Les Contes de Canterbury (page 8)
430 en une demande ; c’est s’enquêter en ignorant. »
Almache répondit à ce jugement :
« D’où vient que tu réponds si rudement ? »
— « D’où ? (dit-elle, à cette question),
de conscience et de bonne foi non feinte. »
Almache dit : « N’as-tu donc cure
de mon pouvoir ? » Elle répondit :
« Votre puissance (dit-elle) est bien peu à craindre ;
car le pouvoir de tout mortel n’est
que comme une vessie, pleine de vent, pour certes.
440 Car avec une pointe d’aiguille, quand elle est gonflée, toute son enflure peut être mise bien bas. »
— « Tu étais en pleine faute en commençant (dit-il),
et maintenant dans ta faute tu persévères ;
ne sais-tu pas que nos puissants princes généreux
ont ainsi commandé et fait ordonnance,
que tout chrétien souffrira pénance
s’il n’abjure pas sa chrétienté,
mais s’en ira quitte, s’il veut la renier ? »
— « Vos princes errent comme fait votre noblesse,
450 (dit lors Cécile), et par folle sentence vous nous faites coupables et ce n’est pas vrai ;
car vous, qui savez bien notre innocence,
pour ce que nous faisons révérence
au Christ, et que nous portons nom chrétien,
vous nous l’imputez à crime et à blâme.
Mais nous qui savons que ce nom veut dire
vertueux, ne pouvons pas l’abjurer. »
Almache répondit : « Choisis entre les deux ;
faire sacrifice ou renier chrétienté
460 pour que tu puisses ores échapper par là. »
À quoi la sainte bienheureuse gente vierge
se prit à rire et dit au juge :
« Ô juge, confondu en ta sottise,
veux-tu que je renie l’innocence
pour me faire créature perverse ? (dit-elle).
Voyez ! il dissimule ici en audience,
il a l’œil écarquillé et il enrage en m’écoutant. »
À quoi Almache : « Pauvre misérable,
ne sais-tu pas jusqu’où mon pouvoir peut s’étendre ?
470 Nos puissants princes ne m’ont-ils pas donné, oui, et pouvoir et autorité
de faire les gens mourir ou vivre ?
Pourquoi alors me parler si orgueilleusement ? »
« Je ne parle que fermement (dit-elle),
non orgueilleusement, car je le dis, quant à nous,
nous haïssons mortellement le vice d’orgueil.
Et si tu ne crains pas d’entendre vérité,
lors je veux te montrer tout clairement, par raison,
que tu as dit fort grand mensonge en ceci.
480 Tu dis que tes princes t’ont donné pouvoir et de meurtrir et de faire vivre une créature,
toi, qui ne peux rien que ravir la vie seule ;
tu n’as pas d’autre pouvoir ni congé !
Il t’est permis de dire que tes princes t’ont fait
ministre de mort ; si tu en dis davantage,
tu mens, car ta puissance est toute nue. »
— « Quitte cette hardiesse (dit Almache alors),
et sacrifie à nos dieux, avant de partir ;
point ne me chaut des injures que tu m’adresses,
490 car je peux les souffrir en philosophe ;
mais les injures que je ne peux endurer
sont celles que tu dis de nos dieux » (fit-il).
Cécile répondit : « Ô sotte créature,
tu n’as pas dit un mot depuis que tu me parles
que je n’y reconnaisse ta sottise ;
et que tu es, en toute manière et guise,
officier ignorant et juge vain.
Rien ne manque aux yeux de ton corps
pour que tu sois aveugle, car chose que nous voyons tous
500 être pierre, ainsi qu’il est visible, cette même pierre tu veux l’appeler Dieu.
Je te le conseille, que ta main s’y pose,
et tâte la bien, tu t’apercevras qu’elle est pierre,
puisque tu ne vois mie avec tes yeux aveugles.
C’est une honte que le peuple doive
te mépriser ainsi et rire de ta folie ;
car on sait bien communément et partout
que Dieu puissant est dans son ciel là-haut,
et ces images, tu peux bien le voir,
510 ni à toi ni à elles-mêmes ne peuvent en rien servir, car en effet elles ne valent pas une miette. »
Elle dit ces paroles et d’autres pareilles,
et lui se courrouça et ordonna qu’on la conduisit
chez elle, « et en sa maison (dit-il),
brûlez-la dans un bain de flammes rouges ».
Et tout comme il avait ordonné ainsi fut fait ;
car dans un bain ils l’enfermèrent,
et nuit et jour grand feu dessous allumaient.
La longue nuit et un jour encore,
malgré tout le feu et l’ardeur du bain,
520 elle resta toute froide, ne sentit point de souffrance, cela ne la fit pas suer une goutte.
Mais en ce bain elle devait perdre la vie ;
car lui, Almache, avec le très méchant dessein
de la meurtrir dans le bain envoya son messager.
De trois coups sur le col il la férit alors,
le tourmenteur, mais il eut beau faire,
il ne put mie trancher le col en deux ;
et pour ce qu’il y avait en ce temps une ordonnance
530 que nul homme ne devait à homme infliger la pénance de férir le quart coup, doux ou grief,
ce bourreau n’osa en faire davantage.
Mais mi-morte, le col tranché,
il la laissa gisante et alla son chemin.
Les chrétiens qui étaient autour d’elle
avec des linges ont capté son beau sang.
Trois jours vécut-elle en ce tourment
et jamais ne cessa de leur enseigner la foi ;
à ceux qu’elle avait édifiés, elle se mit à prêcher.
Elle leur donna ses meubles et son bien
540 et au pape Urbain les confia alors et dit : « J’ai demandé au roi du ciel
d’avoir répit trois jours et pas davantage,
pour vous recommander, avant que je parte,
ces âmes que voyez et pour que je puisse faire
de ma maison ici à jamais une église. »
Saint Urbain avec ses diacres privéement
emporta le corps et l’ensevelit la nuit
parmi ses autres saints dignement.
550 Sa maison fut appelée l’église de Sainte-Cécile ;
Saint Urbain la consacra comme bien il pouvait ;
et là, encore aujourd’hui, en noble guise,
on rend hommage au Christ et à sa sainte.
Ci finit le conte de la Seconde Nonne.
Conte du Valet du Chanoine.
Prologue du Conte du Valet du Chanoine.
Quand fut finie la vie de sainte Cécile,
avant que nous eussions bien chevauché cinq milles,
à Boghton-sous-Blee nous rattrapa
un homme qui était vêtu de vêtements noirs,
et en dessous portait un blanc surplis.
Sa haquenée qui était tout gris pommelé
560 tant suait que c’était merveilleux à voir ;
on eût dit qu’il avait éperonné trois milles de suite.
Le cheval aussi que montait son valet
tant suait qu’à peine pouvait-il aller.
Autour du poitrail montait haut l’écume ;
l’homme était tacheté d’écume, on eût dit une pie.
Sur sa croupière il avait une besace double,
il semblait porter fort petit bagage.
Le digne homme portait habit d’été léger,
et je commençais à me demander à part moi
570 ce qu’il était, lorsqu’enfin je saisis que son manteau était cousu au capuchon,
en foi de quoi, quand j’eus bien réfléchi,
je jugeai que c’était quelque chanoine.
Son chapeau lui pendait au dos par un ruban,
car il avait marché plus qu’au trot et au pas ;
il n’avait cessé d’éperonner comme s’il était fou.
Sous son capuchon il avait une feuille de bardane
contre la sueur, et pour garder son chef du chaud.
Mais c’était grande joie de le voir suer !
580 Son front dégouttait comme un alambic, qui serait rempli de plantain et de pariétaire.
Et quand il fut arrivé, il commença par s’écrier :
« Dieu garde (dit-il), cette joyeuse compagnie !
J’ai piqué ferme (dit-il), à cause de vous,
car je souhaitais fort vous rattraper,
pour chevaucher en si gaie compagnie ! »
Son valet aussi était rempli de courtoisie
et dit : « Messires, lorsque ce matin
de votre hôtellerie je vous ai vus sortir,
590 j’ai averti mon maître et seigneur que voici, qui est tout désireux de faire route avec vous
pour son déportement, car il aime baguenauder. »
— « Ami, pour cet avis, Dieu te donne bonne chance !
(dit lors notre hôte), car certes il semblerait
que ton maître soit savant homme, et je le crois volontiers ;
il est fort jovial aussi, je parierais.
Pourra-t-il donc conter un joyeux conte ou deux,
dont il puisse réjouir cette compagnie ? »
— « Qui, messire ? Mon seigneur ? Oui, oui, sans mentir,
600 il en sait de joyeux et de plaisants aussi, bien plus qu’assez ; de plus, messire, croyez-moi,
si vous le connaissiez aussi bien que je fais,
vous admireriez comme bien et adroitement
il sait travailler, et cela de façons diverses.
Mainte grande entreprise a-t-il prise sur lui,
qui pour n’importe quel d’ici serait bien dure
à mener à bonne fin, s’ils n’apprenaient de lui.
Il a beau cheminer simplement parmi vous,
si vous le connaissiez, vous en auriez profit ;
610 vous ne voudriez pas perdre sa connaissance pour bonne somme, j’en oserais risquer
tout ce que j’ai en ma possession.
C’est un homme de très grand jugement,
je vous en avertis, c’est un homme étonnant ! »
— « Voyons (dit notre hôte), je t’en prie, dis-moi donc,
est-il clerc ou non ? Dis-nous ce qu’il est ! »
— « Oui-dà ! il est bien mieux que clerc, assurément,
(dit le valet), et pour le faire court,
hôte, je veux vous montrer un peu de son savoir-faire.
620 Mon seigneur, dis-je, possède telle subtilité
(mais tout son art ne pouvez le savoir de moi,
malgré que j’aide un peu à son travail)
que tout le sol sur quoi nous cheminons
d’ici jusqu’à la ville de Canterbury,
il pourrait tout net le retourner sens-dessus-dessous,
et le paver entièrement d’argent et d’or. »
Et quand ce valet eut ainsi parlé
à notre hôte : « Benedicite (dit celui-ci),
une chose est pour moi merveille étonnante,
630 puisque ton seigneur est de si haute prudence, en vertu de quoi les gens lui doivent révérence,
pourquoi de sa dignité fait-il si peu cas ?
Son surtout ne vaut pas un liard
effectivement, pour lui, sur ma vie !
il est tout sale et déchiré aussi.
Pourquoi ton maître est-il si marmiteux, je te prie,
lorsqu’il pourrait s’acheter de meilleurs habits,
si son pouvoir s’accorde à ton discours ?
Dis-moi cela ; dis-le, je t’en supplie ».
640 — « Pourquoi ? (dit le valet) pourquoi ? me demandez-vous ;
Dieu me garde, c’est parce que jamais il ne réussira !
(Mais je ne veux pas avouer tout haut ce que je dis,
aussi tenez le bien secret, je vous en prie).
Il est trop savant, ma foi, je le crois ;
ce qui est à l’excès ne tourne pas
à bien, disent les clercs ; c’est un vice.
C’est en quoi je le tiens pour ignorant et sot,
car quand un homme a trop grand esprit,
souventes fois advient qu’il en mésuse ;
650 ainsi de mon seigneur, ce qui me fait grand deuil.
Dieu corrige le mal ! je n’en puis dire plus. »
— « Ne t’inquiète de cela, bon valet (dit notre hôte) ;
puisque tu connais les talents de ton maître,
dis-nous comment il fait, je t’en prie de tout cœur,
puisqu’il est si habile et si malin.
Or, où habitez-vous, si cela se peut dire ? »
— « Dans les faubourgs d’une ville (dit-il),
tapis en des recoins et culs-de sac,
là où les brigands et voleurs, naturellement,
660 ont leur résidence secrète et peureuse, en gens qui n’osent point trahir leur présence ;
ainsi vivons nous, s’il faut parler vrai. »
— « Or ça (dit notre hôte), permets encore un mot :
pourquoi es-tu si décoloré de visage ? »
— « Par Saint-Pierre (dit-il), le diable emporte le métier !
je suis si accoutumé à souffler le feu,
que ma couleur en a changé, je pense ;
je n’ai point l’habitude de lorgner un miroir,
mais de peiner dur pour apprendre à multiplier.
670 Nous nous aveuglons à toujours surveiller le feu, et malgré tout nous manquons notre but,
car toujours nous échappe notre conclusion !
À bien des gens nous faisons illusion,
nous empruntons de l’or, soit une livre ou deux,
soit dix ou douze, et bien des sommes plus grandes,
et nous leur faisons croire, à tout le moins,
que d’une livre nous pourrons en faire deux !
Cela est faux pourtant, mais toujours nous avons bon espoir
d’y arriver, et nous y tâtonnons.
680 Mais cette science est si loin devant nous que nous ne pouvons pas, malgré tous nos serments,
la rattraper, tant vite elle nous fuit.
Elle fera de nous des gueux pour finir ! »
Tandis que ce valet bavardait de la sorte,
le chanoine s’approcha et entendit tout
ce que le valet disait, parce que le soupçon
des propos des gens tenait toujours ce chanoine.
Car, dit Caton, celui qui est coupable
pense que toute parole a trait à lui, vraiment.
690 C’est pourquoi il s’approcha si près de son valet pour écouter tout son discours.
Et alors il parla à son valet ainsi :
« Tiens ta langue et ne dis plus mot,
car si tu continues, chèrement tu le paieras ;
tu me calomnies ici en cette compagnie,
et tu découvres aussi ce que tu devrais cacher. »
— « Va (dit notre hôte), continue, quoiqu’il arrive,
et de toutes ses menaces ne t’inquiète mie ! »
— « Ma foi (dit-il), je ne m’en soucie guère plus ».
700 Et quand ce chanoine vit qu’il n’en serait rien, mais que son valet voulait conter ses secrets,
il s’enfuit de chagrin et de male honte.
« Ah ! (dit le valet), on va s’amuser un peu ;
tout ce que je sais, je vais le dire incontinent.
Puisqu’il est parti, que le méchant diable le tue !
car jamais plus désormais ne veux le rencontrer,
pour sol ni pour livre, je vous le promets !
Celui qui m’attira d’abord en pareil jeu,
avant sa mort qu’il ait honte et chagrin !
710 car, sur ma foi ! c’est pour moi très sérieux ;
je le sens bien, quoi qu’on m’en puisse dire.
Et cependant, malgré toute ma souffrance et tout mon chagrin,
malgré toute ma peine, mon labeur et mes misères,
jamais je n’ai pu m’en détacher en aucune manière !
Or plût à Dieu que mon esprit suffit
à vous raconter tout ce qui tient à cet art !
Mais en tout cas vous en dirai partie ;
puisque mon maître est parti je n’épargne rien ;
tout ce que je connais, je le veux déclarer.
Ici finit le prologue du Conte du Valet du Chanoine.
⁂
Conte du valet du chanoine.
Ici le Valet du Chanoine commence son conte.
Prima Pars.
720 Avec ce chanoine j’ai habité sept ans, mais dans sa science je ne suis pas plus avancé.
Tout ce que j’avais, je l’ai perdu ainsi,
et, Dieu le sait, bien d’autres avec moi.
Alors que j’avais coutume d’être frais et gai
en mes habits et tout mon appareil,
maintenant j’en suis à porter des chausses sur ma tête ;
et tandis que mon teint était frais et rose,
il est aujourd’hui blême et couleur de plomb.
Quiconque en use ainsi, chèrement l’expiera.