Homélies sur la 1ère épître aux Corinthiens (page 3)
HOMéLIE XXVII. MAIS JE NE PUIS VOUS LOUER EN CE QUE JE VAIS VOUS DIRE, A SAVOIR : QUE VOUS VOUS CONDUISEZ DE TELLE SORTE, DANS VOS ASSEMBLéES, QU'ELLES VOUS NUISENT, AU LIEU DE VOUS SERVIR. (CHAP. XI, VERS. 17, JUSQU'AU VERS. 27.)
ANALYSE 1 et 2. Des repas en commun ; ancien usage ; désordres qui en altéraient l'esprit ; reproches de Paul.
3. Réflexions sur la manière dont l'Apôtre exerce la réprimande.
4. De l'institution de la cène.
5. Admirable invective contre ceux qui s'approchent de la table sainte sans préparation, et contre ceux qui courent de la table sainte aux orgies.
1. Il faut d'abord dire la cause du reproche qu'il leur adresse en ce moment; la suite du discours se comprendra mieux. Quelle est donc la cause de ce reproche? Les trois mille qui avaient, au commencement, accepté la foi, mangeaient en commun, possédaient tout en commun; cette communauté subsistait aux temps où écrivait l'apôtre, mais la vie n'était (473) plus aussi exemplaire, c'était comme un faible courant de la communauté des anciens jours, qui était descendu sur les chrétiens d'alors. Comme les uns étaient pauvres, les autres riches, tous ne mettaient plus en commun leurs biens; mais seulement à certains jours on faisait table commune par convenance ; l'assemblée des fidèles avait lieu, on célébrait en commun les saints mystères, et ensuite on se réunissait pour le repas en commun ; les riches apportaient de quoi manger; les pauvres et ceux qui n'avaient rien, étaient invités par les riches, et tous mangeaient ensemble. Plus tard, cet usage se perdit encore. Pourquoi ? Parce qu'ils étaient divisés; parce que tels disaient appartenir à ceux-ci ; tels autres, à ceux-là : moi, je suis à un tel, et moi à un tel. C'est contre cet abus que l'apôtre s'élève au commencement de sa lettre : " J'ai été averti, mes frères, par ceux de la maison de Chloé, qu'il y a des contestations parmi vous. Ce que je veux dire, c'est que chacun de vous prend parti, en disant : Moi, je suis à Paul; moi, je suis à Apollon; moi, je suis à Céphas ". (I Cor. I, 11, 12.) Ce n'est pas qu'il y en eût qui prétendissent être à Paul, car il ne l'aurait pas souffert, mais il veut en finir avec ce désordre, et il écrit son nom pour montrer que, dans le cas où l'on s'attacherait à lui, en s'arrachant au corps commun des fidèles, ce serait une faute grossière , une infraction monstrueuse à la loi : que si, même avec Paul, c'était une infraction à la loi, à bien plus forte raison, avec ceux qui ne le valaient pas. Donc l'ancienne coutume ayant péri, cet usage si beau, si conforme à l'utilité (c'était une raison d'affection, une consolation pour les pauvres, une sanctification pour les riches, une occasion de montrer la plus haute sagesse, une leçon d'humilité); l'apôtre qui voyait que de si précieux avantages étaient perdus, se sert avec raison de paroles mordantes : " Mais je ne puis vous louer en ce que je vais vous dire ". Dans les reproches qui précèdent, attendu qu'un grand nombre de fidèles ne les méritaient pas, il débute autrement : " Je vous loue de ce que vous vous souvenez de moi en toutes choses " ; ici, au contraire : " Mais je ne puis vous louer en ce que je vais vous dire ". Aussi n'exprime-t-il pas ce reproche aussitôt après la réprimande contre ceux qui mangeaient des viandes consacrées aux idoles; comme son langage devait être sévère, l'apôtre intercale ses réflexions sur la chevelure, pour rompre la suite des accusations véhémentes, pour que son discours ne paraisse pas trop violent. Il revient ensuite à la réprimande forte et vive, et il dit : " Mais je ne puis vous louer en ce que je vais vous dire ". Qu'est-ce donc ? c'est ce dont je vais vous parler. Que signifie ce : " Je ne puis vous louer en ce que je vais dire? " Je ne comprends pas, dit-il, que vous me forciez à vous donner un semblable conseil; je ne puis vous louer de voir qu'il vous faille une pareille leçon, que vous ayez besoin en cela de mes avertissements. Voyez-vous comme il montre, dès le début, l'inconvenance de ce qui se passe?
En effet, quand le pécheur n'a pas besoin d'avertissement pour éviter le péché, le péché semble indigne de pardon.
Et pourquoi ne pouvez-vous pas clous louer? " Parce que vos assemblées vous nuisent, au lieu de vous servir ", dit-il; c'est-à-dire, parce que vous n'avancez pas dans la vertu. Quand vous devriez vous améliorer, brûler de plus en plus du désir de faire des progrès, vous avez affaibli un usage autrefois en vigueur, et vous l'avez affaibli à tel point que vous avez besoin de mes exhortations pour retourner à l'ancienne règle. Ensuite, ne voulant pas avoir l'air de parler seulement en faveur des pauvres, il ne se presse pas de discourir sur les tables ; sa réprimande pourrait être méprisée ; il cherche l'expression la plus puissante, la plus propre à inspirer une grande terreur : que dit-il ? " Premièrement, j'apprends que , lorsque vous vous assemblez dans l'église, il y a des schismes parmi vous (18) ". Il ne dit pas . J'apprends que vous ne mangez pas en commun, j'apprends que vous mangez en votre particulier, et non pas avec les pauvres; il dit ce qui devait le plus secouer les esprits; il prononce le mot de schisme ; le schisme était, en effet, la cause de ce désordre; et il rappelle encore ce dont il avait parlé au commencement de son épître, et qui lui avait été annoncé par ceux de la maison de Chloé. " Et je le crois en partie ".
2. On aurait pu lui répondre, et si ce sont des menteurs, des calomniateurs? Il ne dit pas qu'il croit tout, de peur de les jeter dans l'impudence; il ne dit pas non plus, qu'il ne croit rien, de peur d'avoir l'air de leur adresser une réprimande inutile, mais : " Et je le crois en partie " ; ce qui veut dire, j'en crois (474) quelque petite chose, afin de les tenir dans l'inquiétude et de leur ménager la rentrée dans le bon chemin. " Car il faut qu'il y ait même des hérésies, afin qu'on découvre, par là, ceux d'entre vous qui ont une vertu éprouvée (19) ". Ce qu'il entend ici par hérésies, ce ne sont pas celles des dogmes, mais celles qui résultent des séparations de ce genre. Dans le cas même où il aurait entendu les hérésies dogmatiques , il n'aurait pas donné prise à ses contradicteurs. Car le Christ dit : " Il est nécessaire que les scandales arrivent" (Matth. XVIII, 7) ; parole qui ne porte pas atteinte à la liberté de notre volonté, qui ne suppose pas une contrainte, une violence exercée sur notre esprit, mais annonce par avance un effet de la dépravation des pensées de l'homme; un effet résultant, non de la prédiction, mais d'une maladie incurable de certains esprits. Ce n'est pas parce que le Christ les a prédites, que les erreurs se sont produites; mais c'est parce qu'elles devaient se produire, que la prédiction les a annoncées. En effet, si les scandales provenaient de la nécessité, et non de la volonté de ceux qui les font éclater, cette parole n'aurait pas de sens : " Malheur à l'homme par qui le scandale arrive ". (Id.) Mais nous avons déjà développé ces réflexions en leur lieu ; arrivons maintenant à notre sujet. L'apôtre parle des hérésies concernant les tables; des contestations, des divisions qu'on y voyait; la suite du texte le montre assez. Il commence par dire : " J'apprends qu'il y a des schismes parmi vous". Il ne s'arrête pas là, il montre quels sont ces schismes; il ajoute : " Chacun mange son souper particulier " ; et ensuite : " N'avez-vous pas vos maisons pour y boire et pour y manger? Ou méprisez-vous l'Eglise de Dieu .(21, 22) ? " Sa pensée est évidente. S'il appelle ces désordres des schismes, n'en soyez pas surpris ; je l'ai déjà dit, il emploie ce mot pour les frapper. S'il se fût agi de schismes dans les dogmes, son langage aurait été bien plus rude.
Entendez-le faire un reproche de ce genre ; quelle véhémence pour confirmer, pour réprimander ! Exemple de confirmation de la vérité : " Quand un ange du ciel vous annoncerait un évangile différent de celui que vous u avez reçu, qu'il soit anathème " (Gal. I, 8) ; exemple de réprimande : " Vous qui voulez être justifiés par la loi, vous êtes déchus de la grâce ". (Ibid. v, 4.) Et il lui arrive d'appeler chiens les corrupteurs , " voyez les, " chiens " (Philipp. III, 2), ou " de dire qu'ils ont la conscience brûlée de crimes " ( I Tim. IV, 2) ; ou encore que ce sont des anges du diable. Mais ici rien de tel, son langage est doux et tempéré. Que dit-il? " Afin qu'on découvre, par là, ceux d'entre vous qui ont une vertu éprouvée " ; afin qu'ils brillent d'un plus vif éclat. Voici ce qu'il veut dire : Ceux qui ne bronchent pas, ceux qui sont fermes, non-seulement ne sont nullement atteints par son discours, mais ses paroles rehaussent leur vertu. En effet, le " afin que" ne marque pas toujours la cause finale, le " pour que ", mais souvent aussi la simple réalité, le " de sorte que ". C'est ainsi que le Christ emploie le " afin que : Je suis venu dans ce monde pour exercer un jugement, afin que ceux qui ne voient point, voient, et que ceux qui voient, deviennent aveugles ". (Jean, IX, 39.) C'est ainsi que Paul lui-même, en dissertant sur la loi, écrit : " La loi est survenue, afin qu'elle donnât lieu à l'abondance du péché ". (Rom.
V, 20.) Mais ni la loi n'a été donnée pour augmenter les péchés des Juifs, ni le Christ n'est venu pour que ceux qui voient, devinssent aveugles, c'est plutôt afin que le contraire arrivât; mais ce que l'on dit, c'est ce qui est arrivé. Eh bien, donnons ici le même sens aux mêmes mots " Afin qu'on découvre, par là, ceux d'entre vous qui ont une vertu éprouvée ". Les hérésies en effet ne se sont pas produites afin que l'on découvrît ceux qui avaient une vertu éprouvée;
mais, quand les hérésies sont venues, ce résultat s'est produit. Maintenant ces paroles de l'apôtre, c'est pour consoler les pauvres qui souffraient noblement un tel mépris. Aussi l'apôtre ne dit pas : pour qu'ils acquièrent une vertu éprouvée, mais : " Afin qu'on découvre, par là, ceux qui ont une vertu éprouvée ". Il reconnaît que, même auparavant, ils avaient cette vertu, mais ils étaient mêlés dans la foule, et la consolation qu'ils recevaient des riches, ne les rehaussait pas beaucoup. Mais maintenant ces divisions, ces contestations les ont mis en lumière, comme le pilote se révèle dans la tempête. L'apôtre ne dit pas non plus : afin qu'on découvre votre vertu éprouvée , mais : " Afin qu'on découvre ceux qui ont une vertu éprouvée ", c'est-à-dire ceux d'entre vous (475) qui se distinguent par là. En les accusant il ne désigne pas les coupables, afin de ne pas les rendre plus effrontés; il ne les loue pas, afin de ne pas autoriser leur relâchement. Mais il fait entendre des paroles qui permettent le doute, et qui peuvent s'approprier à la conscience de chacun.
Et maintenant ici il ne me semble pas consoler seulement les pauvres, mais, avec eux, ceux qui continuaient à garder la coutume ; car il est vraisemblable que, dans le nombre, il y en avait qui l'observaient. encore. De là, cette parole : " Et je le crois en partie ". C'est donc avec raison qu'il regarde comme étant d'une vertu éprouvée ceux qui non-seulement avaient gardé cette coutume avec les autres, mais qui, dans l'isolement, conservaient, sans (altérer, cette loi si belle. Et ce que fait l'apôtre, c'est pour rendre les uns et les autres plus ardents au bien. Il détermine ensuite le caractère de ce péché. En quoi consiste-t-il? "Lorsque vous vous assemblez, comme vous faites ", dit l'apôtre, " ce n'est, plus manger " la cène du Seigneur, ". L'apôtre ne pouvait parler d'une manière qui fût plus propre à les confondre, et à leur :faire entendre un avis sous forme de récit. Une assemblée chrétienne, dit-il, a un autre caractère, c'est un effet de la charité, de l’amour fraternel ; sans doute, vous vous réunissez tous dans un seul et même lieu, et -vous êtes ensemble ; mais, pour ce qui est de la table, elle n'a plus rien d'une fraternelle assemblée. Et l'apôtre ne dit pas : Quand vous vous réunissez, vous ne mangez pas en commun ; il prend un autre tour, il les châtie d'une expression bien plus terrible, il leur dit : " Ce n'est plus manger la cène du Seigneur " ; il les transporte au soir même où le Christ a institué les redoutables mystères. C'est pour cela que Paul se sert ici du. nom de " cène ", pour rappeler la cène célèbre où tous les apôtres étaient . assis à la même table. Et certes, il n'y a pas autant de différence entre les riches et les pauvres, qu'il y en avait entre le divin Maître et ses disciples : ici il y avait une distance infinie. Et, entre le divin Maître et ses disciples? Réfléchissez à l'intervalle qu'il y avait entre le divin Maître et le traître ! Et cependant ce traître lui-même était à la même table avec eux, et le Christ ne le chassa pas. Il partagea le sel avec lui, et il l'associa à ses mystères.
3. L'apôtre explique ensuite comment ce n'est plus manger la cène du Seigneur. " Car, chacun y prend d'avance son souper, et le mange ; et l'un a faim, pendant que l'autre est ivre (21) ". Voyez-vous comme il leur fait voir leur honte? Comme il leur fait comprendre qu'ils s'approprient ce qui appartient au Seigneur, qu'ils se déshonorent eux-mêmes en ôtant à leur table, ce qui en constituait la plus haute dignité. Comment, et de quelle manière? Parce que c'est la cène du Seigneur; or ce qui appartient au Seigneur doit être commun, les biens du maître n'appartiennent pas, en effet, à tel esclave ou à tel autre; ils appartiennent, en commun, à tous. Cette expression " du Seigneur ", signifie donc, ce qui est commun. Si c'est la chose de ton Seigneur, comme,c'est vrai en réalité, tu n'en dois arracher aucune partie, pour te l'attribuer en propre. Ce qui appartient au Seigneur, il faut le servir, en commun, à tous ; car c'est là le caractère de ce qui appartient au Seigneur; et tu ne veux pas que cela soit regardé comme appartenant au Seigneur, puisque tu ne veux pas que cela soit commun, puisque tu manges à part. Aussi l'apôtre, dit-il : " Car chacun y prend d'avance son souper ". Et il ne dit pas : Tire sa part, mais : " Prend d'avance ", censurant doucement (impatience de la gourmandise ; sa pensée s'explique parce qui suit; après ce qu'il vient de dire, il ajoute : " Et l'un a faim, tandis que l'autre est ivre " ; double preuve que l'on ne gardait pas la mesure. D'un côté, le manque, de l'autre, l'excès.
Et voilà la seconde accusation qu'il leur jette à la face.
Première accusation, ils déshonorent leur table ; seconde accusation, ils se remplissent le ventre et s'enivrent; et cela, ce qui est plus grave, lorsque les pauvres ont faim. Tous devaient prendre leur part du repas commun; mais il y en avait qui engloutissaient, à eux seuls, tout 1e repas, et, s'abandonnant à une voracité insatiable, ils tombaient dans l'ivresse. Aussi l'apôtre ne dit-il pas : l'un a faim, l'autre se rassasie ; mais : " L'autre est ivre ". Double sujet de justes reproches; car l'ivresse, même sans y joindre le mépris des pauvres, est un motif d'accusation ; le mépris des pauvres, sans l'ivresse, suffit encore pour rendre coupable ; mais maintenant, joignez ces deux fautes ensemble, et calculez le degré de la dépravation !
Ensuite, après avoir montré l'excès du désordre, il se livre à toute son indignation, il (476) s'écrie : "
N'avez-vous pas vos maisons pour y manger et pour y boire, ou méprisez-vous l'Eglise de Dieu, et voulez-vous faire honte à ceux qui sont pauvres (22) ? " Voyez-vous comme il passe de l'affront fait aux pauvres à l'insulte envers l'Eglise, pour donner à son discours plus de force encore? Voilà donc une quatrième accusation; ce n'est pas le pauvre seulement, c'est aussi l'Eglise qui est outragée. De même que tu fais de la cène du Seigneur ta chose à toi, de même tu t'adjuges le lieu, et tu te sers de l'Eglise comme ta maison à toi. L'église a été faite; non pour diviser ceux qui s'y rassemblent, mais pour unir ensemble ceux qui sont divisés, et c'est ce que signifie ce mot d'assemblée : " Et voulez-vous faire honte à ceux qui sont pauvres? " L'apôtre ne dit pas : et vous faites mourir de faim ceux qui sont pauvres; il prend une expression plus capable d'inspirer de la honte : " Voulez-vous faire honte ? " comme s'il disait : Voulez-vous faire rougir ? Il montre que ce n'est pas tant la nourriture qui l'occupe, que l'affront infligé aux pauvres. Cinquième accusation : Non-seulement ils méprisent ceux qui ont faim, mais, de plus, ils les font rougir. Et ce discours avait pour but, en même temps, d'honorer les pauvres, et de montrer qu'ils ne souffrent pas autant de la faim que de l'insulte qui leur était faite; et en même temps, l'apôtre voulait attirer ses auditeurs à la compassion. Donc, après avoir montré tous ces désordres insulte à la cène, insulte à l'Eglise, mépris des pauvres, il adoucit la violence de sa réprimande, il dit : " Vous en louerai-je ? Non, je ne vous en loue pas ". On s'étonnera qu'au moment où la réprimande devait avoir le plus d'impétuosité , après tant de désordres qu'il vient de flétrir, l'apôtre prenne justement un ton plus doux, et donne à ceux qui l'écoutent, le temps de respirer. Pourquoi ? C'est que l'accusation avait été développée d'une manière sévère. C'est un excellent médecin, il a fait une incision proportionnée aux blessures; quand il a fallu pénétrer profondément, il ne s'est pas contenté de couper à la surface; (vous savez bien comme il a retranché le fornicateur qui demeurait chez ces Corinthiens) ; mais, en même temps, quand il faut de doux remèdes, il n'a pas recours au fer. Voilà donc pourquoi il adoucit maintenant son langage; il s'efforçait d'ailleurs de les rendre plus doux envers les pauvres; voilà pourquoi il leur adresse des paroles moins vives. Et ensuite, comme il veut les toucher plus fortement par des raisonnements d'un autre genre, il reprend des pensées plus imposantes: " Car c'est du Seigneur ", dit-il, " que j'ai appris ce que je vous ai aussi enseigné, à savoir que le Seigneur Jésus, la nuit même où il devait être livré, prit du pain, et, ayant rendu grâces, le rompit et dit: Prenez et mangez ; ceci est mon corps, qui est rompu pour vous ; faites ceci en mémoire de moi (23, 24) ". Pourquoi ce rappel des saints mystères ? C'est que c'était un argument décisif, dans le sujet qu'il traite. Le Seigneur ton Dieu, dit-il, a daigné admettre tous les hommes sans exception à cette table d'une sainteté terrible, à cette table si auguste; et toi, tu regardes les hommes comme indignes de la tienne, d'une table vile et misérable? Quoique ces pauvres ne reçoivent, dans les biens spirituels, rien de plus que toi, tu les dépouilles des biens sensibles, tu leur prends ce qui ne t'appartient pas ? L'apôtre toutefois ne s'exprime pas ainsi, son discours eût été trop dur; il l'adoucit en disant . " Que le Seigneur Jésus, la nuit même où il devait être livré, prit du pain ".
Et pourquoi rappeler la circonstance, cette soirée, cette trahison? Ce n'est pas sans dessein, sans raison ; il veut les toucher profondément, en leur rappelant le temps. Serait-on de pierre, quand on pense à cette nuit, à cette tristesse du Christ au milieu de ses disciples, à la manière dont il fut livré, dont il fut lié, dont il fut enchaîné, dont il fut jugé, dont il supporta tout ce qui suivit, l'âme s'attendrit plus que la cire, on ne pense plus à la terre, aux pompes, à toutes les images du monde.
Voilà pourquoi l'apôtre nous rappelle et l'heure, et la table, et la trahison; c'est pour nous confondre; il dit à chacun de nous: Le Seigneur ton Dieu s'est livré lui-même, dans ton intérêt, et tu ne donnes pas à ton frère l'aliment que tu dois partager avec lui, dans ton propre intérêt?
4. Mais maintenant , pourquoi dit-il que c'est du Seigneur qu'il a appris; car il n'était pas alors du côté du Christ, il était du nombre des persécuteurs? c'est pour vous apprendre que cette première cène n'avait rien qui ne se soit trouvé dans celles qui ont suivi. Aujourd'hui encore, c'est le Seigneur qui fait tout, qui se livre à nous, comme au premier soir; et ce n'est pas seulement pour cette raison que (477) l'apôtre rappelle cette nuit auguste; il veut encore nous toucher jusqu'au fond du coeur d'une autre manière; de même que les paroles dont nous gardons le plus le souvenir, sont celles qui sortent les dernières de la bouche des mourants, et de même que, si leurs héritiers osaient enfreindre leurs ordres, nous leur dirions pour les confondre : pensez que telle a été la dernière parole de votre père; que, jusqu'au jour où il devait rendre l'âme, voilà les recommandations qu'il a faites; de même Paul , voulant donner à son discours une gravité redoutable : Souvenez-vous, dit-il, que l'institution de ce mystère est la dernière chose qu'il a faite, que, dans cette nuit même où il devait être immolé pour vous, voilà les préceptes qu'il vous a transmis, et qu'après nous avoir laissé cette cène, il n'y a plus rien ajouté.
L'apôtre raconte ensuite les faits qui se sont passés :
" Il prit du pain, et, ayant rendu grâces, le rompit et dit : Prenez et mangez, ceci est mon corps, qui est rompu pour vous " . Donc, si vous approchez de l'Eucharistie, ne faites rien d'indigne de l'Eucharistie ; ne faites pas honte à votre frère, ne négligez pas celui qui a faim, ne vous enivrez pas, n'outragez pas l'Eglise. Vous vous approchez pour rendre grâces pour les biens que vous avez reçus, sachez donc payer Dieu de retour, et ne vous séparez pas violemment du prochain, car le Christ a fait à tous un partage égal, en disant : " Prenez et mangez " ; il a donné son corps également à tous, et vous, vous ne donnez pas même le pain également à tous. Le Christ a rompu son corps, pour tous, de la même manière, et il a pris un corps pour tous également. — " Il prit de même le calice, après avoir soupé, en disant : Ce calice est la nouvelle alliance en mon sang; toutes les fois que vous le boirez, faites ceci en mémoire de moi (25) ". Que dites-vous? Vous faites la commémoration du Christ, et vous méprisez les pauvres, et vous ne tremblez pas? Mais, je suppose que, votre fils ou votre frère étant mort, vous en célébriez la mémoire; votre conscience serait déchirée si vous n'accomplissiez pas les devoirs ordinaires, si vous n'appeliez pas les pauvres. Et vous faites la mémoire de votre Seigneur, sans même partager votre table avec eux? Et maintenant que signifient ces mots : " Ce calice est la nouvelle alliance? " C'est que, dans l’Ancien Testament, il y avait un calice, on faisait des libations avec le sang des animaux qu'on sacrifiait; on recevait le sang dans un vase et l'on faisait les libations. Le Christ, substituant au sang des animaux son propre sang, prévient le trouble dans les pensées de ceux qui l'écoutent, en rappelant l'ancien sacrifice.
L'apôtre, après avoir parlé de cette cène mémorable, rapproche les mystères actuels des mystères qui furent célébrés alors, afin que les fidèles éprouvent les mêmes sentiments que s'ils assistaient à la cène de cette soirée célèbre, et qu'ils se figurent être assis à la table de Jésus-Christ, et recevoir de sa propre main ces saints mystères : " Car toutes les fois que vous mangerez ce pain, et que vous boirez ce calice, vous annoncerez la mort du Seigneur, jusqu'à ce qu'il vienne (26) ". Car, de même que le Christ disait, en donnant le pain et le calice : " Faites ceci en mémoire de moi ", nous découvrant la cause du mystère; et, entre autres choses , nous montrant que rien que cette cause suffisait pour fonder notre piété ; car la pensée de ce que votre Seigneur a souffert pour vous, augmentera votre sagesse ; de même Paul, de son côté, vous dit : Toutes les fois que vous mangerez, vous annoncerez sa mort. Voilà en effet ce qui constitue cette cène. Ensuite, pour montrer qu'elle se perpétuera jusqu'à la consommation des siècles, il dit : " Jusqu'à ce qu'il vienne. " C'est pourquoi, quiconque mangera ce pain ou boira le calice du Seigneur indignement, sera coupable du corps et du sang du Seigneur (27) ". Pourquoi ? Parce qu'il a répandu ce sang divin par un meurtre, non par un sacrifice. De même que ceux qui autrefois le percèrent de leurs coups, ne le percèrent pas pour boire son sang, mais seulement pour le répandre; ainsi fait celui qui en approche d'une manière indigne, et il n'en retire aucun fruit. Voyez-vous comme l'apôtre a rendu son discours terrible ; comme il frappe sur les coupables; comme il leur montre qu'en buvant ce sang avec les dispositions qu'ils apportent, ils sont indignes de prendre leur part des mystères? Et comment ne serait-ce pas une indignité de mépriser celui qui a faim, d'ajouter à ce mépris la confusion dont on l'accable? Si le refus de donner aux pauvres est une raison qui vous fait déchoir du royaume des cieux, alors même qu'on aurait le mérite de la virginité; bien plus, si l'on perd cette royauté, parce que l'on ne donne pas (478) largement; car vous savez bien que ces vierges avaient de l'huile, mais elles n'en avaient pas en abondance; considérez -l'excès du malheur qui résulte de si grands désordres.
5. Quels désordres? direz-vous. — Quoi, mon frère, en doutez-vous? Voilà la table à laquelle vous avez été admis ; vous devriez montrer une douceur parfaite, égaler les anges, et vous êtes devenu un monstre de cruauté. Vous avez goûté le sang du Seigneur, et; dans ces circonstances, vous ne reconnaissez pas votre frère ? Eh ! quel pardon pouvez-vous mériter? Je suppose qu'auparavant vous ne le connaissiez pas ; du moment que vous vous êtes approché de cette table, vous deviez le reconnaître, tandis que vous faites tout le contraire. Cette table même, vous la déshonorez ; celui qui a été jugé digne de s'y asseoir avec vous, vous ne le jugez pas digne, vous, de partager votre nourriture. N'avez-vous pas appris le traitement subi. par l'homme qui exigeait ses cent deniers ? Avez-vous oublié comment il a rendu inutile le présent qui lui avait été fait? Ne savez-vous plus qui vous étiez, et ce que vous êtes devenu ? Avez-vous oublié que vous-même vous étiez plus pauvre que ce pauvre d'argent, vous qui étiez dans l'indigence des bonnes oeuvres, riche de tant et tant de péchés ? Eh bien ! en dépit de tout, Dieu vous a affranchi entièrement de ces péchés, il vous a jugé digne de cette table auguste, et vous-même, après cela , vous ne vous êtes pas attendri? Que pouvez-vous espérer encore, que d'être livré aux bourreaux? Ces paroles, nous les entendrons tous, tous tant que nous sommes, qui nous approchons avec les pauvres de cette table sainte. Sortis de ce sacré banquet, nous ne paraissons pas avoir eu même un regard pour eux; nous sommes ivres, et nous passons sans voir ceux qui ont faim. C'est ce qu'il reprochait alors aux Corinthiens. Et quand donc, me direz-vous, arrivent ces désordres? Toujours, et surtout dans les fêtes, où ils devraient le moins se montrer. Car alors, vite après la communion, c'est l'ivresse et le mépris des pauvres. Et quand vous avez reçu le sang sacré, quand c'est l'heure du jeûne et de la tempérance, c'est alors que vous vous livrez au vin et aux excès de la gourmandise. S'il vous arrive, dans un repas, de manger d'un mets délicat, vous avez bien soin de n'en pas perdre le goût, en mangeant d'un mets grossier. Mais, quand vous avez reçu la nourriture spirituelle , vous vous livrez aux délices de Satan.
Considérez ce que firent les apôtres, au sortir de la cène sacrée. Ne s'appliquèrent-ils pas à la prière, au chant des hymnes, aux saintes veilles, aux longs enseignements d'une doctrine pleine de sagesse? car c'était l'heure où le Sauveur leur exposait sa merveilleuse doctrine, leur communiquait ses admirables préceptes, après le départ de Judas, quand ce traître s'en alla avertir ceux qui devaient le traîner à la croix.
Ne savez-vous pas comment ces trois mille hommes qui avaient été admis à la communion persévéraient dans la prière, dans 1a méditation de la doctrine, au lieu de se livrer à l'ivresse et à la gourmandise? Pour toi, avant la table sainte, tu jeûnes, pour paraître, tant bien que mal, digne de la communion; mais, au sortir de la table, quand tu devrais être plus tempérant encore, tu perds tout. Certes, ce n'est pas la même chose de jeûner avant et de jeûner après. La tempérance convient dans ces deux moments, mais surtout après que tu as reçu l'époux.
Tu jeûnais avant, pour être digne de le recevoir; il faut jeûner après, pour ne pas paraître in. digne de l'avoir reçu.
Par exemple l Il faut que je jeûne après l'avoir reçu?
Je ne dis pas cela, ni ne vous en fais une obligation. Sans doute ce serait un bien, mais je ne vous fais pas violence ; seulement je vous exhorte à ne pas vous gorger de délices, au-delà de toute mesure. S'il ne convient jamais de rechercher les délices de la vie, ce que Paul a déclaré par ces paroles : " Car pour celle qui vit dans les délices, quoique vivante, elle est morte ". (I Tim. V, 6); à bien plus forte raison, les délices, dans cette circonstance, c'est la mort. Si c'est la mort, pour une femme, à bien plus forte raison, pour un homme; si, dans toute autre circonstance, c'est votre perte, à bien plus forte raison, après la participation aux mystères. Comment? tu as reçu le pain de vie, tu fais ce qui donne la mort, et tu ne frissonnes pas? Ignores-tu quels maux innombrables produit la vie passée dans les délices? le rire intempestif, les paroles désordonnées, les bouffonneries mortelles à l'âme, le bavardage funeste, et tout ce que l'on n'ose même pas rappeler? Et cela, tu le fais après avoir joui de la table du Christ, le jour même où tu as été jugé digne de toucher, de ta langue, ses chairs sacrées? Ah ! qui que tu sois, ne (479) recommence pas; purifie ta droite, ta langue, les lèvres qui ont servi d'entrée au Christ, venant vers toi.
Assis à la table des sens, reporte ta pensée à cette table auguste, à la cène du Seigneur, à la veille passée par ses disciples dans cette nuit si sainte. Je me trompe, à vrai dire, c'est l’heure présente qui est la nuit. Veillons donc avec le Seigneur; frappons-nous la poitrine avec les disciples ; c'est le temps des prières et non de l'ivresse; c'est le temps, toujours, et surtout pendant les fêtes; car si des fêtes sont instituées, ce n'est pas pour mener une conduite honteuse, ce n'est pas pour accumuler les péchés, mais, au contraire, pour effacer ceux que nous avons commis. Et je sais bien que mon discours est inutile, mais je n'en continuerai pas moins mon discours. Vous ne l'écouterez pas tous, mais vous ne serez pas tous à le repousser. Et quand vous seriez tous à le repousser, eh bien, ma récompense n'en sera que plus belle, et, pour vous, le jugement plus à craindre. Ce n'est pourtant pas afin de rendre le jugement plus redoutable pour vous que je tiens à continuer mon discours; peut-être, oui, peut-être, à force d'insister, je toucherai le but. Voilà pourquoi je vous conjure de ne pas attirer, sur nous, notre jugement, notre condamnation. Nourrissons le Christ, donnons-lui à boire, donnons-lui des vêtements. Voilà ce qui est digne de cette table auguste. Avez-vous entendu les hymnes sacrées? Avez-vous vu les noces spirituelles? Avez-vous été reçus à la table royale? Avez-vous. été remplis de l'Esprit-Saint? Vous êtes-vous mêlés au choeur des séraphins? Avez-vous été confondus parmi les puissances d'en-haut? Ne rejetez pas loin de vous une joie si grande. Ne gaspillez pas votre trésor; n'attirez pas sur vous l'ivresse, cette joie du démon, cette mère de maux sans nombre. De là, un sommeil semblable à la mort ; de là, des assoupissements, des maladies, l'esprit n'ayant plus de souvenirs, l'image de la mort. Remplis de vin, vous n'oseriez pas vous entretenir avec un ami ; et, quand vous portez le Christ au dedans de vous, vous osez, je vous le demande., répandre sur lui une telle ivresse?
Mais, vous aimez les délices de la vie? Eh bien donc, finissez-en avec l'ivresse. Ce que je veux pour vous, ce sont les vraies délices, qui ne se flétrissent jamais. Quelles sont-elles ces vraies délices, toujours en fleurs? Invitez le Christ à votre repas; partagez, avec lui, vos biens, ou plutôt les siens, voilà ce qui renferme le plaisir inépuisable, la volupté toujours en fleurs. Ce ne sont pas là les délices des sens; à peine se sont-elles montrées qu'elles se sont évanouies. Qui s'y est livré, n'est pas plus heureux que celui qui ne les a pas éprouvées;
au contraire, sa condition est pire; l'un est comme assis dans un port tranquille; l'autre affronte un torrent, des maladies qui l'assiégent, et impossible à lui de supporter cette tempête. Prévenons ces malheurs; attachons-nous à la tempérance; c'est ainsi que nous aurons la santé du corps, et que notre âme sera en sûreté, à l'abri des maux présents, et à venir. Puissions-nous tous en être délivrés, et conquérir le royaume du ciel, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE XXVIII. QUE L'HOMME DONC S'éPROUVE SOI-MêME, AVANT DE MANGER DE CE PAIN ET DE BOIRE DE CE CALICE. (CHAP. XI, VERS. 28, JUSQU'à LA FIN DU CHAP.)
480 ANALYSE.
1. De la nécessité de s'éprouver soi-même avant de manger le pain de vie et de boire le calice du Seigneur.
2. Pourquoi les pécheurs ne sont pas tous présentement punis. — Les fidèles, assemblés pour manger, doivent s'attendre les uns les autres.
3-5. Contre l'excès de la douleur dans le deuil. — Développement curieux , à l'adresse des femmes. — En opposition, la sublime résignation de Job au sein des plus cruelles douleurs.
1. Que signifient ces paroles, quand le sujet proposé est tout autre? C'est l'habitude de Paul, je l'ai déjà dit, non-seulement de traiter le sujet qu'il s'est proposé, mais, s'il se présente incidemment quelqu'autre pensée, de la suivre avec une grande ardeur, surtout quand il s'agit de choses tout à fait nécessaires, urgentes. En effet, quand il s'agissait des personnes mariées, et qu'il se trouva à parler des serviteurs, il traita cette question incidente avec une grande force et beaucoup de développements. Et, quand il s'étendait sur cette vérité, que l'on ne doit pas disputer en justice, l'occasion se présentant d'adresser à l'avarice des exhortations, il développa ses pensées sur ce point. C'est ce qu'il fait encore en ce moment. Une fois qu'il s'est vu engagé à parler des mystères, il a jugé qu'il était nécessaire de traiter à fond cette question à cause de son importance, et, de là, ces exhortations, faites pour inspirer la terreur, et ce discours qui prouve que le premier des biens c'est de s'approcher de la table sainte avec une conscience pure. Il ne lui suffit plus de ce qu'il avait dit auparavant, il ajoute: " Que l'homme donc s'éprouve soi-même "; c'est ce qu'il dit aussi, dans la seconde épître : " Sondez-vous vous-mêmes, éprouvez-vous vous-mêmes ". Ce n'est pas ce que nous faisons aujourd'hui, où ce qui nous détermine, c'est plutôt la circonstance de temps, que l'ardeur de notre volonté. En effet, nous ne nous appliquons pas à nous préparer, à nous purifier, à nous pénétrer de componction, avant de nous approcher, mais nous venons parce que c'est un jour de fête, et parte que tous en font autant.
Mais ce n'est pas là ce que conseillait Paul; il ne reconnaît qu'un temps où il convienne de s'approcher, de communier; c'est lorsque notre conscience est pure. Si jamais nous ne prenons notre part des tables de ce monde, lorsque nous avons la fièvre ou que nous sommes travaillés par nos humeurs; si nous nous abstenons par raison de santé, à bien plus forte raison, devons-nous nous abstenir de cette table auguste, quand nous sommes travaillés par nos mauvais désirs, plus funestes que toutes les fièvres. J'entends par mauvais désirs, les passions du corps, les désirs d'argent, les colères, les rancunes, en un mot toutes les passions dépravées et désordonnées. Il faut dépouiller tout cela, quand on s'approche des mystères, quand on veut participer à ce sacrifice si pur; il ne suffit pas d'une volonté indolente, de dispositions misérables, de cette considération que c'est un jour de fête, et de venir forcément; il ne faut pas, non plus, que la componction d'une âme bien préparée s'abstienne parce que l'on n'est pas dans un jour de fête. Ce qui constitue la fête, c'est l'abondance des bonnes oeuvres; c'est la piété, c'est l'application à tous ses devoirs; réunissez ces conditions, vous pourrez célébrer une fête perpétuelle, et vous approcher toujours; de (481) là, ce que dit l'apôtre : " Que chacun s'éprouve soi-même, avant d'approcher ". Et le précepte qu'il donne, ce n'est pas que l'un éprouve l'autre, mais que chacun s'éprouve soi-même. Il s'agit d'un jugement non public; d'un examen sans témoin. " Car quiconque en mange et en boit indignement, mange et boit le jugement du Seigneur (29) ".
Que dites-vous, je vous en prie? Cette table, cause de tant de biens, et qui nous verse la vie, devient elle-même notre jugement? Ce n'est pas, dit l'apôtre, en vertu de sa nature propre, mais de la volonté de celui qui s'en'approche. En effet, de même que la présence de cette table, qui nous procure de grands et ineffables biens, ne fait que condamner davantage ceux qui ne les reçoivent pas, ainsi ces mystères ne servent qu'à assurer un plus terrible supplice à ceux qui y participent indignement. Mais pourquoi mange-t-il son jugement? " Ne faisant point le discernement du corps du Seigneur "; c'est-à-dire, n'examinant pas, ne considérant pas, comme il faudrait le faire, la grandeur des biens qui nous sont proposés, et l'excellence du don. Si vous appliquez tous vos soins à comprendre quel est celui qui se livre, et à. qui il se livre; vous n'aurez pas besoin d'une autre raison. Cette réflexion vous suffira pour vous tenir en éveil, à moins que vous ne soyez tombés dans une léthargie bien profonde. " C'est pour cette raison qu'il y a parmi vous beaucoup de malades et de languissants, et que plusieurs dorment du sommeil de la mort (30) ". Ici, l'apôtre n'emprunte plus des exemples étrangers, comme il l'a fait au sujet des viandes consacrées aux idoles. On l'a entendu alors raconter les vieilles histoires, les plaies infligées dans la solitude. Il prend ses exemples chez les Corinthiens eux-mêmes ; ce qui donnait plus de force à son discours. Après avoir dit : " Mange son jugement et se rend coupable ", ne voulant pas paraître produire uniquement des paroles, il y joint des faits; il prend les Corinthiens eux-mêmes à témoin, et, argument plus vif et plus pénétrant que les menaces, il montre que les menaces sont devenues des réalités. Et il ne se borne pas à ce spectacle, il parle aussitôt de l'enfer,.et il le prouve, et il inspire une double terreur, et il résout une question dont on s'occupait partout. Le peuple se demande, en effet, d'où viennent les morts prématurées, d'où viennent les maladies interminables; l'apôtre répond que tant de coups imprévus ont pour cause le péché.
2. Quoi donc, me direz-vous, ceux qui se portent toujours bien, et qui parviennent à une vieillesse vigoureuse, ne sont-ils pas, eux aussi, des pécheurs? Qui soutiendrait le contraire? Eh bien donc, me direz-vous, pourquoi ne sont-ils pas punis? parce qu'ils le seront plus tard, d'une manière plus terrible. Quant à nous, si nous le voulons, ni sur cette terre, ni ailleurs, nous ne serons punis. " En effet, si nous nous jugions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés de Dieu (31) ". L'apôtre ne dit pas, si nous nous corrigions nous-mêmes, si nous nous imposions un châtiment, il se borne à dire :
Si nous voulions reconnaître nos péchés , si nous voulions nous-mêmes réprouver nos mauvaises actions, nous serions affranchis et du supplice présent et du supplice à venir. Car celui qui se condamne lui-même, apaise Dieu à double titre : et parce qu'il reconnaît ses péchés, et parce que dans la suite il est moins prompt à en commettre d'autres. Eh bien, quoique nous rie nous soumettions pas même à cette légère obligation, le Seigneur, même malgré notre négligence, ne veut pas nous envelopper dans le châtiment universel ; il nous fait grâce en nous punissant, ici-bas, sur cette terre, où le supplice est momentané, et renferme une grande consolation. Car c'est, à la fois, l'affranchissement du péché, et le doux espoir du bonheur à venir, si bien fait pour adoucir les épreuves du temps présent. Voilà ce que dit l'apôtre pour consoler les infirmes, et pour ranimer, en même temps, le zèle des autres. De là, ses paroles : " Mais lorsque nous sommes jugés de la sorte, c'est le Seigneur qui nous reprend (32) ". L'apôtre ne dit pas : Qui nous châtie ; il ne dit pas : Qui nous livre au supplice, mais : " Qui nous reprend ", ce qui ressemble bien plus à un avertissement qu'à une condamnation; à un remède qu'à un supplice ; à une correction qu'à un châtiment.
Et l'apôtre ne se contente pas de ces paroles; mais, en montrant la peine plus terrible dont nous sommes menacés, il nous rend plus légère, encore la peine présente : " Afin que nous ne soyons. pas condamnés avec le monde ". Voyez-vous comme il nous fait voir (482) et la géhenne, et ce tribunal horrible, et la nécessité de l'enquête, de la punition à venir; car si les fidèles, si ceux dont le Seigneur prend soin ne doivent pas obtenir l'impunité de leurs fautes, comme le prouvent les douleurs présentes, à bien plus forte raison les infidèles et ceux qui commettent de grands crimes et dont la conscience est incurable. " C'est pourquoi, mes frères, quand vous vous assemblez pour manger, attendez-vous les uns les autres (33) ". Il profite de la crainte encore vive de l'enfer, du tremblement qu'elle leur cause, pour les avertir une seconde fois de ce qu'ils doivent aux pauvres. Voilà pourquoi il a fait tout ce discours, il a voulu leur montrer que le mépris pour les pauvres, les rend indignes de la communion; que si le refus de répandre largement l'aumône suffit pour écarter de cette table, à bien plus forte raison le vol et le rapt. Et l'apôtre ne dit pas C'est pourquoi lorsque vous vous rassemblez, donnez aux indigents; mais, ce qui était plus délicat . " Attendez-vous les uns les autres ". Ce conseil en effet préparait, renfermait l'autre, rendait l'avertissement plus convenable. L'apôtre se remet ensuite à les confondre : " Si quelqu'un est pressé de manger, qu'il mange chez lui (34) ". Cette permission était plus éloquente pour retenir qu'une défense formelle ; cette manière d'exclure de l'Eglise, de renvoyer le coupable chez lui; est un moyen adroit pour lui infliger une vigoureuse réprimande, et de le ridiculiser comme un esclave de son ventre, qui ne saurait attendre pour manger. L'apôtre ne dit pas : Si quelqu'un méprise les pauvres, mais : Si quelqu'un est pressé de manger. Il a l'air de s'adresser à des enfants qui ne savent pas endurer la faim, à des brutes esclaves de leur ventre; c'eût été chose absolument ridicule que le pressant désir de manger les eût retenus chez eux.
L'apôtre y joint encore une réflexion terrible : " Afin que vous ne vous assembliez pas pour votre condamnation ". Afin que vous ne vous exposiez pas au châtiment, au supplice, en insultant l'Eglise, en faisant rougir votre frère. Si vous vous rassemblez, dit-il, c'est pour vous prouver une affection mutuelle, pour recevoir et vous prêter assistance. Si le contraire doit arriver, mieux vaudrait manger chez vous. Ce qu'il ne disait que pour mieux les attirer. Voilà pourquoi il montre le grand tort qu'ils se font et la gravité de leur faute; par tous les moyens il les effraye, par les mystères, par les maladies, par les morts, par tout ce qui a été dit précédemment.
Ensuite, il les effraye encore d'une autre manière. Il leur dit : " Je règlerai les autres choses lorsque je serai venu ". Saint Paul parle ici ou de ce qu'il vient de marquer, ou de quelque autre chose. Il est vraisemblable qu'ils lui avaient soumis d'autres questions, et que l'apôtre n'avait pas pu faire entrer toutes les décisions dans sa lettre. Observez en attendant, dit-il, les avis que je vous ai donnés; maintenant si vous avez quelqu'autre chose à me dire, réservez-le pour mon arrivée. Il entend par là, comme je l'ai dit, ou la question présente ou quelques autres qui ne pressaient pas autant. Or, ce qu'il fait ici, c'est pour les rendre plus appliqués, attendu que l'inquiétude où ils seraient de son arrivée les porterait à s'amender. En effet, ce n'était pas un petit événement que l'arrivée de Paul, .ce qu'il indiquait en ces mots : " Je vous irai voir et je reconnaîtrai quels sont les effets de ceux qui sont " enflés de vanité " ; et encore : " Comme si je ne devais pas aller vous trouver, il y en a parmi vous qui s'enflent de présomption", (I Cor. IV, 18.) Et dans un autre passage encore . " Comme vous avez toujours été obéissants, ayez soin, non-seulement lorsque je " suis présent, mais encore plus en mon ab" sente, d'opérer votre salut avec crainte et a tremblement ". (Philip. II, 12.) Il ne promet donc pas de les aller voir uniquement pour affermir leur foi et prévenir leur relâchement, mais il leur marque même une raison pour laquelle il doit nécessairement les aller voir "Je règlerai les autres choses lorsque je serai venu ". Il montre que la nécessité de corriger d'autres désordres, quoique moins pressante; suffira pour l'attirer auprès d'eux.
3. Puis donc qu'il nous est donné d'entendre toutes ces paroles, prenons grand soin des pauvres, réprimons notre ventre, affranchissons-nous de l'ivresse, appliquons-nous à nous rendre dignes de la participation aux mystères. Tout ce que nous avons à souffrir supportons-le avec résignation et en nous mêmes et dans les autres : ainsi les morts prématurées, ainsi les maladies interminables.
Car c'est ce qui nous affranchit du supplice, c'est ce qui nous corrige, c'est ce qui nous donne le meilleur des avertissements. Qui tient ce langage? celui qui portait le Christ (483) parlant dans son coeur. Et pourtant même après ces paroles, nombre de femmes ont été assez dépourvues de sens pour surpasser par l'excès de leur deuil même les infidèles. Les unes s'ensevelissent dans leur douleur comme dans des ténèbres; les autres s'y abandonnent par ostentation pour éviter les accusations du monde; je dis que celles-ci n'ont pour elles aucune excuse. Afin qu'un tel ne m'accuse pas, disent ces femmes, eh bien que Dieu m'accuse; afin que des hommes plus insensés que des brutes ne nous condamnent pas, foulons aux pieds la loi du roi de l'univers. Quelle foudre n'attirerait pas un tel délire? Si après ton deuil on t'appelle à un repas, nul n'y trouvera à redire parce que la loi humaine trouve cette conduite dans l'ordre; et quand Dieu commande de ne pas pleurer, tous contredisent la loi.
Ne penses-tu pas à Job, ô femme, oublies-tu les paroles qu'il fit entendre, au jour désastreux où il perdit ses fils, paroles admirables qui ont décoré sa tête sacrée (le milliers de couronnes, qui ont publié sa gloire avec plus de retentissement que mille trompettes; ne penses-tu pas à la grandeur d'une telle infortune, à ce naufrage inouï, à cette tragédie étrange, étonnante. Tu n'as perdu, toi, qu'un fils ou un second ou un troisième, mais lui tant de fils à la fois et tant de filles; et celui qui avait tant d'enfants, le voilà tout à coup sans enfants, et ces entrailles ne furent pas peu à peu déchirées, mais tout à coup tout le fruit de ses entrailles en était arraché ; et cela non pas par la commune loi de la nature, non pas parce qu'ils étaient parvenus à la vieillesse, mais par une mort prématurée, violente, frappant tous ses enfants à la fois; et cela non pas en sa présence, près de lui, de telle sorte qu'en recueillant leur dernière parole, il pût avoir au moins quelque consolation de leur mort si cruelle. Ils meurent contre toute attente, dans la complète ignorance pour lui de ce qui arrive; et tous à la fois sont engloutis, et cette maison fut en même temps leur tombe et leur piège: mort non-seulement prématurée , mais escortée de mille sujets de douleur : tous dans la fleur de la jeunesse, tous doués de vertu, tous aimables, tous à la même heure, et de l'un ou de l'autre sexe, pas un survivant; et ils ne mouraient pas par une nécessité commune à tous les hommes; et ils lui étaient enlevés après la perte de tous ses biens, et c'était sans qu'il se sentit coupable d'aucun crime, ni lui, ni ses enfants, qu'il souffrait tous ces maux.
Un seul de ces coups suffisait à bouleverser l'âme; quand ils fondent tous ensemble sur une tête, mesurez, calculez la violence des flots, la fureur de la tempête. Et, douleur plus amère, cause de deuil plus cruelle que le deuil même, pourquoi était-il frappé, Job ne pouvait le comprendre. Aussi, dans son impuissance d'expliquer ce désastre, il s'en réfère à la volonté de Dieu : " Le Seigneur m'a donné, le Seigneur m'a ôté, il n'est arrivé que ce qui a plu au Seigneur;
que le nom du Seigneur soit béni dans les siècles des siècles". (Job, I 21.) Et quand il prononçait ces paroles, il se voyait dans la dernière des misères, lui qui avait pratiqué toutes les vertus, et des scélérats, des imposteurs, il les voyait heureux, vivant dans les délices, comblés de toutes les prospérités. Et il ne fit entendre aucun de ces discours que débitent certains hommes sans énergie est-ce donc pour cela que j'ai nourri mes enfants, que je les ai entourés de tant de soins? est-ce donc pour cela que j'ai ouvert ma maison aux voyageurs ? après tant de courses pour les indigents, pour ceux qui étaient nus, pour les orphelins, voilà donc mon salaire! Au lieu de ces paroles, il prononça ce qui a plus de prix que tout sacrifice : " Je suis sorti nu du ventre de ma mère, et je m'en retournerai nu ". Que s'il a déchiré ses vêtements, rasé sa chevelure, ne vous en étonnez pas; c'était un père, un père qui aimait ses enfants, et il était bon que l'on pût voir sa tendresse naturelle et en même temps la sagesse qui le gouvernait. S'il n'eût rien fait pour exprimer sa douleur, on aurait pu attribuer sa sagesse à l'insensibilité, voilà pourquoi il montre et ce qu'il a d'entrailles et la sincérité de sa piété; il souffre, mais il n'est pas renversé.
La lutte se poursuit et il acquiert encore d'autres couronnes pour sa réponse à son épouse : " Si nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, n'en recevrons-nous pas aussi les maux? " (Job, II, 10.) Il ne lui restait plus que sa femme ; tout s'était évanoui pour lui, ses enfants, ses trésors, jusqu'à son corps; et sa femme ne lui était laissée que pour le tenter, pour lui tendre des piéges. Voilà pourquoi le démon ne la lui enleva pas avec ses enfants; voilà pourquoi il ne demanda pas sa mort, sa mort violente ; il attendait de cette (484) femme de grands secours dans ses attaques contre ce saint personnage. Aussi le démon se la réserva comme l'arme la plus puissante à employer contre lui. Le démon se dit : Si j'ai par le moyen de la femme chassé l'homme du paradis, à bien plus forte raison pourrai-je avec son secours accabler l'homme sur son fumier.
4. Et voyez l'habileté du démon; ce n'est pas après la perte des boeufs qu'il emploie cette machine, ni après celle des ânes ou des chameaux, ni quand la maison a été renversée, ni après que les enfants ont été ensevelis sous ses ruines : il laisse quelque temps l'athlète respirer; ruais quand les vers pullulent, quand la peau tombe de toutes parts en putréfaction, quand les chairs consumées répandent l'infection, lorsqu'un feu plus ardent que tous les grils, que toutes les fournaises; lorsque la main même du démon torturait le patient, quand cette bête plus féroce que les plus féroces le déchirait et le dévorait,. après tout le temps dépensé à composer cet horrible malheur; c'est alors qu'il amène cette femme auprès de l'infortuné desséché, épuisé. En effet, s'il se fût servi d'elle au commencement du désastre, elle ne l'aurait pas trouvé affaibli comme il l'était, elle n'aurait pu par ses discours exagérer, amplifier le malheur; mais c'est quand elle le voit après un si long temps altéré de délivrance, appelant à grands cris la fin de ses maux, c'est alors qu'elle s'approche vivement de lui. Il était accablé, brisé; il ne pouvait plus respirer;
il désirait mourir. Ecoutez ses paroles : [Si je pouvais me donner la mort ou la demander à un autre, je le ferais (1).]
Voyez maintenant la malignité de la femme. Remarquez ses premières paroles, la pensée qui les lui inspire, c'est la longueur de la souffrance ; elle dit : " Jusques à quand sup" porterez-vous? " (Job, ri, 9.) Réfléchissez; souvent même, dans des épreuves sans importance, de simples paroles amollissent les courages. Considérez ce que dut éprouver ce malheureux, que torturaient et ce discours et des souffrances trop réelles. Et ce qu'il y avait de plus affreux, c'est que ces paroles venaient
1. Ces paroles de Job, qui témoignent de son désespoir, ne se rencontrent pas dans les exemplaires que nous possédons actuellement. Elles sont néanmoins susceptibles d'une interprétation adoucie et conforme au vrai et au bien. Si je pouvais peut s'entendre dans le sens de s'il m'était permis, si je pouvais sans pécher.
de son épouse, d'une épouse qui était tombée avec lui et qui désespérait, et qui voulait pour cette raison le précipiter lui-même dans le désespoir. Voulons-nous d'ailleurs bien voir cette machine du démon approcher contre ce mur de diamant, écoutons les paroles mêmes. Quelles sont-elles? " Jusques à quand supporterez-vous en disant : encore un peu de temps, j'espère être sauvé? " Vos paroles, lui dit-elle, sont réfutées par le temps, qui s'allonge et ne montre aucune délivrance. Or ce que disait cette femme, ce n'était pas seulement pour le jeter, lui, dans le désespoir, c'était un reproche et une raillerie; car pendant qu'elle le troublait, il la consolait, il corrigeait ses paroles, il lui disait : attendez encore un peu de temps et bientôt viendra la fin de ces épreuves. Elle lui fait donc des reproches en lui disant: persisterez-vous encore maintenant à faire entendre les mêmes paroles ? Voilà déjà bien du temps de passé et nous ne voyons nullement la fin de ces maux. Et considérez la méchanceté : elle ne lui parle pas de ses boeufs, de ses brebis, de ses chameaux, elle savait bien que ce n'était pas là ce qui le tourmentait le plus; mais elle s'attaque tout de suite à sa tendresse naturelle en lui parlant de ses enfants. Elle l'avait vu au moment de cette perte déchirer ses vêtements, raser sa chevelure, et elle ne lui dit pas : vos enfants sont morts, mais de manière à émouvoir profondément la pitié : " Votre souvenir est détruit sur la terre ", parce que c'est là ce qui donne tant de prix aux enfants.
En effet, si même de nos jours, malgré la foi en la résurrection à venir, ce qui donne du prix aux enfants , c'est qu'ils conservent le souvenir de ceux qui ne sont plus, c'était encore bien plus vrai alors. Voilà ce qui rend la malédiction plus amère ; dans l'imprécation on ne dit pas : que ses fils soient exterminés, mais : " Que sa mémoire périsse de dessus la terre " (Job, XVIII, 17); ce qui veut dire: les fils et les filles. En effet, après avoir parlé de mémoire, elle distingue avec soin les deux sexes : Si ces choses ne vous touchent pas, regardez-moi au moins, pensez et " aux douleurs de mes entrailles , douleurs souffertes inutilement "; ce qui revient à dire: C'est moi qui ai souffert la plus grande douteur; j'ai été humiliée à cause de vous, j'ai subi les souffrances et j'en ai perdu tous les fruits. Et voyez, elle ne parle pas des pertes d'argent, (485) elle ne garde pas non plus le silence, elle ne l'effleure pas en courant, mais elle y touche d'une manière émouvante, elle l'indique par ces mots : " Et moi vagabonde, esclave, de lieu en lieu, de maison en maison , courant partout ". C'est ainsi qu'elle indique la perte et d'une manière tout à fait lamentable , car ces paroles mêmes grossissent le malheur : Je vais, dit-elle, aux portes des autres ; et non-seulement je mendie , mais encore je suis errante, je subis une servitude inattendue , nouvelle, allant de côté et d'autres partout, promenant partout les signes de mon malheur, montrant à tous les maux qui m'ont frappée; et ce qu'il y a de plus lamentable, c'est le perpétuel changement de demeure. Et ces lamentations ne s'arrêtent pas là , elle ajoute : " Attendant le coucher du soleil , je me reposerai des travaux et des douleurs qui m'entourent et me retiennent captive ". Ce qui est un charme pour les autres , l'aspect de la lumière, est un fardeau pour moi; je désire la nuit et les ténèbres; elles me donnent le repos après mes sueurs; elles sont dans mes malheurs ma seule consolation. " Mais maudissez le Seigneur et mourez ".
5. Remarquez-vous ici encore la malignité elle n'introduit pas tout de suite dans le conseil qu'elle lui donne cette funeste exhortation; elle commence par un récit lamentable de toutes ses douleurs, elle développe la tragédie, quelques paroles lui suffisent pour l'exhortation. Et elle ne s'exprime pas clairement; elle l'insinue, elle lui propose ce qu'il y a de plus désirable , la délivrance , elle lui parle de la mort qui était le plus cher de ses voeux. Et concluez encore de là la perfide habileté du démon;
il connaissait l'amour de lob pour Dieu ; il ne laisse pas la femme accuser Dieu de peur que Job ne l'écarte tout de suite loin de lui comme une ennemie. Aussi n'en parle-t-elle nulle part, mais elle présente le tableau confus de tout ce qui est arrivé. Quant à vous maintenant, outre tout ce qui a été dit, ajoutez que l'auteur de ce conseil, c'était une femme, orateur entraînant, pour séduire ceux qui ne sont pas sur leurs gardes. Nombre de gens, certes, sans même être frappés par les malheurs, sont tombés par le seul conseil des femmes. Que fait donc ce bienheureux Job, plus fort que le diamant? Il lui suffit de jeter sur elle un regard sévère et à première vue, avant de faire entendre sa voix, il a renversé les machines de Satan. Cette femme s'attendait à voir jaillir des sources de larmes, mais Job, plus fougueux qu'un lion, se montra plein de colère et d'indignation non à cause de ses souffrances, mais à cause des conseils, inspirés du démon, que sa femme lui transmettait. Il lui suffit de sa manière de la regarder pour montrer son indignation, et il la réprimande avec mesure. En effet, même au sein du malheur il gardait la modération. Que lui dit-il ? " Vous avez parlé comme une femme qui n'a point de sens ". (Job, II, 10.)
Ce n'est pas là, dit-il, ce que je vous ai enseigné, ce n'est pas là ce que je vous ai appris; je ne vous reconnais pas pour ma compagne ; ces discours dénotent une femme insensée, ce conseil tient du délire. Comprenez-vous cette manière de trancher dans le mal avec mesure, cette cure suffisante pour la guérison? Après la réprimande, il apporte le conseil qui peut la consoler, et il prononce ces paroles si raisonnables : " Si nous avons reçu les biens de la main du Seigneur, n'en recevrons-nous pas aussi les maux? " Ressouvenez-vous, lui dit-il, de ces premiers biens, méditez en vous-même sur celui qui vous les a faits, et vous supporterez avec courage l'épreuve présente. Avez-vous compris cette modération? Ce n'est pas à son courage que Job attribue sa patience; il la montre comme une conséquence de la nature des choses. En effet, pour quelle rémunération de notre part Dieu nous a-t-il donné ces biens? En récompense de quoi? En récompense de rien, par un effet de sa seule bonté. C'était un don et non une rétribution; c'était une faveur et non une rémunération.
Supportons donc avec force nos malheurs ; gravons cette parole dans nos coeurs, hommes et femmes gravons ces pensées dans notre âme, et, avec ces pensées, les pensées qui précèdent.
Fixons l'histoire de ces malheurs , comme un tableau dans notre imagination ; je dis : perte d'argent, fils frappés de mort, plaies du corps, opprobres, dérisions, artifices d'une femme, piéges du démon, en un mot, toutes les douleurs de ce juste. Que ce soit pour nous comme un port préparé où nous chercherons un refuge, qui nous enseigne à tout supporter avec courage, en rendant à Dieu des actions de grâces, afin de passer la vie présente affranchie de toute tristesse; afin de mériter la récompense réservée à qui bénit Dieu, par la grâce et la bonté de (486) Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE XXIX. POUR CE QUI EST DES DONS SPIRITUELS, MES FRèRES, JE NE VEUX PAS, QUE VOUS IGNORIEZ CE QUE VOUS DEVEZ SAVOIR. VOUS VOUS SOUVENEZ BIEN QU'éTANT PAïENS, VOUS VOUS LAISSIEZ. ENTRAîNER SELON QU'ON VOUS MENAIT VERS LES IDOLES MUETTES. (CHAP. XII, VERS. 12.)
ANALYSE.
1. Sur la diversité des dons du Saint-Esprit. — Rivalité entre les chrétiens , à ce sujet. — Contre l'orgueil , d'une part, l'envie, de l'autre. — Différence entre les prophètes inspirés de Dieu et les devoirs du paganisme ; manière de les reconnaître.
2. Quelle que soit la diversité des dons , ils viennent tous d'un seul et même esprit.
3. Explication de chacun de ces dons différents.
4 et 5. De l'Esprit, égal au Père et au Fils, agissant de lui-même, sans être mis en mouvement par une cause étrangère à lui. — Il ne faut pas critiquer la distribution que Dieu fait de tous les biens.
6. Vanité des richesses. — Exhortation à les mépriser.
1. Tout ce passage est fort obscur; l'obscurité tient à l'ignorance où nous sommes des prodiges qu'on voyait alors, et qui n'arrivent plus aujourd'hui. Et pourquoi n'arrivent-ils plias aujourd'hui ? Voici que le besoin d'expliquer l'obscurité nous suggère une question nouvelle. Pourquoi ce qui arrivait alors, ne se présente-t-il plus aujourd'hui ? Remettons à un autre jour la dernière partie de la question. En attendant, disons ce qui se passait autrefois. Donc, autrefois qu'arrivait-il? Après le baptême, tout de suite, on parlait différentes langues, et il y avait plus que le don des langues; un grand nombre de personnes prophétisaient; quelques-unes manifestaient encore d'autres facultés puissantes. En effet, on venait de quitter les idoles, les nouveaux venus n'avaient aucune idée claire; ils n'avaient pas appris ce qui se trouve dans les anciens livres; alors, au moment du baptême, ils recevaient l'Esprit. L'Esprit, ils ne le voyaient pas, puisqu'il est invisible, mais la grâce donnait une preuve sensible de la merveilleuse opération. L'un parlait la langue des Perses; un autre, celle de Rome; un autre, celle des Indes; un autre encore, fane autre langue, et tout de suite ; et c'était, pour les hommes du dehors, la preuve que l'Esprit-Saint était dans celui qui parlait.
Voilà pourquoi l'apôtre, exprimant ce fait, dit : " La manifestation de l'Esprit a été don" née à chacun pour l'utilité ". Il donne ce nom de manifestation de l'Esprit aux dons et aux grâces spirituelles. Les apôtres, ayant reçu ce premier signe de la présenté de l'Esprit, les fidèles aussi reçurent le don des langues; et non-seulement ce don, mais d'autres encore, en très-grand nombre. Car beaucoup de personnes ressuscitaient les morts, et chassaient les démons, et opéraient encore beaucoup de miracles du même genre. Ils avaient donc tous leur part de ces dons ; les uns plus, les autres moins. Mais le don des langues était toujours le plus ordinaire.
Et ce fut ce don qui fut une cause de schisme à Corinthe, non par sa nature propre, (487) mais par l'ingratitude de ceux qui le recevaient. En effet, les mieux partagés devenaient superbes à l'égard de ceux qui l'étaient moins bien; ces derniers, à leur tour, s'affligeaient, portaient envie à ceux qui recevaient des dons plus magnifiques. C'est ce que montre Paul dans la suite de sa lettre; les fidèles recevaient un coup mortel, la charité s'éteignait; l'apôtre s'applique avec ardeur à corriger ce mal. Le même désordre eut lieu à Rome, mais y fut moins grand; aussi, dans l'épître aux Romains, l'apôtre touche ce point, mais d'une manière enveloppée, et sans y insister; il dit : ". Car, comme dans un seul corps nous avons plusieurs membres, et que tous ces membres n'ont pas la même fonction ; de même, quoique nous soyons plusieurs, nous ne "sommes néanmoins qu'un seul corps en Jésus-Christ, étant tous réciproquement membres les uns des autres. C'est pourquoi comme nous avons tous des dons différents, selon la grâce qui nous a été donnée, que celui qui a reçu le don de prophétie, en use selon l'analogie et la règle de la foi;
que celui qui est appelé au ministère s'attache à son ministère; que celui qui a reçu le don d'enseigner s'applique à enseigner ". (Rom. XII, 4-7.) Que ce fut aussi pour eux une occasion de concevoir de l'orgueil, c'est ce que l'apôtre donnait à entendre dès le commencement par ces paroles : " Or, je vous exhorte a tous, selon le ministère qui m'a été donné a par grâce, de ne vous point élever au-delà de ce que vous devez, dans les sentiments que vous avez de vous-mêmes; mais de vous a tenir dans les bornes de la modération, selon la mesure du don de la foi que Dieu a départi à chacun de vous". (Ibid. 3.)
Voilà donc comment il parle aux Romains (chez eux la maladie de la discorde, la maladie de l'orgueil n'avait pas fait de grands ravages) mais ici, avec les Corinthiens, l'apôtre s'applique ardemment à la correction; la maladie avait fait de grands progrès. Et ce n'était pas, chez eux, la seule cause de trouble; il y avait aussi, dans ce pays-là, des devins en grand nombre; ce qui n'est pas étonnant dans une ville infectée des moeurs grecques et païennes; cette cause, ajoutée aux autres, les bouleversait, produisait mille chutes. Voilà pourquoi l'apôtre commence par établir la différence entre la divination et la prophétie. S'ils ont reçu le don de discernement des esprits, c'est pour pouvoir distinguer et reconnaître quel était celui qui parlait au nom de l'Esprit-Saint, quel autre parlait au nom de l'esprit impur. La démonstration de la vérité des prophéties ne pouvait pas se faire sur-le-champ; car ce n'est pas au moment où la prophétie est prononcée, mais au moment où elle doit se réaliser, que la prophétie fournit la preuve de sa vérité; il n'était donc pas facile de la reconnaître, de distinguer le prophète de l'imposteur.
En effet, le démon, ce monstre de perfidie et d'impureté, suscitait de faux prophètes, ayant eux aussi la prétention d'annoncer l'avenir. Comme donc les fausses prophéties ne pouvaient être convaincues de fausseté, puisque les prédictions n'avaient pu encore se réaliser, la tromperie était facile, et le mensonge et la vérité ne se reconnaissaient qu'à la fin. Voilà pourquoi, pour prévenir l'erreur qui aurait trompé ceux qui entendaient les prophéties, avant le terme de leur accomplissement, l'apôtre donne un signe qui permette de distinguer, même avant l'événement, le vrai prophète de l'imposteur. C'est de là qu'il prend occasion de parler des faveurs de l'Esprit, et il corrige les querelles que ces faveurs ont suscitées. C'est par les devins qu'il entre en matière, et il commence ainsi : " Pour ce qui est des dons spirituels, mes frères, je ne veux pas que vous ignoriez ce que vous devez savoir ". Il appelle ces signes " spirituels ", parce que c'est le Saint-Esprit seul qui les opère , l'homme n'étant pour rien dans de pareils miracles. Et au moment d'engager la discussion, il commence, ainsi que je l'ai dit, par établir la différence entre la divination et la prophétie, par ces paroles : " Vous vous souvenez bien qu'étant païens, vous vous laissiez entraîner, selon qu'on vous menait vers les idoles muettes " ; voici la pensée de l'apôtre : Lorsque quelqu'un autrefois auprès des idoles était saisi de l'esprit impur, et parlait en devin de l'avenir; l'esprit impur se saisissait de lui, s'en rendait maître, le poussait et l'entraînait où il voulait, sans que cet homme sût ce qu'il disait. Car c'est là le propre du devin; il est hors de lui; c'est une violence qu'il subit ; on le pousse, on le traîne; il est comme un furieux dont on s'empare; pour le prophète, il n'en est pas ainsi. Calme, maître de sa pensée, parlant avec mesure, il a conscience de toutes ses paroles. (488) Vous pouvez donc, à ces marques, sans attendre l'événement, faire la distinction du devin et du prophète. Et voyez comment l'apôtre rend son discours non suspect; il appelle en témoignage ceux-mêmes que l'expérience a pu instruire; je ne mens pas, dit-il, je n'accuse pas au hasard les païens; je ne suis pas un ennemi qui forge des histoires ; soyez vous-mêmes mes témoins; car vous savez bien vous-mêmes qu'étant païens, vous vous laissiez entraîner. Si on soupçonne leur témoignage parce que ce sont des fidèles, eh bien ! l'emprunterai aux hommes qui sont hors de l'église, un témoignage qui sera une preuve éclatante. écoutez donc Platon qui dit formellement que les devins, et ceux qui rendent des oracles, disent souvent de fort belles choses, mais sans avoir conscience des paroles qu'ils prononcent. écoutez aussi un autre poète faisant la même observation : Il s'agit d'un homme, qu'après certaines initiations et pratiques superstitieuses, on avait livré au démon; cet homme faisait entendre des prédictions, mais, dans tout le cours de ses prédictions, il était violemment renversé, déchiré, incapable de supporter la violence du démon; brisé, rompu, il allait rendre l'âme, il s'écrie, en s'adressant à ceux qui présidaient à cette magie :
Assez, car un mortel ne soutient pas un Dieu.
Et encore :
Assez, au lieu de fleurs épanchez l'onde pure Sur mes pieds ; baignez-moi, rendez-moi ma nature.
Ces paroles et d'autres semblables (il en est un grand nombre que l'on pourrait citer) nous montrent deux choses à là fois : la nécessité, qui contraint les démons à la servitude ; la violence subie par ceux qui se sont une fois livrés au démon, et qui sont sortis de l'état naturel de. leur âme. Quant à la Pythie (je suis bien forcé d'étaler encore une autre honte des païens, il vaudrait mieux n'en pas parler; il est peu convenable, pour nous, de nous occuper de pareilles aberrations; il est pourtant nécessaire de mettre au jour ces infamies, afin de vous faire comprendre le délire de cette conduite, le ridicule de ceux qui ont recours aux devins) ; donc on rapporte que cette femme, la, Pythie, s'asseyait sur le trépied d'Apollon, les jambes écartées; ensuite l'esprit pervers, s'échappant de l'enfer, per genitales ejus partes subiens, la remplissait de son délire, et alors la malheureuse, les cheveux épars, comme une bacchante, écumait, et c'est dans cet état qu'elle faisait entendre les paroles de son ivresse furieuse; je sais bien que vous avez honte, que vous rougissez à de tels récits, mais voilà la haute sagesse de ces païens, cherchez-la dans ce honteux délire.
2. C'est donc pour corriger ces habitudes et toutes celles du même genre, que Paul disait: " Vous vous souvenez bien qu'étant païens, vous vous laissiez entraîner, selon qu'on vous menait vers les idoles muettes ". Et, comme il s'adressait à des auditeurs parfaitement instruits, il n'insiste pas sur tous les détails, il ne veut pas les fatiguer; il se contente de leur rappeler les faits en général, et aussitôt il termine et reprend ce qu'il s'est proposé.
Maintenant que signifie : " Vers les idoles muettes? " Ces devins étaient traînés vers ces idoles, mais si elles étaient muettes, comment pouvaient-ils s'en servir? Pourquoi le démon entraînait-il auprès de ces statues ces malheureux, captifs et enchaînés?
Le dé. mon voulait, par là, donner, à l'imposture, une certaine vraisemblance. Il ne fallait pas que la pierre parût muette; il s'efforçait donc d'y attacher des hommes pour qu'on pût attribuer aux idoles les discours que ces hommes faisaient entendre. Mais il n'en est pas de même chez nous ; nous ne devons rien au démon, je veux dire que nous ne lui devons pas les paroles de nos prophètes. En effet, dans leurs discours , tout exprimait ce qu'ils voyaient clairement; dans leurs discours, la prophétie, pleine de décence,.avait conscience d'elle-même et s'exprimait en toute liberté, Aussi était-il en leur pouvoir, et de parler et de ne pas parler-, nulle nécessité ne les contraignait; ils avaient en partage, et la puissance, et l'honneur de cette puissance. Voilà pourquoi Jonas prend la fuite; pourquoi Ezéchiel, diffère; pourquoi Jérémie refuse. Dieu n'exerce pas sur eux de contrainte, il agit par conseils, par exhortations, par des menaces; il ne répand pas de ténèbres dans leur esprit., C'est le propre du démon d'exciter le tumulte, le délire, de répandre dans les âmes l'obscurité;
Dieu au contraire illumine; il enseigne en faisant comprendre à l'esprit ce qu'il faut. Voilà donc la première différence entre le devin et le prophète.
489 Maintenant, il en est une seconde, que l'apôtre indique par ces paroles: " Je vous déclare donc que nul homme, parlant par l'Esprit de Dieu, ne dit anathème à Jésus" ; ensuite, une autre différence encore : " Et que nul ne peut confesser que Jésus est le Seigneur, sinon par le Saint-Esprit (3) ".Quand vous voyez, dit l'apôtre, un homme qui, loin de proclamer le nom de Jésus, lui dit : Anathème, c'est un devin; au contraire, quand vous voyez un homme qui ne parle qu'au nom de Jésus, vous devez croire que cet homme est animé par l'Esprit. Que penserons-nous donc, me dira-t-on, des catéchumènes car si nul ne peut prononcer le nom de Notre-Seigneur Jésus, que par la grâce de l'Esprit-Saint ; que dirons-nous de ceux qui prononcent bien ce nom, mais sans avoir encore reçu l'Esprit? Ce n'est pas d'eux que l'apôtre s'occupe en ce moment, il n'y en avait point alors; il ne parle que des fidèles et des infidèles. Eh quoi, n'y a-t-il aucun démon qui nomme Dieu?
Est-ce que les démoniaques ne disaient pas : " Nous savons que,vous êtes le Fils de Dieu ? " (Marc, I, 24,) Est-ce qu'ils ne disaient pas à Paul : " Ces hommes sont des serviteurs du Dieu Très-Haut ? " (Act. XVI, 17.) Mais ils parlaient ainsi sous les coups de fouet; mais ils étaient forcés; au contraire, livrés à eux-mêmes et ne subissant pas les coups de fouet , jamais ils ne rendaient ce témoignage. Ici, il peut être à propos de rechercher pourquoi le démon tenait ce langage, et d'où vient que Paul le réprimanda. C'est que Paul imitait son maître; le Christ aussi réprimanda les démons; le Christ ne voulait pas de leur témoignage. Pourquoi ? parce que le démon n'agissait ainsi que pour tout confondre, pour arracher, aux apôtres, leur autorité ; pour persuade à la foule de se fier à lui. Si ce malheur fût arrivé, il n'aurait pas été difficile aux démons d'inspirer de la confiance, et ils auraient introduit, parmi les hommes, leur perversité. C'est pour prévenir ce désastre, pour exterminer, dès le commencement, l'imposture, qu'alors même que les imposteurs disent vrai, le Christ leur ferme la bouche, afin que, quand ils diront leurs mensonges, personne ne soit prêt à les croire, afin que tous leurs discours trouvent les oreilles fermées. Après la distinction entre les devins et les prophètes , après avoir marqué le premier et le second signe qui les distinguent, l'aôtre s'occupe enfin des miracles. Et ce n'est pas sans raison qu'il passe à ce sujet ; il veut faire cesser la discorde qu'a causée la diversité des prérogatives ; il veut persuader, à ceux qui en ont moins, de ne pas s'affliger; à ceux qui en ont plus, de ne pas s'enorgueillir. Voilà pourquoi il commence ainsi : " Or il y a diversité de dons spirituels , mais il n'y a qu'un même Esprit (4) ". Il s'occupe d'abord de celui qui a un don moins considérable, et qui , pour cette raison , s'afflige. Pourquoi; lui dit-il, vous tourmentez-vous? Parce que vous n'avez pas reçu autant qu'un autre? Mais pensez donc que ceci est un don qu'on vous fait, non une dette qu'on vous paie , et cette pensée vous consolera. Voilà pourquoi l'apôtre s'empresse de dire : " Il y a diversité de dons spirituels ". Il ne dit pas, de signes ni de miracles, mais : " De dons spirituels ". Ce mot " dons " est pour persuader non-seulement qu'on ne doit pas s'affliger, mais qu'on doit rendre à Dieu des actions de grâces. Et en outre, dit-il, réfléchissez encore à ceci qu'alors même que votre don est moindre , vous avez cependant été jugé digne de puiser à la même source que celui qui reçoit plus; vous avez un honneur égal, car vous ne pouvez pas dire qu'il a reçu de l'Esprit, lui, et que vous n'avez reçu que d'un ange; aussi bien pour vous que pour lui, c'est l'Esprit qui a été donné. Voilà pourquoi l'apôtre ajoute : " Mais il n'y a qu'un même Esprit ".
3. C'est pourquoi, s'il y â différence dans le don, il n'y en a pas dans celui qui l'a fait; car c'est à la même source que vous avez puisé , vous et l'autre. " Il y a diversité de ministère, mais il n'y a qu'un même Seigneur ". Pour donner une autorité , à là fois plus considérable et plus douce à la consolation, il ajoute : " Et le Fils et le Père (5) ". Et voici qu'il appelle ces dons d'un autre nom, afin de retirer, du changement même de nom, un surcroît de consolation. Voilà pourquoi il dit : " Ily a diversité de ministère, mais il n'y a qu'un " même Seigneur ". En effet , celui qui n'entend parler que de don, et qui reçoit moins, peut avoir sujet de se plaindre; mais quand il s'agit de ministère, il n'en est pas de même;
car un ministère suppose du travail et des sueurs. Qu'avez-vous donc à vous plaindre, dit l'apôtre, si le Seigneur a commandé à un autre un plus grand travail, et vous a (490) ménagé?
" Et il y a diversité d'opérations surnaturelles, mais il n'y a qu'un même Dieu qui opère tout en tous. Or les dons du Saint-Esprit, qui se font connaître au dehors, sont donnés à chacun pour l'utilité (6, 7) ". Et que signifie " opérations? " que signifie " dons? " Va-t-on me demander que signifie " ministère? " Les noms seuls sont différents; les choses sont les mêmes.
Le don n'est pas autre chose que le ministère, et c'est encore la même chose que l'opération, car l'apôtre dit : " Remplissez votre ministère " (II Tim. IV, 5) ; et : " Je glorifie mon ministère " (Rom. XI, 13) ; et il écrit à Timothée : " C'est pourquoi je vous, avertis de rallumer ce don de Dieu qui est en vous " (II Tim. I, 6); et il écrit encore aux Galates : " Car celui qui a opéré dans Pierre pour le rendre apôtre des circoncis, a aussi opéré en moi, pour me rendre l'apôtre des gentils ". (Galat. II, 8.) Voyez-vous comme il ne fait aucune différence entre les dons du Père et du Saint-Esprit? Ce n'est pas qu'il confonde les personnes; loin de nous cette pensée, mais il montre l'égalité d'honneur; car ce qu'accorde la libéralité de l'Esprit, c'est Dieu qui l'opère, et c'est le Fils qui le dispense et le fournit, selon l'apôtre. Si une des personnes était moindre que l'autre, la troisième moindre que la seconde, assurément l'apôtre n'aurait pas disposé ainsi sa consolation; il ne se serait pas avisé de ce moyen pour consoler celui qui s'afflige.
Et maintenant l'apôtre a encore une autre manière de consoler; c'est que la mesure même du don est précisément dans l'intérêt de celui qui l'a reçu, quelle qu'en soit l'infériorité. En effet, après avoir dit : " Le même Esprit, le même Seigneur, le même Dieu " ; après avoir ainsi réconforté celui qui se plaint, il ajoute une autre consolation: " Or, les dons du Saint-Esprit, qui se font connaître au dehors, sont donnés à chacun pour l'utilité ".
En effet, on aurait pu dire : que m'importe, que ce soit le même Seigneur, le même Esprit, le même Dieu, si moi j'ai moins reçu ? L'apôtre dit que la mesure même a son utilité. Il entend par ces dons du Saint-Esprit, qui se font connaître au dehors, les signes miraculeux, et c'est avec raison. En effet, pour moi fidèle, ce qui me prouve qu'un tel possède l'Esprit, c'est qu'un tel a été baptisé; au contraire, pour l'infidèle, il n'y a aucune preuve que les signes. C'est pourquoi la consolation qui en résulte, n’est pas à dédaigner. Les dons ont beau être divers, la manifestation n'en est pas moins la même. Que vous ayez reçu beaucoup, reçu peu, vous le manifestez également. C'est pourquoi, si vous tenez à montrer que vous possédez l'Esprit, vous possédez suffisamment la preuve qui le manifeste. Puis donc que c'est un seul et même auteur qui accorde les dons, puisque chaque don est gratuit, puisque la manifestation qui le révèle, en découle, puisque la mesure est dans votre plus grand intérêt, gardez-vous de vous plaindre, comme si vous étiez méprisés.
Dieu ne veut pas vous faire honte; ce n'est pas pour vous mettre en état d'infériorité , qu'il agit ainsi envers -vous; c'est parce qu'il vous ménage, c'est parce qu'il considère votre intérêt. Recevoir un fardeau que l'on ne peut porter, c'est là ce qui est inutile , nuisible, et fait pour causer du chagrin. " L'un reçoit du Saint-Esprit, le don de parler dans une haute sagesse; un autre reçoit du même Esprit, le don de parler avec science ; un autre reçoit le don de la foi par le même Esprit; un autre reçoit du même Esprit, la grâce de guérir les maladies (8, 9) ". Voyez-vous partout cette réflexion : " Du même Esprit, parle même Es" prit? " L'apôtre sait bien qu'il en résulte une grande consolation. " Un autre, le don de faire des miracles; un autre, le don de prophétie; un autre, le nom du discernement des esprits; un autre, le don de parler diverses langues; un autre, le don de l’interprétation des langues (10) ". Ce qui constituait la plus haute sagesse, c'est ce que l'apôtre a exprimé en dernier lieu , et il ajoute : "
Or, c'est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses (11) ". Le baume consolateur universel, c'est que tous cueillent les fruits de la même racine, prennent au même trésor, s'abreuvent au même courant. Voilà pourquoi il reprend sans cesse la même observation; pour effacer l'inégalité apparente, pour consoler. Plus haut, il montre le Saint-Esprit; le Fils, le Père communiquant leurs dons; ici, au contraire, il lui suffit de montrer l'Esprit, afin de vous apprendre, par cela même, l'égalité de dignité.
Maintenant, que signifie " le don de parler " dans une haute sagesse? " C'est le don de Paul, le don de Jean, le fils du tonnerre. Qu'est-ce que le don de parler avec science? c'est le don (491) d'un grand nombre de fidèles, possédant la science, mais incapables d'enseigner, incapables de communiquer aux autres ce qu'ils savaient. " Un autre reçoit le don de la foi " ; il ne s'agit pas de la foi qui regarde les dogmes, mais de la foi des miracles, de laquelle le Christ dit : " Si vous aviez de la foi comme un grain de sénevé, vous diriez à cette montagne : transporte-toi d'ici là, et elle s'y transporterait ". (Matth. XVII, 19.) C'est la foi que demandaient les apôtres : " Augmentez en nous la foi " (Luc, XVII , 5) ; c'est là la mère des miracles. Le pouvoir des opérations miraculeuses, et la grâce de guérir les maladies, ce n'est pas la même chose : celui qui avait la grâce de guérir les maladies, ne faisait que soigner les malades; quant à celui qui opérait des miracles, il avait aussi le pouvoir de châtier; car le pouvoir ne consiste pas seulement à guérir, mais à punir aussi ; c'est ainsi que Paul a frappé de cécité , que Pierre a puni de mort. " Un autre, le don de prophétie; un autre , le don du discernement des esprits". Qu'est-ce que cela veut dire, du discernement des esprits? " C'est deviner quel homme est animé par l'Esprit ; quel homme n'est pas animé par l'Esprit; quel homme est prophète, quel homme est un imposteur. C'est ce qu'il disait aux Thessaloniciens : " Ne méprisez pas les prophéties; éprouvez tout, et approuvez ce qui est bon ". Il y avait alors une infection de faux prophètes, le démon faisant tous ses efforts pour substituer le mensonge à la vérité. " Un autre, le don des langues; un autre; le don de l'interprétation des langues ". Le premier savait bien ce qu'il disait, mais sans pouvoir l'expliquer à un autre; celui qui savait interpréter, possédait les deux dons , ou l'un des deux.
4. Or, ce don paraissait considérable, car c'était le premier qu'avaient reçu les apôtres; et, parmi les Corinthiens, un grand nombre jouissaient de ce privilège; le don de l'enseignement était moins considéré : voilà pourquoi l'apôtre met celui-ci au premier rang, et le don des langues au dernier. C'est, en effet, pour l'enseignement que le don des langues existe aussi bien que celui de la prophétie et des miracles.
Rien n'égale le don de l'enseignement, et voilà pourquoi l'apôtre disait : " Que les prêtres qui gouvernent bien , soient doublement honorés, principalement ceux qui travaillent à la prédication de la parole et à l'instruction des peuples ". (I Tim. V, 17.) Et il écrit à Timothée : " En attendant que je vienne, appliquez-vous à la lecture, à l'exhortation et à l'instruction; ne négligez pas la grâce qui est en vous ". (I Tim. IV, 13, 14.) Voyez-vous comme il donne , à ce talent, le nom de grâce. Ensuite, la consolation qu'il a déjà proposée, en disant : " Le même Esprit ", il la répète ici : " C'est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses, distribuant à chacun ses dons, selon qu'il lui plaît". Or, ici, l'apôtre fait plus que consoler; il ferme encore la bouche aux contradicteurs, lorsqu'il dit : " Distribuant à chacun ses dons, selon qu'il lui plaît ". C'est qu'il faut savoir user de sévérité, il ne faut pas seulement se borner à guérir ; c'est ainsi que, dans l'épître aux Romains, il dit : " Qui êtes-vous pour contester avec Dieu ? " (Rom. IX, 20.) Il fait de même ici : " Distribuant à chacun " selon qu'il lui plaît " , et il montre que ce qui appartient au Père, appartient en même temps à l'Esprit, car, de même qu'en parlant de Dieu, Paul dit : " Il n'y a qu'un même Dieu, qui opère tout en tous " ; de même, en parlant de l'Esprit : " Or, c'est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses ". Mais, dira-t-on, c'est un Esprit mis en mouvement par Dieu; l'apôtre n'en dit rien nulle part.; c'est vous qui forgez cette idée. En effet, lorsque l'apôtre dit : " Qui opère tout en tous ", c'est des hommes qu'il parle, et certes il ne va pas compter l'Esprit parmi les hommes; vous aurez beau entasser mille extravagances, mille inepties. En effet, si l'apôtre dit : " Par l'Esprit ", afin de prévenir l'erreur qui prendrait ce " par " pour une diminution de l'énergie de l'Esprit, qui s'imaginerait que l'Esprit est mis en mouvement, l'apôtre a bien soin d'ajouter . " Que l'Esprit opère ", non pas qu'il est mis en mouvement de manière à opérer;
" que l'Esprit opère, selon qu'il lui plaît ", non pas selon l'ordre qu'il reçoit. En effet, de même que le Fils dit, en parlant du Père : " Il réveille et vivifie les morts " , et semblablement de " lui-même : " Il vivifie ceux qu'il lui plaît " (Jean, v, 21); de même, en parlant de l'Esprit , il dit ailleurs, qu'il fait tout avec une souveraine puissance, que rien ne résiste à (492) sa volonté (car cette expression : " L'Esprit souffle où il veut " (Ibid. III , 8), quoique appliquée au vent, prouve néanmoins ce que nous disons.) Et maintenant ici l'apôtre dit : " Il opère toutes choses, selon qu'il veut ". Ecoutez ce qui prouve encore que l'Esprit n'est pas de ceux que met en mouvement une opération étrangère, mais que l'Esprit opère par lui-même : " Car ", dit l'apôtre, " qui connaît ce qui est dans l'homme, sinon l'esprit de l'homme? Ainsi nul ne connaît ce qui est en Dieu que l'Esprit de Dieu ". (I Cor. II, 11.) Que l'esprit de l'homme, c'est-à-dire son âme, n'ait pas besoin d'une opération du dehors pour connaître ce qui la concerne, c'est ce que tout le monde sait. Et, de même, l'Esprit-Saint se suffit à lui-même pour connaître ce qui concerne Dieu. C'est ainsi que l'Ecriture dit : l'Esprit-Saint connaît les secrets de Dieu, comme l'âme humaine connaît les secrets de l'homme. Si notre âme n'est pas excitée à cette connaissance par une opération qui lui soit étrangère , à bien plus forte raison ; est-ce vrai de celui qui connaît la profondeur de. Dieu. Et il n'y a pas une opération quelconque , étrangère à lui, qui le porte à donner ses grâces aux apôtres.
Maintenant, j'ajouterai ici une autre réflexion que j'ai déjà faite. Quelle est-elle ? Si l'Esprit était inférieur, et d'une autre substance, la consolation présentée par l'apôtre aurait été nulle; à quoi aurait-il servi d'apprendre que c'est le même Esprit? Quand on reçoit les présents d'un roi, la plus grande des jouissances, c'est que le roi vous a fait lui-même le présent; au contraire, on s'afflige de recevoir d'un esclave, d'être forcé de lui savoir gré du don que l'on a reçu. Ainsi, voilà encore une preuve que l'Esprit n'est pas d'une substance servile, mais royale. Voilà pourquoi, de même que l'apôtre a consolé les fidèles par ces paroles : " Il y a diversité de ministères, mais il n'y a qu'un même Seigneur; il y a diversité d'opérations surnaturelles, mais il n'y a qu'un même Dieu "; de même qu'après avoir dit plus haut : " Il y a diversité de dons spirituels, mais il n'y a qu'un même Esprit " ; après toutes ces observations, il ajoute encore : " C'est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses, distribuant à chacun ses dons, selon qu'il lui plait ". Donc, ne nous tourmentons pas, dit l'apôtre, ne nous affligeons pas en disant : Pourquoi ai-je reçu ceci, pourquoi n'ai-je pas reçu cela? N'exigeons pas de comptes de l'Esprit-Saint. Comprenez que le don qu'il vous a fait, il vous l'a fait dans votre intérêt, qu'il l'a mesuré dans votre intérêt; aimez-le donc, et réjouissez-vous de ce que vous avez reçu; ne vous affligez pas, de n'avoir pas reçu d'autres dons; au contraire, rendez grâces à Dieu de n'avoir pas reçu plus que vous ne pouviez supporter.
5. Et maintenant, si, en ce qui concerne les dons spirituels, il faut fuir une curiosité inquiète, à bien plus forte raison faut-il y renoncer, en ce qui concerne les biens de la terre; il faut se tenir en repos, et ne pas s'enquérir curieusement pourquoi un tel est-il riche, pourquoi un tel est-il pauvre? Assurément, chaque homme n'a pas reçu de Dieu la richesse; il en est beaucoup qui doivent leur fortune à l'injustice, à la rapine, à l'avarice.
Celui qui nous a ordonné de fuir la richesse, comment nous aurait-il donné ce qu'il nous défend de recevoir? Mais je veux réfuter plus énergiquement encore ceux qui nous contredisent ici. Eh bien ! faisons remonter notre discours jusqu'au temps où Dieu a départi les richesses, et, répondez-moi, pourquoi Abraham était-il riche, et Jacob manquant de pain? N'étaient-ils pas également justes l'un et l'autre? Dieu n'a-t-il pas dit également des trois : " Je suis le Dieu d'Abraham, et d'Isaac, et de Jacob? " (Exode, III, 6.) Pourquoi donc l'un était-il riche, tandis que l'autre se louait comme un mercenaire? ou plutôt : Pourquoi l'injuste et fratricide Esaü était-il riche, et Jacob si longtemps dans la servitude? Pourquoi encore Isaac vécut-il si longtemps dans la tranquillité ; Jacob, au contraire, dans les fatigues et dans les douleurs? Aussi disait-il: " Mes jours ont été peu nombreux et malheureux ". (Gen. XLVII, 19.) Pourquoi David, qui fut un prophète et un roi, a-t-il passé tout le temps de sa vie dans les tourments? Pourquoi Salomon, son fils, durant quarante années, a-t-il joui plus que personne de la sécurité, de la profonde paix, a-t-il été comblé de gloire, d'honneurs, a-t-il eu tous les plaisirs? Pourquoi, parmi les prophètes, l'un était-il plus affligé, l'autre moins ? C'est qu'il était (le l'intérêt de chacun d'eux qu'il en fût ainsi.
Aussi faut-il dire, pour chacun d'eux : " Vos jugements sont un abîme très-profond ". (Psal. XXXV, 7.) Si Dieu n'exerçait pas ces (493) grands personnages, ces hommes admirables, en les soumettant aux mêmes traitements ; s'il éprouvait, celui-ci par la pauvreté, cet autre, par les richesses; celui-ci, en lui accordant la vie tranquille; cet autre, en le soumettant aux afflictions; à bien plus forte raison, devons-nous méditer cette conduite appliquée à nous-mêmes.
Et, en outre, une pensée que nous devons méditer, c'est que, des nombreux malheurs qui nous arrivent , la cause n'est pis dans la volonté de Dieu, mais dans notre perversité. Ne dites donc pas : pourquoi celui-ci est-il riche, quoique pervers ; celui-là pauvre, quoique juste? car la réponse est facile; le juste ne reçoit aucune atteinte de la pauvreté; au contraire, elle rehausse sa gloire; lé méchant ne trouve, dans les richesses, qu'une voie qui le conduit au châtiment, s'il ne se convertit; et, de plus, même avant le châtiment, les richesses lui ont causé des maux innombrables, et l'ont précipité dans mille gouffres : ce que Dieu permet, tout ensemble pour montrer la liberté de l'homme, et, en même temps, pour nous apprendre à ne pas courir aux richesses, avec une fureur insensée. Quoi donc, objectera-t-on, le méchant qui est riche ne souffre-t-il aucun mal ? Si l'homme de bien est riche, nous disons que c'est justice; si, au contraire, c'est un méchant, que dirons-nous? qu'il est, par cela même, misérable. En effet, les richesses s'ajoutant à la perversité, ne font qu'aggraver le mal; mais voici un homme de bien, et cependant il est pauvre? Eh bien, il ne reçoit aucune atteinte; mais c'est un méchant, et il est pauvre; donc c'est justice et c'est avec raison , et cette pauvreté est dans son intérêt.
Cependant, objectera-t-on, il a reçu des richesses de ses ancêtres, et il les gaspille entre des courtisanes et des parasites, et il ne souffre aucun mal. Que dites-vous? Il se livre à la fornication et il. ne souffre aucun mal ? Il s'enivre, et vous trouvez sa vie délicieuse ? Il dépense sa fortune honteusement, et vous le trouvez digne d'envie? Et quelle plus grande dégradation que d'assurer la mort de son âme ? Mais vous-mêmes, à la vue d'un malheureux aux membres contournés, mutilés, vous croiriez devoir l'inonder de vos larmes; et quand vous voyez son âme toute mutilée, vous croyez que cet homme est heureux? Mais il ne sent rien, direz-vous; voilà justement pourquoi il faut le plaindre, comme on fait des insensés.
Celui qui a conscience de sa maladie, appelle tout de suite le médecin; il endure les remèdes au contraire, pour celui qui ne sent pas son mal, il n'y a pas de délivrance possible ; et est-ce là, je vous le demande, celui dont vous vantez le bonheur? Mais gardons-nous de nous trop étonner; il est grand le nombre de ceux qui sont étrangers à la sagesse. Aussi supportons-nous les derniers châtiments, sommes-nous punis, sans espérance de nous voir délivrés du supplice. De là; les colères, les découragements;
les perturbations continuelles ; Dieu nous montre une vie exempte de douleurs, la vie consacrée à la vertu, et nous, abandonnant ce chemin , nous en prenons un autre, le chemin de la fortune et des richesses, rempli d'innombrables maux, et nous agissons comme celui qui ire saurait pas distinguer la beauté dés corps, qui ne regarderait que le vêtement , que les ornements extérieurs, qui verrait une belle femme, douée d'une naturelle beauté, et passerait son chemin, pour aller vers une laide, une femme difforme et mutilée, mais recouverte d'une belle toilette, et qui la prendrait pour épouse. C'est l'image de ce qui arrive à bien des gens, en ce qui concerne la vertu et la méchanceté. Ils choisissent la laideur à cause des ornements qui l'affublent au dehors ; mais la beauté, ils la répudient à cause de cette nudité même, qui aurait dû fixer leur préférence.
6. Aussi j'ai honte de voir, chez ces païens insensés, une sagesse sinon de conduite, mais au moins de doctrine, qui ne se méprend pas sur la condition mobile et passagère des choses présentes. Il en est, chez nous, qui ne reconnaissent pas cette vanité ; leur jugement même est corrompu, malgré tant d'avertissements de l'Ecriture, qui ne cessent de nous crier " Le méchant parait à ses yeux comme un néant, mais le Seigneur glorifie ceux qui le craignent (Psal. XIV, 4). La crainte du Seigneur a tout surpassé (Eccli. XXV, 14). Crains Dieu, et garde ses commandements, car c'est là tout l'homme (Ecclé. XII , 13). Ne portez pas envie aux méchants ; ne craignez point, en voyant un homme devenu riche (Psal. XLVIII, 17). Toute chair n'est que de l'herbe, et toute sa gloire est comme la fleur des champs ". (Isaïe, XL, 6.) Malgré tant de paroles du même genre, que nous entendons chaque jour, nous sommes encore rivés à la terre. Les enfants ignorants, à qui on apprend (494) leurs lettres tous les jours, se trompent souvent, quand on les leur demande sans suite, et disent une lettre pour une autre, provoquant ainsi mille éclats de rire; vous faites de même, quand nous vous exposons la suite de ces vérités; vous les apprenez tant bien que mal; mais lorsqu'il nous arrive de volis interroger au dehors, sans suivre l'ordre; quand nous vous demandons quel est le premier des biens, quel est le second, que faut-il mettre après tout le reste ? Votre ignorance se révèle, d'une manière ridicule. N'est-ce pas, je vous le demande, le comble du ridicule, pour nous qui attendons l'immortalité , les biens que 1'œil n'a pas vus, que l'oreille n'a pas entendus, qui ne sont pas entrés dans le coeur de l'homme, de faire effort, pour nous assurer des choses d'ici-bas, et de les regarder comme dignes de notre envie? Si vous avez encore besoin d'apprendre que les richesses ne sont rien, que les choses présentes ne sont qu'une ombre et un songe, qu'elles se dissipent comme la fumée, qu'elles s'envolent, restez à la porte; tenez-vous dans les vestibules, vous n'êtes pas encore dignes d'entrer dans le palais du souverain. Si vous ne savez pas encore distinguer ce qu'il y a d'instable, ce qu'il y a là dedans de perpétuel va-et-vient, quand donc arriverez-vous au mépris des richesses? Si vous prétendez posséder cette science, cessez alors de vous informer avec une curiosité inquiète, de demander pourquoi, celui-ci est-il riche, pourquoi cet autre est-il pauvre ?
Vous ressemblez, par vos questions, à celui qui se promènerait en demandant : pourquoi celui-ci est-il blanc, pourquoi cet autre est-il noir; pourquoi ce nez aquilin, pourquoi ce nez camard ? De même que cela ne nous intéresse en rien, de même que nous. importe que tel soit pauvre ou soit riche? Bien plus, cela nous intéresse bien moins que ce que nous venons de dire ; tout doit se rapporter à l'usage que l'on en fait; quoique pauvre, vous pouvez montrer une âme belle et sage; quoique riche, vous êtes le plus malheureux de tous si vous fuyez la vertu; car ce que nous devons rechercher, c'est ce qui porte à la vertu. Si nous avons ces ressources, les autres ne nous servent de rien. Aussi, ces questions perpétuelles , qui prouvent que tant de gens s'intéressent à ce qui est indifférent, et ne tiennent aucun compte de ce qui les regarde, sont-elles des questions insensées ; ce qui nous regarde, c'est la vertu et la sagesse. Un long intervalle vous en sépare; de là, la perturbation dans les pensées; de là, les flots des passions; de là, les tempêtes. Déchu de la gloire suprême, de l'amour du ciel, ne désirant plus que la gloire présente, on est esclave et prisonnier. D'où vient, dira-t-on, notre amour pour la gloire de ce monde? de notre indifférence pour la gloire du ciel? Et cette indifférence même d'où vient-elle ? de notre négligence. Et notre négligence? de notre mépris.
Et notre mépris? de la déraison, qui fait que nous nous attachons au présent, que nous ne nous appliquons pas à examiner la nature des choses. Cette déraison même, d'où vient-elle?
de ce que nous ne nous attachons pas à la lecture des livres saints; de ce que nous ne conversons pas avec les saints; de ce que nous fréquentons les réunions des méchants. Mettons un terme à ce désordre : ne souffrons pas que les flots, poussant les flots, nous emportent dans une mer de malheurs, nous étouffent, nous arrachent toute vie; il en est temps encore, réveillons-nous, et, debout sur le roc, je dis le roc de la doctrine et de la parole de Dieu, abaissons nos regards sur la tempête de la vie présente. C'est ainsi que nous l'éviterons nous-mêmes, et que nous sauverons les autres du naufrage , parla grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, en union avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE XXX. ET COMME NOTRE CORPS N'éTANT QU'UN, EST COMPOSé DE PLUSIEURS MEMBRES, ET QUE BIEN QU'IL Y AIT PLUSIEURS MEMBRES, ILS NE SONT TOUS NéANMOINS QU'UN MêME CORPS, IL EN EST DE MèME DU CHRIST. (CHAP. XII, VERS. 12, JUSQU'AU VERS. 20.)
495 ANALYSE.
1. Sur l'habitude de Paul d'employer des comparaisons. — Comparaison de l’Eglise et du corps humain. — Par qui et pourquoi avons-nous été baptisés Y par un même Esprit, pour ne faire qu'un même corps.
2. Avantage inappréciable de la pluralité et de la diversité pour ne constituer qu'un seul et même corps. — Fuir toute indiscrète curiosité : Dieu a fait le corps de telle manière, l'Eglise, de telle manière, parce qu'il l'a voulu ainsi.
3. L'égalité d'honneur de tous les membres résultant de ce qu'ils forment tous un seul et même corps, et le corps n'étant possible qu'à la condition de la diversité dans l'unité, il en résulte que l'égalité d'honneur de tous les membres provient de la différence même qui les distingue.
4 et 5. Importance du moindre des membres, dans le corps humain , dans l'Eglise. — Appel à la concorde. — Importance des veuves dans l'Eglise et des mendiants. — Beau développement sur l'efficacité de l'aumône. — De la vraie pauvreté. — Contre les frayeurs qu'elle inspire.
1. Après les avoir consolés par la gratuité du don, par cette réflexion que tous les dons proviennent d'un seul et même Esprit, par cette réflexion que les dons ont été faits en vue de l'utilité, par cette réflexion que les moindres dons suffisent à manifester l'Esprit; après avoir fermé la bouche aux contradicteurs, en disant qu'il faut céder à la souveraine puissance de d'Esprit, puisque, " c'est un seul et même Esprit ", dit-il, " qui opère toutes ces choses, distribuant à chacun ses dons, selon qu'il lui plaît ", et voilà pourquoi il ne faut pas d'indiscrète curiosité ; après ces paroles, il les console encore par un exemple tiré de la vie commune, il prend à témoin la nature même, selon son habitude.
Ainsi, lorsqu'il discourait sur la chevelure des hommes et celle des femmes, après certaines considérations, il en vient à cette raison : " La nature a même ne vous enseigne-t-elle pas qu'il serait honteux à un homme de laisser toujours croître ses cheveux, et qu'il est, au contraire, honorable à une femme de les a laisser toujours croître? " (I Cor. XI, 14, 15). Quand il parlait des viandes consacrées aux idoles, pour défendre d'y toucher, il ajoutait à des preuves inhérentes au sujet des réflexions empruntées du dehors; il rappelait les combats olympiques : " Ne savez-vous pas que, quand on court dans la carrière, tous " courent, mais un seul remporte le prix? " (Ibid. IX, 24.) Et il demande des preuves aux bergers, aux soldats, aux agriculteurs.
Il fait de même ici ; il emprunte à la vie commune un exemple puissant pour montrer que personne n'a moins reçu que les autres, vérité étonnante, difficile à prouver, bien faite cependant pour réconforter les âmes simples ; cet exemple il l'emprunte au corps humain. Rien de plus propre à consoler celui qui est faible et qui se croit moins bien gratifié, que d'apprendre qu'eu réalité il n'est pas moins bien partagé que les autres. Voilà ce que l'apôtre veut établir par ces paroles : " Comme notre corps n'étant qu'un, est composé de plusieurs membres ". L'apôtre fait preuve ici d'une intelligence parfaite; il montre que le même corps est à la fois un et multiple, et il ajoute, en insistant sur ce qu'il se propose : " Et, bien qu'il y ait plusieurs membres, ils ne sont tous néanmoins qu'un même corps ". Il ne dit pas : Bien qu'il y ait plusieurs membres, ils appartiennent tous à un même corps; mais il dit : Ils sont tous ce même corps; ce (496) même corps et tous ces membres, c'est un seul et même tout. Eh bien donc, si tous ne font qu'un, si le corps unique et tous les membres ne sont qu'un seul et même tout, où est la différence, où est le plus, où est le moins? " Ils ne sont tous ", en effet, dit-il, " qu'un même corps ". Et non-seulement ils ne sont qu'un même corps, mais, en serrant, la réalité de plus près, eu égard à ce corps, en' tant qu'ils sont un corps, tous se trouvent ne faire qu'un. Et maintenant, eu égard aux parties, s'il y a différence, cette différence, dans toutes les parties, est semblable. En effet, il n'y a pas aine partie capable par elle-même de constituer le corps.; dans chacune des parties, égale défaillance, même insuffisance à former le corps, parce qu'il faut entre elles 1'union. Ce n'est que quand beaucoup de parties né forment qu'un seul tout, qu'il y a un seul et même corps. Voilà ce que l'apôtre insinuait par ces paroles : " Et, bien qu'il y ait plusieurs membres, ils ne sont tous néanmoins qu'un même corps ". Et il ne dit pas : Les plus grands et les moindres, il dit : " Rien qu'il y ait plusieurs membres ". La pluralité s'applique à tous les membres. Et comment peut-il se faire qu'ils ne soient qu'un ?.Vous n'avez qu'à négliger la différence pour considérer le corps. Ce qu'est l'oeil, le pied l'est aussi, à savoir qu'ils sont également des membres, et qu'ils font le corps; il n'y a en effet, ici, aucune différence, et vous ne sauriez dire que tel membre, par,lui-même, constitue le corps; que tel autre n'en fait pas autant ; il y a à cet égard parité entre tous les membres, parce que tous ne font qu'un même corps.
Après cette démonstration tirée de la nature qui ne pouvait être contestée de personne, l'apôtre ajoute : " Il en est de même du " Christ ". Il aurait dû dire : Il en est de même de l'église, car c'était la conséquence naturelle; il ne le dit pas. Au lieu de l'église, il met le Christ, afin d'élever son discours et de faire, sur l'auditeur, une plus profonde impression. Ce qu'il dit revient à ceci : Ainsi en est-il du corps du Christ qui est l'église. En effet, de même que le corps et la tête ne font qu'un homme ; de même, et l'église et le Christ, ne font qu'un. Voilà pourquoi il a mis le Christ au lieu de l'église, appelant ainsi son corps. Donc, dit-il, de même que notre corps n'est qu'un corps, quoiqu'il soit composé de beaucoup de, membres,; de même, dans l'Eglise, nous ne faisons qu'un, tous tant que nous sommes; bien qu'elle se compose d'un grand nombre de membres, de ce grand nombre de membres ne résulte qu'un corps, Après avoir ainsi consolé, redressé celui qui se croyait moins bien partagé , il passe des cette preuve tirée d'un exemple familier à une considération spirituelle encore plus consolante, et qui démontre la parfaite égalité dans l'honneur.
Quelle est cette considération? " Car ", dit-il, " nous avons tous été baptisés dans le même Esprit, pour n'être tous ensemble qu'un même corps, Juifs ou gentils, esclaves ou libres (13) ". Voici ce qu'il veut dire : Ce qui a fait de nous un seul corps, ce' qui, nous a régénérés, c'est un seul et même Esprit; car tel de nous n'a pas été baptisé dans un Esprit; tel autre, dans un autre Esprit; non-seulement ce qui- nous a baptisés, est un, mais ce en quoi il nous a baptisés, c'est-à-dire, ce pourquoi il nous a baptisés, est un; c'est, non pas pour qu'il y eût des corps différents, c'est, au contraire, pour que tous tant que .nous sommes, nous plissions conserver, entre nous, la parfaite union d'un seul et même corps; et voilà pourquoi nous avons été baptisés: c'est pour que nous soyons tous un seul et même corps, que nous avons été baptisés.
2. Ainsi; et celui qui nous a, faits chrétiens est un, et ce en vue de quoi nous avons été faits chrétiens est un également; et l'apôtre ne dit as : C'est afin que nous appartenions au même corps, mais : Afin que nous soyons un seul et même corps tous, car l’apôtre prend toujours les expressions les plus fortes; et il fait bien de dire ; " Nous avons tous ", en se comprenant lui-même. En effet, moi apôtre, je n'ai rien de plus que toi ; car tu es ce corps autant que moi; moi, autant que toi; nous avons tous précisément la même tête, et nous sommes nés du même enfantement. C'est pourquoi nous, sommes, le même corps. Et que dis-je ? dit l'apôtre, ne parlé-je que des Juifs? Les, gentils, si éloignés de nous autre. fois, il les fait rentrer dans ce même corps. Aussi, après avoir dit : Nous avons tous, il ne s'est pas arrêté là, il ajoute: ".Juifs ou gentils, esclaves ou libres, ". Si après avoir été tant éloignés, nous nous sommes unis, nous ne faisons plus qu'un ; à bien plus forte raison, maintenant que nous ne faisons plus qu'un, serions-nous coupables de nous, affliger et de (497) perdre courage; car, entre nous, il n'y a pas de place pour la différence. Si le Seigneur a jugé dignes des mêmes avantages, et les païens et les Juifs, et les esclaves et les hommes libres, comment, après les avoir ainsi honorés, les séparerait-il, lorsque ses dons ne vont qu'à produire une plus étroite et plus solide union ? " Et nous avons tous été abreuvés d'un seul et même Esprit. Aussi le corps "n'est pas un seul membre, mais plusieurs (14) " ; c'est-à-dire : Nous sommes venus à la même initiation dans les mystères; nous jouissons de la même table. Et, pourquoi ne dit-il pas: Nous nous nourrissons du même corps; nous nous abreuvons du même sang?
c'est parce que le mot " Esprit " dont il s'est servi, marque à la fois, et le sang et le corps. Eu effet, par le sang et par le corps à la fois, nous nous abreuvons d'un seul et même Esprit.
Maintenant, il me paraît vouloir entendre cette effusion de l'Esprit, qui vient en nous , par le baptême, et avant les mystères.
Quant à cette expression : " Nous avons tous été abreuvés ", la métaphore est tout à fait de circonstance ; c'est comme si , parlant des plantes d'un verger, il disait : c'est la même source qui arrose tous les arbres, c'est la même eau; de même ici, c'est du même Esprit que nous nous sommes tous abreuvés; c'est de la même grâce que nous jouissons , dit l'apôtre. Donc, si c'est un seul et même Esprit , qui nous a faits ce que nous sommes, qui a fait de nous tous un seul et même corps, car c'est là ce que signifie : " Nous avons tous été baptisés dans le :même esprit pour n'être tous ensemble qu'un même corps "; si Dieu, dans ses faveurs , nous a mis à une seule et même table , s'il a versé sur nous tous la même rosée, car c'est là ce que veut dire : " Nous avons tous été abreuvés d'un seul et même Esprit" ; s'il est vrai que, malgré l'intervalle si grand qui nous éloignait , le Seigneur nous a unis, et que la pluralité ne fait plus qu'un seul et même corps, quand elle a été réduite à l'unité , pourquoi cette différence dont vous venez me faire tant d'éclat.? Si vous dites maintenant que les membres sont nombreux et divers, apprenez que c'est là précisément ce qui constitue la merveille, l'excellence incomparable de ce corps, où tant de parties diverses produisent l'unité. Sans cette grande pluralité, il n'y aurait rien de si merveilleux, de si étrange, à ce qu'il y eût un seul et même corps. Je me trompe; il n'y aurait pas même de corps; mais c'est une réflexion que l'apôtre garde pour,la fin. En attendant, il s'occupe des membres mêmes et il dit : " Si le pied disait : puisque je ne suis pas la main, je ne suis pas du corps; ne serait-il point pour cela du corps ? et si l'oreille disait : Puisque je ne suis pas l'œil, je ne suis pas du corps , ne serait-elle point pour cela du corps (45, 16) ? " En effet, si de ce que l'un est moins, et l'autre plus, il s'ensuivait que l'on pût dire : Je ne suis pas du corps, tout le corps serait détruit. Gardez-vous donc de dire : je ne suis pas du corps , parce que je suis moindre : sans doute le pied est d'un rang inférieur, mais il appartient au corps. Etre ou n'être pas du corps, ne provient pas de ce que l'un occupe telle place, l'autre, telle autre place; il n'y a là qu'une différence de lieu ; être ou n'être pas du corps, résulte de ce qu'on y est uni ou de ce qu'on n'y est pas uni.
Considérez la sagesse de l'apôtre, l'appropriation de ses expressions, si bien accommodées à nos membres; de même qu'il disait plus haut : " J'ai proposé ces choses sous mon nom et sous celui d'Apollon " (I Cor. IV, 6); de même ici, pour ne pas blesser, pour rendre son discours acceptable, il fait parler les membres, il veut que ses auditeurs, entendant la nature qui répond , soient convaincus. par l'expérience, par le bon sens , et n'aient plus rien à lui objecter. En effet, dit l’apôtre, soit que vous affirmiez d'une manière précise que vous n'êtes pas du corps , soit que vous murmuriez, vous ne pouvez pas être en dehors du corps. Semblable à la loi de la nature, la vertu de la grâce, et celle-ci est bien plus forte encore, protégé et conserve toutes choses. Et voyez la précaution que prend l'apôtre, de ne rien dire d'inutile; il ne parle pas de tous les membres, mais de deux seulement, et de deux extrêmes ; il montre , en effet, le plus précieux de tous, l'oeil, et le plus vil de tous, le pied; et il ne montre pas le pied disputant avec l'oeil, mais avec la main, qui n'est qu'un peu plus élevée; l'oreille, il la montre disputant avec l'oeil : c'est que ceux à qui nous portons envie d'ordinaire , ce ne sont pas ceux qui nous surpassent de beaucoup, mais ceux qui ne sont qu'un peu plus élevés. Voilà pourquoi il établit ainsi la comparaison. " Si tout (498) le corps était oeil, où serait l'ouïe? et s'il " était tout ouïe, où serait l'odorat (17) ? " L'apôtre en mentionnant la différence des membres, en parlant des pieds, dés mains, des yeux, des oreilles, a fait penser ses auditeurs, au plus, au moins d'importance. Voyez maintenant sa manière de les consoler, en leur montrant la convenance de cet arrangement, et la pluralité et, la diversité contribuant surtout à ce qu'il y ait un corps. Si tous n'étaient qu'une seule et même chose, ils ne seraient pas un seul et même corps; voilà pourquoi l'apôtre dit : " Si tous les membres n'étaient qu'un seul membre, où serait le " corps (19) ? " Mais cette réflexion ne vient qu'après; il montre ici une conséquence plus importante, à savoir, non-seulement que le corps est impossible, mais que les autres sens eux-mêmes sont impossibles, car " s'il était tout ouïe, où serait l'odorat", dit-il?
3. Et ensuite, ces réflexions mêmes ne les empêchant pas de se,troubler; il recommence ici encore ce qu'il a déjà fait: de -même que, plus haut, il les consolait par l'utilité , et qu'ensuite il leur fermait vivement la bouche, en leur disant : " Or, c'est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses , distribuant, à chacun, ses dons selon qu'il lui plaît ";
de même ici, après les raisonnements qui montrent que tout a été fait pour l'utilité, il ramène encore toutes choses à la volonté de Dieu, en disant: " Mais Dieu a mis dans le corps plusieurs membres et il a placé chacun d'eux comme il lui a plu (18) ". De même qu'en parlant de l'Esprit, il disait . " Selon qu'il lui plaît"; de même ici," comme il lui a plu ". Pas d'indiscrète curiosité dans le but de savoir pourquoi ceci est de telle façon, et ceci de telle autre. C'est qu'en effet, quand nous emploierions mille expressions différentes, nous ne pourrions pas montrer la sagesse de ]'oeuvre autant que nous le faisons par ces mots : L'ouvrier par excellence a voulu, et, comme il a voulu, les choses ont été faites; car tout ce qu'il veut est toujours utile. Et maintenant , si., à propos de notre corps, nous n'en soumettons pas les membres à une enquête curieuse, à bien plus forte raison devons-nous nous abstenir à propos de l'église. Et remarquez la sagesse de l'apôtre : il ne parle pas de la différence naturelle ni de celle qui vient des opérations, mais de la différence de position ; mais Dieu, dit-il, a mis dans le corps plusieurs membres, et il a placé chacun d'eux comme il lui a plu. Et c'est avec raison que l'apôtre dit : " Chacun d'eux ", montrant l'utilité de tous. En effet, impossible de dire que Dieu a placé tel membre, mais qu'il n'a pas placé tel autre;
chacun des membres a été placé selon la volonté de Dieu. C'est pourquoi c'est l'utilité du pied d'avoir été placé de telle manière; et ce n'est pas seulement l'utilité de la tête. Et supposé l'ordre changé, supposé qu'abandonnant le lieu qui lui est propre, il passe dans un autre lieu, quand même il paraîtrait prendre une plus belle place, le pied aurait tout perdu et tout gâté, perdu la place qui lui est propre, sans en acquérir une autre.
" Si tous les membres n'étaient qu'un seul membre, où serait le corps? Mais il y a plusieurs membres, et tous ne sont qu'un corps (20) ". Après avoir suffisamment fermé la bouche aux fidèles trop curieux, en leur parlant de la disposition que Dieu a voulue, l'apôtre recommence les raisonnements; il ne suit pas toujours soit l'une soit l'autre de ces deux pratiques, il les alterne pour varier son discours. Se contenter de fermer la bouche aux contradicteurs, c'est jeter le trouble dans les pensées ; accoutumer l'auditeur à se rendre raison de tout, c'est porter atteinte à sa foi. Aussi, Paul s'y prend souvent de manière que les auditeurs consentent à croire et cessent de se troubler; et, après leur avoir fermé la bouche, il fait plus, il leur donne des explications. Voyez le zèle laborieux et la plénitude de la victoire. Les raisons qui leur faisaient croire qu'ils n'étaient pas égaux en honneur, servent précisément, dans la bouche de l'apôtre, à montrer qu'ils ont cette égalité d'honneur. Mais comment cela ? C'est ce que je vais dire : " Si tous les, membres", dit l'apôtre, " n'étaient qu'un seul membre, où " serait le corps ? " C'est-à-dire, s'il n'y avait pas en vous des différences considérables, vous ne seriez pas un corps; si vous n'étiez pas un corps, vous ne seriez pas un seul et même tout; si volas n'étiez pas un seul et même tout, vous ne seriez pas égaux en honneur. Si vous étiez égaux en honneur, vous ne seriez pas un corps; si vous n'étiez pas un corps, vous ne seriez pas un seul et même tout; si vous n'étiez pas un seul et même tout, comment seriez-vous égaux en honneur? Mais, c'est précisément parce que vous n'avez pas (499) tous le même don que vous êtes un corps, et parce que vous êtes un corps, vous êtes tous un seul et même tout, et rien ne vous distingue l'un de l'autre, en tant que vous êtes un corps. D'où il arrive que c'est la différence considérable entre vous qui produit surtout votre égalité d'honneur, et voilà pourquoi l'apôtre ajoute : " Mais il y a plusieurs membres, et tous ne sont qu'un seul corps ".
Pénétrés, nous aussi, de ces pensées, bannissons tout sentiment d'envie, .ne soyons pas jaloux de ceux qui possèdent de plus grands dons; ne méprisons pas ceux qui en ont reçu de moindres , car c'est ainsi que Dieu l’a voulu; cessons donc de nous insurger. Si le trouble est encore dans vos pensées, considérez que souvent celui à qui vous portez envie, ne saurait accomplir ce que vous savez faire, d'où il suit qu'inférieurs à lui, vous le surpassez à ce titré ; que supérieur à vous, à ce titre il est vaincu par vous, et que c'est là ce qui constitue l'égalité. En effet, dans le corps même, les membres modestes n'accomplissent pas de modestes fonctions, et souvent, en cessant de les remplir, ils affaiblissent les membres importants. Quoi de moins considérable que les poils à la surface du corps?
eh bien, ces poils chétifs, enlevez-les des sourcils et des paupières; et c'en est fait de toute la beauté du visage, de la beauté des yeux. La perte est légère, et cependant toute la beauté du visage est détruite, et non-seulement la beauté, mais ce qu'il y a d'utile dans l'activité des. yeux est compromis; car chacun de nos membres accomplit une fonction d'un caractère spécial et une fonction d'un caractère commun; nous avons aussi en nous une beauté qui nous est propre, et une qui nous est commune. Ces membres paraissent divisés; ils sont pourtant unis avec le plus grand soin; que l'un périsse, et l'autre; périt en même temps. Voyez encore : il faut que les yeux soient brillants, la joue souriante, la lèvre rouge, le nez droit, le sourcil étendu; dérangez, si peu que ce soit, le moins important de ces détails, vous compromettez la beauté commune, et vous ne verrez que laideur dans tout ce qui apparaissait auparavant avec tant de beauté. Ecrasez l'extrémité du nez, et vous répandez la laideur sur tout l'ensemble du corps, quoique vous n'ayez mutilé qu'un seul membre. Et maintenant, dans la main, enlevez. Simplement l'ongle d'un doigt, vous verrez le même résultat.
4. En voulez-vous une preuve empruntée à l'opération même de la main? Supprimez un doigt, rien qu'un, et vous verrez les autres réduits à l'inaction, incapables désormais d'accomplir leur oeuvre; donc, puisque la perte d'un seul membre est pour tout le corps une difformité, puisque, au contraire, la conservation de ce membre conserve la beauté de tout le reste, ne nous exaltons pas, n'insultons pas nos frères. C'est ce membre chétif qui donne, à cet autre membre si grand, l'éclat de sa beauté, ce sont lés paupières qui ornent les yeux. C'est donc se faire la guerre à soi-même que de la faire à son frère;
car on ne fera pas du mal seulement à son frère, mais à soi-même, et le dommage sera grand. Faisons en sorte que nous prévenions de pareils malheurs ; ayons , pour nos proches , autant d'égards que pour nous-mêmes. Cette image prise du corps, transportons-la à l'Eglise, et prenons soin de tous ses membres, comme de nos propres membres. En effet, il y a dans l'Eglise des membres nombreux et divers; les uns recouverts d'honneur, les autres inférieurs par le rang; tels sont les choeurs des vierges, les assemblées des veuves; ajoutons-y encore les chastes communautés des époux, il y a de nombreux degrés pour monter à la vertu., Et de même, en ce qui concerne l'aumône : l'un a prodigué, dépensé tous ses biens, d'autres ne pensent qu'à s'assurer ce qui suffit à leurs besoins, sans rechercher plus que le nécessaire ;
d'outrés donnent de leur superflu. Qu'arrive-t-il? C'est que tous s'embellissent mutuellement les uns les autres; si le plus grand méprise le plus petit, c'est à lui-même qu'il fait la plus cruelle blessure; si une vierge outrage une femme mariée, elle perd une grande partie de sa récompense; si celui qui a tout donné, fait des reproches à l'homme qui ne l'a pas imité, il a perdu en grande partie le fruit de ses mérites.
Et que parlé-je de vierges, de veuves et d'hommes qui donnent tous leurs biens aux pauvres? Quoi de plus misérables que les mendiants? et cependant ces mendiants mêmes sont de la plus grande utilité dans l'Eglise; attachés aux portes du temple, ils en font le plus bel ornement; sans eux l'Eglise ne se montrerait pas dans sa plénitude. Dès les premiers temps, les apôtres possédés de ces (500) pensées, établirent, entre tant d'autres lois, la loi concernant les veuves; et ils le firent avec tant de zèle qu'ils mirent sept diacres à leur tête. De même que je compte les évêques, les prêtres, les diacres, les vierges, ceux qui gardent la continence; de même, au nombre des membres de l'Eglise, j'inscris les veuves. Leurs fonctions ne sont pas sans dignité; vous, vous ne venez à l'église que quand il vous plaît, les veuves, c'est jour et nuit qu'elles séjournent dans l'église, en chantant des psaumes; et ce n'est pas seulement l'aumône qui les y retient; elles n'auraient qu'à le vouloir pour aller mendier dans le forum et dans les ruelles; mais elles apportent ici une piété qu'il ne faut pas dédaigner. Voyez, elles sont dans la pauvreté comme dans une fournaise, et cependant vous n'entendrez de leur bouche aucun blasphème, aucune parole d'indignation, ce que tant de femmes riches se permettent si souvent. Ces veuves qui ont faim, on les voit souvent dormir ; d'autres sont continuellement tourmentées par le froid, et cependant leur vie se passe à rendre à Dieu des actions de grâces, à le glorifier. Qu'on leur donne une obole, elles vous bénissent, leurs prières implorent l'effusion des biens sur celui qui leur a donné; qu'on ne leur donne rien, elles se résignent, et même alors, elles bénissent, elles accompagnent l'indifférent de leur affection, en se contentant de leur nourriture journalière. Bon gré, mal gré, direz-vous, il faut bien qu'elles se résignent. Pourquoi , répondez-moi , pourquoi prononcez-vous cette parole si amère? N'y a-t-il donc pas des industries honteuses, lucratives pour les vieillards, pour les femmes chargées du poids des ans? Si elles ne tenaient pas à vivre dans l'honnêteté, ne pouvaient-elles pas, par ces moyens honteux, se procurer l'abondance ? Ne voyez-vous pas combien grand est le nombre des fournisseurs de voluptés et de ceux qui à cet âge vendent des plaisirs, exercent les professions de ce genre? Leur vie se passe dans les délices; mais, pour nos pauvres, non. Ils aiment mieux mourir de faim, que de déshonorer leur vie, que de trahir leur salut, et ils restent assis, tant que le jour dure, préparant votre salut à vous. Car il n'est pas de médecin, de chirurgien à l'oeuvre, le fer à la main, enlevant les chairs putréfiées, qu'on puisse comparer aux pauvres, étendant la main pour recevoir l'aumône , et guérissant en vous les passions qui vous gonflent; chose admirable encore , ils opèrent sur vous sans douleur cette excellente médication. Et tout autant que nous, qui sommes à la tête du peuple et vous donnons d'utiles avertissements , celui que vous voyez assis devant les portes de l'église vous parle par son silence, par son aspect. Car nous, chaque jour nous vous répétons: abaisse ton orgueil, ô homme, l'homme ne fait que passer; sa nature est fragile, la jeunesse se hâte vers la vieillesse; la beauté vers la laideur; la force vers la faiblesse, l'honneur devient mépris; la santé, infirmité; la gloire, un état misérable; les richesses, de la pauvreté;
semblables à un courant impétueux, tout ce que nous sommes est sans consistance, et se précipite dans un abîme.
5. Et voilà ce que vous disent les pauvres, et ils vous en disent bien plus encore, vous parlant par l'expérience même, ce qui est la plus claire des exhortations. Combien y en a-t-il, de ceux qui sont assis à ces portes, dont la jeunesse fut florissante , et qui ont fait de grandes choses ! Combien y en a-t-il, de ces disgraciés, qui, par la vigueur de leurs membres et par leur beauté, en surpassèrent bien d'autres ! Ne refusez pas de me croire, et gardez-vous de rire. Les exemples de ce genre sont innombrables; ils remplissent la vie; si tant de misérables d'une condition abjecte, sont devenus rois tout à coup, qu'y a-t-il d'étonnant que de grands personnages, comblés de gloire, soient devenus vils et misérables? Le premier exemple certes a bien plus de quoi étonner; quant au dernier, c'est une histoire qui se renouvelle très-souvent. Aussi n'y a-t-il pas lieu de refuser de croire que, dans les arts, dans la profession militaire, dans l'ordre de la fortune, quelques-uns de ces malheureux d'aujourd'hui aient été autrefois florissants; nous devons les plaindre, les couvrir de toute notre sympathie, de notre affection, et, à leur vue, redouter de subir un jour nous-mêmes le même sort.
En effet, nous sommes, nous aussi, des hommes, et soumis à la même rapidité de changement. Mais peut-être un de ces insensés pour qui la raillerie est une habitude, critiquera nos paroles et parodiera tout notre discours; et jusques à quand, dira-t-il, vous appliquerez-vous à discourir sans relâche sur les pauvres et les indigents, et à nous prédire. des sinistres, et à (501) nous annoncer d'avance la pauvreté, n'ayant d'autre souci que de faire de nous des mendiants? Non, non; mon souci n'est pas de faire de vous des mendiants, ô hommes; je brûle de vous ouvrir les trésors du ciel. Parler à un homme bien portant de maladie, raconter les douleurs des malades, ce n'est pas pour que la santé devienne une maladie; c'est pour que la santé se conserve; c'est pour que la crainte des malheurs arrivés aux autres corrige la négligence et l'incurie. La pauvreté vous épouvante, le nom seul vous fait frissonner; eh bien ! voilà ce qui nous rend pauvres; c'est que nous craignons la pauvreté, eussions-nous même dix mille talents. Le pauvre n'est pas celui qui n'a rien; c'est celui qui a horreur de la pauvreté ; dans les malheurs, nous ne pleurons pas sur ceux qui souffrent des maux sans nombre ; ce ne sont pas là ceux que nous estimons malheureux, mais ceux qui ne savent pas supporter les malheurs, quelque faibles qu'ils soient; et nous disons que celui qui les souffre avec patience, mérite et couronnes et gloire.
Et pour prouver que c'est là la vérité, quels sont, dans les luttes, ceux qui reçoivent nos éloges? Sont-ce les combattants qui souffrent mille coups sans se plaindre, qui, toujours la tête haute, restent jusqu'au bout à leur poste, ou ceux à qui les premiers coups font prendre la fuite ? Est-ce que nous ne couronnons pas les premiers pour leur courage, pour leur grandeur d'âme? Ne sait-on pas qu'au contraire nous nous moquons des autres, de leur lâcheté, de leur timidité? Eh bien donc, faisons de même dans les choses de cette vie. Couronnons celui qui supporte tout sans se plaindre, comme on couronne le brave dont la valeur se montre dans tous les combats. Mais le timide, que les difficultés de la vie font trembler, plaignons-le ; pleurons celui qui, avant de recevoir le coup, se meurt de frayeur. Supposez en effet dans les combats, un homme qui, avant que la main se soit levée, à la vue de son adversaire étendant le bras, s'enfuit avant de recevoir le coup ; il sera ridicule, on dira que c'est un énervé, un mou, un ignorant, étranger aux nobles labeurs. C'est l'histoire de ceux qui craignent la pauvreté, sans pouvoir même en soutenir la pensée. Donc, ce n'est pas nous qui vous rendons malheureux; c'est vous-mêmes qui vous faites cotre malheur. Et comment par la suite le démon ne se moquera-t-il pas de vous, s'il vous voit, avant d'avoir été frappés, rien que sous le coup des menaces, effarés et tremblants? Ce n'est pas tout : il suffit que vous redoutiez une pareille menace, pour qu'il n'ait plus besoin de vous frapper; il souffrira que vous possédiez vos richesses, puisque la crainte de vous les voir enlever, vous rendra plus mous que la cire. Voilà notre caractère. On peut dire que ce qui nous fait peur, ne nous paraît plus, après l'expérience, aussi terrible qu'avant que nous l'ayons éprouvé. Le démon, pour vous priver de cette force que donne l'expérience, vous retient dans une crainte excessive, et, avant l'expérience, par la crainte de la pauvreté , il vous amollit comme la cire. Un tel homme, plus inconsistant que la cire, est plus misérable que Caïn; il craint pour ce qu'il possède, et il s'afflige pour ce qu'il ne possède pas. Et pour ce qu'il possède, il tremble encore et il s'épuise à retenir ces richesses fugitives, et son coeur est assiégé par mille absurdes passions. Voyez plutôt : désirs absurdes, frayeurs variées, angoisses, tremblement; voilà ce qui tourmente de tous côtés les avares. On dirait une barque agitée par tous les souffles contraires, assiégée de toutes parts au sein des flots. Et combien il vaudrait mieux, pour un tel homme, de mourir, que de supporter cette perpétuelle tempête; car il valait mieux pour Caïn de mourir que de trembler toujours.
Eh bien donc, préservons-nous de pareilles souffrances ; raillons-nous des artifices du démon; brisons ces cordages, émoussons la pointe de sa lance funeste ; interdisons-lui tout accès auprès de nous. Si vous tournez la fortune en dérision , il ne sait par où vous frapper, il ne sait par où vous prendre. Vous avez arraché la racine des maux, et la racine étant ôtée , le mauvais fruit ne germera plus. Disons-le toujours, et ne cessons pas de le redire : nos discours produisent-ils leur fruit? C'est ce que manifestera ce jour qui sera révélé dans le feu, qui examinera l'oeuvre de chacun, qui montrera les lampes brillantes, et celles qui ne le sont pas. Alors on verra qui a de l'huile, et qui n'en a pas. Mais plaise à Dieu que personne ne soit trouvé dépourvu de cette consolation; que tous puissent montrer les preuves de la munificence divine, et, porteurs de lampes brillantes, faire leur entrée avec l'époux! Certes, il n'est rien (502) de plus terrible, de plus amer que la parole qu'entendront ceux qui partiront d'ici, sans les richesses de l'aumône, à qui l'époux dira " Je ne vous connais pas ". (Matth. XXV, 42.) Loin de nous le malheur d'entendre une telle parole ! Puissions-nous bien plutôt entendre ces mots si doux et si désirables : "
Venez avec moi, ô les bénis de mon Père; possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde ". (Ibid. 34.) Car c'est ainsi que nous passerons une vie bienheureuse; et que nous jouirons de tous les biens qui surpassent la pensée de l'homme. Puissions-nous tous les obtenir, par la grâce, et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui appartiennent, au Père; en union avec le Saint-Esprit, la gloire, la force, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
Ière EPîTRE AUX CORINTHIENS * HOMéLIE XXXI. OR, L'OEIL NE PEUT PAS DIRE A LA MAIN : JE N'AI PAS BESOIN DE VOUS, NON PLUS, QUE LA TêTE NE PEUT DIRE AUX PIEDS : JE N'AI PAS BESOIN DE VOUS. (CHAP. XII, 21, JUSQU'AU VERSET 26.) * HOMéLIE XXXII. OR VOUS êTES LE CORPS DE JéSUS-CHRIST, ET MEMBRES D'UNE PARTIE. (CHAP. XII, VERS. 27, JUSQU'AU VERS. 4 DU CHAP. XIII.) * HOMéLIE XXXIII. LA CHARITé EST PATIENTE; ELLE EST BIENFAISANTE ; ELLE N'EST POINT ENVIEUSE; ELLE N'AGIT POINT A LA LéGèRE ; ELLE NE S'ENFLE POINT D'ORGUEIL. (CHAP. XIII, JUSQU'Au VERS. 8.) * HOMéLIE XXXIV. OU LES PROPHéTIES SERONT RENDUES INUTILES, OU LES LANGUES CESSERONT, OU LA SCIENCE SERA ABOLIE. (CHAP. XIII, VERS. 8.) * HOMéLIE XXXV. RECHERCHEZ AVEC ARDEUR LA CHARITé; MAIS DéSIREZ LES DONS SPIRITUELS, ET SURTOUT CELUI DE PROPHéTISER (CH. XIV, VERS. 1.) * HOMéLIE XXXVI. MES FRèRES, NE SOYEZ PAS ENFANTS PAR L'ESPRIT, MAIS SOYEZ DES PETITS ENFANTS POUR LE MAL, ET SOYEZ PARFAITS POUR L'ESPRIT. (CHAP. XIV, VERS. 20.) * HOMéLIE XXXVII. QUE VOS FEMMES SE TAISENT DANS LES éGLISES;
IL NE LEUR EST POINT PERMIS DE PARLER, MAIS ELLES DOIVENT êTRE SOUMISES, AINSI QUE LE DIT LA LOI. (CHAP. XIV, VERS. 34.) * HOMéLIE XXXVIII. JE VAIS MAINTENANT, MES FRèRES, VOUS REMETTRE DEVANT LES YEUX L'éVANGILE QUE JE VOUS AI PRêCHé, QUE VOUS AVEZ REçU, DANS LEQUEL VOUS DEMEUREZ FERMES, ET PAR LEQUEL VOUS SEREZ SAUVéS, SI VOUS L'AVEZ RETENU, COMME, JE VOUS L'AI ANNONCé. (CHAP. XV, VERS. 1.) * HOMéLIE XXXIX. AINSI, SOIT QUE CE SOIT MOI, SOIT QUE CE SOIENT EUX QUI VOUS PRêCHENT, VOILà CE QUE NOUS PRêCHONS, ET VOILà CE QUE VOUS AVEZ CRU. (CH. XV, VERS. 11.) * HOMéLIE XL. AUTREMENT, QUE FERONT CEUX QUI SONT BAPTISéS * POUR LES MORTS, S'IL EST VRAI QUE LES MORTS NE RESSUSCITENT POINT? POURQUOI SONT-ILS BAPTISéS POUR LES MORTS? (CHAP. XV, VERS. 29, JUSQU'AU VERS. 34.) * HOMéLIE XLI. MAIS, DIRA-T-ON : EN QUELLE MANIèRE LES MORTS RESSUSCITERONT-ILS, ET QUEL SERA LE CORPS DANS LEQUEL ILS REVIENDRONT? — INSENSé QUE VOUS êTES, NE VOYEZ-VOUS PAS QUE CE QUE VOUS SEMEZ NE REPREND POINT VIE, S'IL NE MEURT AUPARAVANT? (CHAP. XV, VERS. 35, 36.) * HOMéLIE XLII. LE PREMIER HOMME, Né DE LA TERRE, FUT TERRESTRE; LE SECOND HOMME FUT LE SEIGNEUR DESCENDU DU CIEL. (CHAP. IV, VERSET 47.) * HOMéLIE XLIII. QUANT A LA COLLECTE POUR LES SAINTS, FAITES LA MEME CHOSE QUE J'AI ORDONNéE AUX éGLISES DE GALATIE. (CHAP.
XVI, VERS. 1, JUSQU’A 10.) * HOMéLIE XLIV. QUE SI TIMOTHéE VOUS VA TROUVER, AYEZ SOIN QU'IL SOIT EN SûRETé PARMI VOUS. (CHAP. XVI, VERS. 10, JUSQU'à LA FIN.). *
HOMéLIE XXXI. OR, L'OEIL NE PEUT PAS DIRE A LA MAIN : JE N'AI PAS BESOIN DE VOUS, NON PLUS, QUE LA TêTE NE PEUT DIRE AUX PIEDS : JE N'AI PAS BESOIN DE VOUS. (CHAP. XII, 21, JUSQU'AU VERSET 26.)
ANALYSE.
1. Contre l'orgueil dé ceux qui se croient les préférés de Dieu.
2. Suite de la comparaison entre l'Eglise et le corps humain. — Les membres les plus faibles sont les plus-nécessaires.
3. Discussion un peu subtile, souvent très-ingénieuse sur l'égalité dans la diversité des membres, soit du corps, soit de l'Eglise.
4. Du respect pour tous ; ce respect, les attentions, la prévoyance, tout de la part de tous doit être ; pour tous, égal. — Contre l'envie. — Différence de l'envie et de l'émulation. — Comparaison piquante. — Développement chaleureux, éloquent contre la bassesse funeste et exécrable de l'envie.
1. Il vient de corriger l'envie des inférieurs; il vient de consoler le chagrin qu'inspirait naturellement la vue de ceux qui avaient reçu des dons plus glorieux. Maintenant il réprime l'orgueil de ceux qui ont été jugés dignes de faveurs plus hautes. C'est d'ailleurs ce qu'il avait déjà fait quand il discutait avec eux; (en effet, leur dire qu'ils avaient reçu un don gratuit, qu'ils ne jouissaient pas du fruit de leurs bonnes oeuvres , c'était exprimer la même pensée); mais maintenant cette pensée, il la reprend d'une manière plus vive, en conservant la même image. C'est toujours le corps et l'unité du corps, et la comparaison, de ses membres, qui lui inspirent les réflexions les plus agréables pour les fidèles. Ce fait que tous ne formaient qu'un seul corps, ne les consolait pas autant que cette vérité, que la diversité des fonctions ne constituait pas une grande infériorité, et il leur dit : " Or, l'oeil ne peut pas dire à la main : je n'ai pas besoin de vous; non plus que la tête ne peut dire aux pieds : je n'ai pas besoin de vous ". Car, si 1e don est moindre , il est nécessaire ; et, de môme que si le pied manquait dans le corps, il en résulterait une grande incommodité, de même, sans les membres inférieurs l'Eglise boîte, et n'a pas sa plénitude. Et l'apôtre ne dit pas : Or, l'oeil ne dira pas, mais : " Ne peut dire ". Comprenez bien : Quand même ïl aurait voulu dire, quand même il dirait, ses paroles seraient sans valeur, non fondées en nature. Voilà pourquoi l'apôtre , prenant les deux extrêmes, leur prête la parole. D'abord il suppose la main et l'œil, ensuite la tête et le pied, pour développer son exemple. Quoi de (503) plus vil que le pied? Quoi de plus noble que la tête, et de plus nécessaire? Car, c'est là surtout ce qui constitue l'homme, la tête. Et cependant la tête ne suffit pas; elle ne pourrait tout faire par elle-même; si elle pouvait tout faire, les pieds seraient superflus. Toutefois, il ne s'arrête pas là, mais il veut prouver surabondamment son dire, c'est son habitude ; la juste mesure ne lui suffit pas, il va plus loin, et voilà pourquoi il ajoute : " Mais au contraire, les membres du corps qui paraissent les plus faibles, sont, bien plus nécessaires. Nous honorons même davantage les parties du corps qui paraissent moins honorables, et nous couvrons avec plus de soin et d'honnêteté, celles qui sont moins honnêtes (22, 23) ".
Il continue sa comparaison avec les membres du corps, et, par là, il console et il réprime. Je ne dis pas seulement, dit l'apôtre, que les parties les plus considérables aient besoin de celles qui le sont moins,.mais encore qu'elles en ont un grand besoin. S'il y a en effet, en nous, quelque chose d'infirme, de peu honnête, cela est nécessaire, et reçoit un plus grand honneur, et c'est avec raison qu'il dit: " Qui paraissent, et que nous considérons comme moins honnêtes ", montrant par là que ce n'est pas la nature qui parle, mais l'opinion. II n'y a rien en nous qui ne soit honorable, car tout est l'ouvrage de Dieu. Par exemple; qu'est-ce qui paraît moins mériter d'être honoré que les organes de la génératien ?Nous les entourons cependant de plus d'honneur que les autres parties du corps, et ceux qui sont tout à fait pauvres, eussent-ils tout le reste du corps à nu ; ne. souffriront jamais de montrer ces parties nues. Et cependant, ce.n'est pas ainsi que l'on se comporte avec les choses qui sont en réalité moins honorables; il conviendrait de leur marquer plus de mépris qu'aux autres. En effet, dans l'intérieur d'une maison , l'esclave regardé aveu ignominie, non-seulement n'a pas un traitement supérieur, mais il ne reçoit même pas un traitement égal. Ici, au contraire, ces membres jouissent d'un plus grand honneur, et c'est l'oeuvre de la sagesse de Dieu. Parmi nos membres, la nature a donné, aux uns les honneurs, de manière qu'ils n'aient pas à les réclamer; la nature les a refusés aux autres, pour nous forcer à les leur rendre; niais ils ne sont pas pour cela sans honneur, puisque les animaux naturellement n'ont besoin de rien, ni de vêtements, ni de chaussures, ni d'abri, le plus grand nombre d'entre eux du moins. Noire cors néanmoins n'est pas moins honorable que leur corps, pour avoir tous ces besoins. Il suffit de la réflexion pour voir que la nature même a fait ces parties et honorables et nécessaires. C'est ce que l'apôtre lui-même a insinué, ne se fondant ni sur le soin que nous en prenons, ni sur le plus grand Bonheur dont nous les entourons; mais sur la nature même. Aussi,.après avoir parlé des membres faibles et moins honorables, il dit : " Qui paraissent ". Quand il en proclame la nécessité, il ne dit,plus : qui paraissent nécessaires, mais, sans hésitation aucune, il dit qu'ils sont nécessaires. Et c'est avec raison, car, et pour la procréation des enfants et pour la succession de notre race, ces membres nous sont utiles. Aussi les lois romaines punissent-elles ceux qui les détruisent et qui font des eunuques. C'est un attentat contre notre race; c'est un outrage fait à la nature même;
périssent les impudiques qui calomnient les ouvrages de Dieu ! De même que les malédictions contre le vin, résultent du vice de ceux qui s'enivrent ; de même pour les malédictions contre le sexe des femmes, il faut s'en prendre aux adultères. Si l'on a regardé ces membres comme honteux, c'est à cause du mauvais usage que quelques-uns en font. Ce n'est pas ainsi qu'il fallait raisonner; ce n'est pas à la nature de la chose que le péché s'attache, c'est à la volonté criminelle qui lé produit.
Maintenant quel(lues interprètes pensent que ces membres faibles, et ces membres peu honnêtes et nécessaires, et qui jouissent d'un plus grand honneur, dans-la pensée de Paul, sont les yeux, lesquels sont sans force , mais d'une utilité supérieure aux autres; que les parties lus moins honnêtes sont les pieds, car eux aussi sont entourés d'un grand nombre de soins prévoyants.
2. Ensuite, pour ne rien ajouter à ce développement déjà surabondant, l'apôtre dit " Car pour celles qui sont honnêtes, elles n'en " ont pas besoin (24) ". L'apôtre ne veut pas qu'on lui dise : est-il juste de dédaigner les parties honorables, et d'entourer de ses soins les moins honorables? Ce n'est pas par dédain, dit l'apôtre , que nous agissons ainsi ; mais c'est que ces parties n'ont pas besoin de nos soins. .Et. voyez quel grand éloge il fait (504) de ces parties, avec autant de rapidité que d'à-propos et d'utilité; il ne se contente pas de ce qu'il vient de dire, il y joint une explication : " Mais Dieu a mis un admirable tempérament dans tout le corps., en honorant davantage ce qui était défectueux, afin qu'il " n'y ait point de schisme dans le corps (24, 25) ". Dieu a tempéré, c'est-à-dire, qu'il n'a pas laissé apparaître ce qui était moins honorable. En effet, ce que l'on tempère et que l'on mêle devient un, et on ne voit pas ce que pouvait être auparavant l'objet qui a été mêlé à l'ensemble. Nous ne saurions même pas dire s'il y a. eu un mélange. Et voyez combien de fois l'apôtre dit en passant : " Ce qui était défectueux " ; il ne dit pas : ce qui était déshonnête ou honteux, mais : " Ce qui était défectueux ". Ce qui était défectueux, comment cela? selon la nature.
" Lui accordant plus d'honneur " ; et pourquoi? afin qu'il n'y eût point de schisme dans le corps. Les fidèles recevaient là une immense consolation ; cependant , comme ils s'affligeaient d'avoir été moins bien partagés, l'apôtre leur montre qu'ils ont reçu plus d'honneur. " Accordant plus d'honneur ", dit-il, " à ce qui était défectueux "; et ensuite, il explique comment Dieu a parfaitement ordonné, et que tel membre fût défectueux, et qu'il reçût plus d'honneur. Pourquoi?
" Pour qu'il n'y ait pas ", dit-il, " de schisme dans le corps ". Il ne dit pas : dans les membres, mais : " Dans le corps ". Et en effet, il y aurait eu une bien grande superfétation si quelques membres avaient été enrichis à la fois des dons de la nature et de ceux de notre prévoyance; tandis que d'autres membres n'auraient rien eu, de ces deux côtés, en partage. Ils se seraient séparés du tout, n'étant pas capables de supporter l'union. Et maintenant, cette séparation ne se serait pas opérée sans dommage pour les autres parties.
Voyez-vous comme l'apôtre montre la nécessité d'honorer davantage ce qui est défectueux? Supprimer ce privilège d'honneur, t'eût été la perte pour tous. En effet, si nous n'avions pas pris un grand soin de ces membres inférieurs, ils auraient souffert, et du dédain de la nature, et du tort que nous leur aurions fait. Leur perte eût été pour le corps un déchirement, et le corps étant déchiré, les autres parties bien supérieures encore auraient péri. Voyez-vous comme le soin de quelques-uns, de ces membres est uni à la prévoyance qui s'occupe des autres? En effet, ils trouvent moins dans leur nature propre leur raison d'être, qu'ils ne trouvent dans le corps leur raison d'être un tout. Aussi que le corps vienne à périr, il ne leur sert à rien d'être séparément pleins de santé; que l'oeil demeure, ou le nez; que chaque membre conserve ce qui lui appartient, mais que le lien avec le corps soit rompu, il n'y a désormais, pour ces membres , aucune raison d'exister. Au contraire , supposez que le corps subsiste, et que ces membres soient endommagés, ils continuent à faire partie du corps; et bientôt ils retrouvent la santé. Mais, dira-t-on peut-être, dans le corps cela s'explique; on comprend qu'un membre défectueux reçoive un plus grand honneur. Mais dans la société des hommes , le, moyen qu'il en soit ainsi? C'est surtout dans la société humaine que vous verrez cette vérité se réaliser. Et en effet, ceux qui sont venus vers la onzième heure, ont reçu les premiers leur salaire; la brebis errante a engagé le pasteur à laisser les quatre-vingt-dix-neuf autres pour courir à sa recherche, et, quand il l'a eu retrouvée, il l'a portée sur ses épaules, et il ne l'a pas chassée; l'enfant prodigue a reçu plus d'honneur que celui qui s'était bien conduit; le larron a reçu la couronne, avant les apôtres, et il les a devancés dans la gloire ; l'histoire des talents vous montre le même fait : celui qui avait reçu cinq talents, et celui qui en avait reçu deux, ont été jugés dignes du même salaire.
Et c'est la marque d'une grande providence , que l'un ait reçu deux talents ; car si on lui eût confié cinq talents , quand il était incapable de les augmenter, il aurait perdu tout ce à quoi il pouvait prétendre; mais ayant reçu deux talents, ayant accompli tout ce qui dépendait de lui, il a obtenu la même récompense que celui qui avait opéré avec cinq talents, et il a eu l'avantage sur lui d'avoir avec moins de labeurs gagné les mêmes couronnes. En effet, c'était un homme comme celui qui- avait reçu les cinq talents, et cependant le Seigneur n'exige pas de lui des comptes aussi sévères; il ne réclame pas de lui autant que de son compagnon d'esclavage ; il ne lui dit pas : pourquoi ne peux-tu pas faire cinq talents? ce qu'il était en droit de lui dire. Pénétrés de ces vérités, n'insultez pas, si vous êtes plus grands, ceux qui sont (505) plus petits. Craignez die vous blesser, avant de les blesser eux-mêmes. Ceux-ci étant séparés de vous, c'en est fait de tout le corps; car qu'est-ce que le corps, sinon un ensemble de membres , comme l'apôtre le dit lui-même : " Aussi, le corps n'est pas un seul membre, mais un ensemble de membres ". Donc, si c'est là ce qui constitue le corps, ayons grand soin que le plus grand nombre reste le plus grand nombre; car autrement, nous recevons une blessure mortelle. Aussi l'apôtre ne se contente-t-il pas, d'exiger que nous ne nous séparions pas les uns des autres; il veut de plus que nous demeurions étroitement unis. En effet après avoir dit : " Afin qu'il n'y ait point de schisme dans le corps ", il ajoute : " Mais que tous les membres aient un égal souci les uns des autres ", et il donne ainsi la seconde raison de la supériorité d'honneur accordée aux membres inférieurs. Car Dieu n'a pas voulu seulement qu'il n'y eût pas de séparation, mais de plus qu'il y eût l'abondance de la charité, et la plénitude de la concorde. Eu effet, si c'est un besoin pour chaque membre de veiller au salut du prochain, ne parlez ni du plus ni du moins, car ii n'y a là ni plus ni moins. Tant que le corps subsiste, il peut y avoir une différence; au contraire, que le corps périsse, il n'en est plus de même. Or, le corps périra si les parties moindres ne subsistent pas.
3. Si donc les membres supérieurs péris;, sent lorsque les inférieurs en sont violemment séparés , ces membres supérieurs doivent avoir autant de souci des autres que d'eux-mêmes, puisque c'est de l'union avec les membres les plus modestes, que dépend le, salut des membres plus grands. Aussi vous aurez beau répéter à satiété, membre obscur, membre inférieur, si vous n'avez pas, pour cet inférieur, autant de souci que pour vous-même; si vous le négligez comme moins important que vous, c'est vous qui souffrirez de cette négligence. Voilà pourquoi l'apôtre ne dit pas seulement : Que les membres aient souci les uns des autres; il dit plus : " Que les membres aient un égal souci les uns des autres " ; c'est-à-dire, que l'attention, que,la prévoyance doit s'étendre sur le plus petit autant que sur le plus grand. Ne dites donc pas : un tel n'est que d'une condition vulgaire ; cet homme, que vous regardez comme le premier venu; considérez que c'est un membre du corps, qui se compose de toutes ses parties; tout aussi bien que 1'œil, ce membre quel qu'il puisse être, contribue à.
faire que le corps soit le corps. En ce qui concerne la constitution du corps, nul ne possède plus que le prochain. Car ce qui constitue le corps, ce n'est pas que l'un soit plus grand , l'autre plus petit, mais qu'il y ait pluralité et diversité. De la même manière que vous, plus grand, vous aidez à former le corps; de même cet autre y contribue aussi, en étant plus petit que vous. De telle sorte que la petitesse de celui-ci, en ce qui concerne la constitution du corps, est aussi précieuse que votre grandeur, pour cet harmonieux agencement; il a la même efficacité que vous; c'est ce que va rendre évident une supposition. Supprimons la différence du plus petit et du plus grand, parmi les membres; qu'il n'y en ait plus, ni de plus honorables ni de moins honorables; que tout soit oeil, ou bien que tout soit tête, n'est-il pas vrai que le corps périra?
C'est de la dernière évidence. Faisons le contraire; amoindrissons tous les membres; même résultat; de sorte que, par là encore, éclate l'égalité d'importance des inférieurs avec les supérieurs. Faut-il dire encore quelque chose de plus fort? ce n'est que pour faire subsister le corps, que le moindre est le moindre; si donc tel membre est moindre, ce n'est qu'à cause de vous , ce n'est qu'afin que vous soyez grand: Voilà pourquoi l'apôtre réclame de tous , une égalité d'attention mutuelle;
après avoir dit : " Que les membres aient un égal souci les uns des autres ", il explique encore cette pensée, en disant : " Et si l'un des membres souffre , tous les autres membres souffrent avec lui; ou si l'un des membres reçoit de l'honneur, tous les autres s'en réjouissent avec lui (26) ".
Si Dieu a voulu, dit l'apôtre, que l'attention réciproque des membres s'étendît sur tous, c'était pour assurer, au sein de la diversité même, l'unité, afin que tout ce qui arriverait fût ressenti dans une communion parfaite. Car, si l'attention pour le prochain est le salut de tous, il est nécessaire et que tous les sujets de gloire et toutes les causes d'afflictions soient ressenties en commun par tous. L'apôtre fait donc ici trois recommandations : pas de division, union parfaite; égale réciprocité d'attention; regarder toute chose qui survient, comme arrivant pour tous. Sans doute, il dit (506) précédemment qu'un honneur plus grand été fait à ce qui est défectueux, précisément à cause de ce que le membre a de défectueux, il veut montrer que l'infériorité même donne un titre à une plus grande part de considération ; mais ici, le point de vue est changé, l'égalité entre les membres se fonde sur- l'égalité d'attention mutuelle. Ce qu'il a voulu, .dit-il, 'en accordant une supériorité, d'honneur , c'est empêcher que le membre inférieur ne fût jugé moins digne d'attention. Mais, pour unir les membres d'une manière parfaite, il ne se borne pas là, il les unit encore par la sympathie dans les joies et dans les douleurs qui surviennent. Souvent, lorsqu'une épine est entrée dans la plante du pied, tout le corps s'en ressent et s'en inquiète, le dos se courbe, et le ventre et les cuisses se contractent, et les mains, comme des satellites, comme des domestiques, s'avancent, retirent ce qui s'est enfoncé, la tête se penche, et les yeux retardent avec une attention soucieuse. Il est évident par là que si le pied a l'infériorité parce qu'il ne peut s'élever comme d'autres membres, il ressaisit l'égalité en forçant la tête à se baisser, il partage ses honneurs, et remarquons surtout cette égalité d'honneurs quand les pieds conduisent la tête, non pour lui faire plaisir, mais par devoir. D'où il suit que si la tête, au point de vue de la considération, a quelque avantage sur les pieds, il suffit pour rétablir l'égalité parfaite que la tête, qui est si noblement partagée, doive honneur et assistance à ce qui est au-dessous d'elle, et ressente également toutes les souffrances du membre inférieur. Car, quoi de pins vil que la plante des pieds? Quoi de plus noble que la tête? Mais le pied marche pour la tête, et emporte tous les membres avec lui.
Voyez encore :s'il arrive quelque accident aux yeux, c'est pour tous les membres, et de la douleur et une inaction forcée; les pieds ne marchent plus; les mains ne travaillent plus ; le ventre ne reçoit plus sa ration ; ce n'est pourtant qu'un mal d'yeux. D'où vient que votre ventre se dessèche, que vos pieds ne vont plus, que vos mains sont liées? C'est que tout le corps est un système où tout se tient, de là l'inexprimable communauté de toutes les affections. Sans cette communauté, il n'y aurait pas la réciprocité d'attention et d'inquiétudes. Voilà pourquoi l'apôtre, après avoir dit : " Que les membres aient un égal souci les uns des. autres ", a vite ajouté : " Et si l'un des membres souffre, tous les autres membres souffrent avec lui; ou si l'un des membres reçoit de l'honneur, tous les autres s'en réjouissent avec lui ". Et comment, dira-t-on, se réjouissent-ils par sympathie? C'est la tête que l'on couronne, et l'homme tout 'entier se glorifie ; ce n'est que la bouché qui parle, et les yeux rient et se réjouissent ; ce qui cause la joie, ce n'est pourtant pas la beauté des yeux, mais ce que dit la langue. Autre preuve : les yeux sont beaux, et toute la femme en est embellie; et maintenant, si le nez est droit, le cou élégant, les autres membres gracieux, voici que les yeux, à leur tour, respirent la joie et la fierté; et ces mêmes yeux pleurent à chaudes larmes, dans les douleurs; dans les catastrophes qui arrivent aux autres membres, fussent-ils personnellement sans aucune atteinte.
4. Donc méditons ces pensées, tous tant que nous sommes, imitons l'amour mutuel de ces membres bien unis, ne faisons pas le contraire de ce qu'ils font, n'insultons pas aux malheurs du prochain, ne portons pas envie à sa prospérité, une telle conduite n'appartient qu'à des hommes -en délire, qu'à des furieux. Se crever un oeil, c'est la preuve d'une insigne démence, se ronger le poing, c'est la marque d'une folie qui éclate au grand jour. Se conduire ainsi envers ses membres, , tenir la même conduite envers ses frères, c'est également s'assurer le renom d'un insensé, c'est se faire un tort qui mérite qu'on y pense. Tant que ce membre resplendit, c'est votre beauté en même temps qui brille, et tout votre corps est embelli : car cette beauté particulière, le membre ne l'accapare pas pour lui seul, mais il vous donne, à vous aussi, un sujet de vous glorifier : si vous l'éteignez, vous produisez des ténèbres qui enveloppent tout le corps, vous créez un malheur commun à tous les membres; si au contraire, vous conservez sa splendeur, c'est la beauté du corps tout entier que vous conservez. En effet, vous n'entendez jamais dire : voila un bel oeil ; mais, que dit-on ? Voilà une belle femme; et l'éloge de l'oeil ne vient qu'après l'éloge de tout le corps. Il en est de même pour l'église.
En effet, s'il en est, dans son sein, qui jouissent d'une bonne renommée, tout le corps de l'église recueille le fruit de cette estime. Car les ennemis de l'église ne cherchent pas les distinctions des personnes (507) dans les éloges, ils adressent leurs éloges à tout le corps. Si tel a l'éloquence en partage, ce n'est pas lui seulement qu'on célèbre par des éloges, mais toute l'église. En effet; on ne dit pas, un tel est admirable, mais que diton? C'est un docteur admirable que possèdent les chrétiens, et l'éloge est, pour tous, un bien commun. Ainsi ce que les gentils unissent, vous, c'est vous qui 1e divisez, et vous faites la guerre à votre propre corps, à vos propres membres ? Et vous ne voyez pas que vous bouleversez tout? " Tout royaume "; dit Jésus, " divisé contre lui-même sera ruiné ". (Matth. XII, 25.)
Or, maintenant rien ne produit autant la division, la séparation, que l'envie et la haine jalouse, maladie funeste, pour laquelle il n'y a pas de pardon, maladie plus funeste que la racine même de tous les maux. L'avare en effet a du plaisir au moins quand il reçoit quelque chose; l'envieux, au contraire, ne se réjouit pas quand il reçoit, mais quand uri autre ne reçoit pas : car ce qu'il prend pour un bienfait personnel, c'est le malheur d'autrui, ce n'est pas le bonheur qui lui arrive à lui-même; c'est un ennemi commun de toute la nature humaine, et qui se plaît à frapper les membres du Christ : quelle fureur plus détestable que celle-là? Le démon est jaloux de qui?-des hommes, mais il ne porte envie à aucun démon : tandis que vous, qui êtes un homme, c'est contre des hommes que vous ressentez de l'envie, vous vous élevez contre celui qui est de la même famille , du même sang que vous, et c'est ce que le démon lui-même ne fait pas. Et quel pardon pouvez-vous espérer, quelle justification faire entendre, vous qui, à la vue du bonheur d'un frère, tremblez et pâlissez de rage,, au lieu de vous réjouir, de tressaillir d'allégresse.? Soyez l'émule de votre frère, je n'y mets pas d'obstacle : mais soyez son émule par les vertus qui le font estimer; son émule, non pas pour le dénigrer, mais pour vous élever au même faîte que lui, pour montrer la même perfection. Voilà la bonne rivalité; on cherche à imiter, non à faire la guerre; on s'afflige, non du bonheur d'autrui; ruais du mal que l'on ressent en soi :c'est précisément le contraire de la basse envie, qui, négligeant ses maux propres, se dessèche à la vue du bonheur des autres. Le pauvre ne souffre pas tant de sa pauvreté que de l'abondance du prochain : quoi de plus déplorable qu'une telle disposition? L'envieux, je l'ai déjà dit, est en cela plus odieux que l'avare : l'avare en effet se réjouit quand il a reçu quelque chose; ce qui fait au contraire la joie de l'envieux , c'est qu'un autre ne reçoive pas. Donc, je vous en prie, abandonnez cette voie perverse, changez votre envie en une émulation généreuse (car cette émulation est plus puissante pour l'action et communiqué à l'âme unie ardeur plus dévorante que le feu) , et de cette émulation vous recueillerez de grands biens. C'est ainsi que Paul amenait les Juifs à la foi : " Pour tâcher ", disait-il, " d'exciter de l'émulation dans l'esprit des Juifs, qui me sont unis selon la chair, et d'en sauver quelques-uns ". (Rom. XI, 14.) Celui qui ressent l'émulation que voulait l'apôtre, ne se dessèche pas à la vue d'un autre jouissant d'une bonne. renommée, mais il soutire de se voir lui-même en retard.
Il n'en est pas de même de l’envieux quand il voit la prospérité d'autrui , il est comme ces frelons qui vont gâter le travail d'autrui ; jamais il ne fait personnellement d'efforts pour s'élever, mais il pleure à la vue d'un autre qui s'élève, et tente tout pour le rabaisser. A quoi pourrait-on comparer cette maladie ? Il me semble voir un âne lourd et,surchargé d'embonpoint attelé au même timon qu'un agile coursier; l'âne ne veut passe lever, et il cherché, cet animal massif, à tirer l'autre en bas.
L'envieux ne pense pas à s'affranchir de son profond sommeil, c'est un soin qu'il ne prend jamais; mais ii n'est rien qu'il ne fasse pour faire tomber, pour abattre celui qui prend son essor vers le ciel; l'envieux c'est le parfait imitateur du démon. Celui-ci, à la vue dé l'homme dans le paradis, n'a pas senti le zèle qui porte à se convertir, mais uniquement l'envie de faire chasser l'homme du paradis: et en le voyant ensuite établi dans le ciel, et les fidèles de la terre jaloux de parvenir là-haut, le démon poursuivant toujours le même dessein , ne cherche qu'à les faire tomber, entassant ainsi plus de charbons ardents sur sa tête. C'est là en effet ce qui arrive toujours : si l'homme à qui l'on porte envie, se tient sur ses gardes, il acquiert une gloire plus brillante ; l'envieux ne fait que rendre son mal plus affreux. C'est ainsi que Joseph a brillé d'une gloire si pure; c'est l'histoire du prêtre Aaron ; les intrigues et le déchaînement de (508) l'envie ont provoqué une fois, deux fois la même sentence de Dieu , et fait fleurir la verge. C'est ainsi que Jacob a joui de l'abondance, et de tous les autres biens. C'est ainsi que les envieux se sont jetés dans mille douleurs inextricables. Pénétrés de toutes ces vérités, fuyons la basse envie. Car pourquoi , répondez-moi, êtes-vous envieux? Parce que votre frère a reçu une grâce spirituelle?
Et de qui l'a-t-il reçue ? Répondez-moi : N'est-ce pas de Dieu ? C'est donc à Dieu que s'adresse votre haine, puisque Dieu est l'auteur du présent. Voyez-vous jusqu'où glisse la passion rampante, quel édifice gigantesque de péchés elle élève, quel gouffre de châtiments et de vengeances elle creuse sous vos pieds? Fuyons donc cette odieuse passion, mes bien-aimés; loin de nous l'envie; prions pour les envieux, et faisons tout pour éteindre ce feu qui les mine. Mais gardons-nous du délire de ces malheureux qui, en cherchant à nuire au prochain, ne font qu'allumer contre eux-mêmes une flamme inextinguible. Ne les imitons pas, pleurons, gémissons sur eux. Ce sont eux qui sont blessés, au lieu de faire des blessures aux autres , ils portent dans leur coeur éternellement le ver rongeur, et ils amassent une source de poisons plus amers que toute espèce de fiel. Prions donc le Dieu de bonté, et de guérir ces malheureux , et de nous préserver à tout jamais de leur mal. Il n'y a pas de ciel pour celui que ronge cette lèpre , et en attendant le ciel , la vie présente n'est pas pour cet infortuné une vie. Il n'est pas de teigne, rongeant le bois ou la laine, qui se puisse comparer à ce feu dévorant de l'envie, qui consume les os des envieux et détruit toute la vigueur de l'âme. Voulons-nous nous affranchir, et les autres avec nous, d'incalculables malheurs , repoussons loin de nous cette fièvre détestable, cette corruption la plus funeste de toutes ; pénétrons-nous de la force de l'esprit,, nécessaire pour achever le combat présent, pour obtenir les couronnes à venir; puissions-nous tous les recevoir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ , à qui appartient , comme au Père, comme au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. C. PORTELETTE.
HOMéLIE XXXII. OR VOUS êTES LE CORPS DE JéSUS-CHRIST, ET MEMBRES D'UNE PARTIE. (CHAP. XII, VERS. 27, JUSQU'AU VERS. 4 DU CHAP. XIII.)
509 ANALYSE.
1. L'Esprit prophétique répandu plus abondamment dans les temps apostoliques que sous la loi ancienne.
2. Résumé des moyens employés par saint Paul pour consoler ceux qui se plaignaient d'être moins bien partagés que les autres dans la distribution des dons spirituels.
3 et 4. Excellence de la charité. — Que tout le reste est vain sans elle. — Que les dons du Saint-Esprit ne servent à rien sans une bonne vie.
5. Comment faut-il comprendre ces paroles de l'Apôtre : Quand même je donnerais tout mon bien aux pauvres, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien !
6-8. La charité est exempte de tout défaut. — Combien la terre serait heureuse si tous les hommes s'entr'aimaient. — Que toutes nos vertus déplaisent à Dieu sans la charité du prochain.
— De la chasteté admirable de Joseph. — De la charité de saint Paul. — De l'amour prodigieux que Jésus-Christ a eu pour les hommes.
1. Afin qu'on ne pût pas dire : Pourquoi nous citer le corps pour exemple? Le corps est esclave de la nature, et nos bonnes actions dépendent de notre libre arbitre : il nous a donné cette comparaison comme règle de nos actes, et il s'en est servi pour montrer que l'union établie par la nature entre les membres d'un même corps doit être établie entre nous par la charité. Voilà pourquoi il dit : " Vous êtes le corps du Christ ". Si notre corps ne doit contenir aucun élément de discorde, il ne doit pas, à plus forte raison, y en avoir dans le corps du Christ, et cela est d'autant plus vrai que la grâce est plus puissante que la nature. " Et vous êtes membres d'une partie ". Non-seulement nous sommes tous ensemble le corps du Christ; mais nous sommes membres les uns des autres. Car c'est du corps et des membres du Christ qu'il a voulu parler plus haut, représentant l'humanité comme un ensemble et comme un vaste corps, composé d'une foule de membres , d'une foule de parties qui se rattachent toutes à ce grand corps et qui peuvent se multiplier à l'infini. Mais que signifie ce mot : " D'une partie ? " Il signifie, en ce qui vous concerne, que vous formez une partie du grand édifice. Dans son langage, le mot " corps " veut dire le corps tout entier. Il ne désigne pas l'église de Corinthe, mais l'église universelle. Voilà pourquoi il dit: " Vous êtes membres d'une partie ? " c'est-à-dire : Votre église est un des membres de l'église universelle et de ce corps qui renferme toutes les églises du monde. Vous devez donc être unis non-seulement entre vous, tuais avec l'église universelle, si vous voulez être justes, si vous êtes les membres d'un même corps. " Et Dieu a établi dans son église, premièrement des apôtres, secondement des prophètes, troisièmement des docteurs, ensuite ceux qui ont le don des miracles, puis ceux qui ont la grâce de guérir les maladies, ceux qui ont le don d'assister leurs frères, ceux qui ont le don de gouverner, ceux qui ont le don des langues (28) ". Il fait ici ce que j'ai dit plus haut. Comme ceux qui avaient le don des langues étaient fiers de leur science, il met toujours cette science en dernière ligne. Chez lui, les rangs ne sont pas donnés au hasard ; chacun se trouve placé suivant sa valeur. Les apôtres viennent donc en première ligne , parce que toutes les grâces et tous les dons étaient leur privilège. Et il n'a pas dit (510) simplement: Dieu a établi dans son Eglise des prophètes, ou des apôtres; il a ajouté " premièrement, secondement, troisièmement " , pour mettre, comme je l'ai dit, chacun à sa place. " Secondement les prophètes ". Des prophètes, comme les filles de Philippe , comme Agabe, comme ces prophètes de Corinthe, auxquels il fait allusion en ces termes: " Que deux ou trois prophètes élèvent la voix ". (I Cor. XIV, 29.) Et, dans une épître à Timothée, il disait: " Ne néglige pas la grâce, le don de prophétie qui est en toi ". (I Tim. IV, 14.)
Il y avait bien plus de prophètes dans l'Eglise du Christ que sous l'ancienne loi. Ce n'était pas entre les mains de dix, de vingt, de cinquante, de cent privilégiés que le don de prophétie se trouvait concentré ; cette grâce se trouvait répandue sur une foule de têtes, et chaque Eglise comptait un grand nombre de prophètes. Quand le Christ dit : "La loi et les prophètes jusqu'à saint Jean " (Matth. II, 13), il parle des prophètes qui ont précédé sa venue. " Troisièmement les docteurs ". Le prophète est inspiré par l'Esprit-Saint. Le docteur suit souvent ses propres inspirations. C'est ce qui faisait dire à l'apôtre : " Les bons prêtres sont doublement honorables;
surtout quand ils se servent, dans leurs travaux, de la parole et de la science ". (I Tim. V, 17.) Mais l'homme qui parle sous l'inspiration du Saint-Esprit, ne travaille pas. Aussi saint Paul a-t-il mis le docteur après le prophète. La parole du prophète. est un présent divin ; la parole du docteur est due au travail. de l'homme. La voix du docteur s'accorde avec celle des saintes Ecritures ; mais c'est sa propre science qui parle par sa bouche. Viennent ensuite " ceux qui opèrent des, miracles, ceux qui ont le don de guérir ". Voyez-vous la distinction qu'il établit ici; comme plus haut? C'est que le don des miracles est plus grand encore que le don de guérison. Celui qui peut faire des miracles châtie et guérit; celui qui a le don de guérir n'est qu'un médecin. Et voyez combien il a raison de mettre le don de prophétie avant le don des miracles et le don de guérison. Quand il disait plus haut : Les uns ont reçu du Saint-Esprit la parole de la sagesse; les autres la parole de la science ; il n'observait pas de hiérarchie, il ne distinguait pas. Mais ici, il assigne des rangs. Pourquoi donne-t-il le premier au don de prophétie? C'est que l'Ancien Testament fait de même. Quand Isaïe s'adressait aine Juifs pour leur démontrer la puissance de Dieu, et la bassesse des démons, en passant, il disait que la divinité se manifestait surtout par la prophétie. Le Christ, qui avait opéré tant de miracles, ne dédaigne pas cette manifestation de sa divinité, et souvent il termine ainsi ses discours : " Je vous ai dit ces choses, afin que, lorsqu'elles s'accompliront, vous croyiez en moi ". (Jean, XIII, 19.) C'est; donc à juste titre que te don e guérison ne vient qu'après le don de prophétie. Mais pourquoi cède-t-il aussi le pas à la science des docteurs? C'est que ce n'est pas la même chose d'annoncer la parole de Dieu, de semer la religion dans les âmes ou de faire des miracles; car les miracles mêmes s'opèrent en vue de la parole de Dieu.
2. Lors donc qu'on instruit par sa parole et , par son exemple, on est au-dessus de tous. Les docteurs, selon saint Paul, sont ceux dont la conduite, comme la parole, est un enseignement. Voilà aussi ce qui fait les apôtres. Quelques-uns de ces dons ont, dans l'origine, été le partage de quelques hommes indignes. Témoin ceux qui disaient: Seigneur, n'avons-nous pris prophétisé en votre nom? N'avons-nous pas fait des miracles? Mais il leur fut répondu: " Jamais je ne vous ai connus; loin d'ici, vous qui faites des oeuvres d'iniquité ". (Matth. VII, 22, 23.) Ce double enseignement de la parole et de l'exemple ne saurait être l'apanage du vice. S'il donne un rang si distingué aux prophètes, ne vous en étonnez pas. Il ne parle pas ici de ceux qui se bornent à prophétiser, mais des hommes dont les prophéties sont des enseignements dictés par l'intérêt public. C'est ce qui devient encore plus clair, quand il dit: " Ceux qui ont le don d'assister leurs frères, ceux qui ont le don de gouverner". Qu'est-ce que " l’assistance? " C'est la protection accordée à la faiblesse. Mais, dites-moi, c'est donc là une grâce divine? Oui, sans doute, c'est une grâce divine que le pouvoir de protéger, de dispenser les secours spirituels. D'ailleurs l'apôtre donne le nom de grâces à beaucoup de choses qui sont des actes de vertu. Il ne veut pas nous laisser tomber dans l'abattement; il veut nous montrer que toujours nous avons besoin de la main de Dieu. Par là il nous dispose à être reconnaissants envers lui, il enflamme notre coeur et élève nos sentiments. " Ceux qui ont le don des langues ". Voyez-vous la place qu'il accorde à ce don, et comme (511) il le met toujours en dernière ligne? Puis, comme cette hiérarchie aux échelons nombreux, blessait les susceptibilités de ceux qui étaient placés au bas, il s'adresse à eux avec véhémence, en leur prouvant par des arguments nombreux qu'ils ne sont pas fort au-dessous des autres. Quelques hommes s'étaient probablement récriés et avaient dit: Pourquoi n'avons-nous as tous été mis au rang des apôtres? Saint Paul les console plus haut. Il leur montre qu'il y a là une hiérarchie nécessaire, en se servant du corps, comme objet de comparaison. " Le corps, dit-il, n'est pas un seul " membre. — Si tous les membres étaient un seul membre, où serait le corps? " Tous les membres, ont leur utilité. " Les grâces manifestes du Saint-Esprit, dit-il, ont été données à chacun, pour l'utilité de tonte l'Eglise ".
En outre, c'est l'Esprit-:Saint qui est le dispensateur commun des grâces, et sa grâce est un don et non une dette : " Les grâces sont différentes, dit-il; mais la source est la même c'est l'Esprit-Saint ". C'est. toujours l'Esprit-Saint qui se manifeste; " chacun reçoit une manifestation du Saint-Esprit ". C'est la volonté de l'Esprit-Saint et de Dieu qui a présidé à la configuration des membres : " C'est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses, distribuant à chacun ses dons, selon qu'il lui plaît. Dieu a placé dans le corps plusieurs. membres, et il les y a placés chacun comme il lui a plu ". En outre les membres subalternes ont aussi leur nécessité " Les membres qui paraissent les moins nobles, dit-il, sont nécessaires ". Ils sont même également nécessaires, parce que, comme les autres, ils contribuent à former l'édifice du corps : " Le corps n'est pas un seul membre; mais l'assemblage de plusieurs ". Les membres les plus nobles ont besoin des moins nobles. " La tête ne peut dire aux pieds : Je n'ai pas besoin de votre secours ". Les membres les moins nobles sont même les plus honorés: " Nous honorons davantage ceux qui ne sont pas en honneur ". Ils concourent tous également au même but :
" Tous les membres concourent à produire le même effet, dans un intérêt mutuel ". Ils prennent tous leur part de douleur et de gloire. "Qu'un membre soit soutirant, tous souffrent avec lui; qu'un membre ait quelque avantage, avec lui tous s'en réjouissent ". Après les consolations, viennent les paroles de véhémence et de reproche. Car, je l'ai dit, elles doivent se succéder. Après avoir consolé ses auditeurs, il s'emporte contre eux avec véhémence et leur dit : " Tous sont-ils apôtres? Tous sont-ils prophètes? Tous ont-ils le don de guérir? " il ne s'arrête pas là, il va jusqu'au bout. Tantôt il dit : Tout le monde ne peut tout avoir. " Si tous les membres n'étaient qu'un seul membre, où serait le corps? " Tantôt il laisse tomber quelque autre parole consolante. Il démontrera, par exemple, que les moindres grâces sont dignes d'envie, comme les plus grandes, parce que ces grâces-là aussi ne sont pas accordées à tout le inonde. Pourquoi vous affliger de ce que vous n'avez pas le don de guérir? Songez que votre lot, tout humble qu'il est, est encore un privilége. " Tous ont-ils le don des langues? Tous ont-ils le don de les interpréter? " Les dons les plus précieux n'ont pas été accordés à tous par la main de Dieu ; Dieu n'a fait que les répartir entre ses différentes créatures, et pour les dons les moins précieux, il a agi de même. Il a eu pour but de faire régner entre nous la bonne harmonie et la charité: Il fallait que chacun eût besoin de son prochain, pour être forcé par là de s'unir à son frère. Les arts, les éléments, les plantes, nos membres , tous les êtres sont soumis au même système.
3. Il répand ensuite sur les coeurs abattus une consolation bien capable de les relever et de les apaiser. La voici : " Soyez jaloux ", dit-il, " d'acquérir les dons qui sont les meilleurs.
Et je vais vous montrer une voie plus excellente encore ". Il montre, en parlant ainsi , qu'il fait allusion à ceux qui sont moins bien partagés que les autres; et qu'il dépend d'eux d'être mieux partagés. En disant : " Soyez jaloux d'acquérir ", il demande à ses disciples du zèle et de l'ardeur pour les biens spirituels. Il ne parle pas des dons les plus grands. Il dit : " Les dons les meilleurs ", c'est-à-dire, les plus utiles. Il veut dire : Poursuivez sans cesse les dons spirituels, et je vous indiquerai la voie qui y conduit. Il n'a pas dit : " Tel ou tel don "; mais la voie qui conduit aux dons spirituels, afin de donner plus de valeur à ses promesses. Il veut dire par là : je ne me bornerai pas à vous indiquer deux ou trois de ces dons, mais la voie qui mène à tous les dons du Seigneur, la voie qui , pour dire plus encore, est ouverte à tout le monde. Il ne s'agit point ici de telles ou telles grâces accordées (512) aux uns, refusées aux autres. Il s'agit d'une grâce universelle. Il invite donc tout le monde à y prendre part; car il dit: " Montrez-vous jaloux d'acquérir les dons qui sont les meilleurs, et je vais vous montrer une voie plus excellente encore ". C'est de la charité envers le prochain qu'il veut parler. Puis, avant d'aborder ce qui concerne cette vertu et d'en faire un pompeux éloge, il lui compare les autres dons spirituels et il en fait bon marché, en montrant que sans la charité ils ne sont rien , et c'est ici que brille sa haute sagesse. Car s'il avait à l'instant même entamé le chapitre de la charité, si, après ces mots:
"Je vais vous montrer la voie ", il eût ajouté : Cette voie c'est la charité ; s'il n'eût pas, au moyen d'une comparaison , développé son idée , ses paroles auraient fait rire des disciples encore peu faits à ce langage et tout surpris de sa nouveauté. Aussi ne dit-il pas tout de suite le mot de l'énigme. Mais après avoir, par son accent de conviction, éveillé ses auditeurs, après avoir dit: Je vais vous montrer une voie plus excellente encore, après avoir excité leur curiosité, il n'entre pas tout de suite en matière ; mais il enflamme encore la curiosité de ses disciples. Il commence par passer tous les dons spirituels en revue , -pour montrer qu'ils ne sont rien sans la charité. Il fait voir à ses auditeurs combien il leur est nécessaire de s'aimer mutuellement , puisque c'est pour avoir négligé la charité qu'ils se sont attiré tous leurs maux. C'est le moyen de mettre dans tout son jour l'importance de cette vertu. Les autres dons spirituels, en effet, loin de les réconcilier entre eux et de les attacher les uns aux autres, n'ont fait que les désunir. Mais la charité a concilié et uni ceux que les dons spirituels avaient divisés. Toutefois il ne proclame pas tout de suite cette vérité; mais il va au-devant des désirs de ses auditeurs, en posant pour principe que cette vertu est par elle- même un don spirituel qui mène à tous les autres. Si donc vous ne voulez pas aimer votre frère par devoir , devenez charitable pour recevoir un témoignage plus grand que tous les autres de la bonté divine, et l'un de ses dons les plus magnifiques. Et voyez par où il commence. Il commence par le don qui excitait surtout l'admiration de son auditoire, par le don des langues, et, en parlant de ce don, il lui donne toute son étendue. Il ne dit pas : quand je parlerais des langues inconnues, mais : " Quand je parlerais les langues des hommes ". Qu'entend-il par ce mot " des hommes? " Il veut dire : De tous les hommes qui sont dans l'univers. Et cette hyperbole ne lui suffit pas encore. Mais il en ajoute une autre plus énergique que la première , quand il dit: " Lors même que je parlerais le langage des anges, sans la charité, je ne serais qu'un airain sonore, une cymbale retentissante ". Voyez comme il exalte ce don, pour le rabaisser ensuite jusqu'à terre. Il ne s'est pas contenté de dire : Je ne serais rien; il a dit : " Je ne serais qu'un airain sonore ", c'est-à-dire, un métal insensible et sans âme. Mais que signifie ce mot. " un airain sonore?" Cela veut dire qu'il ne proférerait que des paroles vaines, futiles et sans effet. Et non-seulement, dit-il, ma parole serait mutile; mais elle ennuierait et rebuterait bien des gens. Voyez-vous comme il assimile l'homme sans charité aux objets inanimés et insensibles.
Maintenant, s'il parle du langage des anges, ce n'est pas qu'il veuille en faire des êtres matériels; niais il veut dire : Quand je parlerais aussi bien que les anges, quand ils s'entretiennent; je ne serais rien sans la charité. Que dis-je? je serais à charge à mes auditeurs.
Ainsi , quand il dit ailleurs : " Devant lui fléchiront le genou tous les habitants du ciel, de la terre et des enfers ", il n'a pas l'intention de représenter les anges avec des genoux et une charpente osseuse. Il veut exprimer, par les signes usités chez les hommes, une adoration grande et profonde. De même ici il appelle langue non pas un organe de chair, mais l'entretien des anges qu'il désigne par un mot appartenant au vocabulaire des hommes. Puis , afin de mieux faire goûter ses paroles, il ne s'arrête pas au don des langues; il continue, en énumérant les autres dons spi. rituels et les rabaissant tous, quand ils ne sont pas accompagnés de la charité, il fait enfin le portrait de cette vertu et, se servant de l'amplification oratoire , il s'élève des dons les moins précieux aux dons les plus importants. Le don qu'il a placé au dernier degré de l'échelle des grâces,.
le don des langues, est celui par- lequel il commence, en arrivant, comme je l'ai dit, par une progression ascendante, aux dons les plus précieux. Après avoir parlé du don des langues, il passe au don de prophétie et dit : " Quand même j'aurais le don de prophétie ", en exaltant ce don.
513 Tout à l'heure il ne s'est pas contenté de dire: Quand je parlerais des langues inconnues; il a dit : Quand je parlerais toutes les langues des hommes. Il a été plus loin; il a dit: Quand je parlerais toutes les langues des anges, et il a démontré qu'un pareil donne serait rien sans la charité. C'est ainsi que maintenant il ne parle pas du don de prophétie simplement, mais de ce don dans toute son étendue. Après avoir dit : Quand j'aurais le don de prophétie, il ajoute: " Quand je con" naîtrais tous, les mystères, et que j'aurais une " science parfaite de toutes choses " , en insistant sur ce don avec emphase.
4. Passant aux, autres dons spirituels, pour ne pas tomber dans une fastidieuse énumération, il place avant tout, en l'élevant bien haut, la mère et la source de tous les dons spirituels. Il dit : " Quand j'aurais la foi ". Cette expression ne lui suffit pas. Il ajoute ce mot employé par le Christ pour marquer les plus grands effets de cette vertu. " Quand j'aurais une foi capable de transporter les montagnes, sans la charité, je ne serais rien ". Voyez comme il rabaisse encore le don des langues. Selon lui , la prophétie a le grand avantage de pénétrer les mystères et d'avoir la toute science; la foi opère avec force, puisqu'elle transporte les montagnes: mais, quand il parle du don des langues, il se borne à dire que c'est un don spirituel. Voyez aussi comme il a su résumer tous les dons en deux mots, " la prophétie " et " la foi ", car tous les signes miraculeux consistent soit en paroles soit en actions. Mais le Christ avait dit que c'était un des moindres effets de la foi de transporter les montagnes. Car c'est en ce sens qu'il a prononcé ces mots : " Avec une parcelle de foi aussi minime qu'un grain de sénevé, vous direz à cette montagne : Passe de ce côté, et elle y passera ". Comment donc se fait-il que Paul fasse consister dans ce miracle toute la puissance de la foi ? Que répondre à cela? Le voici. Saint Paul s'est servi de cet exemple, parce que c'est beaucoup, de transporter une montagne. Il n'a pas voulu renfermer dans cet acte toute la puissance de la foi ; mais il s'est servi de cette image pour développer son idée, pour frapper des hommes simples.
Il veut en venir à l'expression de cette vérité :
j'aurais beau avoir une foi capable de transporter les montagnes, je ne serais rien sans la charité. " Et quand j'aurais distribué tout mon bien pour nourrir les pauvres, quand j'aurais livré mon corps pour être brûlé, si je n'avais point la charité, tout cela ne me servirait de rien (3) ". Voyez quelle hyperbole ! Voyez comme il développe ces pensées ! Il n'a pas dit : Quand je donnerais aux pauvres la moitié, les deux tiers, les trois quarts de mon bien; il a dit : Quand je donnerais tout mon bien, et il ajoute: " pour nourrir les pauvres ". A la générosité vient s'ajouter ici une tendre sollicitude. " Et quand je donnerais mon corps pour .être brûlé ". Il n'a pas dit simplement: Quand je mourrais, il emploie ici les figures les plus fortes. Il nous met devant les yeux la mort la plus terrible,, le supplice d'un homme brûlé vif, et cette mort ne serait rien, selon lui, sans la charité. Mais, pour montrer jusqu'où va ici l'hyperbole, je dois produire les témoignages du Christ relatifs à l'aumône et à la mort. Le Christ a dit : " Si vous voulez être parfait, vendez tons vos biens; donnez-en la valeur aux pauvres et suivez-moi ". (Matth. XIX, 21.) Puis il dit, à propos de la charité : " La plus grande charité c'est de donner sa vie pour ses amis ". (Jean, XV, 13.) C'est donc là, même aux yeux de Dieu, le plus grand de tous les sacrifices. Et je prétends moi, s'écrie saint Paul, qu'en subissant la mort pour Dieu, qu'en livrant son propre corps pour être brûlé, on ne retirerait pas grand fruit de ce sacrifice, si l'on n'aimait pas son prochain. Quand on avance que les dons spirituels ne sont pas fort utiles sans la charité, on ne dit rien de bien étonnant; car, dans la vie, il y a des dons spirituels qui n'ont pas grande importance. Bien des hommes ont .prouvé qu'ils avaient reçu en partage certains dons spirituels et pourtant ils ont été punis, comme des méchants qu'ils étaient. Témoin ceux qui au nom du Christ prophétisaient, chassaient les démons, et faisaient force miracles, comme le traître Juda. Les fidèles, au contraire, qui ont mené une vie pure, ont par cela seul été sauvés.
Que les dons spirituels, je le répète, ne puissent rien sans la charité, il n'y a donc rien là d'étonnant; mais qu'une vie vertueuse et pure ne puisse rien sans elle, voilà une assertion qui va bien loin et qui crée une grande difficulté. Le Christ, en effet, ne semble-t-il pas décerner les plus hautes récompenses à l'abandon des biens corporels et aux dangers du martyre? Ne dit-il pas au riche, je (514) le répète :
" Si vous voulez être parfait, vendez "tout ce que vous avez, donnez-en le prix " aux pauvres et suivez-moi? " Ne dit-il pas à ses disciples, à propos du martyre : " Celui " qui perdra la vie pour moi la retrouvera. Celui qui ne m'aura pas désavoué devant " les hommes, je ne le désavouerai pas moi devant mon père, qui est dans les cieux ". (Matth. XVI, 25, et X, 32.) Car c'est chose pénible et surnaturelle qu'un pareil dévouement : ils le savent bien, les hommes qui ont obtenu les palmes du martyre. La parole humaine n'est point à la hauteur d'un pareil sacrifice, d'un acte si admirable qui suppose une âme si généreuse.
.5. Et pourtant, nous dit saint Paul, sans la charité, ce merveilleux dévouement ne sert pas à grand'chose, quand même on y joindrait l'abandon de sa fortune. Pourquoi donc ce langage? J'essaierai de l'expliquer, après avoir cherché comment il se fait que l'homme qui distribue tout son bien pour nourrir les pauvres, puisse être cependant un homme sans charité. Car enfin, l'homme qui est prêt à livrer son corps au bûcher, malgré les dons spirituels qu'il peut avoir; peut encore ne pas aimer son prochain. Mais celui qui, non routent de donner ses biens, les distribue pour nourrir les pauvres, comment peut-il se faire qu'il manque dé charité ? Que répondre à cela? Que cette absence de charité chez un pareil Homme est une hypothèse gratuite. L'apôtre, en effet, emploie volontiers de semblables hypothèses, lorsqu'il a recours à l'hyperbole.
Ainsi, il dira aux Galates : " Si nous-même, si quelque ange descendu du ciel vient vous annoncer autre chose que ce que je vous ai enseigné, qu'il soit anathème ". (Gal. I, 8.) C'est là une supposition impossible; mais, pour. montrer l'excellence de sa parole, il emploie une hypothèse qui ne pouvait jamais se réaliser. Dans son épître aux Romains, il dit encore : " Ni les anges, ni les dominations, ni les puissances, ne pourraient arracher de nos coeurs l'amour de Dieu". (Rom. VIII, 39.) Jamais les anges n'auraient essayé de rien faire de semblable; c'est donc encore ici une hypothèse impossible, comme ce qui suit : " Jamais nulle autre créature ne pourrait nous ôter cet amour " . Nulle autre créature? Il parle ici de toutes les créatures imaginables, créatures célestes et créatures terrestres.
Mais ici encore, il suppose ce qui ne peut être, pour exprimer l'ardeur de son amour. C'est donc aussi ce qu'il fait, lorsqu'il dit: Quand on donnerait tout son bien, ce sacrifice serait inutile, si l'on n'avait pas la charité. Oui, voilà comment on peut expliquer ce passage. Peut-être aussi saint Paul veut-il dire que nous devons nous identifier de coeur avec ceux à qui nous donnons, que nous ne devons pas nous contenter de leur donner froidement, que nous devons les plaindre, venir à eux le coeur brisé, et pleurer avec les indigents.
Voilà pourquoi Dieu a fait une loi de l'aumône. Dieu n'avait pas besoin de nous pour nourrir les pauvres; mais il a voulu nous unir par la charité, nous enflammer d'un mutuel amour; voilà pourquoi il nous a ordonné de nourrir les pauvres. De là encore ces mots de l'apôtre : " Mieux vaut une bonne parole qu'un don : voilà une parole plus précieuse qu'un don ". (Eccli. XVIII, 16, 17.) Et le Maître dit lui-même: " C'est la miséricorde que je veux et non le sacrifice ". (Matth. IX, 13.) On aime d'ordinaire ceux à qui l'on fait du bien, et l'on s'attache à ses bienfaiteurs, et c'est pour resserrer les liens de l'affection que le Christ a établi cette loi. Mais voici à quoi se réduit la difficulté : d'après le Christ, l'aumône et le courage des martyrs sont deux vertus parfaites : d'après saint Paul, elles sont imparfaites sans la charité. Il n'est pas ici en contradiction avec le Christ, à Dieu ne plaise ! au contraire il est avec lui en parfaite harmonie. Le Christ, en s'adressant au riche, ne se contente pas de dire : Vendez vos biens et donnez-en le prix aux pauvres. Il ajoute : Venez ici et suivez-moi. Or pour suivre le Christ, pour se montrer son disciple, il n'y a rien de tel que la charité. " Le meilleur moyen de montrer à tout le monde que vous êtes mes disciples, c'est de vous aimer les uns les autres ", (Jean, XIII, 35.) Et quand il dit : " Celui qui aura perdu la vie pour moi, la retrouvera. Celui qui me confessera devant les hommes, je le confesserai devant mon Père dans les cieux ", le Christ est loin de nier que la charité ne joue ici un rôle essentiel, il ne fait que montrer la récompense réservée à ces efforts de courage. D'ailleurs avec le martyre il exige la charité, et c'est ce qu'il a clairement fait entendre en ces termes : " Vous boirez mon calice et vous recevrez mon baptême " (Matth. XX, 23), c'est-à-dire, vous supporterez le martyre, vous serez tués pour moi. Pour ce (515) qui est "d'être assis à ma droite ou à ma gauche ", ce n'est pas qu'il y ait des places où l’on soit assis à sa droite ou à sa gauche, c'est une manière d'indiquer la préséance, l'honneur suprême. " Ce n'est pas à moi à vous le donner ", dit-il, " mais ce sera pour ceux à qui cela sera préparé ". Montrant ensuite à qui cet honneur est préparé, il appelle ses disciples : " Que celui qui voudra être le premier parmi vous , soit votre serviteur à tous " (Ib. V, 26), leçon d'humilité et de charité.
C'est une haute charité qu'il demande. Aussi ajoute-t-il : " Le Fils de l'homme n'est pas venu pour se faire servir, mais pour servir les autres et donner sa vie pour la rédemption de plusieurs " ; il montre par là qu'il faut aimer jusqu'à subir la mort pour ceux que l'on aime: car c'est la plus grande preuve d'amour qu'on puisse leur donner. Aussi dit-il à Pierre " Si vous m'aimez, paissez mes brebis ". (Jean, XIII, 19.) Voulez-vous comprendre la grandeur et la beauté de la charité, peignons-la par. des paroles, puisque nous ne voyons pas son image réelle. Représentons-nous tous les biens dont elle serait la source, si elle abondait en tous lieux. Alors plus de lois, plus de tribunaux, plus de supplices, plus riel de semblable. Si nous nous aimions tous les uns les autres, plus d'outrages; meurtres, luttes, guerres, dissensions, larcins, pillages, tous les fléaux disparaîtraient et le vice ne serait même pas connu de nom. Or les dons miraculeux; loin de produire un pareil effet, ne font qu'exalter la vanité et l'arrogance, si l'on n'y prend garde.
6. Il y a un côté admirable dans la charité. Toutes les autres qualités ne sont pas exemptes d'alliage : le détachement des biens est souvent une cause d'orgueil ; l'éloquence est accompagnée da désir de la gloire; l'humilité a quelquefois .d'elle-même. une conscience superbe. Mais la charité est exempte de toutes ces maladies ; elle ne s'élève jamais aux dépens de celui qu'elle aime. Ne me parlez pas de la charité s'attachant à un seul objet d'affection; regardez la. charité . qui s'étend à tous les hommes également, et c'est alors que vous en verrez la vertu. Ou plutôt, si vous voulez, supposez un seul être aimé et un seul être qui l’aime, qui l'aime, bien entendu., comme on doit aimer. Il trouvera le ciel, sur la terre; il goûtera partout les douceurs de la tranquillité, il se tressera des couronnes sans nombre. Un tel homme ne connaîtra ni l'envie, ni la colère, ni la jalousie, ni l'arrogance, ni la vaine gloire, ni la détestable concupiscence, ni l'amour insensé et ses poisons; il conservera la pureté de son âme. De même que personne ne cherche à se faire tort à soi-même, de même il ne fera pas tort à son prochain. Un tel homme marchera sur la terre, en compagnie de Gabriel. Eh bien! cet homme-là, c'est celui qui possède la charité. Quant à celui qui fait des miracles signales et qui possède la science parfaite, sans la charité, il aurait beau ressusciter les morts par milliers, il n'en tirera pas grand profit, s'il rompt avec l'humanité, s'il ne peut souffrir le contact de ses compagnons de chaîne. Aussi le Christ a-t-il dit que la meilleure preuve d'amour qu'on puisse lui donner, c'est d'aimer son prochain. " Si vous m'aimez plus que ces hommes, Pierre, paissez mes brebis ". Voyez-vous comme il fait encore entendre par ces paroles que la charité est supérieure au martyre ?
Supposez un père qui chérit son fils jusqu'à donner sa vie pour lui, et un ami attaché à ce. père, mais n'ayant pour le fils que de l'indifférence, le père irrité ne fera aucune attention à cet attachement dont il est l'objet et ne verra que le mépris auquel son fils est en butte. Ce qui a lieu ici, quand il s'agit d'un père et d'un fils, a lieu à plus forte raison quand il s'agit de Dieu et des hommes; car Dieu est le meilleur de tous les pères. Ainsi, après avoir dit : " Voici le premier et le plus grand de tous les commandements : Vous aimerez le Seigneur, votre Dieu ", Jésus a dit : " Voici le second ", et il a expressément ajouté, "qui est semblable au premier : Vous " aimerez votre prochain comme vous-même ". (Matth. XXII, 38, 39.) Et voyez avec quelle énergie il exige cet amour ! Il dit, en parlant de Dieu: Vous l'aimerez " de tout votre coeur " ; il dit en parlant du prochain : Vous l'aimerez " comme vous-même ". Ah ! si l'on observait bien ce commandement, il n'y aurait ni esclave ni- homme libre; ni prince ni sujet; ni riche ni pauvre ; ni petit ni grand ; le démon n'aurait jamais été connu : je ne dis pas celui que nous connaissons, mais tout autre, mais cent autres, mais des légions innombrables de démons se seraient trouvées sans puissance, en face de la charité. La paille résisterait au feu plutôt que le démon à la flamme de la charité. Oui, la charité est plus forte qu'un rempart, plus solide que le métal le plus dur. Imaginez (516) quelque chose de plus solide encore que tous les métaux, la charité restera toujours la plus forte. Ni les richesses ni la pauvreté n'en triomphent, ou plutôt, avec la charité, il n'y aurait ni pauvreté, ni richesse excessive, il n'y aurait que les avantages dont la richesse et la pauvreté sont les sources. A la richesse nous demanderions l'abondance, à la pauvreté une existence libre de soucis, et les inquiétudes compagnes de la richesse et la crainte de la pauvreté ne feraient plus notre tourment.
Que dire des avantages de la charité? Quelle vertu ! Quelle joie elle procure ! De quelles douceurs elle nous inonde ! Les autres vertus entraînent toujours quelque mal avec elle ; le jeûne, la tempérance, les veilles entraînent l'envie, la concupiscence, te mépris.
La charité au contraire aux avantages qu'elle procure joint des plaisirs délicieux et sans mélange. Comme une abeille laborieuse, elle va de toutes parts recueillir son miel , pour le déposer dans l'âme de celui qui aime. Pour l'esclave, elle rend la servitude plus douce que la liberté. Celui qui aime, aimé mieux obéir que de commander, quoique le commandement ait ses douceurs. Mais la charité change la nature. Elle vient à nous, les mains pleines. Quelle mère est plus caressante ? Quelle reine est plus riche ? Tous les travaux sont par elle légers et faciles. Elle sème de fleurs le chemin de la vertu et d'épines celui du vice. Et remarquez bien ceci. Nous trouvons qu'il est dur de se priver de son bien. Avec elle, nous trouvons que cela est doux. Accepter le bien d'autrui nous semble agréable, avec elle ce n'est plus là un bonheur pour nous, c'est un écueil à fuir. La médisance si douce pour tout le monde devient par elle quelque chose d'amer, tandis que nous trouvons de la douceur à dire du bien des autres; quoi de plus doux,que de louer celui qu'on aime? La colère a sa volupté que la charité lui fait perdre, en extirpant ce vice dans sa racine. L'objet aimé a beau faire, celui qui aime ne se montre jamais irrité. Loin de témoigner la moindre aigreur, il n'a pour celui qu'il aime que des larmes , dès exhortations , des prières. Le voit-il en faute, Il pleure, il est triste, mais cette tristesse a ses charmes; car les larmes et la tristesse de la charité ont plus de suavité que le rire et la joie.
Ceux qui rient ne sont pas aussi heureux que ceux qui pleurent sur leurs amis. Si vous ne me croyez pas, arrêtez leurs larmes et c sera leur causer la plus terrible souffrance. Mais l'amour, dites-vous , ne donne que des plaisirs insensés. Ah ! ne tenez pas un pareil langage; car il n'y a rien d'aussi pur que la véritable charité.
7. Ne me parlez pas de cet amour vulgaire et trivial qui est plutôt une maladie que de la charité et de l'amour. Parlez-moi de cet amour que demande l'apôtre, d'un amour qui cherche les intérêts de l'objet aimé, et vous verrez qu'un pareil amour surpasse celui d'un père. Les avares fuient la dépense, préfèrent la détresse à la douleur de voir diminuer leur trésor.
Ainsi l'homme qui aime bien, préférera mille souffrances à la douleur de voir souffrir celui qu'il aime. Comment donc, direz-vous, cette Egyptienne, qui aimait Joseph, a-t-elle voulu l'outrager? C'est qu'elle l'aimait d'un amour satanique. L'amour de Joseph ne ressemblait pas à celui-là ; c'était celui que demandait saint Paul. Considérez les paroles que dictait à Joseph la charité et le langage de cette femme : Outrage-moi , disait-elle, et fais de moi une adultère; rends-toi coupable envers mon mari , bouleverse toute la maison, perds la grâce de Dieu. Et ces paroles prouvaient qu'elle n'aimait pas Joseph, qu'elle ne s'aimait pas elle-même. Mais lui, qui aimait sincèrement, rejeta toutes ces propositions. Et ce qui prouve l'intérêt qu'il lui portait, ce sont les conseils qu'il lui donne. Non content de la repousser, il emploie une exhortation capable d'éteindre sa flamme criminelle: " Mon maître, dit-il, se repose sur moi ; il ne sait pas même ce qu'il a dans sa maison ". (Gen. XXXIX, 8.) II lui rappelle aussitôt son mari, pour lui faire honte. Il ne dit pas : votre mari, mais " mon maître ", pour mieux la retenir, pour la faire réfléchir. Elle est la maîtresse et c'est son esclave qu'elle aime ! Car s'il est mon maître lui, vous êtes ma maîtresse. Rougissez de parler ainsi à votre esclave, songez à celui dont vous êtes la femme, à celui auquel vous voulez vous unir, à celui que vous payez d'ingratitude. Voyez; j'ai pour lui plus d'affection que vous. A cette femme sans délicatesse et sans pudeur, à cette femme incapable d'un sentiment élevé , il parle le langage des souvenances humaines, pour la faire rougir: " Mon maître se repose entièrement sur moi " c'est-à-dire, il me comble de bienfaits; je ne puis donc blesser mon maître dans ce qu'il a (517) de plus cher. Il m'a mis à la tête de sa maison et je viens après lui. " Il ne s'est réservé que vous ".
Par ces paroles, il fait remonter cette femme au rang dont elle veut descendre, pour la rappeler à la pudeur et lui montrer la place honorable qu'elle remplit. Il ne s'arrête pas là : Vous êtes sa femme, lui dit-il, comment donc pourrais-je faire une aussi mauvaise action ? Vous me dites : Mon mari n'est pas là, il ignorera l'outrage; mais cet outrage aura Dieu pour témoin. Loin de profiter de ces conseils, elle cherchait à l'attirer. C'était une démence furieuse, ce n'était pas son amour pour Joseph qui la faisait agir, et la suite l'a bien prouvé. Elle prend son mari pour juge , elle dresse son accusation , elle a recours au faux témoignage ; elle fait de son mari une bête féroce auquel elle livre un innocent. Elle fait jeter Joseph en prison. Que dis-je ? Elle fait tout ce qu'elle peut pour causer sa mort , tant elle exalte la fureur de son juge ! Eh bien, Joseph use-t-il de représailles? Non il ne se défend pas, il n'accuse pas cette femme. Mais, direz-vous, on n'aurait pas voulu le croire. Pourtant, il était fort aimé de son, maître, cela est évident, et il en fut toujours aimé. Car, si ce mari furieux ne l'avait pas beaucoup aimé, il l'aurait tué, quand il gardait le silence, quand il ne se défendait pas. C'était un prince égyptien blessé dans son honneur, il le croyait du moins, et cela par un de ses serviteurs, oui, par un de ses serviteurs qu'il avait comblé de bienfaits. Mais toutes ces considérations cédèrent à l'amour et à la sympathie que Dieu mit dans le cœur du maître. Outre cette sympathie et cet amour, Joseph avait pour lui des preuves sérieuses , s'il avait voulu se défendre ; et ces preuves, c'étaient ses vêtements restés entre les mains de cette femme. Si elle avait été en butte à quelque violence , au lieu de montrer les vêtements de Joseph , elle aurait dû montrer sa tunique lacérée, son visage déchiré.
" Mais ", dit-elle, " c'est parce qu'il m'a entendue crier, qu'il s'est enfui, en laissant ses vêtements entre mes mains ". (Gen. XXXIX, 15.) Pourquoi donc le dépouiller de ses vêtements ? Que pouviez-vous demander, vous qui étiez exposée à sa violence? D'être délivrée de l'auteur d'un pareil attentat. Mais ce n'est pas seulement sa conduite en cette occasion, c'est le reste de sa vie qui a mis à nu son coeur bienveillant et charitable. Réduit à exposer les motifs de sa longue incarcération , au lieu d'exposer les faits dans toute leur réalité, il se contente de dire : " Je n'ai rien fait; mon malheur est d'avoir été arraché à la terre des Hébreux ". (Gen. LX, 15.) Il se tait sur la femme adultère. Il ne se glorifie pas de son innocence , comme tout autre aurait pu le faire à sa place , dans une circonstance où le récit de ce qui s'était passé n'était pas une affaire de vanité, mais un moyen de repousser les suppositions que pouvait faire naître cet emprisonnement. Si les pécheurs eux-mêmes, en pareille matière, ne s'abstiennent pas d'accuser, quelque déshonorante que soit l'accusation, comment ne pas trouver admirable cet homme qui est resté pur et qui , malgré cela, ne parle point de l'amour de cette femme, ne révèle point sa faute, cet homme qui, monté sur le trône d'Egypte, ne se souvient plus de l'outrage et ne punit point la coupable?
8. Voyez comme il la ménageait, et pourtant cette femme n'aimait pas, mais elle était en démence. Elle n'avait pas de l'amour poux Joseph ; elle voulait satisfaire son caprice. Qu'on pèse bien ses paroles , elles respirent toutes la fureur et le meurtre. Que dit-elle à son mari ? " Vous avez amené ici un esclave hébreu, pour qu'il nous insultât ". (Gen. XXX, 17.) Elle reproche à son mari le bien qu'il a fait : elle lui montre les vêtements de Joseph, cette femme plus cruelle qu'une bête féroce. Ah !
Joseph n'agit pas ainsi. Que dire de sa douceur, lorsqu'à l'égard de ses frères qui avaient failli le tuer, il se montre tel qu'il avait été toujours, ne laissant échapper sur leur compte, ni en particulier, ni en public, aucune parole amère ou fâcheuse. Voilà pourquoi saint Paul appelle la charité la mère de toutes les vertus; voilà pourquoi il la met au-dessus de tous les signes et de tous les dons spirituels. L'or répandu sur les vêtements et sur les chaussures n'est pas, à lui seul, une marque suffisante de la royauté; mais quand nous apercevons la pourpre et le diadème , nous n'en demandons pas davantage, pour la reconnaître. Il en est de même ici. Le diadème de la charité montre suffisamment le disciple du Christ non-seulement à. nous chrétiens, mais encore aux infidèles. " Vous vous ferez reconnaître à tous pour mes disciples , si vous vous aimez les uns les autres ". (Jean, XIII, 35.) Ce signe-là est donc au-dessus de tous les autres, puisque c'est le signalement du disciple de Jésus-Christ. Que d'autres (518) produisent des miracles en foule, s'ils sont divisés entre eux, ils seront 1a risée des infidèles. Qu'ils n'aient aucun miracle à montrer et qu'ils aient les uns, pour les autres une ardente charité, ils seront pour tout le monde un objet de respect, ils seront toujours invincibles.
Si nous admirons saint Paul, ce n'est point à cause des morts qu'il a ressuscités, ce n'est point à cause des lépreux qu'il. a guéris; c'est parce qu'il a dit : " Quel est l'infirme dont je ne partage pas les infirmités ? Quel est l'homme qui est scandalisé, sans que je ne brûle?." (II Cor. XI, 29.) Un millier de signes miraculeux ne valent pas ces simples paroles. Ne disait-il pas lui-même qu'une grande récompense lui avait été réservée ; non pour avoir fait des miracles, mais pour s'être fait infirme avec les infirmes.? Et quelle est cette récompense, poursuit-il? " C'est de prêcher gratuitement l'Evangile ". (I .Cor. IX, 18.) Et quand il se préfère aux apôtres, il ne dit pas : J'ai fait plus de miracles qu'eux, mais " J’ai plus travaillé qu'eux ". (I Cor. XV, 10.) Il allait jusqu'à vouloir mourir de faim, pour sauver ses disciples: " Mieux vaut pour moi mourir ", dit-il, " que de souffrir qu'on me fasse perdre cette gloire ". (I Cor. IX, 15.) Ce n'était pas pour se glorifier qu'il parlait ainsi, c'était pour ne pas avoir l'air de leur faire des reproches. Jamais, en effet; il ne se glorifie de ses bonnes oeuvres, si la circonstance ne l'y porte ; mais alors même qu'il est contraint à le faire, il se donne le nom d'insensé. Si parfois il se glorifie, c'est des infirmités, des outrages qu'il a dû subir, c'est de sa commisération pour ceux qui souffrent. Témoin ces paroles : " Qui donc est malade, sans que je sois malade avec lui ? " Ces paroles-là en disent plus que les périls affrontés; aussi c'est par elles qu'il finit, pour donner plus de force à son discours. Comment donc ne pas reconnaître notre indignité , si nous nous comparons à lui, nous qui ne savons ni mépriser les richesses, quand il s'agit de notre intérêt véritable, ni donner notre superflu? Ah! saint Paul n'agissait pas ainsi; il se donnait corps et âme, pour que ceux qui le lapidaient, qui le souffletaient, pussent obtenir le royaume des cieux. C'est le Christ, disait-il, qui m'a appris à aimer ainsi, en léguant aux hommes, dans ses commandements, un nouveau système de charité et, en joignant l'exemple au précepte. Le roi de l'univers, jouissante de la béatitude suprême, ne s'est pas détourné de ces hommes tirés par lui du néant, combles par lui de bienfaits, qui l’abreuvaient d'outrages et qui le conspuaient. C'est pour eux qu'il s'est fait homme, qu'il a conversé avec des courtisanes et des publicains, qu'il a guéri des, démoniaques et qu'il leur a promis le ciel. Pour prix de tous ces bienfaits, les hommes l'ont saisi; l'ont souffleté, l'ont garrotté, l'ont flagellé, l'ont bafoué et ont fini par le crucifier. N'importe : il ne s'en est pas détourné encore, mais, jusque sur la croix , il a dit " Mon Père, pardonnez-leur ". (Luc, XXIII, 34.) Le larron qui venait de l'accuser, il lui a ouvert les portes du paradis. Paul, son persécuteur, i! en a fait un apôtre; ses propres disciples, ses disciples fidèles, il les a livrés à la mort, en les sacrifiant aux Juifs qui l'avaient crucifié. Recueillons en notre âme ces exemples donnés par un Dieu, ces exemples donnés par les hommes et tâchons d'imiter ces. illustres modèles. Tâchons d'acquérir, cette charité supérieure à tous les dons spirituels, pour être heureux en cette vie et dans l'autre. Puisse ce bonheur devenir notre partage, par la grâce et le bienfait de Notre-Seigneur Jésus-Christ auquel, ainsi qu'au Père et au Saint-Esprit, appartiennent la gloire, la puissance, l'honneur, aujourd'hui et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE XXXIII. LA CHARITé EST PATIENTE; ELLE EST BIENFAISANTE ; ELLE N'EST POINT ENVIEUSE; ELLE N'AGIT POINT A LA LéGèRE ; ELLE NE S'ENFLE POINT D'ORGUEIL. (CHAP. XIII, JUSQU'Au VERS. 8.)
ANALYSE.
1-4. Explication littérale du fameux texte de saint Paul sur la charité.
5-7. Des effets admirables de la charité. — Combien les saints de l'ancienne Loi, par exemple David et Jacob; excellaient dans cette vertu.
1. Après avoir déclaré que la foi, la science, le don de prophétie, le don des langues, le don d'assistance, le don de guérison ne servent pas à grand'chose sans la charité, il nous la dépeint dans toute sa beauté et dans toute sa pureté. 11 répand sur ce portrait les charmes, c'est-à-dire, les couleurs et les traits de la vertu ; il a soin d'établir entre toutes les parties de cette image une parfaite harmonie. Gardez-vous de n'accorder aux paroles de l'apôtre que peu d'attention, pesez-les au contraire avec soin , l'une. après l'autre ; c'est le moyen d'apprécier ce trésor et l'habileté du peintre. Voyez par où il commence et quelle est la qualité qu'il regarde comme la source de tout bien. Cette qualité , c'est la patience. Voilà la base de toute philosophie ! C'est pourquoi un sage disait : " L'homme patient fait preuve d'une haute sagesse; l'homme impatient n'est qu'un grand fou ". (Prov. XIV, 29.) Et comparant la patience à une place forte, il déclare que la comparaison est tout à l'avantage de cette qualité. Cette qualité est une armure impénétrable, une tour à l'épreuve de tous les assauts. Comme l'étincelle qui tombe sur l'abîme et qui, sans endommager l'abîme, s'éteint d'elle-même , chaque trait imprévu qui tombe sur une âme patiente, s'émousse aussitôt , sans troubler le repos de cette âme. Quoi de plus fort que la patience ! Les armées, les richesses, la cavalerie, les remparts, les armures, tout est faible auprès de la patience. Avec tout cet appareil guerrier, un conquérant , vaincu souvent par sa fureur, se voit renversé comme un faible enfant, en semant -sur ses pas le trouble et la tempête. Mais l'homme patient est comme dans un port, où il goûte un calme profond. Le dommage que vous lui causerez ne pourra émouvoir ce roc; vos outragés ne pourront ébranler cette tour; vos coups s'amortiront sur ce, métal indomptable. La patience s'appelle aussi longanimité, parce que l'homme patient a une âtre d'une vaste étendue, c'est-à-dire une grande âme; car " longueur et grandeur "
sont des ternies synonymes. Mais cette qualité vient de la charité et rapporte de grands avantages à ceux qui la possèdent et qui en jouissent.
Ne me parlez pas ici de certaines âmes dont on peut désespérer, de ces hommes qui faisant le mal impunément, se plongent encore plus avant dans le mal. Cette corruption n'est pas l'effet de la patience du sage, mais de la perversité des méchants qui en abusent.
Parlez-moi, non de ces hommes pervers, mais de ces âmes plus douces, à qui la patience du sage rapporte un grand profit: quand ces hommes font le mal et qu'on ne le leur rend pas, ils admirent la douceur de l'homme patient, ils y puisent un grand enseignement philosophique. Mais l'apôtre ne s'arrête pas là, et détaillant les autres perfections de 1a charité, il ajoute : " La charité est bienfaisante ". Il y a des hommes en effet pour lesquels la patience n'est pas, la (520) voie de la sagesse, mais un acheminement laborieux vers la vengeance. La charité , dit l'apôtre, ne tombe pas dans ce vice. Voilà pourquoi il ajoute : " La charité est bienfaisante ". Ce n'est point pour attiser la flamme de la colère dans les âmes irritées, qu'elle se montre douce et généreuse, c'est pour apaiser et éteindre cette flamme. Ce n'est pas seulement par une généreuse patience, c'est par ses soins et ses exhortations qu'elle soulage et qu'elle soigne la plaie des coeurs ulcérés par la colère.
" Elle n'est pas envieuse ". On pourrait être patient et envieux, et l'envie gâte tout.. Mais la charité évite encore cet écueil. Elle n'agit point légèrement... Cela veut dire : elle n'agit point avec précipitation. L'homme qui la possède est sage et grave ; il marche paisiblement dans la vie. La précipitation est le propre des penchants honteux ; mais la charité n'est point asservie à de pareils tyrans. La paix du coeur est incompatible avec la précipitation et les excès. La charité qui veille sur notre âme comme un bon agriculteur sur un champ, ne donne pas à de pareilles épines le temps de germer. " La charité n'est point gonflée d'orgueil ". Que de gens se glorifient, sous nos yeux, de n'être ni jaloux, ni méchants, ni pusillanimes, ni agressifs ! De pareils défauts en effet ne sont pas l'apanage exclusif de la richesse et de la pauvreté ; ils se rencontrent aussi dans les âmes bien nées ; mais la charité a soin de les extirper tous. Et ici faites bien attention : la patience n'est pas tout à fait la bienfaisance et la générosité.
Oc la patience, sans la générosité, est un défaut;
elle peut amener la rancune. Mais, grâce à la générosité qui sert d'antidote à ce poison, la charité se conserve pure.
La générosité dégénère parfois en faiblesse ; mais la charité est là pour l'en empêcher.
" La charité , dit l'apôtre , n'est ni inconsidérée ni orgueilleuse ". La générosité et la patience n'excluent pas non plus l'arrogance; mais la charité nous corrige aussi de cette imperfection.
2. Et voyez : l'apôtre fait servir à l'ornement de cette vertu non-seulement les qualités qu'elle a, mais encore les défauts qu'elle n'a pas. Elle nous mène au bien, dit-il, et elle extirpe le mal. Que dis-je? elle ne laisse pas aux mauvais germes la faculté de naître. L'apôtre n'a pas dit, en effet : La charité est jalouse, mais elle étouffe la jalousie. Elle est arrogante, mais c'est un défaut dont elle se corrige. Il a dit : " La charité n'est ni jalouse, ni inconsidérée, ni gonflée d'orgueil ". Et ce qu'il y a de plus admirable, c'est qu'elle fait le bien sans effort; c'est qu'elle dresse des trophées, sans faire la guerre, sans verser de sang. Ce n'est point au prix de mille sueurs qu'elle donne la couronne à ses adeptes; elle leur donne le prix du combat, sans les condamner aux fatigues. En effet, là où la raison ne rencontre pas la passion pour adversaire, elle n'a pas la peine de lutter : " Elle ne croit pas qu'on puisse la flétrir ". Pourquoi dire, ajoute l'apôtre, que la charité n'est point gonflée d'orgueil ? Elle est si éloignée d'un pareil défaut, qu'elle ne regarde pas comme un déshonneur tout ce qu'elle a souffert pour l'objet aimé. L'apôtre n'a pas dit : La charité qui s'honore elle-même par sa patience, supporte généreusement le déshonneur;
il a dit qu'elle ne se sent pas même blessée. Car si les hommes cupides, pour étancher la soif du gain qui les dévore, bravent tous 1es affronts, non-seulement sans honte, ruais avec orgueil, à plus forte raison l'homme qui possède la charité, cette vertu si louable; ne reculera devant aucun affront et ne rougira pas de sa patience. Mais, pour puiser nos exemples â des sources pures, examinons la charité dans le Christ, et nous pourrons apprécier les paroles de l'apôtre. Notre-Seigneur Jésus-Christ était conspué et souffleté par de misérables esclaves; et non-seulement il ne voyait pas là de déshonneur, mais ces affronts étaient poux lui autant de triomphes dont il se glorifiait. Quand il introduisait avec lui dans le paradis un voleur et un assassin, quand il adressait la parole à une courtisane au milieu d'un cercle d'accusateurs, il ne voyait pas là un déshonneur. Il permettait, au contraire, à la courtisane de lui baiser les pieds, d'arroser son corps de ses larmes et de lui faire un voile de ses cheveux; et c'était au milieu de ses ennemis, sur le théâtre de leur haine qu'il donnait un pareil exemple. La charité, en effet, se croit à l'abri de l'humiliation.
Voyez ce père qui tient le premier rang parmi les philosophes et les orateurs. Il ne rougit pas de bégayer avec ses enfants, et ceux qui sont témoins de cet acte de condescendance, loin de blâmer le père, rendent hommage à sa conduite et la citent pour modèle. Les enfants retombent-ils dans les mêmes fautes, le père est toujours là pour (524) les corriger, pour avoir soin d'eux, pour réprimer leurs écarts, et il ne rougit pas de sa minutieuse sollicitude. La charité, en effet, est au-dessus de l'humiliation ; elle a comme des ailes d'or, pour cacher tous les défauts de l'objet aimé. C'est ainsi que Jonathas aimait David. Quand son père lui disait : " Fruit des " amours de quelque fille complaisante, jeune " efféminé " (I Rois, XX, 30), il ne rougissait pas, et c'étaient 'là pourtant des paroles bien insultantes. C'était lui dire : Fils de quelque femme folle de son corps qui provoque les passants, être sans force et sans courage qui n'a rien de viril, c'est pour ta honte et pour celle de ta mère que tu vis. Eh bien ! Jonathas s'est-il irrité de ces insultes? A-t-il été cacher sa honte? S'est-il éloigné de son ami? Et pourtant c'était un fils de roi que Jonathas, et David n'était qu'un vagabond. Malgré cela, il n'a pas rougi de son ami; car la charité n'a jamais lieu de rougir. Ce qu'il y a d'admirable en elle, c'est qu'elle ôte à l'affront tout ce qu'il a de poignant, pour faire trouver, dans ses morsures, une sorte de douceur : aussi Jonathas outragé s'éloigna-t-il de David en l'embrassant, comme s'il venait de recevoir la couronne. C'est que la charité ne connaît pas d'affront. Que dis-je? Elle trouve de la douceur dans les outrages qui font rougir les autres. Ce qu'il y a de honteux, en effet, c'est de ne pas savoir aimer, c'est de ne pas savoir tout braver et tout souffrir pour l'objet aimé. Quand je dis tout, je ne veux pas dire qu'il faille prêter à un ami un coupable ministère. Il ne faut pas s'employer pour lui auprès d'une femme qu'il aime, il ne faut pas lui accorder quelque honteuse demande. Ce ne serait pas là de l'amitié, et c'est ce que je vous ai démontré plus haut, à propos de la femme égyptienne.
Celui-là seul sait aimer qui comprend les véritables intérêts de son ami. Celui qui n'a pas un but honorable aura beau protester de son attachement pour vous; il sera toujours votre plus grand ennemi. Ainsi Rébecca qui était fort attachée à son fils, commit une fraude, sans rougir ni sans craindre d'être surprise, en s'exposant à un péril assez grand. Et , comme une contestation s'était élevée entre le fils qui résistait et la mère, elle lui dit : " Que ta malédiction soit sur moi, mon fils ". (Gen. XXVII, 13.)
3. Et voyez-vous l'âme apostolique de cette femme? De même que saint Paul (pour comparer les petites choses aux grandes) consentait à être anathème pour les Juifs, ainsi cette femme, pour que son fils fût bien, consentait à être maudite.
Elle lui cédait tout le fruit de cette bénédiction;
car elle ne devait pas le partager avec lui. Elle était préparée à tous les malheurs. Et pourtant elle se réjouissait, elle pressait son fils et, malgré l'imminence et la grandeur du péril, elle était impatiente de tout retard. Elle craignait que la soudaine arrivée d'èsaü ne fît échouer sa ruse.
Aussi comme sa parole est concise ! Comme elle presse le jeune homme ! Elle se laisse d'abord contredire, puis elle lui donne une raison qui doit suffire pour le décider. Elle ne lui dit pas Tes objections sont vaines et tes craintes sans motif, puisque ton père est vieux et aveugle. Elle lui dit : Que ta malédiction soit sur moi, mon fils ! Profite seulement du moyen que je t'offre et ne laisse pas échapper le trésor que te livre l'absence de ton frère. Et Jacob lui-même ne fut-il point, durant sept années, un mercenaire aux gages dé son parent ? Cette condition servile et la substitution qu'il fut obligé d'admettre n'en faisaient-elles pas un objet de risée?
Eh bien ! se montra-t-il sensible au ridicule? Se crut-il déshonoré, pour avoir, lui homme libre né de parents libres, lui qui avait reçu une éducation libérale, souffert de la part de ses parents les traitements qu'on inflige aux esclaves, traitements d'autant plus durs que les outrages de nos proches sont les plus poignants de tous? Non ; Jacob ne se crut point déshonoré. Il était soutenu par sa tendresse pour sa race. La charité abrégeait pour lui le temps de ces longues épreuves. " Il lui semblait qu'il n'avait que quelques jours à souffrir " (Gen. XXIX, 30), tant il s'en fallait que son esclavage fût pour lui un tourment et une honte ! Saint Paul avait donc raison de dire : " La charité n'a point à rougir de ses actes; elle ne cherche pas son avantage, elle ne s'irrite pas ". Après avoir dit qu'elle n'a point à rougir de ses actes, l'apôtre nous dit pourquoi : " C'est qu'elle ne cherche point son avantage ". L'objet aimé est tout pour elle, et c'est lorsqu'elle ne peut l'arracher aux suites d'une action honteuse qu'elle croit avoir à rougir. Son déshonneur, s'il pouvait servir à l'objet aimé, ne serait point un déshonneur pour elle; car votre ami c'est vous. Quand l'amitié existe-t-elle en effet ? C'est lorsque (522) celui qui aime et celui qui est aimé ne forment plus deux êtres distincts et font une seule et même personne.
Or, cette assimilation est un effet de la charité. Ne cherchez donc pas votre intérêt, si vous voulez trouver votre intérêt.
Car celui qui cherche son intérêt ne le trouve pas. Voilà pourquoi saint Paul a dit: "Qu'on ne cherche pas son intérêt, mais celui du prochain ". (I Cor. X, 24.) Votre intérêt, en effet, s'identifie avec celui du prochain, et celui du prochain avec le nôtre. Si votre or est enfoui dans la maison du voisin et que vous refusiez d'aller l'y chercher et l'y déterrer, vous ne le trouverez jamais. Il en est de même de votre intérêt. Si vous ne le cherchez pas dans l'intérêt de votre prochain, renoncez à cette couronne promise à la charité. Dieu, en effet, a tout arrangé de manière à ce que nous soyons liés les uns aux autres. Vous voulez éveiller un enfant dormeur et l'engager à suivre son frère ; s'il ne veut pas le suivre de bonne volonté, vous mettez entre les mains du frère quelque objet désirable pour l'enfant, pour que l'envie d'avoir cet objet l'engage à suivre celui qui en est possesseur, et votre moyen réussit.
Ainsi Dieu a mis l'intérêt de chacun entre les mains de son prochain, afin que nous accourions les uns vers les autres et que nous ne soyons pas divisés.
Voyez plutôt ce qui se passe pour nous autres qui conversons ensemble. Mon intérêt est entre vos mains et votre avantage entre les miennes. Votre intérêt exige que vous connaissiez ce qui est agréable à Dieu. Or c'est à moi qu'a été confié le soin de vous donner l'enseignement qui vous en instruira; vous êtes donc forcés de venir à moi. Quant à moi, c'est mon avantage de vous rendre meilleurs , car pour cela je serai largement payé. Or ce résultat dépend de vous. Me voilà donc forcé de courir après vous pour vous rendre meilleurs et pour obtenir de vous ce résultat avantageux pour moi. Voilà pourquoi saint Paul disait : " Où est mon espoir ?
n'est-il pas en vous ? " Et dans un autre passage : " Vous êtes mon espérance,.ma joie, ma couronne de gloire ". Les disciples de saint Paul faisaient donc sa joie. Aussi pleurait-il quand il les voyait périr. D'un autre côté leurs intérêts reposaient entre les mains de saint Paul. Aussi l'apôtre disait-il : " C'est pour l'espoir d'Israël que ces chaînes m'entourent " (Act. XXVIII, 20); et ailleurs : " Je souffre pour mes élus, afin qu'ils obtiennent la vie éternelle ". (II Tim. II, 10.) De pareils dévouements se voient dans la vie: " Car, " dit l'apôtre, " l'épouse, pas plus que l'époux, ne peut disposer de sa personne. Ils appartiennent l'un à l’autre ". (I Cor. VII, 4.) Nous agissons ainsi envers ceux que nous voulons lier. Nous ne laissons à nul d'entre eux la disposition de lui-même, mais nous étendons la chaîne de l'un à l'autre. Voyez ce qui se passe dans l'ordre judiciaire : le juge ne rend pas la justice dans son intérêt; il consulte les intérêts de son prochain. Ses inférieurs cherchent, par leurs hommages, par leurs services de toute manière, à servir les intérêts de leur chef. Les soldats prennent les armes dans notre intérêt, c'est pour nous qu'ils affrontent les dangers. Et nous, c'est pour eux que nous bravons les fatigues ; car c'est nous qui les nourrissons.
4. Ne m'objectez pas que ces hommes, en agissant ainsi , cherchent leur intérêt. Je vous répondrai que, s'ils le cherchent, ils le trouvent dans celui du prochain. Le soldat ne trouverait personne pour le nourrir, s'il ne faisait pas la guerre pour ceux qui le nourrissent; ceux-ci rie trouveraient personne pour les défendre , s'ils ne nourrissaient pas leurs défenseurs. Voyez-vous jusqu'où s'étend la charité et comme elle préside à tout? Mais ne vous lassez point de compter tous les anneaux de cette chaîne d'or. Après avoir dit : La charité ne cherche pas son intérêt, l'apôtre énumère les avantages qui résultent de cette manière d'être. Quels sont-ils? " C'est qu'elle ne s'irrite pas; c'est qu'elle ne pense pas à faire le mal ". Vous voyez que la charité, loin de supporter la tyrannie du vice, ne lui laisse pas seulement mettre le pied chez elle. Il ne dit pas: Elle s'irrite, mais elle surmonte sa colère; il dit: Elle ne s'irrite pas. Il ne dit pas: La charité ne fait pas le mal; il dit: La charité ne pense pas à faire le mal. Loin de se préparer à faire du mal à celui qu'on aime, on n'y songe même pas. Comment donc ferait-elle le mal, comment s'irriterait-elle , cette vertu qui bannit jusqu'à l'idée du mal, et c'est là surtout que se trouve la source de la charité. ".Elle n'applaudit pas à l'iniquité ". C'est-à-dire : elle ne se complaît pas dans la souffrance du prochain. Bien loin de là, " elle aime la justice ". (Rom. XII , 15.) Elle applaudit au bonheur des autres (523) et, comme dit saint Paul: " Elle se réjouit avec ceux qui sont dans la joie; elle pleure avec ceux qui pleurent ". Chez elle par conséquent point de jalousie, point d'orgueil elle fait son bonheur de celui des autres. Voyez-vous comme peu à peu la charité élève ses adeptes au niveau des anges? Exempt de colère, pur de toute jalousie, libre du joug des vices, soustrait aux faiblesses de la nature humaine, 'homme parvient, par la charité, à revêtir là nature impassible des anges. Mais saint Paul ne s'arrête pas là. Que lui reste-t-il donc à dire de plus? Car ses dernières paroles sont toujours les plus fortes. Il nous dit : " La charité supporte tout ". Sa patience, sa douceur l'endurcit contre les outrages , contre les coups, contre la mort, contre tous les mauvais traitements. Voyez le bienheureux David. Y a-t-il une douleur plus grande que celle d'un père qui voit son fils se révolter contre lui, attenter à sa couronne et être altéré du. sang paternel?
Eh bien ! voilà ce que le bienheureux David a souffert. Il n'a pas eu le courage délaisser échapper une seule parole amère contre ce fils parricide ; à tous les capitaines qu'il avait chargés de la conduite de cette guerre il recommandait d'épargner son fils, tant sa charité reposait sur des bases solides ! Aussi il supporte tout et montre par là sa constance. Quant à sa bonté, elle éclate dans les paroles, qui suivent. "Il espère tout ", dit-il, " il croit tout, il supporte tout ". Que veulent dire ces mots : il espère tout? Il ne désespère pas, dit-il, du coeur de son fils; quelque vicieux que soit ce fils, il persiste à vouloir le corriger, il l'entoure de sa sollicitude et de ses soins. " Il croit tout ". Il ne se contente pas d'espérer, dit-il, il a confiance dans celui qu'il aime tant : bien que sa conduite ne réponde pas à son espoir, bien qu'il lui cause toujours de nouveaux chagrins, il les supporte encore. Car " il supporte tout ", dit-il. " La charité ne finira jamais". Il met ici la dernière main à son ouvrage.
Il nous montre ce que le don de la charité a de plus rare. Que signifie ce mot? " Elle ne finira jamais ". Elle ne meurt pas, elle ne s'use point par la patience : elle est toujours aimante. Celui qui aime en effet ne peut jamais haïr, quelle que soit la conduite que l'on tienne envers lui et c'est là le plus grand fruit de la charité.
Tel se montre saint Paul. " Je voudrais ", dit-il , " exciter une sainte jalousie dans l'âme de ces hommes qui me sont unis selon la chair" (Rom. II, 14) , et il a persisté dans cet espoir. Et il exhortait Timothée en ces termes : Un serviteur de Dieu ne doit pas lutter; il doit être doux envers tout le monde, il doit instruire , en conservant le ton de la modération, ceux qui résistent à la vérité, pour voir si Dieu leur en donnera connaissance. (II Tim. II, 24, 25.) Eh quoi , direz-vous, si ce sont nos ennemis , si ce sont des gentils, ne faut-il pas les haïr? Ce qu'il faut haïr, ce ne sont pas les gentils, c'est leur erreur; ce n'est pas l'homme,: c'est le mal qu'il fait, c'est sa corruption. L'homme en effet est l'oeuvre de Dieu; l'erreur est celle du démon. Ne confondez pas ce qui est à Dieu, et ce qui est au démon. Les Juifs n'étaient-ils pas des blasphémateurs, des persécuteurs insolents qui se répandaient en injures contre le Christ? Saint Paul; qui aimait tant le Christ, les détestait-il pour cela? Non assurément; il les aimait au contraire et faisait tout pour eux. Tantôt il dit : " Je sens dans mon coeur une grande affection pour le salut d'Israël et je le demande à Dieu dans mes " prières " (Rom. XI, 1); tantôt il s'écrie " J'aurais voulu devenir moi-même anathème à l'égard du Christ pour les sauver ". (Rom. IX, 3.) C'est ainsi que parlait Ezéchiel témoin du massacre des Juifs : " Hélas, Seigneur, veux-tu détruire les débris d'Israël?" (Ezéch. IX, 8.)
C'est ainsi que parlait Moïse . " Si tu leur pardonnes, épargne-les ". (Exod. XXXII, 31.) Et David que dit-il? " Ceux qui te haïssent, Seigneur, je les haïssais, et la haine qui m'enflammait contre tes ennemis me consumait: c'était du fond du coeur que je les détestais ". (Ps. CXXXVIII, 21, 22.) Mais David, dans ses Psaumes, ne parle pas toujours pour lui. Ne dit-il pas aussi : " J'ai planté ma tente parmi les tentes de Cédar, et auprès des fleuves de Babylone nous nous sommes assis et nous avons pleuré ? " (Ps. CXIX, 5, et CXXXVI,1). Pourtant David n'a jamais vu ni Babylone , ni Cédar. Aujourd'hui du reste Dieu réclame de nous une sagesse encore plus haute que sous l'ancienne loi. Aussi, quand les disciples du Christ lui demandaient de faire descendre le feu du ciel , comme du temps d'Elie, il leur répondait : " Vous ignorez l'esprit de la loi nouvelle à laquelle vous appartenez " . (Luc, IX, 55.)
5. Autrefois en effet ce n'était pas l'impiété toute seule , c'était les impies eux-mêmes que Dieu nous disait de haïr, pour que (524) l'amitié des impies ne fût pas pour nous une occasion de commettre aussi l'iniquité. Aussi Dieu défendait-il de s'unir à eux par le sang, de se mêler à eux, et de tous côtés il élevait des remparts entre eux et son peuple. Aujourd'hui qu'il a guidé nos pas vers une philosophie plus élevée, aujourd'hui qu'il nous a placés trop haut pour que la contagion de l'impiété puisse nous atteindre, il nous fait une loi d'accueillir les infidèles et de les consoler. Il n'y a là rien à perdre pour nous; il y a tout à gagner pour eux.
Que nous dit-il donc? D'avoir pitié des infidèles, au lieu de les haïr. Si vous les haïssez, comment ramènerez-vous aisément ces âmes égarées? Comment vous déciderez-vous à prier pour un infidèle? Sur la nécessité de la prière, écoutez saint Paul : " Je vous en conjure , adressez surtout à Dieu des supplications, des prières, des demandes, des actions de grâces, pour le salut de tous les hommes". (I Tim. II, 1, 2.) Or à cette époque, " tous les hommes "
n'étaient pas au nombre des fidèles : c'est évident.
Et il dit encore : " Priez pour les rois, pour les hommes constitués en dignité ". Or ces rois, ces personnages étaient des impies et des hommes injustes c'est encore une vérité manifeste.
Et pourquoi faut-il prier pour eux? Il nous l'explique, lorsqu'il ajoute: " Ces prières sont une bonne oeuvre, une oeuvre bien vue de notre Sauveur qui veut que tous les hommes soient sauvés, et qu'ils parviennent tous à la connaissance de la vérité ". (Ib. 3, 4.)
C'est pourquoi s'il trouve une femme païenne unie à un mari fidèle, il ne rompt pas ce mariage. Où trouver, pour une femme, un lien plus étroit que celui qui l'unit à son époux?
" Ils ne feront tous deux qu'une seule chair ". (Gen. II, 24.) Il y a là pour unit les âmes et pour y allumer un fervent amour quelque chose de bien puissant. Ah ! si les impies et les hommes injustes deviennent l'objet de notre haine, nous irons plus loin nous haïrons aussi les pécheurs, et notre haine gagnant toujours de proche en proche, nous fera rompre avec un grand nombre de nos frères, que dis-je? avec tous nos frères; car personne, non, personne n'est exempt de péché. S'il faut haïr les ennemis de Dieu, il nous faudra haïr non-seulement les impies, mais encore les pécheurs et alors nous serons pires que des bêtes féroces; nous aurons de l'aversion pour tout le monde et nous serons gonfles d'orgueil comme le pharisien. Ce n'est pas là ce que veut saint Paul.
Comment dit-il? " Reprenez ceux qui sont déréglés , consolez ceux qui ont l'esprit abattu, soutenez les faibles ; soyez patients envers tous ". (I Thess. V, 14.) Mais, me direz-vous, qu'entend-il donc par ces paroles " Si quelqu'un n'obéit pas à ce que nous ordonnons par notre lettre " , notez-le et " n'ayez joint de commerce avec lui ". (II Thess. III, 14.) Oui, il parle ici de nos frères. Mais ces paroles n'ont rien d'absolu, rien de rigoureux. Il ne faut pas retrancher les mots qui suivent; il faut au contraire les ajouter ici : Après avoir dit : " N'ayez point de commerce avec lui ", ne joint-il pas à cette recommandation cet adoucissement? " Ne le considérez pas néanmoins comme votre ennemi; mais avertissez-le comme votre frère ". (Ibid. V, 15.)
Voyez-vous comme il nous recommande de haïr le mal et non l'homme ? Car c'est l'oeuvre du démon de nous détacher les uns des autres; il met tous ses soins à faire disparaître la charité du milieu des hommes afin de nous couper toute voie d'amendement, afin d'entretenir l'un dans son erreur, l'autre dans sa haine et de lui fermer ainsi le chemin du salut.
En effet, quand le médecin hait le malade et le fuit, et que le malade déteste le médecin, comment guérira-t-il, s'il n'appelle point le médecin, et si le médecin ne vient point le voir? Pourquoi donc, je le demande, le détester et le fuir? Est-ce parce qu'il est impie? mais c'est pour cela même qu'il faut aller le trouver et le soigner, afin de rappeler le malade à la santé. Que s'il souffre d'un mal incurable, vous devez encore faire ce qui est en votre pouvoir, car Judas aussi souffrait d'un mal incurable, et cependant Dieu n'a point cessé de le soigner. C'est pourquoi ne vous découragez point; car, lors même que malgré tout votre zèle, vous ne l'arracheriez point à l'impiété , vous recevriez la récompense, comme si vous l'aviez fait, et vous feriez que lui-même admirerait votre douceur : et ainsi la gloire en reviendrait tout entière à Dieu vous auriez beau faire des miracles, ressusciter des morts, ou faire n'importe quoi, jamais les gentils ne vous admireront autant que quand ils vous verront doux, bienveillant, (525) et d'un caractère clément. Ce n'est point là un petit effort de vertu, c'est par là que beaucoup seront enfin arrachés au mal. Car rien ne saurait attirer comme la charité : les prodiges et les miracles vous feront envier, mais la charité vous fera admirer et aimer; or, si l'on vous aime, on fera un pas de plus et l'on embrassera la vérité. S'il s'en trouve qui ne deviennent point fidèles d'un coup, ne vous en étonnez pas, ne les pressez point, ne cherchez pas tout à la fois ; laissez-les d'abord vous louer, vous aimer, et c'est ainsi qu'avançant toujours ils finiront parvenir à vous. ,Et, pour que vous sachiez clairement combien cela est important, écoutez comment Paul, se présentant devant un juge païen, se justifie; car il dit : " Je m'estime heureux de me justifier à ton tribunal ". (Act. XXVI, 2.) II disait ainsi, non pour le flatter, loin de là, mais pour le gagner par la douceur. Et il le gagna en partie, et il s'empara du juge, celui que jusqu'alors on croyait être sous le poids d'une accusation, et celui-là même qui fut captivé proclamait à haute voix la victoire de l'apôtre devant tous les assistants : " Peu s'en faut que tu ne me persuades de me faire chrétien ". (Actes, XXVI, 28.)
6. Que répond Paul ? Il étend ses filets, et il dit. "
Je souhaiterais que non-seulement toi, mais que tous les assistants fussent ce que je suis, en exceptant ces liens ". (Ib. 29.) Que dis-tu, Paul? " En exceptant ces liens? " Et quelle confiance peut-on avoir en toi pour tout le reste, si tu rougis de ces liens, si tu les rejettes, et cela devant une si grande foule? Est-ce que dans tes épîtres tu ne t'en glorifies point partout? Est-ce que tu ne t'appelles pas l'enchaîné ? Est-ce que tu ne te présentes pas entouré de ces liens comme d'un diadème? Pourquoi donc souhaiter maintenant qu'ils te soient ôtés? Je ne le souhaite point, dit-il, et je n'en rougis point, mais je condescends à la faiblesse de ces hommes, car ils ne peuvent pas encore atteindre à ma gloire. J'ai appris de mon Seigneur qu'il ne faut point insérer une pièce d'étoffe neuve dans une vieille étoffe (Matth. IX, 16) ; c'est pourquoi j'ai parlé ainsi. Notre croyance n'est pas en bonne odeur auprès d'eux, et la croix leur est odieuse. Si donc j'y ajoutais encore ces liens, leur haine n'en serait que plus grande. C'est pourquoi je les ai supprimés, afin que la croyance fût acceptée. En effet, il leur paraît honteux d'être chargés de liens, parce qu'ils n'ont pas encore goûté la gloire qui est chez nous. Il faut donc des tempéraments. Quand ils auront appris la vraie sagesse, ils connaîtront aussi la beauté des fers, et la splendeur qui naît des liens. Et, en effet, discourant avec d'autres, il appelle ces liens une grâce, disant qu'ils " nous ont été donnés par Dieu, non-seulement pour que nous croyions en lui, mais encore pour que nous souffrions pour lui " (Philipp, I, 29); mais alors il fallait seulement souhaiter qu'entendant parler de la croix, ils n'éprouvassent point de honte. C'est ainsi que saint Paul gagne du terrain. Si l'on introduisait quelqu'un dans un palais, on ne le forcerait point, avant de lui avoir montré le vestibule, d'admirer ce qui est à l'intérieur, et même rien ne lui paraîtrait admirable, s'il n'était instruit de tout, avant d'avoir pénétré dans l'intérieur. De même faut-il discourir à l'égard des gentils avec des tempéraments, avec charité : c'est là la grande maîtresse , celle qui nous peut soustraire à l'erreur, adoucir nos moeurs, aplanir la voie de la sagesse, et avec des pierres faire des hommes.
Et si vous voulez connaître toute vertu, amenez-moi un homme timide qui craigne le moindre bruit et qui ait peur d'une ombre ; qu'il soit colère, intraitable, plutôt bête qu'homme, lubrique et débauché, atteint de tous les vices; livrez-le aux mains de la charité, et introduisez-le en ce gymnase, et vous verrez aussitôt cet homme timide et craintif devenir fort, magnanime, et capable de tout oser. Ce qu'il y a de merveilleux, c'est que ces changements ne sont point naturels, mais dans cette âme timide, c'est la charité qui déploie sa puissance; c'est comme si une épée de plomb, sans devenir de fer, et tout en conservant sa nature de plomb, pouvait produire les mêmes effets que le fer. Faites-y bien attention : Jacob était un homme simple, sédentaire, exempt de travaux et de dangers, menant une vie tranquille et libre, comme une vierge qui ne sort pas de la chambre; ainsi, demeurant chez lui, il était forcé le plus souvent de garder la maison, loin du tumulte et du tracas de la place publique, au sein d'un tranquille repos. Et cependant, quand il fut embrasé des feux de l'amour, voyez, comme cet homme simple et sédentaire est devenu fort et laborieux, et ce n'est point moi, c'est (526) le patriarche lui-même qui vous l'apprend. Car, accusant son beau-père, il dit : " J'ai passé vingt ans avec toi ". (Gen. XXXI, 38, 40.) Et comment avez-vous. passé ces vingt ans? C'est ce qu'il nous apprend encore lui-même :. " Brûlé par la chaleur du jour et le froid de la nuit, et le sommeil s'éloignait de mes paupières ". Voilà ce que, disait cet homme simple, sédentaire, et qui menait une vie si paisible. Qu'il fût timide, c'est ce qui n'est point démenti par ceci, que, quand il s'attendait à voir Esaü, il mourait de crainte. Mais voyez comme l'amour a rendu cet. homme timide plus hardi qu'un lion. Comme un guerrier placé au premier rang, il était prêt à soutenir le choc de cet ennemi qu'il croyait si farouche et avide de carnage, et à faire de son corps un rempart pour ses femmes, et le premier il désirait voir, sur le champ de bataille, celui qu'il craignait et qu'il redoutait. L'amour de ses femmes l'emportait en lui sur la crainte. Voyez-vous comment, quoique timide, il devient tout à coup hardi, non par un changement de caractère, mais par la force que donne l'amour? Car, qu'il fût timide même dans la suite, c'est ce qui est démontré, par ceci, qu'il changeait sans cesse de demeure.
Il ne faut point croire que ces paroles soient une accusation contre le juste. Ce n'est pas, en effet, un crime d'être timide, cela est naturel; c'en est un seulement, quand la crainte nous fait transgresser nos devoirs. Un homme naturellement timide peut devenir par piété fort et magnanime. Voyez Moïse : ne s'est-il pas sauvé par la crainte d'un , seul Egyptien, pour s'en aller dans l'exil? Cependant ce fugitif, qui n'avait point supporté les menaces d'un seul homme, après avoir goûté le miel de la charité, par un beau mouvement et sans que personne l'y forçât, était prêt à mourir avec ceux qu'il aimait. ". Si tu leur remets ", dit-il, " leurs péchés, remets-les ; sinon, efface-moi aussi du livre que tu as écrit" . (Exod. XXXII, 31.) Que l'amour donne la douceur à l’homme farouche, et la chasteté au débauché, c'est ce qu'il n'est point besoin de prouver par des exemples : cela est clair pour tous : fût-on plus cruel que toute bête fauve, l'amour vous rend plus doux qu'un agneau. Car qu'y avait-il de plus cruel et de plus furieux que Saül? mais quand sa fille délivra son ennemi, il ne prononça pas même une parole amère contre elle, et celui qui avait tué tous les prêtres à cause de David, quand il vit que sa fille l'avait fait évader de sa maison, ne trouva pas même contre elle une parole d'indignation, quoiqu'elle se fût rendue coupable de fraude envers lui ; il était retenu par le frein plus puissant de l'amour. De même que la douceur, la charité donne la continence : si quelqu'un aime sa femme comme il faut l'aimer, quoiqu'il soit naturellement débauché, il n'en verra point d'autre, contenu qu'il est par l'amour de sa femme; car il dit : " L'amour est puissant comme la mort ". (Cant. VIII, 6.) Ainsi, on n'est débauché que parce qu'on n'aime point. Puis donc que la charité est ouvrière de toute vertu; il faut la faire entrer dans nos âmes avec le plus grand soin, afin qu'elle nous apporte de nombreux biens, et pour cueillir à jamais ses fruits abondants, toujours certains, et qui ne se corrompent point. C'est ainsi que nous obtiendrons les biens éternels : puissions-nous les acquérir par la grâce et la faveur de Notre-Seigneur Jésus-Christ auquel, conjointement avec le Père et le Saint-Esprit, appartiennent la gloire, la puissance et l'honneur, aujourd'hui et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il
HOMéLIE XXXIV. OU LES PROPHéTIES SERONT RENDUES INUTILES, OU LES LANGUES CESSERONT, OU LA SCIENCE SERA ABOLIE. (CHAP. XIII, VERS. 8.)
ANALYSE.
1. La charité supprime tous les maux.
2. La connaissance que nous avons de Dieu en cette vie ne peut être qu'une connaissance imparfaite.
3. Eloge de la charité.
4-7. Avec quelle ardeur il faut embrasser la charité. — Combien Dieu a fait de choses pour unir les hommes entre eux. — Des mariages. — Pourquoi bien les a défendus entre parents. — Comparaison de deux villes, l'une toute de riches, l'autre toute de pauvres. — Du respect pour l'Ecriture. — N'y rien ajouter, n'en rien retrancher. — D'où viennent les richesses et la pauvreté. — Dieu attend les mauvais riches à pénitence.
1. Après avoir montré l'excellence- de la charité, en ce que les grâces et les succès du monde ont besoin d'elle, après avoir énuméré toutes ses vertus, et montré qu'elle est le fondement de la philosophie parfaite, il montre dans un nouveau et troisième point quelle' est sa valeur. Et il le fait pour persuader à ceux qui sont humbles qu'ils ont le principal des biens, et que s'ils ont la charité, ils ne possèdent pas moins et possèdent même plus que ceux qui sont combles de faveurs; et aussi pour rabaisser ceux qui, combles de ces faveurs, en seraient enorgueillis, et pour leur montrer qu'ils n'ont rien s'ils n'ont la charité. Les hommes s'aimeront entre eux quand l'envie et l'orgueil seront supprimés parmi eux, et d'un autre côté, s'ils s'aiment les uns les autres, ils écarteront loin d'eux ces vices. Car " la charité n'est sujette ni à l'envie ni à l'orgueil ". Ainsi il a entouré les hommes comme d'un mur solide, et de cette concorde générale qui supprime tous les maux, et n'en devient que plus ferme, il leur a présenté toutes les raisons qui peuvent relever leur courage. C'est un même esprit qui donne, dit-il, et il donne en vue de l'utilité ; il distribue ses dons comme il lui plaît, et il les distribue à titre de faveurs et non de dettes. Quelqu'un eût-il reçu de moindres dons, il compte cependant parmi les élus, et jouira de grands honneurs; celui qui en a reçu de plus grands, a besoin de celui qui en a moins, et c'est la charité qui est le premier des dons et la voie la meilleure. C'est ainsi que parlait l'apôtre, unissant les hommes entre eux par un double lien ; par la croyance qu'ils ne sont pas moins bien partagés, quand ils ont la charité, et que, s'ils s'empressent vers elle et la possèdent, ils ne souffriront plus aucun des maux de l'humanité, soit parce qu'ils ont la source de tous les biens, soit parce que tout en n'ayant rien, ils ne sont plus sujets à aucune lutte : car celui qui a été captivé par la charité, est tout aussitôt exempt de luttes. Aussi montrant tous les biens que l'on recueille de la charité, il a décrit ses fruits, dont le.
seul éloge est capable de guérir les maux des hommes. En effet, chacune de ces paroles est un remède suffisant pour guérir leurs blessures. C'est pourquoi il disait : "Elle est patiente ", contre ceux qui s'emportent aux disputés; "elle est exempte d'envie ", contre les hommes qui portent envie à ceux qui sont au-dessus d'eux; " elle n'est pas arrogante ", contre ceux qui ne veulent condescendre à rien ; " elle ne cherche point son intérêt ", contre ceux qui méprisent l'intérêt des autres; " elle ne s'excite point, elle ne médite point le mal ", contre ceux qui se portent aux outrages ; " elle ne se plaît point (528) à l'injustice, et elle se plaît à la vérité ", encore contre les envieux; " elle défend tous les hommes ", contre ceux qui dressent des embûches; " elle espère tout ", contre ceux qui se désespèrent; " elle supporte tout et ne perd jamais patience ", contre ceux qui se livrent facilement à la discorde.
Après avoir ainsi montré la grandeur de la charité et sa supériorité, il en fait voir l'excellence sous un autre point de vue; il compare la charité à d'autres objets pour exalter sa valeur, et il dit: " Ou les prophéties seront rendues inutiles,ou les langues cesseront".En effet, si elles n'ont été accordées aux hommes qu'à cause de la foi, dès que celle-ci sera répandue par toute la terre, elles seront inutiles. Mais cette affection mutuelle ne cessera point, elle s'accroîtra au contraire, et sera plus forte encore dans l'avenir que dans le présent. Car aujourd'hui. il y a bien des causes qui affaiblissent et diminuent la charité, les richesses, les affaires, les maladies du corps et les souffrances de l'âme. Mais que les prophéties et les langues cessent, cela n'est pas étonnant; que la science elle-même soit abolie, voilà qui soulève des questions, car il ajouté : " Ou la science sera abolie ". Quoi donc? Nous vivrons alors dans l'ignorance ? A Dieu ne plaise ! Car la science alors devra être augmentée, et c'est pourquoi l'apôtre disait : " Alors je connaîtrai comme je suis connu ". (I Cor. XIII, 12.) C'est pourquoi, afin de ne pas laisser croire que la science cessera, de même que les prophéties et les langues, après avoir dit: " Ou la science sera abolie ", il ne s'en contente point, mais il ajoute la manière dont elle sera détruite, disant.: " Nos connaissances sont partielles, et nos prophéties sont partielles. Mais quand sera venu ce qui est parfait, alors sera inutile ce qui est partiel ". La science donc ne sera point abolie, mais seulement la science partielle : non-seulement nous aurons autant et d'aussi grandes connaissances, nous en aurons de plus grandes encore. C'est ce qu'un exemple montrera bien, nous savons aujourd'hui que Dieu est partout, mais comment? Nous l'ignorons : Nous savons qu'il a tout tiré du néant, mais la manière, nous l'ignorons ; qu'il est né d'une Vierge, mais comment, nous l'ignorons également. Il montre ensuite combien grande est la différence entre ces deux sciences, et que ce qui nous manque n'est pas peu, disant : " Quand j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant; quand je suis devenu homme, j'ai rejeté ce qui était de l'enfant ". Il nous le montre encore par un autre exemple, disant : " Nous voyons maintenant à travers un miroir (12) ".
2. Après avoir montré ce miroir, il ajoute " Dans une énigme ", prouvant plus clairement encore que notre science présente ne consiste qu'en de faibles parties. " Mais alors face à face ", non pas que Dieu ait une face; c'est pour exprimer sa pensée d'une manière plus claire et plus intelligible. Voyez-vous comme notre connaissance s'accroît par degrés? " Maintenant je connais en partie, mais alors je connaîtrai comme je suis connu". Voyez-vous comme il rabaisse doublement leur orgueil , et en ce due leur science n'est que partielle, et en ce qu'ils ne l'ont point tirée d'eux-mêmes? Ce n'est pas moi en effet, dit saint Paul, qui connais Dieu, c'est Dieu' qui s'est fait connaître à moi. De même donc qu'aujourd'hui il me connaît d'abord, et vient vers moi, ainsi alors j'irai vers lui avec un empressement bien plus vif qu'aujourd'hui. En effet, celui qui demeure dans les ténèbres ne peut pas, avant d'avoir vu le soleil, s'empresser vers la beauté de ses rayons, c'est le soleil qui de lui-même et par son éclat se, montre à lui, mais quand il a perçu cette splendeur, il poursuit la lumière. Voilà ce que veut dire cette expression : " Comme je suis connu " ; non pas que nous connaîtrons Dieu comme il nous connaît, mais de même qu'aujourd'hui il vient vers nous, ainsi alors nous irons vers lui, et nous connaîtrons bien des mystères aujourd'hui cachés, et nous jouirons de cette science et de ce commerce bienheureux. Si, en effet, Paul qui savait tant de choses n'était qu'un enfant, réfléchissez à ce que sera cette science nouvelle, si l'ancienne n'était qu'un miroir et une énigme, pensez à ce que sera Dieu vu face à face. Pour vous faire sentir cette différence, et faire entrer dans votre âme un rayon obscur de cette connaissance, rappelez-vous les prescriptions de . l'ancienne loi , maintenant que la grâce a brillé. Avant la grâce, elles paraissaient grandes et merveilleuses ; écoutez pourtant ce que Paul en dit après la grâce : " Ce qui a brillé en cette partie n'a pas été glorifié à cause d'une gloire supérieure ". ( II Cor. III, 10.)
529 Pour rendre ma pensée plus claire, appliquons notre discours à une de ces prescriptions qu'on accomplissait alors sous la forme mystique, et vous verrez quelle est la différence. Prenons la Pâque, si vous- voulez, et l'ancienne et la nouvelle, et vous reconnaîtrez l'excellence de celle-ci. Les Juifs célébraient l'ancienne, mais ils la célébraient comme. s'ils la voyaient à travers un miroir et une énigme. Ces mystères cachés ne se présentaient pas même à leur pensée, et ils ne savaient point quelles étaient ces choses qu'ils annonçaient, mais ils ne voyaient qu'un agneau immolé, et le sang d'une bête, et les portes qui en étaient arrosées. Mais que le Fils de Dieu incarné dût être immolé et délivrer la terre, et donner son sang à goûter aux Grecs et aux barbares, ouvrir le ciel à tous, et offrir au genre humain les biens d'en haut, qu'il dût porter cette chair sanglante au-delà des cieux et des armées des anges, des archanges et des autres puissances, et la placer sur un trône divin à la droite du Père, brillant d'une gloire ineffable: voilà ce que ne savaient point les Juifs, ni aucun autre parmi les hommes, et ce qu’ils ne pouvaient point soupçonner. Mais que disent les impies, qui osent tout? que cette parole : " Maintenant je connais en partie ", s'applique à la Providence, car saint Paul avait la cou naissance parfaite de Dieu. Et comment se fait-il qu'il se donne le nom d'enfant? Comment voit-il à. travers un miroir, comment à travers le voile d'une énigme, s'il possède la science parfaite? Pourquoi est-ce qu'il attribue cette science au Saint-Esprit, à l'exclusion de toute autre puissance créée, disant : " Qui est-ce qui connaît les pensées de l'homme, sinon l'esprit qui est en lui ? Ainsi personne ne connaît ce qui se rapporte à Dieu, si ce n'est l'Esprit de Dieu ". (I Cor. II, 11). Et d'un autre côté, le Christ déclare que cette science est à lui tout seul, car il parle ainsi " Personne n'a vu le Père ", si ce n'est celui qui " vient du Père ; celui-là a vu le Père " (Jean, VI, 46) : nous apprenant que cette vue seule est la connaissance claire et parfaite. Comment celui qui connaît la substance d'un être peut-il en ignorer l'économie? La connaissance de la substance est plus difficile que l'autre. —Ainsi, suivant l'apôtre, nous ignorons Dieu? — Loin de là ; nous savons qu'il est, mais quelle est sa substance , nous l'ignorons. Et ce qui prouve que cette parole : " Maintenant je connais en partie ", ne s'applique point à la Providence, c'est la suite, car saint Paul ajoute : " Alors je connaîtrai comme je suis connu ". Or ce n'est point la Providence, c'est Dieu qui connaît. Cette opinion n'est donc pas simplement inique, elle l'est deux, et trois et mille fois. C'est par conséquent une vanité absurde, non-seulement de se glorifier de savoir ce que savent seuls le Saint-Esprit et le Fils unique de Dieu, mais encore de prétendre arriver par le raisonnement à cette connaissance parfaite , quand saint Paul n'a pu en saisir qu'une partie, et encore par une révélation d'en haut; car je défie que l'on me montre un seul passage de l'Ecriture qui raisonne de ces choses. Mais laissons de côté la folie des impies, et voyons ce que l'apôtre dit encore de la charité. Il ne s'en est pas tenu là, il ajoute : " Maintenant restent la foi , l'espérance, la charité, mais , la charité l'emporte sur les deux autres vertus ".
3. Car la foi et l'espérance cessent, quand sont arrivés les biens dans lesquels on a cru et qu'on a espérés. C'est ce que veut dire saint Paul par ces paroles: " L'espérance qu'on voit n'est point l'espérance ; pourquoi en effet espérer ce que déjà l'on voit". (Rom. VIII, 24.) Et en un autre endroit : " La foi est la substance des choses que l'on espère et la preuve des choses qui n'apparaissent point ". (Hébr. XI, 1.) C'est pourquoi la foi et l'espérance cesseront, quand ces biens nous seront apparus; mais la charité s'en accroîtras et deviendra plus forte. Autre éloge de la charité : elle ne se contente point des biens qu'elle a ; elle s'efforce toujours d'en trouver de nouveaux.
Faites-y attention : il a dit que la charité est le plus grand des dons, et la voie la meilleure pour les obtenir; il a dit que sans elle, ces dons ne nous servent pas beaucoup; il l'a décrite par des traits nombreux, il veut de nouveau l'exalter d'autre façon et montrer qu'elle est grande en ce qu'elle est stable. C'est pourquoi il a dit : " Ce qui nous resté, c'est la foi, l'espérance, la charité, ces trois vertus, mais la charité l'emporte sur les autres ". Comment donc l'emporte-t-elle?, en ce que les autres passent. Si donc telle est la force de la charité, il ajoute à bon droit : " Poursuivez la charité ". En effet il faut la poursuivre et s'empresser vivement vers elle, car elle est prompte à s'envoler, et grands sont les (530) obstacles qui nous arrêtent dans notre course vers elle. Il faut donc déployer une grande énergie pour la saisir; c'est ce que le bienheureux Paul voulait montrer, car il n'a pas dit: Suivez la charité, mais " poursuivez la charité ", nous excitant ainsi et nous enflammant du désir de l'atteindre. Dieu , dès le commencement du monde, a employé des moyens innombrables pour la faire pénétrer dans nos âmes : car il a donné à tous les hommes un seul père, Adam. Pourquoi ne naissons-nous pas tous de la terre? Pourquoi ne naissons-nous pas déjà formés et développés, comme Adam? C'est afin que donnant le jour à nos enfants et les élevant, et que nés nous-mêmes d'autres, nous nous aimions les uns les autres. C'est pourquoi il n'a pas formé la femme de la terre. Comme il ne suffisait pas pour nous inculquer le respect qui mène à la concorde, d'être de la même substance, et qu'il- fallait encore avoir un auteur unique de notre race, il a voulu qu'il en fût ainsi. Séparés aujourd'hui par l'espace seul, nous nous considérons comme étrangers les uns aux autres; cela serait arrivé bien plus encore, si notre naissance avait eu deux principes. C'est pourquoi il n'a fait en quelque sorte du genre humain qu'un seul corps, qui n'a qu'une tête. Et, comme au commencement il paraissait y en avoir deux , voyez, comme il les a rassemblées et unies en une seule par le mariage. " A cause de cela " dit-il, " l'homme abandonnera son père et sa mère, et il s'attachera a sa femme et ils seront deux en une même chair ". (Gen. II, 24.)
Il n'a point dit: la femme, mais" l'homme", parce que c'est en lui que la concupiscence est la plus grande. Et Dieu l'a voulu ainsi afin de fléchir la supériorité de l'homme. par la tyrannie de cet amour, et de le soumettre à la faiblesse de la femme. Comme il fallait établir le mariage, il a donné à l'homme une femme sortie de lui ; car Dieu a tout fait en vue de la charité. Si en effet, les choses étant ainsi, le démon a pu les égarer et semer entre eux l'envie et la discorde, que n'aurait-il pu, s'ils n'avaient pas été sortis d'une même souche? Il a voulu ensuite que la soumission fût d'un côté, et le commandement de l'autre, car l'égalité des honneurs a coutume d'engendrer les disputes; il n'a donc pas établi un gouvernement populaire, mais la royauté, et dans chaque maison vous pouvez observer le même ordre que dans une armée. Le mari a le rang d'un roi, et la femme d'un gouverneur ou d'un général d'armée; les fils ont le troisième rang, le quatrième est aux domestiques;
ils commandent à ceux qui sont au-dessous d'eux, et un seul est souvent mis à la tête de tous les autres, et envers eux a le rang d'un maître, mais, en tout le reste; il est domestique. Après cela il y a encore des différences dans le commandement , suivant qu'il s'exerce sur les femmes ou sur les enfants, et envers les enfants, d'autres différences suivant l'âge et le sexe ; car la femme n'a point le même empire sur tous ses enfants. Et partout Dieu a créé de nombreux commandements, afin que la concorde et le bon ordre subsistassent toujours. C'est pourquoi, avant que le genre humain se fut multiplié, quand ils n'étaient encore que deux, il a donné à l'un le commandement, et imposé à l'autre l'obéissance. Pour que l'homme ne méprisât point la femme plus faible que fui, et que celle-ci ne s'éloignât pas de lui, voyez comment il l'a Honorée et unie à lui, même avant sa création; car il dit " Faisons-lui une compagne " (Gen. II, 18), montrant ainsi qu'elle a été créée pour être utile à l'homme, et lui conciliant l'affection de l'homme, par cette raison qu'elle lui est utile; car nous aimons d'une affection plus vive ce qui a été fait à cause de nous.
D'un autre côté, pour que la femme ne s'enorgueillît d'être pour lui une compagne nécessaire, et ne brisât ce lien , il l'a tirée d'une côte de l'homme, montrant qu'elle n'est qu'une partie de tout le corps. Pour que l'homme aussi ne S'enorgueillît point, Dieu n'a point permis qu'elle fût à lui tout seul, comme elle fut d'abord; il a fait le contraire, en lui faisant procréer des enfants; ainsi s'il a donné la supériorité à l'homme, il ne lui a point donné tous les avantages.
4. Avez-vous vu que de liens d'amour Dieu a faits pour nous? Mais tous ces gages de concorde reposent sur la nature, et sur ce que nous sommes dé la même substance; (en effet, tout être animé aime ce qui est semblable à lui;) et sur ce que la femme est née de l'homme, et les enfants de tous les deux. De là naissent mille affections diverses: il y a l'affection pour un .père, pour un aïeul, pour une mère, pour une nourrice; il y a l'affection pour un fils, un petit-fils, un arrière petit-fils, pour une fille et pour une nièce; nous aimons celui-ci comme notre frère, celui-là comme (531) notre oncle ; celle-ci comme une soeur, celle-là comme une cousine. Et qu'est-il besoin d'énumérer tous les degrés de parenté? Dieu a encore imaginé une autre source d'affection: en défendant les mariages entre proches, il nous conduit vers les étrangers, et attire ceux-ci vers nous. Comme ils ne peuvent nous être unis par les liens de la nature, il les unit à nous par le mariage, alliant des. maisons entières par une seule fiancée, et mêlant les familles aux familles : " N'épouse point ", dit-il, " ta soeur, ni la soeur de ton père, ni une autre jeune fille qui ait avec toi une pareille parente " (Lévit. XVIII, 8-10) ; et il énumère tous les degrés de parenté qui empêchent le mariage. Il suffit, pour être attiré vers quelqu'un, d'être né du même sang, et d'être uni par les différents liens de parenté. Pourquoi resserrer en des bornes étroites les vastes désirs de la charité ? Pourquoi trouver dans la parenté seule une cause d'amitié, quand on peut faire naître une occasion nouvelle d'amitié en épousant une femme étrangère, et en gagnant par elle une série de parents, une -mère, un père, des frères et leurs parents ? Voyez-vous de combien de manières Dieu nous a unis les uns aux autres ? Cependant il ne s'en est pas tenu là ; il a voulu encore que' nous eussions besoin les uns des autres, pour nous unir de cette façon, car la nécessité crée des affections. Aussi n'a-t-il pas voulu qu'il y eût en tous les pays toutes les productions, pour nous forcer ainsi à nous mêler les uns aux autres.
Après avoir voulu que nous eussions besoin les uns des autres, il a rendu les communications faciles; en effet, s'il n'en était pas ainsi, de, nouvelles difficultés et de nouveaux obstacles naîtraient de là. Si, quand on 'a besoin d'un médecin, d'un forgeron ou d'un autre artisan, il fallait le chercher au loin, on périrait à coup sûr. C'est pourquoi Dieu a fait les villes, et les a unies les unes aux autres. Pour nous permettre de visiter facilement ceux. qui sont loin de nous, il a étendu la mer entre les peuples, et leur a donné la vitesse des vents, et a rendu ainsi les voyages faciles. Au commencement même, il a réuni tous les hommes en un seul lieu, et ne les a dispersés que quand ceux qui furent combles (le cette faveur s'entendirent pour le mal; mais de tous côtés il nous a unis, et par la nature, et par la parenté, et par la langue, et par la communauté de séjour. Et de même qu'il ne voulait point nous chasser du paradis, (car, s'il l'avait voulu, il n'y aurait point du tout placé l'homme après sa création, mais ce fut l'homme qui, par sa désobéissance, fut cause de cet exil) ; de même ne voulait-il pas qu'il y eût diversité de langues; il n'y en avait point au commencement, et aujourd'hui, par toute la terre, toutes les lèvres prononceraient les mêmes paroles. C'est pourquoi aussi, quand il fallut détruire la terre, il ne nous fit point d'une matière nouvelle, et il ne rejeta point le juste, et. il envoya au milieu des flots le bienheureux Noé, pour être comme l'étincelle qui devait ranimer le genre humain. Au commencement, il n'avait établi qu'une seule domination, celle du mari sur la femme; mais quand le genre humain fut tombé en toute espèce de désordres, il établit encore d'autres dominations, celle des rois et des magistrats, et cela par charité.
Comme la malice dissout et détruit notre race; il a établi, comme des médecins au milieu des villes, polar prononcer des jugements et pour bannir cette malice qui est le fléau de la charité, et pour ne former de la cité entière qu'un seul corps. Pour établir cette concorde, non-seulement dans les villes, mais dans chaque maison, après avoir revêtu le mari du commandement et lui avoir donné le premier rang, après avoir armé la femme de la concupiscence, et placé entre eux la procréation des enfants comme un don, il imagine encore d'autres moyens de consolider entre eux l'affection. Il ne donna point tout à l'homme, ni tout à la femme ; il partagea les dons entre eux , assignant à la femme la maison, et à l'homme la place publique; il imposa à l'homme la charge de nourrir la maison, car c'est lui qui cultive la terre, et à la femme la charge de la vêtir, car tisser et tenir la quenouille appartient à la femme. C'est Dieu même qui a donné à la femme le talent de filer. Malheur à la cupidité qui veut supprimer cette distinction ! Car la mollesse de beaucoup d'hommes les a conduits à filer, et leur a mis clans les mains la navette, la chaîne et la trame. Mais là même apparaît la sagesse avec laquelle Dieu a dispensé ses dons ; car nous avons besoin de la femme pour des ouvrages tout à fait nécessaires, et nous avons besoin de plus petits que nous pour les choses mêmes d'où dépend la vie; et l'on aurait beau posséder toutes les (532) richesses, on ne pourrait se soustraire à cette nécessité qui nous fait dépendre de ceux qui sont au-dessous de nous. En effet, ce ne sont pas seulement les pauvres qui ont besoin des riches, ce sont encore les riches qui ont besoin des pauvres , et plus même que ceux-ci n'ont besoin d'eux.
5. Pour rendre cette vérité plus claire, imaginons, si vous voulez, deux villes, l'une de riches, et l'autre de pauvres, et dans la ville des riches il n'y aurait point de pauvres, et dans la ville des pauvres il n'y aurait point de riches, car nous y faisons un triage parfait; voyons maintenant quelle est celle qui pourra se suffire. Si nous trouvons que c'est la ville des pauvres, il sera prouvé que les riches ont plutôt besoin d'eux. Dans la ville des riches, il n'y aura point d'artisans, ni architecte, ni forgeron, ni cordonnier, ni boulanger, ni laboureur, ni chaudronnier, ni cordier, ni quelqu'artisan que ce soit. Qui donc des riches voudra travailler à ces métiers, puisque les artisans mêmes, devenus riches, ne veulent plus supporter ces durs travaux? Comment donc cette ville pourra-t-elle subsister? On me dira que les riches achèteront tout des pauvres à prix d'argent.
Ainsi déjà ils ne pourront se suffire à eux-mêmes, s'ils ont besoin des pauvres. Et qui donc construira les maisons ? Les achètera-t-on aussi ? Mais cela ne se peut. Il faudra donc appeler des artisans, et enfreindre la loi que nous avons établie au commencement, alors que nous avons fourni la ville d'habitants : vous vous souvenez, en effet, que nous avons dit qu'elle ne renfermerait point de pauvres. Et voici que la nécessité même, contre notre gré, y appellera et y introduira les pauvres. D'où il appert qu'une ville sans pauvres ne peut subsister; et que si une cité demeure en effet sans en recevoir, ce ne sera bientôt plus une cité, car elle périra. Ainsi aucune ville ne pourra se suffire, si elle n'a appelé dans son sein des pauvres pour la conserver.
Voyons d'un autre côté la ville des pauvres, et si pareillement elle se consumera dans le besoin par l'absence des- riches. Et d'abord établissons et définissons clairement les richesses. Quelles sont les richesses? l'or, l'argent, les pierres précieuses, les vêtements de soie, de pourpre et d'or. Maintenant que nous savons quelles sont les richesses, bannissons-les de la ville des pauvres, si nous voulons établir une vraie cité des pauvres; que l'or ni les vêtements que j'ai nommés n'apparaissent aux habitants, même en songe; ajoutez, si vous voulez, l'argent et les ustensiles d'argent. Eh bien ! dites-moi si à cause de cela la ville sera dans le besoin. Nullement: s'il faut bâtir, on n'a besoin ni d'or, ni d'argent, ni de perles, mais du travail des mains, et non pas de mains quelconques, mais de mains calleuses et de doigts endurcis, de bras forts, de poutres, de pierres ; s'il faut tisser des vêtements, on n'a point besoin d'or ni d'argent, mais de mains, de l'industrie et du travail des femmes. S'il faut cultiver et piocher la terre, a-t-on besoin de riches ou de pauvres? Evidemment de pauvres. Et s'il faut travailler le fer ou quelqu'autre métal, c'est alors surtout que nous aurons besoin du peuple. Quand donc aurons-nous besoin des riches, sinon quand il faudra détruire cette ville? Car, lorsque les riches une fois entrés, le désir de l'or et des perles se sera emparé de ces sages (car j'appelle sages ceux qui ne cherchent point le superflu), quand ils se seront adonnés à l'oisiveté et à la volupté, tout sera perdu. Mais si les richesses, direz-vous, ne sont- pas utiles, pourquoi Dieu nous les a-t-il données? Et où prenez-vous que c'est Dieu qui nous a donné les richesses? L'Ecriture dit : " L'argent est à moi, et l'or est à moi " (Aggée, II, 9), et je les donnerai à qui je voudrai.
Si je voulais me rendre coupable d'inconvenance, je rirais ici à gorge déployée, pour me moquer de ceux qui parlent ainsi, car ils sont semblables à de petits enfants qui, admis à la table d'un roi, avaleraient, en même temps que les mets royaux, tout ce qui leur tomberait sous la main. C'est ainsi qu'ils mêlent leur pensée à celles des saintes Ecritures. Ces paroles :
"L'argent est à moi et l'or est à moi ", ont été dites, je le sais, par le prophète, mais celles-ci : Je le donnerai à qui je voudrai, ne se trouvent point chez lui, elles y ont été introduites par ces gens misérables. Voici pourquoi le prophète Aggée parle ainsi. Comme il avait promis souvent aux Juifs, après le retour de Babylone, de leur montrer un temple aussi beau que l'ancien, quelques-uns n'ajoutaient pas foi à ses paroles, et ils pensaient que c'était une chose presque impossible que le temple, après avoir été réduit en cendres et en poudre, apparût dans son ancienne splendeur, et lui, pour dissiper leur incrédulité, parle au (533) nom de Dieu, et c'est comme s'il disait : Que craignez-vous? Pourquoi n'avez-vous pas foi? " L'argent est à moi et l'or est à moi ", et je n'ai point besoin, pour construire mon temple, de l'argent emprunté avec usure. Et il ajoute : " La gloire de cette maison sera au-dessus de la gloire de la première ". (Aggée, II,10.)
N'allez donc pas mêler des toiles d'araignées à un vêtement royal. Car si l'on surprenait quelqu'un occupé à mêler à la pourpre un tissu grossier, on le punirait du dernier châtiment ; et, à plus forte raison, quand il s'agit du spirituel, car ce n'est point là une faute légère. Et que dire des additions et des soustractions? Le changement d'un point et une leçon différente, donnent souvent lieu à des sens absurdes.
6. D'où viennent donc les riches? Direz-vous. C'est qu'il est dit en effet: " Les richesses et la pauvreté viennent du Seigneur ". (Eccl. II, 14.) Nous demanderons à ceux qui nous adressent cette objection : est-ce que , toute richesse et toute pauvreté viennent du Seigneur? Qui pourrait le prétendre? Nous voyons que c'est par les rapines, les tombeaux ouverts, et les duperies et les autres méfaits de ce genre qu'on se procure souvent les richesses, et que ceux qui les possèdent ne méritent pas même de vivre. Répondez-moi;
direz-vous que ces richesses viennent de Dieu ? Loin de là; mais d'où viennent-elles? Du péché. Car la courtisane qui livre au déshonneur sa personne, s'enrichit; et le bel adolescent qui vend sa beauté , possède de l'or au prix de la honte ; et celui qui ouvre les tombeaux et les pille , amasse des richesses iniques, et de même le voleur qui perce les murs. Est-ce donc du Seigneur que viennent toutes les richesses? Mais, direz-vous, que répondrons-nous à cette parole de l'Ecriture?Apprenez d'abord que la pauvreté même ne vient pas de Dieu, et ensuite nous y viendrons. En effet, quand le jeune homme prodigue dépense sa fortune avec les courtisanes, les magiciens, ou se ruine par d'autres passions, et qu'il devient pauvre, n'est-il pas clair que ce n'est pas Dieu qui l'a rendu ainsi, mais sa propre prodigalité ? D'un autre côté, si l'on tombe dans la pauvreté par paresse ou par folie , ou parce qu'on s'est laissé aller à des entreprises dangereuses et iniques, n'est-il pas manifeste que, dans aucun de ces cas, ce n'est point Dieu qui vous a jeté dans la pauvreté. L'Ecriture ment donc? Loin de là, mais c'est folie de ne pas examiner ses paroles avec tout le soin qu'elles méritent. Car si nous confessons que l'Ecriture ne peut mentir, et si nous avons prouvé que toutes les richesses ne viennent pas de Dieu, la difficulté vient de la faiblesse d'esprit de ceux qui lisent sans réflexion. Et il faudrait les renvoyer , après avoir ainsi justifié l'Ecriture de leurs accusations, et les punir de la négligence avec laquelle ils lisent les Ecritures. Mais je leur pardonne, et pour ne pas les laisser plus longtemps dans le trouble, je veux leur indiquer la solution, en rappelant d'abord quel est l'auteur de ces paroles, en quel temps et à qui il les a dites.
Dieu , en effet, ne parle pas semblablement à tous; de même que nous ne parlons point de la même façon aux enfants et aux hommes. Quand donc ces paroles ont été prononcées, et par qui, et à qui? Par Salomon, dans l'Ancien Testament, et elles furent adressées aux Juifs qui ne connaissaient que les choses sensibles, et qui estimaient par là la puissance de Dieu. Ce sont ceux qui disaient : " Pourra-t-il nous donner du pain ? " (Psal. LXXVII, 20) et : " Quel prodige nous montres-tu? (Matth. XII, 38. ) Nos " pères ont mangé la manne dans te désert. " (Jean, VI, 31.) Ceux dont le ventre est le Dieu". (Philip. XIII, 19.) Comme c'est ainsi qu'ils concevaient Dieu , il leur dit : Dieu peut aussi faire des riches et des pauvres; non pas qu'il le fasse toujours, mais il le peut, quand il lui plaît; ainsi a-t-il dit " Celui qui menace la mer, et la dessèche, et change en déserts tous les fleuves " (Nahum, I, 4), quoiqu'il ne l'ait jamais fait. Comment donc le prophète entend-il cette parole? Il ne veut pas dire que Dieu le fasse toujours, mais qu'il peut le faire. Quelles sont donc la pauvreté et les richesses qu'il donne? Souvenez-vous du patriarche, et vous saunez les richesses que Dieu donne. C'est Dieu lui-même qui a donné ses richesses à Abraham, et plus tard à Job , qui dit : " Si nous avons reçu les biens du Seigneur, pourquoi ne supporterions-nous pas les maux qu'il nous envoie? " (Job, II, 10.) C'est là aussi la source des richesses de Jacob. La pauvreté qui vient de Dieu est aussi louable; c'est celle qu'il enseigne aux riches, disant : Si tu veux être parfait , vends ce que tu possèdes, donne tout aux pauvres, et viens, (534) suis-moi (Matth. XIX, 21), et la recommandant en un autre endroit à ses disciples, et disant " Refusez-vous à posséder de l'or, de l'argent ou deux tuniques ". (Luc, IX, 3.) Ne dites donc pas que c'est Dieu qui donne toutes les richesses, car nous avons montré que c'est par le meurtre, les rapines et mille autres méfaits qu'on les amasse. Mais ramenons le discours à notre première question :
si les richesses ne sont utiles à rien, pourquoi sont-elles créées? Que répondrons-nous? Que les richesses ainsi amassées ne sont pas utiles, et que celles qui viennent de Dieu sont très-utiles. C'est ce que vous pouvez apprendre par les actions mêmes des riches. Car Abraham. possédait ses richesses pour les étrangers et tous les nécessiteux. Quand arrivèrent chez lui trois hommes , ainsi qu'il croyait, il tua un veau et pétrit trois mesures de farine; toujours assis à sa porte à l'heure de midi; voyez sa libéralité toujours empressée à dépenser ses biens pour tous; voyez-le payant de sa personne, ainsi que de ses richesses, et encore dans une vieillesse avancée. Il était le port des étrangers et de ceux qui étaient dans la nécessité, ne possédant rien qui lui fût propre, pas même son fils, car il le sacrifiait sur l'ordre de Dieu, et avec son fils il se donnait lui-même, et toute sa maison, quand il fut si prompt à délivrer son neveu. Et il ne le faisait point par amour du gain, mais par humanité. Quand ceux qu'il avait délivrés le mirent en possession des dépouilles, il refusa tout, jusqu'au fil d'une robe, et jusqu'au cordon d'une sandale.
7. Tel était aussi le bienheureux Job, car il disait : " Ma porte était ouverte à tout venant. J'étais l'oeil des aveugles et le pied des boiteux ; j'étais le père des infirmes, aucun étranger ne demeurait à ma porte " (Job. XXXI, 33, et XXIX, 15, 16) ; les infirmes, quand ils s'adressaient à moi dans le besoin , n'étaient point trompés dans leur espoir, et je n'ai point permis qu'un pauvre sortit de ma maison l'estomac vide. Je ne puis tout énumérer, mais il faisait plus encore, distribuant son argent à tous les nécessiteux. Voulez-vous voir maintenant les riches que Dieu n'a point faits, et savoir comment ils ont usé de leurs richesses? Voyez celui de Lazare, qui ne lui donnait pas même les miettes de sa table; voyez Achab qui a enlevé au pauvre sa vigne ; voyez Giézi et tous ceux qui furent comme lui. Ceux qui possèdent les richesses' à juste titre, parce qu'ils les ont reçues de, Dieu, les dépensent conformément à ses préceptes;
ceux qui ont offensé Dieu en les acquérant, l'offensent encore en les dépensant; en les prodiguant à des courtisanes et à des parasites, en les cachant et en les enfouissant, et en n'en donnant rien aux pauvres. Et pourquoi, direz-vous, Dieu permet-il que dé tels' hommes soient riches? Parce qu'il est patient, parce qu'il veut nous amener à la pénitence, parce qu'il a préparé la géhenne, et fixé le jour où il jugera lé monde. S'il frappait tout de suite les riches , Zachée n'aurait pas eu le temps de se repentir, de rendre. le quadruple de ce qu'il avait ravi, d'ajouter même la moitié de ses biens. Matthieu n'aurait pas eu le temps de se convertir et de devenir apôtre,, s'il avait été enlevé avant l'heure favorable, et ainsi de beaucoup d'autres. C'est pourquoi Dieu attend, les appelant tous à la pénitence, s'ils s'y refusent, s'ils persistent dans leurs péchés, ils entendront Paul leur dire : " Qu'à cause de leur dureté et de leur coeur impénitent, ils amassent contré eux de la colère, au jour de là colère, de la révélation et du jugement équitable de Dieu ". (Rom. II, 5). Evitons cette, colère, enrichissons-nous des richesses célestes, et poursuivons la pauvreté louable. C'est ainsi que nous atteindrons les biens célestes; puissions-nous les obtenir tous, par la faveur et la bienveillance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, conjointement avec le Père et le Saint-Esprit, appartiennent la gloire, la puissance , l'honneur, aujourd'hui et toujours, et jusqu'à la fin des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE XXXV. RECHERCHEZ AVEC ARDEUR LA CHARITé; MAIS DéSIREZ LES DONS SPIRITUELS, ET SURTOUT CELUI DE PROPHéTISER (CH. XIV, VERS. 1.)
535 ANALYSE.
1 et 2. Comment l'on doit rechercher la charité. — Que le don de prophétie l'emporte sur le don des langues.
3. Ce que c'était que le don des langues.
4. Influence de la vaine gloire. — Critique des philosophes grecs.
5. La vaine gloire n'est qu'un monstre cruel. — Eloge de saint Paul.
6. De quel oeil le chrétien doit-il regarder les biens temporels? — Hygiène de l'âme. — Malheur des riches.
1. Après avoir passé en revue tous les caractères de la charité, il exhorte les fidèles à la cultiver avec ardeur.: " Recherchez avec ardeur la charité. " Quand on recherche un objet, en effet, on ne voit que lui, on se dirige vers lui, on ne cesse de le poursuivre que lorsqu'on l'a atteint. Quand on poursuit quelqu'un, et qu'on ne peut l’atteindre soi-même, on se sert, pour le saisir, des personnes qui sont devant vous. On exhorte vivement ceux qui sont près du fugitif à le prendre, à le retenir, jusqu'à ce qu'on vienne s'en emparer soi-même. C'est ainsi que nous devons agir, si nous ne parvenons pas nous-mêmes à atteindre la charité, chargeons ceux qui sont tout près d'elle de la prendre et de la garder en attendant que nous arrivions. Et quand nous l'aurons saisie, ne la lâchons pas, de peur qu'elle ne s'enfuie encore bien loin de nous. Elle ne cesse de nous échapper, en effet, parce que,nous ne savons pas nous en servir,-parce qu'il n'est rien que nous ne lui préférions. Si nous suivons ces préceptes, nous n'aurons pas besoin de nous donner beaucoup de peine. Que dis-je? nous n'aurons, pour ainsi dire, rien à faire. Nous mènerons une existence de délices et de fêtes , tout en marchant dans l'étroit sentier de la vertu. Voilà pourquoi l'apôtre a dit : " Poursuivez la charité ". Puis, afin que l'on ne croie pas qu'il n'a parlé de la charité que poux déprécier entièrement les grâces spirituelles, il ajoute : " Désirez les dons spirituels et surtout le don de prophétie{12)? Car celui qui parle une langue inconnue ne parle pas aux hommes, mais à Dieu, puisque personne ne l'entend ; c'est sous l'inspiration du Saint-Esprit qu'il parle des mystères (3) : mais celui qui prophétise " parle aux hommes pour les édifier, pour les exhorter, pour les consoler ". Il compare ici entre eux les divers dons spirituels et il rabaisse le don des langues, en montrant que, s'il n'est pas tout à fait inutile, il n'est pas très-utile par lui-même. Il y avait, en effet, des gens qui étaient tout fiers de ce don, parce qu'on y attachait un grand prix. Ce qui le faisait regarder comme important, c'est que les apôtres l'avaient reçu d'abord, et l'on sait avec quel apparât et quel retentissement, mais il ne l'emportait pas sur les autres pour cela. Pourquoi donc les apôtres l'avaient-ils reçu d'abord ? c'est qu'ils devaient parcourir tout l'univers. Lors de la construction de la tour. de Babel, il n'y avait qu'une langue qui se partageait en une foule de langues (Gen. XI) ; à l'époque des apôtres, une foule de langues venaient se réunir sur les lèvres d'un seul homme. Le même homme parlait la langue des Perses, celle des Romains, celle dès Indiens, ou plutôt c'était le Saint-Esprit qui parlait par sa bouche, et cette grâce s'appelait le don des langues, parce que (536) le même homme avait le talent d'en parler plusieurs. Voyez comme l'apôtre le rabaisse et l'exalte tour à tour, quand il dit : " Celui qui parle des langues inconnues ne parle point aux hommes, mais à Dieu, puisque personne ne l'entend " ; il exalte un don qui ne paraît pas avoir une grande utilité. Mais lorsqu'il ajoute : "C'est sous l'inspiration du Saint-Esprit qu'il parle des choses cachées", il exalte ce don pour ne pas laisser croire qu'il est vain , inutile , et donné sans raison à l'homme. " Mais celui qui prophétise parle aux hommes pour les édifier, pour les exhorter, pour les consoler ". Voyez comme saint Paul proclame l'excellence de ce don avantageux à tous les hommes ! Voyez comme il préfère en toute circonstance à tous les autres dons ceux qui sont utiles au plus grand nombre ! Est-ce que ceux qui ont le don des langues ne parlent pas aussi -pour les hommes? Ce qui les met au-dessous des prophètes, c'est que leur parole n'est pas aussi édifiante, aussi encourageante, aussi consolante.
Ces dons supposent tous les deux l'inspiration du Saint-Esprit. Mais le prophète a cet avantage qu'il est utile à des gens qui l'entendent. Ceux qui parlaient des langues inconnues, au contraire, n'étaient pas entendus de ceux qui n'avaient pas le don des langues. Mais quoi? Ceux qui parlaient ces langues inconnues n'édifiaient-ils personne? Ils s'édifiaient eux-mêmes, et voilà pourquoi saint Paul ajoute: "Celui qui parle une langue inconnue s'édifie lui-même (4) ". Et comment cela se fait-il, s'il ne sait pas ce qu'il dit ? Mais faites donc attention que saint Paul parle ici des hommes qui savent ce qu'ils disent; qui comprennent bien le sens de leurs paroles, mais qui ne savent pas les expliquer aux autres. Mais .1e prophète édifie l'église: voilà la différence qu'il y a entre ces deux hommes. Voyez comme l'apôtre est sage . Il n'annihile pas le don des langues, mais il montre qu'il n'a que de faibles avantages et qu'il ne profite qu'à celui qui lé possède. Puis, pour ne pas laisser croire à ceux auxquels il s'adresse et qui possédaient pour la plupart plusieurs langues, qu'il est guidé par un sentiment de jalousie, il leur dit, afin de les guérir de leurs soupçons : " Je souhaite que vous ayez tous le don des langues, mais encore plus celui de prophétie. Car celui qui prophétise est au-dessus de celui qui parle des langues inconnues, à moins que ce dernier n'interprète ce qu'il dit, afin que l'église en soit édifiée (5) ). Or le plus ou le moins n'annonce pas l'opposition, mais la supériorité ou l'infériorité.
2. évidemment donc l'apôtre ne blâme pas le don des langues, mais il veut faire monter. plus haut ses disciples; il leur témoigne sa sollicitude, tout en leur montrant qu'il n'é. prouve aucun sentiment d'envie. Il veut qu'ils aient " tous " le don des langues, mais il veut aussi et surtout le don de prophétie; car ce don est plus précieux que l'autre. Et, après s'être bien expliqué sur le don de prophétie, il s'explique sur le don des langues. Son arrêt, loin d'être absolu, renferme ce correctif, " à moins qu'il n'interprète ce qu'il dit ". Par conséquent, si celui qui possède le don des langues a aussi le don d'interprétation, il est l'égal du prophète, parce que sa science profite à beaucoup de gens, point très-important, avantage que l'apôtre recherche avant tout. "Ainsi, quand je viendrais vous parler des langues inconnues, en quoi vous serais-je utile, si je ne vous parlais en vous intruisant par la révélation, par la science ou par la doctrine (6) ? " Et pourquoi, continue-t-il, parlerais-je des autres ? Supposons que ce soit Paul qui vous parle des langues inconnues. Quel fruit en reviendra-t-il à ses auditeurs? Par là, il leur démontre qu'il ne cherche que leur intérêt, sans être animé d'aucun sentiment de malveillance contre ceux qui possèdent le don des langues, puisqu'il se cite lui-même pour exemple de l'inutilité de ce don réduit à lui-même. Presque toujours, quand il touche quelque point important et délicat, il se met en scène. Ainsi, au commencement de cette épître, il dit: " Qu'est-ce que c'est que Paul? " Qu'est-ce que c'est qu'Apollon? Qu'est-ce que c'est que Céphas ? " Et il fait de même ici, en disant : " De quoi vous servira ma parole, si je ne vous instruis par la révélation, par la science ou par la doctrine ". Cela signifie Si je ne vous parle un langage intelligible et clair, si je nie borne à vous montrer que je possède le don des langues, vous ne retirerez aucun fruit de mes paroles.
Quel profit peut-on tirer en effet d'une parole que l'on ne comprend pas? " Quand des instruments sans âme mais sonores comme la flûte et la lyre, ne rendent que des sons indistincts, comment saisir le morceau que l'on joue sur la flûte ou sur la lyre (7) ? " Pourquoi (537) donc, poursuit-il, avancer ici que les dons renfermés en nous-mêmes sont inutiles et qu'il n'y a d'utile que ce qui est clair et ce que les auditeurs saisissent facilement? N'en est-il pas de même de ces corps sans âme qu'on appelle des instruments de musique? Qu'il s'agisse de 1a lyre ou de la flûte, si le musicien, sans tenir compte du rythme et de l'harmonie , ne fait entendre que des sons confus en jouant sans réflexion et en demandant des inspirations au hasard , il n'amusera pas ; il ne charmera pas son auditoire. Jusque dans les instruments qui ne possèdent pas les sons articulés de la voix humaine, il faut de la clarté, de l'harmonie, des sons distincts. Ces instruments qui naturellement sont dénués d'expression, nous cherchons avec ardeur à leur donner de l'expression, à les faire parler. Eh bien ! quand il s'agit des êtres animés et doués de raison , quand il s'agit des hommes et des dons spirituels, ne devons-nous pas chercher à nous faire bien entendre?
" Si la trompette ne parle pas à haute et intelligible voix, qui se préparera à la guerre (8)?" C'est des objets les plus futiles qu'il tire ses inductions, pour s'élever aux choses nécessaires et utiles; il prend pour exemples la lyre et la trompette. Ces instruments en effet ont leurs rythmes; parfois ils donnent le signal de la guerre , parfois tout autre signal. Tantôt ils sonnent la charge, tantôt ils sonnent la retraite, et tout soldat qui n'a pas la clef de cette langue, court le plus grand péril. Voilà ce qu'il veut dire, voilà l'erreur à laquelle il fait allusion en ces termes : "Qui se préparera au combat? " Si donc l'instrument guerrier n'a pas le don de se faire comprendre, tout est perdu. Quel intérêt, direz-vous , ont pour nous tous ces détails? Ils en ont un très-grand, et voilà pourquoi saint Paul ajoute : " Il en est ainsi de vous. Si votre langage ne manifeste pas vos pensées, comment savoir ce que vous voulez dire? Vous jetterez vos paroles au . vent (9) "; c'est comme si vous ne disiez rien, c'est comme si personne ne parlait. Et à chaque instant saint Paul s'applique à montrer l'inutilité d'un pareil langage. Si le don des langues est inutile, direz-vous, pourquoi a-t-il été donné à l'homme? pour qu'il- soit utile à celui qui l'a reçu ; mais, pour être utile aux autres, il faut y joindre le d'on d'interprétation. Ce qu'il en dit est un moyen de tout concilier. S'il ne possède pas le don d'interprétation , il s'adjoindra quelque homme favorisé de ce don, et de cette manière il pourra utiliser ses talents. Voilà pourquoi il ne cesse de montrer que le don des langues est insuffisant par lui-même. Il veut par ce moyen engager ses auditeurs à unir leurs forces. L'homme,: en effet, qui regarde le don des langues comme suffisant, le rabaisse plutôt qu'il ne l'élève, parce qu'il ne veut pas, en recourant au don d'interprétation, lui donner tout son lustre : c'est en effet un don précieux et nécessaire ; mais il a besoin d'un interprète pour le mettre dans tout son jour. Les doigts aussi sont nécessaires; mais séparés de la main, ils deviennent inutiles. La trompette aussi est nécessaire; mais quand elle ne fait entendre que des sons émis au hasard, elle est ennuyeuse et désagréable à entendre. L'art disparaît, quand l'instrument n'existe pas, mais la matière, pour se faire valoir, a besoin de la façon. La voix, c'est la matière;
les sons clairs et distincts sont la façon; sans eux, la matière est inutile. Il y a dans le monde une foule de langues qu'on peut savoir, et chaque peuple a son langage (10) : ce qui veut dire qu'il y a autant de langues qu'il y a de peuples. Les Scythes, les Thraces, les Romains, les Perses, les Maures, les Indiens, les Egyptiens et autres peuples innombrables , ont chacun un langage particulier. Si donc j'ignore le son du langage que je parle, je serai pour mes auditeurs un barbare (11).
3. N'allez pas penser qu'il en est ainsi parmi vous seulement ; c'est ce qui arrive partout. Je n'ai point ici pour but de blâmer le don des langues; je veux dire seulement qu'il m'est inutile si le langage que je parle n'est pas clair et intelligible pour les autres. Puis pour que ses auditeurs ne se révoltent pas contre lui, il se met à leur niveau, en disant : " Celui qui me parle sera un barbare pour moi, et je serai un barbare pour lui " : ce n'est point la faute des langues, c'est celle de notre ignorance. Voyez-vous comme il amène peu à peu ses auditeurs aux propositions qui ont un rapport intime et particulier avec son sujet; fidèle en ceci à son habitude de tirer ses exemples de loin pour arriver à ce qui rattache à son sujet, d'une manière intime et spéciale. Il. parle d'abord de la flûte et de la lyre, instruments souvent imparfaits, souvent inutiles, et il parle ensuite de la trompette, instrument plus utile, pour arriver à la voir humaine.
538 Ainsi plus haut, quand il voulait montrer qu'il n'était défendu aux apôtres de recevoir le prix de leurs travaux, après avoir parlé des agriculteurs, des bergers et des soldats, il a abordé plus franchement son sujet , en parlant des prêtres sous l'ancienne loi. Voyez quel soin il prend toujours de disculper le don des langues pour rejeter toujours la faute sur ceux qui l'ont reçu. Il ne dit pas : je serai un barbare; il dit : Je serai un barbare pour celui qui parle. Il ne dit pas non plus : Celui qui parle est un barbare, mais: Celui qui parle est pour moi un barbare. Que devons-nous donc faire, dit-il? Loin de jeter aucun blâme sur le don des langues , nous devons exhorter les autres à l'acquérir, et c'est ce qu'il fait lui-même.
Après ses accusations et ses réprimandes, après avoir montré l'inutilité de ce don, il donne à ses.
disciples ce conseil : puisque vous avez tant d'ardeur pour les dons spirituels, désirez d'en être enrichis pour l'édification de 1'Eglise (12). Voyez-vous comme il n'a toujours et partout qu'un seul et même but? Il posé ici une sorte de règle pour l'utilité de bien des gens et pour celle de l'église. II n'a pas dit : Désirez de posséder les dons, mais désirez d'en être " enrichis " , c'est-à-dire, souhaitez d'en posséder " beaucoup ". Loin de vous les interdire, je veux que vous en ayez en abondance, à condition que vous en userez pour l'intérêt commun. " Que celui donc qui parle une langue demande à Dieu de l'interpréter (13). Car si je prie en une langue que je n'entends pas, c'est mon cœur qui prie, mais mon esprit n'en retire aucun fruit (14). Que dois-je donc faire ? Je prierai de coeur; mais je prierai aussi avec intelligence;je chanterai de tueur des cantiques, mais je. les chanterai aussi avec intelligence (15) ". Il montre ici à ses frères qu'il est en leur pouvoir de recevoir de Dieu le don d'interprétation. Demandez-le à Dieu, dit-il, c'est-à-dire, adressez-lui ce qui fait votre richesse, votre prière. Car ce que vous demanderez à Dieu avec empressement et avec ardeur, vous le recevrez. Demandez-lui donc non-seulement le don des langues, mais celui d'interprétation, pour être utile à tout le monde et ne pas garder votre don spirituel pour vous seul. " Car si je prie en une langue que je n'entends pas, c'est mon cœur qui prie, mais mon esprit n'en retire aucun fruit. "
Voyez-vous comme, s'élevant peu à peu , il montre qu'en cet état on est inutile aux autres et à soi-même, puisque la prière ne produit aucun fruit pour l'intelligence. Qu'un homme, en effet, parle persan ou quelque autre langue , sans savoir ce qu'il dit, il sera un barbare , non-seulement pour les autres , mais pour lui-même , puisqu'il ne comprendra pas les mots qu'il prononce. Il y, avait anciennement bien des hommes qui avaient le don de prier dans une langue étrangère. Ils priaient et parlaient dans cette langue , soit dans la langue des Perses, soit dans la langue des Romains, sans savoir ce qu'ils disaient. Voilà pourquoi saint Paul disait : Si je prie dans une langue inconnue, il n'y a que mon cœur qui prie. C'est-à-dire que le don spirituel qui m'a été donné me fait remuer la langue, sans que mon intelligence en retire aucun fruit. Qu'y a-t-il donc ici de meilleur et de vraiment utile? Comment faire? Que faut-il demander à Dieu? De se servir du don des langues, pour prier avec le cœur et avec l'intelligence.. Voilà pourquoi l'apôtre disait : " Je prierai avec le coeur, je prierai avec l'intelligence; je chanterai des cantiques avec le coeur, je chanterai des cantiques avec l'intelligence ". Que veut-il dire par là? Il veut dire que l'esprit doit comprendre ce que dit la langue , autrement il y aura encore un autre malentendu. Si vous ne louez Dieu que du coeur, comment celui qui tient la place du peuple répondra-t-il amen à la fin de votre action de grâces, s'il n'entend pas ce que vous dites? Ce n'est pas que votre action de grâces ne soit bonne; mais les autres ne sont pas édifiés (16, 17.) Voyez comme ici encore tout est tiré au cordeau , comme il cherche toujours l'édification de l'église. Le peuple, ici ce sont les laïques, et c'est pour lui, il nous le montre clairement, un véritable malheur que de ne pouvoir. répondre amen à la fin d'une action de grâces.
Cela veut dire : si vous louez Dieu dans la langue des barbares, sans savoir ce que vous dites, sans pouvoir l'interpréter, le laïque ne peut répondre amen. Il n'entend pas les mots qui terminent votre prière; et quand vous avez dit : in saecula saeculorum, il ne peut répondre amen. Puis encore, par forme de consolation , et pour ne pas avoir l'air de trop rabaisser le don des langues, puisque, comme il l'a dit plus haut, celui qui possède ce don parle à Dieu la langue des mystères, s'édifie lui-même et prie avec (539) le coeur, il revient sur ces avantages d'où il tire une grande source de consolation, et il dit Votre action de grâces est bonne, car c'est le coeur qui vous inspire; mais l'auditeur né vous comprend pas ; il ne sait pas ce que vous dites, et par conséquent il ne retire pas grand fruit de vos paroles.
4. Ensuite, après avoir attaqué ceux qui ont le don des langues et déclaré que ce n'est pas là un don bien précieux, pour ne. pas avoir l'air de parler ainsi par envie, il dit : " Je remercie Dieu de ce que je parle mieux que vous encore toutes les langues que vous parlez (18) ". Il en dit autant dans un autre endroit. Pour rabaisser les avantages qui faisaient l'orgueil dès Juifs, pour montrer que ces avantages ne sont rien , il commence par montrer qu'il les possède à un plus haut degré que les Juifs, et alors il montre que ces avantages ont un inconvénient. " Si quelqu'un semble mettre sa confiance dans la chair, j'en ai encore plus le droit que lui, moi qui ai été circoncis huit jours après ma naissance, moi qui suis de la race d'Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreux et enfant d'Hébreux, pharisien par la loi que je suis, persécuteur de l'Eglise par la force de mon zèle, irréprochable aux yeux de la justice qui prend sa source dans la loi ". (Philip. III, 4-6.) Et après avoir montré qu'il est richement doté de ces avantages, il ajoute : " Mais ces qualités qui étaient pour moi dès avantages, étaient, je l'ai bien vu, des torts aux yeux du Christ". (Ibid. VII.) Maintenant il procède encore de même : " Je parle les langues mieux encore que vous tous. Ne vous élevez donc, pas et ne vous complaisez pas en vous-mêmes, comme si ce don était votre privilége; car moi aussi je le possède, à un plus haut degré que vous. Mais j'aimerais mieux ne dire dans l'Eglise que cinq paroles dont j'aurais l'intelligence pour instruire les autres, que de dire dix mille paroles dans une langue inconnue ". Que signifient ces mots : " Cinq paroles dont j'aurais l'intelligence pour en instruire les autres " (19)? " M'entend par là des paroles intelligentes qu'on peut expliquer. aux autres, qu'on prononce soi-même et que les auditeurs peuvent répéter avec intelligence. "
Que dix mille paroles en une langue inconnue ". Car ce ne serait là qu'une affaire de vanité, un verbiage qui ne serait pas aussi utile que quelques paroles bien comprises. Ce qu'il cherche partout, en effet, c'est l'intérêt de tous. Or le don des langues était un don nouveau et une importation étrangère, tandis que le don de prophétie était un don ancien, ordinaire et déjà commun. Le don des langues au contraire était tout récent, et saint Paul ne s'appliquait guère à le cultiver. Aussi n'en a-t-il pas fait usage. Ce n'était pas qu'il en fût privé; mais il recherchait des dons plus utiles; car il était libre de toute vaine gloire, et son but unique était de rendre ses disciples meilleurs. Cette âme, libre de toute vaine gloire, pouvait voir clair dans ses intérêts et dans ceux des autres; et c'est ce que ne peut faire l'âme qui est esclave de la vanité. Témoin Simon qui, ébloui parla vaine gloire, ne sut pas distinguer ses véritables intérêts; témoin les Juifs qui, par vaine gloire, sacrifièrent leur salut au démon.
C'est la vaine gloire qui a enfanté les idoles; c'est elle, c'est la passion insensée de la vaine gloire qui a fait tomber les philosophes dans l'erreur. Voyez la maligne influence de ce vice. Par lui , quelques-uns de ces philosophes se sont faits pauvres et d'autres se sont :passionnés pour l'opulence. Sa tyrannie est telle qu'elle se manifeste par les effets les plus contraires. L'un tire vanité de sa continence, un autre de ses adultères ; celui-ci de, sa, justice, celui-là de ses injustices. On se vante de sa vie sensuelle et de ses austérités, de sa .douceur et de son audace, de ses richesses; et de sa pauvreté. Quelques-uns de ces philosophes étrangers pouvaient acquérir les dons spirituels; par vanité, ils n'en voulaient pas. Les apôtres, au contraire, purs de toute vaine gloire, ont rapporté au Saint-Esprit tout ce qu'ils ont fait. Quand on les appelait des dieux, quand on était prêt à leur, immoler des taureaux couronnés pour le sacrifice, non-seulement ils refusaient de pareils honneurs, mais ils déchiraient leurs vêtements. Quand ils guérissaient les boiteux et que tout un peuple, la bouche béante, restait stupéfait de ce miracle, ils disaient : Pourquoi nous regarder. ainsi, comme si c'était nous qui avions opéré ce prodige? Ces sages de l'antiquité faisaient profession d'être pauvres parmi des hommes qui admiraient la pauvreté; les apôtres veulent être pauvres au milieu d'un peuple qui méprise la pauvreté et qui vante la richesse. Avaient-ils reçu quelque don, ils en faisaient part aux indigents, tant il est vrai (540) qu'ils étaient toujours guidés par la charité et non par la vaine gloire; ces sages, au contraire, agissaient comme des ennemis et- des fléaux de l'humanité.
L'un jetait inutilement et follement tous ses biens dans la mer, à l'exemple des fous et des insensés ; un autre laissait ravager ses champs par les brebis. Chez eux tout tendait à la vaine gloire. Il n'en était. pas ainsi : les dons qu'on leur faisait, ils les distribuaient aux indigents avec tant de libéralité, qu'ils étaient toujours eux-mêmes tourmentés par la faim.
S'ils avaient été vaniteux, ils n'auraient pas agi ainsi.
Ils n'auraient rien reçu , ils n'auraient rien donné, de peur d'exciter les soupçons. Lorsqu'en effet on se dépouille de ses biens par vanité,, on se gardé bien de recevoir l'argent des autres, pour ne pas avoir l'air d'être dans l'indigence et de peur d'exciter les soupçons. Mais voyez les apôtres. lis servent, ils mendient pour les indigents : tant ils ressentent pour eux une tendresse plus que paternelle. Voyez la ligne de conduite qu'ils se sont tracée. De quelle modération exempte de toute vaine gloire n'est-elle pas empreinte ! " Si nous avons de quoi nous vêtir et nous nourrir, cela nous suffira": (I Tim. VI, 8). Quelle différence avec ce sage de Sinope qui vivait sous les haillons et dans un tonneau, sans avoir besoin de rien, au grand étonnement de bien des gens, mais sans profit pour personne. Saint Paul ne faisait rien de tout cela; car l'ambition et la vanité ne le guidaient pas. Il était vêtu décemment, il se tenait chez lui et se conduisait comme un parfait honnête homme. Le cynique méprisait' un pareil genre de vie, bravait en public toutes les bienséances et le décorum, et c'était la vanité qui l'entraînait. Pourquoi ce tonneau dont il faisait son habitation? C'était uniquement une affaire de vanité.
5. Saint Paul loua la maison qu'il habitait à Rome. Cela n'a rien d'étonnant de la part d'un tel homme. Il ne consultait jamais la vanité, ce monstre cruel, cet affreux démon, ce fléau de l'univers, cette vipère gonflée de poisons. Semblable à la vipère qui déchire le ventre de sa mère, la vaine gloire blesse l'auteur de ses jours. Quel remède employer contre cette maladie si compliquée? Il n'y a qu'à se proposer pour modèles ceux qui ont foulé aux pieds le monstre, à se pénétrer de leur exemple et à se régler sur eux. Voyez le patriarche Abraham ! Et ici qu'on ne me reproche pas de reproduire le même exemple et de rappeler toujours ce saint homme.. Car c'est là surtout ce qui le rend admirable et ce qui ôte toute excuse à ceux qui ne l'imitent pas. Si l'on pouvait montrer en effet qu'il n'a eu qu'une qualité et que sur tel ou tel autre point il faut citer un autre modèle, que lui, on pourrait dire que la vertu est chose difficile; puisque chacun des saints n'a que telle ou telle qualité. Mais quand nous voyons Abraham réunir en lui seul toutes les qualités ensemble, comment excuser les hommes qui, après la grâce et depuis la loi nouvelle, ne peuvent atteindre à ce, degré de vertu où sont parvenus ceux qui ont vécu avant la loi nouvelle et avant la grâce. Eh bien ! comment ce patriarche s'y est-il pris pour vaincre le monstre , pour dompter la vanité, dans la contestation qui s'éleva entre lui et le fils de' son frère? Il avait été le plus mal partagé, il n'avait pas eu la première part et pourtant il ne s'en affligea pas. Or vous savez que dans ces sortes d'affaires, il y a une sorte d'humiliation encore pire que la perte, pour les petits esprits, surtout lorsque, comme Abraham, on s'est vu maître souverain et que l'on ne se voit pas honoré à son tour par celui que l'on avait commencé à honorer soi-même. Eh bien ! rien de tout cela ne le mordit au coeur. Il se contenta de la seconde part qui lui était échue. Outragé par un jeune homme, malgré son grand âge, outragé par le fils de son frère, sans s'irriter, sans s'aigrir, il continua à l'aimer, à veiller sur lui. Une autre fois, sorti vainqueur d'une grande et terrible guerre, après avoir, repoussé et battu les barbares, il ne triomphe pas, il n'élève pas de trophée. Il voulait se défendre et non se vanter. Il donne l'hospitalité à des étrangers, et cela sans vanité, allant à leur rencontre, les honorant comme s'il était non pas le bienfaiteur, mais l'obligé. Il leur donne le nom de maîtres, sans savoir quels sont ces étrangers, et il veut que sa femme les serve. Après avoir fait l'admiration de l'Egypte, quand, sa femme lui eut été rendue, il ne se vante pas, malgré les honneurs dont il s'est vu comblé. Pourtant les habitants de ce pays lui donnaient le nom de roi. Quand il chargea son serviteur d'amener à son fils la femme qu'il devait épouser, il ne lui enjoignit pas de parler de son maître avec orgueil et avec ostentation, il se borna à lui dire d'amener la fiancée. Voulez-vous (541) maintenant examiner les hommes, depuis l'an de grâce, à l'époque où ils s'abreuvaient aux sources d'une grande et glorieuse doctrine? Voulez-vous voir comment ce vice était aussi à cette époque repoussé et banni ?
Considérez l'auteur da cette épître. Voyez comme il rapporte tout à Dieu, comme il rappelle toujours ses péchés, sans être aussi assidu à rappeler ses bonnes actions. Si parfois, pour corriger ses disciples , il se voit forcé d'en faire mention , il traite ce sujet fort légèrement et cède le pas à Pierre. Il ne rougit pas de travailler de ses mains chez Aquilas et Priscille. (Act. XVIII.) Partout il s'efforce de s'humilier et de s'abaisser. On ne le voit pas traverser fièrement la place publique et s'entourer d'une foule de disciples. Partout il cherche à se perdre dans les rangs obscurs de la multitude. Voilà pourquoi il disait: lorsque Paul est présent, il paraît bas en sa personne (II Cor. X, 10), c'est-à-dire qu'il a l'air d'un homme qui ne mérite aucune attention, d'un homme sans faste. Et il dit encore : " Ce que nous demandons à Dieu, c'est que vous ne commettiez aucun mal, et non pas que nous paraissions ce que nous sommes ". (II Cor. XIII, 7.) Qu'y a-t-il d'étonnant, s'il méprise la fausse gloire? Ne méprise-t-il pas une gloire plus grande encore? Ne méprise-t-il pas la couronne céleste et la géhenne, pour plaire au Christ? Ne souhaite-t-i1 pas d'être anathème devant le Christ (Rom. IX, 3) " pour la gloire du Christ? " Tout en disant que c'est pour les Juifs qu'il veut souffrir, il déclare que c'est pour la gloire du Christ, afin que quelque insensé n'aille pas prendre pour lui les promesses qui leur sont faites. Si donc saint Paul était disposé à ne pas tenir compte de choses aussi importantes., comment pourrait-on s'étonner de son mépris pour les choses humaines ? Mais aujourd'hui, on ne résiste pas plus au mépris et à la crainte du déshonneur qu'à l'amour de la gloire. La louange nous gonfle, le blâme nous abat. Les coeurs pusillanimes et bas ressemblent aux organisations faibles; un rien suffit pour les ébranler. De telles âmes ne sont pas plus à l'épreuve de la richesse que de la pauvreté, et la joie a prise sur elles encore plus que la douleur. Car la pauvreté nous condamne du moins à la tempérance; la richesse au contraire amène souvent quelque grand naufrage. Voyez cet homme qui a la fièvre, tout le blesse, voyez cette âme corrompue dt dépravée, tout l'ébranle.
6. Instruits de ces vérités, sans fuir la pauvreté , sans admirer la richesse, tenons-nous prêts à tout. Lorsqu'on bâtit une maison , ce n'est pas à la préserver de la moindre goutte de pluie , à l'abriter contre les rayons du soleil que l'on fait attention ; car ce serait chercher l'impossible. On s'arrange de manière à ce qu'elle puisse braver les intempéries des saisons. Si l'on bâtit un navire, on ne demande pas que les flots s'éloignent de lui, que la tempête ne s'élève pas contre' lui ; car c'est chose impossible. Ce qu'on veut, c'est que la charpente du navire résiste aux assauts de la mer. En hygiène, nous ne demandons pas non plus à l'atmosphère d'être toujours calme et tempérée, nous songeons seulement à rendre notre constitution capable de braver les variations atmosphériques. Faisons de même pour l'âme. Ne nous étudions pas à fuir la pauvreté, à poursuivre là richesse; étudions-nous à pouvoir accepter l'une et l'autre, sans en recevoir aucune atteinte : car en mettant à part ces accidents de l'humanité qui sont presque inévitables, l'homme qui ne court pas après les richesses, mais qui est à l'épreuve des événements, l'emportera encore sur celui que la richesse accompagne. Pourquoi cela? D'abord un tel homme a ses ressources en lui-même, tandis que l'autre les a hors de lui. L'homme qui met sa confiance en sa propre force et dans son adresse est meilleur soldat que celui qui met toute sa confiance dans ses armes. Ainsi l'homme qui a sa vertu pour rempart est plus fort que celui qui met sa confiance dans son argent. En second lieu, le riche peut être préservé de la pauvreté, mais il n'est pas assuré contre les troubles de l'âme ; car la richesse est en butte à bien des troubles et à bien des orages. La vertu seule goûte un plaisir tranquille ; c'est un rempart assuré, elle met l'homme à l'abri des piéges qui menacent le riche et qui peuvent causer sa ruine. De tous les animaux, les cerfs et les lièvres sont les plus timides, et sont par conséquent la proie la plus facile à saisir; mais le sanglier, le taureau et le lion donnent du mal aux chasseurs. Eh bien ! il en est de même du riche et de celui qui fait voeu de pauvreté. Ce dernier, c'est le lion, c'est le taureau ; celui-là, c'est le cerf ou le lièvre. De combien de terreurs le riche n'est-il pas assiégé? N'a-t-il pas à (542)
craindre les voleurs, les tyrans, les envieux,. les calomniateurs? Que dis-je? Ne soupçonne-t-il pas ses serviteurs mêmes ? Et pourquoi parler de sa vie misérable? Même après sa mort, il n'est pas à l'abri dès piéges du voleur. Non, la mort même n'est pas pour lui un asile assuré. Tout mort qu'il est, les malfaiteurs le pillent, tant c'est une chose incertaine, toujours prête à glisser entre nos mains que la richesse. Ce n'est pas seulement la maison du riche dont on enfonce les portés ; c'est son sépulcre que l'on force. Quoi de plus misérable que cet homme ? Il ne se repose même pas,au sein de la mort. Sa triste dépouille, cette dépouille inanimée n'est pas à l'abri des maux qui assiègent la vie humaine. Car les malfaiteurs ne respectent pas même la poussière et la cendre du riche; ils font au riche, quand il est mort, une guerre encore plus rude que de son vivant. De son vivant, ils pénétraient à la vérité dans le sanctuaire de sa richesse, ils fouillaient ses coffres; mais ils ne touchaient point à sa personne ; ils avaient assez de ses trésors, sans s'attaquer à ses vêtements, sans le mettre à nu.
Mais après sa mort, les mains sacrilèges qui fouillent les sépulcres ne respectent pas même le cadavre du riche; ils le remuent, ils le tournent et le retournent, il n'est pas d'outrages et d'opprobres dont ils n'accablent ce cadavre, dans l'excès de leur cruauté.
Ce corps confié à la terre, ils le dépouillent de ses vêtements et le laissent nu. 0ù donc l'homme pourrait-il trouver un plus terrible ennemi que cette opulence qui perd son âme pendant sa vie et qui, après sa mort, expose son corps aux outrages, aux opprobres, sans permettre à la terre de le recouvrer, comme si c'était un condamné reconnu coupable des crimes les plus honteux. Mais aux condamnés du moins , quand ils ont subi la peine capitale, la loi ne demande rien de plus. La richesse au contraire condamne, même après sa mort, celui qui la possède aux plus terribles supplices, à demeurer exposé nu et sans sépulture,, exposition terrible, spectacle digne de pitié ! Ce sont là des peines bien graves, plus graves que les châtiments infligés par l'arrêt et par la colère d'un juge. Après être restée un ou deux jours sans sépulture, la dépouille de l'homme condamné par la loi est confiée à la terre;
mais l'homme condamné par la richesse n'est confié à là terre que pour être exposé nu aux insultes et aux outrages. Si les voleurs n'enlèvent pas le mausolée du riche, ce n'est pas la richesse qu'il faut en remercier, c'est la pauvreté. Oui , c'est la pauvreté qui le soustrait à leurs mains avides. Laissez ce mausolée sous la garde de la richesse, qu'il soit d'or au lieu d'être de pierre, il sera enlevé comme le reste: tant il est vrai qu'on ne doit pas' compter sur la richesse ! Elle appartient à ceux qui la ravissent bien plus qu'à ceux qui la possèdent. II serait donc superflu d'employer de longs discours pour démontrer que la richesse résiste aux assauts, puisqu'au, jour même de la mort ceux qui la possèdent ne sont pas en sûreté.
Quel est l'homme qui ne se réconcilie pas avec un mort, fût-il un monstre, fût-il un démon, fût-il plus méchant qu'un démon? Il suffit du spectacle de la mort pour attendrir un coeur de fer, une âme insensible, Aussi, en présence d'un mort, ses ennemis tes plus acharnés mêlent leurs larmes à celles de ses amis. La colère s'éteint avec la vie, elle fait place à la pitié.
Au moment des obsèques, quand a lieu le convoi funèbre, vous ne distinguez pas l'ami de l'ennemi, tant ceux qui assistent à ce convoi respectent les lois suprêmes de là nature. Mais là richesse ne suit pas même cette loi commune ; elle déchaîne contre ceux qui la possèdent, des colères implacables. Même après notre mort, elle nous fait des ennemis qui n'ont reçu de nous aucune injure; car dépouiller un cadavre est le propre d'une inimitié ardente et toujours armée. A l'heure de la mort, la nature réconcilie , avec nous des ennemis ordinaires ; mais la richesse arme contre le riche ceux-là même qui n'ont rien à lui reprocher, et leur cruauté s'acharne sur ce cadavre abandonné.
Pourtant il y a là bien des choses qui devraient attendrir ces hommes. Il y a la mort même, il y a l'immobilité cadavérique, il y a l'image d'un corps qui va tomber en poussière, il y a l'abandon. Mais rien n'attendrit ces âmes sacrilèges et tyrannisées par la soif inexorable de l'or. C'est l'amour de l'or, ce tyran impitoyable qui est là pour donner ses ordres inhumains, pour transformer des hommes en bêtes féroces , pour les jeter sur des sépulcres comme sur une proie. A l'oeuvre donc les bêtes féroces ! Elles se précipitent sur ce cadavre; elles- dévoreraient ces chairs inanimées, si ces membres pouvaient leur (543) profiter. Voilà donc les fruits de la richesse ! Même après notre mort, elle nous expose aux outrages et aux opprobres, elle nous prive de cette sépulture qui n'est pas refusée à dés misérables tout chargés de forfaits. Eh bien ! ces richesses qui sont nos mortelles ennemies, les aimerons-nous encore ? Non , mes frères, non ! fuyons-les plutôt, je vous en prie , et ne nous retournons pas pour les regarder. Si elles tombent entre nos mains, ne les gardons pas dans notre maison, mais servons-nous, pour les enchaîner, des mains de la charité. La charité seule peut les fixer et leur couper la retraite. C'est alors que la richesse inconstante devient fidèle ; paisible et douce; car l'aumône l'a transformée. Oui , si la richesse vient à nous, livrons-la aux pauvres. Si elle ne vient pas nous trouver, ne courons pas après elle, ne nous désespérons pas et ne regardons pas comme heureux ceux qui la possèdent. Heureux ! comment donc le seraient-ils? Donnerez-vous le nom d'heureux à ces bestiaires qui combattent des animaux féroces achetés à grand prix et gardés par les entrepreneurs de ces spectacles barbares , qui n'osent ni approcher de ces monstres, ni les toucher, qui les redoutent et qui tremblent devant eux? C'est l'histoire des riches. Ils ont enfermé dans leur coffre-fort cette bête féroce, ce monstre qu'on appelle la richesse , et tous les jours elle leur fait des blessures sans nombre. C'est tout le contraire de ce que font les bêtes féroces réservées aux spectacles. Ces monstres, quand on les tire de leurs cages, n'égorgent que ceux qui viennent à leur rencontre. Mais la richesse, quand elle est enfermée et gardée , ne fait périr que ceux qui la possèdent et qui la gardent. Apprivoisons cette bête féroce. Pour cela, il n'y a qu'un moyen . ne l'enfermons pas, donnons-la à garder aux pauvres. En agissant ainsi, nous en retirerons les plus grands avantages. En cette vie nous serons en sûreté , exempts de soucis et pleins d'espoir; quant à la vie future , nous l'attendrons avec confiance. Cette confiance , puissions-nous tous l'acquérir, par la grâce et les mérites de Notre-Seigneur JésusChrist, en qui appartiennent au Père, en union avec le Saint-Esprit, la gloire, la force, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE XXXVI. MES FRèRES, NE SOYEZ PAS ENFANTS PAR L'ESPRIT, MAIS SOYEZ DES PETITS ENFANTS POUR LE MAL, ET SOYEZ PARFAITS POUR L'ESPRIT. (CHAP. XIV, VERS. 20.)
544 ANALYSE.
1 et 2. Le don de prophétie emporte sur le don des langues; il agit sur le cœur, il attire à Dieu les infidèles.
3. La règle fondamentale du christianisme, c'est d'être utile au prochain en toute chose.
4. Prophétisez les uns après les autres, et non tous ensemble.
5. et 6. De la sainteté de l'Eglise : combien tout doit y être réglé. — De la réponse que le peuple fait à l'Evêque : Le Seigneur soit avec vous et avec votre esprit! — Relâchement des chrétiens. — Des vierges, des femmes mariées, des veuves. — Assemblées saintes des fidèles. — Ne point parler dans l'église. — De la folie et de la misère des avares.
1. C'est avec raison qu'après des preuves et des démonstrations nombreuses: il se sert d'un style un peu plus véhément, gourmande ses auditeurs, et emploie un exemple qui s'applique à la circonstance présente. Les enfants, en effet, à la vue des petites choses, ouvrent la bouche, l'admiration les plonge dans la stupeur, mais les grandes ne les frappent point d'admiration. Puis donc que ceux qui ont le don des langues croient tout avoir, quand ce don n'est que le dernier pour les autres, il dit : " Ne soyez; pas enfants "; c'est-à-dire, ne soyez pas insensés là où il faut être sage, mais soyez enfants et simples là où sont l'injustice, la vaine gloire, l'orgueil. En effet, celui qui est enfant pour le vice, doit pourtant être prudent. De même que la prudence finie à l'improbité n'a jamais été la prudence, ainsi la simplicité unie à l'imbécillité ne sera jamais la simplicité.
Dans la simplicité il faut éviter l'imbécillité, et dans la prudence, le vice et la scélératesse. Comme les remèdes amers ou doux ne sont plus efficaces, s'ils le sont plus qu'il ne faut, ainsi sont la simplicité et la prudence exagérées. C'est pourquoi le Christ ordonnait de-les tempérer toutes les deux, disant : " Soyez prudents comme les serpents, et simples comme les colombes ". (Matth. X, 16.) Qu'est-ce d'être de petits enfants pour le mal et le vice? c'est d'ignorer même ce que c'est que le vice; c'est ainsi que l'apôtre veut qu'ils soient. Et c'est pourquoi il disait: "Parmi vous on entend parler de la fornication ". (I Cor. V, 1.) Il n'a point dit : on s'en rend coupable, mais, ou en entend parler, vous connaissez bien la chose, car vous en avez ouï parler. Il voulait qu'ils fussent hommes et enfants, enfants pour le vice, hommes par la prudence. L'homme est un homme , s'il est encore un petit enfant, mais s'il n'est pas un enfant pour le vice, il n'est pas un homme. Car le scélérat n'est point parfait, c'est un insensé.
Car il est dit dans la loi : Je parlerai à ce peuple en des langues étrangères et inconnues, et, " après cela même ", dit le Seigneur, ils ne m'entendront pas. Cela n'est écrit nulle part dans la loi; mais, je l'ai dit plus haut, il comprend sous le nom de "loi " tout l'Ancien Testament, le livre des prophètes et l'histoire; sainte. Il appelle en témoignage le prophète Isaïe, rabaissant encore le mérite du don des langues, dans l'intérêt de ses disciples. Ces mots : " après cela même ", voulaient dire qu'un pareil miracle aurait dû suffire pour frapper leurs coeurs, et que si après cela ils ne croyaient pas, ils ne pouvaient s'en prendre qu'à eux. Et pourquoi Dieu a-t-il fait cela pour eux, s'ils ne devaient pas croire en lui ? Pour montrer qu'il fait sans cesse ce qu'il doit faire. Donc saint Paul, après avoir démontré , en le comparant au don de prophétie, que le don des langues est un signe (545) qui n'a pas une grande utilité, a ajouté ces mots: " Et ainsi le don des langues est un signe, non pour les fidèles, mais pour les infidèles; le don de prophétie, au contraire, n'est pas pour les infidèles, mais pour les fidèles (22).
Si donc toute une église étant assemblée en un lieu, tous parlent diverses langues, et que des ignorants ou des infidèles entrent dans cette assemblée, ne diront-ils pas que vous êtes des insensés (23) ? Mais si tous prophétisent et qu'un infidèle ou un ignorant entre dans votre assemblée, tous le convainquent, tous le jugent (24). Et ainsi le secret de son coeur est découvert, et se prosternant le visage contré terre, il adorera Dieu, rendant témoignage que Dieu est véritablement parmi vous (25) ".
Ces paroles soulèvent bien des doutes. Si en effet le don des langues est un signe, comment se fait-il que saint Paul dise : Si les infidèles vous entendent parler des langues inconnues, ils diront que vous êtes des insensés? Et si le don de prophétie n'est pas pour les infidèles, mais pour les fidèles, quel fruit les infidèles en recueilleront-ils? " Qu'un infidèle, dit-il, entre dans votre assemblée quand vous prophétisez, tous le convainquent, tous le jugent ".
Voilà donc une autre difficulté qui s'élève ! Voilà le don des langues qui semble l'emporter sur le don de prophétie ! Car si le don des langues est un signe pour les infidèles, tandis que le don de prophétie est un signe pour les fidèles, le don qui attire et unit à l'Eglise ceux qui sont hors de son sein, doit l'emporter sur, le don qui ne fait que réunir et organiser ceux qui sont déjà de la famille et de la maison. Que dit donc saint Paul? Rien dé difficile ni d'obscur, rien qui soit en contradiction avec ce qu'il a dit d'abord. Au contraire tout se tient, pour peu que nous y réfléchissions. Le don de prophétie s'adresse à tout le monde, tandis qu'il n'en est pas de même du don des langues. Aussi, après avoir dit que le don des langues est un signe, il ajoute : non pour les fidèles, mais pour les infidèles que Dieu veut attirer par ce signe, pour les infidèles que ce signe doit étonner, mais non instruire. Quand il s'agit du don de prophétie, il distingue encore et il dit : Le don de prophétie, au contraire, n'est pas pour les infidèles, mais pour les fidèles. C'est que lé fidèle n'a pas besoin de voir un signe; un enseignement et un précepte, voilà tout ce qu'il lui faut. Mais alors, comment peut-on dire que la prophétie est utile à tout le monde, puisque saint Paul. dit lui-même qu'elle n'est pas pour les infidèles, mais pour les fidèles ? Pesez ces paroles avec soin et dans une balance exacte, vous saurez ce qu'il veut dire. Il ne dit pas que la prophétie n'est pas utile aux infidèles, mais qu'elle n'est pas. comme les langues, un simple signe, c'est-à-dire, un don de luxe. Le don des langues, en effet, n'est pas précisément utile aux infidèles. Il n'a pour but et pour objet que d'étonner et de frapper leurs esprits. Car le signe n'est qu'un moyen. C'est ce qu'exprime le prophète en ces mots : " Sers-toi de moi pour faire un prodige ", et il ajoute : " pour le bien " ; et il dit encore : " Dieu s'est servi de moi pour opérer, un miracle dans l'intérêt de plusieurs ", c'est-à-dire, pour faire éclater un signe. (Ps. LXXXV, 17, et LXX, 7.)
2. Pour apprendre à ses disciples qu'il n'a pas voulu parler de ce signe, comme d'un don utile en tout point, il nous montre l'effet qu'il produit. Quel est cet effet? " Les infidèles, poursuit-il, diront que vous êtes des insensés. " Ce n'est point qu'il s'en prenne au signe en lui-même ; c'est à la démence des infidèles qu'il s'en prend. Et sous ce nom d'infidèles, n'allez pas croire qu'il désigne toujours les mêmes hommes.
Tantôt il parle de ces malheureux qui sont incurables et incorrigibles; tantôt il parle de certaines âmes que l'on pourrait tourner au bien. Tels étaient, à l'époque des apôtres, ces infidèles qui admiraient pourtant les grandeurs de Dieu; tel était Cornélius. Voilà donc pourquoi il dit: Le don de prophétie est pour les infidèles et pour les fidèles;
quant aux langues, les infidèles et les insensés qui les entendent parler, n'en retirent aucun profit et vont même jusqu'à se moquer de ceux qui les parlent, en les traitant d'insensés : car le don des langues n'est pour eux qu'un signe destiné à les frapper d'étonnement. Si ces infidèles avaient été sages, ils auraient pourtant profité du signe qui leur était manifesté. Car à cette époque, à côté des infidèles qui accusaient d'être en état d'ivresse ceux qui avaient le don des langues, il se trouvait aussi des gens qui admiraient ces orateurs comme des hommes qui leur parlaient des grandeurs de Dieu. Ceux qui tournaient de pareils hommes en ridicule étaient donc des insensés. Aussi saint Paul n'a-t-il pas dit simplement : " Vous êtes traités d'insensés ", il ajoute : " par les ignorants et par les infidèles ". Mais le don (546) de prophétie n'est pas simplement un signe, mais un don utile aux fidèles et aux infidèles, un don qui se manifeste pour affermir leur foi. Ce sens de saint Paul devient clair, non pas sur-le-champ, mais par les paroles qui suivent Tous le convainquent, dit-il. Si tous prophétisent, et qu'un infidèle ou un ignorant entre dans votre assemblée, tous le convainquent, tous le jugent. Et ainsi le secret de son coeur est découvert, et se prosternant le visage contre terre, il adorera Dieu, rendant témoignage que Dieu est véritablement parmi vous. Par conséquent, le don de prophétie a sur le don des langues le double avantage d'agir sur toutes les âmes, et d'attirer à Dieu les infidèles les plus endurcis.
Quand il a convaincu Saphire en vertu du don de prophétie, et quand saint Pierre parlait des langues inconnues; il y avait là deux miracles différents. Le premier faisait passer la conviction dans les cœurs; le second faisait dire: Voilà un insensé ! Donc après avoir dit : " Le don des langues est inutile ", après l'avoir rabaissé de nouveau en rejetant la faute sur les Juifs, il montre que ce don est même nuisible. Pourquoi donc a-t-il été donné? pour agir conjointement avec le don d'interprétation.
Sans ce dernier don, il produit sur les insensés un effet contraire à celui qu'il devrait opérer. Si tous parlent diverses Lingues, dit saint Paul, et que des ignorants ou des infidèles entrent dans l'assemblée, ils diront que vous êtes des insensés.
C'est ainsi que les apôtres ont passé pour des gens ivres:
on disait d'eux: " Ces gens là sont pris de vin ". (Act. II, 13.) Mais ce n'est pas la faute du signe, c'est la faute de l'esprit grossier et injuste des auditeurs. Aussi saint Paul a-t-il ajouté que c'étaient les " ignorants " et les " infidèles " qui disaient : Voilà des insensés ! Les ignorants et les infidèles sont donc jugés par l'apôtre. Car, je l'ai dit plus haut, il insiste sur les dons qui n'ont pas une grande utilité, pour réprimer l'orgueil de ceux qui ont le don des langues et pour les mettre dans la nécessité de recourir à un interprète.
Car, comme ce n'était point là qu'ils tendaient, et que beaucoup de gens ne se servaient de ce don que pour en faire parade, et parce qu'ils désiraient des honneurs, il les en détourne principalement, en leur montrant qu'au lieu de gloire et d'estime, ils n'en retireraient qu'un grand dommage, comme les gens qu'on soupçonne de folie. Et c'est là perpétuellement la manière de Paul : quand il veut nous détourner d'une chose, il nous montre que cela même que nous désirons nous fera du tort. Faites de même: voulez-vous détourner quelqu'un du plaisir, montrez-lui qu'il n'y a là qu'amertume; voulez-vous l'arracher à la vaine gloire, montrez-lui qu'elle ne renferme que honte et déshonneur. Ainsi faisait Paul. Voulant arracher les riches à l'amour des richesses, il ne dit pas seulement que les richesses sont nuisibles, mais encore qu'elles exposent aux tentations; car il dit : " Ceux qui veulent être riches tombent dans la tentation ". (I Tim. VI, 9.) Comme il semble qu'elles délivrent des tentations, il leur attribue le défaut contraire à la qualité que les riches lui attribuaient. D'autres s'appliquaient à la sagesse profane, comme s'ils pouvaient par ce moyen affermir le dogme; il montre que non-seulement elle n'apporte point de secours à la croix, mais encore tend à l'abolir. Ils insistaient pour être jugés à un tribunal étranger, pensant qu'ils étaient indignes d'être jugés par les leurs, comme si les étrangers étaient plus sages; il montre qu'il est honteux d'être jugé au dehors. Ils s'approchaient des autels des idoles, comme s'ils montraient par là une sagesse parfaite, et il prouve qu'il est d'une sagesse imparfaite de ne pas savoir gouverner les affaires de ses plus proches voisins. De même ici, comme ceux qui aiment la vaine gloire, admiraient profondément le don des langues, il montre que c'est cela même qui les couvre de honte, que non-seulement ce don ne leur procure point de gloire, mais leur attire encore le soupçon de folie. Mais il ne le dit pas tout de suite; après de longs développements qui ont pour objet de faire admettre et de faire agréer son discours, il ajoute ce qui est étonnant et contraire à l'opinion commune. Cette manière d'amener sa pensée lui est familière.
Celui qui veut ébranler une opinion bien assise, et changer une conviction ferme et solide, ne doit pas tout de suite lui opposer l'opinion contraire; car il serait ridicule auprès de ceux qui sont prévenus par la pensée contraire. Ce qui est étonnant et contraire à l'opinion commune ne peut être admis tout de suite; il faut miner une croyance pour y substituer la croyance contraire.
3. C'est ainsi qu'il a fait, quand il a disserté du mariage : comme bien des gens y voyaient le repos et le plaisir, il voulait leur montrer que le repos et le plaisir ne sont pas unis au (547) mariage; s'il l'avait dit tout de suite, il ne se serait pas fait écouter; comme il ne l'a avancé qu'après un long préambule, et qu'il l'a amené à propos, il a facilement ébranlé ses auditeurs. C'est ce qu'il a fait aussi pour la virginité. Ce n'est qu'après de longs discours qu'il dit : "Je vous ménage ", et : "Je veux que vous soyez sans inquiétude ". (I Cor. VII, 28, 32.) Il le fait aussi pour les langues, montrant que non-seulement elles ne nous donnent point la gloire, mais encore que ceux qui ont ce don n'en retirent que de la honte et du déshonneur auprès des infidèles. La prophétie au contraire n'encourt point la honte et le déshonneur auprès des infidèles, et la gloire et l'utilité en sont également grandes: Personne ne dira de ceux qui ont le don de prophétie qu'ils sont insensés, personne ne se moquera d'eux; ils exciteront au contraire une admiration profonde.
En effet, " ils sont convaincus par tous ", c'est-à-dire, ce qu'ils ont dans le coeur se montre à tous et se produit au grand jour. Ce n'est point même chose de voir entrer quelqu'un et de l'entendre parler en persan ou en syriaque, ou de l'entendre révéler les mystères de sa pensée, soit qu'il le fasse dans un mauvais esprit et pour tenter les autres ,soit qu'il le fasse sincèrement et en toute honnêteté. Ce que l'un fait involontairement, l'autre le fait par réflexion, et cela est plus étonnant et plus utile, C'est pourquoi il dit pour les langues que vous êtes insensés, et il ne le dit pas en son nom, mais au nom des assistants : " Disant que vous êtes insensés ". Pour la prophétie, il fait parler les faits, et ceux à qui elle rend service. " Il est convaincu par tous ", dit-il, " il est jugé par tous, et c'est ainsi que les secrets de son coeur deviennent manifestes, et l'infidèle tombera sur sa face, adorera Dieu proclamant que Dieu est vraiment en vous ". Voyez comme ici rien n'est douteux : pour les langues il y a doute, et certains des infidèles attribuent cela à la folie; mais pour la prophétie il n'y a rien de semblable, on sera étonné, on adorera, on confessera Dieu d'abord en fait, ensuite en paroles. C'est ainsi que, Nabuchodonosor a adoré Dieu; disant : " En vérité votre Dieu est le Dieu qui révèle les mystères, puisqu'il a pu révéler ce mystère". (Dan. II, 47.) Voyez-vous la force de la prophétie, puisqu'elle a pu convertir et amener à la foi ce coeur farouche.
" Quoi donc, mes frères? quand vous êtes réunis, chacun de vous a le chant, a la doctrine, a la langue, a la révélation, a l'interprétation : que tout se fasse pour l'édification (26) ". Voyez-vous la règle fondamentale du Christianisme? Comme c'est le devoir d'un artisan d'édifier, ainsi c'est le devoir du chrétien d'être utile en tout à ceux qui sont près de lui. L'apôtre s'élève violemment contre un don, irais il ne veut pas faire croire qu'il est inutile, il veut seulement réprimer l'orgueil de ceux qui le possèdent; aussi le compte-t-il de nouveau parmi les autres dons, disant : " Il a le chant, il a la doctrine, il a la langue ". Autrefois on avait le chant par l'effet d'une grâce ou d'un don, et on l'enseignait aux autres; mais tout cela, ajoute Paul, ne doit avoir qu'un but, l'amendement du prochain : que rien ne se fasse au hasard et sans objet. Si vous ne vous approchez point de votre frère pour l'édifier, pourquoi vous approchez-vous de lui? Je ne fais pas grand cas de la différence des grâces; je n'ai qu'un souci, je n'applique mes soins qu'à un seul objet, à savoir que tout se fasse pour l'édification. Ainsi celui qui n'aura qu'un petit don, surpassera celui qui en a un grand, si l'édification y est jointe. Aussi les dons n'existent que pour que chacun soit édifié. Si cela n'arrive point, le don ne sert à celui qui l'a reçu que pour sa condamnation. A quoi cela sert-il, dites-moi, de prophétiser? et à quoi de ressusciter les morts, si personne n'en retire du profit? Or, si tel est l'objet des dons, et si l'on peut arriver à la même fin par d'autres moyens et sans les dons, il ne faut point s'enorgueillir des miracles, ni se croire malheureux, quand on est privé des grâces. S'il y en a qui parlent des langues, qu'ils soient deux ou trois tout au plus, qu'ils parlent à tour de rôle, et qu'il yen ait un qui interprète (27); " que s'il n'y a " point d'interprètes, qu'il se taise dans l'église, et qu'il parle à lui-même et à Dieu (28)". Que dites-vous? Après avoir si longuement démontré que les langues sont un don inutile et superflu, s'il n'y a point d'interprètes, vous ordonnez de nouveau de parler les langues? Je ne l'ordonne point, répond-il, mais je ne le défends pas non plus ; c'est comme quand il dit . " Si quelqu'un des infidèles vous appelle, et si vous voulez aller " ( I Cor. X, 27), il n'ordonne point par là d'aller, mais il ne retient pas; il en est de même ici : " Qu'il se parle à (548) lui-même et à Dieu ".
S'il ne peut, dit-il, se taire, et s'il a un tel désir des honneurs et de la vaine gloire, qu'il se parle à lui-même. Ainsi par cela même qu'il a permis, il a défendu, en inspirant la honte d'un pareil acte.
4. C'est ce qu'il a fait ailleurs aussi en parlant du commerce de l'homme avec sa femme, et en disant : " Je le dis à cause de votre incontinence ". ( I Cor. VII.) Mais quand il parlait de la prophétie, il ne disait pas ainsi: et comment disait-il? il ordonne, il impose une loi . " Que " deux ou trois prophètes parlent ". Et ici il ne demande point d'interprète, et il ne ferme point la bouche à celui qui prophétise, comme en cet autre endroit où il dit : " S'il n'y a point d'interprète, qu'il se taise ". Car parler les langues ne suffit point. C'est pourquoi si quelqu'un a l'un et l'autre don, qu'il parle; s'il ne les a point et veut parler, qu'il le fasse avec un interprète. Le prophète est l'interprète, mais l'interprète de Dieu, et vous, celui de l'homme. " S'il n'y a point d'interprète, qu'il se taise ". Il faut que rien ne se fasse inutilement, rien pour l'ambition et l'amour des honneurs.
" Qu'il se parle a lui-même et à Dieu ", c'est-à-dire, dans son esprit et sans bruit, s'il le veut absolument. Ce n'est point là un ordre formel, c'est le fait d'un homme qui tâche d'inspirer la fonte par ce qu'il permet, comme quand il dit " Si quelqu'un a faim, qu'il mange chez lui ". (I Cor. II, 34.) Tout en lui permettant quelque chose, il ne l'en reprend que plus vivement. Vous n'êtes pas réunis, dit-il, pour montrer que vous avez des dons, mais pour édifier ceux qui vous écoutent ; c'est ce qu'il a dit au commencement : " Que tout se fasse pour l'édification. Que deux ou trois prophètes parlent et que les autres décident (29) ". Il n'en demande pas un grand nombre comme pour les langues. Et pourquoi cela, direz-vous; il montre que la prophétie ne suffit point, puisqu'il confie la décision à d'autres. Au contraire, elle est tout à fait suffisante, et en effet il ne ferme pas la bouche à celui qui prophétise comme à celui qui parle les langues; il ne lui impose pas silence, s'il ne se trouvé point là d'interprète; et s'il, a dit de l'autre : " S'il n'y a point d'interprète, qu'il se taise ", il ne dit point de celui-ci : S'il n'est personne qui comprenne, qu'il ne prophétise point ; il a seulement prémuni l'auditeur.
Il les a avertis de se mettre sur leurs gardes, et de ne pas permettre que les devins et les charlatans se présentent au milieu d'eux. Dès le commencement il les a mis en garde contre cela, quand il a donné la différence de la divination et de la prophétie. Et maintenant il les engage à user de discernement, et à prendre garde que quelque chose de diabolique ne s'introduise parmi eux. " Si un des assistants a une révélation, que le premier se taise. Vous pouvez tous prophétiser les uns après les autres , afin que tous apprennent et que tous soient exhortés (30, 31) ". Que signifient ces paroles? Si pendant que vous parlez, dit saint Paul, et que vous prophétisez, un autre est touché de l’Esprit-Saint, cessez de parler. Ce qu'il a exigé pour les langues, il l'exige ici, que cela se fasse isolément, mais d'une façon plus divine : il n'a pas dit : isolément, mais " si un autre a une révélation ", qu'est-il besoin, quand l'autre est saisi d'un mouvement prophétique, ' que le premier continue à parler?
Car, tandis qu'il parlait, l'Esprit-Saint a touché l'autre, afin qu'il dit aussi quelque chose à dire. Puis, pour consoler celui à qui il ferme la bouche, il dit : " Vous pouvez tous prophétiser les uns après les autres, afin que tous apprennent et soient consolés". Voyez comment il met encore en avant le motif qui le guide en tout ? S'il défend absolument à celui qui parle les langues de parler, quand il n'y a point d'interprète, c'est à cause qu'il est inutile; ainsi fait-il à l'égard de la prophétie, quand elle est inutile, et ne pourrait apporter que la confusion, le trouble et un tumulte inopportun ; alors il la fait taire. " Et les esprits des prophètes sont soumis aux prophètes (32) ". Voyez avec quelle force il prend ses auditeurs par la honte ? pour que l'homme ne lui résiste point et ne soulève point de sédition, il montre que le don lui-même est inférieur, car ce qu'il appelle ici l'Esprit est l'inspiration. Or, si l'inspiration a ses degrés, il ne serait pas juste que celui qui en est possédé luttât contre une inspiration supérieure. Puis il montre qu'un pareil arrangement est agréable à Dieu par ces mots qu'il ajoute " C'est que notre Dieu n'est pas un Dieu de discorde, mais un Dieu de paix, comme je l'enseigne dans toutes nos saintes assemblées (33) ". Voyez-vous de combien de manières il s'y prend pour imposer silence à la vanité et pour consoler celui qui cède la parole à l'autre ? Voici son premier et son principal motif de consolation; vous pouvez tous prophétiser l'un après l'autre. Son second (549)
motif est tiré des degrés de l'inspiration. L'inspiration d'un prophète est soumise à celle d'un autre prophète.
Autre motif de consolation encore : Notre Dieu est un Dieu de paix et non de discorde. Enfin, quatrième motif, c'est une loi générale, c'est un précepte universel : voilà, dit-il, ce que j'enseigne dans toutes nos saintes assemblées. Quoi de plus imposant que ces paroles!
C'est qu'à cette époque l'église, c'était le ciel; c'était l'Esprit-Saint qui dirigeait tout, qui faisait mouvoir les chefs de l'église et qui leur donnait l'inspiration divine. Aujourd'hui nous n'avons conservé que les symboles et les signes extérieurs de ces dons précieux, aujourd'hui encore nous sommes deux ou trois qui parlons, et nous prenons la parole tour à tour; et quand l'un se tait, l'autre commence, mais ce ne sont là que des signes qui rappellent de si grands dons; voilà pourquoi, quand nous prenons la parole, le peuple répond : Que le Seigneur soit avec votre esprit. Cela prouve que l'on parlait ainsi autrefois, mais alors c'était non pas la sagesse humaine, mais l'Esprit qui était dans toutes les bouches; il n'en est pas ainsi de nos jours; et ici je parle aussi pour moi.
5. Mais l'église ressemble aujourd'hui à une femme déchue de son ancienne splendeur, et n'a plus que des images de sa prospérité d'autrefois, elle montre les cassettes et les coffrets où étaient renfermées des richesses, mais elle a perdu les richesses elles-mêmes. C'est à cette femme que l'église ressemble. Ce n'est point à cause des grâces que je parle ainsi , il n'y aurait rien.
d'étonnant si elle n'avait perdu que cela, mais elle a perdu encore la bonne conduite et la vertu. Autrefois la foule des veuves et la troupe des vierges servaient d'ornement à l'église; maintenant elle est déserte et vide, et elle n'a plus que des fantômes. Il y a encore aujourd'hui des veuves et des vierges, mais elles n'ont plus ces qualités qui doivent orner les femmes qui, se préparent à de tels combats. Le caractère auquel on reconnaît le mieux une vierge, c'est qu'elle ne s'occupe. que de Dieu et n'est occupée qu'à le prier continuellement ; et l'on reconnaît une veuve, non pas à ce qu'elle ne désire point un mariage heureux, mais à d'autres signes, comme la charité, l'hospitalité, l'assiduité à la prière et à toutes les autres vertus que demande Paul dans sa lettre à Timothée.
Même parmi les femmes qui se sont soumises au mariage, on en peut trouver qui font preuve d'une grande vertu : cependant ce n'est pas cela seulement qu'on leur demande, mais le soin diligent et l'amour des pauvres; en quoi brillaient d'un vif éclat les femmes d'autrefois, il n'en est pas ainsi de beaucoup de femmes de notre temps. Alors au lieu d'or, c'étaient les aumônes qui leur servaient d'ornements; aujourd'hui elles s'en sont dépouillées, et elles sont couvertes de chaînes d'or forgées avec leurs péchés.
Dirai-je qu'un autre endroit encore n'a plus l'éclat d'autrefois? Jadis tout le monde se réunissait, et l'on chantait en commun. Nous le faisons encore aujourd'hui , mais alors tous n'avaient qu'un seul esprit et qu'une seule âtre; aujourd'hui vous ne trouveriez pas même en une seule âme cette concorde et cet accord, mais partout la guerre sévit. Celui qui préside à l'assemblée , demande encore à tous le silence, comme à ceux qui entrent dans la maison de leur père, mais ce n'est là qu'un vain mot; cela n'est jamais une réalité. Autrefois les maisons mêmes étaient des églises, aujourd'hui l'église même est une maison , elle est même pire que n'importe quelle maison. Car dans chaque maison vous remarquez un ordre bien établi : la maîtresse de la maison est assise sur un siège, entourée de chasteté, de modestie et d'honneur: autour d'elle les servantes filent en silence, et chaque serviteur s'occupe de la tâche qui lui est imposée.
Mais dans l'église il y a un grand tumulte, une grande confusion, et elle ne diffère en rien d'une auberge, tant sont forts les rires, tant est grand le désordre, ainsi que dans des bancs et dans un marché où tous crient et font du bruit. Et cela n'arrive qu'ici : car ailleurs il n'est pas permis , dans l'église , d'adresser la parole même à son voisin, même à un ami qu'on revoit après une longue absence; tout cela doit se faire au dehors, et avec raison. L'église, en effet, n'est pas une boutique de barbier ou de parfumeur, ou une de ces échoppes d'artisans qui sont au marche, c'est le séjour des anges , le séjour des archanges, le royaume de Dieu, le ciel lui-même. Si quelqu'un vous introduisait au ciel, lors même que vous verriez votre père ou votre frère, vous n'oseriez lui parler : ainsi dans l'église ne faut-il dire que des choses spirituelles, car c'est aussi le ciel. Si vous ne me (550) croyez pas, regardez cette table, souvenez-vous pourquoi ce prêtre s'y tient, rappelez-vous quel est celui qui y descend, et demeurez muets même avant l'élévation. Si vous voyiez seulement le trône d'un roi, vous seriez excités par l'attente de son arrivée. De même il faut vénérer Dieu, même avant l'élévation;
il faut être muet, et, avant de voir le voile déployé et le choeur des anges qui s'avance, il faut s'élancer vers le ciel. Mais celui qui n'est pas initié aux mystères ignore cela, il lui faut donc d'autres exhortations. Et nous ne manquerons point de paroles qui lui apprennent à se lever, et qui lui persuadent de s'élever sur les ailes de la pensée. Vous donc, qui ignorez les mystères, quand vous entendrez le prêtre dire : Voilà ce que dit le Seigneur : Retire-toi de la terre, vous aussi, montez au ciel, réfléchissez à ce qu'est celui qui, par la voix du prêtre, parle avec vous. Quand un historien cherche à exciter le rire, quand une femme joue le rôle d'une courtisane éhontée , l'assemblée est assise et écoute avec un profond silence ce qui se dit; cependant personne n'ordonne le silence, et il n'y a ni tumulte, ni clameurs, ni aucun bruit : mais quand Dieu parle du haut du ciel de choses bien autrement étonnantes et vénérables, nous poussons l'impudence au-delà du cynisme, et nous n'accordons pas même à Dieu le même respect qu'aux courtisanes.
6. Avez-vous frémi de ces paroles? frémissez encore bien plus, si vous vous rendez coupable des mêmes actes. Ce que Paul dit de ceux qui méprisent les pauvres et qui mangent seuls : " N'avez vous pas des maisons pour manger et pour boire? Méprisez-vous l'église de Dieu, et voulez-vous faire rougir ceux qui ne possèdent rien " (I Cor. XI, 22), permettez-moi de l'appliquer à ceux qui font du bruit et qui parlent à l'église. N'avez-vous pas des maisons pour bavarder? Méprisez-vous l'église de Dieu? Et voulez-vous corrompre ceux qui sont modestes et tranquilles? Mais il vous est doux et agréable de parler à ceux qui vous sont connus. Je ne vous le défends pas, mais faites-le chez vous, sur la place publique, dans les bains; l'église n'est pas un lieu de conversation, mais d'enseignement. Mais aujourd'hui elle ne diffère en rien d'un marché, et si le mot n'était point trop fort, d'un théâtre, car les femmes qui s'y réunissent sont parées de vêtements plus lascifs et plus impudiques que les courtisanes de la scène. C'est cela même qui y attire beaucoup d'hommes impudiques; si l'on veut séduire ou corrompre une femme, aucun lieu n'y paraît plus propre, je pense, que l'église ; si l'on veut vendre ou acheter quelque chose, on trouve l'église plus commode que le marché. Car il y a là plus de conversations à ce sujet que dans les boutiques mêmes.
Si l'on veut même blasphémer et entendre des blasphèmes, c'est là qu'on les entendra, plutôt que sur la place publique; si vous voulez apprendre les affaires de la ville, ce qui se passe dans les maisons et dans les camps, n'allez pas au tribunal, ne demeurez pas dans la boutique des médecins; c'est ici qu'on les annonce le plus exactement, ce lieu est tout plutôt qu'une église. Je vous ai peut-être réprimandés fortement; pour moi, je ne le pense pas. Si vous persévérez dans votre égarement, comment pourrai-je savoir que mes paroles vous ont touchés. Il est donc nécessaire de répéter mes réprimandes.
Cela est-il tolérable? Cela est-il supportable? Tous les jours nous nous fatiguons et nous nous épuisons pour vous renvoyer avec quelque instruction utile, et cependant personne de vous ne se retire avec quelque profit, mais avec un dommage plus grand encore; car vous vous rendez coupables, quand vous n'avez aucune occasion de pécher, et par vos importunes bagatelles vous chassez ceux qui valent mieux que vous et qui se tiennent tranquilles ; mais que disent la plupart: je n'entends point, disent-ils, ce qu'on lit; je ne sais point ce qu'on dit; c'est parce que vous faites du bruit et du tapage, et que vous n'arrivez point avec un esprit doué du sens de piété. Que dites-vous? Vous ne savez ce que signifient ces paroles; c'est -pour cela même qu'il fallait faire attention. Et si ce qui est obscur n'excite point votre esprit, vous feriez moins attention encore à ce qui serait clair et manifeste. C'est pour cela que tout n'est pas clair, afin que votre attention ne soit pas paresseuse, et que tout n'est pas obscur, afin que volis ne désespériez pas de le comprendre. Un eunuque, un barbare ne parlent point ainsi, mais, lors même qu'ils sont accablés d'une multitude d'affaires, et qu'ils sont au milieu de la rue, ils ont un livre à la main et ils lisent; et vous, qui avez cette foule de docteurs et des gens qui lisent pour vous, vous (551) m'apportez des excuses et de vains prétextes. Vous ne savez ce qui se dit? Priez donc Dieu de vous l'apprendre. Mais il ne peut se faire que vous ignoriez tout; beaucoup de parties sont claires et lucides, et, lors même que vous ne comprendriez rien , il faudrait encore vous tenir tranquille, afin de ne point chasser ceux qui sont attentifs, et alors comme votre silence et votre réserve seraient agréables à Dieu, il rendrait clair ce qui est obscur pour vous. Mais vous ne pouvez vous taire? Sortez donc, afin de ne;point apporter de dommage aux autres. Car il faut que dans l'église il n'y ait qu'une seule voix, comme s'il n'y avait qu'une seule personne. C'est pour cela que celui qui lit parle seul, que celui qui préside l'assemblée demeure assis en silence, que celui qui chante chante seul, et quand les autres lui répondent, c'est comme une seule voix qui sort d'une seule bouche; et celui qui parle au peuple parle seul. Mais lorsqu'un grand nombre de docteurs discutent sur des choses diverses, pourquoi nous nous imposerions-nous un jeu inutile? En effet, si vous n'aviez point la légèreté de croire que nous vous imposons une gène inutile, quand nous parlons de choses si importantes, vous ne parleriez point de ce qui n'y a aucun rapport. Ainsi, ce n'est pas seulement dans votre conduite, c'est encore dans votre appréciation des choses qu'il y a de la perversité; vous convoitez ce qui est superflu, et, négligeant- la vérité, vous poursuivez des ombres et des rêves.
Tous les biens présents , ne sont-ce pas de l'ombre et des rêves, et quelque chose de plus vain que l'ombre? Avant qu'ils apparaissent, ils se dissipent, et, avant de s'envoler, ils nous laissent un trouble bien plus grand que le plaisir qu'ils ont pu nous procurer. Celui qui a enfoui des richesses incalculables, est pauvre quand la nuit est passée, et avec raion. Ceux qui sont riches en rêve, une fois qu'ils sont sortis du lit, n'ont rien de ce qu'ils ont cru voir pendant leur sommeil : il en est de même des avares et de ceux qui sont tourmentés du désir de toujours posséder davantage , que dis-je ? leur état est pire encore. Celui qui est riche en rêve, n'a point les richesses qu'il a cru voir en songe, et se lève sans avoir reçu de son rêve aucun mal; mais l'avare est à la fois privé des richesses, et rempli de tous les péchés qui naissent des richesses ; les plaisirs qui viennent des richesses, il n'en jouit que dans une espèce de fantôme , mais les maux qui en viennent ne sont pas un fantôme, mais la vérité même ;
le plaisir n'a existé qu'en rêve, le supplice qui suit le plaisir n'existe pas seulement en rêve, il est réel; et, même avant ce supplice, l'avare est puni des plus forts châtiments; en amassant les richesses, il est en proie aux soucis innombrables, aux inquiétudes, aux accusations, aux calomnies, aux tumultes et aux désordres. Pour être donc délivrés des rêves et des maux qui ne sont pas des rêves, au lieu de l'avarice et du désir d'amasser adoptons les aumônes, et au lieu des rapines, la bienveillance. C'est ainsi que nous obtiendrons les biens présents et futurs par la grâce et la faveur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, conjointement avec le Père et le Saint-Esprit., appartiennent la gloire, la puissance, l'honneur, aujourd'hui et toujours, et jusque dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE XXXVII. QUE VOS FEMMES SE TAISENT DANS LES éGLISES; IL NE LEUR EST POINT PERMIS DE PARLER, MAIS ELLES DOIVENT êTRE SOUMISES, AINSI QUE LE DIT LA LOI. (CHAP. XIV, VERS. 34.)
552 ANALYSE.
1 et 2. Réserve que les femmes doivent garder dans les assemblées de l'Eglise.
2-4. Que l'ordre doit partout régner. — Que l’avarice est une maladie. — Du trouble que les passions causent dans le monde.
1. Après avoir réprimandé le tumulte qui naît des langues, et celui qui naît des prophéties, et porté la loi que ceux qui parlent le fassent tour à tour, et que ceux qui prophétisent se taisent quand un autre prend, la parole, il arrive enfin au trouble que causent les femmes, et gourmande leur bavardage importun : et il le fait à juste titre. Car si ceux qui ont les grâces ne doivent point parler au hasard, ni quand il leur plaît, quoiqu'ils soient inspirés du Saint-Esprit, que dire du bavardage vain et inconsidéré des. femmes. C'est pourquoi il leur ferme la bouche -avec une grande autorité, et il les fait taire, en s'armant de la loi. En effet, il ne donne pas seulement des conseils ou des exhortations, mais il commande avec force, citant à ce sujet. l'ancienne loi. Après avoir dit : " Que vos femmes se taisent dans les églises; il ne leur est point permis a de parler, mais elles doivent être soumises ", il ajoute : " Comme la loi le dit ". Et où la loi dit-elle cela? " Tu te tourneras vers ton mari et il te commandera ". (Gen. III, 16.) Voyez-vous la sagesse de Paul, et le grand témoignage dont il se sert, ne leur ordonnant pas seulement de se taire, mais de se taire avec crainte, et une crainte aussi grande que celle d'une esclave. C'est pourquoi après avoir dit : " Il ne leur est point permis de parler ", il n'ajoute point : Elles doivent se taire ; au lieu de " se taire ", il a mis ce qui est plus fort: Etre soumises. Si elles doivent se tenir ainsi devant leurs maris, elles le doivent bien plus devant les docteurs et les Pères, et dans l'assemblée des fidèles. Mais si elles ne parlent point, direz-vous, et si elles n'interrogent point, pourquoi seront-elles présentes? Pour entendre ce qu'il faut, quant aux choses dont elles doutent, elles doivent l'apprendre chez . eux de leurs maris. C'est pourquoi il a ajouté: " Si elles veulent apprendre quelque chose, qu'elles interrogent chez eux leurs maris " (35) ". Or, si elles ne doivent pas interroger, il leur est bien plus défendu encore de parler. Et pourquoi les a-t-il soumises à une si grande sujétion ? parce que la femme est faible, inconstante et légère. C'est pourquoi il leur a donné leurs maris pour docteurs, rendant ainsi service aux uns et aux autres. Il a rendu les femmes réservées et les hommes attentifs et soucieux de pouvoir répéter exactement devant leurs, femmes ce qu'ils ont entendu. Comme elles se faisaient une gloire de parler en public, il leur dit tout le contraire : " Il est honteux pour une femme de parler dans l'Eglise ". Il l'a prouvé d'abord par la loi de Dieu, ensuite par le. sens commun et l'usage, comme il leur disait aussi, quant à leurs cheveux: " N’est-ce pas la nature même qui vous l'enseigne? " (I Cor. 11, 14.) Et partout chez lui vous trouverez cette habitude de leur inspirer la pudeur, en s'appuyant, non sur les (553) saintes Ecritures, mais sur l'usage. Ce sont les opinions communes et l'habitude dont il se sert, pour leur inculquer la modestie, lorsqu'il dit: " La parole de Dieu est-elle partie de vous, ou est-elle venue chez vous seuls (36) ", et il cite en effet les autres. Eglises qui observent cette loi, et c'est en montrant qu'il est inusité qu'il,réprimande le tumulte, et c'est en s'appuyant sur les suffrages de la foule qu'il fait accepter son discours. C'est pourquoi il disait en un autre endroit : " Celui qui vous a rappelé à la mémoire mes voies dans le Christ, comme moi-même je les enseigne dans toutes les églises " ;
(I Cor. IV, 17) et encore : " Ce n'est point un Dieu de dissension, mais de paix, comme aussi dans toutes les assemblées de saints " ; (Ibid, XIV, 33) et ces paroles: " La parole de Dieu est-elle partie de vous, ouest-elle venue chez vous seuls. " C'est-à-dire, vous n'êtes pas les premiers, vous n'êtes pas les seuls fidèles, mais c'est toute la terre. C'est ce qu'il disait aussi, en écrivant aux habitants de Colosse : " Comme elle fructifie et croît dans le monde entier", (Coloss. I, 6) en parlant de l'Evangile.
Quelquefois, pour exhorter ses auditeurs, il fait tout le contraire, comme quand il dit qu'ils ont agi les premiers, et que leurs actions brillent aux yeux de tous. Ainsi il écrivait aux habitants de Thessalonique : " C'est chez vous que la parole de Dieu a commencé à retentir ", et en tout lieu votre foi est allée à Dieu. (I Thess.
1, 8.) Il écrit encore aux Romains : " Votre foi est annoncée au monde entier ". (Rom. I, 8.) Pour exciter et exhorter les hommes, c'est un moyen également efficace de les faire louer par d'autres, ou de leur montrer que d'autres pensent comme eux. Et c'est pour cela qu'il dit aussi : " La parole de Dieu est-elle partie de vous; ou est-elle venue chez vous seuls? " Vous ne pourrez point dire : Nous avons été les docteurs des autres, et il n'est point juste que nous allions à l'école des autres, ni : C'est ici seulement que la foi a demeuré, et nous n'avons pas à prendre exemple sur d'autres. Voyez-vous par combien de moyens l'apôtre leur inspire la pudeur, il cite la loi, il montre que l'action est honteuse, et il apporte pour exemple les autres Eglises.
2. Enfin il dit en dernier lieu, et c'est ce qu'il y a de plus fort : c'est Dieu qui l'ordonne par moi : " Si quelqu'un paraît être prophète ou animé de l'Esprit divin, qu'il connaisse ce que je vous écris, que ce sont les ordres de Dieu (37); s'il l'ignore, qu'il l'ignore (38) ". Et pourquoi a-t-il ajouté cela? Pour montrer qu'il n'apporte ni violence, ni disputes, ce qui est le propre de ceux qui ne veulent pas imposer leurs volontés, mais qui considèrent ce qui est utile aux autres. C'est pourquoi il dit aussi en un autre endroit : " Si quelqu'un aime la dispute, nous n'avons point cette habitude ". (I Cor. XI, 16.) Cependant il n'agit pas ainsi partout, mais là seulement où ne se commettent pas de grands péchés, et c'est encore là qu'il cherche à inspirer la honte. Quand il parle des autres péchés, ce n'est pas ainsi qu'il dit, mais comment? " N'errez pas; ni les débauchés, ni les efféminés ne posséderont le royaume de Dieu ". (Ibid. VI, 9.) Et encore : "C'est moi Paul qui vous le dis, que si vous êtes circoncis, le Christ ne vous sera pas utile ". (Gal. V, 2.) Mais tomme ici il ne s'agit que du silence, ses réprimandes ne sont point si véhémentes, et par cela même il attire vers lui ses auditeurs. Il fait ensuite ce qu'il a coutume de faire: il revient à la première preuve dont il était parti pour dire tout cela : " C'est pourquoi, mes frères, recherchez la prophétie, et ne défendez pas de parler les langues (39) ". C'est son habitude de traiter non-seulement ce qu'il s'est proposé, mais de corriger tous les défauts qui lui paraissent tenir d'une certaine façon au sujet, puis d'y revenir, afin de ne point paraître s'écarter de ce qu'il voulait prouver. Ainsi, quand il parlait de la concorde dans les repas, après avoir fait une digression sur la communion dans les mystères, il revient à son premier sujet, disant : " C'est pourquoi quand " vous vous réunissez pour manger, attendez" vous les uns les autres ". (I Cor. XI, 33.) Ici de même, après avoir discuté sur l'ordre qu'il faut observer dans les dons, et montré qu'il ne faut point s'affliger des moindres, ni s'enorgueillir de ceux qui sont plus importants, il fait une digression sur la modestie qui convient aux femmes, il y apporte les preuves nécessaires, puis il revient à son sujet, disant: " C'est pourquoi, mes frères, recherchez la prophétie, et ne défendez point de parler les langues ". Voyez comme jusqu'à la fin il observe la différence entre ces deux dons, et comment il montre que l'un est tout à fait nécessaire, et que l'autre ne l'est point. C'est pourquoi il dit de l'un : " Recherchez ", et de (554) l'autre : " Ne défendez pas ". Puis, se résumant en quelque sorte, il corrige tout, ajoutant: " Que tout se fasse honnêtement et suivant l'ordre (40) ", ce qui s'applique encore à ceux qui par légèreté veulent agir avec indécence, acquérir la réputation de fous, et ne conservent pas l'ordre qui leur convient. Rien n'est édifiant comme le bon ordre, la paix, la charité, de même que les vices contraires sont une cause de ruine. Cela n'est pas vrai seulement des choses spirituelles, c'est encore vrai en tout le reste. Dans un choeur, dans un navire, dans un char, dans un camp, si vous détruisez l'ordre, et. si ôtant de leur place les choses les plus importantes vous y mettez les moins importantes, vous gâtez tout, vous mettez tout sens dessus dessous. Ce n'est point nous qui renverserions l'ordre, et qui mettrions la tête en bas, et les pieds en haut. Il arrive que, quand on renverse ainsi l'ordre naturel, on préfère à la raison la concupiscence, la colère, l'emportement et le plaisir : de là naissent de grandes fluctuations, un soulèvement profond et une horrible tempête, quand les ténèbres ont tout envahi. Et, si vous le voulez, dissipons d'abord la honte qui en résulte, et ensuite le dommage qui en sort. Comment ce mal sera-t-il connu et manifeste? Amenons sur la place publique un homme ainsi atteint, possédé de l'amour d'une courtisane , et consumé d'un désir infâme, et nous verrons alors combien il est ridicule.
Que peut-il y avoir de plus honteux que de se tenir à la porte d'une courtisane et d'être repoussé par elle, de pleurer et de se lamenter, et de ruiner ainsi sa considération? Si vous voulez voir le dommage, repassez en votre esprit les prodigalités, les dangers mortels, la guerre contre les rivaux, les coups et les blessures que l'on reçoit en ces combats. Ainsi sont également ceux que possède l'amour de l'argent. Ce vice même est plus honteux et plus indécent. Car les débauchés sont occupés d'un seul corps, et lui prodiguent leurs soins et leur amour, mais les avares sont inquiets et tourmentés par les richesses de tous, des pauvres et des riches, et ils aiment ce qui n'existe point, ce qui est le propre d'une passion excessive. Ils ne disent pas : je voudrais avoir les richesses d'un tel ou d'un tel, mais ils veulent des maisons d'or, les maisons et tout ce qu'ils voient; ils se transportent dans un monde imaginaire ; et c'est ce qu'ils souffrent toujours, et jamais leurs désirs n'ont de fin. Qui pourrait exprimer par les mots cette agitation de leurs pensées, cette tempête , ces ténèbres ? Où sont des flots aussi orageux que ceux du plaisir? Il n'y en a point, c'est un tumulte, c'est un désordre , ce sont de sombres nuages, qui, au lieu d'eau, apportent le chagrin à l'âme, ce qui a coutume aussi d'arriver à ceux qui aiment la beauté d'autrui. C'est pourquoi ceux qui n'aiment d'aucune façon sont dans un état plus doux que les débauchés de cette sorte. C'est là une pensée que personne ne contredirait; pour moi, je vais jusqu'à dire que celui qui aime et réprime sa passion, éprouve plus de plaisir que celui qui jouit continuellement d'une courtisane. Quoiqu'il soit un peu difficile de le prouver, cependant j'aurai l’audace de l'entreprendre. Cela est difficile, non pas à cause de la nature des choses, mais parce que les auditeurs ne sont point dignes de cette philosophie.
3. Répondez-moi, je vous prie: qu'est-ce qui est plus agréable à un amant, d'être méprisé de sa maîtresse, ou d'être honoré d'elle et de la mépriser? Il est clair que ce dernier cas est le plus agréable. Qui donc , je vous prie, la courtisane honorera-t-elle plus, ou l'homme qui s'asservit à elle et devient son esclave, ou celui qui s'est joué de ses filets et vole au-dessus des pièges qu'elle lui a tendus? Il est clair que c'est ce dernier. Sur qui portera-t-elle plus tôt son amour, sur celui qui a succombé, ou sur celui qui n'a pas encore succombé? sur celui, certes, qui n'a pas encore succombé. Quel est celui qui est le plus désirable, celui qui est déjà atteint de l'amour ou celui qui n'a pas encore été captivé ? C'est celui qui n'a pas encore été captivé. Si vous ne voulez point m'en croire, voyez ce qui vous arrive à vous-même. Quelle est la femme qu'on aimera plus, celle qui succombe facilement et se donne elle-même, ou celle qui refuse et combat longtemps? Il est hors de doute que c'est celle-ci , car c'est ainsi qu'elle allume un désir plus vif. La même chose arrive à la femme : elle honorera et admirera plus celui qui la méprise. S'il en est ainsi, que celui-là éprouve plus de plaisir qui est plus honoré et plus aimé.
Le général d'armée qui a pris une fois une ville, l'abandonne, mais il met toute son ardeur à assiéger celle qui résiste et lutte ; le chasseur laisse cachée la bête qu'il (555) a prise, comme la courtisane fait de son amant, mais il poursuit celle qui se sauve devant lui. Mais l'amant, direz-vous, jouit de ses désirs, et l'autre n'en jouit point. Mais échapper à la honte et au déshonneur, ne pas être asservi à la tyrannie d'une maîtresse, ne pas être conduit et mené par elle comme un esclave, roué de coups, conspué, frappé à la tête, croyez-vous, dites-moi, que ce soit là un petit plaisir ? Si l'on voulait bien examiner tous ces tourments et rassembler toutes les hontes, les outrages , les incriminations, les colères, les inimitiés, et tous ces maux qui ne sont connus que de ceux qui les ont soufferts, il trouverait que toute guerre a plus de trêves que la vie misérable de ces hommes.
Quel est donc le plaisir dont vous me parlez, je vous le demande, est-ce celui qui résulte de l'union des sexes, et qui est bref et passager? mais la guerre lui succède tout à coup, et les agitations, et la rage, et la folie. Je vous parle comme je parlerais à des jeunes gens incontinents et impudiques, et qui n'entendraient pas volontiers ce qu'on leur dirait du paradis et de l'enfer. Mais, quand nous aurons produit tout cela au grand jour, nous ne pourrons dire combien grand est le plaisir des gens modérés et tempérants alors chacun pensera aux couronnes , aux récompenses, au commerce avec les anges, à la bonne réputation par la terre entière, à, la confiance et à la franchise des paroles, à ces espérances de bonheur immortelles. Mais l'union des sexes nous procure du plaisir; voilà ce qu'ils nous opposent toujours, et encore, que l'homme tempérant ne peut pas toujours résister à. la tyrannie de l'amour.
C'est le contraire que vous trouverez ; le trouble et le désordre se trouvent plutôt chez celui qui se livre à la débauche, son corps est sans cesse agité ; son trouble est plus grand que celui de la mer houleuse ; jamais son désir ne s'arrête, il supporte continuellement ses assauts, semblable à ceux qui sont possédés par le démon et agités par les mauvais esprits. L'homme tempérant, au contraire, semblable à un vigoureux athlète, tient toujours la passion abattue, et trouve là un plaisir plus vif que tous les plaisirs des sens; cette victoire et sa bonne conscience lui servent de trophées éclatants et durables. Si le débauché se repose un peu après la lutte, il ne lui sert de rien; car de nouvelles agitations et de nouvelles tempêtes l'envahissent. Mais le sage ne permet pas dès le commencement que ce trouble pénètre en lui, que la mer se soulève, et que cette bête pousse des cris. S'il éprouve quelque peine à réprimer de si violents mouvements, il faut dire aussi que le débauché, toujours battu, percé dé coups et ne pouvant supporter l'aiguillon du désir, est semblable à celui qui emploie en vain tout son art à 'retenir un cheval indocile au frein; s'il cesse un instant ses efforts, s'il recule devant la fatigue, il est emporté par lui. Si j'ai expliqué tout cela plus clairement qu'il ne faut, qu'on ne me reprenne point; je ne recherche point la majesté dans mon discours, je cherche à rendre mes auditeurs graves et honnêtes.
4. Les prophètes aussi ne reculent devant aucune parole, quand ils veulent détruire l'intempérance et la corruption des Juifs, mais ils les réprimandent avec des paroles encore plus significatives que celles dont nous nous sommes servis. Le médecin qui veut guérir un abcès ne regarde pas à conserver ses mains propres, il ne songe qu'à guérir le malade de son abcès; celui qui veut relever l'humble se fait humble d'abord, et celui qui s'applique à tuer l'homme, qui dresse des embûches, se couvre de sang en même temps que son ennemi, et c'est cela même qui lui donne plus de gloire., Si vous voyez un soldat revenir de la guerre, souillé de sang et de cervelle, vous n'irez point le détester pour cela ni le, repousser, mais vous ne l'en admirerez que plus. Ainsi devons-nous faire quand nous voyons quelqu'un revenir tout ensanglanté , après avoir immolé la passion; nous devons l'en admirer davantage, nous associer et participer à ses combats et à ses victoires, et dire à ceux qui aiment : montrez-nous le plaisir que vous avez recueilli de vos passions.
L'homme tempérant et chaste trouve la volupté dans la victoire qu'il remporte sur lui-même : mais vous, quel est le plaisir que vous goûtez ? Vous me parlerez peut-être de celui que vous puisez dans un commerce charnel. Ah ! la volupté de la tempérance est plus franche et plus durable. Vos jouissances à vous sont courtes et vos plaisirs d'un moment ne laissent point de traces. Mais la chasteté puise dans sa conscience des joies plus vives et plus suaves qui ont de la durée. Le commerce des (556) sexes est incapable de calmer et d'élever notre âme comme la philosophie. L'homme chaste, je l'ai dit, montre une volupté franche. Vous, au contraire, qui êtes vaincu par vos passions, vous nous découvrez l'inquiétude de votre âme. Où sont vos plaisirs? je voudrais les voir;
mais je ne les découvre pas. Quand' goûtez-vous un moment de plaisir en effet? Est-ce avant de satisfaire vos sens? mais, en ce moment-là, le plaisir n'existe pas pour vous. C'est dé la folie, de la démence, du trouble que vous éprouvez ; grincer des dents, être hors de soi, est-ce là du plaisir? si c'était là de la volupté, nous ne serions pas condamnés à donner, en un pareil état, tous les signes de la plus vive douleur. Les athlètes qui frappent ou qui sont frappés, grincent des dents. Les femmes déchirées par les douleurs de l'enfantement font de même.
Ce n'est donc pas là un plaisir, c'est un trouble et un désordre excessif de l'âme. Et ensuite? Ah ! n'en parlez pas. La femme qui vient d'accoucher n'éprouve pas ce qu'on a le droit d'appeler un plaisir; elle est seulement délivrée de ses douleurs. Et franchement il n'y a pas là du plaisir; il y a un état de faiblesse et de prostration. Or, entre la volupté et la prostration, la différence est grande. Quel est donc le moment où vous goûtez quelque plaisir, dites-moi? Je n'en vois pas, ou si ce moment existe, c'est un éclair qu'on n'a pas le temps d'apercevoir. Ce moment, nous avons essayé mille fois de le saisir et de le retenir, nous ne l'avons pas pu; mais pour l'homme tempérant et modéré, il n'en est pas ainsi. Ses plaisirs sont apparents et durables; ou plutôt sa vie entière est une volupté : sa conscience lui tresse des couronnes; son âme est comme une onde tranquille qui ne connaît pas les orages et qui est assurée contre eux de toute part. A l'aspect de cette volupté pure, à la vue des inquiétudes et des troubles qui accompagnent la débauche , hâtons-nous de fuir ce vice, fuyons l'intempérance , pour faire voeu de tempérance et de chasteté, pour obtenir en outre dans l'autre vie le bonheur éternel, par la grâce et la faveur de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui appartiennent au Père, en union avec le Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. BAISSEY.
HOMéLIE XXXVIII. JE VAIS MAINTENANT, MES FRèRES, VOUS REMETTRE DEVANT LES YEUX L'éVANGILE QUE JE VOUS AI PRêCHé, QUE VOUS AVEZ REçU, DANS LEQUEL VOUS DEMEUREZ FERMES, ET PAR LEQUEL VOUS SEREZ SAUVéS, SI VOUS L'AVEZ RETENU, COMME, JE VOUS L'AI ANNONCé. (CHAP. XV, VERS. 1.)
557 ANALYSE.
1 et 2. Explication littérale du texte de saint Paul. — Prudence de saint Paul, son habileté, dans les circonstances les plus délicates, à manier les âmes. — Importance capitale du dogme de la résurrection. 3 et 4 Discussion curieuse contre les Manichéens qui soutenaient que la mort de Jésus-Christ et la résurrection n'étaient que la mort du péché et la purification de l'âme.
5-7. De l'humilité de saint Paul ; exemple qu'il nous donne. — Contre le désespoir et la confiance exagérée, ces deux grandes causes de tous nos malheurs. — Sur ce qu'il y a d'insatiable dans l'âme humaine, et sur le bonheur de la pauvreté. — Opposition curieuse de ces deux derniers développements.
1. Il vient d'en finir avec les dons spirituels, il passe maintenant à la vérité qui est, de toutes les vérités, la plus nécessaire, à la résurrection ; sur ce point, les fidèles étaient atteints d'une maladie grave. Et de même que pour le corps, si la fièvre en saisit lés parties solides , les nerfs , les veines , les premiers éléments qui le constituent, il faut désespérer de la guérison, si l'on ne s'y applique avec lé plus grand soin; de même, pour leur salut, les fidèles couraient le plus grand danger. C'était aux éléments mêmes de la piété que le mal s'attaquait. Aussi Paul apportait-il un grand zèle à: les guérir. Il ne s'agissait plus de la conduite, des moeurs, du libertinage de l'un, de l'avarice de l'autre, de tel qui se montrait la tête couverte, mais de ce qui est le résumé de tous les biens; c'était sur la résurrection même qu'on était en dissentiment. Comme toute notre espérance est là, c'est le point que le démon attaquait avec le plus d'acharnement, et tantôt il la supprimait tout à fait, tantôt il disait qu'elle avait eu déjà lieu. Aussi Paul , écrivant à Timothée, appelle cette funeste doctrine , une gangrène, et flétrit ceux qui la propagent: " De ce nombre sont Hyménée et Philète qui se sont écartés de la vérite en disant que la résurrection est déjà arrivée, et qui ont ainsi renversé la foi de quelques-uns ". (II Tim. II , 17, 18.) Quelquefois donc ils disaient cela, d'autres fois ils prétendaient qu'il n'y a pas de résurrection pour le corps, que la résurrection n'est que la purification de l'âme. Ce qui les portait à tenir de pareils discours, c'était la perversité du démon , jaloux , non-seulement de renverser la résurrection, mais de montrer que tout ce qui a été accompli pour nous n'est que fables.
Si l'on avait pu persuader aux esprits qu'il n'y a pas de résurrection des corps, le démon aurait fini par persuader peu à peu que le Christ lui-même n'est pas ressuscité; de là, procédant méthodiquement, il aurait introduit la doctrine que le Christ n'a pas paru parmi nous, n'a pas fait ce qu'on lui attribue.
Telle est la malignité du démon , que Paul appelle un système " d'artifices " (Ephés. VI, 11), parce que le démon ne fait as paraître tout de suite ce qu'il veut qu'on approuve , il craint trop d'être convaincu de perfidie; il prend un masque, il a recours à des manoeuvres, comme un ennemi rusé qui veut entrer dans une ville , forcer les murailles, il a des conduits souterrains , cachés à tous les yeux, dont on ne peut se défier, afin de tromper la vigilance et d'assurer le succès de ses affreux (558) desseins. Aussi, trouvant toujours ses piéges ténébreux, toujours à la poursuite de ses criminelles embûches, cet admirable apôtre, ce grand homme disait : " Nous n'ignorons pas " ses desseins ". (II Cor. II, 11). Ici, en effet, Paul découvre toute la ruse du démon , il montre toutes ses machinations ; tout ce que le pervers médite et prépare, l'apôtre l'étale, il fait voir le tout dans tous les détails avec le plus grand soin. Voilà pourquoi ce qu'il place en dernier lieu , c'est cette, vérité capitale , la plus nécessaire de toutes, et qui renferme tous. nos intérêts. Or voyez là prudence du Maître : ce n'est qu'après avoir fortifié ses disciples , qu'après avoir mis les siens en sûreté, qu'il va plus loin, qu'il attaque les étrangers, qu'il leur ferme la bouche avec toute espèce d'autorité. S'il fortifie les siens, s'il les met en sûreté , ce n'est pas par des raisonnements, mais il s'appuie sur des faits déjà accomplis, qu’eux-mêmes ont acceptés, auxquels ils ont ajouté foi c'était un puissant moyen de les faire rentrer en eux-mêmes, et de lés contenir. S'ils voulaient dorénavant refuser leur foi , ce n'était plus a Paul mais à eux-mêmes qu'ils la refusaient; ils devaient s'en prendre à ceux qui avaient, les premiers , admis la foi nouvelle , et qui s'étaient transformés. Aussi commence-t-il par dire qu'il n'a pas besoin d'autres témoins de la vérité de sa parole que ceux mêmes qui ont été trompés.
Mais voici qui rendra mon discours plus clair, écoutez les paroles mêmes. Quelles sont ces paroles? " Je vais maintenant, mes frères, vous remettre devant les yeux l'Evangile que je vous ai prêché ". Voyez-vous, dès le début, la parfaite convenance? Voyez-vous, dès le début, comme il leur montre qu'il ne leur apporte aucune étrangeté, aucune nouveauté Remettre devant les yeux ce qui a déjà été mis devant les yeux et qui ensuite a été oublié, ce n'est que rafraîchir la mémoire. Il les appelle frères; et ce simple mot constitue, une démonstration anticipée , une démonstration. éloquente de la vérité qu'il soutient; car nous ne sommes frères que par l'incarnation de Jésus-Christ. S'il les appelle de ce nom, c'est pour les adoucir, pour les flatter, pour leur rappeler en même temps, d'innombrables bienfaits. Et ce qui suit confirme sa pensée. Qu'est-ce qui vient après? L'Evangile. Le point de départ de l'Evangile , l'Evangile tout entier c'est Dieu fait homme, crucifié , ressuscité. C'est ce que Gabriel annonça à la Vierge, c'est ce que les prophètes annoncèrent à toute la terre, c'est ce qu'ont annoncé, à leur tour, tous les apôtres. " Que je vous ai, prêché, que vous avez reçu, dans lequel vous demeurez fermes, et par lequel vous serez sauvés, si vous l'avez retenu, comme je vous l'ai annoncé, et si ce n'est pas en vain que vous avez embrassé la foi (2) ".Voyez-vous comme il les prend pour témoins de ses paroles? Et il ne dit pas: Que vous avez entendu, mais, " que vous avez reçu "; il leur redemande., pour ainsi dire, un dépôt, et il leur montre que ce n'est pas seulement un discours entendu ; que des actions, des signes, des prodiges les ont décidés à le recevoir, de manière à le conserver fermement.
2. Ensuite, après le rappel du passé, vient l'assertion relative au présent : " Dans lequel vous demeurez fermes"; l'apôtre se saisit des fidèles; il prévient,leur résistance, ils auraient, beau vouloir, impossible à eux d'opposer une négation: Voilà pourquoi il ne, dit pas en commençant : Je viens vous. apprendre, mais: " Je vais vous remettre devant les yeux " ce que vous connaissez déjà. Mais comment peut-il dire, de ceux qui bronchent, qu'ils demeurent fermes? Il fait semblant de ne pas voir, et c'est de l'habileté : c'est une conduite analogue qu'il tient avec les Galates, seulement il y a une différence. Avec les Galates il ne peut pas feindre d'ignorer, il a recours à un autre: langage : " J'ai confiance dans le Seigneur, que vous n'aurez point d'autres sentiments " (Gal. V, 10); il ne dit pas : Que vous n'avez point eu d'autres sentiments; leur faute était avouée ; manifeste, mais il garantit l'avenir; sans doute l'avenir est incertain, mais ce qu'il en dit, c'est pour entraîner les fidèles. Ici, avec les Corinthiens, il fait semblant de ne pas savoir: " Dans lequel vous demeurez fermes". Suit la considération de l'utilité;
" et par lequel vous serez sauvés, si vous l'avez retenu comme je vous l'ai annoncé ". C'est pourquoi l'enseignement d'aujourd'hui n'est qu'exposition et interprétation. En effet, c'est une doctrine que vous n'avez pas besoin d'apprendre, mais seulement de vous rappeler, afin de vous redresser. Ces paroles, c'est pour les rappeler à leur devoir. Mais que signifie : " comme je vous l'ai annoncé ? " De la manière, dit-il, dont je vous ai annoncé la résurrection. Je ne prétends pas que vous doutiez (559) de la résurrection, mais peut-être voulez-vous savoir plus clairement ce qui a été dit. C'est une explication que je veux encore vous donner : car je sais que vous avez conservé le dogme. Ensuite , comme il leur avait dit : " Dans lequel vous demeurez fermes", pour prévenir la négligence où cet éloge les porterait, il leur inspire un sentiment de crainte, en leur disant : " Si vous l'avez retenu , et si ce n'est pas en vain que vous avez embrassé la foi " ; il leur montre par là que le coup serait mortel, qu'il ne s'agit pas de dogmes quelconques , mais de l'essence même de la foi.
En ce moment , il parle à mots couverts, mais à mesure qu'il avance , qu'il s'échauffe, il se découvre, il met à nu sa pensée, il parle à haute et intelligible voix, il crie: " Si Jésus-Christ n'est point ressuscité, notre prédication est vaine, et vaine aussi est votre foi (14) ", vous êtes; encore dans vos péchés. Mais, au début, il ne s'exprime pas de cette manière; il était bon de commencer doucement et de ne s'avancer que pas à pas. " Car je vous ai transmis d'abord ce que j'ai reçu (3) ". Ici même, il ne dit pas, je, vous ai dit, ni je vous ai enseigné, mais il se sert encore de l'expression : " je vous ai transmis ce que j'ai reçu ". Et il ne dit pas qu'il a été instruit, mais, " ce que j'ai reçu " : cette manière de parler s'explique par une double intention; d'abord on ne doit rien introduire de son fonds particulier dans l'enseignement ; ensuite, la démonstration de la vérité se faisant par, les oeuvres, c'est là ce qui a dû opérer en eux la. certitude, et ils ne la doivent pas seulement . des paroles; puis, peu à peu, rendant son discours de plus en plus digne de foi, il rapporte le tout au Christ, et il montre qu'il n'y arien, dans ces dogmes, qui appartienne à l'homme. Mais que signifie , " car je vous ai transmis d'abord ? " C'est-à-dire, dès le commencement, ce n'est pas seulement d'aujourd'hui. Il prend le temps à témoin, et ce serait le comble de la honte, après avoir cru si longtemps, de renoncer maintenant à la foi ; cette raison n'est pas la seule de plus, le dogme est nécessaire; voilà pourquoi il a été transmis. dès le début, et tout de suite, et d'abord. — Et qu'avez-vous transmis? Répondez-moi. — L'apôtre ne le dit pas tout de. suite, mais d'abord, " ce que j'ai reçu ". Et qu'avez-vous reçu? " Que Jésus-Christ est mort pour nos péchés".
Il ne dit pas tout de suite qu'il y a une résurrection de nos corps, mais c'est l'affirmation même qu'il prépare de loin , et par un moyen détourné, " que Jésus-Christ est mort" ;
il commence par jeter le grand et ferme et solide fondement de son discours sur la résurrection. Car il. ne se contente pas de dire que Jésus-Christ est mort, quoique ces simples,paroles eussent été suffisantes pour rendre manifeste la résurrection, mais il ajoute: "que Jésus-Christ est mort pour nos péchés ".
Avant tout, il est bon d'entendre sur ce sujet ces manichéens malades, ennemis de la vérité, ces adversaires armés contre leur propre salut. Donc que disent-ils? Par mort, à les en croire, Paul n'entend pas autre chose que l'état de péché, et la résurrection n'est que l'affranchissement du péché.
Voyez-vous la faiblesse de l'erreur? comme elle fournit elle-même des armes contre elle? comme il est peu besoin de forces étrangères, comme elle se transperce elle-même? Voyez donc, considérez comme ils se transpercent eux-mêmes par les discours qu'ils tiennent. Si c'est là ce qu'il faut entendre par mort, si le Christ n'a pas revêtu dé corps, comme vous le prétendez, s'il est mort, le Christ a été en état de péché, à vous entendre. Voici, moi, .ce que je soutiens, à savoir, qu'il a pris un corps, et je dis que la mort est le fait de la chair : or vous le niez, il vous faut donc nécessairement dire qu'il était dans le péché. Or s'il était dans le péché, comment a-t-il pu dire : " Qui de vous me convaincra de péché?" (Jean VIII, 46) et encore : " Le prince de ce monde va venir, quoiqu'il n'ait rien en moi qui lui appartienne ". (Id. XIV, 30); et encore : " C'est ainsi que nous devons accomplir toute " justice". (Matth. III, 15.) Or comment est-il mort pour les pécheurs, si lui-même était un pécheur? Celui qui meurt pour les pécheurs, ne doit être soumis à aucun péché : car s'il est lui-même un pécheur, comment pourra-t-il mourir pour les péchés des autres? Au contraire, s'il est mort pour les péchés des autres, il est mort, n'étant lui-même soumis à aucun péché; mais s'il est mort, étant sans péché, il n'est pas mort par le péché, (comment cela. se pourrait-il, puisqu'il n'avait aucun péché?) mais il est mort par son corps. Aussi Paul ne dit pas seulement : " Est mort ", mais il ajoute : " pour nos péchés ". Et après les avoir contrainte, quelque dépit qu'ils en aient, de (560) reconnaître la mort corporelle, en montrant qu'avant la mort il était sans péché, (car mourir pour les péchés des autres entraîne nécessairement cette conséquence que l'on est sans péché,) l'apôtre n'est pas encore content, il ajoute : " Selon les Ecritures " ; nouvelle preuve à l'appui de son discours, et qui marque de quelle mort il entend parler. Car les Ecritures parlent partout de la mort du corps : " Ils ont percé mes mains et mes pieds " (Ps. XXI, 17) ; et: " Ils verront celui qu'ils ont percé". (Jean, XIX, 37.)
3. On peut voir un grand nombre d'autres passages, pour ne pas les énumérer tous un à un, exprimant soit par des paroles, soit par des figures, et que c'est la chair quia été meurtrie, et que le Christ est mort pour nos péchés. " C'est pour les péchés de mon peuple", dit le prophète, "qu'il est mort ", et " le Seigneur l'a livré pour nos péchés ", et " il a été percé de plaies pour nos péchés ". (Is. LIII, 8, 6, 5.) Si vous ne voulez pas de l'Ancien Testament, entendez la voix de Jean qui vous crie, qui vous montre les deux choses à la fois, et le corps meurtri, et la cause de la mort. " Voici ", dit-il, " l'agneau de Dieu qui enlève les péchés du monde " (Jean I, 29)
; et Paul disant "Celui qui ne connaissait pas le péché, il l'a rendu pour nous le péché, afin que nous devenions la justice de Dieu en lui " ( II,Cor. V, 21) ; et encore : " Jésus-Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, s'étant rendu pour nous malédiction " (Gala III , 13) ; et encore : " Et avant désarmé les principautés et les puissances, il les a menées en triomphe " (Coloss. II, 15) et combien d'autres, passages, qui montrent et que c'est le corps qui à été meurtri, et qu'il l'a été pour nos péchés:
C'est le Seigneur lui-même qui dit : " Je me sanctifie moi-même pour vous " (Jean, XVII, 19); et: " Le prince de ce monde est déjà condamné " (Id. XVI, 11), pour montrer que le Christ a été mis à, mort, quoique sans- péché. "Qu'il a été enseveli. (4) ". Nouvelle preuve à l'appui de ce qui précède; car ce qu'on ensevelit, est nécessairement un corps. Ici, l'apôtre n'ajoute plus: Selon les Ecritures; il pouvait le faire assurément, mais il ne le fait pas. Pourquoi? ou bien par la raison que lé sépulcre de Jésus-Christ était alors, comme aujourd'hui, un monument public, manifeste, ou bien parce que l'observation : " Selon les Ecritures " s'applique à tout.
Pourquoi donc ajoute-t-il en cet endroit " Selon les Ecritures ? et qu'il est ressuscité, le troisième jour, selon les Ecritures? " pourquoi ne se contente-t-il pas de l'observation une fois pour toutes? C'est parce que la résurrection , au troisième jour;. était un fait incertain pour le grand nombre. Voilà pourquoi, ici encore, l'apôtre cite les Ecritures, et en cela il. est inspiré de la sagesse divine. Pourquoi en ce qui concerne la mort, ne les mentionne-t-il pas? C'est que le crucifiement état, pour tous; un fait avéré; la croix, tous l'avaient vue, tous ne voyaient pas de même là cause de la mise en croix. Que le Christ fût mort, tous le savaient, mais qu'il eût souffert pour les péchés de tous, c'est ce que la multitude ne savait pas également bien. Voilà pourquoi l'apôtre cite le témoignage des Ecritures: Mais c'est ce que nous avons déjà suffisamment démontré. Or;
dans quels passages les Ecritures ont-elles annoncé la sépulture et la résurrection au troisième jour? par la figure de Jonas que le Christ lui-même rappelle en disant. " Comme Jonas fut trois jours et. trois nuits dans le ventre de la baleine, ainsi le Fils de l'homme sera trois jours et trois nuits dans le coeur de la terre ". (Matth. XII, 40.) Par le buisson ardent du désert (Exode III) : de même que ce buisson brûlait sans se consumer, de même le corps du Sauveur subit la mort, mais ne fut pas retenu par la mort. Autre image encore: le dragon de Daniel (Daniel XIV) : de même que ce dragon, après avoir pris la nourriture que lui donna le prophète, éclata: par le milieu du corps; ainsi l'enfer, après avoir dévoré le corps, divin, fut déchiré; ce corps lui brisa le ventre, et ressuscita.
Si maintenant. vous tenez à entendre des paroles expresses après. des figures, écoutez Isaïe : " Sa vie est arrachée à la terre, et le Seigneur veut le purifier de la plaie, pour lui montrer la lumière ", (Isaïe, LIII, 8, 10). Et David, avant Isaïe : " Vous ne laisserez point mon âme dans l'enfer, et ne souffrirez point , que votre saint éprouve la corruption ". (Ps. XV, 10). Et si Paul, à son tour, vous renvoie aux Ecritures, c'est pour vous faire savoir, que ces choses n'ont pas été faites au hasard ; et sans dessein. Pourrait-on le penser, après tant d'images des prophètes qui proclament que l'Ecriture n'entend nulle part la mort du péché, quand elle parle de la mort du Seigneur, mais qu'elle annonce la mort du corps, (561) la sépulture, la résurrection, telle qu'on vous l'a enseignée? " Qu'il s'est fait voir à Céphas (5) ". L'apôtre nomme tout de suite celui qui est de tous le plus digne de foi. " Puis aux douze apôtres. Qu'après il a été vu en une seule fois de plus de cinq cents frères, dont il y en a plusieurs qui vivent encore aujourd'hui, et quelques-uns sont endormis ; qu'ensuite il s'est fait voir à Jacques, puis à tous les apôtres; et qu'enfin, après tous les autres, il s'est fait voir à moi-même, qui ne suis qu'un avorton (6, 7, 8)
". Après la démonstration qui se fait par le moyen des Ecritures, il ajoute la démonstration par les faits, il cite comme témoins de la résurrection, après les prophètes, les apôtres et les autres fidèles. S'il eût pensé que cette résurrection ne fut que l'affranchissement du péché, il eût été inutile de dire que Jésus-Christ fût vu de celui-ci, de celui-là. Les yeux n'ont pu voir que le corps ressuscité, et non l'affranchissement du péché.
4. Voilà pourquoi l'apôtre ne s'est pas contenté de dire une fois seulement : " Il a été vu ", quoiqu'il eût pu se borner à le dire une fois pour toutes; mais ici Il répète deux et trois fois cette expression, autant de fois presque qu'il y a eu d'apparitions différentes. " Qu'il s'est fait voir ", dit-il, " à Céphas ; il a été vu en une seule fais de plus de cinq cents frères ; il s'est fait voir à moi-même ". Cependant l'Evangile dit , au contraire , qu'il s'est fait voir d'abord à Marie. C'est qu'il n'est question ici que des hommes , et Jésus-Christ s'est montré d'abord à celui qui désirait le plus de le voir. Mais quels sont ces douze apôtres dont il parle ? Car ce ne fut qu'après l'ascension que Matthias fut mis au rang des apôtres, ce ne fut pas aussitôt après la résurrection.
Mais il est vraisemblable que le Seigneur se fit voir même après l'ascension. Donc Matthias fut nommé apôtre après l'ascension, et vit Jésus, ressuscité. Voilà pourquoi Paul ne distingue pas les temps, et se borne à énumérer indistinctement les apparitions il est vraisemblable qu'il y en eut un grand nombre Voilà pourquoi Jean disait: Ce fut la troisième fois qu'il se manifesta. Qu'après il a été vu (1). Epano pentakoisis adelphois.
Quelques interprètes expliquent cet epano, comme il suit : Jésus-Christ s'est fait voir, aux cinq cents frères, du
1. La phrase grecque présente, à cause de cet ‘Epano , un double sens que la traduction ne peut rendre.
haut des cieux, non plus marchant sur la terre, mais d'en haut, sur leurs têtes, c'est ainsi qu'on l'a vu. En effet, le Christ ne voulait pas faire croire à sa résurrection seulement mais aussi à son ascension. D'autres interprètes expliquent le même mot par " à plus " de cinq cents frères. " Dont il y en a plusieurs qui vivent encore aujourd'hui ". Quoique je vous raconte, dit-il, des faits anciens, j'ai pourtant des. témoins encore vivants. " Et quelques-uns sont endormis ". Il ne dit pas : Sont morts, mais : " Sont endormis " ; expression choisie pour confirmer la résurrection. "Qu'en" suite il s'est fait voir à Jacques ", c'est-à-dire, je crois, à son propre cousin germain : c'est Jésus-Christ lui-même qu'on rapporte lui avoir imposé les mains, l'avoir ordonné, avoir fait de lui- le premier évêque de Jérusalem. "Ensuite à tous les apôtres ". Car; outre les douze, il y en avait d'autres; les apôtres étaient environ au nombre de soixante-dix. " Et qu'enfin, après tous les autres, il s'est fait voir à moi-même, qui ne suis qu'un avorton ". Parole pleine de modestie. Ce n'est pas parce que Paul était le moindre de tous, que le Sauveur ne se fit voir à lui qu'en dernier lieu. Bien qu'il ait été appelé le dernier, on l'a vu bien plus éclatant de gloire que le grand nombre de ceux qui l'ont précédé, ce n'est pas assez dire, plus illustre qu'eux tous. Les cinq cents frères n'étaient pas meilleurs que Jacques, bien qu'ils aient vu le Christ avant lui.
Et pourquoi ne s'est-il pas fait voir à tous en même temps?
Il voulait jeter d'avance les semences de la foi. Celui qui vit Jésus le premier, et qui fut bien certain de l'avoir vu, en porta la nouvelle aux autres : à ce récit, les auditeurs étaient dans une grande attente du miracle, et la foi se préparait avant la réalité de l'apparition. Voilà pourquoi le Sauveur ne se montra pas à tous en même temps, ni d'abord au grand nombre, mais pour commencer, à un seul, à celui qui était le chef de tous, et le plus. fidèle. Car il fallait que ce fût l'âme la plus fidèle qui reçût la première cette vision, c'était tout à fait nécessaire. Ceux qui l'apercevaient après d'autres, et à qui d'autres l'avaient annoncée, ceux-là, préparés par le témoignage des autres, y trouvaient un grand secours pour leur foi., leur âme était prévenue, disposée : quant au premier jugé digne de recevoir cette vision, il avait grand besoin, je (562) l'ai déjà dit, d'une foi inébranlable pour n'être pas bouleversé d'une apparition si incroyable. Voilà pourquoi c'est à Pierre que le Sauveur apparaît en premier lieu. C'était lui qui le premier avait confessé le Christ, il était juste qu'il fût le premier témoin de sa résurrection. Mais ce n'est pas pour cette raison qu'il n'apparaît qu'à lui seul, en se montrant à lui le premier. Pierre l'avait renié ; pour lui ménager une consolation abondante , pour lui prouver qu'il n'est pas rejeté , le Sauveur l'honore avant tous les autres en se faisant voir à lui, et il est le premier à qui il remet ses brebis. Voilà aussi pourquoi les femmes furent les premières à qui il se montra. Ce sexe avait été abaissé, voilà pourquoi, dans la naissance et dans la résurrection du Sauveur, c'est la femme qui éprouve la première les effets de la grâce. Ensuite il se montre à Pierre, et séparément à chacun, et tantôt à un petit nombre, tantôt à de plus nombreux ; il veut qu'ils se servent réciproquement de témoins et de maîtres sur ce point, et il confirme la foi que méritent les paroles des apôtres.
" Et qu'enfin, après tous les autres, il s'est fait voir à moi-même, qui ne suis qu'un avorton ". Que signifient ces paroles pleines d'humilité, quel en est l'à-propos ? Car s'il veut se rendre digne de foi, se mettre au nombre des témoins de la résurrection, il fait le contraire de ce qu'il prétend; il devrait s'élever, montrer sa grandeur, ce qu'il fait souvent quand les circonstances l'exigent. S'il parlé ici avec modestie, c'est précisément parce qu'il va s'exalter; mais il ne se célébrera pas tout de suite, il y met la prudence convenable. Ce n'est qu'après des paroles modestes et beaucoup d'accusations entassées sur lui-même , qu'il prend un fier langage. Pourquoi? C'est qu'il faut, quand il aura dit de lui quelque chose de grand et de magnifique, comme: "J'ai travaillé plus que tous les autres ", qu'on accepte ses paroles comme une conséquence nécessaire de son discours ; il ne faut pas qu'on voie un parti pris d'avance. C'est ainsi qu'en écrivant à Timothée, avant de parler de lui-même avec fierté, il s'accuse. (I Timothée, I, 12 seq.) Quand on n'a qu'à louer les autres, on peut parler sans crainte en toute sécurité , quand il faut, au contraire, qu'on se loue soi-même, et surtout en appuyant ses éloges sur son propre témoignage, c'est alors qu'on doit avoir honte et rougir. Aussi le bienheureux Paul commence par exprimer sa misère avant de célébrer sa grandeur. Il a d'ailleurs une autre raison; l'éloge qu'on fait de soi, est odieux ; sa modestie corrige ce que l'éloge a d'insupportable, et rend tout son discours plus digne de foi. Car en rapportant avec véracité sa propre honte, en ne cachant rien, comme les persécutions qu'il a exercées contre l'Eglise, ses efforts pour renverser la foi, il met à l'abri de tout soupçon ce qu'il y a d'honorable pour lui dans les oeuvres qu'il rappelle.
5. Et voyez l'excès d'humilité : après avoir dit : " Et qu'enfin, après tous les autres, il s'est fait voir à moi-même ", il ne s'est pas contenté de ces paroles ; " car beaucoup ", dit l'évangéliste, " qui avaient été les premiers seront les derniers, et beaucoup qui avaient été les derniers seront les premiers ". (Matth. XIX, 30.) Voilà pourquoi il ajoute : " Qui ne suis qu'un avorton ". Et il ne s'arrête pas là, mais il joint à ces réflexions le jugement personnel qu'il porte sur lui-même , et qu'il motive : " Car je suis le moindre des apôtres, et je ne suis pas digne d'être appelé apôtre, a parce que j'ai persécuté l'Eglise de Dieu (9) ". Il ne dit pas le moindre des douze apôtres, mais même de tous les autres apôtres. Or, dans toutes ces paroles, il obéit à un sentiment de modestie, et, comme je l'ai déjà dit, à la nécessité de disposer son discours de manière à faire recevoir ce qu'il vent faire entendre. S'il avait dit d'emblée : " Vous devez m'en croire, le Christ est ressuscité ; je l'ai vu, et je suis de tous le plus digne de foi, parce que. c'est moi qui ai le plus travaillé, il aurait offensé ses auditeurs ; il parle au contraire avec humilité de son abjection, des actes pour lesquels il mérite d'être accusé ; il retranché ainsi de son discours ce qui peut choquer, et il prépare la confiance à son témoignage. Voilà pourquoi, comme je l'ai déjà dit, il ne déclare pas seulement qu'il est le dernier, qu'il est indigne du titre d'apôtre, mais il dit pourquoi : " Parce que j'ai persécuté l'Eglise ". Assurément tous ces péchés lui avaient été remis, toutefois il ne les a jamais oubliés; en les rappelant, il tient à montrer l'abondance de la grâce de Dieu. Aussi ajoute-t-il : "Mais c'est par la grâce de Dieu que je suis ce que je suis (10) ". Voyez-vous encore cette preuve insigne d'humilité? Les fautes, il se les attribue; les bonnes oeuvres, il ne les regarde en rien comme siennes, c'est à Dieu qu'il rapporte (563) tout. Mais il ne faut pas que ses dernières paroles jettent l'auditeur dans le relâchement; aussi dit-il : " Et sa grâce n'a point été stérile en moi ". Il y a encore ici l'humilité; il ne dit point : J'ai montré un zèle ardent qui. méritait la grâce, mais : " Elle n'a point été stérile, mais j'ai travaillé plus que tous les autres ".
Il ne dit pas : J'ai été honoré, mais : " J'ai travaillé " ; il pouvait dire les dangers et les morts qu'il avait su affronter; le mot de travail atténue son éloge. Ensuite, par l'humilité qui lui est habituelle, glissant vite sur ce point, il rapporte le tout à Dieu; il dit : " Non pas moi toutefois, mais la grâce de Dieu qui est avec moi ", Où rencontrer une âme qui mérite plus d’admiration ? Entre tant de paroles pour se rabaisser, s'il en prononcé une seule qui l'élève, alors même il ne s'attribue pas le mérite, et tant par ce qui précède que par ce qui suit, il corrige l'orgueil de ce qu'il n'a dit pourtant qu'à cause que la nécessité le contraignait. Voyez l'abondance, les flots de paroles qui expriment l'humilité. En effet, " et qu'enfin, après tous les autres, il s'est fait voir à moi-même "; voilà pourquoi il ne nomme pas un autre apôtre avec lui; et, " qui " ne suis qu'un avorton " , il se regarde comme le moindre des apôtres, comme indigne de ce titre. Ce n'est. pas tout : il ne veut pas afficher l'humilité en paroles , il donne des raisons, il démontre qu'il n'est qu'un avorton, puisqu'il a été le dernier à voir Jésus, qu'il est indigne du titre d'apôtre, puisqu'il a persécuté l’Eglise. Telle n'est pas la conduite de celui dont l'humilité n'est qu'une apparence ; mais celui qui explique ses motifs d'humilité, prouve la contrition de son coeur. Aussi voit-on ailleurs dans Paul l'expression des mêmes sentiments : " Je rends grâces à celui qui. m'a fortifié, à Jésus-Christ, de ce qu'il m'a jugé fidèle, en m'établissant dans son ministère, moi qui étais auparavant un blasphémateur, un persécuteur, un ennemi outrageux ". (I Tim. I, 12, 13.) Mais pourquoi cette fière parole : " J'ai travaillé plus que tous les autres? " La circonstance le contraignait. S'il ne l'eût pas dite, s'il n'eût fait que se rabaisser, comment. aurait-il pu trouver assez d'assurance pour produire son propre témoignage, pour se compter avec les autres apôtres, de manière à dire : " Ainsi, soit moi, soit ceux-là, quel que soit celui de nous qui parle , voilà ce que nous prêchons (11) ? " Un témoin doit être digne de foi et avoir de la valeur. Maintenant, en ce qui concerne ce fait qu'il a travaillé plus que les autres, il l'a prouvé plus haut, en disant : " N'avons-nous pas le droit de manger et de boire comme les: autres apôtres? " Et encore : " J'ai vécu avec ceux qui n'avaient pas de loi, comme si je n'eusse point eu de loi". (I Cor. IX, 4, 21.) Fallait-il montrer la régularité, la perfection, il surpassait tous les autres; fallait-il savoir user de condescendance , il montrait, en ce sens, la même supériorité. Quelques auteurs entendent par ce plus grand nombre de fatigues, ses missions auprès des nations, ses voyages dans la plus grande partie de la terre. D'où il est manifeste qu'il avait reçu plus de grâces. Car s'il a plus travaillé, c'est que la grâce en lui était plus abondante; et s'il a reçu plus de grâces, c'est qu'il a montré un zèle plus ardent. Voyez-vous comme ses efforts pour se mettre à l'ombre, pour dissimuler sa valeur, ne vont qu'à montrer qu'il est le premier de tous?
6. Apprenons par cet exemple, nous aussi, à confesser nos fautes, à passer nos bonnes oeuvres sous silence; si les circonstances nous mettent dans la nécessité de rappeler nos vertus, parlons-en avec modestie, et sachons tout rapporter à la grâce. C'est ce que fait Paul : sa vie passée, il la flétrit, il en confesse toutes les hontes ; les actions qu'il a faites depuis, il les attribue à la grâce, il montre par tous les moyens, la bonté, la clémence de Dieu qui, le voyant dans son premier état, l'a sauvé , et après l'avoir sauvé , a fait de lui ce qu'il est devenu. Donc il ne faut jamais, ni que le pécheur désespère, ni que l'homme vertueux s'abandonne à la confiance; celui-ci doit être timide, celui-là plein de bonne volonté. L'indolence ne suffit pas pour que l'on persévère dans la vertu, et la bonne volonté ne saurait être sans force pour fuir le mal.
De ces deux vérités, le bienheureux David est pour nous un exemple; le voilà, pour s'être un peu endormi, tombé d'une chute grave; la componction le saisit, et vite il remonte à sa première hauteur. C'est que désespoir et indolence sont deux malheurs également déplorables : l'indolence vous fait bien vite tomber de la voûte du ciel, le désespoir ne laisse pas se relever celui qui est abattu et gisant. Voilà pourquoi Paul disait ces paroles à l'indolent (564) : " Que celui donc qui croit être ferme, prenne bien garde à ne pas tomber " (I Cor. X, 12) ; quant au désespéré, le psalmiste lui dit " Si vous entendez aujourd'hui sa voix, gardez-vous bien d'endurcir vos coeurs ( Ps. XCIV, 8) " ; et Paul encore : " Relevez donc vos mains languissantes , et fortifiez vos genoux affaiblis ". (Hébr. XII, 12.) .
Aussi, lorsque le fornicateur est touché de repentir, l'apôtre s'empresse de l'encourager, pour l'arracher à l'excès de sa morne tristesse: — D'où vous viennent donc vos angoisses pour les autres sujets, ô hommes ! La tristesse n'est utile qu'au pécheur ; si, même alors, l'excès en est funeste, à bien plus forte raison dans les autres sujets. D'où viennent vos chagrins? De ce que vous avez perdu de . l'argent?, Mais considérez donc ceux qui n'ont pas même assez de pain pour se rassasier,et vous recevrez la plus prompte des consolations de vos maux. Au lieu de déplorer chacun des accidents qui font votre peine, rendez des actions de grâces pour tous ceux qui ne vous arrivent pas. Vous avez eu de l'argent, et volis l'avez perdu? Ne versez pas de larmes sur votre perte, mais rendez grâces à Dieu pour le temps pendant lequel vous avez possédé.
Dites avec Job : " Si nous avons reçu les biens de la main du Soigneur, pourquoi n'en recevrons-nous pas aussi les maux ? " (Job. II, 10.) Faites encore la réflexion suivante : Vous avez perdu de l'argent, mais en attendant vous avez la santé; vous n'avez pas, pour vous lamenter , à joindre à votre pauvreté les infirmités de votre corps. Mais ce n'est pas tout : votre corps aussi a souffert? Mais ce n'est pas là le bas fond des douleurs humaines, vous flottez encore au milieu du tonneau. Il en est en grand nombre qui luttent contre la pauvreté, contre les mutilations, contre le démon, et qui sont errants dans des déserts; d'autres encore souffrent des douleurs plus cruelles. Loin de nous tous les malheurs que nous pouvons supporter ! Méditez ces pensées, considérez ceux qui souffrent plus que vous, et ne vous affligez pas de ce qui vous arrive; mais quand vous avez péché, gémissez alors seulement;
oui, gémissez et pleurez, je ne vous en empêche pas, au contraire, je vous y exhorte; et alors, soyez encore modérés, pensez que le retour est possible, que la réconciliation est possible. Vous voyez les autres dans les délices, et vous êtes dans la pauvreté ; vous voyez les autres revêtus d'habits resplendissants, à eux la gloire? Ne bornez pas là vos contemplations; voyez aussi les inconvénients attachés à cet éclat.
Dans la pauvreté, ne considérez pas seulement la main qui mendie, mais, avec la pauvreté, le plaisir qui en découle.
La richesse a un visage rayonnant; mais à l'intérieur tout est plein de ténèbres; pour la pauvreté, c'est le contraire, et si vous vous donnez la peine de déplier toutes les consciences, vous verrez dans l'âme du pauvre la sécurité et la liberté; dans l'âme du riche, les troubles, les tumultes, les flots. Ce riche, dont la vue vous attriste, ce même riche s'afflige plus que vous, à l'aspect d'un autre plus, riche que lui; et comme vous tremblez devant tel riche, ce riche tremble, à son tour, devant un autre riche, et en cela il n'a aucun avantage sur vous. La vue d'un magistrat vous attriste, parce que vous êtes un simple particulier, de ceux à qui l'on commande. Mais réfléchissez donc au jour où un autre succèdera à cet homme puissant, et en attendant qu'il vienne, ce jour, voyez les agitations, les. périls, les travaux, les flatteries, les veilles, toutes les calamités. Nos paroles s'adressent à ceux qui ne veulent pas comprendre la sagesse. Car si vous la comprenez, nous pouvons vous apporter des consolations d'un ordre supérieur ; jusqu'à présent nos raisons sont grossières, nous avons été forcé de vous les présenter. Eh bien donc, à la vue d'un riche, pensez à un plus riche, et vous verrez que lui, que vous, vous éprouvez les mêmes sentiments. Et après ce riche, représentez-vous l'homme qui est plus que vous dans la pauvreté : combien y en a-t-il qui se sont endormis ayant faim, qui ont perdu leur patrimoine, qui habitent dans une prison, qui chaque jour appellent la mort ! Et la pauvreté n'engendre pas la tristesse, et la richesse n'engendre pas le plaisir, tristesse et plaisir viennent également de nos pensées. Considérez maintenant, en commençant par ce qu'il y a de plus bas, l'acheteur de fumiers, triste, affligé de n'être pas affranchi de cette misérable et, selon lui, honteuse condition; mais affranchissez-le, qu'il soit libre, dans la sécurité, dans l'abondance dès choses nécessaires, il se reprendra à gémir encore de ne pas posséder au-delà de ce dont il a besoin; donnez-lui davantage, il voudra le double, et il ne se (565) plaindra pas moins qu'auparavant; doublez et triplez ses revenus, nouveaux chagrins pour lui, de ce qu'il n'a point de part aux affaires publiques; donnez-lui sa part, il se plaindra de n'avoir pas la première; accordez-lui cet honneur, il se plaindra de n'avoir pas le pouvoir. Arrivé au pouvoir, il souffrira de n'avoir pas de pouvoir sur le peuple entier; maître du peuple entier, de ce qu'il ne commande pas à des peuples nombreux; maître de peuples nombreux, de ce qu'il ne commande pas à tous les peuples du monde. Gouverneur ou préfet, il voudra être roi ; roi, il voudra être seul monarque; seul monarque, il voudra l'être et des nations barbares et de la terre tout entière ; souverain du monde entier , pourquoi ne le serait-il pas d'un autre monde encore? La pensée de cet homme, s'avançant toujours dans l'infini, ne lui permet pas de jamais rencontrer la douce joie.
7. Voyez-vous comment alors même que, d'un être vil, d'un mendiant, vous feriez un roi, vous ne supprimerez pas le chagrin, là morne tristesse, si vous ne purgez pas la pensée que travaillent l'avarice et la cupidité? Eh bien, je veux vous montrer un spectacle tout contraire, je sage descendu du faîte suprême au degré le plus bas, et toujours exempt de tristesse et de chagrins. Descendons, si vous voulez, les mêmes échelons, c'est le préfet que nous renversons de son siège élevé; dépouillez-le en paroles de sa dignité. S'il veut faire les réflexions que nous avons dites, il n'en concevra lui-même aucun chagrin. Au lieu de considérer ce qu'on lui a enlevé, il réfléchira sur ce. qu'il possède actuellement, la gloire qu'il tient de la magistrature qu'il a exercée. Enlevez-lui encore cette gloire , il pensera aux simples particuliers, à ceux qui ne se sont jamais élevés jusqu'à cette magistrature, il se consolera par ses richesses; dépouillez-le encore de ses richesses, il considèrera ceux dont la fortune est médiocre; enlevez-lui même cette médiocrité,. ne lui laissez plus que les aliments nécessaires, il pourra considérer ceux qui ne possèdent même pas ce nécessaire , qui soutiennent contre la faim un combat continuel, qui habitent dans une prison. Jetez-le même dans ce triste séjour, il pensera aux malades travaillés de maux incurables; d'insupportables douleurs et verra que son sort est bien plus digne d'envie. Et de même que cet acheteur de fumiers, devenu roi , ne trouve pas même alors la tranquillité de l'âme, de même cet homme puissant, jusque dans les fers, ignore l'affliction chagrine et la tristesse. Donc, ce ne sont ni les richesses qui procurent le plaisir, ni la pauvreté qui cause la tristesse; tout vient de nos pensées, de l'impureté de notre âme dont les regards ne sauraient s'arrêter, se fixer nulle part, et se plongent pour se perdre dans l'infini. De même que les corps pleins de santé, n'eussent-ils à manger que du pain, y trouvent en abondance et la vie et la force; tandis que les corps malades, quelle que soit la délicatesse, la variété de la table, ne font que s'affaiblir de plus en plus, de même pour votre âme. Les âmes mesquines et basses ne trouvent ni avec un diadème, ni avec des honneurs d'un éclat inexprimable, le bonheur et la joie ; le sage, même dans les fers, prisonnier, au sein de la pauvreté, jouit du plaisir pur.
Pénétrés de ces pensées, sachons donc regarder toujours au-dessous de nous. Sans doute il y a encore une autre consolation, mais elle est d'une haute sagesse et dépasse la raison épaisse du grand nombre. Quelle est-elle cette consolation? C'est que la richesse n'est rien; la pauvreté, rien ; l'infamie, rien; là gloire, rien, affaires de quelques instants bien courts, pures distinctions dans les mots. A cette pensée vous en pouvez joindre une autre plus relevée encore, la pensée des biens et des maux à venir, des vrais maux et des vrais biens , et en tirer votre consolation. Mais je l'ai déjà dit : un grand nombre de personnes sont bien loin de comprendre un enseignement de ce genre, et voilà pourquoi nous nous sommes arrêtés nécessairement sur les réflexions que nous avons faites, dans la pensée que nous pourrons conduire ceux qui les auront accueillies vers cette autre doctrine plus relevée. Méditons donc toutes ces pensées, employons tous nos efforts à bien mettre en ordre nos sentiments, et il ne nous arrivera jamais de nous attrister des accidents imprévus. Vous verriez des images d'hommes riches, vous ne diriez pas qu'il faut célébrer leur bonheur, en être jaloux; vous verriez des images de mendiants, vous ne diriez pas qu'ils sont malheureux et qu'il les faut plaindre. Or assurément ces peintures ont plus de solidité, de stabilité que les riches que nous voyons près de nous : un riche en peinture a (566) plus de durée que dans la réalité même des choses humaines. Cette image d'un homme riche durera, cela se voit souvent, une centaine d'années; notre riche, au contraire, on le voit même en moins d'un an, tout à coup dépouillé de tous ses biens. Méditons donc toutes ces pensées , faisons tous nos efforts pour assurer à notre âme le repos et la tranquillité qui nous préservera d'une tristesse irréfléchie, afin de passer la vie présente avec joie, et d'obtenir les biens à venir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ , à qui appartient comme au Père, comme au Saint-Esprit, la. gloire , la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE XXXIX. AINSI, SOIT QUE CE SOIT MOI, SOIT QUE CE SOIENT EUX QUI VOUS PRêCHENT, VOILà CE QUE NOUS PRêCHONS, ET VOILà CE QUE VOUS AVEZ CRU. (CH. XV, VERS. 11.)
ANALYSE.
1. Sur l'égalité parfaite entre Paul et les autres apôtres.
2. Discussion sur la résurrection qui est, non pas la mort du péché seulement, mais la destruction de la mort, et la résurrection des corps. — Rapport étroit entre la résurrection des corps et la résurrection de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
3. Diverses explications sur ta méthode de Paul quand il discute. — 4. Sur la parfaite égalité du Père et du Fils.
5-7. Pourquoi la dernière victoire est la victoire remportée sur la mort. — Détails sur une sécheresse dont souffrit la ville d'Antioche.
8 et 9. Contre l'avarice, contre là haine vindicative, contre la gourmandise eues innombrables malheurs dont elle est la source.
1. Il a exalté les apôtres , il s'est abaissé ensuite;
par un mouvement contraire, il s'est exalté au-dessus d'eux afin d'établir l'égalité , (car il a remis l'égalité en se montrant d'une condition tout ensemble au dessus et au dessous) , et par là il s'est rendu digne de foi ; eh bien! ce n'est pas tout , il ne congédie pas encore les fidèles, il leur montre encore le lien étroit qui l'unit aux apôtres,. indiquant la concorde selon le Christ. J1 ne le fait pas toutefois de manière à perdre sa dignité , il se met au même rang que les apôtres : ce n'est qu'ainsi qu'il devait parler dans l’intérêt de la prédication. Il a donc pris un soin égal d'éviter deux dangers, celui de paraître mépriser les apôtres, celui de trop s'abaisser, en s'inclinant devant les apôtres, aux yeux des fidèles qui lui étaient soumis. Voilà pourquoi, ici encore, il parle d'eux comme étant leur égal; il dit:
" Soit que ce soit moi, soit que ce soient eux qui " vous prêchent, voilà ce que nous prêchons ". Instruisez-vous auprès de, qui vous voudrez; il n'y a entre nous aucune différence. Il ne dit pas : Si vous ne voulez pas me croire, croyez-les ; non, il se pose lui-même comme digne de foi, comme étant par lui-même une autorité suffisante, de même que les autres apôtres sont par eux-mêmes des autorités suffisantes. En effet, la différence de personnes ne signifiait rien, l'autorité étant égale. Or, ce que fait Paul ici, il le fait également dans l'épître aux Galates ; il cite les apôtres, non pas parce qu'il a besoin d'eux, il se déclare au contraire suffisant de lui-même : " Ceux qui me paraissaient les plus considérables ne m'ont rien appris de nouveau ". (Gal. II, 6.) (567) Toutefois, je tiens à la concorde avec eux " Ils m'ont donné la main ", dit-il.
(Ibid. IX.) Car s'il eût été nécessaire que l'autorité de Paul dépendît des autres, s'appuyât sur le témoignage des autres, Il en, serait résulté pour ses disciples une infinité de conséquences fâcheuses.
Donc Paul. ne parle pas pour se louer, mais pour assurer la prédication de l'Evangile. Voilà pourquoi il dit ici, en s'égalant aux apôtres : " Soit que ce soit moi, soit que ce soient eux qui vous prêchent, voilà ce que nous prêchons ".
II a raison de dire: ;Nous prêchons ", montrant ainsi la grande confiance et là liberté de la parole. Nous ne chuchotons pas , nous ne nous cachons pas, nous faisons entendre une voix plus éclatante que la trompette. Et il ne dit pas : Nous avons prêché, mais aujourd'hui même, " voilà ce que nous prêchons. Et voilà " ce que vous avez cru ":Ici, il ne dit pas : Ce que vous croyez, mais " ce que vous avez cru ". C'est parce que les fidèles chancelaient qu'il remonte aux temps passes, et maintenant c'est eux-mêmes qu'il prend à témoin. " Donc, puisqu'on vous a prêché que Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts, comment se trouve-t-il parmi vous des personnes qui osent dire que les morts ne ressuscitent point (12) ? " Voyez-vous l'excellence du raisonnement, la démonstration de la résurrection par le réveil du Christ, après que tant de preuves ont établi que le Christ est ressuscité? Car, dit l'apôtre, les,prophètes nous ont annoncé d'avance cette résurrection du Christ, le Christ l'a prouvée lui-même en se faisant voir, et c'est ce que nous prêchons, et c'est ce que vous avez cru; quadruple témoignage dont il fait un faisceau, témoignage des prophètes, témoignage des événements, témoignage des apôtres , témoignage des disciples ; disons mieux , témoignage quintuple. Car la cause même . de la mort démontre la résurrection, puisqu'il est mort pour les péchés des .autres. Si cette résurrection a .été démontrée, il est évident que la conséquence l'est aussi, à savoir que les autres morts doivent aussi se réveiller. Voilà pourquoi l'apôtre en parle comme d'une vérité reconnue, et il prend la forme interrogative : " Puisqu'on vous a prêché que Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts, comment se trouve-t-il parmi vous des personnes qui osent dire que les morts ne ressuscitent point? " Cette forme de raisonnement ai de plus, l'avantage d'adoucir les contradicteurs. En effet, il ne dit pas : Comment osez-vous dire, mais : " Comment se. trouve-t-il parmi vous des personnes qui osent dire " ; et il ne les accuse pas tous, et les personnes mêmes qu'il accuse, il ne les nomme pas, de peur de les jeter dans l'effronterie; d'un autre côté, il ne tient pas la faute absolument cachée, parce qu'il veut corriger les fidèles. Voilà pourquoi il sépare lés coupables de la foule des fidèles avant de s'apprêter à la discussion avec eux ; par ce moyen il, les affaiblit, il les déconcerte, il retient auprès de lui les autres dont il fait dés champions de sa cause, qu'il rend plus fermes, plus inébranlables dans la vérité; il ne leur laisse pas les moyens de passer comme transfuges. dans les rangs de ceux qui. ont voulu les corrompre. Contre ceux-là il est prêt à s'élancer de toute la véhémence de sa parole. Ensuite, pour leur ôter la ressource d'objecter due la résurrection du Christ est évidente, manifeste, que nul n'y contredit, mais que la résurrection des hommes n'en est pas une conséquence nécessaire, attendu que, si les prophéties, l'événement, le témoignage résultant de ce que le Christ s'est fait voir, démontrent la résurrection du Christ, en ce qui concerne notre résurrection, nous n'avons encore que des espérances, voyez ce que fait l'apôtre; c'est par le, fait incontestable qu'il prouve la vérité contestée, et cette manière d'argumenter avait une grande puissance. Que soutiennent, dit-il, quelques personnes ? Qu'il n'y a pas de résurrection des morts? Eh bien ! la conséquence de leur dire, c'est que le Christ non plus n'est pas ressuscité. Voilà pourquoi l'apôtre ajoute : " Si les morts ne ressuscitent point , Jésus-Christ n'est donc point ressuscité (13) ". Voyez-vous la, force irrésistible, ce que la discussion de Paul a d'invincible, ce n'est pas seulement le fait évident qui lui sert à prouver, ce que l'on conteste, mais le fait même contesté par les contradicteurs lui sert à confirmer le fait évident. Ce n'est pas que l'événement accompli eût besoin d'être démontré, mais il fallait montrer que les deux sont également dignes de notre foi. .
2. Mais, dira-t-on, où est la nécessité de la conséquence?
En effet, si. le Christ n'est pas ressuscité, il s'ensuit que les autres morts ne ressuscitent pas, cette conséquence est (568) rigoureuse : mais que, si ces autres morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus ne- soit pas ressuscité, où est la raison? Cette raison ne paraissant pas assez manifeste , voyez la manière dont l'Apôtre s'y prend pour la rendre manifeste ; il commencé par jeter la semence d'en-haut, il la prend dans la cause même de la prédication; ainsi il dit que celui qui est mort pour nos péchés, est ressuscité, et qu'il est les prémices de ceux qui se sont endormis. Ces prémices, de qui sont-elles les prémices, sinon de ceux qui ressuscitent? Or,-comment peuvent-elles être des prémices sans la résurrection de ceux pour qui elles sont des prémices? comment donc peut-il se faire qu'ils ne ressuscitent pas? et maintenant, s'ils ne . ressuscitent pas, pourquoi le Christ est-il ressuscité? pourquoi est-il venu ? pourquoi a-t-il revêtu la chair, s'il ne devait pas ressusciter la chair? car ce n'est pas pour lui qu'il avait besoin de ressusciter, ce n'est que pour nous. Toutefois il ne présente ces réflexions que successivement, à mesure que le raisonnement se développe; en attendant, il dit: " Si les morts ne ressuscitent point , Jésus-Christ. n'est donc point ressuscité ", car il y a là connexité ; si Jésus-Christ n'avait pas dû ressusciter, il n'aurait pas fait ce qu'il a fait. Voyez-vous comme le dogme de l'incarnation arrive peu à peu à. être détruit par ces paroles téméraires qui refusent de croire à la résurrection? Toutefois, quant à présent, l'apôtre rie dit rien de l'incarnation ; il ne parle que de la résurrection. Ce n'est pas en effet l'incarnation du Christ, ruais sa mort qui détruit la mort car, tant que le Christ fut revêtu de sa chair, la mort posséda son pouvoir tyrannique. " Et si Jésus-Christ n'est point ressuscité, notre prédication est vaine, et votre foi est vaine aussi (14) ". Il était conséquent de dire: Si le Christ n'est pas ressuscité, vous combattez l'évidence, tant de prophéties, la réalité des événements; il leur dit ce qui est beaucoup plus terrible : " Notre prédication est vaine, et votre foi est vaine aussi ". C'est qu'il veut donner à leurs esprits une forte secousse. Nous perdons tout, s'écrie-t-il, c'en est fait de tout, si le Christ n'est pas ressuscité. Comprenez-vous toute la grandeur du mystère : Si Jésus-Christ mort n'a pu ressusciter, le péché n'a pas été aboli, la mort n'a pas été détruite, la malédiction n'a pas été enlevée, et non-seulement nous n'avons prêché que des vanités, mais votre foi, à vous aussi, n'est que vanité. Et non-seulement il montre par là l'absurdité de ces doctrines coupables, mais il ajoute à la puissance de ses armes, en disant: " Nous sommes même convaincus d'être de faux témoins à l'égard de Dieu , comme ayant rendu ce témoignage contre Dieu même, qu'il a ressuscité Jésus-Christ, tandis que néanmoins il ne l'a pas ressuscité, si les morts ne ressuscitent pas (15) ".
Et maintenant si cela est absurde, (car c’est accuser Dieu et le calomnier) , si Dieu n'a pas ressuscité le Christ, comme vous le dites, il s'ensuit encore d'autres absurdités. Ces absurdités, il les prouve, il les montre, il dit : " Car si les morts ne ressuscitent point , Jésus-Christ, non plus , n'est pas ressuscité (16) ". Car s'il n'avait pas du les ressusciter, il ne serait pas venu. Mais il ne parle pas de l'avènement du Christ, il lie parle que du but final de cet avènement, de la résurrection, et, par cette résurrection, il entraîne tout. " Si Jésus-Christ n'est pas ressuscité, votre foi est donc, vaine. " (17)". C'est à ce qui est manifeste, incontesté, qu'il rattache , qu'il joint la résurrection du Christ, c'est par ce qui est plus fort : qu'il fortifie ce qui semble faible, qu'il donne l'évidence à ce qui est contesté.
" Vous êtes encore dans vos péchés ".. En effet, s'il n'est point ressuscité, il n'est pas mort; s'il n'est pas "mort, -il n'a pas détruit le péché; car sa mort, c'est la destruction du péché. Car, dit l'Evangéliste : " Voici l'agneau de Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde ". (Jean, I , 29.) Or; comment les ôte-t-il? par sa mort. Et de- plus, s'il l'appelle un agneau, c'est qu'il devait être tué. Or s'il n'est pas ressuscité , il n'à pas été tué ; s'il n'a pas été tué, le péché n'a pas été aboli ; si le péché n'a pas été aboli, vous y êtes encore; si vous y êtes encore, c'est en vain que nous avons prêché; si c'est en vain que nous avons prêché, c'est en vain que vous avez cru. D'ailleurs, la mort subsiste immortelle, s'il n'est pas ressuscité. Car si lui-même a été retenu par la mort, s'il n'a pas rompu les liens qui le retenaient dans ses flancs, comment a-t-il pu délivrer tous les autres, ne se délivrant pas lui-même? Voilà pourquoi l'apôtre, ajoute : " Ceux qui se sont endormis dans le Christ, ont donc péri? " (18) ".
Et à quoi bon, dit-il, parler de vous seulement, si tous ceux-là ont péri, qui ont achevé (569) leur course, et qui ne sont plus soumis à l'incertitude de l'avenir? Quant à ces mots, " dans le Christ ", ils s'appliquent soit à ceux qui se sont endormis dans 1a foi, ou qui sont morts pour le Christ, qui ont affronté tant de dangers , qui ont supporté tant d'épreuves pénibles, qui ont marché dans 1a voie étroite. Où sont-ils maintenant ces manichéens à la bouche criminelle, qui prétendent que l'apôtre entend la, résurrection qui s'accomplit sur la terre, à savoir, l'affranchissement du péché? Ses raisonnements accumulés et continuels à conséquences réciproques ne prouvent rien de ce que ces hérétiques prétendent, mais uniquement ce que nous soutenons. Résurrection veut dire que ce qui est tombé se relève. Voilà pourquoi l'apôtre ne se lasse pas de répéter, non-seulement que le Christ est ressuscité, mais, " ressuscité d'entre les morts ". Et d'ailleurs les Corinthiens ne contestaient pas la rémission des péchés, mais la résurrection des corps. Mais de ce que les hommes ne sont pas impeccables, la logique nous oblige-t-elle à conclure que le Christ lui-même- ne fut pas impeccable non plus? S'il ne devait pas ressusciter lés morts, il était conséquent dé- dire: Pourquoi est-il venu, pourquoi s'est-il incarné, pourquoi 'est-il ressuscité? Cette dernière conclusion est légitime, mais non la précédente. En effet, soit que l'homme pèche, soit qu'il ne pèche pas; Dieu possède toujours en propre 1'impeccabilité, et il n'y a pas entre notre condition de pécheurs et l'impeccabilité divine la même connexité, la même réciprocité que pour la résurrection des corps. " Si nous n'avions d'espérance en Jésus-Christ que pour cette vie, nous serions les plus misérables de tous les hommes (19) ".
3. Que dites-vous; ô Paul? Comment est-il vrai que nous n'ayons plus d'espérance que pour cette vie, sans-la résurrection des corps, puisque l'âme demeure immortelle? C'est que, quelle que soit la persistance de l'âme immortelle, eût-elle mille fois l’immortalité, comme elle la possède en fait, sans la chair elle: ne recevra- pas ces biens ineffables, de même qu'elle ne subira pas les châtiments. " Car toutes choses seront manifestées devant le tribunal du Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû aux bonnes ou aux mauvaises actions qu'il aura faites pendant qu'il aura été revêtu de son corps. " ( II Cor. V, 10). Voilà pourquoi l'apôtre dit : " Si nous n'avions d'espérance en Jésus-Christ que pour cette vie, nous serions les plus misérables de tous les hommes ". En effet, si le corps ne ressuscite pas, l'âme demeure sans couronne, en dehors de la félicité des cieux ; s'il en est ainsi, alors nous n'obtiendrons absolument rien ; si rions ne devons rien obtenir alors, C'est dans la vie présente qu'ont lieu les rémunérations. Qu'y aurait-il donc, dit-il, de plus infortuné que nous? Or, par de tels discours, l'apôtre voulait à la foi;; raffermir la doctrine de la résurrection des corps et persuader l'immortalité de l'âme, afin qu'on n'allât pal. s'imaginer que tout est détruit, que tout cesse dans le moment présent. Après avoir, par ce qui précède, suffisamment raffermi ce qu'il voulait consolider, après avoir dit : " Si les morts ne ressuscitent point, Jésus-Christ, non plus, n'est pas ressuscité ; or, si Jésus-Christ n'est pas ressuscité ", nous sommes perdus, et encore, nous sommes encore dans les péchés, il introduit de plus la pensée qui suit, afin de secouer fortement les âmes. Car lorsque l'apôtre se prépare à énoncer un des dogmes qui sont nécessaires, c'est par la terreur qu'il commence à attaquer les coeurs durs,: c'est la pratique qu'il suit, en ce moment, après avoir jeté la confusion, inspiré des inquiétudes, montré que tout serait perdu, il reprend le même sujet sur un autre ton, et, pour produire, la consternation, " nous serions", dit-il, " les plus misérables de tous les hommes ", si, après tant de guerres et de morts, et de maux innombrables, nous devions être privés de tant de biens, si tout se réduisait. pour nous à la vie présente : car tout dépend de la résurrection. Aussi est-ce là une nouvelle preuve qu'il ne parlait pas de péchés, niais de la résurrection des corps, et de la vie présente, et de la vie à venir.
" Mais maintenant Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts, et il est devenu les prémices de ceux qui dorment (20) ". Après avoir montré tous les. maux qui résultent de ce que l'on ne croit pas à la résurrection, il reprend de nouveau ce qui a été dit, et il fait entendre ces paroles : " Mais maintenant Jésus-Christ est ressuscité d'entre les morts " ; il ajoute tout de suite, "d'entre les morts ", pour fermer la bouche aux hérétiques. " Les prémices de ceux qui donnent ". S'il est les prémices, nécessairement ceux-là aussi doivent ressusciter. S'il entendait par résurrection (570) l'affranchissement du péché, comme personne n'est sans péché [car Paul dit " car encore que ma conscience ne me reproche rien, je ne suis pas justifié pour cela " (I. Cor. IV, ,4)]; comment donc pourrait-il y avoir une résurrection selon vous? Voyez-vous que c'est des corps qu'il prétend parler? Et pour confirmer ce point, tout de suite il montre le Christ ressuscité dans sa chair. Ensuite il donne la cause. Car, je l'ai déjà dit, l'affirmation d'un fait, quand la cause ne s'y joint pas, n'obtient pas autant l'adhésion du grand nombre. Quelle est donc la cause? " Ainsi parce que la mort est venue par un homme, la résurrection des morts doit venir aussi par un homme (21) ". Il est clair que si c'est paf un homme, c'est par un homme qui a un corps. Ce n'est pas tout voyez encore l'habileté d'un raisonnement qui établit encore autrement la nécessité de la déduction.
Celui qui a été vaincu, doit nécessairement réparer sa défaite lui-même, relever la nature terrassée, vaincre lui-même, c'est ainsi . qu'il lavera sa honte. Voyons de quelle morfil parle. " Car de même que tous meurent en Adam, tous vivront aussi en Jésus-Christ. (22) ". Quoi donc? est-ce bien tous, répondez-moi, je vous en prie, qui sont morts dans Adam de la mort du péché? comment donc Noé était-il juste dans sa génération?
et Abraham? à Job? et tous les autres? Et maintenant, dites-moi, je vous. en prie, est-ce que, tous seront vivifiés en Jésus-Christ? Et où sont ceux qui sont emportés dans la géhenne ? Car si c'est du corps que l'on parle, le discours subsiste, mais s'il est question de la justice et du péché, il n'en est plus de même. L'apôtre donc ne voulant pas que cette vivification de tous soit regardée comme le salut des pécheurs, ajoute, " et chacun en son rang (23) ", vous avez entendu parler de résurrection, mais n'allez pas croire que tous obtiennent les .mêmes biens, et jouissent des mêmes récompenses. Car s'il est vrai que, dans le supplice, tous ne supporteront pas la même peine, s'il est vrai que la différence sera grande, à bien plus forte raison, entre les pécheurs et les justes il y aura une plus grande distancé. " Jésus-Christ, le premier, comme les prémices de tous ;
puis ceux qui sont à Jésus-Christ "; c'est-à-dire, les fidèles et ceux qui sont justement estimés. " Ensuite ..la consommation (24). " Car quand ceux-là seront ressuscités, toutes choses recevront leur accomplissement : ce n'est pas comme maintenant, après la résurrection du Christ, que toutes choses sont encore. en suspens. Et pour cette. raison, l'apôtre ajoute, " à, son avènement ", afin que vous compreniez que c'est de ce temps-là qu'il parle. " Lorsqu'il aura remis son royaume à Dieu son Père, et qu'il aura détruit tout empire, toute domination et toute puissance. (24) " .
4. ici, soyez attentifs, et voyez à ne rien perdre des paroles qui vous sont adressées, car nous livrons un assaut à nos ennemis. Voilà pourquoi il faut d'abord pratiquer la démonstration par l'absurde. C'est ce que Paul fait souvent : voilà le moyen le plus, commode de bien saisir ce qu'ils disent. Commençons par leur demander ce que signifie " Lorsqu'il aura remis son royaume à Dieu son Père ". Si nous prenons ces paroles sans y réfléchir, sans y voir ce qui convient à Dieu, ce royaume, Jésus-Christ ne le possédera plus à partir de ce moment, car celui qui a remis une chose à un autre, cesse dès lors de la posséder. Et ce ne sera pas là la seule absurdité; mais il y aura encore cette absurdité que celui qui aura reçu se trouvera ne posséder qu'après avoir reçu. De sorte qu'à les entendre, le Père n'était pas roi auparavant, ce n'est pas lui qui nous administrait, et le Fils cessera d'être roi. Comment donc se fait-il que lui-même dit du Père : " Mon Père ne cesse point d'agir jusqu'à présent, et j'agis aussi (Jean, V, 17) ? "
et que Daniel dit encore sur lui ; " Son royaume, royaume éternel, qui ne passera pas? " (Dan. II, 44.) Voyez-vous toutes les absurdités qui se montrent, tous les démentis donnés aux Ecritures, si l'on prend ces paroles dans un sens humain? Or; quel est d'empire dont l'apôtre dit qu'il sera détruit? L'empire des anges? Loin de nous cette pensée. L'empire des fidèles, peut-être ? Ce n'est pas cela encore. Qui empire donc? Celui des démons, dont il dit ailleurs : " Car nous avons à combattre, non contre des hommes de chair et de sang, mais contre les principautés et les. puissances, contre les princes du monde de ce siècle ténébreux".
(Ephés. VI, 12.) En effet, leur empire maintenant n'est pas entièrement détruit, il ne cesse pas encore; en beaucoup d'endroits ils l'exercent encore, mais alors ils cesseront leur domination. " Car Jésus-Christ doit régner, jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds (25) ". Ici encore une (571) autre absurdité toute prête à éclore; si nous n'entendons pas ces paroles dans un sens qui convienne à Dieu. Car ce mot jusqu'à ce que " indiqué une fin déterminée; or, en Dieu, il n'y a pas de fin. " Or la mort sera le dernier ennemi qui sera détruit (26) ". Comment, cela, le dernier? Après tous, après le démon, après toute autre chose. Et en effet, même au commencement, c'est elle qui est entrée la dernière; d'abord le conseil du démon, puis la désobéissance, et alors la mort. Donc, c'est son pouvoir qui dès maintenant est aboli; mais alors elle le sera elle-même en réalité.
" Car il lui a tout mis sous les pieds. Quand l'Ecriture dit que tout lui est assujetti, il est évident qu'il faut en excepter celui qui lui a assujetti toutes choses. Lors donc que toutes choses auront été assujetties au Fils, alors le Fils sera lui-même assujetti à celui qui lui aura assujetti toutes choses (27, 28) ". Or il ne disait pas auparavant que c'était le Père qui lui assujettissait toutes choses, mais que c'était lui-même,qui détruisait : " Lorsqu'il aura ", dit l'apôtre, " détruit tout empire, toute domination ". Or, voici maintenant : " Car Jésus-Christ doit régner jusqu'à ce que son Père lui ait mis tous ses ennemis sous les pieds (1) " Comment donc dit-il ici que c'est le Père ? Et ce n'est pas là seulement ce qui ne se comprend pas, mais c'est que la crainte de Paul est tout à fait étrange; il se sert d'un correctif, il dit : " Il faut en excepter celui qui lui a assujetti toutes choses " , comme s'il y avait des personnes pour s'imaginer que le Père peut être assujetti au Fils. Quoi de plus déraisonnable qu'une pareille imagination? Cependant l'apôtre en a eu peur. Donc qu'est-ce que cela signifie? Voyez-vous, ici, les questions se pressent en foule, accordez-moi votre attention soutenue., Il nous est nécessaire avant tout de dire le but; la pensée de Paul, qui brille partout, et qui va nous donner 1a solution de notre embarras. La pensée de Paul ne sera pas inutile aussi pour la solution. Quelle est donc cette pensée; et quelle est son habitude? Il a une manière de parler, quand il ne parle que de la divinité seule; il en a une autre, quand, il tombe sur le mystère de l'incarnation. En effet, quand il s'attache à la chair, sans s'inquiéter de tout autre ordre d'idées, il n'a que des expressions basses et .misérables, parce qu'il s'assure que la chair comporte les paroles qu'il emploie. Voyons donc ici, s'il ne parle que de la divinité seule, ou s'il se joint à ce qu'il dit de Dieu un rapport avec l'incarnation : ou plutôt montrons d'abord les exemples où il a pratiqué la méthode dont je viens de parler.
Il écrit aux Philippiens : " Qui ayant la forme et la nature de pieu n'a point regardé comme un rapt d'être égal à Dieu, mais s'est anéanti lui-même, en prenant la forme et la nature de serviteur, en se rendant semblable aux hommes, et étant reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui au dehors. Il s'est rabaissé lui-même, se rendant obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix. C'est pourquoi Dieu l'a élevé ", (Phil. II, 6-9.) Voyez-vous comment, quand il ne parle que de la divinité, l'apôtre emploie ces grandes expressions : Il a la forme de Dieu ; l'apôtre attribue également tout et au Père, et au Fils; quand, au contraire, il veut nous montrer Jésus-Christ incarné, il abaisse son discours? Sans cette distinction, il n'y a entre, les paroles qu'une contradiction choquante. S'il était égal à Dieu, comment Dieu a-t-il pu élever celui qui était son égal? S'il avait la forme de Dieu, comment Dieu a-t-il pu lui donner son nom? On ne donne qu'à celui qui n'a pas ce qu'on lui donne; on ne peut élever que ce qui était au-dessous de la hauteur où on l'élève. Il faudra bien que le Fils ait été dans l'abaissement et dans l'indigence de, quelque chose avant d'avoir été élevé, avant d'avoir reçu le nom; et mille autres corollaires s'ensuivent, qui sont absurdes. Mais si vous pensez à l'incarnation, vous n'aurez pas tort de tenir ce langage. Appliquez ces observations ici et recevez dans cette pensée les paroles que vous avez entendues.
5. Nous ajouterons encore quelques autres raisons du langage de Paul. En attendant, nous sommes encore forcé de dire que Paul, parlant de la résurrection , traitait d'une chose qui paraissait impossible, et ne rencontrait que l'incrédulité; Paul écrivait à des Corinthiens, chez qui se trouvaient en grand nombre des philosophes toujours occupés à se moquer de
1. La pensée de saint Jean Chrysostome est, d'une manière générale, parfaitement claire ; mais il y a, dans les détails, une certaine confusion par la manière dont le saint Evêque cite, en les modifiant, les paroles analogues du verset 25 et 26. 572 semblables mystères. Ces hommes qui disputaient entre eux pour les autres sujets, étaient du même sentiment, accordaient à l'unanimité, pour rejeter ce dogme, pour décider qu'il n'y a pas de résurrection. Donc l'apôtre combattant pour une vérité à qui l'on refusait d'ajouter foi, et que l'on tournait et ridicule, tant parce que c'était un parti pris que parce que le fait était difficile à croire, l'apôtre; voulant établir la possibilité du fait; commence par se fonder sur la résurrection du Christ; il la démontre, et par les prophètes, et par ceux qui l'ont vue, et par ceux qui l'ont crue, et maître ensuite de sa démonstration par l'absurde, il ne pense plus qu'à établir la résurrection des hommes : " Car si les morts ne ressuscitent point , Jésus-Christ non plus n'est pas ressuscité ". Ensuite , fort des preuves qu'il a entassées sans interruption jusque-là, il argumente d'une autre manière, il appelle Jésus-Christ, prémices, il montre qu'il détruit tout empire , toute domination, toute puissance , et en dernier lieu , la mort. Comment donc la mort sera-t-elle détruite, si elle ne rend pas auparavant les corps qu'elle possédait?
Donc, après. de grandes paroles sur le Fils unique qui remet son royaume, c'est-à-dire, qui accomplit lui-même toutes ces choses, qui termine lui-même la guerre par une victoire, et qui soumet tout sous ses pieds, l'apôtre ajoute, pour corriger l'incrédulité du grand nombre : " Car Jésus-Christ doit régner jusqu'à ce qu'il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds ". Ce n'est pas pour exprimer la fin de la royauté qu'il met ce " jusqu'à ce que ", mais pour rendre son discours digne de foi, et préparer la confiance. N'allez pas, dit-il, parce que l'on vous a dit qu'il détruira tout empire, toute domination et toute puissance, craindre le démon et les innombrables phalanges des esprits de l’enfer, et les multitudes des infidèles, et la tyrannie de la mort, et tous les maux; comme s'il était désormais sans pouvoir; car, jusqu'à ce qu'il ait fait toutes es choses, il doit régner; ce qui ne veut pas dire qu'après son règne doit cesser; mais l'apôtre veut faire entendre que; bien que cela n'arrive pas présentement, il faut absolument que cela s'accomplisse. En effet la royauté de Jésus-Christ ne se scinde, pas; elle a sa puissance, sa force, elle persiste jusqu'à ce qu'il ait accompli toutes choses d'une manière parfaite. Cette méthode de l'apôtre, on peut la trouver même dans l'Ancien Testament; par exemple : " La parole du Seigneur demeure jusqu'à l’éternité " ; et encore : " Vous êtes toujours le même, et vos années ne finiront point ". (Ps. CXVIII, 89, et CI, 28.) Or ce que dit là le prophète, et les paroles du même genre, quand il annonce des événements qui n'auront lieu que longtemps après, et qui sont tout à fait dans l'avenir, c'est pour bannir la crainte des fidèles dont l'intelligence est plus lourde. Voulez-vous la preuve que " jusque ",appliqué à Dieu, et " jusqu'à la fin ", ne marquent pas une fin ? Ecoutez ce que dit l'Ecriture : " Depuis le commencement des siècles, et jusque dans les siècles, vous êtes" (Ps. LXXXIX, 2); et encore :
" Je suis " (Exod. III, 14) ; et : " Jusqu'à ce que vous soyez devenus vieux, je suis ". (Is. XLVI, 4.)
Et maintenant, si c'est en dernier lieu qu'il parle de là mort, c'est pour que les autres victoires prédisposent l'incrédule à accorder sa foi à ce dernier triomphe. Quand on peut détruire le démon, qui a introduit la mort dans le inonde, à bien plus forte raison pourra-t-on détruire son ouvrage. Comme donc il lui a attribué tout -pouvoir, celui de. détruire les empires et les dominations, d'exercer une royauté parfaite, je veux dire, de procurer le salut des fidèles, la paix de la terre, l'abolition des péchés (Ce c'est là ce qui fait que la royauté est exercée d'une manière parfaite, et que la mort est détruite) comme de plus, l'apôtre n'a pas dit que c'est le Père qui détruira par son entremise, mais que c'est lui-même qui détruira, que c'est lui-même qui mettra sous ses pieds, comme il n'a tait aucune mention du Père, pour toutes ces raisons Paul a un scrupule : des insensés pourront se figurer, ou que 1e Fils est plus grand que le Père; ou que c'est quelque autre principe non-engendré;
par ce motif, avec une circonspection qui met doucement les choses en sûreté, . Paul tempère la grandeur des paroles qu'il a fait entendre : " Car Dieu a mis tout sous ses pieds " ; mais maintenant, en attribuant au Père tout ce qui s'accomplit, Paul ne veut pas affaiblir le Fils (comment pourrait-il ravaler sa puissance, après en avoir donné tant de preuves, après lui avoir tout attribué?) toutes les paroles de l'apôtre vont, comme je l'ai dit, à montrer l'action commune du Père et du Fils dans tout ce qui s'accomplit pour nous (573). Ecoutez ce que dit Paul pour prouver que le Fils se suffit à lui-même pour se soumettre toutes choses : " Qui transformera notre corps dans notre abjection, afin de le rendre conforme à son corps glorieux, par cette vertu efficace par laquelle il peut s'assujettir toutes choses ". (Philippe III, 21.) Et ensuite il se sert d'un correctif : " Quand l'Ecriture dit que tout lui est assujetti, il est évident qu'il faut en excepter celui qui lui a assujetti toutes choses " ; mais de là encore, on peut tirer une preuve puissante de la gloire du Fils unique. S'il eût été moindre que son Père, de beaucoup inférieur à lui,-Paul n'aurait jamais eu la crainte qu'il montre ici. Les précautions qu'il a prisés, ne sont pas encore suffisantes pour lui; il y ajoute, il insiste. On pouvait dire Mais si le Père n'est pas assujetti au Fils, cela n'empêche pas que le Fils ne soit plus puissant. Cette pensée inspire à Paul des appréhensions, il repousse cette impiété, et ne croyant pas sa. démonstration encore complète, il ajoute surabondamment : " Lors donc que toutes choses auront été assujetties au Fils, alors le Fils sera lui-même assujetti " ; montrant par là la parfaite concorde avec le Père, et que le principe de tous lés biens et la première cause, c'est celui qui.
a engendré celui qui est si puissant pour accomplir toutes choses parfaites.
6. Si l'apôtre en a dit plus que son sujet ne le demandait, ne soyez pas surpris : il imite son maître en cela. En effet, Jésus-Christ lui-même voulant montrer la concorde qui l'unit à celui qui l'a engendré, prouver que son avènement n'est qu'un effet de la volonté de son Père, descend dans dès explications mesurées non sur la nécessité de démontrer la concorde, mais sur la faiblesse de. ceux auxquels il s'adresse. Il prie son Père uniquement dans cette intention, et il motive sa prière en disant : " Afin qu'ils croient que c'est vous qui m'avez envoyé ". (Jean, XI, 42.). Donc Paul suit cet exemple, et il emploie ici l'abondance des paroles, non de manière à faire imaginer qu'il puisse y avoir un assujettissement par contrainte, loin de nous cette pensée, mais de manière à exterminer victorieusement ces croyances absurdes. Car lorsqu'il veut extirper une erreur, sa parole est toujours surabondante. C'est ainsi qu'en parlant de la femme fidèle et du mari infidèle unis par le mariage, pour prévenir la pensée que la femme est souillée par son commerce et ses rapports avec l'infidèle, il ne se borne pas à dire que la femme n'est pas impure, n'est eu rien atteinte par son union avec l'infidèle, il dit, ce qui est beaucoup plus expressif, qu'elle sanctifie. l'infidèle (I Cor. VII, 14) ; ce n'est pas qu'il veuille montrer que le païen, grâce à elle, devient un saint, mais il exagère l'expression pour dissiper la crainte de là femme. De même ici, c'est pour en finir avec une croyance impie qu'il force l'expression. Soupçonner le fils d'impuissance, c'est le comble du dérèglement d'esprit : c'est pour prévenir ce délira, que l'apôtre dit :
" Il mettra tous ses ennemis sous ses pieds; " oui, mais maintenant il y. aurait encore plus d'impiété à croire que le Père est moindre que le Fils. Aussi l'apôtre ruine-t-il cette erreur sacrilège sous une argumentation surabondante. Voyez ce qu'il fait : il ne se contente pas de dire : " Il faut en excepter celui qui lui a assujetti ", mais il a bien soin de dire, d'abord : " Il est évident qu'il faut ", c'est une manière de confirmer, de corroborer une vérité, quoiqu'elle ne soit nullement contestée.
Et pour que vous compreniez bien que c'est là la raison de toute cette argumentation, je vous demanderai s'il y a alors accroissement de sujétion pour le Fils. Absurdité, état indigne de la divinité ! la plus grande sujétion, l'obéissance la plus abaissée qu'il ait fait paraître, c'est tout Dieu qu'il est, de prendre la forme d'un esclave. Quel moyen donc de croire qu'alors il sera assujetti ? Voyez-vous que Paul n'a pas voulu autre chose, en ajoutant cette observation, que dissiper une imagination absurde, et qu'il s'y est pris comme il convenait? Il est question ici de l'obéissance qui convient au caractère de Fils, au caractère de Dieu , rien d'humain là dedans, pleine liberté, pleine puissance.
Autrement expliquez comment il partage le trône de Dieu; comment, ainsi que le Père, il ressuscite ceux qu'il lui plaît (Jean, V, 21) ; comment tout ce qui est à son Père est à lui, et tout ce qui est à lui est à son Père (Jean, XVII, 10). Voilà qui montre la parfaite égalité de la pleine puissance entre le. Fils et celui qui l'a engendré. Mais que signifie : " Lorsqu’il aura remis son royaume? " L'Ecriture parle de deux royaumes de Dieu : l'un fondé sur l'union intimé et familière avec lui ; l'autre, sur la création. Dieu est le roi de tous les peuples, et des Grecs, et des Juifs, et des démons, et de tous les révoltés, cette royauté (574) ressort de la création; il est le roi des fidèles, de ceux qui se soumettent volontairement à lui, cette royauté ressort de l'union intime et familière. Cette royauté aussi a son empire que reconnaît l'Ecriture , car c'est d'elle qu'il est dit dans le second des psaumes " Demandez-moi, et je vous donnerai les nations pour votre héritage " (Ps. II, 8) ; c'est d'elle encore que parle Jésus, disant à ses disciples : " Toute puissance m'a été donnée par mon Père ". (Matth. XXVIII, 18.) S'il attribue tout à celui qui l'a engendré, ce n'est pas qu'il soit de lui-même insuffisant, mais il veut montrer qu’il est le Fils, qu'il n'est pas non engendré. Donc cette expression qu'il remet son royaume, signifie qu'il accomplit ce qu'il faut.
Mais pourquoi l'apôtre ne dit-il rien du Saint-Esprit? C'est parce que le sujet présent ne comportait pas une mention du Saint-Esprit, et que l'apôtre n'a pas l'habitude de confondre les questions: Ainsi quand il dit : " Il n'y à qu'un seul Dieu le Père, et qu'un seul Seigneur Jésus " (I Cor. VIII, 6), s'il garde le silence sur le Saint-Esprit, ce n'est pas du tout qu'il le croie d'un rang inférieur, mais c'est qu'il n'avait pas sujet d'en parler. Il lui arrive de ne faire mention que du Père, et nous n'irons pas pour Gela rejeter le Fils ; il lui arrive de ne nommer que le Fils et le Saint-Esprit, et nous n'irons pas pour cela dépouiller le Père de sa divinité: Mais maintenant; que signifie: " Afin que Dieu soit tout en tous?" Afin que tout dépende de lui. Il ne faut pas s'imaginer qu'il y a deux principes sans principe, qu'il y a division dans la royauté; car lorsque les ennemis du Fils seront abattus sous ses pieds, comme il ne peut y avoir aucun soulèvement du Fils contre celui qui l'a engendré, comme la perfection de la concorde règne entre eux, alors Dieu sera tout en tous. Maintenant quelques personnes veulent que . Paul ait entendu par là que le vice sera aboli, vu que tous désormais céderont à la volonté de Dieu, sans qu'aucun lui résiste, et commette de mauvaises actions. Et en effet; il n'y aura plus de péché, d'où il suit évidemment que Dieu sera tout en tous. Mais s'il n'y a pas de résurrection des corps, comment comprendre cette vérité? Voici que l'ennemi le plus acharné de tout ce qui a vie, la mort, subsisté, ayant mené son oeuvre à la fin qu'elle a voulu. — Non pas, réplique-t-on, car il n'y aura plus de pécheurs. — Et qu'importe? Il n'est pas ici question de la mort de l'âme, mais de celle du corps. Comment donc la mort corporelle est-elle détruite? Ce qui constitue la victoire, c'est le recouvrement de ce qu'on avait perdu, de ce qu'on s'est vu retenir. Si les corps sont retenus dans la terre, la tyrannie de la mort persiste, puisqu'elle retient ces corps, et que nous n'avons pas d'autres corps. où nous puissions la vaincre. Mais s'il arrive ce que dit Paul, et ce, qui certes doit arriver, la victoire sera éclatante pour le Dieu capable de ressusciter ce que la mort retenait, à savoir nos corps. Vaincre l’ennemi, cela veut dire qu'on le dépouille, et non pas qu'on lui laisse tout ce qu'il a pris; si au contraire personne n'ose dépouiller l'ennemi, comment dire que l'en nemi est vaincu?
7. C'est une victoire de ce genre que le Christ dit lui-même dans l'Evangile qu'il a remportée : " Quand il aura lié le fort, il pillera sa maison ". (Matth. XII, 29.) Autrement, rien ne montre la victoire. Car, de même que pour l'amour de l'âme, l'affranchissement du péché , par le fait de la mort, ne constitue pas une victoire, car la victoire ne consiste pas à ne rien ajouter à ses maux, mais à briser les fers où les passions retiennent l'âme captive, de même, ici, arrêter la mort faisant des corps sa pâture, ce n'est pas remporter une éclatante victoire; la victoire, c'est de lui arracher les corps dont elle s'est déjà saisie. Si l'on s'obstine à disputer, à soutenir que les paroles de l'apôtre désignent la mort de l'âme, comment sera-t-il vrai de dire qu'elle est la dernière détruite, puisque, dans chaque baptisé, elle est déjà entièrement détruite? Si au contraire , vous appliquez ces paroles au corps , elles ont un sens, alors on comprend que la mort est la dernière détruite. Maintenant, si l'on demande pourquoi, traitant de la résurrection, il n'a pas parlé des morts ressuscités au, temps du Seigneur, nous disons que ce n'eût pas été à propos. dans un discours sur la résurrection. Montrer des ressuscités qui meurent une secondé fois, ce n'était pas démontrer que la mort finit elle-même par être détruite. S'il dit qu'elle est elle-même détruite la dernière, c'est pour qu'on n'aille pas s'imaginer qu'elle aussi ressuscite. En effet, le vice étant supprimé, à bien plus forte raison la mort cessera. Il ne serait pas raisonnable de croire que la source (575) se dessèche, et que l'eau qui en sort, continue à couler, que la racine meurt et que le fruit se développe.
Puis donc qu'au dernier jour, les ennemis de Dieu sont détruits avec la mort, le démon, les mauvais anges, ne nous attristons pas de voir la prospérité des ennemis de Dieu. Car les ennemis du Seigneur, à peine glorifiés, exaltés, tombent en défaillance, et comme la fumée ils se sont évanouis.
Dune, quand vous voyez un ennemi de Dieu, riche, entouré de satellites, escorté de flatteurs en foule, ne vous laissez pas abattre, mais gémissez, pleurez, priez Dieu de le rappeler dans, les rangs de ses amis; plus il fait ses affaires comme ennemi de Dieu , plus il faut verser de larmes sur son malheur. Car il faut toujours pleurer sur les pécheurs , et on ne peut trop pleurer quand ils sont dans l'abondance des richesses, au faîte de la prospérité , comme des malades qui se livrent aux plaisirs de leur ventre et quai s'enivrent. Il y a pourtant des personnes qui, en entendant nos paroles, sont animées de dispositions assez malheureuses, pour gémir amèrement, pour dire : c'est sur moi qu'il faut pleurer ; je ne possède rien. Vous avez bien raison de dire que vous ne possédez rien , non pas parce que vous ne possédez pas ce que ce pécheur possède , mais parce que vous prenez une telle possession pour un bonheur , voilà. pourquoi on ne peut trop pleurer sur vous. Si un homme bien portant envie le bonheur d'un malade couché dans un bon lit, il faut dire que cet homme, qui a la santé, est bien plus à plaindre, bien, plus malheureux que l'autre, attendu qu'il n'a aucun sentiment des avantages qui sont en lui. C'est ce qui arrive à propos des pécheurs dont on envie la prospérité; de là, dans notre vie , toute la confusion , tous les désordres. Des plaintes de ce genre perdent des malheureux en foule, et les livrent au démon , et les rendent plus misérables que ceux que la faim dessèche. Que la cupidité soit plus à plaindre que la mendicité même , parce que c'est un mal rongeur qui travaille l'âme plus douloureusement; c'est ce que nous allons vous montrer.
Une sécheresse autrefois saisit notre ville, à tel point que tous. tremblaient, redoutant les derniers malheurs, et suppliaient Dieu de les délivrer de. leurs angoisses; en ces jours , on pouvait voir la parole de Moïse accomplie en réalité, le ciel devenu d'airain (Deut. XXVIII, 23) , et chaque jour, on attendait la plus affreuse des morts. Mais ensuite, grâce à. la bonté de Dieu, contre toute espérance, il tomba du ciel une pluie d'une inépuisable abondance : et tous déjà se mettaient en fête comme s'ils venaient de sortir des portes mêmes de la mort. Cependant, au milieu d'une si grande faveur et de la joie qui les transportait tous, un des hommes les plus opulents rôdait triste et morne, frappé au coeur d'un mortel abattement, et pressé des questions qu'on lui adressait pour savoir d'où venait que, dans la joie universelle, il était seul affligé, il ne put pas même contenir dans l'intérieur de son âme son affection malsaine; surexcité par la tyrannie d'un mal affreux , il ne craignit pas d'exposer la cause de sa tristesse : J'ai, dit-il , par milliers, des mesures de froment, je ne sais plus qu'en faire. Eh bien , vanterons-nous , répondez-moi , le bonheur de celui qui prononçait de telles paroles qui auraient dû le faire lapider; le bonheur de ce monstre, plus cruel que toutes les bêles féroces, le bonheur de cet ennemi de tous? Quo dis-tu, ô homme? tu t'affliges de ce que tous ne meurent pas, parce que tu y gagnerais de l'argent ! N'as-tu pas entendu ce que dit Salomon. : " Celui qui cache le blé est exécrable au peuple? " (Prov. XI, 26), et tu rodes, ennemi déclaré de tout ce qui fait du bien sur la terre, ennemi de la bonté de Dieu qui répand ses largesses sur le monde entier, ami du gain sordide, ou plutôt son esclave? Cette langue-là ne méritait-elle pas d'être coupée? n'aurait-on pas dû étouffer ce coeur d'où sortirent de telles paroles ?
8. Voyez-vous comme l'amour de l'or ne permet pas aux hommes de rester des hommes, comme cet amour en fait des monstres, des démons? Quoi de plus pitoyable que ce riche priant chaque jour pour que la famine arrive, afin qu'il lui arrive, à lui, de l'or? Les sentiments naturels se changent en leurs contraires, dans l'avare : au lieu de le réjouir, l'abondance des fruits qu'il possède est précisément ce, qui l'afflige; il gémit de l'infinité même de ses possessions. Pourtant l'abondance dans la possession est nécessairement une cause de joie; non, voilà précisément pour lui, ce qui fait ses angoisses. Voyez-vous combien j'ai eu raison de dire que les riches ne ressentent pas autant de plaisir des biens (576) présents qu'ils ne s'affligent en pensant à ceux qu'ils n'ont pas. encore? Ce riche qui possédait d'innombrables mesures de froment, était plus chagrin,, plus gémissant que celui qui avait faim : celui qui avait le nécessaire, se couronnait de fleurs, sautait de joie, et rendait grâces à Dieu; au contraire, celui. qui possédait tant, se plaignait, se regardait comme. perdu. Ce n'est donc pas l'abondance qui procure le plaisir, c'est la sagesse ; et sans la. sagesse, quand vous auriez tout en votre possession, vous serez comme privé de tout, et vous vous lamenterez. Cet avare, dont il s'agit maintenant, quand même il aurait tout vendu, et vendu le prix qu'il voulait, tout ce qu'il avait entre ses mains, il se serait encore plaint de n'avoir pu vendre à un prix plus élevé; et s'il avait pu vendre à un prix plus élevé, il aurait encore voulu vendre, à un prix supérieur; eût-il vendu de telle sorte qu'une seule mesure lui eût rapporté un monceau d'or, il se serait encore frappé la poitrine avec une morne tristesse parce qu'une demi-mesure ne lui aurait pas rapporté tout autant. Si dès le commencement de sa vente il ne fixe pas un prix si haut, n'en soyez pas surpris. Ceux qui s'enivrent ne sont pas tout de suite embrasés de tous les feux du vin, il faut qu'ils se remplissent d'abord de flots de vin, et é'est alors que le feu devient plus . ardent. Voilà pourquoi les avares aussi ont d'autant plus de besoins qu'ils ont plus amassé; et ce sont ceux qui gagnent le plus, qui se plaignent les plus de manquer. Quant à mes paroles, elles ne sont pas seulement pour ce riche, mais pour chacun de tous ceux que la même maladie travaille, qui font hausser le prix des denrées, et appauvrissent ainsi leur prochain. Il n'y a chez eux aucun. sentiment d'amour pour les hommes; l'amour de l'argent possède leur cœur ; c'est leur avarice qui règle le temps des ventes, le froment et le vin sont vendus, plus tôt par celui-ci, plus tard par celui-là, mais ni les uns, ni les autres ne se soucient de la chose publique; les uns veulent gagner plus, les autres craignent de perdre, si la marchandise s'avarie.
C'est que si un grand nombre d'hommes ne tiennent pas compte de la loi de Dieu , et renferment, et cachent toutes les provisions, Dieu, par ses moyens à lui, veut les amener à la bonté pour les hommes, les forcer à faire par nécessité quelque chose de bien, et il leur inspire la crainte d'un dommage considérable : Dieu ne permet pas que les fruits de la terre se conservent longtemps, afin que les détenteurs, redoutant la corruption de ces fruits, par cette considération au moins, les livrent, bon gré mal gré, aux indigents; puisqu'ils ne sauraient les garder chez eux. Eh bien , malgré cet avertissement de Dieu, il y a de ces cupidités que cela même ne saurait corriger. Que de gens a-t-on vus qui ont jeté des tonneaux tout entiers, sans- donner seulement une coupe de vin au pauvre; eux qui n'auraient pas donné une obole aux indigents, ils ont dû répandre sur la terre tout leur vin devenu du vinaigre, et ils ont gâté à la fois leurs tonneaux et leur vin.
D'autres n'auraient pas même donné un morceau de pâte à un affamé et ils ont jeté dans le fleuve des charges entières de froment; et pour n'avoir pas écouté la voix de Dieu qui commande de donner à ceux qui ont besoin; sur l'ordre de la teigne, ils ont dû, bon gré mal gré, consentir à la destruction, à la perte de tout ce qu'ils avaient chez eux, au milieu des éclats de rire, au milieu des malédictions retombant sur leur tète avec tout ce préjudice.
Voilà ce qui se passe ici-bas; mais ce qui se passe ailleurs, dans l'autre monde, quel discours le dira? Ici-bas , la teigne ronge le froment et le rend inutile, et ils le jettent dans l'eau des fleuves; de même ceux qui font ces choses , ceux qui, par cette conduite, se rendent inutiles. Dieu les jette dans le fleuve de feu. La teigne et les vers rongent le froment; une cruauté qui ne connaît rien des affections. de l'homme, ronge pareillement leurs âmes. Et pourquoi ! Parce que tous leurs sentiments sont rivés aux choses présentes, parce qu'ils n'attachent un prix insensé qu'à cette vie, d'où viennent les innombrables chagrins dont ils sont. pénétrés. De quelque plaisir qu'on leur parle, tout s'évanouit pour eux devant la terreur de la fin dernière; ils. sont morts sans avoir cessé de vivre. Que ce soit là la condition des infidèles, ne nous en étonnons pas; mais après la participation à tant de mystères, après tant de sages méditations sur les choses à venir, l'attachement aux choses présentes pourrait-il s'excuser chez les, chrétiens? D'où vient-il cet attachement aux choses présentes? De l'attachement à ce qui rend la vie délicate, à ce qui engraisse la chair, à ce qui rompt l'énergie de l’âme, à ce qui l'afflige (577) d'un plus lourd fardeau, à ce qui épaissit ses ténèbres sous une enveloppe plus grossière. Dans l'âme éprise d'une vie molle et délicate, ce qui est le meilleur est asservi; la partie inférieure fait la loi ; ce qui doit commander est un aveugle, un manchot, un mutilé; tout se fait et s'exécute par ce qui ne devrait être qu'un subordonné que l'on tient en sa place. Car le grand ouvrier a enchaîné l'âme au corps par des liens nombreux pour prévenir la haine qu'elle pourrait concevoir contre cet étranger.
9. Car si Dieu a commandé d'aimer ses ennemis, le démon est parvenu à persuader à quelques personnes de haïr même leur propre corps. Dire que le corps est l'oeuvre du démon, ce n'est pas autre chose que prouver qu'il le. faut haïr, ce qui est le comble de la démence. Si c'est l'oeuvre du démon, d'où vient cette harmonie parfaite qui le rend de tout point capable de ménager à l'âme la pratique de la sagesse? Mais, dira-t-on, si le corps est un instrument propre à l'âme, comment se fait-il qu'il aveugle l'âme? Ce n'est passe corps qui aveugle l'âme, loin de vous, ô hommes, cette pensée ; c'est l'amour de la mollesse. Mais cette mollesse d'où vient que fous la recherchons? Ce n'est pas parce que nous avons un tores, nullement ; mais c'est parce que nous avons une volonté pervertie. Ce qu'il faut au corps, c'est la nourriture , non la pourriture de la mollesse; ce qu'il faut au corps, c 'est l'aliment, non le dissolvant. Ce n'est pas l'âme seule, c'est, avec l'âme, ce corps qu'un prétend nourrir, qui trouve dans la mollesse une ennemie. Il s'affaiblit au lieu de se fortifier, il s'amollit au lieu de rester ferme; à. la santé succède la maladie;
â la légèreté, la lourdeur; à la consistance, la consomption; à la beauté;. la laideur; à l'odeur agréable, la puanteur; à la pureté, la souillure;
au bien-être, la douleur; à l'utile activité, l'inutile torpeur; à la fraîcheur, la vétusté; à l’énergie, le marasme; à l'agilité, la gaucherie pesante;
il était fort et droit, il boite.. Et maintenant, si le corps était l'ouvre du démon, il ne conviendrait pas davantage qu'il souffrît de ses attaques, je veux dire des atteintes du vice. Mais ni le corps, ni les aliments ne sont les couvres du démon, la seule mollesse en vient. C'est par elle que le démon pervers produit des maux sans nombre; c'est par là qu'il a perdu tout un peuple. " Ce peuple s'est engraissé ", dit l'Ecriture, " s'est rempli d'embonpoint, et a regimbé après avoir été tant aimé ". (Dent. XXXII, 15.) C'est encore par là qu'ont commencé les foudres contre ceux de Sodome. C'est ce que marquait Ezéchiel, en disant : " Voici quelle a été l'iniquité de Sodome : en se voyant rassasiée de. pain, dans l'abondance, elle s'est plongée dans les plaisirs déréglés ". (Ezéch. XVI, 48.)
Voilà encore pourquoi Paul disait : " La veuve qui se plonge dans les plaisirs déréglés, toute vivante qu'elle est, est morte ". (I Tim. V, 6.) Pourquoi? c'est qu'elle promène comme un sépulcre son corps couvert de maux sans nombre. Or si le corps est ainsi perdu, quel sera l'état de l'âme, quel trouble, quels flots, quelle tempête, quel bouleversement ! La voilà donc, n'en doutons pas, inutile pour toutes choses, incapable de dire, incapable d'entendre; de prendre un parti, de rien faire de ce qui convient; comme un pilote dont la science est vaincue par la tempête, s'engloutit dans les flots avec le navire, avec tous les passagers, ainsi l'âme,.avec le corps, plonge et s'engloutit dans l'affreux abîme où se perdent tous les sentiments. Car Dieu nous a donné notre ventre comme une meule dont la puissance est mesurée, qui doit moudre chaque jour une quantité dont la mesuré est déterminée.
Si donc on y jette au-delà de la mesure prescrite, ce qui n'a pas subi le travail de la meule, produit la destruction du corps entier. De là les maladies, les défaillances, les altérations funestes; car l'excès des plaisirs n'engendre pas seulement les maladies, mais substitue la laideur à la beauté. Voyez l'homme dont la respiration ramène à chaque instant des exhalaisons insupportables, dégage les miasmes infects du vin, dont la figure présente une rougeur exagérée;. voyez l'homme abusant de la toilette qui convient aux femmes, n'ayant plus aucune décence dans la parure; voyez cette chair flasque; ces paupières injectées, gonflées de sang, cette obésité, cette surcharge inutile d'un embonpoint énorme, réfléchissez à tout ce qu'il en résulte d'incommodité. J'ai entendu nombre. de médecins prétendant que l'abus des voluptés souvenu empêche le développement de la taille. Car le souffle étant embarrassé par la multitude des aliments précipités dans l'intérieur, et n'étant plus employé qu'à aider le travail de la digestion, ce qui devait servir à l'accroissement du corps, se perd dans (578) l’élaboration que rend nécessaire tout ce superflu qu'on entasse. Que dire de ces gouttes, de ces rhumatismes qui se promènent dans toutes les parties du corps, des autres maladies qui en naissent, de toutes les douleurs honteuses?
Non,. rien n'est aussi désagréable à voir qu'une femme qui se charge de nourriture. Voilà pourquoi la beauté se rencontre plus souvent chez celles qui souffrent de la pauvreté; pour elles, ce superflu qui nuit au corps se rejette sans peine; il n'y a pas là une boue qui s'attache inutilement à leur substance, comme cette fange dont on reçoit, dont on emporte l'éclaboussure Les exercices de chaque jour, les fatigues, les peines, la frugalité, le régime de la pauvreté leur font une bonne constitution, et de là résulte pour elles l'éclat de là beauté.
Si vous prétendez objecter que la délicatesse a ses plaisirs, vous trouverez qu'ils ne vont pas plus loin que l'entrée de la gorge; une fois la langue dépassée, les plaisirs, s'envolent, il n'en reste plus qu'un grand nombre d'inconvénients désagréables. Il ne suffit pas de voir les délicats an moment de la table, voyez-les quand ils se lèvent, suivez-les alors, ce sont des bêtes, ce sont des brutes, ce ne sont plus des hommes. Voyez ces têtes pesantes, ces bâillements, ces bras, ces jambes qui s'allongent, ce corps embarrassé, garrotté de mille liens, à qui il faut le lit, des couvertures, du repos surtout, ce tourbillonnement comme s'il y avait une tempête au milieu des flats; voilez ces naufragés qui ont besoin de sauvetage, qui ne soupirent plus qu'après l'état où ils se trouvaient avant de se crever le ventre. On dirait des femmes en mal d'enfant à les voir comme ils se portent avec leurs ventres appesantis, sans pouvoir marcher, sans pouvoir regarder, sans pouvoir parler, sans pouvoir rien faire. S'il leur arrive de sommeiller, voilà qu'ils ont des songes extravagants, qu'ils voient des chimères, de folles apparitions partout. Comment parler encore d'un autre délire de ces voluptueux, de là luxure qui les brûle ? Encore une démence qui découle des mêmes sources : comme des étalons que leur chaleur transporte, stimulés par l'aiguillon de l'ivresse, ces libertins se ruent sur tout ce qu'ils rencontrent, et c'est une dégradation, une fureur que les animaux mêmes n'égalent pas; et ce sont des infamies que la parole ne saurait vouloir raconter. Ils n'ont conscience ni de ce qu'ils supportent, ni de ce qu'ils font.
Mais l'homme étranger aux plaisirs, n'est pas sur ce modèle : du port où. il est assis, il voit les naufrages, il jouit d'un plaisir pur et qui lui suffit, il mène la vie qui convient à un être libre. Pénétrés de ces vérités, fuyons donc les banquets criminels des hommes livrés à la délicatesse, aux plaisirs déréglés, attachons-nous à la table où règne la frugalité, afin que, dans les bonnes dispositions de l'âme et du corps, nous pratiquions toutes les vertus, et que nous puissions obtenir les biens de la vie future, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, comme au Père , comme au Saint-Esprit, la gloire, la puissance, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE XL. AUTREMENT, QUE FERONT CEUX QUI SONT BAPTISéS POUR LES MORTS, S'IL EST VRAI QUE LES MORTS NE RESSUSCITENT POINT? POURQUOI SONT-ILS BAPTISéS POUR LES MORTS? (CHAP. XV, VERS. 29, JUSQU'AU VERS. 34.)
579 ANALYSE.
1-3. La résurrection des morts est prouvée par le baptême;
non-seulement par les discours, mais par les actions des apôtres, par leur courage en présence de fous les dangers.
4 et 5. Les mauvais discours corrompent les bonnes moeurs. — Encore contre l'avarice, contre les fortunes qui ne. se font qu'au détriment des autres. — Contre les plaisirs et la corruption qui en est la conséquence funeste. — Contre le luxe de ceux qui ne se montrent qu'entourés de troupeaux d'esclaves.
1. Voici maintenant l'apôtre attaquant un autre sujet : tantôt c'est par la conduite de Dieu, tantôt c'est par les actions mêmes des hommes auxquels il s'adresse, qu'il prouve la vérité de ses paroles. Ce n'est pas une faible preuve à l'appui de la vérité qu'on soutient, que de pouvoir produire le témoignage même des contradicteurs. Voyons donc ce que dit l'apôtre? Ou bien préférez-vous que je vous rapporte d'abord les erreurs débitées par ces malades qui parlent comme Marcion ? Je sais bien que je vagis provoquer un éclat ale rire, c'est précisément ce qui me décide à parler; je veux que vous voyiez mieux les raisons de vous préserver de cette maladie. Un catéchumène chez eux vient de mourir;
que font-ils ? Sous le lit du mort, ils cachent un. vivant; cela fait , ils demandent au mort s'il veut recevoir le baptême. Le mort ne répond pas ; alors celui qui est caché en bas sons le lit, répond pour lui qu'il veut recevoir le baptême; ils arrivent ainsi à baptiser le vivant pour celui qui est mont : c'est une comédie ; tel est, sur les âmes lâches, le pouvoir du démon. Si on les prend à partie ; ils vous répondent que l'apôtre a dit : " Ceux qui sont baptisés pour les morts ". Est-ce assez ridicule ? Est-ce la peine de discuter ? En vérité, je ne le pense pas, à moins qu'il ne faille disserter avec des fous sur les paroles qu'ils font entendre dans leur délire. Il ne faut pas toutefois qu'aucun de ceux dont l'esprit est un peu simple se laisse prendre à ces extravagances, et voilà pourquoi nous allons discuter.
Si Paul avait la pensée qu'on lui prête, pourquoi Dieu a-t-il fait des menaces à celui qui ne reçoit pas le baptême ? Il n'est plus possible de manquer le baptême, grâce à cette découverte. D'ailleurs ce n'est plus la faute des morts, mais la faute des vivants. Mais maintenant, à qui le Seigneur a-t-il adressé ces paroles: " Si vous ne mangez ma chair, et si vous ne buvez mon sang, vous n'avez point la vie en vous? " (Jean, VI, 54.) Aux vivants ou aux Morts? répondez-moi. Et encore : " Si un homme ne renaît de l'eau et du Saint-Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu". (Jean, III, V.) Si de telles pratiques sont permises, on n'a plus que faire de ta volonté de celui qui reçoit le baptême;
ni du consentement du vivant ; qui empêche de transformer les païens et les Juifs en autant de fidèles; vu que les vivants, quand les autres seront défunts; s'entremettront dans l'intérêt de ces défunts? Mais c'est trop nous arrêter à enlever ces. toiles d'araignée; voyons, expliquons ce que veut dire cette expression de Paul. Qu'entend-il par là? Je veux d'abord vous rappeler , à vous qui êtes initiés aux (580) mystères, les paroles que l'on vous fait prononcer le soir de votre initiation , je vous dirai ensuite la pensée de Paul ; par ce moyen, cette pensée même sera, pour vous, plus claire. Car c'est après toutes les autres paroles que nous ajoutons ce que dit Paul en ce moment. Je voudrais être parfaitement clair, et cependant je n'ose pas tout exposer au grand jour, à cause de ceux qui ne sont pas initiés; ce sont eux qui rendent nos expositions difficiles, en nous forçant, soit de parler à mots couverts, soit de lever énoncer ce qui doit être mystères pour eux. Toutefois je parlerai, m'appliquant, autant que possible, à laisser les mystères dans l'ombre.
Après avoir prononcé ces paroles pleines de redoutables mystères, les règles des dogmes qu'il faut respecter avec crainte, les lois envoyées du ciel, nous finissons par ajouter, au moment du baptême, ces paroles que nous ordonnons de prononcer : Je crois à la résurrection des morts; et c'est dans cette foi-là que nous sommes baptisés. Ce n'est qu'après cette profession ajoutée aux autres, que nous sommes plongés dans la source de ces eaux sacrées. Voilà ce que Paul rappelait aux fidèles, quand il disait : " S'il n'y a pas de résurrection, pourquoi êtes-vous baptisés pour les morts? " ce qui veut dire, pour les corps. Car si vous êtes baptisé, c'est que vous croyez à la résurrection du corps mort, vous croyez qu'il ne reste pas mort. Quant à vous, c'est par des paroles que vous exprimez là, résurrection des morts ; mais, pour le prêtre, il a comme une image à lui, et ce que vous avez cru, ce que vous avez confessé par des paroles, cette image vous en montre la réalité. Vous croyez sans avoir de signe, et le prêtre vous donne un signe ; vous commencez par faire ce qui dépend de vous, et alors Dieu vous donne une certitude. Comment cela ? par quel moyen? Au moyen de l'eau: Le baptême, l'immersion suivie du mouvement contraire par lequel on remonte, on sort, c'est le symbole et de la descente aux enfers, et du retour. Voilà pourquoi Paul appelle encore le baptême une sépulture : " Car nous avons été ensevelis avec lui par le baptême pour la mort ". (Rom. VI, 4.) L'apôtre y trouve une preuve de la condition à venir; j'entends par là, la résurrection des corps. Le pouvoir de ressusciter le corps n'approche pas de celui qui détruit les péchés. Jésus-Christ, à ce propos, disait : " Car lequel est le plus aisé, ou de dire: Vos péchés vous sont remis; ou de dire : Emportez votre lit, et marchez? " (Matth. IX, 5, 6.) C'est le premier qui est le plus difficile; mais comme vous ne croyez pas à ce qui n'est pas évident pour vous, comme le plus facile peut vous servir, à défaut du plus difficile, à vous montrer ma puissance, je ne veux pas vous refuser même cette moindre marque. " Alors Jésus dit au paralytique : Levez-vous, emportez votre lit, et rentrez dans votre maison ".
2. Et quelle difficulté trouvez-vous là, dira-t-on, puisque les rois et les princes peuvent en faire autant? Ils remettent les fautes des adultères et des meurtriers. Vous plaisantez, ô homme;
à Dieu seul appartient le pouvoir de remettre les péchés;
pour les rois et les princes . qui renvoient, qui acquittent des adultères et des meurtriers, ils leur font grâce du supplice . présent, mais ils ne les purifient pas; ils auraient beau les élever aux honneurs après les avoir absous, les revêtir de la pourpre, leur mettre au front le diadème, ils pourront en faire des rois, mais non les affranchir de leur péché. A Dieu seul ce pouvoir. C'est l'oeuvre que Dieu opère dans le baptême de la régénération; il pénètre l'âme de sa grâce, et en extirpe jusqu'à la racine du péché. Voilà pourquoi tel que le prince a gracié, montre une âme couverte de souillure; mais il n'en est pas de même de celui qui a été baptisé :
il est plus pur que les rayons du soleil, il est comme au jour qui l'a vu naître, ou plutôt son âme est bien plus éclatante encore de pureté. Car elle jouit pleinement de tous les. feux du Saint-Esprit qui l'embrase et qui augmente sa sainteté. Fondez l'or et l'argent, vous en faites un nouveau et pur métal: ainsi fait l'Esprit-Saint dans le baptême , il fond l'âme comme dans une fournaise, il en consume les péchés, il la rend plus éclatante que l'or le plus pur. Et c'est une nouvelle preuve qui vous assure encore de la résurrection des corps. Car puisque c'est le péché quia introduit la mort dans le monde, une fois que la racine est desséchée, n'en doutons plus, ne contestons plus, le fruit du péché est mort.
Voilà pourquoi vous avez commencé par confesser la rémission des péchés, ce n'est qu'ensuite que, faisant un pas de plus, vous confessez. la résurrection des corps ; c'est la première de ces vérités qui vous conduit à la (581) seconde.
Ensuite comme il ne suffit pas de dire simplement résurrection, comme il faut la comprendre dans ce qu'elle a d'absolu (en effet beaucoup sont ressuscités, qui sont retombés dans la mort, comme tous les ressuscités de l'Ancien Testament, comme Lazare, au temps de la croix), on vous dit d'ajouter, et pour la vie éternelle, afin qu'on ne s'imagine pas qu'il y ait une mort après cette résurrection. Telles sont donc les paroles que Paul rappelle quand il dit : " Que feront ceux qui sont baptisés pour les morts ? " Car, s'il n'y a pas, dit-il, de résurrection, ces paroles ne sont qu'une comédie. S'il n'y a pas de résurrection, comment pouvons-nous leur persuader de croire à ce que nous ne donnons pas? Supposez un homme qui exige d'une personne un billet déclarant qu'elle a reçu ceci, cela, qui ne donne rien à cette personne de ce qui est écrit, et qui finisse par lui réclamer, son billet à la main, tout ce que le billet comporte. Que pourra faire le signataire du billet, qui s'est ainsi exposé, qui n'a rien reçu de ce qu'il a reconnu ? Tel est le sens de ce que dit Paul au sujet des baptisés. Que feront-ils, ces baptisés, dit l'apôtre, qui ont souscrit à la résurrection des corps morts, qui ne la reçoivent pas, qui sont trompés? A quoi servait cette confession, cette reconnaissance, si la réalité ne devait pas en être la conséquence?
" Et pourquoi nous-mêmes, nous exposons-nous, à toute heure, à tant de périls ? Il n'y a point de jour que je ne meure, oui, par la gloire que je reçois de vous , en Jésus-Christ (30, 31) ". Voyez encore où il cherche une preuve à l'appui du dogme; il la trouve dans son propre suffrage ; parlons mieux, ce n'est pas seulement dans son propre suffrage, mais aussi dans celui des autres apôtres. Il y a de la force dans le raisonnement qui montre les docteurs si profondément convaincus, et prouvant leurs convictions non-seulement par leurs discours, mais par leurs actions mêmes. Aussi Paul ne se contente pas de dire : Nous aussi, nous sommes persuadés, car ces paroles n'auraient pas suffi pour opérer la persuasion, mais il fait la démonstration par les actions mêmes; c'est comme s'il disait : La confession par des paroles ne ,vous paraît peut-être pas bien étonnante ; mais si nous vous faisions entendre la grande voix qui sort des couvres, qu'auriez-vous à y objecter? Ecoutez donc ce que vous disent les périls par lesquels nous confessons chaque jour ces vérités. Et il ne dit pas : Pourquoi moi-même; il dit : " Et pourquoi nous-mêmes " ; il montre auprès de lui tous les apôtres à la fois, unissant ainsi à la modestie tout ce qui peut donner de l'autorité à ses- paroles. Que pourriez-vous nous répondre ? Que c'est pour vous tromper que nous publions cette doctrine, et qu'une vaine glaire seule a fait de nous des docteurs? Mais nos périls vous empêchent de porter ce jugement. Car qui voudrait s'exposer inutilement à des périls sans fin? Voilà pourquoi il dit ".Pourquoi nous-mêmes, nous exposons-nous à toute heure? " Supposez, en effet, un homme poussé d'un vain désir de gloire, il s'exposera une fois, deux fois, mais non pendant tout le cours de sa vie, ce que nous faisons; car c'est à de tels périls que nous avons voué notre vie tout entière.
" Il n'y a point de jour que je ne meure, oui, par la gloire que je reçois de vous en Jésus-Christ ". Cette gloire dont il parle ici, ce sont les progrès des fidèles.
Comme il vient de rappeler ces innombrables périls, l'apôtre ne veut pas avoir l'air d'en gémir; non-seulement, dit-il, je ne m'en afflige pas,-mais je m'en glorifie, parce que je les affronte pour vous. Il a, dit-il, deux raisons de se glorifier, et parce que c'est pour eux qu'il affronte les périls, et parce qu'ils lui donnent sa récompense. Ensuite, selon son habitude, après de fières paroles, l'apôtre rapporte au Christ l'une et l'autre de ces deux raisons de se glorifier. Mais que signifie, qu'il n'y a pas de jour qu'il ne meure? Il meurt par le désir, et parce qu'il se prépare sans cesse à la mort. Et pourquoi le dit-il?. Encore une preuve à l'appui de ce qu'il soutient sur la résurrection. Car, dit-il, quel homme voudrait subir mille fois la mort, s'il n'y avait ni résurrection, ni de vie après tant de souffrances ? Si les fidèles qui croient à la résurrection, ont tant de peine à s'exposer à de pareils dangers, s'il faut pour cela une âme tout à fait généreuse, à bien plus forte raison celui qui n'a pas la foi ne voudra pas supporter tant de morts, et de morts si terribles: Vous voyez comme ses expressions deviennent peu à peu de plus en plus énergiques. " Nous nous exposons ", dit-il; ensuite il ajoute : " A toute heure " ; ensuite : " Il n'est pas de jour ". Il finit par ne plus dire seulement : Je m'expose; il dit plus (582) : Je meurs. Et ensuite il montre combien de morts il subit, écoutez : " Si pour parler selon l'homme, j'ai combattu à Ephèse contre les bêtes farouches, à quoi cela me sert-il (32) ? "
3. Que signifie : " Si, pour parler à la manière des hommes?
" Autant qu'il a dépendu des hommes, j'ai combattu contre les bêtes. Car que dois-je dire, si c'est Dieu qui m'a arraché aux dangers? Aussi, c'est moi surtout qui dois m'inquiéter de ces choses, moi qui soutiens tant de périls sans avoir encore reçu de récompense. Car si le moment de la rémunération ne doit pas venir, si tous nos intérêts sont renfermés dans les limites du temps présent, c'est . nous qui souffrons le plus. grand tort. Vous en effet, votre foi ne vous' expose à aucun péril; nous, au contraire, il n'est pas de jour que nous ne soyons. égorgés. Toutes ces paroles n'avaient pas pour objet de faire entendre qu'il n'y avait, pour lui, aucune utilité à retirer de, ses souffrances, mais il se préoccupait de la faiblesse de la multitude, et il voulait les rendre solides sur le sujet de la résurrection; ce n'était pas qu'il courût après la récompense; c'était, pour lui, une rémunération suffisante de faire ce qui était agréable à Dieu. Aussi ces paroles mêmes, " si nous n'avions d'espérance en Jésus-Christ que pour cette vie, nous serions les plus misérables de tous les hommes ", c'est pour la multitude qu'elles sont dites, c'est pour que la crainte d'un état si misérable bannisse de leur coeur l'incrédulité au sujet de la résurrection, c'est pour s'accommoder à leur faiblesse qu'il parle ainsi. Car c'est une grande récompense que de plaire, en toute circonstance, à Jésus-Christ, et, indépendamment de toute rémunération, le plus précieux des salaires, c'est de braver pour lui les périls. " Si les morts ne ressuscitent point, mangeons et buvons, car nous mourrons demain ". Dans ces dernières paroles, c'est l'ironie qui éclate. Aussi n'est-ce pas de lui-même qu'il énonce cette pensée; mais il fait entendre le plus sublime des prophètes, Isaïe, qui disait au sujet des malheureux devenus insensibles à la douleur et désespérés : " Qui égorgent des veaux et tuent des moutons, pour manger de la chair et boire du vin; qui disent : Mangeons et buvons, car demain nous mourrons. C'est pourquoi le Seigneur le Dieu des armées, m'a fait entendre cette révélation, cette iniquité ne vous sera pas remis, jusqu'à ce que vous mouriez ". (Is. XXII,13,14.) S'il n'y avait pas de pardon alors pour ceux qui disaient ces paroles, à bien plus forte raison les mêmes coupables seront-ils punis sans la grâce. Maintenant pour ne pas rendre son discours trop amer, l'apôtre cesse d'insister. sur les absurdités, il reprend le ton de l'exhortation, il dit : " Ne vous laissez pas séduire; les mauvais entretiens gâtent les bonnes moeurs (33) ". Ces paroles avaient pour but de leur reprocher leur manque de sens, et, en même temps, il s'y mêle un compliment , car ce sont les bonnes âmes qui sont faciles à tromper, et du même coup, autant qu'il lui est possible, il les décharge, il les montre excusables dans ce qui précède, il repousse loin d'eux les accusations, il les transporte à d'autres coupables, et par ce moyen-là il entraîne ses auditeurs au repentir. C'est ce qu'il fait dans l'épître aux Galates " Celui qui vous trouble en portera la peine, quel qu'il soit ". (Gal. V, 10.) " Tenez-vous dans la vigilance, justement, et ne péchez pas (34) ", comme s'il s'adressait à des gens ivres et saisis d'accès de folie furieuse. Rejeter à la fois, rejeter tout à coup ce qu'on tient dans les mains, c'était vouloir ressembler à ces gens ivres, à ces furieux qui ne voient plus, ce qu'ils ont vu , qui ne croient plus ce qu'ils ont confessé. Que signifie " justement? " pour ce qui est avantageux et utile. Car il y a une vigilance, en vue de l'injustice, quand on n'a l'esprit éveillé que pour faire du tort à son âme. Et c'est avec raison que l'apôtre a ajouté, " ne péchez pas ", pour montrer que c'est du péché que sortent les germes de l'incrédulité. En beaucoup d'endroits, il fait entendre que c'est la corruption des moeurs qui produit les mauvaises doctrines, comme quand il dit " Car l'amour des richesses est la racine de tous les maux ; et quelques-uns en étant possédés, se sont égarés hors de la foi ". (I Tim. VI, 10.) Il en est un grand nombre que leur conscience tourmente, qui craignent le châtiment , et qui par suite au grand préjudice de leur âme, perdent la foi en la résurrection; de même que ceux qui pratiquent de grandes .Vertus, ne soupirent à chaque instant qu'après ce grand jour : " Car il y en a quelques-uns qui ne connaissent point Dieu; je vous le dis, pour vous faire honte ". Voyez comme il fait encore retomber les accusations sur d'autres coupables. Il ne dit pas: Vous ne connaissez point, mais : " Il y en a quelques-uns (583) qui ne connaissent point ". Ne pas ajouter foi à la résurrection, c'est ignorer absolument la puissance invincible de Dieu qui suffit à tout.. S'il a fait toutes choses du néant, à bien plus forte raison pourra-t-il ressusciter ce qui est dissous. Après les reproches violents, après les sarcasmes lancés contre la gourmandise, l'ignorance , l'engourdissement d'esprit , il s'adoucit, il console, il dit : " Je vous le dis, pour vous faire honte ", c'est-à-dire, pour vous corriger, pour vous ramener, pour qu'a près avoir rougi vous deveniez meilleurs. L'apôtre a peur de trop couper dans le vif, de telle sorte qu'ils regimberaient.
4. Sachons comprendre que l'apôtre, ici, ne s'adresse pas seulement à quelques hommes, à tous ceux qui souffrent de la même mais maladie, dont la vie est corrompue. Ce ne sont pas seulement ceux dont les doctrines sont mauvaises, mais ceux dont les péchés sont graves qu'il faut regarder comme des gens ivres, comme des insensés. Aussi peut-on leur appliquer cette parole : " Tenez-vous dans la vigilance " ; appliquons-la surtout à ceux qui succombent sous le faix de leur cupidité, à ces ravisseurs qui n'entendent pas le rapt.
Car il y a un rapt glorieux, qui ravit le ciel, et ce rapt ne fait de mal à personne. Sur cette terre nul ne s'enrichit qu'à la condition qu'un autre s'appauvrit tout d'abord mais les richesses spirituelles ne sont pas à ce prix, c'est le contraire du tout au tout, nul ne s'enrichit sans communiquer à un autre l'abondance. Car si vous n'êtes utile à personne, impossible à. vous de trouver la richesse.
En . ce qui .concerne nos corps, tout ce qui s'épanche au dehors produit l'amoindrissement; pour les dans de l'esprit, au contraire, l'épanchement procure l'abondance; c'est le refus de partager qui engendre la pauvreté, l'indigence, qui attire le plus cruel supplice. Témoin cet homme, qui enfouit son talent. Celui qui possède les discours de la sagesse et les communique à un autre, augmente sa richesse, parce qu'il rend sages des hommes en. grand nombre; celui qui tient caché ce trésor, se dépouille lui-même de son luxe, parce qu'il ne s'est pas fait une richesse des services rendus à un grand nombre d'hommes. Celui qui, possède encore, d'autres dons, s'il les fait servir à la guérison d'un grand nombre, accroît la richesse qu'il a reçue; il ne vide pas son trésor en le partageant, et, par lui, une foule d'autres se. remplissent des dons spirituels. Pour tous les dons de l'Esprit, c'est la règle invariable. De même, pour la royauté ; celui qui associe le grand nombre à sa royauté, s'assure les moyens de la voir s'agrandir ; au contraire, celui qui ne veut de partage avec personne, se verra déchu lui-même de tant de biens si précieux. Si la sagesse humaine ne se dépense pas, entre tant de milliers de ravisseurs qui la pillent, si cet artisan, qui communique son savoir à tant d'autres, ne perd pas son savoir dans son art, à bien plus forte raison le ravisseur d'une telle royauté ne l'amoindrit pas, nous verrons nos trésors grossis quand, nous appellerons les foules au pillage. Ravissons donc les biens qui ne se dépensent pas, qui augmentent par, cela même qu'on vient les ravir, ravissons ce qui se peut ravir, sans craindre ni la calomnie ni l'envie. Voyez donc s'il y avait quelque part une source d'or, éternellement jaillissante, d'autant plus abondante qu'on y puiserait davantage; s'il y avait, d'autre part, un trésor, enfoui, où. courriez-vous pour vous. enrichir? N'est-ce pas à la source? Oui en. peut douter? Mais ne nous contentons pas de paroles, de fictions, voyez la réalité de la parole qui frappe vos oreilles, voyez l'air, voyez le soleil ; tous les mettent au pillage, et l'air et le soleil remplissent tous les êtres, et cependant, qu'on en jouisse ou qu'on n'en jouisse pas, ils subsistent toujours semblables, jamais amoindris. Mais ce dont je parle est bien supérieur. Car la sagesse spirituelle ne subsiste pas toujours semblable à elle-même, soit qu'elle se communique, soit qu'elle ne se communique pas, elle s'accroît, elle grandit, quand elle se communique. S'il en est qui résistent encore à nos paroles, s'il est un homme que préoccupe encore exclusivement la crainte de manquer ces choses nécessaires à la vie, un homme porté à ravir les biens qui diminuent, que celui-là rappelle la manne en sa mémoire, et redoute une correction qui doit lui servir de leçon. La peine infligée alors à l'accapareur fragile encore aujourd'hui les riches que rien n'arrête. Qu'arrivait-il alors ? les vers fourmillaient, sortant du superflu.
C'est ce qui se voit aujourd'hui encore chez ceux dont je parle. La mesure de la nourriture nécessaire est la même pour tous, quels qu'ils soient; c'est le même ventre que nous remplissons; mais, chez vous qui vous rassasiez de vos délices, il y a plus de fumier. Et, (584) de même que ceux qui faisaient, dans le désert, une provision plus considérable qu'il n'était permis , ne ramassaient pas de la manne, mais une plus grande quantité de vers et de pourriture, de même, dans cette vie de délices et de faim cupide, ce n'est pas une plus grande quantité d'aliments, mais de corruption, que rainassent les gens adonnés à leur ventre, les gens qui s:enivrent. Il y a toutefois cette différence que ceux d'aujourd'hui sont plus coupables que les hommes d'autrefois ; il suffit aux anciens hommes d'une seule correction, pour revenir à la sagesse; au contraire , ces hommes d'aujourd'hui introduisent chaque jour dans leur intérieur un ver bien plus funeste que celui du désert, et ils ne le sentent pas, et ils ne sont pas rassasiés. Voyez encore ce qui prouve la ressemblance entre les hommes de nos jours et ceux d'autrefois, quant à la vanité du travail qu'ils se donnent. {car en ce qui concerne le châtiment, il est aujourd'hui beaucoup plus terrible). En quoi le riche est-il différent du pauvre? N'est-ce pas, des deux côtés, même corps à revêtir? même ventre à. nourrir? En quoi donc est le plus? L'avantage des inquiétudes, l'avantage des dépenses, l'avantage de désobéir à Dieu, l'avantage de corrompre sa chair, l'avantage de perdre son âme, voilà les avantages du riche, ce qu'il a de plus que le pauvre. S'il avait plus de ventres à remplir, il aurait peut-être quelque excuse fondée sur ses besoins plus considérables, sur la nécessité de faire plus de dépenses. Mais maintenant aussi, objectera-t-on, les riches peuvent alléguer qu'ils ont plus de ventres à remplir, à savoir ceux de leurs Serviteurs et .de leurs servantes. Mais ce n'est ni par nécessité, ni par bonté, ni par humanité qu'ils se conduisent, ils n'écoutent que le faste et l'orgueil, on ne veut pas de leur excuse.
Car à quoi bon tant de serviteurs?De même que, pour les vêtements, c'est l'utilité seule qu'il faut considérer, ainsi que pour la table, de même pour ce qui touche, les serviteurs. , Quelle en est donc l'utilité? Utilité nulle : un seul domestique devrait suffire à un maître, ou plutôt deux et trois maîtres devraient se contenter d'un seul. Si cette manière de vivre vous semble pénible, considérez ceux qui n'en ont pas même un, et chez qui le service est plus expéditif; car Dieu a fait des serviteurs qui se suffisent à eux-mêmes pour se servir, et, qui plus est, servir le prochain. Si vous refusez de m'en croire, écoutez Paul : " Ces mains que vous voyez ont suffi à mes besoins et aux besoins de ceux qui étaient avec moi ". (Act. XX, 34.) Ainsi le docteur du monde entier, digne de résider au ciel, n'a pas rougi de se faire le serviteur d'une foule de, milliers d'hommes; et vous, si vous ne promenez pas des troupeaux d'esclaves, vous avez honte, et vous ne comprenez pas que ce sont précisément ces esclaves innombrables qui doivent vous rendre honteux? Si Dieu nous a donné des mains et des pieds, c'est pour que nous n'ayons pas besoin de serviteurs. Ce n'est pas la nécessité qui a introduit dans le monde la classe des serviteurs; s'ils eussent été nécessaires, leu même temps qu'Adam, un serviteur eût été créé : c'est la peine du péché et le châtiment dé la désobéissance. L'avènement. du Christ a réparé aussi cette inégalité de condition : " Car en Jésus-Christ, il n'y a plus ni esclave ni homme libre ". (Gal. III, 28.) Voilà ce qui prouve qu'il n'est pas nécessaire d'avoir des esclaves ; que si c'est nécessaire, un serviteur suffit, ou deux, au plus: Que signifient ces essaims de domestiques? Comme des marchands de moulons, comme des trafiquants d'esclaves, on les voit aux bains, ' on les voit sur la place publique s'étaler, ces riches, avec leurs troupeaux. Eh bien, je ne veux pas traiter l'affaire en rigueur, ayez jusqu'à deux serviteurs; mais quand vous en rassemblez des bandes, ce n'est pas par. amour pour les hommes, c'est pour satisfaire votre mollesse; prouvez votre sollicitude en n'assujettissant jamais un homme à 'votre service personnel. Achetez des esclaves, instruisez-les, mettez-les en état de se suffire à eux-mêmes, affranchissez-les. Quand vous les meurtrissez de vos verges, . quand vous les chargez de fers, vous ne faites pas assurément un acte d'humanité. Je sais bien que je suis à charge à ceux qui m'écoutent, mais qu'y faire? Je suis ici pour cela, et je ne cesserai pas de répéter ces choses, avec ou sans profit.
Que signifie cet orgueil qui écarte les passants au forum ? Vous croyez-vous au milieu de bêtes sauvages, pour ,repousser ainsi les gens sur votre chemin ? Rassurez-vous, on ne veut pas vous mordre, on passe auprès de vous, voilà tout. Mais c'est pour vous une (585)
insulte que tout le monde passe auprès de vous? Quel est ce délire, quelle est cette monstruosité? Uri cheval ne se croit pas injurié par un autre cheval qui vient derrière lui ; et un homme, si les autres hommes ne sont pas refoulés à plusieurs stades, se croira insulté ? Et qui signifient ces serviteurs faisant office de licteurs, ces hommes libres servant comme des esclaves, ou plutôt que prétendez-vous avec ces moeurs plus viles, plus misérables que le plus vil esclave? car il n'est pas d'esclave aussi méprisable que l'homme qui étale un tel faste. Aussi ne verront-ils pas la vraie liberté ceux qui ont asservi leur âme à cette détestable passion. Il vous faut quelque chose à repousser, à écarter loin de vous, n'écartez pas les passants, mais l'orgueil ; n'employez pas un serviteur pour cet office, remplissez-le vous-même, et pas m'est besoin d'autre fouet, que d'un fouet spirituel. Aujourd'hui c'est votre serviteur qui chasse les hommes sur votre chemin, mais votre orgueil vous chasse, vous précipite du haut du ciel d'une manière plus honteuse que votre serviteur ne fait du prochain. Descendez. de votre cheval, chassez l’orgueil par l'humilité, et vous siégerez sur un trône plus élevé, et vous vous établirez vous-même plus haut en dignité, sans avoir besoin pour cela d'un serviteur. Quand, devenu modeste, vous ferez plus près de la terre votre chemin, vous serez assis sur le char de l'humilité qui vous élèvera jusqu'au ciel, avec ses chevaux munis d'ailes rapides; si, au contraire, tombé de la voûte céleste, vous montez sur. le char de l'orgueil, votre condition n'aura rien de supérieur à celle de ces serpents qui traînent leur ventre sur la terre, vous serez -même bien plus infortuné, bien plus digne d'être plaint. C'est l'infirmité naturelle de leur corps qui les force à se traîner ainsi, mais vous, ce qui vous aura dégradé, c'est l'orgueil, c'est ce funeste mal. Car " tout ce qui s'élève sera abaissé ", dit l'Evangile. (Matth. XXIII, 12.) Préservons-nous donc de cet abaissement, et pour être élevés, sachons reconnaître la vraie élévation. C'est ainsi que nous trouverons le. repos de nos âmes, selon l'oracle divin, et que-nous- obtiendrons l'honneur qui est le seul vrai et le plus élevé;
puissions-nous tous entrer dans ce partage, par la grâce et par la bonté de. Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel, gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE XLI. MAIS, DIRA-T-ON : EN QUELLE MANIèRE LES MORTS RESSUSCITERONT-ILS, ET QUEL SERA LE CORPS DANS LEQUEL ILS REVIENDRONT? — INSENSé QUE VOUS êTES, NE VOYEZ-VOUS PAS QUE CE QUE VOUS SEMEZ NE REPREND POINT VIE, S'IL NE MEURT AUPARAVANT? (CHAP. XV, VERS. 35, 36.)