Les Contes de Canterbury (page 7)

Geoffrey Chaucer · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contes de Canterbury (texte entier) · 11 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

130 et que le jour fut venu de son mariage, elle, moult dévote et humble en son cœur,

sous sa robe d’or qui seyait moult bellement,

s’était contre la chair revêtue d’une haire.

Et tandis que les orgues faisaient mélodie,

à Dieu seul en son cœur ainsi chantait-elle :

« Ô Seigneur, garde mon âme et mon corps aussi

sans tache, de peur que je sois perdue »,

et pour l’amour de Celui qui est mort sur la croix,

tous les deux ou trois jours elle jeûnait,

140 toujours priant en ses oraisons très ardemment.

La nuit vint et au lit elle dut aller

avec son mari, comme souvent est coutume,

et privément elle lui dit bientôt :

« Ô doux cher époux bien-aimé,

il est un secret, si vous voulez l’entendre,

que bien volontiers je voudrais vous dire,

si vous jurez que vous ne me trahirez pas. »

Valérien lui jura fermement

qu’en aucun cas, quoiqu’il advienne,

150 jamais il ne la trahirait.

Alors pour commencer elle lui dit :

« J’ai un ange qui m’aime,

et qui avec grand amour, que je veille ou dorme,

est prêt toujours à garder mon corps.

Et s’il peut sentir (n’en doutez pas)

que vous me touchez ou aimez pour vilenie,

incontinent il vous tuera sur le fait

et dans votre jeunesse ainsi vous mourrez ;

et si vous me guidez en amour pur,

160 il vous aimera comme moi, pour votre pureté, et vous montrera sa joie et son éclat. »

Valérien, corrigé comme Dieu voulait,

repartit : « Si tu veux que je me fie à toi,

fais-moi voir cet ange et le contempler ;

et si c’est un ange vrai,

lors je ferai comme tu m’as prié ;

mais si tu aimes un autre homme en vérité,

de cette même épée je vous tuerai tous deux. »

Cécile répondit aussitôt en cette guise :

170 « Il ne tient qu’à vous de voir cet ange :

croyez au Christ et vous baptisez.

Allez-vous en à la voie Appienne (fait-elle)

qui de cette ville n’est loin que de trois milles,

et, aux pauvres gens qui y habitent,

parlez-leur tout comme vais vous dire.

Dites-leur que moi, Cécile, vous ai envoyé à eux

pour qu’ils vous montrent le bon vieillard Urbain,

pour secrète nécessité et à bonne intention.

Et lorsqu’aurez vu saint Urbain,

180 dites-lui les paroles que je vous ai dites ;

et quand il vous aura purgé du péché,

lors verrez-vous cet ange, avant de vous partir. »

Valérien en ce lieu s’en est allé,

et comme on l’en avait instruit et informé,

il trouva bientôt le saint vieillard Urbain

mussé parmi les sépulchres des Saints.

Et lui, sans faire longue demeure,

fit son message ; et quand il l’eut dit,

Urbain de joie leva les mains au ciel.

190 De ses yeux les larmes tombèrent :

« Seigneur tout-puissant, ô Jésus-christ (dit-il),

semeur de chaste conseil, pasteur de nous tous,

le fruit de cette semence de chasteté

que tu as semée en Cécile, recueille-le !

Vois ! comme une abeille diligente, sans fraude,

te sert toujours ta servante Cécile !

Car cet époux, qu’elle prit naguère

tout pareil au fier lion, elle l’envoie ici

aussi doux que jamais fut agneau, devers vous ! »

200 Et à ce mot voici qu’apparut un vieillard, vêtu de blancs habits clairs,

qui avait un livre à lettres d’or en main,

et s’arrêta debout devant Valérien.

Valérien tomba comme mort de peur

quand il le vit, et lui le releva alors,

et sur son livre il se mit à lire ce qui suit :

« Un seigneur, une foi, un Dieu sans plus,

un baptême, un seul père de tous,

qui est au-dessus de tous et parmi tous partout. »

210 Ces mots étaient tous d’or écrits.

Quand cela fut lu, alors dit ce vieillard,

« Crois-tu cette chose ou non ? dis oui ou non. »

« Je crois tout cela (dit Valérien)

car chose plus vraie qu’icelle, j’ose bien dire,

aucun être sous le ciel ne peut penser. »

Lors s’évanouit le vieillard, il ne sut où,

et le pape Urbain le baptisa sur le-champ.

Valérien s’en va chez lui, et trouve Cécile

dedans sa chambre avec un ange debout ;

220 cet ange avait de roses et de lis deux couronnes, lesquelles il tenait à la main.

Et d’abord à Cécile, à ce que je comprends,

il donna l’une et puis il offrit

l’autre à Valérien, son mari.

« Le corps pur et sans tache la pensée,

gardez toujours bien ces couronnes (dit-il) ;

du Paradis vous les ai-je apportées,

et jamais elles ne pourriront,

ni perdront leur douce senteur, croyez-moi ;

230 et jamais être ne les verra de ses yeux qu’il ne soit pur et haïsse vilenie.

Et toi, Valérien, pour ce que bien vite

tu consentis à bon conseil aussi,

dis ton désir et il te sera accordé. »

« J’ai un frère (lors dit Valérien)

que j’aime plus que personne au monde.

Je vous prie que mon frère ait grâce

de connaître la vérité, comme je fais en ce lieu. »

L’ange dit : « Dieu aime ta requête,

240 et tous deux, avec la palme du martyre, vous viendrez à sa fête bienheureuse. »

Et sur ce mot son frère Tiburce s’en vient,

et lorsqu’il flaira la senteur

que les roses et les lis répandaient,

en son cœur il se prit à s’émerveiller fort.

Et dit : « J’admire en ce temps de l’année

d’où vient cette douce odeur

de roses et de lis que je sens ici.

Car même si je les avais en mes deux mains,

la senteur ne pourrait en moi entrer plus profond.

250 La douce odeur qu’en mon cœur je trouve m’a changé tout en une autre espèce. »

Valérien dit : « Deux couronnes avons-nous,

blanc de neige et rouge de rose, qui brillent clair,

et que ton œil n’a puissance de voir ;

et comme tu les sens par ma prière,

de même tu les verras, frère très cher,

si tu veux, sans mollesse,

bien croire et connaître la vérité vraie. »

260 Tiburce répondit : « Me dis-tu cela pour vrai, ou est-ce en rêve que je l’entends ? »

« En rêves (dit Valérien), nous avons été

jusqu’à présent, mon frère, pour certes.

Pour la première fois en la vérité est notre demeure. »

« Comment sais-tu cela (dit Tiburce), en quelle guise ? »

Dit Valérien : « C’est ce que je vais te conter.

L’ange de Dieu m’a enseigné la vérité

Que tu verras aussi, si tu veux renier

les idoles et être pur, et rien autre. »

270 — Et du miracle de ces deux couronnes saint Ambroise dans sa préface a bien voulu parler ;

solennellement le noble cher docteur

l’atteste, et dit ainsi que suit :

Pour recevoir la palme du martyre,

sainte Cécile, comblée des dons de Dieu,

le monde et voire sa chambre se prit à délaisser ;

témoin la confession de Tiburce et de Valérien,

à qui Dieu dans sa bonté voulut dispenser

deux couronnes de fleurs doux fleurantes,

280 et leur fit par son ange porter ces couronnes :

La vierge a mené ces hommes à la félicité céleste ;

le monde a su ce que vaut, en vérité,

d’aimer chasteté dévotement. —

Lors lui montra Cécile, clair comme le jour,

que toutes les idoles ne sont que chose vaine ;

car elles sont muettes et, qui plus est, sont sourdes,

et le somma de quitter ses idoles.

« Quiconque ne croit pas ceci est une bête,

(lors fit Valérien) s’il faut ne pas mentir. »

290 Elle se prit à baiser son sein, lorsqu’elle ouït cela, et fut fort joyeuse qu’il pût voir la vérité.

« En ce jour je te prends pour mien parent »,

dit cette bienheureuse gente vierge chère ;

après quoi elle dit ce qu’allez ouïr :

« Vois, ainsi que l’amour du Christ (dit-elle),

m’a faite épouse de ton frère, tout de même

sur l’heure je te prends ici pour parent,

puisque tu veux mépriser tes idoles.

Va-t’en avec ton frère maintenant et te baptise

300 et purifie ; pour que tu puisses contempler la face des anges dont ton frère a parlé. »

Tiburce dit en réponse : « Frère cher,

d’abord dis-moi où aller et devers qui ? »

« Devers qui ? (dit-il). Viens-t’en avec joyeux visage,

je veux te mener au pape Urbain. »

« À Urbain ? Valérien, mon frère,

(lors fit Tiburce), c’est là que tu veux me mener ?

Me semble que ce serait grand’merveille.

Ne veux-tu pas dire Urbain (lors fit-il),

310 qui tant de fois fut condamné à mort, et demeure toujours en cachettes ci et là,

et n’ose mie montrer sa tête ?

On l’arderait en un feu tant rouge

si on le trouvait ou pouvait l’entrevoir ;

et nous aussi, pour lui tenir compagnie.

Et tandis que nous cherchons cette divinité

qui est celée dans le secret du ciel,

nous n’en serions pas moins ardés ici-bas ! »

À quoi Cécile répondit fièrement :

320 « On pourrait redouter avec bonne raison de perdre cette vie, ô mon cher frère,

si elle était la seule vie sans nulle autre.

Mais il est une vie meilleure en autre lieu,

que jamais on ne perdra, n’en aie crainte,

comme le Fils de Dieu nous l’a dit par sa grâce ;

le Fils du Père a créé toutes choses ;

et tout ce qui a été créé par une pensée raisonnable,

l’Esprit qui du Père procéda d’abord,

l’a doué d’une âme, sans aucun doute.

330 Par paroles et par miracles, le Fils de Dieu quand il était en ce monde, déclara ici

qu’il est une autre vie où l’homme peut séjourner. »

À quoi Tiburce répondit : « Ô chère sœur,

n’as-tu pas dit tout à l’heure en propres termes,

qu’il n’y a qu’un Dieu, Seigneur en vérité,

et maintenant de trois comment peux-tu porter témoignage ? »

« C’est ce que je te dirai (fait-elle), avant de partir.

Tout comme un homme a trois sapiences,

mémoire, engin et intellect aussi,

340 ainsi, en un seul être de divinité, trois personnes peuvent fort bien être. »

Alors elle se mit à lui prêcher fort diligemment

sur la venue du Christ et à lui enseigner ses douleurs,

et nombreux points de sa passion ;

comment le Fils de Dieu en ce monde fut retenu,

pour la pleine rédemption du genre humain,

qui était dans les chaînes du péché et des froids soucis :

toutes ces choses dit-elle à Tiburce.

Et après cela Tiburce, en bonne intention,

350 avec Valérien alla trouver le pape Urbain, qui remercia Dieu, et, le cœur joyeux et léger,

le baptisa, et le fit en ce lieu

parfait en savoir, chevalier de Dieu.

Et désormais Tiburce obtint grâce telle

que chaque jour il voyait, dans le temps et l’espace,

l’ange de Dieu ; et toutes les sortes de faveurs

qu’il demandait à Dieu, étaient bien vite exaucées.

Fort malaisé serait de dire dans l’ordre

combien de merveilles Jésus fit pour eux ;

360 mais à la fin, pour faire court et clair, les sergents de la ville de Rome les quérirent,

et devant Almache le préfet les menèrent,

qui les questionna, connut toute leur pensée,

et vers l’image de Jupiter les envoya,

et dit : « Quiconque ne veut sacrifier,

qu’on lui tranche la tête, c’est ma sentence. »

Sur l’heure ces martyrs dont est mon conte,

un certain Maxime qui était officier,

du Préfet et son « corniculaire »,

370 les saisit ; et quand il emmenait les martyrs, lui-même il pleurait, de pitié qu’il avait.

Lorsque Maxime eut écouté la doctrine des saints,

il obtint congé des tourmenteurs,

et les conduisit à sa maison sans plus ;

et tant prêchèrent, qu’avant le soir

ils avaient arraché les tourmenteurs

et Maxime et chacun de ses gens

à la fausse foi, pour croire en Dieu seul.

Cécile vint, quand il fit nuit,

380 avec des prêtres qui les baptisèrent tous ensemble, et ensuite, lorsque vint la lumière du jour,

Cécile leur dit d’un visage fort calme :

« Or, très chers et très aimés chevaliers du Christ,

rejetez tous les œuvres des ténèbres

et armez-vous d’une armure de lumière.

En vérité vous avez livré grande bataille,

avez achevé votre course, avez gardé votre foi ;

allez à la couronne de vie qui ne peut pas faillir ;

le juste Juge que vous avez servi

390 vous la donnera comme l’avez méritée. »

Et quand cela fut dit comme je le raconte,

on les conduisit faire le sacrifice.

Mais quand ils furent amenés au lieu dit,

pour faire courte la conclusion,

ils ne voulurent mie encenser ni sacrifier,

mais à genoux ils se mirent par terre

avec humble cœur et grave dévotion,

et perdirent tous deux leur tête sur-le-champ.

Leurs âmes s’en allèrent devers le roi de grâce.

400 Ce Maxime, qui vit la chose arriver, avec larmes piteuses dit incontinent

qu’il voyait leurs âmes glisser au ciel

avec des anges pleins de clarté et de lumière,

et de sa parole en convertit plus d’un ;

pour quoi Almache le fit tant battre

d’un fouet plombé, qu’il en perdit la vie.

Cécile le prit et l’enterra sur l’heure

près de Tiburce et de Valérien doucement,

dedans leur sépulture, sous la pierre.

Et puis après, Almache en hâte

410 envoya ses ministres quérir publiquement

Cécile, pour qu’elle vint en sa présence

faire sacrifice et encenser Jupiter.

Mais eux, convertis à sa sage parole,

pleuraient grièvement et donnaient pleine créance

à sa parole et criaient de plus en plus :

« Christ, Fils de Dieu sans différence,

est vrai Dieu, c’est là toute notre pensée,

lui qui pour le servir a si bonne servante ;

420 nous le croyons d’une seule voix, dussions-nous mourir !

Almache, qui ouït dire le fait,

fit quérir Cécile, pour qu’il pût la voir,

et tout d’abord, voici quelle fut sa demande :

« Quelle sorte de femme es-tu ? » lors fit-il.

— « Je suis née gentille femme » dit-elle.

— « Je te demande (dit-il), mal gré que tu en aies,

ta religion et ta croyance. »

« Vous avez commencé votre question sottement,

(dit-elle), qui voudriez deux réponses enclore

Tous les livres