

une femme demeure, et dans ta maison restera,

et plus longtemps que tu ne voudrais, par aventure.

Le mariage est un très grand sacrement.

1320Celui qui n’a pas de femme, je le tiens pour misérable,

il vit sans aide et tout désolé ;

je parle des gens de l’état séculier.

Et écoutez pourquoi (je ne dis pas cela sans raison)

la femme est pour l’aide de l’homme créée.

Le Très Haut, quand il eut fait Adam,

et le vit tout seul, le ventre nu,

Dieu dans sa grande bonté dit alors :

« Faisons à cet homme un aide

semblable à lui », et alors il créa pour lui Eve.

1330Par là vous pouvez voir, et par là vous pouvez prouver

que la femme est l’aide de l’homme et sa consolation,

son paradis terrestre et sa joie,

tant elle est obéissante et vertueuse

qu’ils ne peuvent que vivre en parfaite union.

Ils sont même chair, et une même chair, je présume,

n’a qu’un seul cœur, dans l’heur ou la détresse.

Une femme ! ah ! Sainte Marie, benedicite !

comment éprouverait-il aucune adversité, l’homme

qui a une femme ? Certes, je ne puis le dire.

1340Le bonheur qui existe entre eux deux,

nulle langue ne peut le dire, nul cœur l’imaginer.

S’il est pauvre, elle l’aide à travailler ;

elle ménage son bien, et ne gaspille rien,

tout ce que son mari désire, elle le veut aussi.

Elle ne dit pas une fois : « Non », quand il dit : « Oui ».

« Fais ceci », dit-il. « Tout de suite, seigneur», dit-elle.

O bienheureux et précieux état de mariage,

tu es si plaisant, et si vertueux aussi,

et si recommandé, si approuvé avec cela,

1350que tout homme qui estime qu’il vaut un poireau,

sur ses genoux nus, devrait toute sa vie

remercier son Dieu qui lui a envoyé une femme,

ou autrement prier Dieu de lui envoyer

une femme, qu’il conserve jusqu’à la fin de ses jours.

Car dès lors sa vie est mise en sécurité,

il ne peut plus être trompé, j’imagine,

pourvu qu’il agisse d’après l’avis de sa femme ;

alors il peut hardiment porter haut la tête ;

elles sont si fidèles et en même temps si avisées ;

1360c’est pourquoi, si tu veux agir en sage,

fais toujours comme les femmes te conseilleront.

Vois comment Jacob, ainsi que lisent les clercs,

d’après le sage conseil de sa mère Rébecca,

se mit la peau d’un chevreau autour du cou

et par là gagna la bénédiction de son père.

Vois Judith, comme l’histoire aussi peut le dire :

par sage conseil elle préserva le peuple de Dieu,

et tua Holopherne tandis qu’il dormait.

Vois Abigail, comment par bon conseil elle

1370sauva son mari Nabal, au moment où

il allait être tué, et vois Esther aussi :

par bon conseil, elle délivra du malheur

le peuple de Dieu, et fit que Mardochée

fut par Assuérus élevé très haut.

Il n’y a rien au degré superlatif,

comme dit Sénèque, au-dessus d’une humble femme.

Supporte la langue de ta femme, comme le conseille Caton ;

elle commandera, et tu le souffriras,

et pourtant elle obéira par courtoisie,

1380Une femme est la gardienne de ton ménage ;

un malade peut bien se lamenter et pleurer

là où il n’est pas de femme pour tenir la maison.

Je t’en avertis, si sagement tu veux agir,

aime bien ta femme, comme le Christ aime son église.

Si tu t’aimes toi-même, tu aimeras ta femme ;

nul homme ne hait sa propre chair, mais pendant sa vie

il la nourrit, et en conséquence, je t’en conjure,

chéris ta femme, ou jamais tu ne prospéreras.

Mari et femme, quoi qu’on dise pour gaber ou rire,

1390entre les gens de ce monde ont pris la voie sûre ;

ils sont si bien unis, que nul mal ne leur peut advenir,

et surtout du côté de la femme.

Et c’est pourquoi ce Janvier, dont j’ai parlé,

a considéré, sur ses vieux jours,

la vie délicieuse et la paix vertueuse

qu’il y a dans le mariage doux comme miel,

et il envoya un jour quérir ses amis

pour leur dire l’effet de sa réflexion.

D’un visage grave il leur fit son récit.

1400Il leur dit : « Amis, je suis vieux et chenu,

et presque, Dieu le sait, sur le bord de la tombe.

A mon âme il me faut un peu penser.

J’ai follement dépensé mon corps ;

béni soit Dieu ! cela sera réparé,

car, par ma foi, j’entends me marier,

et cela bientôt, en toute la hâte que je pourrai,

avec quelque pucelle belle et d’âge tendre.

Je vous en prie, arrangez mon mariage

tout de suite, car je ne veux pas attendre ;

1410et je vais chercher à découvrir, de mon côté,

à qui je puis me marier promptement.

Mais étant donné que vous êtes plus que moi,

vous devez trouver ce que je cherche plus tôt

que moi, et où il convient le mieux que je m’aille.

Mais d’une chose je vous préviens, mes chers amis,

je ne veux d’une vieille femme, en aucune façon ;

elle ne doit pas avoir passé vingt ans, certes ;

vieux poisson et jeune chair, voilà ce que je préfère.

Mieux vaut (dit-on) brochet que brocheton,

1420et meilleur que le vieux bœuf est le tendre veau.

Je ne veux pas d’une femme qui ait trente ans d’âge,

ce n’est que tige de fèves séchée, et grand fourrage.

Et puis, quant aux vieilles veuves, Dieu le sait,

celles-là apprennent tant de malices sur le bateau de Wade,

tant de méchants tours et retours, quand il leur plaît,

qu’avec elles je ne vivrais jamais tranquille.

Car plusieurs écoles rendent les clercs subtils ;

femme qui fut à mainte école est la moitié d’un clerc.

Mais, en vérité, une jeunesse on peut la former,

1430tout comme on peut façonner la cire chaude avec les mains.

C’est pourquoi, je vous le dis tout net, en un mot,

je ne veux pas d’une vieille femme pour cette raison.

Car s’il arrivait que j’aie la malchance

de ne pouvoir avec elle trouver nul plaisir,

alors je mènerais une vie d’adultère,

et j’irais droit au diable, quand je mourrai.

D’elle je n’engendrerais point d’enfants ;

pourtant j’aimerais mieux être mangé des chiens

que de laisser mon héritage tomber

1440en mains étrangères, et cela je vous le dis à tous.

Je ne radote pas, je sais pourquoi

les hommes doivent se marier, et de plus je sais

que maints hommes parlent du mariage

qui ne savent pas plus que mon page

pour quelles raisons un homme doit prendre femme.

S’il ne peut mener une vie chaste,

qu’il prenne femme avec grande dévotion

en vue de légitime procréation

d’enfants, pour l’honneur de Dieu là-haut,

1450et non pas seulement par désir et passion ;

mais pour ce que l'on doit éviter la luxure

et payer ses dettes quand elles sont échues ;

ou encore afin que chacun des deux époux aide l’autre

dans le malheur, comme une sœur aide son frère,

et vive en chasteté bien saintement.

Mais, messires, avec votre congé, ce dernier n’est pas mon cas,

car, Dieu merci, j’ose m’en vanter,

je sens mes membres forts et capables

de faire tout ce qui appartient à l’homme ;

1460je sais mieux que personne ce que je puis faire.

Bien que je sois tout blanc, je suis comme un arbre

qui fleurit avant de porter fruit.

Un arbre en fleurs n’est ni sec ni mort

Je ne me sens nulle part blanc que sur ma tête ;

mon cœur et tous mes membres sont aussi verts

que le laurier que l’on voit vert toute l’année

et puisque vous avez entendu tout mon dessein

je vous prie de consentir à ce que je veux. »

Divers amis diversement lui citèrent

1470sur le mariage maints exemples anciens.

D’aucuns blâmèrent le mariage, d’autres le louèrent, certes,

mais enfin, pour être bref,

comme toujours se produit une altercation

entre amis dans les disputoisons,

il advint une querelle entre ses deux frères

dont l’un se nommait Placebo

et Justinus en vérité était le nom de l’autre.

Placebo dit, « O Janvier, mon frère,

vous n’aviez guère besoin, mon cher seigneur,

1480de demander le conseil d’aucun de ceux qui sont céans,

n’était que vous êtes si plein de sagesse

qu’il ne vous plaît, dans votre haute prudence,

de vous écarter de la parole de Salomon.

Cette parole dit à un chacun de nous :

« Ne fais rien sans conseil (ainsi dit-il),

et tu ne te repentiras pas de ce que tu auras fait ».

Mais quoique Salomon ait dit cette parole,

mon bien cher frère et mon seigneur,

vrai comme je prie Dieu de conduire mon âme au repos,

1490je tiens que votre propre conseil est le meilleur.

Car, mon frère, écoutez mon opinion :

j’ai été homme de cour toute ma vie,

et, Dieu le sait, si indigne que je sois,

j’ai occupé un rang très élevé

près de seigneurs de très haute condition,

pourtant avec aucun d’eux je n’eus jamais de querelle ;

je ne les ai jamais contrariés, en vérité.

Je sais bien que mon seigneur en sait plus long que moi.

Ce qu’il dit, je le tiens pour ferme et assuré ;

1500je dis donc même chose, ou bien chose semblable.

Bien fol est le conseilleur

qui sert un seigneur haut et puissant

et ose présumer, ou même penser,

que son conseil surpasse l’esprit de son maître.

Non, les seigneurs ne sont pas des sots, sur ma foi !

Vous ayez vous-même montré ici aujourd’hui

un si haut jugement, si saintement et si bien,

que j’approuve et confirme en tout point.

toutes vos paroles, et votre opinion.

1510Par Dieu, il n’est homme en toute cette ville,

ni dans toute l’Italie, qui eût su mieux dire ;

le Christ se tient pour satisfait de votre décision.

Et vraiment, c’est marque d’un grand cœur,

chez un homme avancé en âge,

que de prendre une jeune femme ; par mes ancêtres,

vous avez le cœur monté à un joyeux cran.

Faites donc en cette affaire juste comme il vous plaît,

car finalement je tiens que cela est le mieux. »

Justinus, qui, tout ce temps, siégeait et écoutait en silence,

1520en cette manière répondit à Placebo :

« Maintenant, mon frère, soyez patient, je vous prie,

puisque vous avez parlé, et écoutez ce que je vais dire.

Sénèque, entre autres paroles sages,

dit qu’un homme doit bien aviser

à qui il donne sa terre ou son chatel.

Or, puisque je dois bien aviser

à qui je donne mon bien,

bien plus encore dois-je aviser

à qui je donne mon corps ; car en tout temps,

1530je vous en avertis, ce n’est pas jeu d’enfants

que prendre une femme sans avisement.

On doit s’enquérir, tel est mon sentiment,

si elle est sage, ou sobre, ou biberonne,

ou orgueilleuse, ou encore si elle ne serait point une mégère,

femme grondeuse, ou dépensière de ton bien ;

si elle est riche ou pauvre, ou encore furieuse virago.

Bien que personne ne puisse trouver

en ce monde un être qui trotte bien de tout point,

homme ou bête, tel qu’on pourrait l’imaginer,

1540néanmoins, il devrait suffire,

chez une femme, qu’elle ait

plus de bonnes qualités que de vices ;

et tout cela demande loisir pour s’enquérir.

Car Dieu le sait, j’ai pleuré maintes larmes,

à part moi, depuis que j’ai une femme ;

vante qui voudra la vie d’un homme marié,

certes, je n’y trouve que dépenses et souci,

et observances, de tout plaisir dénuées,

et pourtant, Dieu le sait, mes voisins d’alentour,

1550et notamment maintes et maintes femmes,

disent que j’ai l’épouse la plus constante

et aussi la plus douce qui soit en vie.

Mais je sais mieux que personne où mon soulier me blesse.

Vous pouvez, pour ce qui est de moi, faire à votre guise ;

mais avisez bien, vous qui êtes homme d’âge,

comment vous contracterez mariage

et surtout avec femme jeune et belle.

Par Celui qui a fait l’eau, la terre, et l’air,

l’homme le plus jeune qui soit en toute cette assemblée

1560a bien assez à faire pour réussir

à garder sa femme pour lui seul, croyez-moi.

Vous ne lui plairez pas trois années pleines,

c’est-à-dire vous ne lui donnerez pas tout son plaisir.

Une femme réclame maintes observances.

Je vous prie de ne point prendre mal mes paroles. »

« Eh bien (dit Janvier) as-tu dit ?

Foin de ton Sénèque et de tes proverbes.

Je n’estime pas tant qu’un panier plein d’herbes

tous ces termes d’école ; de plus sages que toi,

1570comme tu l’as entendu, approuvaient tout à l’heure

mon dessein ; Placebo, que dites-vous ? »

« Je dis que c’est homme maudit (dit-il),

celui qui s’oppose au mariage, en vérité ! »

Et sur ce mot, ils se lèvent soudain,

et tous approuvent pleinement qu’il

se marie quand il lui plaira et où il voudra.

Son imagination excitée et son ardeur extrême

de jour en jour font entrer plus avant, en l’âme

de Janvier, son désir de mariage.

1580Maintes belles femmes, et maints beaux visages

passent à travers son cœur, nuit après nuit ;

comme qui prendrait un miroir poli et brillant

et le mettrait sur la place du marché,

verrait alors maintes images passer

dans son miroir ; de la même manière

Janvier, en son esprit, se mit à songer

aux jeunes filles qui demeuraient dans le voisinage.

Il ne savait où se fixer,

car si l’une avait la beauté du visage,

1590une autre s’était si bien concilié les bonnes grâces de toutes gens

par son sérieux et sa bénignité

qu’elle avait pour elle, par-dessus toutes, la voix du monde.

Quelques-unes étaient riches et avaient mauvais renom.

Mais néanmoins, mi-sérieux, mi par jeu,

à la fin il arrêta sa pensée sur une,

et laissa toutes les autres sortir de son cœur,

et il la choisit de sa propre autorité ;

car l’amour toujours est aveugle, et ne peut voir.

Et quand on l’avait porté dans son lit,

1600il se mettait à portraire, en son cœur et sa pensée,

sa fraîche beauté, et son âge tendre ;

sa taille mince, ses bras longs et fins,

sa sage gouvernance, sa gentillesse,

son gracieux déport, et son sérieux.

Et quand il eut condescendu vers elle,

il pensa que son choix ne pouvait être amendé,

car quand il eut ainsi conclu lui-même,

il pensa que le jugement de tous lui donnerait même conseil,

et qu’il était impossible d’objecter rien

1610à son choix ; telle était son idée.

Il envoya chercher ses amis, avec requête instante,

et les pria de lui faire le plaisir

de venir en hâte le trouver ;

il voulait abréger leurs recherches à tous.

Plus ne leur est besoin pour lui de courir à pied ou à cheval,

il avait trouvé où se fixer.

Placebo vint, et bientôt aussi ses amis,

et d’abord il leur demanda à tous cette grâce

que nul d’entre eux n’argumentât

1620contre le propos qu’il avait formé.

« Ce propos était agréable à Dieu (dit-il),

et le fondement même de sa prospérité. »

Il dit qu’il y avait dans la ville une jouvencelle

qui de beauté avait grand renom,

encore qu’elle fût de modeste condition ;

pour lui, sa jeunesse et sa beauté suffisaient

Cette jouvencelle, disait-il, il la voulait pour femme,

pour mener dans l’aise et la sainteté sa vie.

Et Dieu soit loué ! il pourra l’avoir toute à lui,

1630et nul homme de son bonheur n’aura part.

Et il les pria de l’aider en cette affaire,

et de faire si bien qu’il ne manquât pas de réussir ;

car alors, (disait-il), son esprit serait à l'aise.

« Alors (dit-il) rien ne pourra me faire déplaisir,

sauf une seule chose qui tourmente ma conscience,

et cette chose je veux l’exposer en voire présente.

J’ai (dit-il) entendu dire, il y a bien longtemps,

que personne ne peut avoir deux bonheurs parfaits,

à savoir, sur terre et aussi dans le ciel.

Car, bien qu’il se garde des sept péchés,

1640et même de toute branche de cet arbre,

pourtant il y a si parfaite félicité,

et tant d’aise et plaisir dans le mariage,

que je reste épouvanté, dans le grand âge où je suis,

à l'idée que je vais mener une vie si heureuse,

si délicieuse, sans chagrin ni querelle,

et que je vais avoir mon paradis sur cette terre.

Car puisque le vrai ciel s’achète si cher

par tribulations et grande pénitence,

1650comment donc pourrais-je, moi qui vis en telle félicité,

comme le font tous les maris avec leurs femmes,

parvenir au bonheur là où Christ vit éternellement ?

C’est là ma crainte, et vous, mes deux frères,

résolvez-moi cette question, je vous prie. »

Justinus, qui détestait sa folie,

répondit aussitôt, plein de moquerie,

et comme il voulait abréger sa longue histoire,

il ne voulut alléguer aucune autorité

mais dit : « Messire, s’il n’est d’obstacle

1660que celui-là, Dieu, par grand miracle,

dans sa miséricorde, peut pour vous faire en sorte

que, même avant de tenir votre droit de la sainte Église,

vous ayez regret du mariage

dans lequel, dites-vous, il n’est ni chagrin ni querelle.

Et aussi bien, à Dieu ne plaise qu’il n’envoie

à un homme marié la grâce de se repentir

bien plus souvent qu’à un célibataire !

Et par conséquent, messire, voici le meilleur avis que je sache :

ne vous désespérez pas, mais ayez en mémoire

1670que par aventure elle peut être votre purgatoire.

Peut-être sera-t-elle l’instrument de Dieu, le fouet de Dieu

qui fera sauter votre âme jusqu’au ciel,

plus vite que la flèche ne quitte l’arc !

J’espère que, grâce à Dieu, plus tard vous saurez

qu’il n’est assez grande félicité

en mariage, et qu’il n’en sera jamais assez

pour faire obstacle à votre salut,

pourvu que vous usiez, comme c’est sagesse et raison,

des désirs de votre femme avec modération,

1680et que vous ne lui complaisiez pas trop amoureusement,

et que vous vous gardiez aussi d’autre péché.

J’ai dit mon dire, car mon esprit est pauvre.

N’ayez de crainte là-dessus, mon bon cher frère. »

— Mais laissons là ce sujet.

La femme de Bath, si vous avez bien compris,

à propos de mariage, sujet dont nous traitons,

nous a exposé de bien bonnes choses en peu de mots. —

« Maintenant, portez-vous bien, Dieu vous ait en sa grâce. »

Et sur ce mot Justin et son frère

1690ont pris congé, et chacun d’eux prit congé de l’autre.

Donc, ayant vu qu’il fallait qu’il en fût ainsi,

ils firent en sorte, par subtile et sage entremise,

que cette jouvencelle, qui s’appelait Mai,

aussi promptement que faire se pouvait,

fût mariée à Janvier.

Je pense que ce serait trop vous retarder

si je vous parlais de tous les écrits et contrats

par lesquels elle reçut en douaire la terre de Janvier,

ou si je vous décrivais tout son riche trousseau.

1700Mais enfin est venu le jour

où à l’église tous deux se sont rendus

pour recevoir le saint Sacrement du mariage.

Voici venir le prêtre, l’étole autour du cou,

et il lui recommande d’être comme Sara et Rebecca

en sagesse et fidélité conjugale,

et dit ses oraisons, comme d’usage,

et signa les époux, et pria Dieu de les bénir,

et fit tout le nécessaire avec la religion.

Ainsi les voilà mariés avec solennité,

1710et au festin ils prennent place, elle et lui,

avec autres convives d’importance, à la table haute.

Tout plein de joie et d’allégresse est le palais,

et plein d’instruments, et des victuailles

les plus recherchées de toute l’Italie.

En face d’eux étaient tels instruments de musique

que ni Orphée, ni Amphion de Thèbes

ne firent jamais pareille mélodie ;

à chaque service résonnaient accords de ménestrels,

tels que n’en fit jamais la trompette de Joab ;

1720et Theodomas ne fit jamais musique moitié si claire

à Thèbes quand la ville était en péril ;

Bacchus leur verse du vin à la ronde

et Vénus rit à chacun ;

car Janvier est devenu son chevalier,

et a voulu essayer tour à tour son courage

dans la liberté, et aussi dans le mariage ;

son brandon à la main

elle danse devant l’épousée et toute l’assemblée.

Et certainement, j’ose le dire,

1730Hymeneus, qui est le dieu du mariage,

n’a de sa vie vu si joyeux marié.

Fais silence, ô toi, poète Marcien,

qui nous décris les noces joyeuses

de Philologie et de Mercure,

et les chansons que les Muses chantèrent.

Trop petites sont et ta plume et ta langue,

pour décrire ce mariage.

Quand la tendre jeunesse épouse la vieillesse courbée,

il y a tant de gaîté qu’on ne peut le décrire.

1740Essayez-en vous-mêmes, alors vous pourrez voir

si je mens ou non en cette matière.

Mai se tenait assise avec un si doux visage

que la contempler semblait chose féerique ;

La reine Esther ne regarda jamais avec de tels yeux

Assuérus — tant son regard était timide !

Je ne puis vous décrire toute sa beauté,

mais pourtant de sa beauté je puis vous dire

qu’elle était comme le brillant matin de mai

rempli de toute beauté et toutes délices.

1750Janvier est ravi en extase,

chaque fois qu’il regarde son visage ;

mais en son cœur il commence à la menacer

de la presser cette nuit-là dans ses bras

plus fort que jamais Pâris ne fit Hélène.

Mais, néanmoins, il avait grande pitié

que cette nuit-là il lui fallût l’offenser ;

il se disait : « Hélas ! ô tendre créature,

veuille Dieu que vous puissiez endurer

toute mon ardeur, tant elle est aiguë et vive.

1760J’ai peur que vous ne la puissiez soutenir,

mais Dieu garde que je lasse tout ce que je pourrais !

Maintenant plût à Dieu qu’il fût nuit

et que cette nuit durât toujours !

Je voudrais que tous ces gens fussent partis. »

Et, finalement, il fait tous ses efforts

autant qu’il se pouvait, l’honneur sauf,

pour leur faire quitter la table de subtile manière.

L’heure vint où ce fut raison de se lever,

et, après cela, on dansa et but ferme,

1770et l’on jeta par toute la maison des épices,

et chacun était plein de joie et d’allégresse,

sauf un écuyer, nommé Damien,

qui découpait devant le chevalier depuis maint et maint jour.

Il était si ravi de sa dame Mai

que de peine il était presque fou.

Il défaillait et se pâmait presque à son poste,

tant douloureusement Vénus l’avait blessé du brandon

qu’elle tenait à la main en dansant.

Et il alla se mettre au lit promptement.

1780De lui, pour le moment, je ne parierai plus,

mais le laisse là pleurer tout son saoul et lamenter

tant que la fraîche Mai ait pitié de sa peine.

L’Auteur. — Ô feu dangereux qui prend dans la paillasse !

Ô ennemi familier qui vous offre ses services !

Ô félon serviteur, faux valet du logis,

semblable à la couleuvre traîtresse, réchauffée dans le sein,

Dieu nous garde tous de tous connaître !

Ô Janvier, ivre de la joie

du mariage, vois comme ton Damien,

1790ton propre écuyer et ton vassal-né,

se propose de te faire vilenie ;

Dieu t’accorde de découvrir ton ennemi domestique !

Car en ce monde il n’est pire pestilence

qu’un ennemi domestique, qu’on a tous les jours en sa présence.

Le soleil a parcouru son arc diurne ;

son globe ne peut davantage séjourner

à l’horizon, en cette latitude.

La nuit de son manteau sombre et rude

commençait à recouvrir notre hémisphère ;

1800aussi cette joyeuse assemblée prend congé

de Janvier, avec des remerciements de part et d’autre.

Vers leurs demeures, ils chevauchent gaiement,

et là font toutes choses qu’il leur plaît,

et quand ils voient qu’il est l’heure, vont se reposer.

Bientôt après, l’impatient Janvier

voulut aller se coucher, il ne voulut plus attendre.

Il boit de l’hypocras, du clairet, du vernage

épicé et chaud, pour se donner du cœur,

et but quantité d’électuaires très forts,

1810tels que ce maudit moine dom Constantin

les mentionne dans son livre De Coïtu.

A les prendre tous il ne fut point rétif.

Et à ses amis intimes il parla ainsi :

« Pour l’amour de Dieu, aussitôt que possible,

faites sortir tout le monde de façon courtoise. »

Et ils firent ainsi qu’il le recommandait.

Les hommes vident leur verre, et vite on tire les rideaux ;

la mariée fut menée au lit aussi immobile qu’une pierre

et, quand le lit eut par le prêtre été béni,

1820hors de la chambre chacun s’est retiré.

Et Janvier a saisi et serré dans ses bras

sa fraîche Mai, son paradis, sa femme ;

il la cajole et lui donne maints baisers

avec les poils épais de sa barbe rude,

pareille à la peau d’un chien de mer, piquante comme la ronce,

car il était rasé de frais à sa manière.

Il se frotte contre son tendre visage

et parle ainsi : « Hélas ! il me faut faire déplaisir

à vous, mon épouse, et grandement vous offenser,

1830avant que l’heure vienne où je descendrai de cette chambre ;

mais néanmoins considérez ceci (dit-il) :

il n’est pas d’ouvrier, quel qu’il soit,

qui puisse ouvrer à la fois vite et bien ;

cela veut être fait à loisir et parfait..

Peu importe combien de temps nous nous ébattrons ;

en légitime mariage nous sommes unis tous deux,

et béni soit le joug sous lequel nous sommes,

car dans nos actes nous ne pouvons faire de péché.

Un homme ne peut pas faire de péché avec sa femme,

1840ni se blesser avec son propre couteau ;

car nous avons congé de nous esjouir de par la loi. »

Ainsi besogne-t-il jusqu’à ce que le jour commence à poindre ;

alors il prend une soupe de fort clairet

et il se met sur son séant dans le lit,

et après cela il chante haut et clair,

et embrasse sa femme et fait mille folies.

Il était tout comme un poulain plein de folâtrerie

et bavard comme une pie tachetée.

La peau flasque de son cou tremble

1850pendant sa chanson, tant il chante et chevrote.

Mais Dieu sait ce que Mai pensait en son cœur,

quand elle le vit sur son séant, en chemise,

en bonnet de nuit, et le cou maigre ;

elle n’estime pas son jeu tant qu’un pois chiche.

Alors il dit ainsi : « Je vais prendre mon repos,

maintenant que le jour est venu ; je ne peux veiller davantage. »

Et il posa sa tête sur l’oreiller et dormit jusqu’à prime.

Et ensuite, quand il vit l’heure venue,

Janvier se lève, mais la fraîche Mai

1860garda la chambre jusqu’au quatrième jour,

selon la coutume des épousées, et c’est pour le mieux.

Car tout travail doit parfois avoir un répit

ou bien l’ouvrier ne peut longtemps résister,

je veux dire nulle créature vivante,

qu’elle soit poisson, oiseau, bête ou homme.

L’Auteur. — Or je vais parler du malheureux Damien

qui languit d’amour, comme vous allez l’entendre.

Donc je lui parle de cette manière ;

je dis : « 0 pauvre Damien, hélas !

1870réponds à ma demande ; en cette affaire,

comment feras-tu pour dire à ta dame, la fraîche Mai,

ton tourment ? Toujours elle dira non,

et, de plus, si tu parles, elle révélera ta peine.

Dieu t’assiste, je ne peux pas mieux dire. »

Ce dolent Damien du feu de Vénus

brûle tellement, qu’il se meurt de désir ;

c’est pourquoi il mit sa vie en aventure.

Plus longtemps, de la sorte, il ne pouvait souffrir,

mais, secrètement, il commença par emprunter une écritoire,

1880et dans une lettre il écrivit toute sa douleur,

en façon de complainte ou de lai

adressé à sa belle et fraîche dame Mai ;

et dans une bourse de soie suspendue à sa chemise

il la mit et la plaça sur son cœur.

La lune qui, à midi, le jour

où Janvier avait épousé la fraîche Mai,

était dans le second degré du Taureau, était maintenant entrée dans le Cancer,

tant Mai était restée longtemps dans sa chambre,

comme c’est la coutume de toutes ces nobles personnes.

1890Une jeune mariée ne mange pas dans la salle

avant que quatre jours ou trois au moins

soient passés ; alors on la laisse paraître au festin.

Les quatre jours révolus, comptés de midi à midi,

quand la grand messe eut été dite,

dans la salle prirent place Janvier et Mai,

elle aussi fraîche qu’un brillant jour d’été.

Et il arriva que le bon homme

se souvint de Damien

et dit : « Sainte Marie, comment peut-il se faire

1900que ce n’est pas Damien qui me serve ?

Est-il toujours malade, ou quelle en est la raison ? »

Ses écuyers, qui se tenaient près de lui,

excusèrent Damien sur sa maladie

qui l’empêchait de remplir ses devoirs ;

nulle autre cause n’aurait pu le retenir.

« Cela me fait grand pitié (dit Janvier),

c’est un gentil écuyer, sur ma foi !

S’il mourait, ce serait dommage et deuil ;

il est sage, discret et secret

1910autant qu’homme que je connaisse dans sa condition,

et avec cela vaillant et de bon service aussi,

et très capable de faire un homme prospère.

Mais, après le repas, aussitôt que je pourrai,

j’irai le visiter moi-même, et Mai aussi,

pour le réconforter autant que je pourrai. »

Et pour cette parole chacun le bénit

de ce que, par bonté et noblesse d’âme,

il voulait ainsi réconforter dans sa maladie

son écuyer, car c’était là action courtoise.

1920« Dame (dit Janvier) ayez bien soin

après diner, vous et toutes vos femmes,

quand vous serez allées dans la chambre au sortir de la salle,

d’aller toutes voir ce Damien ;

divertissez-le, c’est un gentil homme,

et dites-lui que j’irai le visiter

quand je me serai quelque peu reposé,

et faites vite, car j’attendrai

que vous soyez bien endormie à mon côté. »

Et sur cette parole il se mit à appeler

1930un écuyer qui était maréchal de sa maison

et lui dit diverses choses qu’il avait à lui dire.

La fraîche Mai alla droit son chemin

avec toutes ses femmes jusqu’à Damien.

A côté de son lit elle s’assit alors,

le réconfortant du mieux qu’elle peut.

Damien, quand il vit le moment propice,

en secrète manière tira sa bourse et aussi le billet

où il avait écrit son désir,

et les lui mit dans la main, sans plus,

1940sauf qu’il pousse soupirs profonds et dolents à merveille,

et doucement il lui dit :

« Ayez merci ! et ne me dénoncez pas,

car je suis mort si cette chose est connue. »

Cette bourse, elle la cacha dans son sein,

et s’en alla, vous ne m’en ferez pas dire plus.

Mais elle est arrivée près de Janvier

qui sur le bord de son lit est assis très mollement.

Il la prend, il lui donne maints baisers,

et se couche pour dormir, et cela sur-le-champ.

1950Elle feignit d’être obligée d’aller

où vous savez que chacun doit par nécessité,

et quand de ce billet elle eut pris connaissance

elle le déchira en petits morceaux, à la fin,

et dans le privé doucement le jeta.

Qui est songeuse maintenant sinon cette belle et fraîche Mai ?

Elle est couchée près du vieux Janvier

qui dort jusqu’à ce que la toux l’ait éveillé ;

aussitôt il la prie de se mettre toute nue ;

il voulait d’elle, dit-il, prendre son plaisir,

1960et disait que ses vêtements lui faisaient encombre ;

et elle obéit, bon gré mal gré.

Mais de peur que gens précieux ne se fâchent contre moi,

comment il besogne, je n’ose vous le conter,

ni si elle trouva que ce fût le Paradis ou l’Enfer,

mais ici je les laisse besogner à leur guise,

tant que vêpres sonnèrent et qu’il leur fallut se lever.

Fut-ce destinée ou aventure,

fut-ce influence ou nature,

ou la constellation qui en telle position

1970se trouvait dans le ciel, que le moment était favorable

pour remettre un billet dicté par Vénus

(car toute chose a son temps, comme disent les clercs)

à une femme, en vue d’obtenir son amour,

je ne puis le dire ; que Dieu puissant là-haut,

qui sait que nul acte n’est sans cause,

en décide, pour moi j’aime mieux m’en taire ; —

mais le fait est que la fraîche Mai

a reçu ce jour-là une telle impression

de pitié pour ce dolent Damien

1980que de son cœur elle ne peut chasser

la pensée de lui donner réconfort.

« Certes (pensait-elle) s’en offense qui voudra,

il ne me chaut, car ici je lui promets

de l’aimer mieux qu’aucune créature,

ne possédât-il rien que sa chemise. »

Voyez, la pitié est prompte à couler dans un cœur gent.

Ici vous pouvez voir quelle excellente générosité

ont les femmes quand elles examinent de près les choses.

Un tyran comme il en est beaucoup,

1990dont le cœur est aussi dur qu’une pierre,

l’aurait laissé mourir sur place

plutôt que de lui accorder ses grâces,

et se serait applaudi de son orgueil cruel

sans se soucier d’être homicide.

La gentille Mai, remplie de pitié,

de sa propre main écrivit une lettre,

où elle lui accorde toutes ses grâces ;

il ne manque seulement que le jour et le lieu

où elle pourrait satisfaire son désir ;

2000il en sera comme il le décidera.

Et quand elle vit le moment, un jour,

à ce Damien Mai s’en va faire visite,

et, subtilement, elle poussa cette lettre

sous son oreiller, pour qu’il la lût s’il lui plaisait.

Elle prit sa main, et très fort la serra,

si secrètement que nul ne s’en aperçut,

lui souhaita bonne guérison, et s’en fut

retrouver Janvier, dès qu’il l’envoya quérir.

Damien se lève le lendemain matin ;

2010disparues étaient sa maladie et sa peine ;

il se peigne, s’attife et se pare,

il fait tout ce que sa dame aime et désire,

et, de même, de Janvier il s’approche aussi humble

que le fut jamais chien devant la baguette.

Il est si aimable envers chacun

(car ruse est tout, il ne faut que savoir s’y prendre),

que chacun ne peut s’empêcher de lui parler courtoisement,

et il était tout à fait dans les bonnes grâces de sa dame.

Là-dessus je laisse Damien à son désir

2020et je poursuis mon récit.

Quelques clercs considèrent que la félicité

réside dans les délices ; et de fait certain,

le noble Janvier, autant qu’il le pouvait,

en honorable manière, comme il convient à un chevalier,

s’arrangeait pour vivre très délicieusement.

Sa maison, sa parure étaient aussi riches

pour son rang que celles d’un roi.

Entre autres choses de luxe,

il avait fait faire un jardin, tout clos de murs de pierre ;

2030si beau jardin, je n’en connais nulle part,

car sans le moindre doute, je présume

que celui qui écrivit le Roman de la Rose

n’aurait pu, comme il faut, en décrire la beauté ;

et Priape non plus ne pourrait suffire,

quoiqu’il soit le dieu des jardins, à dire

la beauté de ce jardin et de la fontaine

qui sortait de dessous un laurier toujours vert.

Souventes fois, Pluton et sa reine

Proserpine, et son escorte de fées,

2040prenaient leurs ébats et menaient mélodie

près de cette fontaine et dansaient, à ce qu’on raconte.

Ce noble chevalier, ce vieil Janvier

trouvait telles délices à s’y promener et divertir

qu’il ne souffrait pas que personne en eût la clé

sauf lui-même ; car de la porte

il avait toujours sur lui une petite clé d’argent,

avec laquelle, quand il lui plaisait, il ouvrait cette porte.

Et quand il voulait payer sa dette à sa femme,

dans la saison d’été, il s’y rendait

2050avec Mai, sa femme, et nul autre avec eux,

et les choses qui n’étaient pas faites dans le lit,

dans le jardin il les parfaisait et réussissait.

En telle guise, maints jours joyeux

passèrent Janvier et la fraîche Mai,

mais les joies de ce monde ne peuvent toujours durer,

pas plus pour Janvier que toute autre créature.

L’Auteur. — O bonheur passager, fortune instable,

semblable au scorpion si trompeur,

qui flattes avec ta tête lorsque tu veux piquer ;

2060ta queue, c’est la mort, à cause de ton venin.

O joie fragile ! ô doux venin étrange !

Ô monstre qui si subtilement sais peindre

tes dons, leur donnant couleur de sécurité,

que tu trompes de même façon grands et petits,

pourquoi as-tu ainsi trompé Janvier,

après l’avoir traité comme ton grand ami ?

Et maintenant tu l’as privé de ses deux yeux,

et pour le chagrin qu’il en a il désire mourir.

Hélas ! le noble et généreux Janvier,

2070au milieu de son plaisir et de sa prospérité,

est devenu aveugle, et cela tout soudain.

Il pleure et se lamente piteusement,

et en même temps le feu de la jalousie,

la crainte que sa femme ne tombe à quelque folle,

brûle tellement son cœur, qu’il voudrait

que quelqu’un l’ait tué et sa femme avec lui.

Car, ni quand il sera mort, ni pendant qu’il vit,

il ne voudrait qu’elle soit amante ou épouse,

mais qu’elle vive dans le veuvage, en vêtements noirs,

2080 seule comme la tourterelle qui s perdu sa compagne.

Mais à la fin, au bout d’un mois ou deux,

son chagrin commence à se calmer, à vrai dire,

car lorsqu’il vit qu’il n’en pouvait être autrement,

il prit en patience son malheur ;

sauf, en vérité, qu’il ne peut s’empêcher

d’être jaloux toujours autant ;

et cette jalousie était si violente

que ni dans son hôtel, ni dans une autre maison,

ni en nul autre lieu, jamais plus,

2090 il ne voulait souffrir qu’elle allât à pied ou à cheval,

à moins qu’il n’eût la main sur elle toujours ;

et pour cela, bien souvent, pleure la fraîche Mai,

qui aime Damien si tendrement

qu’il lui faut ou mourir soudain,

ou bien l’avoir comme elle le désire ;

elle s’attend à ce que son cœur se brise.

De son côté Damien

est devenu l’homme le plus affligé

qui fut jamais ; car ni la nuit, ni le jour,

2100il ne pouvait dire un seul mot à la fraîche Mai

de son dessein ou de telle matière,

sans être sûr d’être entendu de Janvier

qui avait une main sur elle, sans cesse.

Mais néanmoins, par billets échangés

et par signes secrets, il sut ce qu’elle désirait,

et elle aussi connaissait les fins de son intention.

L’Auteur. — Ô Janvier, à quoi te servirait-il

d’être capable de voir aussi loin que vaisseaux font voile ?

car autant vaut être aveugle et trompé

2110 que d’être trompé quand on peut y voir.

Vois, Argus qui avait cent yeux,

si bien qu’il pût voir et de près et de loin,

pourtant il fut trompé ; et, Dieu le sait, beaucoup d’autres le sont

qui se croient bien sûrs de ne pas l’être.

Ignorance est bonheur, je n’en dis pas plus.

Cette fraîche Mai, dont je parle depuis si longtemps,

avec de la cire tiède a pris l’empreinte de la clé

que portait Janvier, la clé de la petite porte

par laquelle dans son jardin souvent il se rendait ;

2120 et Damien qui savait bien où elle voulait en venir,

contrefit cette clé secrètement ;

il n’y a rien de plus à en dire, mais bientôt

quelque merveille se produira grâce à cette clé,

et vous l’apprendrez, si vous voulez attendre un peu.

L’Auteur. — Ô noble Ovide, comme tu dis vrai, Dieu le sait.

Quelle ruse est-il, si longue et périlleuse qu’elle soit,

qu’un amant n’imagine d’une façon ou d'une autre ?

Par Pyrame et Thisbé on peut l’apprendre ;

bien qu’ils fussent très longtemps étroitement gardés,

2130 ils se mirent d’accord, en chuchotant à travers un mur,

là où personne n’aurait pu découvrir une telle ruse.

Mais maintenant, au fait ; avant que huit jours

fussent passés du mois avant juillet, il advint

que Janvier prit une si grande envie,

sa femme l’y excitant, de s’ébattre

dans son jardin, et nul autre qu’eux deux,

qu’un matin à Mai il a dit :

« Lève-toi, ma femme, mon amour, ma gentille dame ;

on entend la voix de la tourterelle, ma douce colombe ;

2140 l’hiver est passé, avec toutes ses humides pluies.

viens maintenant, avec tes yeux de colombe !

Comme tes seins sont meilleurs que le vin !

Le jardin est tout enclos de murs ;

viens, ma blanche épouse ; en vérité

tu m’as blessé au cœur, ô ma femme !

et jamais de ma vie je n’ai trouvé de tache en toi.

Viens, et prenons notre déduit ;

je t’ai choisie pour ma femme et ma consolation. »

Telles étaient les vieilles folies qu’il lui disait.

2150 À Damien elle fit signe

de partir devant avec sa clé.

Ce Damien donc a ouvert la petite porte

et le voici entré, et de telle façon

que nul ne peut le voir ni l’entendre

et sans bouger il s’assit aussitôt sous un buisson.

Janvier aussi aveugle que l’est une pierre,

tenant Mai par la main, et sans personne d’autre,

dans son frais jardin est entré,

et a refermé vivement la porte.

2160 « Maintenant, ma femme (dit-il) il n’y a ici que toi et moi,

et tu es la créature que j’aime le mieux,

car, par le Seigneur qui siège là-haut dans le ciel,

j’aimerais mieux périr sous le couteau

que de t’offenser, fidèle et chère femme !

Pour l’amour de Dieu, pense comment je t’ai choisie,

non par convoitise, en vérité,

mais seulement pour l’amour que j’avais pour toi.

Et quoique je sois vieux et ne puisse voir

sois-moi fidèle, et je vais te dire pourquoi.

2170 Trois choses, certes, tu gagneras par là :

d’abord l’amour du Christ ; pour toi-même, l’honneur ;

et tout mon héritage, village et castel,

je te le donne ; fais les chartes comme tu voudras ;

cela sera fait demain avant que le soleil se couche,

vrai comme je prie Dieu de conduire mon âme à la félicité.

Je vous prie d’abord, en signe d’accord, baisez-moi,

et bien que je sois jaloux, ne m’en blâmez pas.

Vous êtes si profondément gravée dans ma pensée

que quand je considère votre beauté

2180 et en même temps ma déplaisante vieillesse,

je ne puis pas, par ma foi, en dussé-je mourir,

m’abstenir d’être en votre compagnie

tant je vous aime ; cela est hors de doute.

Maintenant baisez-moi, ma femme, et promenons-nous. »

La fraîche Mai, quand elle entendit ces mots,

d’un ton bénin répondit à Janvier,

mais d’abord, et avant tout, elle se mit à pleurer.

« J’ai (dit-elle) une âme à sauver

aussi bien que vous, et aussi mon honneur,

2190 et cette tendre fleur de ma pureté d’épouse

que j’ai remise dans vos mains

alors que le prêtre unit à vous mon corps ;

c’est pourquoi je veux répondre en cette manière,

avec votre permission, mon seigneur si cher :

je prie Dieu que jamais ne luise le jour

où je ne meure, aussi honteusement que femme peut mourir,

si jamais je fais aux miens cette honte,

ou si je salis assez mon nom

pour être déloyale ; et si je commets cette faute,

2200 dépouillez-moi de mes vêtements et mettez-moi dans un sac,

et dans la plus prochaine rivière noyez-moi.

Je suis gente femme et non pas une ribaude.

Pourquoi parlez-vous ainsi ? mais les hommes sont toujours infidèles

et les femmes ont de vous des reproches toujours nouveaux ;

vous n’avez autre contenance, je crois,

que de nous accuser d’infidélité et de honte. »

Et sur ce mot, elle vit où Damien

était assis dans le buisson, et se mit à tousser

et du doigt fit signe

2210 à Damien de grimper dans un arbre

qui était chargé de fruits, et l’y voilà monté ;

car en vérité il comprenait tout le dessein de la belle

et chaque signe qu’elle pouvait faire

bien mieux que Janvier qui était son mari,

car dans une lettre elle lui avait tout dit

à ce sujet, de ce qu’il devait faire.

Et ainsi je les laisse, lui assis dans le poirier,

et Janvier et Mai flânant joyeusement.

Brillant était le jour, et bleu le firmament.

2220 Phébus envoie ses rayons d’or

réjouir toutes les fleurs de sa chaleur.

Il était à cette heure in Geminis, je pense,

mais peu éloigné de sa déclinaison

dans le Cancer, qui est l’exaltation de Jupiter.

Et il advint, par ce brillant matin,

que dans ce jardin, à l’autre bout,

Pluton qui est le roi des fées,

et maintes dames en sa compagnie,

suivant sa femme, la reine Proserpine,

2230 l’une derrière l’autre, en ligne bien droite,

(tandis qu’elle cueillait des fleurs dans la prairie,

dans Claudien vous pouvez lire l’histoire,

comment il la ravit dans son terrible char) ;

le roi des fées donc s’assit

sur un banc de gazon frais et vert

et tout aussitôt s’adressa ainsi à sa reine :

« Ma femme (dit-il) nul n’y peut contredire,

l’expérience prouve chaque jour

les félonies que les femmes font à l’homme.

2240 Dix fois cent mille histoires je puis raconter

qui montrent votre déloyauté et votre fragilité.

Ô, sage Salomon, le plus riche en richesse,

rempli de sapience et de la gloire du monde,

bien dignes de mémoire sont tes paroles

pour quiconque peut apprendre et raisonner.

Voici pourtant comment il loue la bonté de l’homme :

« Parmi mille hommes j’en ai encore trouvé un,

mais parmi toutes les femmes je n’en ai pas trouvé une seule. »

Ainsi parle le roi qui connaît votre malignité ;

2250 et Jésus, filius Syrak, j’imagine,

ne parle de vous qu’avec peu de révérence.

Puissent le feu sacré et la pestilence purulente

tomber sur vos corps dès ce soir !

Ne voyez-vous pas cet honorable chevalier ?

Parce que, hélas ! il est aveugle et vieux,

son propre serviteur va le faire cocu.

Voyez-le assis, cet impudique, dans l’arbre.

Or je veux faire cette grâce, par ma majesté,

à ce digne chevalier vieux et aveugle,

2260 qu’il recouvrera l’usage de ses yeux

au moment où sa femme voudrait lui faire vilenie ;

alors il connaîtra tout son dévergondage,

à sa honte à elle, et à celle de bien d’autres. »

« Vous le ferez (dit Proserpine), si vous le voulez ;

mais alors, sur l’âme du père de ma mère, je jure

que je donnerai à cette femme une réponse suffisante,

et à toutes les femmes après elle, pour l’amour d’elle ;

si bien que, même prises en faute,

d’un front hardi elles se justifieront,

2270 et confondront ceux qui voulaient les accuser.

Faute d’une réponse prête, aucune d’elles ne mourra.

Quand même un homme aurait vu une chose de ses deux yeux,

pourtant, nous autres femmes, nous ferons hardiment face,

et avec des pleurs, des serments, des reproches subtils,

ferons si bien que vous, les hommes, serez bêtes comme des oies.

Que m’importe l’autorité que vous citez ?

Je sais bien que ce Juif, ce Salomon,

a trouvé parmi nous des folles en grand nombre,

mais quoiqu’il n’ait pas trouvé de bonne femme,

2280 cependant bien d’autres hommes ont trouvé

des femmes très fidèles, très bonnes et vertueuses.

Témoins celles qui demeurent dans la maison du Christ :

par le martyre elles ont prouvé leur constance.

Les Gestes des Romains font mention

aussi de maintes femmes vraiment fidèles.

Mais, seigneur, ne vous mettez pas en colère, quoi qu’il en soit.

Bien qu’il ait dit qu’il n’a pas trouvé de bonne femme,

je vous prie de bien comprendre l’idée de cet homme :

il a voulu dire par là que bonté souveraine

2290 n’est qu’en Dieu seul, qui siège dans la Trinité.

Oui, de vrai Dieu il n’y en a qu’un.

Pourquoi faites-vous tant de cas de Salomon ?

Qu’importe qu’il ait bâti un temple, maison de Dieu ?

Qu’importe qu’il ait été riche et glorieux ?

Il construisit aussi un temple pour les faux dieux ;

comment a-t-il pu faire cette chose interdite entre toutes ?

Pardi, vous avez beau plâtrer son nom,

ce fut un débauché, un idolâtre,

et dans sa vieillesse il abandonna le vrai Dieu.

2300 Et si ce Dieu, comme dit le Livre, ne l’avait

épargné pour l’amour de son père,

il aurait perdu son royaume plus tôt qu’il n’eût voulu.

Je ne fais pas plus de cas de toutes les vilenies

que vous écrivez des femmes, que d’un papillon.

Je suis femme, il faut bien que je parle,

ou bien que j’enfle jusqu’à ce que mon cœur éclate.

Car puisqu’il dit que nous sommes des jacasses,

aussi vrai que j’espère conserver entières mes tresses,

je ne me priverai pas, par courtoisie,

2310 de parler mal de celui qui nous voulut vilenie. »

« Dame (dit Pluton), ne soyez plus en colère,

j’accorde tout ; mais puisque j’ai fait le serment

de lui rendre la vue,

certes, ma parole sera tenue, je vous en préviens.

Je suis roi, il ne me sied pas de mentir,

« Et moi (dit-elle), je suis la reine des fées.

Elle aura réponse prête, je m’en charge.

Ne nous querellons plus là-dessus,

car en vérité je ne veux vous contrarier plus longtemps. »

2320 Maintenant revenons à Janvier,

qui dans le jardin avec sa belle Mai

chante plus joyeux qu’un papegai.

« C’est vous que j’aime le mieux et aimerai, et nulle autre. »

Si longtemps par les allées il s’est promené

que le voici revenu à ce poirier

où Damien est assis fort joyeux,

en haut, parmi les fraîches feuilles vertes.

La fraîche Mai, qui est si brillante et belle,

se prit à soupirer et dit : « Hélas ! mon côté !

2330 Or ça, messire (dit-elle), quoiqu’il en puisse advenir,

il faut que j’aie de ces poires que je vois,

ou j’en mourrai, tant est grande mon envie

de manger de petites poires vertes.

Aidez-moi, pour l’amour de celle qui est reine du ciel.

Je vous le dis : femme dans mon état

peut avoir de fruit si grand appétit

qu’elle peut mourir, si elle n’en a point. »

« Hélas ! (dit-il) que n’ai-je ici un valet

qui puisse grimper ! hélas, hélas ! (dit-il), quelle misère

2340 d’être aveugle ! » — « Ah ! messire, cela ne fait rien (dit-elle) ;

mais si vous daigniez, pour l’amour de Dieu,

prendre le poirier entre vos bras

(car je sais bien que vous vous défiez de moi),

alors moi je grimperais sans grand’peine (dit-elle),

si je pouvais mettre le pied sur votre dos. »

« Certes (dit-il), je n’y faudrai point.

Je voudrais vous servir avec le sang de mon cœur ! »

Il se baisse, et sur son dos elle monta,

se saisit d’une branche, et la voilà qui grimpe.

2350 Mesdames, je vous prie de ne point vous fâcher ;

je ne sais pas gazer, je suis un homme rude.

Et tout soudain ce Damien

se mit à relever la chemise, et le voilà qui point.

Et quand Pluton vit cette grande vilenie,

à Janvier il rendit la vue,

et le fit voir aussi bien qu’il avait jamais vu.

Et quand il eut recouvré la vue,

oncques ne fut homme si content ;

mais sa pensée était toujours avec sa femme,

2360 en haut de l’arbre il jeta les deux yeux,

et vit que Damien avait accoutré sa femme

en telle manière que cela ne peut s’exprimer,

sauf si je voulais parler de façon discourtoise.

Et il poussa un rugissement et un cri,

comme fait la mère quand l’enfant va mourir.

« À moi ! Au secours ! Hélas ! Haro ! {se mit-il à crier),

Ô femme impudente et sans vergogne, que fais-tu ? »

Et elle de répondre : « Messire, qu’avez-vous ?

Ayez patience et raisonnez en votre esprit

2370 que j’ai guéri vos deux yeux aveugles,

au péril de mon âme, sans mentir,

car il me fut enseigné, qu’afin de guérir vos yeux,

il n’y avait rien de meilleur, pour vous faire voir,

que de lutter avec un homme sur un arbre.

Dieu sait que je l’ai fait à bonne intention ! »

« Lutter ! (dit-il), oui-da ! en tout cas il a bouté dedans.

Dieu vous donne à tous deux mort honteuse !

Il te besognait, je l’ai vu de mes yeux,

ou autrement, que je sois pendu par le cou ! »

2380 « Alors (dit-elle), c’est que mon remède est faux :

car certainement, si vous y pouviez voir,

vous ne me diriez pas telles paroles ;

vous avez la berlue et non la vue parfaite. »

« Je vois (dit-il) aussi bien que j’ai jamais vu,

grâces à Dieu ! et de mes deux yeux ;

et, par ma foi, il m’a semblé qu’il t’arrangeait ainsi. »

« Vous rêvez, vous rêvez, mon bon seigneur (dit-elle).

Voilà mes remerciements pour vous avoir rendu la vue !

Hélas ! (dit-elle) pourquoi ai-je été si bonne ? »

2390 « Allons ! Madame (dit-il), oublions tout cela ;

descendez, mon amour, et si j’ai mal parlé,

Dieu m’est témoin que j’en suis bien fâché.

Mais, sur l’âme de mon père, j’avais cru voir

que ce Damien était couché près de toi

et que ta chemise était relevée contre sa poitrine. »

« Oui-dà, Messire (dit-elle), croyez ce que vous voulez.

Mais, messire, un homme qui s’éveille de son sommeil

ne peut pas subitement bien prendre garde

à quelque chose, ni le voir parfaitement,

2400 tant qu’il n’est pas complètement éveillé.

De même, un homme qui est aveugle depuis longtemps

ne peut pas subitement y voir aussi bien,

dès le premier moment où sa vue lui revient,

que celui qui voit depuis un jour ou deux.

Tant que votre vue ne sera pas bien rétablie,

bien des choses que vous verrez pourront vous tromper.

Prenez garde, je vous en prie, car, par le roi du ciel,

bien des hommes croient voir une chose,

et la vérité est toute autre que ce qu’il semble.

2410Celui qui conçoit mal juge mal. »

Et sur ce mot elle saute à bas de l’arbre.

Ce Janvier, qui est plus content que lui ?

Il la baise et l’accole mainte et mainte fois,

et lui caresse tout doucement le sein,

et chez lui dans son palais la ramène.

Maintenant, braves gens, je prie que vous soyez contents.

Ainsi finit ici mon conte de Janvier,

Dieu nous bénisse et sa mère Sainte Marie !

Ici finit le Conte de Janvier dit par le Marchand.

⁂

Epilogue du Conte du Marchand.

« Eh ! merci Dieu (dit alors notre hôte),

2420d’une telle femme je prie Dieu de me garder.

Voyez, quelles fourberies et quelles subtilités

il y a chez les femmes ! toujours aussi occupées qu’abeilles

à nous tromper, nous autres simples hommes ;

et de la vérité toujours elles se détournent ;

par ce conte du Marchand cela est bien prouvé.

Pour moi j’ai une femme aussi sûre que l’acier,

sans aucun doute, quoiqu’elle soit pauvre ;

mais pour la langue, c’est une mégère intarissable

2430et de plus elle a un tas d’autres vices ;

n’importe, passons sur toutes ces choses.

Mais, savez-vous quoi ? je le dis en secret,

il me repent amèrement d’être à elle lié,

car, si je disais tous les vices

qu’elle a, assurément je serais trop sot

et pour cause ; cela lui serait rapporté

et redit par quelqu’un de cette compagnie ;

par qui ? il n’est pas besoin de le dire,

puisque les femmes s’entendent à déballer ces denrées-là ;

aussi bien mon esprit ne suffit pas

2440à dire tout ; c’est pourquoi mon histoire est finie. »

Groupe F.

Conte de l’Écuyer.

Prologue de l’Écuyer.

« Écuyer, approchez, s’il ne vous en déplaît,

et dites-nous quelque histoire d’amour ; car, pour sûr,

là-dessus en savez aussi long que personne. »

« Non, Messire (dit-il), mais je dirai comme je sais,

de bon cœur ; car point ne veux me rebeller

contre votre désir ; je veux bien dire un conte.

Excusez-moi si je m’exprime mal,

j’ai bon vouloir ; et, tenez, voici mon histoire. »

⁂

Ici commence le conte de l’Écuyer.

À Sarray, au pays de Tartarie,

10 vivait un roi qui contre la Russie fit guerre, ce qui causa la mort de maint homme vaillant.

Ce noble roi avait nom Cambinskan,

qui en son temps avait si grand renom

qu’il n’était nulle part, en nulle région,

si excellent seigneur en toutes choses ;

il ne lui manquait de rien de ce qui fait un roi,

et à la religion dans laquelle il était né

il gardait la foi jurée ;

et il était en outre hardi, et sage, et riche,

20 et pitoyable et juste, toujours pareillement ;

fidèle à sa parole, bienveillant, honorable,

d’un caractère aussi stable qu’un centre ;

jeune, frais, vigoureux, aussi ardent aux armes

que n’importe lequel des bacheliers de sa maison.

Il était bien de sa personne et fortuné,

et toujours tenait si bien état royal

que nulle part n’était homme pareil.

Ce noble roi, ce Tartare Gambinskan

avait deux fils d’Elpheta son épouse,

30 dont l’aîné s’appelait Algarsyf, et l’autre fils avait nom Cambalo.

Ce digne roi avait une fille aussi,

qui était la plus jeune, et que l’on nommait Canacée.

Mais vous dire combien elle était belle

n’est au pouvoir de ma langue ni de mon savoir ;

je n’ose entreprendre si haute tâche.

Mon anglais d’ailleurs est insuffisant ;

il faudrait être rhéteur excellent,

connaissant les couleurs propres à cet art,

40 pour la décrire en toutes ses parties.

Je ne suis tel, il me faut parler comme je peux.

Or il advint que lorsque Cambinskan

eut pendant vingt hivers porté son diadème,

comme il avait coutume chaque année, je suppose,

il fit proclamer la fête de sa nativité

aux quatre coins de Sarray, sa cité,

le dernier jour des Ides de Mars, selon le cours de l’année.

Phébus le soleil était moult joyeux et clair,

car il n’était pas loin de son exaltation

50 dans la face de Mars, et dans sa mansion en Ariès, le signe bouillant de la colère.

Le temps était tout joyeux et bénin ;

aussi les oiseaux dans la clarté du soleil,

la saison aidant et aussi la jeune verdure,

bien haut chantaient leurs amours ;

il leur semblait avoir obtenu protection

contre l’épée aiguë et froide de l’hiver.

Ce Cambinskan, dont je vous ai parlé,

en vêtements royaux est assis sur son dais,

60 diadème en tête, au haut bout de la table en son palais, et célèbre sa fête, tant splendide et riche

qu’il n’en fut point de pareille en ce monde.

Et s’il m’en fallait dire tout l’arroi,

cela prendrait une journée d’été ;

point n’est besoin non plus de décrire

l’ordonnance du service à chaque plat.

Je ne parlerai pas de leurs sauces étranges

non plus que de leurs cygnes, ou de leurs héronceaux.

D’ailleurs en ce pays-là, à ce que racontent de vieux chevaliers,

70 il est des aliments tenus pour délicieux dont les gens de chez nous ne font que peu de cas.

Il n’est au pouvoir de personne de tout relater ;

je ne veux pas vous retarder, car il est prime

et qu’il n’en résulterait que perte de temps ;

je m’en reviens a mon premier sujet.

Adonc il advint qu’après le troisième service,

tandis que le roi trônait ainsi en grand apparat,

écoutant ses ménestrels jouer leurs airs

devant lui à la table délectablement,

80 à la porte de la salle tout soudain arriva un chevalier sur un coursier de bronze,

et tenant dans sa main un grand miroir de verre ;

au pouce il avait bague d’or

et à son flanc une épée nue pendait ;

et le voilà qui pousse son cheval vers le haut bout de la table.

Dans toute la salle personne ne soufflait mot

dans l’émerveillement de ce chevalier ; et pour le contempler

le suivent attentivement du regard jeunes et vieux.

Cet étrange chevalier qui arrivait ainsi soudain,

90 tout armé, sauf le chef, moult richement, salue le roi, la reine, et tous les seigneurs,

selon le rang qu’ils occupaient dans la salle,

avec si grand respect et obéissance

aussi bien dans son discours que dans son maintien,

que Gauvain, avec sa vieille courtoisie,

s’il était revenu du pays des fées,

n’eût pu en rien le surpasser.

Et après ceci, devant la haute table,

il dit d’une voix mâle son message,

100 selon la forme usitée en son langage, sans une faute de syllabe ou de lettre ;

et, pour que son récit parût meilleur,

avec ses paroles il accordait son visage,

ainsi que l’art du discours l’enseigne à ceux qui l’étudient ;

bien que je ne puisse imiter sa manière,

ni ne puisse franchir aussi haute barrière,

je redirai cependant en clair langage

ce à quoi revient tout son discours,

si toutefois je l’ai bien en mémoire.

110 Il dit : « Le roi d’Arabie et de l’Inde, mon seigneur lige, en ce jour solennel,

vous salue du mieux qu’il est en son pouvoir,

et, en l’honneur de votre fête, vous envoie

par moi, qui suis tout à votre commandement,

ce coursier d’airain qui aisément et bien

peut, en l’espace d’un jour naturel,

c’est-à-dire en vingt et quatre heures,

partout où il vous plaira, par temps sec ou pluvieux,

vous transporter en tout lieu

120 où vous pousse votre désir, et ce, sans nul danger, par beau ou vilain temps ;

ou bien s’il vous plaît de voler dans les airs aussi haut

que fait l’aigle, quand il lui sied de s’élever,

ce même coursier voue portera toujours

sans aucun mal, jusqu’à ce que vous soyiez où vous voulez aller,

quand même vous dormiriez ou reposeriez sur son dos,

et s’en reviendra si vous tournez une cheville.

Celui qui le fabriqua connaissait plus d’une invention ;

il observa mainte constellation

130 avant d’avoir achevé cette opération ;

il connaissait maints sceaux et maints sortilèges.

Et ce miroir aussi, que j’ai là dans ma main,

a pouvoir tel qu’on y peut lire

le moment où adviendra quelque malheur

à votre royaume ou à vous-même aussi,

et clairement qui est votre ami ou votre ennemi.

Et, plus encore, quelque belle dame

à quelqu’un a-t elle donné son cœur,

s’il la trompe, elle verra sa trahison,

140 son nouvel amour et toute son astuce, si clairement que rien ne restera celé.

Donc, pour cette joyeuse saison d’été,

ce miroir et cette bague, que vous pouvez voir,

il les envoie à la princesse Canacée,

votre excellente fille ici présente.

La vertu de cette bague, si vous voulez l’apprendre,

est telle que s’il lui plaît de la porter

au pouce, ou de la tenir en sa bourse,

il n’est oiseau qui vole sous le ciel

150 dont elle ne puisse bien comprendre le langage, et connaître clair et net la pensée,

et elle pourra lui répondre en sa langue.

Et toutes les herbes qui poussent sur racine

elles les connaîtra, et qui elles peuvent guérir,

si profondes et si larges que soient ses blessures.

Cette épée nue, qui pend à mon côté,

a telle vertu que, qui que vous en frappiez,

elle taillera et percera son armure de part en part,

fût-elle aussi épaisse que chêne branchu ;

160 et l’homme qui par ce coup sera blessé jamais ne guérira, à moins qu’il ne vous plaise, par merci,

de le frapper avec le plat à l’endroit même

de sa blessure : ceci revient à dire

qu’il faut avec le plat de l’épée

le frapper de nouveau sur sa blessure, et elle se fermera ;

ceci est la vérité pure, sans glose :

une fois dans la main, cette arme ne faudra point. »

Et quand le chevalier eut ainsi dit son conte,

il poussa son cheval hors de la grand’salle, et mit pied à terre.

170 Son coursier, qui resplendissait comme clair soleil, se tient dans la cour, immobile comme une pierre.

Le chevalier à sa chambre aussitôt est conduit,

on le désarme et on le fait asseoir au festin.

En grande pompe on envoie chercher les présents,

à savoir l’épée et le miroir,

et on les fait porter incontinent dedans la haute tour

par certains officiers commandés pour cela ;

et à Canacée la bague est apportée

solennellement, à l’endroit où elle est assise à table.

180 Mais ce qu’il y a de sûr, sans fable aucune, c’est que le cheval de bronze qu’on ne peut remuer

reste là debout, comme s’il était collé au sol.

Personne qui puisse le faire bouger de sa place,

serait-ce en employant treuil ou poulie ;

et pourquoi ? C’est qu’ils ne connaissent pas le secret.

Aussi le laisse-t-on en place

jusqu’à ce que le chevalier ait enseigné la manière

de le faire partir, comme vous le verrez tout à l’heure.

Grande était la foule, qui fourmillait en tous sens,

190 pour contempler ce cheval qui est là debout ;

car il était si grand, si large et long

et si bien proportionné pour être fort

qu’on eût dit tout à fait destrier de Lombardie ;

avec cela si parfait et l’œil si vif

qu’il semblait être un noble coursier de la Pouille.

Car, en vérité, depuis la queue jusqu’au bout de l’oreille,

la nature ni l’art n’auraient pu amender

la plus petite chose : c’était l’avis de tous.

Mais ce qui les faisait toujours s’émerveiller le plus,

200 c’était comment il pouvait marcher, étant d’airain ;

il était du pays des fées, supposait-on ;

divers étant les gens, divers étaient les avis ;

autant de têtes il y a, autant d’opinions.

Ils bourdonnaient comme fait un essaim d’abeilles,

et donnaient des raisons selon leur imagination,

répétant les vieilles poésies,

et disaient qu’il était comme Pégase.

ce cheval qui avait des ailes pour voler ;

ou encore c’était le cheval du grec Sinon

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