Les Contes de Canterbury (page 4)

Geoffrey Chaucer · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contes de Canterbury (texte entier) · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

210 qui amena la destruction de Troie, ainsi qu’on le peut lire dans les vieilles gestes.

« Mon cœur (disait l’un) est tout en émoi ;

je crois qu’il y a là-dedans des hommes d’arme,

qui ont fait dessein de prendre cette ville.

11 serait bon de tirer tout cela au clair. »

Un autre parlait tout bas à son compagnon,

disant : « Il ment, ce semble être plutôt

une apparence produite par quelque tour de magie

comme en les grandes fêtes les jongleurs en pratiquent. »

220 Sur diverses suppositions ainsi ils bavardent et dissertent, selon la coutume des ignorants qui jugent

de choses fabriquées trop ingénieusement

pour qu’en leur ignorance ils les puissent comprendre ;

ils opinent volontiers pour le mal.

Et quelques-uns se demandaient à propos du miroir

qui avait été porté dans la maîtresse tour,

comment on y pouvait voir de telles choses.

Un autre répliquait que ce pouvait bien être produit

naturellement, par des combinaisons

230 d’angles, et d’adroites réflections, et l’on disait qu’à Rome en était un pareil.

Ils parlaient d’Allozen et de Vitello

et d’Aristote, qui écrivirent en leur temps

sur des lentilles et d’étranges miroirs,

comme le savent ceux qui ont ouï parler de leurs livres.

Et d’autres gens s’émerveillaient de l’épée

qui pouvait transpercer n’importe quelle chose ;

et se mettaient à parler du roi Télèphe

et d’Achille et de sa lance merveilleuse

240 avec laquelle il pouvait aussi bien guérir ou blesser, tout comme il est possible avec cette épée

dont vous-mêmes avez ouï parler tout à l’heure.

Ils parlent de diverses trempes de métal,

et parlent aussi de médecines,

et comment et quand il doit être trempé ;

mais cela m’est à moi tout-à-fait inconnu.

Puis ils parlèrent de l’anneau de Canacée,

et dirent tous que d’une pareille merveille

dans l’art de faire des anneaux aucun n’avait ouï parler,

250 sauf que le fameux Moïse et le roi Salomon eurent renom d’habileté en cet art.

Ainsi parlent les gens en se tirant à l’écart.

Mais cependant certains disaient que c’était

merveille de fabriquer du verre avec des cendres de fougère,

et pourtant le verre n’est pas pareil aux cendres de fougère ;

mais comme c’est chose que les hommes savent depuis longtemps,

alors cessent leurs bavardages et leurs étonnements.

D’aucuns s’étonnent aussi fort des causes du tonnerre,

du flux et du reflux, des fils de la Vierge et du brouillard

260 et de toutes choses, jusqu’à ce qu’ils aient découvert la cause

Ainsi ils bavardent et jugent et devisent

jusqu’à ce que le roi se lève de table.

Phébus avait quitté l’angle méridional,

et la bête royale montait encore,

le noble Lion avec son Aldiran,

quand ce roi tartare, ce Cambinskan

se leva de table, où il était assis à la plus haute place.

Devant lui vont les musiques sonores,

jusqu’à ce qu’il arrive à sa chambre de parade

270 en laquelle résonnent les instruments divers ;

à les entendre on se serait cru au paradis.

Maintenant dansent les enfants chéris de la joyeuse Vénus,

car dans le Poisson leur dame assise au plus haut

d’un œil bienveillant les contemple.

Le noble roi est installé sur son trône.

Le chevalier étranger vers lui est aussitôt conduit,

et il entre en danse avec Canacée.

Ce sont là réjouissances et divertissements

qu’il n’est pas au pouvoir d’un esprit morne de raconter.

280 Il faut avoir connu l’amour et son service, et être un festoyeur aussi frais que le mois de mai,

pour pouvoir vous décrire un tel arroi.

Qui pourrait vous dire les figures de danse

si étranges, et les visages si frais,

les si subtils regards, les airs dissimulés

pour ne point donner l’éveil aux jaloux ?

Personne si ce n’est Lancelot, et il est mort.

Aussi je passe sur toutes ces réjouissances ;

je n’en dis pas davantage, et à leurs ébats

290 je les laisse, jusqu’à ce qu’ils se rendent au souper.

L’intendant a ordonné qu’on apporte vite les épices,

et aussi le vin, au milieu de toute cette harmonie.

Huissiers et écuyers y sont allés,

et vins et épices bientôt sont arrivés.

On mange, on boit, et quand ceci a pris fin,

au temple on se rend, comme de raison.

Le service fini, ils soupent tous en ce jour.

A quoi bon vous narrer tout cet arroi ?

Chacun sait bien qu’à la fête d’un roi

300 il y a toison pour grands et pour petits, et des mets délicats plus que je n’en connais.

Après souper le noble roi

va voir le cheval de bronze, avec toute la foule

des seigneurs et des dames autour de lui.

Tant on s’émerveilla de ce cheval de bronze

que, depuis qu’eut lieu le grand siège de Troie

où un cheval aussi causa tant d’étonnement,

oncques ne fut pareil émerveillement.

Finalement le roi demande au chevalier

310 la vertu du coursier et son pouvoir, et le prie de lui dire comment on le dirige.

Le cheval se prit à sauter et à danser

dès que le chevalier eut mis la main sur sa bride,

disant : « Messire, voici la chose :

quand vous voulez qu’il vous porte quelque part,

il vous faut tourner une cheville placée dans son oreille ;

je vous la désignerai entre nous.

Il faudra aussi lui nommer l’endroit

ou le pays où vous voulez aller.

320 Et en arrivant là où vous voulez vous arrêter, dites-lui de descendre et tournez une autre cheville ;

car c’est là que réside l’effet de tout l’engin,

et alors il descendra et fera votre vouloir,

et en cet endroit demeurera tranquille,

quand le monde entier aurait juré le contraire ;

de là ne pourra-t-on le tirer ni le faire bouger.

Ou bien si vous voulez l’en faire partir,

tournez la cheville, et il s’évanouira aussitôt

aux yeux de tout le monde,

330 et reviendra, fût-ce de jour ou de nuit, lorsqu’il vous plaira de le rappeler,

par tel moyen que je vous dirai

entre vous et moi, et cela tout à l’heure.

Montez-le quand il vous plaira, il n’y a rien autre à faire. »

Lors donc que le roi eut été renseigné par le chevalier,

et se fut exactement mis dans l’esprit

la disposition et la forme de tout l’appareil,

satisfait et joyeux, ce noble et vaillant roi

s’en revint à sa fête comme devant.

340 La bride à la tour est portée, et rangée parmi ses joyaux chers et précieux.

Le cheval, je ne sais comme, s’évanouit

hors de vue ; ne m’en demandez pas davantage.

Mais je laisse ainsi en liesse et joyeuseté

ce Cambinskan festoyant ses seigneurs

jusqu’à ce que le jour fût près de se lever.

Explicit prima pars.

Sequitur pars secunda.

Le nourricier de la digestion, le Sommeil,

tourna vers eux ses yeux clignotants, et les invita à considérer

que force libations et fatigues demandent du repos

350 et en bâillant tous les embrassa, et dit qu’il était temps de s’en aller coucher,

car le sang était en son moment de domination ;

« soignez le sang, ami de la nature », dit-il.

Ils le remercièrent en bâillant, par deux, par trois,

et chacun de s’en aller au repos

comme le Sommeil les y invitait ; c’était le mieux à faire.

Leurs rêves, je ne vous les dirai pas ;

pleine était leur tête des fumées

qui causent les songes, mais peu importe.

360 Ils dormirent jusqu’à prime passée, pour la plupart, sauf pourtant Canacée ;

elle était très tempérante, comme le sont les femmes.

En effet de son père elle avait pris congé

pour s’en aller coucher, tôt après vêpre ;

point n’avait-elle envie d’être toute pâlie

et au matin de paraître languissante ;

et elle dormit son premier sommeil, et puis s’éveilla.

Car telle joie elle avait en son cœur

de son miroir et de sa bague étrange

370 que vingt fois elle changea de couleur ;

et dans son sommeil, sous l’impression

de son miroir, elle eut une vision.

Aussi, avant que le soleil commençât sa montée,

elle appela sa gouvernante auprès d’elle

et lui dit qu’elle avait envie de se lever.

Comme ces vieilles femmes qui aiment à faire les sages,

sa gouvernante lui répondit aussitôt

et dit : « Madame, où voulez-vous aller

si matin ? car tout le monde repose. »

380 — « Je veux (dit-elle) me lever, car point ne me soucie de dormir plus longtemps, et je m’en vais promener. »

La gouvernante appelle des femmes en grand nombre,

et les voilà qui se lèvent, bien dix ou douze ;

se lève aussi la fraîche Canacée,

vermeille et étincelante comme le jeune soleil,

qui a parcouru quatre degrés dans le Bélier ;

il n’était pas monté plus haut quand elle fut prête ;

et la voilà partie allègrement au pas,

vêtue selon la gaie et douce saison,

390 pour s’éjouer gaîment et faire marche à pied, avec pas plus de cinq ou six suivantes ;

et par un chemin creux elle s’enfonce dans le parc.

Les vapeurs qui de la terre montaient

faisaient paraître le soleil large et rougeâtre ;

mais néanmoins c’était si beau spectacle

qu’il leur rendait à toutes le cœur léger,

tant par la saison et la matinée

que par les oiseaux qu’elle entendait chanter ;

car aussitôt elle savait ce qu’ils disaient

400 par leurs chants, et connaissait toute leur pensée.

Le nœud en vue de quoi tout ce conte est conté,

s’il est retardé jusqu’à ce que soit refroidie la curiosité

de ceux qui l’attendent depuis longtemps,

la saveur en disparaît d’autant plus,

par satiété de sa prolixité.

Et pour cette raison il me paraît

qu’il me faut arriver à ce nœud

et mettre tôt un terme à cette promenade.

Au milieu d’un arbre tout desséché, blanc comme orale,

410 tandis que Canacée jouait en se promenant, était perchée une fauconnette bien haut au-dessus de sa tête,

qui d’une voix piteuse tant se mit à crier

que tout le bois résonna de ses cris.

Et si piteusement elle s’était frappée

de ses deux ailes, qu’un sang vermeil

coulait le long de l’arbre où elle était.

Et elle ne cessait de se lamenter et de pousser des cris

et de son bec se piquait de telle façon

qu’il n’est ni tigre, ni bête si cruelle,

420 vivant dedans les bois ou les forêts, qui n’eussent pleuré, si toutefois ils pouvaient pleurer,

par pitié d’elle, si fort elle criait sans cesse.

Car il n’est homme au monde

(si je savais bien décrire une fauconnette)

qui ait ouï parler d’une pareille en beauté,

aussi bien pour le plumage que pour la délicatesse

de forme, et tout ce qui est à considérer.

Elle semblait fauconnette pèlerine

venue de terres étrangères ; et pendant tout le temps qu’elle resta là,

430 elle défaillit plusieurs fois par manque de sang, au point de choir presque de l’arbre.

Cette belle fille de roi, Canacée,

qui à son doigt portait l’anneau étrange

grâce auquel elle comprenait parfaitement

tout ce qu’un oiseau en son latin pouvait dire,

et savait à son tour lui répondre en même langage,

a compris ce que disait la fauconnette

et de pitié faillit presque mourir.

Et vers l’arbre elle marche en grand’hâte

440 et regarde l’oiseau pitoyablement, et tient sa jupe étendue, sachant bien

que sûrement la fauconnette tomberait de la branchette,

quand elle aurait une autre faiblesse, par manque de sang.

Elle resta là longtemps à la guetter ;

enfin elle parla en cette manière

à l’oiseau, ainsi que vous allez l’entendre :

« Pour quelle cause, si tous pouvez la dire,

êtes-vous dans ce furieux tourment d’enfer ?

(dit Canacée à l’oiseau au-dessus d’elle).

450 Est-ce par chagrin d’une mort ou par perte d’amour ?

Car, m’est avis, ce sont là les deux causes

qui le plus font souffrir gentil cœur ;

d’autres maux point n’est besoin de parler.

Car c’est vous qui tournez votre fureur contre vous-même,

ce qui prouve bien qu’amour ou angoisse de cœur

doit être la raison de votre acte cruel,

puisque je ne vois nul autre être vous poursuivre.

Pour l’amour de Dieu, je vous prie, faites-vous grâce à vous-même,

ou acceptez ce qui peut vous être remède, car à l’ouest ni à l’est

460 oncques n’ai vu encore oiseau ni bête qui ait si piteusement agi envers lui-même.

Votre chagrin me tue véritablement,

tant j’ai de vous grande compassion.

Pour l’amour de Dieu, descendez de votre arbre ;

et aussi sûr que suis fille de roi,

si je savais la cause véritable

de votre douleur, et si c’était en mon pouvoir,

j’y porterais remède, devant qu’il fût nuit,

aussi vrai que je souhaite l’aide du grand Dieu de Nature ;

470 et je trouverai des herbes bien assez pour guérir promptement vos blessures. »

Alors cria la fauconnette plus lamentablement

que jamais, et aussitôt tomba à terre,

et là elle gît évanouie, morte, et comme une pierre ;

Canacée l’a prise en son giron,

jusqu’à ce qu’elle s’éveillât de son évanouissement.

Et lorsque de sa pâmoison elle vint à sortir,

en son langage de faucon elle parla ainsi :

« Que la pitié est prompte à couler en gentil cœur,

480 lequel se sent compatir aux douleurs cuisantes, cela est prouvé tous les jours, comme on peut le voir,

aussi bien par les actes que par l’autorité des livres ;

car un cœur délicat montre délicatesse.

Je vois bien que de ma détresse vous avez

compassion, ma belle Canacée,

par véritable bonté féminine

que Nature a mise en vos principes.

Non par espoir de m’en porter mieux,

mais pour obéir à votre cœur généreux,

490 et mettre autrui en garde par mon exemple, comme sur le dos du chien est châtié le lion,

pour cette cause et ce résultat,

tant que j’en ai loisir et occasion,

je veux, avant que de partir, confesser mon malheur. »

Et pendant tout le temps que l’une disait sa peine,

l’autre pleurait, comme si elle s’allait changer en eau,

jusqu’à ce que la fauconnette la priât de se calmer ;

et, avec un soupir, ainsi dit-elle ce qui était dans son cœur :

« À l’endroit où je fus conçue (hélas ! jour cruel !)

500 et élevée dans un roc de marbre gris si tendrement que je ne connaissais nulle peine,

j’ignorai ce qu’était l’adversité,

jusqu’au moment où je pus voler bien haut dans le ciel.

Alors tout près de moi vivait un tiercelet

qui semblait source de toute noblesse ;

bien que plein de traîtrise et de félonie,

il savoit si bien s’envelopper d’humilité,

et d’un tel semblant de loyauté,

et de charme, et d’attentions empressées,

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