Les Contes de Canterbury (page 5)
510 que personne n’eût pu supposer qu’il savait feindre, tant il teignait à fond ses couleurs.
Tout comme un serpent se cache sous les fleurs,
jusqu’à ce qu’il voie le bon moment pour mordre,
de même ce dieu d’amour, cet hypocrite,
fait ses cérémonies et ses obéissances,
et remplit en apparence toutes les observances
qui sont en conformité avec courtoisie d’amour.
De même que dans un tombeau tout est beauté au-dessus,
et que dessous est le cadavre, ainsi que vous savez,
520 tel était cet hypocrite, tout ensemble froid et chaud ;
et il tenait son but caché de telle sorte
que (sauf le diable) personne ne connaissait ses desseins.
Enfin si longtemps il pleura et se lamenta,
et pendant tant d’années me simula ses hommages,
que mon trop pitoyable et simple cœur,
tout crédule devant sa suprême fourberie,
par crainte de sa mort, — je le croyais, du moins, —
sur la foi de ses serments et de ses assurances,
lui accorda son amour, à cette condition
530 que toujours mon honneur et renom seraient saufs, et en privé et en public ;
bref, me fiant à ses mérites,
je lui donnai tout mon cœur et toute ma pensée,
— Dieu sait et lui aussi que sans cela je ne l’eusse fait, —
et pris son cœur en échange du mien pour toujours.
Mais on dit justement, et c’est un vieux proverbe :
« Honnête homme et voleur ne pensent pas de même. »
Et quand il vit la chose avancée à ce point
que je lui avais accordé pleinement mon amour
540 de la façon que j’ai dit tout à l’heure, et donné mon cœur loyal aussi sincèrement
que lui-même jurait m’avoir donné son cœur,
voilà qu’alors ce tigre plein de duplicité
tombe à genoux avec si dévote humilité,
avec si grand respect, et, à juger par son air,
si semblable en ses manières à un gent amoureux,
si transporté de joie, à ce qu’il semblait,
que jamais Jason, ni Paris de Troie,
— Jason ? que dis-je ? ni aucun autre homme
550 depuis que vécut Lamech, qui fut le premier à aimer deux femmes, comme d’aucuns l’ont écrit jadis, —
non, jamais depuis que naquit le premier homme,
personne ne put, pour la vingt-millième partie,
imiter les sophismes de son art,
ni n’eût été digne de lui déboucler sa galoche,
s’il s’agissait de faire des approches avec duplicité et feintise,
ni oncques ne sut créature remercier comme il me remercia !
Voir ses manières était le ciel
pour une femme, si sage qu’elle fût ;
560 il était si joliment peint et peigné, aussi bien dans ses discours que dans sa personne,
et tant je l’aimais pour son obéissance
et la sincérité que je croyais être en son cœur,
que s’il lui arrivait quelque peine,
fût-ce la plus légère, et que je la connusse,
il me semblait sentir la mort tordre mon cœur.
Bref, si loin allèrent les choses,
que ma volonté devint l’instrument de la sienne,
c’est-à-dire que ma volonté obéissait à la sienne
570 en toutes choses, aussi loin qu’allait la raison, sans jamais sortir des limites de mon honneur.
Non, jamais rien ne me fut aussi cher, ni plus cher
que lui, Dieu le sait ! et jamais ne le sera.
Et ce temps dura plus d’une année ou deux
où je ne supposais de lui que du bien.
Mais, finalement, il advint en conclusion
que le hasard voulut qu’il dût quitter
les lieux où je vivais.
Si je fus désolée, ne peut faire de doute ;
580 je ne saurais en faire description ;
car je peux dire hardiment une chose,
c’est que je sais par là ce qu’est la douleur de mourir,
tant je sentis de peine qu’il ne pût pas rester.
Donc un jour il prit de moi congé,
si triste lui aussi que je crus vraiment
qu’il ressentait autant de mal que moi,
lorsque je l’entendis parler et que je vis sa mine.
Quoi qu’il en soit, je le croyais sincère,
et aussi qu’il reviendrait
590 au bout de peu de temps, à dire vrai ;
et la raison voulait aussi qu’il s’en allât
pour son honneur, comme il advient souvent ;
aussi fis-je de nécessité vertu,
et pris bien la chose, puisqu’il le fallait.
Et du mieux que je pus je lui cachai ma peine
et lui saisis la main, prenant saint Jean pour garant,
et lui parlai ainsi : « Oui, je suis toute à tous,
soyez tel pour moi que pour vous j’ai été et serai. »
Ce qu’il répondit, point n’est besoin de le redire ;
600 qui mieux que lui sait parler, qui plus mal sait agir ?
Quand il a bien dit tout, il a tout fait.
« Il lui faut une bien longue cuillère
à celui qui mange avec le diable », ai-je ouï dire.
Donc à la fin il dut se mettre en route,
et le voilà qui s’envole, tant qu’il arriva où il voulait.
Et quand il lui vint en pensée de se reposer,
je crois bien qu’il avait ce texte dans l’esprit,
à savoir que a tout être revenant à sa nature
s’en réjouit » ; ainsi dit-on, je crois ;
610 les hommes par nature aiment le changement, tout comme les oiseaux qu’on nourrit dans des cages,
car bien que nuit et jour vous en preniez souci,
que leur cage ait jonchée belle et douce comme soie,
que vous leur donniez sucre, miel, pain et lait,
malgré tout, aussitôt que la porte est levée,
d’un coup de patte l’oiseau renverse sa tasse,
et le voilà parti au bois manger des vers ;
ainsi sont-ils gourmands de nourriture neuve,
et par nature aiment la nouveauté ;
620 aucune noblesse de sang ne les peut retenir.
Ainsi en fut-il de ce tiercelet, hélas !
Bien qu’il fût de noble naissance, et frais et brillant,
et plaisant à voir, et humble et généreux,
il vit un jour une buse voler,
et tout soudain il s’éprit d’elle tant
que son amour s’en alla de moi tout entier,
et ainsi fut-il parjure à sa foi ;
voilà comment la buse a mon amant à son service,
et que moi je suis perdue sans remède ! »
630 Et à ces mots la fauconnette se mit à pleurer, et s’évanouit de nouveau dans le sein de Canacée.
Grand fut le chagrin que pour les maux de l’oiseau
montrèrent Canacée et toutes ses femmes ;
elles ne savaient comment faire pour l’égayer.
Mais Canacée l’emporte à la maison dans les plis de sa robe,
et avec précaution l’enveloppa d’un emplâtre,
là où avec son bec elle s’était blessée.
Maintenant Canacée ne sait faire qu’arracher des herbes
de la terre, et préparer des onguents nouveaux
640 d’herbes précieuses et belles de couleur, pour en guérir la fauconnette ; du jour à la nuit
elle fait sa besogne et tout ce qu’elle peut.
Et à son chevet elle fit mettre une mue
et en couvrit le dessus de velours bleu,
en signe de la fidélité qui se voit chez les femmes.
Et toute en dehors la mue est peinte en vert,
et sur ce vert étaient peints tous ces oiseaux déloyaux
tel que mésanges, tiercelets, hiboux,
et en mépris d’eux furent peintes à leur côté
650 des pies, pour leur crier après et pour les houspiller.
Je laisse Canacée en train de soigner son oiseau ;
je ne parlerai plus pour l’instant de sa bague,
jusqu’à ce qu’il redevienne à propos de dire
comment la fauconnette recouvra son amant
repentant, ainsi que l’histoire le raconte,
par l’entremise de Cambalus,
le fils du roi, dont je vous ai parlé.
Mais maintenant je vais poursuivre mon récit
en parlant d’aventures et de batailles,
660 telles qu’on n’ouit jamais si grandes merveilles.
Et d’abord je vous parlerai de Cambinskan
qui en son temps conquit mainte cité ;
et puis je parlerai d’Algarsyf,
comment il conquit Théodora pour épouse ;
pour elle il fut souvent en grand péril,
heureusement qu’il fut aidé par le cheval de bronze ;
et puis je parlerai de Cambalo,
qui avec les deux frères combattit en lice
pour Canacée, avant qu’il la pût obtenir.
670 Et je reprendrai là où je me suis arrêté.
Explicit secunda pars.
Incipit part tertia.
Apollon pousse dans les airs son char tourbillonnant
jusqu’à ce que dans la demeure du Dieu Mercure, le rusé,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ci suivent les paroles du Franklin à l’Écuyer,
et celles de l’Hôte au Franklin.
« Par ma foi, Écuyer, tu t’es bien acquitté de ta tâche,
et gracieusement ; je loue fort ton esprit,
(dit le Franklin), étant donné ta jeunesse ;
tu parles avec tant de sentiment, messire, et je t’en félicite.
À mon avis, il n’est personne ici
qui te sera égal en éloquence,
si Dieu te prête vie ; qu’il t’accorde bonheur
680 et en vertu te fasse persévérer !
car j’ai pris grand plaisir à tes propos.
J’ai un fils, et, par la Sainte Trinité,
plutôt que vingt livres de bonne terre,
me viendrait-elle de tomber tout juste entre les mains,
j’aimerais mieux le voir homme d’aussi grand sens
que toi ! Fi des richesses
si l’on n’a pas en outre la vertu !
J’ai gourmandé mon fils, et le ferai encore,
car il ne veut guère incliner à la vertu ;
690 mais jouer aux dés, et dépenser, et perdre tout ce qu’il a, voilà ses habitudes.
Et il aimera mieux causer avec un page
que converser avec aucun gentilhomme,
près duquel il pourrait s’initier aux bonnes manières. »
— « Au diable vos bonnes manières ! (dit notre hôte).
Mais parbleu, Franklin, tu sais bien, messire,
que chacun de nous doit dire au moins
un conte ou deux, sous peine de rompre sa promesse. »
— « Je le sais bien, messire (dit le Franklin) ;
700 de grâce, ne me faites point avanie, si à ce compagnon je dis un mot ou deux. »
— « Raconte donc ton histoire, sans plus de mots. »
— « Avec plaisir, messire hôtelier (dit-il), je vais obéir
à votre volonté ; et maintenant écoutez ce que je dis.
Je ne veux vous contrarier en rien,
je vais du moine faire du mieux de mon esprit ;
je prie Dieu que ce conte vous agrée,
et dans ce cas l’estimerai assez bon. »
Conte du Franklin.
Prologue du Conte du Franklin.
« Ces vieux gentils Bretons, en leur temps,
710 de diverses aventures faisaient des lais rimés en leur première langue bretonne.
Ces lais, ils les chantaient avec leurs instruments,
ou bien ils les lisaient pour leur plaisir.
Et j’ai l’un d’eux en ma mémoire
Je vais le dire bien volontiers, comme je sais.
Mais, messires, parce que je suis un homme illettré,
en commençant je vous supplie d’abord
de m’excuser pour mon langage rude.
Je n’ai jamais appris la rhétorique, sûrement :
720 la chose que je dis ne peut qu’être nue et simple.
Je ne dormis jamais sur le mont du Parnasse,
ni n’appris Marcus Tullius Ciceron.
De couleurs, je n’en connais aucune, n’en doutez point,
excepté ces couleurs qui poussent dans la prairie,
ou bien celles que les hommes teignent ou peignent.
Les couleurs de rhétorique me sont trop étranges ;
mon esprit ne sent rien de telles affaires,
mais, si vous voulez, vous allez entendre mon conte. »
⁂
Le Conte du Franklin.
Ici commence le conte du Franklin
Dans l’Armorique, qui est appelée Bretagne,
730 il y avait un chevalier qui aimait et qui se mettait en peine
de servir une dame, du mieux qu’il savait ;
et bien des labeurs, bien de grandes entreprises,
il accomplit pour sa dame, avant qu’elle fût conquise.
Car elle était unique, la plus belle sous le soleil,
et, en plus, elle venait de si haut lignage
qu’à grand peine osa ce chevalier, de crainte,
lui dire son mal, sa peine et sa détresse.
Mais à la fin, elle, à cause des mérites du chevalier,
et surtout pour son humble obéissance,
740 fut prise d’une telle pitié pour sa souffrance que privément elle tomba d’accord avec lui
pour le prendre comme mari et seigneur,
de cette seigneurie qu’ont les hommes sur leurs femmes ;
et pour couler d’autant mieux leur vie dans le bonheur,
de sa libre volonté il lui jura, foi de chevalier,
que jamais de toute sa vie, ni jour ni nuit,
il ne s’arrogerait aucune domination
contre sa volonté à elle, ni ne lui montrerait aucune jalousie,
mais lui obéirait et suivrait sa volonté en toute chose,
750 comme tout amoureux le doit à sa dame, sauf qu’il aurait de nom la souveraineté,
pour ne point faire honte à son rang.
Elle le remercia, et avec une bien grande humilité,
elle dit : « Sire, puisqu’en votre gentillesse
vous m’offrez d’avoir la rêne si ample,
veuille Dieu que jamais entre nous deux,
par ma faute, il n’y ait ni guerre ni lutte.
Sire, je veux être votre humble et loyale femme ;
recevez ici ma foi, jusqu’à ce que mon cœur se brise. »
760 Ainsi ils sont tous deux en tranquillité et repos.
Une chose, messires, j’ose vous dire assurément :
que des amis doivent s’obéir l’un à l’autre
s’ils veulent longtemps aller de compagnie.
L’amour ne veut pas être contraint par seigneurie ;
quand seigneurie vient, le dieu d’amour, tout de suite,
bat des ailes, et adieu ! il est loin.
L’amour est chose libre comme un esprit ;
les femmes, par nature, désirent la liberté,
et de n’être pas contraintes, comme est un serf ;
770 et aussi les hommes, s’il faut dire la vérité.
Regardez qui est le plus patient en amour ;
celui-là est à son avantage, au-dessus de tous les autres.
La patience est une haute vertu, certes,
car elle triomphe, comme disent les clercs,
où la rigueur n’obtiendrait jamais rien.
Pour chaque mot, on ne doit pas gronder ou se plaindre.
Apprenez à supporter, ou bien, sur ma vie !
vous l’apprendrez, que vous le vouliez ou non ;
car, dans ce monde, sûrement, il n’est pas un être
780 qui ne fasse ou ne dise mal quelquefois.
L’ire, la maladie, ou la constellation
le vin, le malheur, ou le changement de complexion
bien souvent font mal agir ou parler ;
de chaque tort il ne sied pas de se venger ;
selon la circonstance il faut que modère sa règle
tout être qui se connaît en gouvernement.
Et par conséquent ce sage et preux chevalier,
pour vivre en tranquillité, fui promit patience,
et elle, de son côté, très sagement lui jura
790 qu’il n’y aurait jamais manquement en elle.
Ici les hommes peuvent voir un accord humble et sage ;
ainsi elle a pris son serviteur et son seigneur,
serviteur en amour, seigneur en mariage ;
ainsi était-il lui-même à la fois en seigneurie et en servage.
Servage ? non, mais en seigneurie suprême,
puisqu’il a à la fois sa dame et son amour ;
sa dame, certes, et sa femme aussi,
choses que la loi d’amour accorde ensemble.
Et lorsqu’il eut gagné cette félicité,
800 il s’en alla avec sa femme chez lui dans son pays, non loin de Penmarck, là où était sa maison,
et où il vit dans le bonheur et la joie.
Qui pourrait dire, s’il n’avait été marié,
la joie, l’aise, la félicité
qu’il y a entre un mari et sa femme ?
Une année et plus dura cette vie bienheureuse,
jusqu’à ce que ce chevalier, dont je parle ainsi,
qui s’appelait Arveragus de Kayrrud,
résolut d’aller demeurer une année ou deux
810 en Angleterre, qui était appelée aussi Bretagne, pour chercher dans les armes dignité et honneur,
car il mettait tout son plaisir en ce labeur ;
et il demeura là deux ans ; le livre le dit.
Maintenant, je vais laisser cet Arveragus,
et je vais parier de Dorigène, sa femme,
qui aime son mari comme la vie de son cœur.
À cause de son absence, elle pleure et soupire
comme font ces nobles femmes, quand il leur plaît.
Elle pleure, veille, se lamente, jeûne, se plaint ;