Homélies sur la 1ère épître aux Corinthiens
Ière EPîTRE AUX CORINTHIENS * PRéFACE * pour les Homélies de saint Jean Chrysostome * SUR LES DEUX éPîTRES AUX CORINTHIENS * . I — 1 Du mérite de ces Homélies. — 2 Du prologue de ces mêmes Homélies. — 3o Quelques savants ne veulent pas qu'il soit de saint Chrysostome. * II. — 1 Que les Homélies sur la première Epitre aux Corinthiens furent prononcées à Antioche, selon le témoignage de saint Chrysostome lui-même. — 2 Qu'elles contiennent beaucoup de choses d'un grand intérêt touchant les philosophes profanes : — 3 Touchant les hérétiques Manichéens et Marcionites.
— 4 Rite ridicule des Marcionites. — 5 Que les moeurs des chrétiens d'Antioche y sont censurées avec énergie. — 6 Diverses autres observations. * III. — Des homélies sur la seconde aux Corinthiens. * ARGUMENT DE LA PREMIèRE éPITRE AUX CORINTHIENS * HOMéLIE I. PAUL, APôTRE DE JéSUS-CHRIST, PAR LA VOCATION ET LA VôLONTé DE DIEU, ET SOSTHèNE , NOTRE FRèRE, à L'éGLISE DE DIEU QUI EST à CORINTHE, à CEUX QUI SONT SANCTIFIéS EN JéSUS-CHRIST, ET QUI SONT APPELéS à LA SAINTETé, ET à TOUS CEUX QUI, EN QUELQUE LIEU QUE CE SOIT, INVOQUENT LE NOM DE NOTRE-SEIGNEUR JéSUS-CHRIST, QUI EST LEUR SEIGNEUR * COMME LE NôTRE, GRâCE ET PAIX , DE LA PART DE DIEU NOTRE PèRE ET DE LA PART DE NOTRE-SEIGNEUR JéSUS-CHRIST. (CHAP.
I, VERS. 1-3.) * HOMéLIE II. JE RENDS GRACES SANS CESSE A MON DIEU POUR VOUS, A RAISON DE LA GRACE DE DIEU QUI VOUS A éTé ACCORDéE DANS LE CHRIST JéSUS, PARCE QUE VOUS AVEZ éTé ENRICHIS EN LUI EN TOUTES CHOSES. (CHAP. I, 4, JUSQU'AU VERS. 9.) * HOMéLIE III. OR, JE VOUS SUPPLIE, MES FRèRES , PAR LE NOM DE JéSUS-CHRIST NOTRE-SEIGNEUR, D'AVOIR TOUS UN MêME LANGAGE, ET DE NE POINT SOUFFRIR DE SCHISMES PARMI VOUS, MAIS D'êTRE TOUS UNIS PARFAITEMENT DANS UN MêME ESPRIT ET UN MêME SENTIMENT. (VERS. 10, JUSQU'à 17.) * HOMéLIE IV. CAR LA PAROLE DE LA CROIX EST UNE FOLIE POUR CEUX QUI SE PERDENT; MAIS POUR CEUX QUI SE SAUVENT, C'EST-à-DIRE POUR NOUS, ELLE EST LA VERTU DE DIEU. CAR IL EST éCRIT : " JE PERDRAI LA SAGESSE DES SAGES, JE REJETTERAI LA SCIENCE DES SAVANTS ". QUE SONT DEVENUS LES SAGES? QUE SONT DEVENUS. LES DOCTEURS DE LA LOI? QUE SONT DEVENUS LES ESPRITS CURIEUX DE CE SIèCLE? (VERS. l8, 19, 20, JUSQU'A 25.) * HOMéLIE V. EN EFFET, CONSIDéREZ, MES FRèRES, QUI SONT CEUX, * D'ENTRE VOUS QUI ONT éTé APPELéS. IL Y EN A PEU DE SAGES SELON LA CHAIR, PEU DE PUISSANTS, PEU DE NOBLES. MAIS DIEU A CHOISI LES MOINS SAGES SELON LE MONDE, POUR CONFONDRE LES SAGES. (VERS. 26, 27, JUSQU'à LA FIN DU CHAPITRE.) * HOMéLIE VI. POUR MOI, MES FRèRES, LORSQUE JE SUIS VENU VERS VOUS POUR VOUS ANNONCER LE TéMOIGNAGE DE DIEU, JE N'Y SUIS POINT VENU AVEC LE LANGAGE éLEVé DE L'éLOQUENCE OU DE LA SAGESSE. CAR JE N'AI POINT FAIT PROFESSION DE SAVOIR AUTRE CHOSE PARMI VOUS QUE JéSUS-CHRIST, ET JéSUS-CHRIST CRUCIFIé.
(CHAP. II, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 5.) * HOMéLIE VII. CEPENDANT NOUS PRêCHONS LA SAGESSE PARMI LES PARFAITS : NON LA SAGESSE DE CE SIèCLE NI DES PRINCES DE CE SIèCLE , QUI PéRISSENT ; MAIS NOUS PRêCHONS LA SAGESSE DE DIEU DANS LE MYSTèRE, SAGESSE QUI A éTé CACHéE, QUE DIEU A PRéDESTINéE AVANT LES SIèCLES POUR NOTRE GLOIRE.
(CHAP. II, VERS. 6, 7, JUSQU'à LA FIN DU CHAPITRE.) * HOMéLIE VIII. AUSSI, MES FRèRES, JE N'AI PU MOI-MêME VOUS PARLER COMME A DES HOMMES SPIRITUELS , * MAIS COMME A DES HOMMES CHARNELS, COMME A DE PETITS ENFANTS EN JéSUS-CHRIST. JE VOUS AI NOURRIS DE LAIT, ET NON DE VIANDES SOLIDES, PARCE QUE VOUS N'EN éTIEZ PAS CAPABLES ; ET A PRéSENT MêME VOUS NE L'êTES PAS ENCORE, PARCE QUE VOUS êTES ENCORE CHARNELS. (CHAP. III, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 11.) * HOMéLIE IX. QUE SI ON éLèVE SUR CE FONDEMENT UN éDIFICE D'OR, D'ARGENT, DE PIERRES PRéCIEUSES, DE BOIS, DE FOIN, DE CHAUME, L'OUVRAGE DE CHACUN SERA MANIFESTé. CAR LE JOUR DU * SEIGNEUR LE METTRA EN LUMIèRE, ET IL SERA RéVéLé PAR LE FEU ; AINSI LE FEU éPROUVERA LOEUVRE DE CHACUN. SI L'OUVRAGE DE CELUI QUI A BATI SUR LE FONDEMENT DEMEURE, CELUI-CI RECEVRA SA RéCOMPENSE. SI L'OEUVRE DE QUELQU'UN BRûLE, IL EN SOUFFRIRA LA PERTE ; CEPENDANT IL SERA SAUVé, MAIS COMME PAR LE FEU. (IBID. 12, 13, 14, 15, JUSQU'A 17.) * HOMéLIE X. QUE PERSONNE NE S'ABUSE. SI QUELQU'UN D'ENTRE VOUS PARAîT SAGE SELON CE SIèCLE, QU'IL DEVIENNE FOU POUR êTRE SAGE ; VU QUE LA SAGESSE . DE CE SIèCLE EST FOLIE DEVANT DIEU. (I COR. III, 18, 19, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.) * HOMéLIE XI. POUR MOI, JE ME METS FORT PEU EN PEINE D'êTRE JUGé PAR VOUS OU PAR UN TRIBUNAL HUMAIN; BIEN PLUS, JE NE ME JUGE PAS MOI-MêME. A LA VéRITé, MA CONSCIENCE NE ME REPROCHE RIEN, MAIS JE NE SUIS PAS POUR CELA JUSTIFIé ; CELUI QUI ME JUGE, C'EST LE SEIGNEUR. (CH. IV, 3, 4, JUSQU'AU VERS. 5) * HOMéLIE XII. AU RESTE, MES FRèRES, J'AI PERSONNIFIé CES CHOSES EN MOI ET EN APOLLON A CAUSE DE VOUS, AFIN QUE VOUS APPRENIEZ EN NOUS A NE PAS AVOIR DES SENTIMENTS CONTRAIRES A CE QUI EST éCRIT. — (CHAP. IV, VERS. 6, JUSQU'AU VERS. 9.) * HOMéLIE XIII. NOUS SOMMES, NOUS, INSENSéS A CAUSE DU CHRIST (IL EST NéCESSAIRE DE REPRENDRE ICI * NOTRE DISCOURS), MAIS VOUS, VOUS êTES SAGES DANS LE CHRIST; NOUS SOMMES FAIBLES, ET VOUS êTES FORTS; VOUS éTéS HONORéS, MAIS NOUS SOMMES MéPRISéS. (CHAP. IV, 10, JUSQU'AU VERS.
16.) * HOMéLIE XIV. C'EST POURQUOI JE VOUS AI ENVOYé TIMOTHéE, QUI EST MON FILS BIEN-AIMé ET FIDèLE DANS LE SEIGNEUR; IL VOUS RAPPELLERA MES VOIES EN JéSUS-CHRIST. (CHAP. IV, 17, JUSQU'A LA FIN DU CHAP.) * HOMéLIE XV. IL N'EST BRUIT QUE D'UNE FORNICATION COMMISE PARMI VOUS, D'UNE FORNICATION TELLE * QU'IL N'EN EXISTE PAS CHEZ LES GENTILS MêMES; JUSQUE-LA QUE QUELQU'UN A LA FEMME DE SON PèRE. ET VOUS êTES GONFLéS D'ORGUEIL ! ET VOUS N'êTES PAS PLUTôT DANS LES PLEURS, POUR FAIRE DISPARAîTRE DU MILIEU DE. VOUS CELUI QUI A COMMIS CETTE ACTION ! (CHAP. V, 1, 2, JUSQU'AU VERS. 8.) * HOMéLIE XVI. JE VOUS AI éCRIT DANS LA LETTRE : N'AYEZ POINT DE COMMERCE AVEC LES FORNICATEURS ; CE QUI NE S'ENTEND PAS DES FORNICATEURS DE CE MONDE, NON PLUS QUE DES AVARES, DES RAVISSEURS, DES IDOLATRES ; AUTREMENT VOUS DEVRIEZ SORTIR DE CE MONDE. MAIS JE VOUS AI éCRIT DE NE POINT AVOIR DE COMMERCE AVEC CELUI QUI, PORTANT LE NOM DE FRèRE PARMI VOUS, EST FORNICATEUR, OU AVAREOU IDOLATRE, OU IVROGNE, OU MéDISANT, OU RAPACE, ET MéME DE NE PAS MANGER AVEC LUI. (CHAP. V, VERS. 9, 10, 11, JUSQU'AU VERS. 11 DU CHAP. VI.) * HOMéLIE XVII. TOUT M'EST PERMIS, MAIS TOUT NE M'EST PAS AVANTAGEUX. TOUT M'EST PERMIS, MAIS JE NE SERAI L'ESCLAVE D'AUCUNE CHOSE. (CHAP. VI, 42, JUSQU'AU VERS. 44.) * HOMéLIE XVIII. NE SAVEZ-VOUS PAS QUE VOS CORPS SONT LES MEMBRES * DU CHRIST? ENLèVERAI-JE DONC LES MEMBRES DU CHRIST POUR EN FAIRE DES MEMBRES DE PROSTITUéE? A DIEU NE PLAISE ! (CHAP. VI, VERS. 15, JUSQU'à LA FIN DU CHAPITRE.) *
. I — 1 Du mérite de ces Homélies. — 2 Du prologue de ces mêmes Homélies. — 3o Quelques savants ne veulent pas qu'il soit de saint Chrysostome.
1 Parmi les oeuvres de saint Chrysostome les plus estimées et les meilleures, on compte les homélies sur les deux épîtres aux Corinthiens. Ces homélies sont au premier rang pour l'élégance de la forme aussi bien que pour l'importance de la matière. on peut le dire surtout des homélies sur la première épître, que l'on préfère généralement aux homélies sur ,la seconde épître, à cause du style qui en est plus figuré et plus soigné. On remarque en effet dans les premières une diction plus abondante, un grand nombre de mots piquants et de détails intéressants. Il serait difficile de trouver rien qui soit travaillé avec plus de soin que ces homélies : c'est au point que plus d'un parmi lès lecteurs modernes trouvera que l'auteur va trop loin en ce genre et qu'il excède les justes bornes. Mais en cela le saint Docteur n'a fait que remplir le premier et principal devoir d'un orateur qui est de connaître à fond le goût et l'esprit de son auditoire, pour s'y conformer rigoureusement. Il ne se trompait pas puisqu'il plaisait, et il plaisait tellement, qu'il était souvent interrompu soit par des frémissements approbateurs, soit même par des applaudissements bruyants qui éclataient malgré tous les efforts du prédicateur pour empêcher ces sortes de manifestations. Les controverses fréquentes et les luttes pour ainsi dire corps à corps avec les philosophes profanes, avec les adorateurs des faux dieux, avec certains hérétiques, des détails concernant les moeurs du siècle, viennent encore ajouter un nouvel intérêt à ces homélies sur la première épître.
2 Ces homélies sont précédées d'une préface que nul ne fierait difficulté d'attribuer à saint Chrysostome, si l'on n'y lisait le passage suivant : " Paul a beaucoup souffert dans cette ville; le Christ s'y montra à lui et lui dit : Ne te tais point, mais parle : parce qu'un peuple. nombreux m'appartient dans cette ville. Et il y demeura deux ans. C'est là que le démon maltraita les exorcistes juifs, là que certaines personnes touchées de repentir brillèrent des livres de magie, et il y en eut pour cinquante mille deniers de brûlés; là enfin que Paul fut battu en présence de Gallion, le proconsul, siégeant sur son tribunal ".
3 il y a tant de grosses erreurs dans ce passage, qu'il est difficile de croire qu'un homme aussi versé dans les saintes Ecritures que l'était saint Chrysostome, en soit l'auteur. Est-ce l'un des hommes qui a le mieux possédé la sainte Ecriture ? est-ce surtout le commentateur des Actes, l'homme qui (294) avait si bien étudié toutes les démarches comme toutes les paroles de l'apôtre saint Paul? est-ce bien celui -là qui a pu transposer d'Ephèse à Corinthe deux faits aussi importants que celui du démon maltraitant les fils du juif Scéva qui tentaient de l'exorciser, et que celui des livres de magie brûlés en si grande quantité ? C'est là, encore une fois, quelque chose qu'on a de la peine à croire. Ce n'est pas non plus Paul , mais Sosthène qui fut battu. Il est bien vrai que l'on rencontre quelques lapsus memoriae dans saint Chrysostome; il cite quelquefois un livre de l'Ecriture pour un autre; mais celui-ci serait bien fort. Toutefois, si l'on retranche cet endroit, le reste de la pièce est si bien fait, si bien tourné, qu'il me semble y reconnaître saint Chrysostome; et ce qui m'empêche surtout d'adopter pleinement l'avis des hommes doctes qui nient l'authenticité de cette préface, c'est qu'elle se termine de telle manière que l'auteur de la première homélie semble prendre de là son point de départ comme s'il reprenait le fil de son discours. Pour preuve que la mémoire fait quelquefois défaut à saint Chrysostome, voyez le commentaire sur l'épître aux Galates, chap. I, 1 , où le saint Docteur met Milésiens au lieu d'Ephésiens. II. — 1 Que les Homélies sur la première Epitre aux Corinthiens furent prononcées à Antioche, selon le témoignage de saint Chrysostome lui-même. — 2 Qu'elles contiennent beaucoup de choses d'un grand intérêt touchant les philosophes profanes : — 3 Touchant les hérétiques Manichéens et Marcionites.
— 4 Rite ridicule des Marcionites. — 5 Que les moeurs des chrétiens d'Antioche y sont censurées avec énergie. — 6 Diverses autres observations.
1 C'est dans la vingtième homélie que saint Chrysostome nous apprend qu'il prêchait à Antioche, et voici à quelle occasion : Il y avait dans cette ville beaucoup de riches avares, très-peu portés à la pratique de l'aumône; ils ne savaient que repousser durement, sans leur donner môme une obole, les pauvres qui se présentaient sur leur passage. De leur côté, les pauvres usaient des moyens les plus barbares pour émouvoir la pitié; les uns crevaient les yeux à leurs enfants ; les autres, pour attirer l'attention de la foule, mangeaient des cuirs de vieux souliers; ceux-ci se plantaient des clous dais la tête, ceux-là demeuraient assis jusqu'au ventre dans. de l'eau glacée; d'autres avaient recours à des moyens encore plus singuliers et plus douloureux. La vue de ces horreurs émouvaient ces citoyens opulents qui donnaient alors l'argent à pleines mâtins à. ceux dont ils venaient de repousser les prières. Pour flétrir une pareille conduite, comme c'était son devoir, le saint Docteur ne trouve .pas de termes assez forts ; et afin de les corriger par un exemple, il leur rappelle en 1a mémoire ces anciens habitants d'Antioche qui florissaient dans les temps apostoliques, qui furent les premiers appelés chrétiens, et qui prodiguaient si généreusement leurs biens pour subvenir aux besoins des pauvres et des églises. Mais parce que ces riches avaient coutume de renvoyer les indigents et les mendiants à l'église d'Antioche, qui jouissait de gros revenus, le savant Docteur leur répond que l’aumône faite par l'Eglise ne leur conférera aucun mérite s'ils ne donnent eux-mêmes largement pour le soulagement des pauvres. Saint Chrysostome nous dit dans une autre homélie que l'église d'Antioche pouvait, avec son seul revenu, pourvoir à l'entretien journalier de trois mille veuves. et vierges. Il est donc constant, par le témoignage de saint Chrysostome lui-même, que ces Homélies furent prononcées à Antioche.
2 Les paroles de l'apôtre fournissent à l’orateur l'occasion de sorties fréquentes contre les philosophes profanes, contre les adorateurs des idoles. Il rapporte (troisième homélie) une dispute d'un platonicien avec un chrétien, dans laquelle un raisonne de part et d'autre avec tant d'irréflexion, que les deux adversaires en viennent jusqu'à parler contre leur.: propre cause et à plaider le contre-pied sana s'en apercevoir. Il n'est pas rare qu'il attaque Platon : il l'accuse d'avoir honoré des lieux auxquels il ne croyait pas (Hom. 29) ; il parle de son voyage en Sicile (Hom. 4); il dit que ce philosophe se fatigua longtemps autour du point de la ligne et des angles. Il cite des~vers d'un poète inconnu, et raconte une histoire honteuse de la Pythie (Hom. 29). Il cite l'exemple de Socrate qui supportait sans se plaindre l'humeur fâcheuse et satirique de sa femme. A ce trait, les auditeurs ayant poussé de bruyants éclats de rire, l'orateur les réprimanda par ces paroles : " Vous riez aux éclats, et moi je gémis profondément lorsque je vois des païens se montrer plus sages que mous, à qui notre loi commande d'imiter les anges; que dis-je de chercher à ressembler à Dieu lui-même par la mansuétude et la patience (Hom.
27) ". il parle aussi des athées Diagoras et Théodore (Hom.
4). Il dit ça et là quelques mots de Pythagore (Hom. 7).
Il dit que c'était par vanité que Diogène, le cynique, habitait dans (295) un tonneau et étalait à tous les yeux les haillons dont il était couvert (Hom. 35). Il critique de même divers autres philosophes grecs.
3 Il combat souvent le: manichéisme (Hom. 7, 28, 29); hérésie dont le venin était répandu par tout l'Orient. Le saint Docteur parle encore au commencement de L'homélie quarante-et-unième de certains hérétiques qui soutenaient rué nous ressusciterions avec un autre corps que celui avec lequel nous vivons sur cette terre. Je crois que ces hérétiques n'étaient autres que les manichéens. En effet, comme les manichéens attribuaient au démon la création de notre corps, et qu'ils le considéraient comme essentiellement mauvais, l'opinion que nous ressusciterions avec un autre corps, devait nécessairement être la leur. Cette opinion, saint, Chrysostome la. rappelle encore dans la dixième homélie sûr la seconde aux Corinthiens.
4 Ce sont encore les marcionites qui sont en Lutte à ses attaques, particulièrement lorsqu'il en vient à ce passage difficile à expliquer : " Autrement, que feront ceux qui sont baptisés pour les morts? " (I Cor. XV, 29.) Voulez-vous ", dit-il, " que je vous rapporte comment les malheureux qui sont infectés du venin de l'hérétique Marcion, abusent de cette parole? Je n'ignore pas que je vais vous exciter à rire : je parlerai néanmoins afin de mieux vous détourner de cette peste. Lorsqu'un catéchumène meurt parmi eux, ils font cacher sous le lit du mort un homme vivant, puis s'approchant du mort, ils lui adressent la parole, et lui demandent s'il veut recevoir le baptême. Le mort, bien a entendu, ne répond pas, mais la personne qui est cachée sous le lit répond pour lui et dit qu'il veut être baptisé; et alors on le baptise au lieu de celui qui est mort. Voilà quelle espèce de comédie ils jouent; tel est l'empire que le diable exerce dans l’esprit des ignorants. Et lorsqu'on leur reproche cette absurde et criminelle pratique, ils répondent en citant cette parole de l'apôtre : ceux qui sont baptisés pour les morts ". Saint Chrysostome combat aussi les pneumatomaques, qui niaient la divinité du Saint-Esprit, dans l'homélie vingt-neuvième. Mais il n'insiste pas beaucoup sur ce sujet.
5 La correction. des moeurs occupe aussi une large place dans ces homélies. Les mœurs, à Antioche, étaient fort dissolues;
le paganisme chassé des doctrines s'était retranché dans les moeurs et dans les coutumes. Ainsi, la célébration des mariages se faisait au milieu d'un grand vacarme de cymbales, de fêtes, de danses, de chansons et de quolibets obscènes, en un mot d'un grand déploiement de pompes diaboliques. A la tombée de la nuit, la nouvelle mariée était conduite sur la place, au milieu d'une troupe de vauriens et d'hommes perdus de vices qui vomissaient toutes sortes de propos déshonnêtes entendus des jeunes filles qui faisaient partie de l'escorte. On croyait tout permis ces jours-là. Si, plus tard, d'un tel mariage il naissait un enfant, il donnait lieu à,.une multitude de pratiques superstitieuses. Par exemple, on allumait plusieurs lampes auxquelles on appliquait des noms, et l'on donnait ensuite à l'enfant le nom de celle dont la lumière avait duré le plus longtemps. On lui faisait porter en guise d'amulettes, des sistres et un fil de, pourpre. Il y avait. encore beaucoup d'autres superstitions à propos des naissances, et surtout des décès et des funérailles oie l'on voyait des troupes de pleureuses comme chez les anciens païens.
6 Dans l'homélie dix-neuvième, saint Chrysostome, après avoir parlé de la virginité assez au long, renvoie encore à son livre de la Virginité. Dans l'homélie vingt-quatrième, il s'exprime si nettement, si clairement au sujet de la présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, il l'affirme si énergique ment et tant de fois, qu'à moins d'être aveuglé par une opinion préconçue sur cette matière, il est impossible de ne pas reconnaître que telle était la croyance de l'Eglise dans ce siècle. Dans l'homélie quarante-troisième, il dit que nul chrétien ne se mettait en prière avant de s'être lavé les mains, préparation extérieure qui était le signe de la préparation intérieure que demande la prière.
III. — Des homélies sur la seconde aux Corinthiens.
Ces homélies n'ont pas été travaillées avec le même soin que les homélies sur la première. Le Style en est moins abondant, moins ample ; le ton en est plus calme et se trouve du reste en rapport avec celui de cette seconde épître, beaucoup moins véhémente que la première. En sorte que dans l'un comme dans l'autre cas l'apôtre a, pour ainsi dire, donné le ton à son commentateur. Savile (296) penchait à croire que les homélies sur la seconde épître auraient été prononcées à Constantinople, mais il est réfuté par Montfaucon, qui, d'accord avec Tillemont, se déclare pour Antioche. L'orateur poursuit encore ici les Marcionites (Hom. 8) qui reconnaissaient la justice, mais non la bonté du Créateur, et les Manichéens, impies qui attribuaient la création de cet univers au démon. Il attaque encore d'autres hérétiques qui disaient que le monde était Dieu. Entre autres choses dignes de remarque, saint Chrysostome applique à saint Barnabé ces paroles de saint Paul : cujus laus est in Evangelio, opinion contraire au sentiment le plus commun qui les appliqué à saint Luc. Il rapporte aussi (Hom. 26) qu'Alexandre-le-Grand fut déclaré par le sénat romain le treizième grand dieu, ce que, dit, Montfaucon, je ne me souviens pas d'avoir, tu nulle part ailleurs. Il mentionne un rit singulier et d'un usage fréquent, c'est que ceux qui entraient dans l'église baisaient le vestibule de l'église.
M. JEANNIN Corinthe, qui est aujourd'hui la première ville de la Grèce, était déjà, dans les temps antiques, comblée de tous les avantages qui font l'agrément de la vie; elle avait surtout plus de richesses qu'aucune autre cité : aussi un auteur profane lui a-t-il donné l'épithète d'aphneion, c'est-à-dire riche (1). Elle est située sur l'isthme du Péloponèse, position qui lui assura toujours une grande prospérité commerciale. Cette ville était aussi remplie de rhéteurs et de philosophes, et l'un des sept sages en était citoyen. Je ne dis point ces choses par ostentation, ni pour faire montre d'érudition (que sert-il de savoir ces choses ?) ; je les dis parce qu'elles se rapportent à mon sujet. Paul souffrit beaucoup dans cette ville ; Jésus-Christ s'y montra à lui, et lui dit "Ne te tais point, mais parle, parce qu'un peuple nombreux m'appartient dans cette ville ". (Act. XVIII, 9, 10.) L'apôtre y demeura deux ans. C'est là qu'un démon maltraita les exorcistes juifs; c'est là que furent brûlés ces livres de magie, en si grand nombre qu'on en évalua le prix à cinquante mille deniers. C'est là que Paul fut frappé devant le tribunal du proconsul Gallion (3).
Lorsque le démon vit que la vérité pénétrait dans cette grande et populeuse cité, dans cette ville également célèbre et par son opulence et par sa sagesse, et qui était la capitale de la Grèce, depuis que la puissance de Sparte et d'Athènes était tombée, dès que le démon; dis-je, vit que les Corinthiens recevaient la parole de Dieu avec un grand empressement, que fit-il ? Il divisa les esprits. Il n'ignorait pas qu'un royaume, même le plus fort, ne peut se soutenir s'il est divisé contre lui-même. Il avait pour l'aider dans ce piège qu'il s'agissait pour lui de dresser, l'opulence et la sagesse mondaine des habitants. Ceux-ci se divisèrent donc en factions, et quelques individus, s'érigeant eux-mêmes comme chefs, se mirent à la tête de la multitude. Les uns se rangeaient derrière celui-ci, les autres derrière celui-là ; la fortune donnait des disciples à l'un, le savoir en donnait à l'autre. Les nouveaux docteurs se vantaient même à leurs adeptes d'avoir à leur enseigner quelque chose de plus que l'Apôtre. C'est à cette prétention que l'Apôtre fait allusion, lorsqu'il dit : " Je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels ". (I Cor. III, 1.) Evidemment, si l'enseignement n'a pas été plus complet, c'est la faute de la faiblesse des Corinthiens et non de l'impuissance de Paul; c'est ce qu'il veut donner à entendre par cette parole.. " Vous vous êtes enrichis sans nous". (I Cor. IV, 8.)
Ce n'était pas peu de chose que de déchirer l'Eglise ;
rien ne pouvait être plus funeste. Ce n'était pas tout, un autre crime se commettait encore en cette ville : quelqu'un d'entre les frères 1 Aphneion te Korinthon,dit Homère, Iliade, B, v. 570. Et après lui Thucydide, I,13, remarque que Corinthe dut ce nom à son opulence, Ce passage d'Homère est cité par Strabon, liv. VIII.
2 Périandre.
3 Voir la préface.
298 entretenait un commerce criminel avec sa belle-mère, et, loin d'en être humilié par la réprobation universelle, il faisait secte et savait inspirer à ses adeptes des sentiments d'orgueil. C'est ce qui fait dire à l'apôtre : " Et vous êtes encore enflés d'orgueil, et vous n'avez pas au contraire été dans les pleurs ". (I Cor. V, 2.)
Quelques-uns, et c'étaient les moins mauvais, se laissaient entraîner par la gourmandise, jusqu'à manger des viandes offertes aux idoles, allaient s'attabler dans les temples des faux dieux, et perdaient tout. D'autres avaient entre eux des contestations et des querelles d'argent qu'ils portaient devant les tribunaux du dehors. Il y en avait aussi qui se promenaient pour se faire admirer parmi eux avec de longues chevelures : saint Paul veut qu'ils coupent cette parure qui ne convient qu'aux femmes. Un autre abus grave existait : dans les églises, les riches mangeaient à part et ne partageaient point avec les pauvres. Les chrétiens de Corinthe avaient aussi le tort de tirer vanité des grâces qu'ils recevaient du Saint-Esprit; il en résultait des jalousies très-pernicieuses à la concorde de l'Eglise. ' La doctrine touchant la résurrection était parmi eux assez chancelante. Quelques-uns ne croyaient que très-faiblement à la résurrection des corps, n'étant pas complètement affranchis de la folie hellénique. La philosophie grecque produisait cette incrédulité ainsi que tous les autres maux. Les sectes entre lesquelles ils se partageaient, étaient elles-mêmes un emprunt fait .à la philosophie. Car les philosophes étaient continuellement opposés,les uns aux aires; chacun d'eux, par un vain désir de réputation et de domination, combattait les opinions des autres, et s'efforçait d'ajouter quelque chose aux découvertes antérieures.
Tels étaient aussi les chrétiens de Corinthe, parce qu'ils voulaient tout décider par la raison. Ils écrivirent à l'apôtre par l'intermédiaire de Fortrinat, de Stephanas et d'Achaïque, et ce fut aussi par le ministère de ceux-ci que Paul leur adressa son épître. Il ledit expressément à la fin de cette épître, à propos de la question du mariage et de la virginité sur laquelle il avait été consulté par eux : " Quant aux choses dont vous m'avez écrit... " (I Cor. VII, 1). Pour lui il ne traite pas seulement dans sa lettre les sujets sur lesquels on lui avait écrit) mais d'autres encore qui concernaient leurs défauts dont il était parfaitement instruit. Il charge Timothée de porter son épître, parce qu'il sait bien que quelque poids que sa lettre aurait, la présence de son disciple ne laisserait pas que d'y ajouter un appoint considérable. Comme ceux qui divisaient l'Eglise avaient honte de passer pour des gens que l'ambition faisait agir, ils imaginaient divers prétextes pour cacher la passion qui les travaillait; ainsi ils prétendaient que leur enseignement était plus parfait, et leur sagesse plus relevée que celle des autres. C'est contre cette présomption que Paul s'élève tout d'abord; il la regarde comme la racine d'où sortent les maux et les divisions qu'il veut détruire, et il use d'une très-grande franchise. Les Corinthiens étaient ses disciples plus que tous les autres ; aussi leur dit-il : " Si je ne suis pas l'apôtre des autres, je suis du moins le vôtre; vous êtes le sceau de mon apostolat". (I Cor. IX, 2.) Cependant ils étaient plus faibles grue les autres. C'est pourquoi il dit: " Je ne vous ai pas parlé comme à des hommes spirituels... je ne vous ai nourris que de lait et non de viandes solides, parce que vous n'en étiez pas alors capables; et à présent même vous ne l'êtes pas encore ". (I Cor. III, 1, 2.) Il ajoutât ces derniers mots pour qu'ils ne crussent pas que le reproche ne concernait que le passé. Au reste, il est vraisemblable qu'ils n'étaient pas tous corrompus, et même il y avait parmi eux des saints. Paul le dorine à entendre, en disant : " Je me mets peu en peine d'être jugé par vous ", et en ajoutant : " J'ai proposé ces choses en ma personne ". (I Cor. IV, 3, 6.) Comme donc tout le mal venait de l'orgueil et de la présomption de savoir plus. que les autres, il commence par couper cette racine, et débute ainsi. Traduit par M. JEANNIN.
HOMéLIE I. PAUL, APôTRE DE JéSUS-CHRIST, PAR LA VOCATION ET LA VôLONTé DE DIEU, ET SOSTHèNE , NOTRE FRèRE, à L'éGLISE DE DIEU QUI EST à CORINTHE, à CEUX QUI SONT SANCTIFIéS EN JéSUS-CHRIST, ET QUI SONT APPELéS à LA SAINTETé, ET à TOUS CEUX QUI, EN QUELQUE LIEU QUE CE SOIT, INVOQUENT LE NOM DE NOTRE-SEIGNEUR JéSUS-CHRIST, QUI EST LEUR SEIGNEUR COMME LE NôTRE, GRâCE ET PAIX , DE LA PART DE DIEU NOTRE PèRE ET DE LA PART DE NOTRE-SEIGNEUR JéSUS-CHRIST. (CHAP. I, VERS. 1-3.)
ANALYSE. 1. Paul appelé par la volonté de Dieu pour être apôtre de Jésus-Christ, et Sosthène, son frère.
— De l'unité de l'Eglise qui existe ma!gré la diversité des lieux.
2. Qu’il faut tendre à avoir la paix avec Dieu. — Qu'on ne craint rien alors de la part des hommes. 3. De l'humilité. — Combien Moïse fut humble. — Le vrai humble est magnanime.
1. Voyez comme, dès le début, il abat l'orgueil et détruit par la base toute l'estime qu'ils avaient d'eux-mêmes, en se disant " appelé ". Ce que je sais, dit-il, je ne l'ai pas inventé;
je ne .1 'ai pas acquis par ma propre Sagesse; mais c'est quand je persécutais et ravageais l'èglise, que j'ai été appelé.
D'où il suit que tout appartient à l'appelant, et que l'appelé n'a d'autre mérite, pour ainsi dire, que d'avoir obéi. "
Du Christ Jésus ". Votre maître, c'est le Christ ; et vous donnez à des hommes le nom de maîtres de la science? " Par la volonté de Dieu ". Car c'est Dieu qui a voulu que vous fussiez ainsi sauvés. En effet, nous n'avons rien fait, nous; mais nous avons été sauvés par la volonté de Dieu; il nous a appelés parce qu'il l'a voulu , et non parce que nous en étions dignes.
Il. donne ensuite une nouvelle preuve de modestie, en mettant à son propre niveau un homme qui lui est bien inférieur : car il y a une grande distance entre Paul et Sosthène. Mais si, malgré cette grande distance, il égale à lui Sosthène, que pourront dire ceux qui méprisent leurs égaux? " A l'Eglise de Dieu". Non pas à l'Eglise d'un tel ou d'un tel, mais à celle de Dieu. " Qui est à Corinthe ". Vous voyez comme à chaque expression il abat leur enflure, en ramenant sans cesse leur pensée vers le ciel. Il appelle l'Eglise, Eglise de Dieu, pour montrer qu'elle doit être unie. En effet, si elle est de Dieu, elle est unie, elle est une, (300) non-seulement à Corinthe, mais par toute la terre. Car le nom de l'Eglise n'est pas un nom de division, mais d'union et d'harmonie. " Aux " sanctifiés dans le Christ Jésus ". Encore le nom de Jésus, nulle part celui des hommes. Mais qu'est-ce que la sanctification ? Le bain, la purification. Il leur rappelle leur propre impureté, dont il les a délivrés, et les engage à avoir d'humbles sentiments d'eux-mêmes; car ce n'est point par leurs propres mérites, mais par la bonté de Dieu qu'ils ont été sanctifiés.
" Qui sont appelés saints ". Etre sauvés par la foi, leur dit-il; cela ne vient pas de vous vous n'êtes point venus les premiers, mais vous avez. été appelés; en sorte que ce peu même n'est point à vous tout entier. Et quand bien même vous Seriez venus, étant sujets à d'innombrables misères, ce n'est point à vous qu'il faudrait en attribuer le mérite, mais à Dieu.
Voilà pourquoi, écrivant aux Ephésiens, il disait : " Vous avez été sauvés par la grâce, au "
moyen de la foi , et cela ne vient pas de " vous ". (Ephés. II, 8.) Votre foi ne,vous appartient pas tout entière ; car vous n'avez point prévenu, lorsque vous avez cru, mais vous avez été appelés et vous avez obéi. " Avec tous ceux qui invoquent le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ ". Non pas le nom d'un tel ou d'un tel, mais " le nom de Jésus-Christ. En quelque lieu que ce soit, de Jésus-Christ, leur Seigneur comme le nôtre ".
En effet, bien que cette lettre ne s'adresse qu'aux Corinthiens, il mentionne pourtant tous les fidèles qui sont sur la terre, indiquant par là que sur toute la terre l'Eglise, quoique séparée par les distances, doit être une; à plus forte raison celle de Corinthe. Que si le lieu les sépare, le Seigneur, leur maître commun, les réunit; aussi, pour exprimer cette union, ajoute-t-il : " En quelque lieu que ce soit, et leur Seigneur comme le nôtre ". En effet, l'unité de maître est bien plus efficace que l'unité de lieu pour faire exister l'union. Car, comme ceux qui sont dans un même lieu sont cependant divisés, s'ils ont plusieurs maîtres opposés entre eux, et ne gagnent rien pour la concorde à être réunis dans le même endroit, vu que leurs maîtres leur prescrivent des choses différentes et les attirent à eux, " vous ne pouvez ", est-il dit, " servir Dieu et Mammon " ; de même ceux qui sont dans des lieux différents, s'ils n'ont pas des maîtres différents, mais un seul et même maître, ne perdent rien pour la concorde à la diversité des lieux, puisqu'un même maître les réunit. Je ne dis donc pas, insinue-t-il, que, vous Corinthiens, vous ne devez être unis qu'aux Corinthiens, mais à tous les fidèles qui sont sur toute la terre, puisque,vous avez un maître commun. Voilà pourquoi il répète : " Notre ". Car après avoir dit : " Le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ "; pour ne pas avoir l'air de séparer, aux yeux des insensés, il ajoute:. " Notre maître et le leur". Et pour rendre plus clair ce que j'avance, je lirai le texte comme le sens l'exige : Paul et Sosthène, à l'Eglise de Dieu qui est à Corinthe, et à tous ceux qui invoquent le nom du Seigneur notre maître et le leur en tout lieu, soit à Rome, soit partout ailleurs : " Grâce et paix soit avec " vous de la part de Dieu notre Père et du " Seigneur Jésus-Christ ". Ou, encore une fois, comme je crois plus exact : Paul et Sosthène à ceux qui sont sanctifiés à Corinthe, qui sont appelés saints, avec tous ceux qui invoquent en tout lieu le nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur d'eux.et de nous. C'est-à-dire Grâce à vous, et paix à. vous qui avez été sanctifiés et appelés à Corinthe;
et non-seulement à vous, mais avec tous ceux qui en tout lieu invoquent le nom de Jésus-Christ notre maître et le leur. Que si la paix vient de la grâce, pourquoi vous enorgueillissez-vous? pourquoi vous enflez-vous, puisque vous êtes sauvés par la grâce?
Si vous êtes en paix avec Dieu, pourquoi vous livrez-vous à d'autres? C'est créer la dissidence. Qu'est-ce, en effet, d'être en paix et en grâce avec celui-ci et avec celui-là? Moi, je demande que ces deux choses vous viennent de Dieu, et de lui et pour lui; car elles ne seraient pas solides, si elles ne recevaient l'influence céleste : et si elles ne sont pas pour lui, elles sont sans profit pour nous. En effet, il ne nous sert de rien d'être en paix avec tout le mondé, si nous sommes en guerre avec Dieu; comme nous ne souffrirons point d'avoir tout le monde contre nous, si nous sommes en paix avec Dieu. Et encore, il ne nous servira de rien d'être célébrés par tous les hommes, si nous offensons Dieu; comme il sera sans danger pour nous d'être repoussés et haïs de tous, si Dieu nous accueille et nous aime.: car la vraie grâce, la vraie paix, vient de Dieu. En effet, celui qui possède la grâce qui vient de Dieu, fût-il accablé de maux, ne (301) craint personne, non-seulement aucun homme, mais pas même le diable; celui, au contraire, qui offense Dieu, parût-il-être en sécurité, se défie de tout le monde. Car la nature humaine est inconstante : non-seulement des amis et des frères, mais souvent des pères, changeant de sentiments pour le plus léger motif, ont rejeté celui qu'ils avaient engendré, qu'ils avaient procréé, et cela plus cruellement que ne l'eut fait tout ennemi; de même des fils ont rejeté leurs pères. Songez-y bien.
2. David trouva grâce devant Dieu, Absalon trouva grâce devant les hommes : vous savez quelle fut la, fin de l'un et de l'autre, et lequel fut le plus glorieux. Abraham trouva grâce devant Dieu, et Pharaon devant les hommes car pour plaire à celui-ci, ils lui livrèrent la femme du juste. Chacun sait lequel fut le plus illustre, lequel fut heureux. Mais pourquoi parler des justes? Les Israélites trouvèrent grâce devant Dieu, et étaient haïs des Egyptiens; et cependant ils triomphèrent de ceux qui les haïssaient, et cela de la manière éclatante que fous connaissez. Portons donc tous nos soins sur ce point : que l'esclave même désire trouver grâce devant Dieu plutôt que devant son maître;
que la femme cherche à plaire à son Sauveur plutôt qu'à son époux; que le soldat recherche la bienveillance d'en-haut avant celle de son roi et de son chef; c'est le moyen de devenir aimable, même aux yeux des hommes. Mais comment trouvera-t-on grâce devant Dieu? Par quel moyen, sinon par l'humilité? " Dieu ", est-il dit, " résiste aux superbes et accorde sa grâce aux " humbles " (Prov. III, 34); et encore : " Un esprit contrit est un sacrifice au Seigneur, et à Dieu ne rejettera point un coeur humilié ".
(Ps. L, 19.) Si l'humilité est si agréable aux yeux des hommes, beaucoup plus. l'est-elle devant Dieu. C'est par là que les gentils ont trouvé grâce, c'est par là que les Juifs sont déchus de la grâce - " Car ils ne se sont point " soumis~à la justice de Dieu ". (Rom. X, 3.) L'homme humble est doux et gracieux pour tous : il vit dans une paix continuelle et n'a aucune guerre à soutenir. Qu'on l'injurie, qu'on l'outrage, qu'on lui dise ce qu'on voudra, il se taira, il supportera tout avec douceur, et se tiendra devant les hommes et devant Dieu dans une paix qu'on ne saurait exprimer. Au fond, les commandements de Dieu se résument en un seul mot : avoir la paix avec les hommes, et notre vie est réglée si nous vivons en paix les uns avec les autres. Pour Dieu, personne ne peut lui faire tort; sa nature est indestructible et bien au-dessus de toute atteinte.
Rien ne rend un chrétien admirable comme l'humilité. Ecoutez Abraham dire : " Je suis terre et cendre " (Gen. XVIII, 27), et Dieu déclare que " Moïse fut le plus doux des hommes ". En effet, rien de plus humble que Moïse qui, placé à la tête d'un si grand peuple, après avoir submergé dans la mer, comme un essaim de mouches, le roi et toute l'armée des Egyptiens, après avoir fait tant de prodiges en Egypte, sur la tuer Rouge et dans le désert, et avoir obtenu un si grand témoignage, ne se regardait cependant que comme un homme du commun. Le gendre était plus humble que le beau-père, et il reçut son conseil. Il ne s'offensa pas, il ne dit point : Qu'est-ce que ceci? Après tant et de si glorieuses choses, tu viens nous donner des conseils? Ce que font pourtant bien des gens qui dédaignent même le meilleur avis, à raison de l'humble apparence de celui qui le donne. Ainsi n'agit point Moïse, qui se réglait en tout par l'humilité. C'est parce qu'il était réellement humble.qu'il méprisa la cour des rois car l'humilité purifie et élève l'âme.
Quelle grandeur d'esprit et de coepr ne fallait-il pas pour mépriser le palais et la table d'un roi ? Chez les Egyptiens, les rois étaient honorés comme dès dieux, et jouissaient de trésors immenses. Et cependant quittant tout cela, rejetant même le sceptre de l'Egypte, il court aux captifs, aux opprimés, à ceux qui se consument dans le travail de l'argile et de la brique, que les esclaves du roi avaient en horreur [il nous le dit lui-même : les Egyptiens les avaient en abomination] (Exod. t, 43); il accourt à eux et les préfère à leurs maîtres. Il est donc évident que cet homme humble est grand et magnanime. Car l'arrogance est le propre (est le produit) d'un esprit bas et d'un coeur sans générosité, tandis que la douceur provient d'une grande intelligence et d'une âme élevée.
3. Eclaircissons, si vous le voulez, ces deux points par dès exemples. Dites-moi : Qui fut plus grand qu'Abraham? Et c'est cependant lui qui disait: " Je suis terre et cendre " (Gen. XVIII, 27) ; c'est lui qui disait : " Qu'il n'y ait pas de débat entre vous et moi ". (Gen. XIII, 8,) Néanmoins cet honnie si humble dédaigna (302) le butin fait sur les Perses et les trophées remportés sur les barbares, et cela, par élévation et grandeur d'âme.
Car l'homme sincèrement humble est seul grand, et non le flatteur, ni celui qui parle par ironie. Autre chose est la grandeur d'âme, autre chose l'orgueil insensé; et ceci en est la preuve.
En effet, si quelqu'un prenant l'argile pour de l'argile, la méprise; et si un autre l'admire et l'estime comme de l'or, lequel des deux sera grand ? N'est-ce pas celui qui refuse son estime à de l'argile ? Lequel sera bas. et vil ? N'est-ce pas celui qui l'admire et y attache un grand prix? De là concluez que celui qui se dit terre et poussière est grand , bien qu'il parle par humilité ; et que celui qui ne se croit pas terré et poussière, mais s'estime et a une haute opinion de lui-même, est abject, puisqu'il attache un grand prix à des choses viles. D'où il suit que c'était par un sentiment très-élevé que le patriarche prononçait cette parole : " Je suis terre et poussière "; par grandeur, et non par orgueil. Car de même que pour le corps autre chose est la santé et l'embonpoint, autre chose l'inflammation, bien que l'une et l'autre produisent une certaine proéminence dans la chair, mais maladive dans un cas et saine dans l'autre : ainsi autre chose est l'orgueil qui est une inflammation, autre chose est l'élévation qui est la bonne santé.
De plus, un homme peut être grand par la taille de son corps; un autre, petit de stature, peut se rehausser au moyen de cothurnes; dites-moi, lequel des deux appellerons-nous grand ? N'est-il pas évident que ce sera celui qui est grand par lui-même? Car l'autre a recours à des moyens artificiels, et n'est devenu grand qu'en montant sur des objets bas : ressource de bien des hommes, qui se hissent sur les richesses et sur la gloire, ce qui ne fait point l'élévation. L'homme vraiment grand est celui qui n'a pas besoin de ces choses, mais les méprise toutes, parce qu'il a en lui-même sa propre grandeur. Soyons donc humbles, pour devenir grands : " Car celui qui s'humilie, sera exalté ". (Matth. XXIII, 12.) Et ce ne sera pas l'orgueilleux , qui est le plus vil des hommes; la bulle s'enfle, mais cette enflure n'a rien de solide. Voilà pourquoi nous appelons les orgueilleux, enflés. L'homme modeste, même au sein des grandeurs , n'a point haute opinion de lui-même , parce qu'il connaît son néant; mais l'homme bas s'enorgueillit, même dans les petites choses. Acquérons donc la grandeur par l'humilité; considérons la nature des choses humaines, afin d'allumer en nous le désir des choses à venir. Car l'humilité ne peut s'obtenir que par l'amour des choses divines et le mépris des choses présentes. De même que celui qui doit un jour monter sur le trône , dédaigne les lion rieurs. vulgaires qu'on peut lui offrir en échange de la pourpre ; ainsi nous devons prendre en pitié tous les biens présents, si nous aspirons à la royauté céleste. Ne voyez-vous pas que les enfants, quand ils jouent au soldat, quand ils se rangent en bataille, se font précéder de héraults et de licteurs, et que l'un d'eux, placé au centre, remplit le rôle de général? Et tout cela ne vous semble-t-il pas bien puéril? Telles, et plus misérables encore, sont les choses humaines , qui sont aujourd'hui et demain ne seront plus. Elevons-nous donc au-dessus d'elles, et, non contents de ne pas les désirer, rougissons quand on nous les offre. Ainsi, en dépouillant toute affection terrestre, nous acquerrons l'amour divin et nous jouirons de la gloire immortelle. Puissions-nous tous l'obtenir par la grâce et la boulé de Notre: Seigneur Jésus-Christ, avec qui la gloire, l'empire, l'honneur, appartiennent au Père en union avec le Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE II. JE RENDS GRACES SANS CESSE A MON DIEU POUR VOUS, A RAISON DE LA GRACE DE DIEU QUI VOUS A éTé ACCORDéE DANS LE CHRIST JéSUS, PARCE QUE VOUS AVEZ éTé ENRICHIS EN LUI EN TOUTES CHOSES. (CHAP. I, 4, JUSQU'AU VERS. 9.)
303 ANALYSE.
1 Il faut rendre à Dieu des actions de grâce.
2. L'apôtre ne se lassé pas de nommer Jésus-Christ au commencement de cette Epître pour mieux inculquer aux Corinthiens cette vérité que pour ce qui concerne le salut et la vie éternelle tout procède de Jésus-Christ et rien des hommes.
3. Que tes pécheurs n'ont aucune excuse devant Dieu pour pallier leurs désordres. — Que Dieu de sa part a tout fait pour nous exciter à bien vivre. — Réfutation des vains raisonnements des impies. Ce qu'il engage les autres à faire, en disant " Que vos prières montent vers Dieu en actions de grâce ", il le faisait lui-même, nous apprenant à commencer toujours par des paroles de ce genre, et à rendre grâces à Dieu avant tout. Car rien n'est plus agréable à Dieu que de nous voir reconnaissants pour nous-mêmes et pour les autres; Aussi est-ce la première pensée qu'il met en tête de presque toutes ses lettres; mais ici c'était encore plus nécessaire qu'ailleurs. En effet, celui qui remercie sent le bienfait qu'il a reçu, et rend grâce pour grâce.
Mais la grâce n'est point une dette, ni un retour, ni une récompense : ce qu'il fallait dire partout, mais surtout aux Corinthiens, qui s'attachaient avidement à ceux qui déchiraient l'Eglise. " A mon Dieu ".
Dans l'abondance de son amour, il s'empare, pour ainsi dire, du bien commun, et se J'approprie : Ainsi avaient coutume de faire les prophètes : " Dieu, mon Dieu " ; et il les exhorte à adopter ce langage. En effet, celui qui le tient se dégage de toutes les choses humaines, et va vers celui qu'il invoque avec une grande affection: C'est proprement le langage de l'homme qui s'élève des choses d'ici-bas vers Dieu, le préfère à tout et partout, te remercie perpétuellement non-seulement de la grâce qui lui a déjà été donnée, mais encore du bien qui a pu s'ensuivre, et lui en rend également gloire. Voilà pourquoi il ne dit pas simplement : " Je rends grâces ", mais : " Je rends grâces toujours pour vous", leur apprenant par là à toujours rendre grâces, mais à Dieu seul.
" A raison de la grâce de Dieu ". Voyez-vous comme il les redresse en tout sens? Car qui dit grâce ne parle pas d'oeuvres, et qui dit oeuvres ne parle pas de grâce. Si donc c'est de grâce qu'il s'agit, pourquoi vous enorgueillissez-vous? De quoi vous enflez vous? " Qui vous a été donnée ". Et par qui ?Est-ce par moi ou par un autre apôtre? Nullement, mais par Jésus-Christ;
car c'est là le sens de ces mots : " Dans le Christ Jésus ". Voyez comme il dit trouvent " dans " au lieu de " par " ; l'un n'a donc pas moins de force que l'autre. " Parce que vous avez été enrichis en tout ". Encore une fois, par qui? " En lui ", ajoute-t-il. Et vous n'avez pas simplement été enrichis, mais enrichis " en tout ". Si donc il y a richesse, et richesse de Dieu, et en tout, et par le Fils unique, voyez quel ineffable trésor ! " En toute parole et en toute science " ; en toute parole non du dehors, mais de Dieu. Car il y a une science sans parole et une parole sans science; beaucoup en effet ont la connaissance, mais n'ont point la parole, comme les hommes sans lettres, par exemple, qui ne peuvent exprimer clairement ce qu'ils ont dans l'esprit. Vous n'êtes point de ce (364) nombre, dit-il, car vous pouvez penser et parler.
" Comme le témoignage du Christ a été confirmé en vous ". Tout en ne paraissant occupé que de louanges et d'actions de grâces, il ne laisse pas que de leur adresser d'assez vives remontrances. Ce n'est point, leur dit-il, par la philosophie du dehors, ni par la science du dehors, mais par la grâce de Dieu, par ses richesses, sa science,. et la parole qui vous a été donnée de sa part, que vous avez pu recevoir les enseignements de la vérité et être confirmés dans le témoignage du Seigneur, c'est-à-dire, dans la prédication. Car vous avez eu beaucoup de signes, beaucoup de miracles, une grâce ineffable pour recevoir la prédication. Si donc vous avez été confirmés par les signes et par la grâce, pourquoi chancelez-vous? Ce langage est tout à la fois celui du reproche et de la prévenance. " En sorte que rien ne vous manque en aucune grâce ". Ici une grave question se présente : A savoir comment des hommes enrichis en toute parole, en sorte que rien ne leur manque en aucune grâce, peuvent être charnels ? Car s'ils étaient tels au commencement, ils le sont beaucoup plus maintenant. Comment donc les appelle-t-il charnels? " Je n'ai pas pu ", leur dit-il, " vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels ". (I Cor. III, 1.) Que répondre à cela?
C'est qu'ayant cru dès le commencement, et ayant reçu des grâces de toutes sortes, pour lesquelles ils avaient d'abord un. grand zèle, ils sont ensuite relâchés; ou, si ce n'est pas cela, il faut dire que ces divers passages ne s'adressent pas à tous, mais qu'il y en a pour ceux qui étaient dignes de blâme, et d'autres pour ceux qui étaient dignes de louanges. La preuve qu'ils avaient encore des grâces, est dans ces mots : " L'un a le don de la louange, l'autre celui de la révélation, l'autre celui des langues, l'autre celui de l'interprétation; que tout soit pour l'édification " (I Cor. XIV, 26) ; et encore : " Que deux ou trois prophètes parlent ". On peut aussi répondre que l'apôtre a suivi l'usage commun qui consiste à donner le nom du tout à la plus grande partie. De plus, je pense qu'il fait ici allusion à lui-même, aux signes qu'il leur a fait voir. Selon ce qu'il leur dit dans sa seconde épître: " Les signes de l'apôtre se sont produits au milieu de vous en toute patience " ; et encore : " Qu'avez-vous eu de moins que les autres églises? " (II Cor. XII, 12, 13.) Ou, comme je le disais, il rappelle ses propres actions, ou il s'adresse à ceux qui étaient encore dignes de louange. Car il y avait encore à Corinthe beaucoup de saints qui s'étaient voués au ministère des saints, et devinrent les premiers de l'Achaïe, comme il l'indique à la fin de sa lettre (1).
Au reste les éloges, quand même ils ne seraient pas entièrement conformes à la vérité, s'emploient cependant avec prudence, pour préparer la voie au discours. Car, dire dès l'abord des choses désagréables, c'est se fermer pour le reste l'oreille des faibles,, si en effet les auditeurs sont des égaux, .ils s'irriteront; s'ils sont de beaucoup inférieurs, ils s'attristeront. Pour éviter ces inconvénients, l'apôtre place -au début une sorte d'éloges. Au fond ce n'est point leur éloge, mais celui de la grâce de Dieu; car si leurs péchés ont été remis, s'ils ont été justifiés, c'est l'effet du don d'en-haut. C'est pourquoi il insiste sur les preuves de la bonté de Dieu, afin de mieux guérir leur maladie.
" Attendant la révélation de Notre-Seigneur Jésus-Christ ". Pourquoi vous agiter, leur dit-il , pourquoi vous troubler , parce que Jésus-Christ n'est pas là? Il y est, et son jour est proche.
Voyez comme il est sage! Comment, après les avoir détachés des choses humaines, il les épouvante en leur rappelant le terrible tribunal, et en leur montrant qu'il ne suffit pas de bien commencer, mais qu'il faut aussi bien finir. Car après tant de grâces et tant de vertus, il est besoin de se souvenir de ce jour suprême, et pour arriver heureusement au terme, bien des travaux sont nécessaires.
2. Il emploie le mot de révélation pour montrer que, quoique encore invisible, elle existe pourtant, qu'elle est présente, et qu'elle aura lieu un jour. Il faut donc de la patience; et c'est pour vous affermir que vous avez reçu des prodiges. " Qui vous conservera fermes et irréprochables jusques à la fin ". Ici il semble les flatter ; en réalité cependant, ce n'est point une flatterie; car il sait bien les toucher sensiblement, comme quand il leur dit: " Quelques-uns se sont enflés, comme si je ne devais point venir parmi vous ". Et encore , " Que voulez-vous? Que j'aille à vous
1. Ch. XVI, 15.
305 avec la verge, ou en esprit de charité et de mansuétude?"
(I Cor. IV, 18-21.) Et encore " Cherchez-vous à mettre à l'épreuve le Christ qui parle en moi?" (II Cor. XIII, 3.) Du reste, il les accuse implicitement quand il emploie ces termes : "Il vous confirmera ", et celui-ci: " Irréprochables ", puisqu'il fait voir par là qu'ils sont encore flottants et non exempts de péché. Mais considérez comme il les rattache sans cesse au nom du Christ, ne faisant mention d'aucun homme, d'aucun apôtre, d'aucun maître, mais toujours de ce bien-aimé, dans le but, dirait-on; de les guérir d'une sorte d'ivresse. En effet, dans aucune autre de ses épîtres, on ne voit tant de fois paraître le nom du Christ; ici on le lit plusieurs fois en quelques versets, et il forme en quelque sorte tout le préambule. Relisez en effet dès le commencement: " Paul, appelé apôtre de Jésus-Christ, c à ceux qui sont sanctifiés en Jésus-Christ, qui invoquent le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; grâce et paix à vous de la part de Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Je remercie mon Dieu de la grâce qui vous a été accordée dans le Christ Jésus comme le témoignage de Jésus-Christ a été confirmé en vous : attendant la révélation de Notre-Seigneur Jésus-Christ : qui vous rendra fermes et irrépréhensibles au jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ: Il est fidèle, le Dieu par qui vous avez été appelés en société de Jésus-Christ son Fils, Notre-Seigneur. Je vous supplie par le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ ". Voyez-vous cette insistance à répéter le nom de Jésus-Christ? Les moins intelligents peuvent comprendre clairement qu'il n'agit point ici sans raison et au hasard, mais que, par la répétition de ce beau nom, il cherche à guérir leur enflure et à les purger du poison de la maladie.
" Il est fidèle, le Dieu par qui. vous avez été appelés en société de son Fils ". Oh ! quelle grande chose il exprime là ! Quel don magnitique ! Vous avez été appelés en société du Fils unique, et vous vous livrez à des hommes ! Quelle misère est plus grande que la vôtre ! Et comment avez-vous été appelés? Par le Père.
Comme souvent, en parlant du Fils, il avait dit " par lui " et " en lui ", de peur qu'ils ne crussent que le Père lui était inférieur, c'est le Père qu'il mentionne ici. Ce n'est point, dit-il, par un tel ou par un tel, mais par le Père que vous avez été appelés, par lui que vous avez été enrichis. Encore une fois, vous avez été appelés, vous n'êtes point venus de vous-mêmes. Mais que veut dire ceci : " En société de son Fils? " Ecoutez-le s'expliquant plus clairement ailleurs : " Si nous persévérons, nous régnerons ensemble; " si nous mourons ensemble, nous vivrons ensemble ". (II Tim. LXXV, 12. ) Ensuite comme il a avancé une grande chose, il en donne une preuve certaine, irréfragable, en disant : " Dieu est fidèle ", c'est-à-dire vrai. Or, si Dieu est vrai, il tiendra sa promesse, et il nous a promis de nous associer à son Fils unique; c'est même pour cela qu'il nous a appelés; et ses dons et ses grâces sont sans repentir, aussi bien que sa vocation. Et il place tout cela au début de son discours, de peur que des reproches trop vifs ne les jettent dans le désespoir. Car tout ce que Dieu a dit s'accomplira, à moins que nous ne soyons absolument rebelles, comme les Juifs qui, étant appelés, refusèrent les biens offerts.
Et ceci n'était point imputable à Celui qui les avait appelés, mais à leur ingratitude: car lui voulait réellement donner; eux, en ne voulant point accepter , se perdirent eux-mêmes. S'il les eût appelés à quelque chose de difficile et de pénible, encore qu'ils eussent été inexcusables de s'y refuser, du moins auraient-ils eu quelque prétexte. Mais quand ils sont appelés à la purification, à la justice, à la sanctification, à la rédemption, à la grâce, au don, à des biens tout prêts que l'oeil n'a pas vus, que l'oreille n'a pas entendus, et que c'est un Dieu qui les appelle et qui les appelle par lui : Quel pardon peuvent-ils espérer, s'ils n'accourent avec empressement? Qu'on se garde donc d'accuser Dieu d'infidélité ne vient pas de lui, mais de ceux qui résistent. On d ira peut-être : Il fallait les amener malgré eux. Non certes : Dieu ne force personne, il n'impose aucune nécessité. Amène-t-on , malgré eux et enchaînés, ceux qu'on invite aux honneurs, aux couronnes, aux festins, aux solennités? Jamais; ce serait leur faire injure. Il envoie malgré eux les réprouvés en enfer; il n'appelle au royaume que des hommes de bonne volonté; il précipite dans le feu les victimes liées et hurlant de désespoir; mais il agit autrement avec ceux qu'il appelle à ses biens infinis ; car il rendrait ces biens odieux, s'ils n'étaient de telle nature qu'on coure à (306) eux avec un empressement volontaire et une vive reconnaissance.
3. Mais pourquoi, direz-vous, tous ne les acceptent-ils pas? A cause de leur infirmité propre. Mais pourquoi ne guérit-il pas cette infirmité? Eh ! quel moyen fallait-il employer, dites-moi ? N'a-t-il pas fait la création pour manifester sa bouté et sa puissance? " Les cieux ", est-il dit, " racontent la gloire de Dieu ". (Ps. XVIII, 2.) N'a-t-il pas envoyé des prophètes? N'a-t-il pas appelé, prodigué les hommes? N'a-t-il pas fait des prodiges? N'a-t-il pas donné la loi écrite et naturelle? N'a-t-il pas envoyé son Fils? N'a-t-il pas envoyé des apôtres? N'a-t-il pas opéré des signes? N'a-t-il pas menacé de l'enfer?
N'a-t-il pas promis son royaume? Ne fait-il pas chaque jour lever son soleil? N'a-t-il pas rendu ses commandements si doux, si faciles, qu'un grand nombre les dépassent par la force de leur sagesse ? " Qu'ai-je dû faire à ma vigne, que je n'aie pas fait? " (Isa. V, 4.)
Mais pourquoi , ajoutera-t-on , ne pas nous rendre la science et la vertu naturelles? Qui dit cela? Est-ce le grec où le chrétien? Tous les deux, mais sans porter sur le même point: car l'un réclame pour la science; l'autre pour la conduite de la vie. Répondons d'abord à celui qui est des nôtres : car je m'intéresse moins à ceux du dehors qu'aux membres de notre famille. Que dit donc le chrétien ? Qu'il fallait nous donner la science de la vertu. Il nous l'a donnée : autrement, comment connaîtrions-nous ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter? D'où viennent les lois et les tribunaux? — Mais c'est la pratique même, et pas seulement la science, qu'il devait nous donner. — Auriez-vous mérité une récompense, si Dieu avait tout fait? Dites-moi : si le grec et vous commettez le même péché, serez-vous punis de la même manière ? Non certainement : Car vous avez la liberté qui procède de la science. Dites-moi. encore : Si quelqu'un vous disait que le grec et vous recueillerez le même fruit (le votre science , ne vous fâcherez-vous pas? J'en suis convaincu : Car vous direz que le grec pouvant trouver la science de lui-même , ne l'a pas voulu. Et s'il s'avisait de dire que Dieu devait nous donner la science naturellement, ne ririez-vous pas et ne lui diriez-vous pas: Pourquoi n'as-tu pas cherché? Pourquoi n'as-tu pas fait les mêmes efforts que moi ? Plein d'une grande confiance , vous ajouteriez : Qu'il est d'une extrême folie d'accuser Dieu de n'avoir pas rendu la science naturelle. Et vous diriez cela, parce que chez vous la science est saine et en bon état. Si votre vie eût été aussi bien réglée, vous n'auriez pas posé la question. Mais parce que vous êtes sans énergie pour la vertu, vous tenez ce lamage insensé.
Pourquoi fallait-il que le bien se fit nécessairement ? Les animaux privés de raison auraient donc été nos émules en vertu? Car quelques-uns même l'emportent sur nous en tempérance. J'aimerais mieux, dirait-on, être bon par nécessité et ne recevoir aucune récompense, que d'être méchant par volonté et être condamné à des châtiments et à des supplices. — Etre, vertueux par nécessité, est chose impossible. Si vous ignorez ce qu'il faut faire, dites-le, et nous vous répondrons ce qu'il faudra ; mais si vous savez que le libertinage est mauvais, pourquoi n'évitez-vous pas le mal ? — Je ne puis pas, dites-vous. Mais d'autres qui ont fait de bien plus grandes choses vous accuseront, et vous réduiront au silence par la surabondance de leur vertu. Peut-être ayant une femme, vous n'êtes pas chaste; et d'autres n'ayant pas de femmes, gardent une chasteté parfaite. Comment vous justifierez. vous de ne remplir point la stricte mesure, quand d'autres s'élancent. bien au delà?-thon tempérament n'est pas te même, direz-vous, ni ma volonté non plus. C'est parce que vous ne le voulez pas, et non parce que vous ne le pouvez pas ; car je vous démontre que tous sont capables de vertu. En effet, ce que quelqu'un ne peut pas faire, il ne le fera pas même sous l'influence de la nécessité ; et si celui qui n'agit pas peut agir sous la pression de la nécessité, ce n'est plus par volonté qu'il agit. Par exemple : voler et s'élever vers le ciel est chose absolument impossible à quiconque a un corps. Eh bien ! si un roi ordonnait de voler sous peine de mort, en disant: L'homme qui ne volera las sera massacré, ou jeté au feu, ou subira tout autre;
supplice de ce genre;pourrait-on obéir ? Evidemment non ; car notre nature ne saurait s'y prêter. Mais si le prince faisait les mêmes ordonnances à propos de la chasteté, en décrétant, et avec justice, que tout libertin sera puni, brûlé, flagellé, torturé de mille manières; n'y en aurait-il pas un grand nombre qui se soumettraient à l'édit? — Non, direz-vous peut-être; car il y a déjà (307) une loi qui défend l'adultère, et tous ne s'y soumettent pas. Mais c'est parce qu'ils espèrent n'être pas connus, et non parce qu'ils n'ont que de faibles raisons de craindre; car si le législateur et le juge étaient présents au moment où ils vont commettre le mal, la crainte pourrait bien leur en ôter jusqu'au désir. Supposons même un châtiment moins grave, par exemple, la séparation d'une femme aimée et la prison : le libertin saurait bien se résigner sans trop de peine.
Gardons-nous donc de dire que l'homme est bon ou mauvais par nature : Car si cela était, le bon né pourrait jamais devenir méchant, ni le méchant devenir bon. Et pourtant nous voyons des changements rapides, soit du bien au mal, soit du mal au bien. Et nous ne voyons pas seulement cela dans les Ecritures où, par exemple , les publicains deviennent apôtres et les disciples traîtres, où les femmes publiques deviennent chastes, où les larrons se convertissent, où les mages se prosternent en adoration, où les impies passent à des sentiments de piété, et cela tant dans le Nouveau que dans l'Ancien Testament ; mais chaque jour de tels faits arrivent sous nos yeux. Or si tout cela était naturel, aucun changement n'aurait lieu. Etant passibles par nature, pouvons-nous par aucun effort devenir impassibles? Ce qui est par nature, ne cessera jamais d'être tel. Jamais personne n'a pu passer du besoin de dormir à la faculté de ne pas dormir, ni de la corruption à l'incorruptibilité, ni s'affranchir du besoin de manger au point de n'avoir plus faim. Aussi ces nécessités ne sont point des crimes, et nous ne nous les reprochons jamais. Jamais personne n'a dit, en manière de blâme : O être passible ! ô être sujet à la corruption ! Mais nous reprochons l’adultère , la fornication ou d'autres semblables actions à ceux qui les commettent, et nous les traduisons, devant les juges pour être accusés et punis, ou honorés pour des faits contraires.
Quand donc, d'après la conduite que nous tenons les uns envers les autres, d'après les jugements que nous subissons, les lois que nous établissons, les reproches que notre conscience nous adresse même quand personne ne nous accuse, d'après ce fait que la négligence nous rend pires et la crainte meilleurs, et que nous en voyons d'autres se corriger et parvenir au faîte de la sagesse; quand , dis-je , d'après tout cela, il nous est démontré qu'il dépend de nous de faire le bien, pourquoi nous tromper nous-mêmes par de vaines excuses et de misérables prétextes , qui non-seulement ne nous obtiennent pas le pardon , mais nous préparent d'intolérables supplices , tandis que nous devrions avoir sans cesse devant les yeux le jour terrible, pratiquer la vertu et en récompense de légers travaux, recevoir des couronnes immortelles? Car ces raisonnements ne nous serviront à rien; ceux de nos frères qui auront mené une conduite opposée, condamneront tous les pécheurs : le miséricordieux, l'homme dur; le bon, le méchant; l'humble, l'orgueilleux ; le bienveillant, l'envieux ; le sage , l'ambitieux de vaine gloire ; le fervent , le lâche ; le chaste, le libertin. C'est ainsi que Dieu portera son jugement et formera deux ordres , dont l'un recevra des éloges et l'autre sera livré au supplice. Ah ! qu'aucun de ceux qui sont ici présents ne se trouve parmi ceux qu'attendent le châtiment et l'ignominie; mais bien au nombre des couronnés, destinés au royaume céleste ! Puissions-nous tous avoir ce bonheur par la, grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient, en union avec le Père et le Saint-Esprit, la gloire, l'empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE III. OR, JE VOUS SUPPLIE, MES FRèRES , PAR LE NOM DE JéSUS-CHRIST NOTRE-SEIGNEUR, D'AVOIR TOUS UN MêME LANGAGE, ET DE NE POINT SOUFFRIR DE SCHISMES PARMI VOUS, MAIS D'êTRE TOUS UNIS PARFAITEMENT DANS UN MêME ESPRIT ET UN MêME SENTIMENT. (VERS. 10, JUSQU'à 17.)
308 ANALYSE.
1. Que les réprimandes doivent être préparées et amenées doucement et peu à peu.
2. Que saint Paul ne se préfère pas à saint Pierre.
3. Baptiser n'est pas une oeuvre dont on doive s'enorgueillir puisque tout le moule en est capable. — Prêcher est plus difficile. 4 et
5. Ne pas rougir de l'ignorance des apôtres puisque c'est leur gloire. — De quelle manière nous devons travailler à couver. tir les infidèles. — Zèle pour le salut des âmes. — Quel bonheur c'est d'en convertir une seule.
1. Les reproches, comme je vous l'ai toujours dit, doivent venir doucement, peu à peu; et c'est ce que Paul fait ici. Sur le point d'aborder un sujet plein de périls et capable de renverser l'église de fond en comble, il adoucit son langage. Il dit qu'il les supplie, mais qu'il les supplie par le Christ: comme s'il ne se sentait pas capable de les prier et de les persuader par lui-même. Qu'est-ce que cela : " Je vous supplie par le Christ? " Je prends le Christ pour auxiliaire, j'invoque le secours de son nom, de ce nom injurié et déshonoré. Paroles pleines d'à-propos, pour ne pas les pousser à l'insolence : car le péché rend insolent. Si, en effet, vous commencez par de violents reproches, vous ferez des rebelles et des impudents; si vous grondez doucement, vous verrez le coupable incliner la tète. Garder le silence et baisser les yeux, c'est ce que Paul va faire, et, en attendant, il exhorte au nom du Christ. Et à quoi exhorte-t-il? " A avoir tous le même langage et à ne pas souffrir de schismes parmi vous ". Le sens énergique du mot schisme et le blâme qu'implique ce terme, étaient bien propres à les blesser au vif. Car il n'y avait pas beaucoup de parties entières ; mais l'imité même avait péri. En effet, si c'étaient des Eglises saines et entières, il y avait au moins beaucoup d'assemblées; mais si c'étaient des schismes, l'unité même avait disparu. Car l'unité divisée en beaucoup de parties, non-seulement ne se multiplie pas, mais est détruite elle-même. Telle est la nature des schismes. Ensuite, après les avoir blessés au vif par le mot de schisme, il se radoucit et mitige ainsi son langage : " Mais d'être tous unis dans le même esprit et dans le même " sentiment ". Après avoir dit : " D'avoir tous " le même langage ", il ajoute : Ne pensez pas que je parle seulement de l'accord du langage, je demande aussi l'accord de pensée. Et connue il peut arriver que cet accord existe, mais non sur tous les points, il ajoute : " Mais d'être unis d'une manière parfaite ". Car celui qui est d'accord sur un point et en désaccord sur d'autres, n'est point uni en perfection, n'est point parfait sous le rapport de l'union. On peut encore être uni par la pensée et ne l'être point par le sentiment.: ce qui arrive par exemple quand nous avons la même foi et que nous ne sommes pas liés par la charité. En ce cas nous sommes unis par la pensée (puisque nous pensons les mêmes choses), mais nous ne le sommes point par le sentiment: ce qui avait lieu alors, où les uns s'attachaient à un maître, les autres à un autre. C'est pourquoi il exige qu'on soit uni d'esprit et de sentiment, Car les schismes ne provenaient pas de la différence de foi, tuais de la diversité des sentiments, effet des rivalités humaines.
309 Et comme un accusé se montre insolent, tant qu'il n'a pas de témoins contre lui, voyez comment il en produit, pour les mettre hors d'état de nier. " J'ai été averti sur votre compte, mes frères, par ceux de la maison de Chloé ". II n'avait d'abord pas dit cela, mais il avait en premier lieu établi l'accusation, ce qui prouve qu'il avait cru aux informations; sans cela il n'eût point accusé; car Paul n'était pas homme à croire sans raison. Il n'avait donc d'abord pas parlé de renseignements, pour ne pas paraître accuser à l'instigation de ceux qui les lui avaient donnés; mais il ne les passe pas sous silence, pour ne pas paraître agir de lui seul. Il leur donne encore le nom de frères : bien que leur péché fût évident, cela n'empêchait pas de les appeler ainsi. Et voyez sa prudence : il ne désigne point une personne en particulier, mais toute une maison, pour ne point les irriter contre l'auteur des révélations; par là il a mis celui-ci à couvert et a pu librement formuler son accusation. Il ne songe pas seulement aux intérêts des uns, mais aussi à ceux des autres. Voilà pourquoi il ne dit pas : J'ai appris de certaines personnes; mais il indique une maison tout entière, pour ne pas avoir l'air d'inventer. Que m'a-t-on appris ? " Qu'il y a des "contestations parmi vous ". Quand il leur adresse directement ses reproches, il leur dit . " Qu'il n'y ait pas de schismes parmi vous " ; mais quand il leur parle, d'après le témoignage des autres, il adoucit ses termes : " On m'a a appris qu'il y a des contestations parmi vous ", afin de ménager ceux de qui il tient ses informations. Il précise ensuite le genre de contestation : " Chacun de vous dit: Pour moi je suis à Paul, et moi à Apollon, et moi à Céphas ". Ce ne sont pas, dit-il, des disputes pour des intérêts privés, mais d'autres beaucoup plus fâcheuses. " Chacun de vous dit ". Ce n'est pas une partie de l'Eglise, mais l'Eglise entière que le fléau ravage. Pourtant on ne parlait ni de lui, ni d'Apollon, ni de Céphas ; mais il fait voir que si l'on ne peut s'attacher à ceux-là, encore bien moins le peut-on à d'autres.
La preuve qu'on ne parlait pas d'eux, est dans ce qu'il dit plus bas : " J'ai proposé ces choses en ma personne et en celle d'Apollon, afin que vous appreniez, à notre exemple, à n'avoir pas a d'autres sentiments que ceux que je vous ai marqués ". (I Cor. IV, 6.) Car si l'on ne peut se dire partisan de Paul, d'Apollon et de Céphas, encore bien moins de tout autre. Si l'on ne doit point s'enrôler sous le drapeau d'un docteur, du premier des apôtres, de l'instituteur d'un si grand peuple, à plus forte raison sous le drapeau de ceux qui ne sont rien. Désirant ardemment les guérir de leur maladie, il met ces noms en avant; mais pour moins blesser il tait les noms de ceux qui déchiraient l'Eglise, et les abrite en quelque sorte sous ceux des apôtres : " Moi je suis à Paul, moi à Apollon, moi à Céphas ".
2. Ce n'est point parce qu'il se préfère à Pierre qu'il le nomme le dernier; mais, au contraire, parce qu'il se met fort au-dessous de Pierre. Il parle par gradation, pour ne pas avoir l'air d'agir par envie, ni de vouloir priver ceux-ci de l'honneur qui leur est dû. Voilà pourquoi il se nomme le premier. Car celui qui se réprouve le premier, n'agit point par le désir de l'honneur, mais par un profond mépris pour la vaine gloire.
Il reçoit d'abord tout le premier choc, ensuite il nomme Apollon et Céphas. Il n'agit donc point par orgueil; mais, désirant corriger une chose défectueuse, il met d'abord en avant sa propre personne. Evidemment c'était un tort de prendre le parti d'un tel ou d'un tel ; et il a raison de le leur reprocher, en disant : Vous ne faites pas bien de dire: " Moi je suis à Paul, moi à Apollon, moi à Céphas ". Mais pourquoi ajoute-t-il : " Et moi au Christ? " Si c'était une faute de s'attacher à des hommes, ce n'en était certainement pas une de tenir pour Jésus-Christ. Aussi ne leur reproche-t-il point de le faire, mais de ne pas le faire tous. Je pense aussi qu'il a ajouté ce nom de lui-même, afin de donner plus de poids à l'accusation et de faire entendre que le Christ est resté le lot de quelques-uns, mais non de tous. Que telle ait été sa pensée, la suite le fait voir. " Le Christ est-il divisé ? " C'est-à-dire, vous avez scindé le Christ et divisé son corps. Voyez-vous le courroux, voyez-vous le reproche, voyez-vous le langage de l'indignation ? Il ne prouve pas, il interroge, supposant cette absurdité confessée.
Quelques-uns lui prêtent une autre intention dans ces paroles : " Le Christ est-il divisé? " Cela voudrait dire : Le Christ a disséminé et partagé son Eglise entre les. hommes, il en a gardé une portion pour lui et leur a distribué le reste. Absurdité qu'il détruit ensuite par (310) ces mots:
"Paul a-t-il é!é crucifié pour vous, ou avez-vous été baptisés au nom de Paul ! " Voyez son amour pour le Christ, voyez comme il ramène tout à son propre nom; démontrant surabondamment que cet honneur n'appartient à personne. Pour ne pas paraître céder à un mouvement de jalousie, il se met lui-même continuellement en scène. Mais voyez aussi sa prudence; il ne dit pas : Est-ce que Paul a créé le monde ? Est-ce que Paul vous a tirés du néant? Mais il choisit ce qu'il y a de plias précieux aux yeux des fidèles, les preuves les plus sensibles de la Providence, la croix et le baptême, et les biens qui en découlent. Sans doute la création du monde prouve la bonté de Dieu, mais l'abaissement de la croix la prouve bien davantage. Et il ne dit pas : Est-ce que Paul est mort pour vous ; mais : " Est-ce que Paul a été crucifié pour vous? " Désignant ainsi le genre de mort. " Où est-ce que vous avez été baptisés au nom de Paul? " Il ne dit pas : Est-ce que Paul vous a baptisés ? Car il en avait baptisé beaucoup : mais il s'agissait de savoir au nom de qui, et non par qui ils avaient été. baptisés. Et comme c'était précisément là l'origine du schisme, que chacun se rattachait à celui qui l'avait baptisé, il redresse cette erreur, en disant : " Est-ce que vous avez été baptisés au nom de Paul? " Ne me dites point par qui, mais au nom de qui, vous avez été baptisés. Car il ne s'agit point de savoir qui baptise, mais quel est celui dont le nom est invoqué dans le baptême puisque celui-là seul remet les péchés. Il s'arrête là et ne va pas plus loin. Il ne dit pas Est-ce que Paul vous a promis les biens à venir? Est-ce que Paul vous a promis le royaume des cieux? Pourquoi n'ajoute-t-il rien de cela? Parce que autre chose est d'annoncer le royaume, autre chose d'être crucifié; l'un est sans danger et n'entraîne point d'ignominie, l'autre renferme tous les deux. D'ailleurs, il conclut des uns aux autres, quand, après avoir dit : " Qui n'a pas épargné son propre fils ", il ajoute : " Comment avec lui ne nous donnera-t-il pas aussi toutes choses ! " (Rom. VIII, 32.) Et encore : " Si, quand nous étions ennemis, nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son fils, à bien plus forte raison, une fois réconciliés, serons-nous sauvés ". (Id. V, 10.)
C'est pour cela qu'il n'a pas parlé de ces biens; on ne jouissait point encore des uns, on avait déjà fait l'expérience des autres; les uns n'étaient encore qu'en promesses, les autres étaient une réalité.
" Je rends grâce à Dieu de ce que je n'ai baptisé aucun de vous, si ce n'est Crispus et Caïus ". Pourquoi êtes-vous si tiers de baptiser, quand je remercie Dieu de n'avoir pas baptisé ? Par ces paroles, il- guérit prudemment leur enflure, non en niant la force du baptême (ce qu'à Dieu ne plaise), mais en réprimant l'orgueil de ceux qui se vantaient d'avoir baptisé; et pour cela il leur fait voir d'abord que ce don ne vient pas d'eux, et en second lieu il remercie Dieu à cette occasion. Sans doute le baptême est une grande chose, mais à cause de Celui qu'on y invoque, et non à causé de celui qui le donne. Baptiser n'est rien , quant à l'effort exigé de la part de l'homme; évangéliser est beaucoup plus. Je le répète : le baptême est une grande chose, puisque sans lui on ne peut parvenir au royaume; mais l'homme le plus vulgaire peut le donner, tandis que prêcher l'Evangile est une oeuvre très-laborieuse.
3. Il expose fa raison pour laquelle il rend grâces à Dieu de n'avoir baptisé personne. Quelle est-elle? " Pour que personne ne dise que vous avez été baptisés en mon nom". Quoi donc ? Parlait-on de cela ? Non ; mais je crains, dit-il, que le mal n'aille jusque-là. Si, en effet, quand des hommes vils et sans valeur baptisent, il s'élève une hérésie ; si j'avais baptisé beaucoup de monde, moi qui ai annoncé le baptême, il est vraisemblable qu'un parti se formerait, lequel non content d'adopter mon nom, m'attribuerait aussi le baptême. Puisque le mal partant de si bas est déjà si grand, il le serait peut-être bien plus encore s'il avait pris sa source plus haut. Après avoir ainsi réprimandé ceux qui étaient déjà gâtés, et avoir dit : " Moi j'ai baptisé ceux de la maison de Stéphanas ", il rabat de nouveau leur orgueil, en disant : " Du reste, je ne sais si j'en ai baptisé d'autres ". Par-là il fait voir qu'il se soucie peu de se procurer cet honneur aux yeux du vulgaire, et qu'il n'est point venu pour cela. Et ce n'est pas seulement par ces paroles, mais encore par les suivantes qu'il refoule leur orgueil, quand il dit: " Le Christ ne m'a pas envoyé baptiser, mais prêcher l'Evangile ". Oeuvre bien plus laborieuse, qui exigeait beaucoup de sueur et une âme de fer, et qui renfermait tout; voilà (311) pourquoi on l'avait confiée à Paul. Et pourquoi n'étant pas envoyé pour baptiser, baptisait-il? Ce n'était point par opposition à Celui qui l'avait envoyé, mais par surérogation. En effet il n'a pas dit: On m'a défendu de le faire, mais : Je n'ai pas été envoyé pour cela, mais pour une chose plus nécessaire. Evangéliser était l'oeuvre d'un ou deux; baptiser était au pouvoir de tout homme revêtu du sacerdoce.
En effet, baptiser un catéchumène , un Nomme convaincu, cela est donné à tout le monde; car la volonté de celui qui approche fait tout, conjointement avec la grâce de Dieu. Mais amener des infidèles à la foi, c'est une fonction qui demande beaucoup de peines, beaucoup de sagesse, outre le danger qui s'y attachait alors. Dans le baptême, tout est fait, celui qui doit être admis au mystère est convaincu, et ce n'est pas merveille que de baptiser un homme convaincu. Ici il faut prendre beaucoup de peines pour changer la volonté et les dispositions, pour déraciner l'erreur et planter la vérité. Mais il ne dit point cela de la sorte, il ne le prouve pas, il n'affirme pas qu'il n'y a point de peine à baptiser et beaucoup à évangéliser, car il sait toujours être modeste ; mais quand il traite de la sagesse profane, il devient véhément et emploie, dès qu'il le peut, les termes les plus violents.
Ce n'était donc point contre l'ordre de Celui qui l'avait envoyé qu'il baptisait, mais il en était ici comme quand les apôtres dirent à l'occasion des veuves : " Il n'est pas juste que nous abandonnions le ministère de la parole pour le service des tables ". (Act. VI, 2.) Il servait alors, non par esprit d'opposition, mais par surabondance de zèle. En effet, maintenant encore nous confions le soin de baptiser aux prêtres les moins capables, et la prédication aux plus instruits, parce qu'ici sont les labeurs et les difficultés. Voilà pourquoi l'apôtre dit lui-même : " Que les prêtres qui gouvernent bien soient doublement honorés, surtout ceux qui travaillent à la prédication de la parole et à l'instruction ".
(I Tim. V, 17.) Car comme c'est l'affaire d'un maître habile et sage de former les athlètes qui doivent lutter clans l'arène, tandis que décerner la couronne au vainqueur est au pouvoir de celui même qui ne sait pas combattre, bien que la couronne fasse ressortir l'éclat de la victoire ; de même, pour ce qui regarde le baptême, quoi qu'il soit nécessaire au salut, celui qui l'administre fait une chose toute simple, puisqu'il trouve une volonté préparée. " Non pas dans la sagesse de la parole, pour " ne pas réduire à rien la croix de Jésus" Christ ". Après avoir rabattu l'orgueil de ceux qui s'estimaient pour avoir baptisé, il passe à ceux qui se glorifiaient de la sagesse mondaine, et les attaque avec vivacité. En effet à ceux qui s'enflaient pour avoir baptisé, il s'est contenté de dire : " Je rends grâce à Dieu de n'avoir baptisé personne ", et de ce que le Christ ne m'a pas envoyé pour baptiser; il n'emploie point de preuves, point d'expressions violentes, il insinue sa pensée en peu de mots et passe outre. Mais ici tout d'abord il frappe un grand coup en disant : " Pour ne pas réduire à rien la croix de Jésus-Christ ". Pourquoi vous glorifier d'une chose qui doit vous couvrir de honte? Car si cette sagesse est l'ennemie de la croix et de l'Evangile, loin de s'en vanter, il faut en rougir. Voilà pourquoi les apôtres ne l'ont point eue, non que la grâce leur fît défaut, mais pour ne point nuire à la prédication. Ces sages selon le monde ébranlaient donc la doctrine, au lieu de l'affermir; et les simples la consolidaient. Voilà de quoi confondre l'orgueil, détruire l'enflure et inspirer des sentiments de modestie. Mais, direz-vous, s'il en était ainsi, pourquoi donner mission à Apollon, qui était un savant? Ce n'était pas qu'ils eussent confiance dans son talent pour la parole ; mais ils l'avaient choisi parce qu'il était instruit dans les Ecritures et qu'il confondait les Juifs. Du reste on recherchait des hommes sans science pour occuper les premiers rangs et commencer à répandre la semence de la parole : car il fallait une grande vertu afin de repousser l'erreur dès l'abord; il fallait un grand courage au début de la carrière.
Si donc celui qui, dans les commencements, n'avait pas eu besoin de savants pour repousser l'erreur, les a ensuite admis, ce n'était pas par nécessité ni par défaut de discernement. Comme il n'avait pas eu besoin d'eux pour exécuter sa volonté, il ne les a cependant point rejetés quand ils se rencontrèrent plus tard. Dites-moi un peu : Pierre et Paul étaient-ils savants? Vous ne pourriez le dire; car ils étaient simples et sans lettres. Le Christ a agi ici, comme quand, envoyant ses disciples par toute la terre, après leur avoir d'abord montré (312) sa puissance en Palestine, il leur disait : " Lorsque je vous ai envoyés sans argent, sans provisions, sans chaussure, avez-vous manqué de rien ? " (Luc, XXII, 35.) Et qu'ensuite il leur permit d'avoir de l'argent et des provisions. Ce dont il s'agissait, c'était que la puissance du Christ fût manifestée, et non de repousser de la foi ceux qui venaient à cause de leur sagesse mondaine. Quand donc les Grecs accuseront les disciples d'ignorance , accusons-les-en aussi , et plus haut que les Grecs. Que personne ne dise que Paul était savant; tout en exaltant ceux d'entre eux que leur science et leur éloquence ont rendus célèbres, affirmons que les nôtres ont tous été des ignorants.
Et par là nous ne les rabaisserons nullement; car la victoire n'en sera que plus éclatante.
Je dis tout cela pour avoir entendu un chrétien disputer avec un Grec de la manière la plus ridicule : tous les deux renversaient leur propre thèse et se réfutaient eux-mêmes. Le Grec disait ce qu'aurait dû dire le chrétien; et le chrétien faisait les objections qu'aurait dû faire le Grec:. Il était question de Paul et de Platon : or, le Grec s'efforçait de démontrer que Paul était un ignorant, un homme :sans instruction ; et le chrétien par trop simple cherchait à prouver que Paul était plus savant que Platon. Si cette dernière proposition eût triomphé, la victoire appartenait au Grec. Car si Paul était plus savant que Platon, on aura raison de dire que, s'il l'emporta, ce fut par l'éloquence et non par le secours de la grâce. En sorte que le chrétien parlait pour le Grec, et le Grec pour le chrétien. Si en effet Paul, quoique ignorant, a vaincu Platon , c'est , comme je le disais, une victoire éclatante car cet ignorant a pris tous les disciples de Platon, les a convaincus et amenés à lui. D'où il suit que sa prédication a triomphé par la grâce de Dieu, et non par la sagesse humaine. Pour éviter cet inconvénient et ne pas devenir ridicules en disputant de cette façon avec les Grecs, qui sont ici nos adversaires, accusons les apôtres d'ignorance; car cette accusation est un éloge. Et quand les Grecs les traiteront de gens grossiers, enchérissons, nous ; et ajoutons qu'ils étaient ignorants, sans lettres, pauvres, sans naissance, dépourvus d'intelligence et obscurs. Ce n'est point là blasphémer les apôtres;
toute leur gloire, au contraire, est d'avoir, étant tels, triomphé du monde entier. Oui, ces hommes simples, grossiers et ignorants, ont abattu les sages, les puissants, les tyrans, ceux qui jouissaient et se pavanaient des richesses, de la gloire, de tous les avantages extérieurs; ils les ont abattus comme s'ils n'eussent pas été des hommes.
Il est donc évident que la puissance de la croix est grande, et que rien de tout cela n'est l'effet du pouvoir humain.; car ces succès n'ont rien de naturel; tout y est surnaturel. Or quand il se passe un événement supérieur, très-supérieur à la nature, et en même temps convenable et utile , il est manifeste qu'on doit l'attribuer à quelque vertu , à quelque opération divine. Eh bien ! voyez : le pêcheur, le fabricant de tentes, le publicain, l'homme simple , l'homme sans lettres., venus d'une terre lointaine, de la Palestine, ont chassé de leur propre patrie les philosophes, les rhéteurs, tous les maîtres dans l'art de la parole; ils les ont vaincus en un instant, à travers mille périls, malgré l'opposition des peuples et des rois, malgré les résistances de la nature, malgré l'ancienneté du temps, la force d'habitudes invétérées, malgré les efforts des démons armés contre eux, et bien que le diable, debout lui-même au centre de la bataille, mît tout en mouvement, les rois, les princes, les peuples, les nations, les villes, les barbares, les Grecs, les philosophes, les orateurs, les sophistes, les écrivains, les lois, les tribunaux, les supplices les plus variés et mille et mille genres de mort. Et tout cela a été repoussé,a cédé à la voix des pêcheurs , absolument comme la poussière légère qui ne peut résister au souffle du vent. Apprenons donc à disputer ainsi avec les Grecs, pour ne pas ressembler à des animaux stupides et sans raison, mais être toujours prêts à défendre l'objet de nos espérances. En attendant, méditons bien ce point qui n'est pas d'une médiocre importance, et disons-leur : Comment les faibles ont-ils vaincu les forts : douze hommes, l'univers entier, sans se servir des mêmes armes, mais en combattant sans armes des hommes armés?
5. Dites-moi de grâce : Si douze hommes, étrangers à l'art de la guerre, non-seulement sans armes, mais même faibles de constitution, s'élançant tout à coup sur une innombrable armée, n'en éprouvaient aucun mal, restaient sains et saufs au milieu d'une grêle de traits, et, conservant leurs javelots suspendus à leurs corps nus, abattaient tous leurs (313) ennemis sans user de leurs armes, mais en les frappant seulement de la main , tuaient les uns et faisaient les autres prisonniers sans recevoir la moindre blessure ; dites-moi , attribuerait-on cela à la puissance humaine? Et pourtant le triomphe des apôtres est beaucoup plus étonnant que celui-là. Car, qu'un ignorant, qu'un homme sans lettres, qu'un pêcheur aient triomphé de tant d'éloquence, n'aient été arrêtés ni par leur petit nombre, ni par la pauvreté, ni par les dangers, ni par la puissance de l'habitude, ni par la sévérité des préceptes qu'ils imposaient, ni par des morts quotidiennes, ni par la multitude de ceux qui professaient l'erreur, ni par l'autorité de ceux qui l'enseignaient: Voilà qui est bien plus incroyable que de voir un homme nu n'être pas blessé.
Abattons-les donc de la même manière ; combattons-les ainsi , réfutons-les par notre conduite plutôt que par notre langage. Les œuvres, voilà le vrai combat, le raisonnement sans réplique. Quand nous argumenterions sans fin, ce serait peine perdue si nous ne tenions une conduite meilleure que la leur. Ce fie sont pas nos paroles, mais nos actions qu'ils étudient; ils nous disent : Sois d'abord fidèle à ta doctrine, et prêche-la ensuite aux autres. Si tu parles de biens infinis réservés à l'avenir, et que tu paraisses attaché aux biens présents comme si ceux-là n'existaient pas, je crois à tes actions plutôt qu'à tes paroles.
Quand je te vois ravir le bien d'autrui, pleurer outre mesure ceux qui ne sont plus, commettre une foule d'autres péchés, comment te croirai-je lorsque tu parles de résurrection ? S'ils ne vous disent pas cela, ils le pensent et s'en préoccupent. Et là est l'obstacle qui empêche les infidèles de devenir chrétiens. Convertissons-les donc par notre propre conduite. Beaucoup d'hommes illettrés ont ainsi frappé des philosophes , en leur montrant la vraie philosophie; la philosophie des oeuvres, et faisant entendre par leur sage conduite une voix plus éclatante que celle de la trompette : sorte d'éloquence bien au-dessus de celle du langage. Si je prêche l'oubli des injures, et qu'ensuite je nuise à un. Grec en mille manières, comment mes paroles l'attireront-elles alors que mes actions le repoussent? Prenons-les donc dans les filets d'une bonne conduite, édifions et enrichissons l'Eglise en lui gagnant ces âmes.
Rien, pas même le monde entier, n'égale le prix d'une âme.
Donnassiez-vous une immense fortune aux pauvres, vous avez moins fait que de convertir une seule âme. Il est écrit "Celui qui sépare un objet précieux d'une vile matière, sera comme ma bouche ". (Jérém. XV, 19.) Sans doute, c'est une chose excellente d'avoir pitié des pauvres, mais rien n'est aussi grand que d'arracher une âme à l'erreur : car c'est ressembler à Paul et à Pierre. Il nous est donné de succéder à leur prédication, non plus pour braver comme eux les dangers, endurer la faim, la peste et les autres maux (car nous vivons en un temps de paix); mais pour déployer l'ardeur de notre zèle. Sans sortir de chez nous, nous pouvons nous livrer à cette pêche. Que quiconque a un ami, un parent, une connaissance, tienne cette conduite, adopte ce langage, et il ressemblera à Pierre et à Paul. Que dis-je, à Pierre et à Paul? Il sera la bouche du Christ. " Car celui qui sépare une chose précieuse d'une matière vile, sera comme ma bouche ". Si vous ne persuadez pas aujourd'hui, vous persuaderez demain; si vous ne persuadez jamais, vous aurez cependant toute la récompense; si vous ne persuadez pas tout le monde, vous en sauverez au moins quelques-uns de la foule. Les apôtres eux-mêmes n'ont pas convaincu tous les hommes, bien qu'ils s'adressassent à tous, et ils sont récompensés comme s'ils les avaient tous gagnés. Car Dieu a coutume de proportionner la récompense aux intentions et non aux succès. Offrez-lui deux oboles, il les accepte; ce qu'il a fait pour la veuve, il le fait pour ceux qui enseignent la loi. Gardez-vous donc de dédaigner un petit nombre, parce que vous ne pouvez pas convertir le monde entier, et ne négligez point les petits succès, parce que vous ambitionnez les grands. Si vous ne pouvez pour cent, tâchez pour dix.; si vous ne pouvez pour dix, contentez-vous de cinq; si cinq dépassent vos forces, ne laissez pas que de vous occuper d'un, et si cet un même vous échappe, ne vous découragez pas pour autant, et ne suspendez pas les efforts de votre zèle. Ne voyez-vous pas que, dans les contrats, les marchands n'opèrent pas seulement avec de l'or, mais aussi avec de l'argent? Si nous ne dédaignons pas les petites choses, nous atteindrons aussi les grandes; mais si nous négligeons celles-là , nous parviendrons difficilement à celles-ci, C'est en recueillant les unes (314) et les autres qu'on devient riche. Que ce soit donc là notre règle de conduite, afin qu'enrichis en tout, nous obtenions le royaume des cieux, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui, gloire, empire, honneur, appartiennent au Père en même temps qu'au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE IV. CAR LA PAROLE DE LA CROIX EST UNE FOLIE POUR CEUX QUI SE PERDENT; MAIS POUR CEUX QUI SE SAUVENT, C'EST-à-DIRE POUR NOUS, ELLE EST LA VERTU DE DIEU. CAR IL EST éCRIT : " JE PERDRAI LA SAGESSE DES SAGES, JE REJETTERAI LA SCIENCE DES SAVANTS ". QUE SONT DEVENUS LES SAGES? QUE SONT DEVENUS. LES DOCTEURS DE LA LOI? QUE SONT DEVENUS LES ESPRITS CURIEUX DE CE SIèCLE? (VERS. l8, 19, 20, JUSQU'A 25.)
ANALYSE.
1. Que l'on se perd par le raisonnement, et que l'on se sauve par la foi.
2. Comment Dieu a confondu la sagesse humaine.
3. Que le Christ persuade par les contraires, et comment.
4-6. Que Socrate n'aurait pas bu la ciguë s'il n'y eût été contraint. — Le paganisme n'a produit qu'un Socrate, et la religion de Jésus, des milliers de martyrs, tous plus grands, plus admirables que Socrate. — Que l'établissement de la foi est un ouvrage tout divin. — Convertir les âmes par le bon exemple.
1. Pour l'homme malade et agonisant, les mets les plus sains n'ont pas de saveur, les amis et les proches deviennent importuns , souvent il ne les reconnaît pas et semble incommodé de leur présence.
Il en est de même de ceux qui perdent leurs âmes : ils ignorent ce qui mène au salut, et trouvent importuns ceux qui s'occupent d'eux. C'est là l'effet de leur maladie et non de la nature des choses. Il en est des infidèles comme des fous, qui haïssent ceux qui les soignent, et les accablent d'injures. Mais comme ceux-ci; à raison même des injures qu'ils reçoivent, sentent croître leur pitié et couler leurs larmes, parce que méconnaître ses meilleurs amis leur semble être l'indice du paroxysme de la maladie i ainsi devons-nous faire à l'égard des Grecs, et pleurer sur eux plus qu'on ne pleure sur une épouse, parce qu'ils ignorent le salut offert à tous. Car un époux ne doit pas aimer son épouse autant que nous devons aimer tous les hommes, Grecs ou autres, et les attirer au salut. Pleurons-les donc, parce que la parole de la croix, qui est la sagesse et la force, est pour eux une folie, suivant ce qui est écrit: " La parole de la croix est une folie pour ceux " qui se perdent ". Et comme il était vraisemblable que, voyant la croix tournée en dérision par les Grecs , les Corinthiens résisteraient dans la mesure de leur propre sagesse, et se donneraient beaucoup de trouble pour réfuter les discours des païens, Paul les console en leur disant : Ne pensez pas que ce soit là une chose étrange et insolite. Il en est dans la nature même des choses, que la vertu de la croix soit méconnue de ceux qui se perdent; car ils n'ont plus le sens; ils sont fous. Voilà pourquoi ils profèrent des injures et ne (315) supportent pas les remèdes du salut. O homme, que dis-tu? Pour toi le Christ a pris là forme d'un esclave, a été crucifié et est ressuscité; ce ressuscité, il faut donc l'adorer et adorer sa bonté, puisque ce qu'un père, un ami, un fils n'a pas fait pour toi, le Maître de l'univers l'a fait, bien que tu l'eusses offensé et fusses devenu son ennemi; et quand il mérite ton admiration pour de si grandes choses , tir appelles folie le chef-d'oeuvre de sa sagesse ? Mais il n'y a rien d'étonnant là dedans; car le propre de ceux qui se perdent est de ne pas connaître ce qui procure le salut.
Ne vous troublez donc pas : il n'y a rien d'étrange, rien de surprenant à ce que des insensés tournent de grandes choses en dérision. Or la sagesse humaine ne saurait changer une telle disposition ; en essayant de le faire, vous atteindriez un but opposé: car tout ce qui dépasse la raison n'a besoin- que de la foi. Si nous tâchons de démontrer par le raisonnement et sans recourir à la foi , comment un Dieu s'est fait homme et est entré dans le sein d'une vierge, nous ne ferons que provoquer davantage leurs railleries. Ceux gui usent ici du raisonnement , sont précisément ceux qui se perdent. Et pourquoi parler de Dieu? Nous soulèverions d'immenses éclats de rire, si nous,suivions cette méthode en ce qui concerne les créatures. Supposons , par exemple , un homme qui veut tout apprendre par le raisonnement et vous prie de lui démontrer comment nous voyons la lumière essayez de le faire : vous n'en viendrez pas à bout; car si vous dites qu'il, suffit d'ouvrir l'oeil pour voir, vous exprimez le fait, et non la raison du fait. Pourquoi, vous dira-t-il , ne voyons-nous pas par les oreilles et n'entendons-nous pas par les veux? Pourquoi n'entendons-nous pas parles narines et ne flairons-nous pas par les oreilles? Si nous ne pouvons le tirer d'embarras et répondre à ses questions, et qu'il se mette à rire , ne rirons-nous pas encore plus fort que lui? Si en effet deux organes ont leur principe dans le même cerveau, et sont voisins l'un de l'autre, pourquoi ne peuvent-ils pas remplir les mêmes fonctions? Nous ne pouvons expliquer la cause ni le mode de ces opérations mystérieuses et diverses, et nous serions ridicules de l'essayer.
Taisons-nous donc, et rendons hommage à la puissance et à la sagesse infinie de Dieu. De même, vouloir expliquer par la sagesse humaine les choses de Dieu, c'est provoquer des éclats de rire, non à raison de la faiblesse du sujet, mais à cause de la folie des hommes; car aucun langage ne peut expliquer les grandes choses. Examinez bien ; quand je dis : Il a été crucifié;
le Grec demande : Comment cela s'accorde-t-il avec la raison? Il ne s'est pas aidé lui-même quand il subissait l'épreuve et le supplice de la croix : Comment donc est-il ensuite ressuscité et a-t-il sauvé les autres? S'il le pouvait, il aurait dû le faire avant de mourir, ainsi que le disaient les Juifs Comment celui qui ne s'est pas sauvé, a-t-il pu sauver les autres ? C'est là , dira-t-on , une chose que la raison ne saurait admettre. Et c'est vrai : la croix, ô homme, est une chose au-dessus de la raison, et d'une vertu ineffable. Car subir de grands maux, leur paraître supérieur et en sortir triomphant , c'est le propre d'une puissance infinie. Comme il eût été moins étonnant que les trois jeunes hébreux ne fussent pas jetés dans là fournaise que d'y être jetés et de fouler la flamme aux pieds comme il eût été beaucoup moins merveilleux pour Jonas de n'être pas englouti par la baleine que d'en être englouti sans en souffrir; ainsi il est bien plus admirable dans le Christ d'avoir vaincu la mort en mourant que de ne l'avoir pas subie. Ne dites donc point : Pourquoi ne s'est-il pas sauvé lui-même sur la croix? Car son intention était de lutter avec la mort. Il n'est point descendu de la croix, non parce qu'il ne le pouvait pas, mais parce qu'il ne le voulait pas. Comment les clous de la croix auraient-ils retenu Celui que la puissance de la mort n'a pu enchaîner?
2. Toutes ces choses nous sont connues, mais les infidèles les ignorent. Voilà pourquoi Paul dit que la parole de la croix est une folie pour ceux qui se perdent , mais que pour ceux qui se sauvent, c'est-à-dire pour nous , elle est la vertu de Dieu. " Car il est écrit : Je perdrai la sagesse des sages ; je rejetterai la science des savants ". Jusqu'ici il n'a rien dit de désagréable;
il a d'abord invoqué le témoignage de l'Ecriture ; puis s'enhardissant , il emploie des termes plus violents et dit : " Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde ? Que sont devenus les sages? Que sont devenus les docteurs de la loi? Que sont devenus les esprits curieux de ce siècle ? Dieu n'a-t-il pas convaincu de (316) folie la sagesse de ce monde? Car Dieu voyant que le monde, aveuglé par sa propre sagesse, ne l'avait point connu dans les oeuvres de la sagesse divine , a jugé à propos de sauver par la folie de la prédication ceux qui croiraient en lui ". Après avoir dit qu'il est écrit : " Je perdrai la sagesse des sages", il en donne une preuve de fait en ajoutant : " Que sont devenus les sages ? que sont devenus les docteurs de la loi? " frappant ainsi du même coup les Grecs et les Juifs. Car, quel philosophe; quel habile logicien, quel homme instruit dans le judaïsme a procuré le salut et enseigné la vérité?
Pas un d'eux : les pécheurs ont tout fait. Après avoir tiré sa conclusion, abattu leur enflure, et dit : " Dieu n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde? " il donne la raison de tout cela. Parce que, dit-il, aveuglé par sa propre sagesse, le monde n'a pas connu Dieu dans la sagesse divine, la croix a paru. Qu'est-ce que cela : " Dans la sagesse divine ? " C'est-à-dire, dans la sagesse qui s'est manifestée dans les oeuvres par lesquelles il a voulu se faire connaître. Car il a produit ces oeuvres et d'autres semblables afin que leur aspect fit admirer le Créateur; le ciel est grand, la terre est immense; admirez donc celui qui les a faits. Et ce ciel si grand, non-seulement il l'a créé, mais il l'a créé sans peine ; cette vaste terre, il l'a produite sans effort. Voilà pourquoi il est dit de l'un : " Les cieux sont les ouvrages de vos mains " (Ps. CI) ; et de l'autre : " Il a fait la terre comme rien ". Mais comme le monde n'a pas voulu connaître Dieu au moyen de cette sagesse, Dieu l'a convaincu par la folie apparente de la croix, non à l'aide du raisonnement, mais de la foi. Du reste, là où est la sagesse de Dieu, il n'y a plus besoin de celle de l'homme. Dire que le Créateur de ce monde si grand et si vaste doit posséder une puissance ineffable et infinie, c'était là un raisonnement de la sagesse humaine, un moyen de comprendre l'auteur par son ouvrage; mais maintenant on n'a plus besoin que de foi, et non de raisonnements. Car croire à un homme crucifié et enseveli, et tenir pour certain que ce même homme est ressuscité et assis au ciel , c'est l'effet de la foi et non du raisonnement. Ce n'est point avec la sagesse , mais avec la foi, que les apôtres ont paru, et ils sont devenus plus sublimes et plus sages que les sages, d'autant que la foi qui accepte les choses de Dieu l'emporte sur l'art de raisonner ; car ceci surpasse l'esprit humain.
Comment Dieu a-t-il perdu la sagesse? En se révélant à nous par Paul et ses semblables, il nous a fait voir qu'elle était inutile. En effet, pour recevoir la prédication évangélique, le sage ne tire aucun avantage de sa sagesse, ni l'ignorant ne souffre de son ignorance. Bien plus, chose prodigieuse à dire ! l'ignorance est ici une meilleure disposition que la sagesse. Oui, le berger, le paysan, mettant de côté les raisonnements et s'abandonnant à Dieu , recevront plutôt la prédication évangélique.
Voilà comment Dieu a perdu la sagesse. Après s'être d'abord détruite elle-même, elle est devenue ensuite inutile.
Car quand elle devait faire son oeuvre propre et voir le Maître par ses oeuvres, elle ne l'a pas voulu ; maintenant quand elle voudrait se produire , elle ne le pourrait plus; car l'état des choses n'est plus le même, et l'autre voie pour parvenir à la connaissance de Dieu est bien préférable. C'est pourquoi il faut une foi simple, que nous devons chercher à tout prix, et préférer à la sagesse du dehors, puisque l'apôtre dit: "Dieu a convaincu de folie la sagesse ". Qu'est-ce que cela veut dire : "Il a convaincu de folie?" Il a prouvé qu'elle est une folie quand il s'agit de parvenir à la foi. Et comme on avait d'elle une haute estime, il s'est hâté de la confondre.
En effet, qu'est-ce que cette sagesse, qui ne peut trouver le premier des biens ? Il l'a fait paraître folle, parce qu'elle s'était d'abord démontrée telle elle-même. Si, quand il était possible de trouver la vérité a l'aide du raisonnement, elle n'a pu le faire, comment en sera-t-elle capable, maintenant qu'il s'agit (le choses plus importantes, et qu'on n'a plus besoin de talent, mais de foi ? Dieu l'a donc convaincue de folie; et il a jugé à propos de sauver le monde par la folie, non réelle, mais apparente de la croix. Et c'est là ce qu'il y a de plus grand : que Dieu ait vaincu cette sagesse, non par une sagesse plus excellente, mais par une sagesse qui a une apparence de folie. Il a abattu Platon, non par un autre philosophe plus sage, mais par un pêcheur ignorant. Ainsi la défaite est devenue plus humiliante et le triomphe plus éclatant. Puis, démontrant la puissance de la croix, l'apôtre dit : " Les Juifs demandent des miracles et les Grecs cherchent la sagesse; pour nous, nous prêchons le Christ crucifié, qui est un (317) scandale pour les Juifs, et une folie pour les Grecs, mais qui est la force de Dieu et la sagesse de Dieu pour ceux qui sont appelés, soit parmi les Juifs soit parmi les Grecs ".
3. Il y a un grand sens dans ces paroles car il veut dire que Dieu a vaincu à l'aide des contraires, et que la prédication n'est pas de l'homme. Voici ce qu'il entend : quand nous disons aux Juifs: Croyez; ils nous répondent Ressuscitez les morts, guérissez les possédés du démon, montrez-nous des prodiges. Et que répliquons-nous à cela? Celui que nous tous prêchons a été crucifié, et il est mort. Cette parole est peu propre à attirer ceux qui ne veulent pas venir, car elle devrait repousser ceux mêmes qui en seraient tentés : et pourtant elle ne repousse pas, elle attire, elle subjugue, elle triomphe. A leur tour, les Grecs nous demandent l'éloquence des discours , l'habileté dés sophismes; nous leur prêchons encore la croix, et ce qui paraît faiblesse aux Juifs, les Grecs l'appellent folie. Quand donc, bien loin de leur accorder ce qu'ils demandent, nous leur offrons tout le contraire (car non-seulement la croix n'est point un miracle, mais, au point de vue de la raison, elle est l'opposé du miracle; non-seulement elle n'est point un signe de force, ni une preuve de sagesse, mais plutôt un indice de faiblesse et une apparence de folie); quand, dis-je, non-seulement ils n'obtiennent ni lés miracles ni la sagesse qu'ils demandent, mais entendent ce qu'il y a de plus opposé à leur désir, et qu'ils s'en laissent persuader : comment ne pas voir là la puissance infinie de Celui qui est prêché?
Comme si quelqu'un montrait à un homme battu par les flots et soupirant après le port, non le port lui-même, mais un autre endroit de la mer encore plus agité, et le déterminait à le suivre avec des sentiments de reconnaissance; ou comme si un médecin promettait de guérir un blessé, non au moyen des remèdes qu'il désire, mais en le brûlant de nouveau, et néanmoins l'attirait à lui (ce qui serait certainement la preuve d'une grande puissance) ; ainsi les apôtres ont remporté la victoire, non par un miracle, mais par la chose qui semblait le contraire du miracle. C'est aussi ce que le Christ a fait pour l'aveugle; car voulant le guérir de sa cécité, il a employé un moyen qui devait l'augmenter : il l'a frotté avec de la boue. Et comme il a guéri un aveugle avec de la boue, de même il s'est attiré le monde entier par la croix : par la croix qui ajoutait au scandale, au lieu de le faire disparaître. Ainsi avait-il déjà procédé dans la création, en opposant les contraires aux contraires. Il a donné le sable pour borne à la mer, la faiblesse à la force; il a établi la terre sur l'eau, le solide et le dense sur le mou et le liquide. Par le moyen des prophètes, il a ramené le fer du fond de l'eau avec un peu de bois. Ainsi il s'est attiré le monde entier à l'aide de la croix. Comme l'eau porte la terre, la croix porte le monde. C'est la preuve d'une grande puissance et d'une grande sagesse que de persuader par les contraires. La croix semble être un objet de scandale, et, loin de scandaliser, elle attire.
A cette pensée, Paul émerveillé s'écrie que " ce qui paraît en Dieu une folie est plus sage " que les hommes, et que ce qui paraît en "Dieu une faiblesse est plus fort que les hommes ". Cette folie, cette faiblesse, non réelle mais apparente, dont il parle ici, c'est la croix, et il répond dans leur sens. Car ce que les philosophes n'ont pu faire avec leurs raisonnements, cette prétendue folie l'a fait. Lequel est le plus sage de celui qui convainc la multitude, ou de celui qui ne persuade que quelques hommes, ou plutôt personne? de celui qui persuade sur les sujets les plus importants, ou de celui qui persuade sur des questions inutiles? Combien Platon ne s'est-il pas donné de peine sur la ligne, sur l'angle, sur le point, sur les nombres pairs et impairs, sur les quantités égales et inégales, et autres toiles d'araignées semblables (car tout cela est plus inutile pour la vie que des toiles d'araignées) ? Et il est mort sans en avoir tiré aucun profit, ni petit ni grand. Combien n'a-t-il pas pris de peine pour prouver que l'âme est immortelle ? Et il est mort sans avoir rien dit de clair là-dessus, sans avoir convaincu un seul de ses auditeurs ! Et la croix prêchée par des ignorants a convaincu, a attiré à elle le monde entier, non en traitant des questions insignifiantes, mais en parlant de Dieu, de la vraie religion, de la règle évangélique, du jugement futur; et elle a transformé en philosophes tous les hommes, des paysans, des ignorants. Voyez donc comme ce qui paraît folie et faiblesse en Dieu, est plus sage et plus fort que les hommes. Comment plus fort? Parce que la croix a parcouru tout l'univers, (318) dominé tous les hommes par la force, et que quand des milliers s'efforçaient d'éteindre le nom du Crucifié, c'est le contraire qui est arrivé; car ce nom a fleuri, a grandi de plus en plus, et ses ennemis se sont perdus, ont couru à leur ruine; les vivants combattaient le mort, et n'ont rien pu contre lui. Donc, quand le Grec m'accuse de folie, il prouve lui-même son extrême folie; quand je passe pour un insensé à ses yeux, je suis réellement plus sage que les sages; quand il me reproche ma faiblesse, il fait preuve lui-même d'une plus grande faiblesse. Car les succès qu'ont obtenu, par la grâce de Dieu, des publicains, des pêcheurs ; les philosophes, les rhéteurs, les tyrans, le monde entier, malgré des peints infinies, n'ont pu même les rêver. Que n'a pas amené la croix? La doctrine de l'immortalité de l'âme, de la résurrection du corps, du mépris des choses présentes, du désir des choses à venir. Des hommes, elle a fait des anges; de toutes parts on voit des philosophes, et qui donnent des preuves de toute espèce de courage.
4. Mais, dira-t-on, beaucoup d'entre eux ont aussi méprisé la mort. Lesquels? je vous prie. Est-ce celui qui a bu la ciguë ? Mais, si vous le voulez, je vous en trouverai des milliers de ce genre dans l'Eglise. Si, au sein de la persécution, il était permis de mourir en buvant la ciguë, tous seraient bien supérieurs à ce philosophe. Du reste, quand Socrate but la ciguë, il n'était pas libre de la boire ou de ne la pas boire : de gré ou de force, il devait la boire ; c'était donc un acte de nécessité et non de courage ; les brigands et les assassins, condamnés par les justes, subissent de plus grands supplices. Chez nous, c'est tout le contraire c'est de plein gré, librement, et non par force, que gros martyrs ont souffert et, montré une vertu à toute épreuve.
Rien d'étonnant à ce que ce philosophe ait bu la ciguë, étant forcé de la boire , et étant parvenu à l'extrême vieillesse ; car il déclara lui-même qu'il avait soixante-dix ans quand il méprisait ainsi la vie, si tant est que ce soit là du mépris; ce que je n'admets pas, ni moi, ni personne. Mais montrez-m'en un qui ait soutenu courageusement les tortures pour la religion, comme je vous en montrerai des milliers sur tous les points du globe. Qui est-ce qui a supporté généreusement de se voir arracher les ongles ? fouiller les articulations? déchirer le corps pièce à pièce? arracher les os de la tête?
étendre sur le gril? jeter dans la chaudière? Ceux-là, montrez-les-moi. Mourir par la ciguë, c'est à peu près s'endormir ; on dit même que ce genre de mort est plus doux que le sommeil. Et quand même quelques-uns auraient subi de véritables épreuves, ils n'auraient encore aucun droit à nos louanges, car ils sont morts pour des motifs peu honorables : les uns pour avoir trahi des secrets, les autres pour avoir aspiré à la tyrannie, d'autres pour avoir été surpris dans des actions honteuses;
d'autres enfin, se sont livrés d'eux-mêmes sans but, sans motif, et comme au hasard.
Il n'en est pas ainsi chez nous. Aussi garde-t-on le silence sur le compte de ceux-là, tandis que la gloire de ceux-ci est dans tout son éclat et croît de jour en jour. C'est à cela que pensait Paul, quand il disait : Ce qui paraît en Dieu une faiblesse est plus fort que les hommes. Car c'est là la preuve que la prédication est divine. Comment douze hommes ignorants, qui avaient passé leur vie sur les étangs, sur les fleuves, dans les déserts, qui n'avaient peut-être jamais mis les pieds dans une ville ou sur une place publique, auraient-ils osé former une si grande entreprise ? Comment leur serait venue la pensée de lutter contre le monde entier? Car, qu'ils fussent timides et lâches, c'est leur historien qui le dit, sans rien nier, sans chercher à dissimuler leurs défauts: ce qui est la plus grande preuve de véracité. Que dit-il donc? Que dès que le Christ fut pris, ils s'enfuirent, malgré les nombreux miracles dont ils avaient été témoins, et que leur chef, qui était resté, renia son Maître.
Comment donc ceux qui, du vivant du Christ, n'avaient pu soutenir l'assaut des Juifs, défieront-ils tout l'univers au combat, quand ce même Christ est mort, a été enseveli, n'est point ressuscité, selon vous, ne leur a point parlé, ne leur a point inspiré de courage? Ne se seraient-ils pas dit à eux-mêmes: Qu'est-ce que ceci? Il n'a pu se sauver lui-même, et il nous défendrait? Vivant, il ne s'est pas aidé; et mort, il nous tendrait la main ? Vivant, il n'a pas soumis un seul peuple, et nous, à son nom seul, nous sou. mettrions le monde entier? Quoi de plus déraisonnable, je ne dis pas qu'une telle entreprise, mais qu'une telle pensée ? Il est donc évident que s'ils ne l'avaient pas vu ressuscité, s'ils n'avaient pas eu la preuve la plus manifeste de sa puissance, ils n'eussent point joué (319) un tel jeu. A supposer qu'ils eussent eu de nombreux amis, n'en auraient-ils pas fait aussitôt autant d'ennemis, en attaquant les anciennes coutumes, en déplaçant les bornes antiques? Dès ce moment, ils se seraient attiré l'inimitié de tous, celle de leurs concitoyens comme celle des étrangers. Eussent-ils eu tous les droits possibles au respect par les avantages extérieurs, n'auraient-ils pas été pris en haine pour vouloir introduire de nouvelles moeurs ? Et au contraire, ils sont dénués de tout, et par cela seul, déjà exposés à la haine et au mépris universels.
Car de qui voulez-vous parler? Des Juifs? lis en étaient profondément haïs, à cause de ce qui s'était passé à l'égard de leur Maître. Des Grecs? Ils n'en étaient pas moins détestés, tt les Grecs le :avent mieux que qui que ce soit. Pour avoir voulu instituer un nouveau gouvernement, ou plutôt réformer en quelque point celui qui existait, sans rien changer au culte des dieux, mais en substituant certaines pratiques à d'autres, Platon fut chassé de Sicile et courut le danger de mort. S'il a conservé la vie, il perdit du moins la liberté. Et si un barbare ne se fût montré meilleur que le tyran de Sicile, rien n'empêchait que le philosophe restât esclave toute sa vie sur une terre étrangère. Et pourtant les changements qui touchent au pouvoir royal n'ont pas l'importance de ceux qui touchent à l'ordre religieux; ceux-ci troublent et agitent bien plus les hommes. En effet, dire qu'un tel ou un tel épousera une telle, ou que les gardes veilleront de telle ou telle façon, il n'y a pas là de quoi causer grande émotion , surtout quand la loi reste sur le papier et que le législateur se met peu en peine de l'appliquer. Mais dire que les objets du culte sont des démons et non des dieux, que le vrai Dieu c'est le Crucifié, vous savez assez quelle fureur, quelle accusation, quelle guerre cela a soulevées.
5. Chez les Grecs, Protagoras, pour avoir osé dire : " Je ne reconnais point de dieux " , et cela, non en parcourant et en doctrinant tout l'univers, mais dans une seule cité, courut les plus grands dangers. Diagoras de Milet (1) et Théodore, surnommé l'athée, avaient de nombreux amis, étaient éloquents et admirés comme philosophes; cependant tout cela 1 ou plutôt de Mélos, sur ces athées, voir Cicéron de natura deorum, liv. I, chap. I et XXIII.
ne leur servit à rien. Et le grand Socrate lui-même, qui les surpassait tous en philosophie, a bu la ciguë parce qu'il était soupçonné d'avoir quelque peu innové en matière de religion. Or, si un simple soupçon d'innovation a créé un tel danger à des philosophes, à des sages, à des hommes qui jouissaient d'ailleurs de la plus grande considération, au point que, loin de pouvoir établir leurs doctrines, ils ont été condamnés à la mort ou à l'exil: comment ne pas être frappé d'étonnement et d'admiration, en voyant le pêcheur opérer de tels prodiges dans le monde entier, réaliser ses projets et triompher des barbares et de tous les Grecs?
Mais ceux-ci, direz-vous, n'introduisaient pas, comme ceux-là, des dieux étrangers. Et c'est précisément là le prodige à mes yeux ; une double, innovation :détruire les dieux qui existaient et prêcher le Crucifié. D'où leur est venue l'idée d'une telle prédication? Où ont-ils puisé cette confiance dans le succès? Quel précédent les y encourageait? Tout le monde n'adorait-il pas les démons ? N'avait-on pas divinisé les éléments? L'impiété n'avait-elle pas introduit des moeurs bien différentes? Cependant ils ont attaqué et détruit tout cela; en peu de temps, ils ont parcouru le monde entier, comme s'ils eussent eu des ailes, ne tenant compte ni des périls, ni de la mort, ni de la difficulté de l'entreprise, ni de leur petit nombre, ni de la multitude de leurs adversaires, ni de la richesse, ni de la puissance, ni de la science de leurs ennemis. Mais ils avaient un auxiliaire plus puissant que tout cela : la vertu du crucifié et du ressuscité. Il eût été moins étonnant qu'ils déclarassent au monde entier une guerre matérielle, au lieu de celle qu'ils lui ont réellement déclarée. Car, d'après les luis de la guerre, il est permis de se placer en face de l'ennemi, de s'emparer de ses terres, de se ranger en bataille, de saisir l'occasion d'attaquer et d'en venir aux mains. Ici, il n'en était pas de même : Les apôtres n'avaient point d'armée à eux ; ils étaient mêlés à leurs ennemis, et c'est ainsi qu'ils en triomphaient; c'est dans cette situation qu'ils esquivaient leurs coups, qu'ils les domptaient et remportaient sur eux une éclatante victoire, suivant cette parole du prophète : " Tu règneras au milieu de tes ennemi, ". (Ps. CIX, 2.) Car c'était là le prodige : Que leurs ennemis les tenant en leur pouvoir, et les jetant dans (320) les prisons et dans les fers, non-seulement ne pouvaient les vaincre, mais tombaient eux-mêmes à leurs pieds ; ceux qui flagellaient devant ceux qui étaient flagellés, ceux qui enchaînaient devant ceux qui étaient enchaînés, ceux qui persécutaient devant ceux qui étaient persécutés.
Nous disons tout cela aux Grecs et plus que cela encore: car ici la vérité surabonde. Si tous nous suivez dans ce sujet, nous vous apprendrons tous les détails de la lutte; mais, en attendant, tenons bien à ces deux points capitaux : Comment les faibles ont-ils vaincu les forts? Et comment ces faibles, étant ce qu'ils étaient, auraient-ils formé une telle entreprise, s'ils n'avaient eu le secours divin ?
6. Et maintenant, faisons ce qui dépend de nous : Que notre vie porte les fruits qu'elle doit porter des bonnes oeuvres, et allumons autour de nous une grande ardeur pour la vertu. Il est écrit : " Vous êtes des flambeaux " qui brillez au milieu du monde ". (Philip. II, 15.) Et Dieu nous destine à un plus noble usage que le soleil lui-même, que le ciel, que la terre et la mer; à un usage d'autant plus grand que les choses spirituelles l'emportent davantage, sur les choses sensibles. Quand donc nous considérons le globe du soleil, et due nous admirons la beauté, le volume et l'éclat de cet, astre, pensons qu'il y a en nous une lumière plus grande et meilleure, comme aussi de plus profondes ténèbres, si nous n'y veillons : car toute la terre est dans fine nuit épaisse. Dissipons donc cette nuit, et mettons-y fin. Elle règne non-seulement chez les hérétiques et chez les Grecs, mais aussi dans les croyances et dans la conduite d'un grand nombre d'entre nous. Car beaucoup ne croient pas à la résurrection, beaucoup s'appuient sur des horoscopes , beaucoup s'attachent à des observances superstitieuses, à des divinations, à des augures, à des présages; d'autres recourent aux amulettes et aux enchantements. Nous combattrons ceux-là plus tard , quand nous en aurons fini avec les Grecs. En attendant, retenez bien ce que je vous ai dit: Combattez avec moi, attirons-les à nous et transformons-les par notre conduite. Je le répète toujours : Celui qui enseigne la philosophie doit d'abord en offrir le modèle en lui-même et se faire rechercher de ses auditeurs.
Faisons-nous donc rechercher des Grecs et concilions-nous leur bienveillance. Et cela arrivera, si nous sommes toujours prêts, non-seulement à faire le bien, mais encore à souffrir le mal. Ne voyons-nous pas les enfants portés sur les bras de leurs pères, les frapper à la joue, et le père se prêter volontiers à satisfaire la colère de son fils, et se réjouir quand elle est satisfaite? Eh bien ! suivons cet exemple : parlons aux Grecs comme des pères à leurs enfants. Et vraiment tous les Grecs sont des enfants; quelques-uns des leurs l'ont dit Ce sont des enfants, il n'y a point de vieillard chez les Grecs. En effet, les enfants ne supportent de s'occuper de rien d'utile ; de même les Grecs veulent toujours jouer; ils sont à terre, ils y rampent et ne songent qu'aux choses terrestres. Quand nous parlons aux enfants des choses nécessaires, ils ne comprennent pas notre langage et rient toujours; ainsi les Grecs rient, quand nous leur parlons du royaume des cieux. Et comme souvent la salive, découlant de la bouche de l'enfant, souille sa nourriture et sa boisson ; ainsi les paroles qui tombent de la bouche des Grecs sont inutiles et impures ; si vous leur présentez la nourriture qui leur est nécessaire, ils vous accablent de malédictions ; ils ont besoin qu'on les porte. Si un enfant voit un voleur entrer et enlever ce qui est à la maison, bien loin de le repousser, il sourit au malfaiteur; mais si vous lui prenez son petit panier, son sistre ou tout autre joujou, il en est vivement affecté, il s'irrite, il se déchire et frappe le sol du pied. Ainsi quand les Grecs voient le démon piller leur patrimoine, les biens nécessaires à leur subsistance, ils sourient et courent au-devant de lui comme au-devant d'un ami. Mais si on leur enlève une possession , la richesse ou quelque autre futilité de ce genre, ils se lamentent, ils se déchirent.
Et comme l'enfant reste nu sans s'en douter et sans en rougir; ainsi les Grecs se vautrant avec les fornicateurs et les adultères, outragent les lois de la nature, entretiennent de honteux commerces et ne songent pas à se convertir. Vous avez vivement approuvé, vous avez applaudi; mais tout en applaudissant, prenez garde qu'on n'en dise autant de vous. Soyez donc tous des hommes, je vous en prie; car, si nous sommes des enfants, comment leur apprendrons-nous à devenir des hommes? Comment les retirerons-nous de leur puérile folie? Soyons des hommes, pour parvenir à la mesure de l'âge déterminée par le Christ et obtenir les biens à venir par la grâce et la bonté, etc.
HOMéLIE V. EN EFFET, CONSIDéREZ, MES FRèRES, QUI SONT CEUX, D'ENTRE VOUS QUI ONT éTé APPELéS. IL Y EN A PEU DE SAGES SELON LA CHAIR, PEU DE PUISSANTS, PEU DE NOBLES. MAIS DIEU A CHOISI LES MOINS SAGES SELON LE MONDE, POUR CONFONDRE LES SAGES. (VERS. 26, 27, JUSQU'à LA FIN DU CHAPITRE.)
321 ANALYSE.
l. Les simples se sent convertis en plus grand nombre que les savants.
2. Toute gloire appartient à Dieu ; les hommes ne doivent donc pas se l'attribuer.
3-6. De la difficulté que les apôtres devaient naturellement rencontrer dans l'établissement de la foi, si Jésus-Christ ne les eût aidés. — Des avantages d'une vie laborieuse et occupée comme celle des artisans. — Que les militaires ne doivent point se dispenser à cause de leur profession de servir Dieu et de s'appliquer aux lectures saintes.
1. Après avoir, dit que ce qui paraît folie en Dieu est plus sage que les hommes, il a démontré, par le témoignage des Ecritures et par la marche des événements, que la sagesse humaine a été rejetée ; d'après le témoignage des Ecritures, puisqu'il est dit : " Je perdrai la sagesse des sages " ; d'après la marche des événements, quand il pose cette interrogation : " Que sont devenus les sages? Que sont devenus les docteurs de la loi? " De plus il a fait voir que ce n'était point une chose nouvelle, mais ancienne, désignée d'avance et prédite : " Car il est écrit : Je perdrai" la sagesse des sages ". Ensuite il a démontré que tout cela était utile et raisonnable:
" Le monde, n'ayant point connu Dieu au moyen de la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver par la folie de la prédication ceux qui croiraient en. lui " ; puisque la croix est une preuve de puissance et de sagesse infinie, et que ce qui paraît folie en Dieu surpasse de beaucoup la sagesse humaine. Il le prouve de nouveau, non plus par les maîtres, mais par les disciples : " Considérez ", dit-il, " qui sont ceux d'entre vous qui ont été appelés ".
Car Dieu n'a pas seulement choisi des ignorants pour maîtres, mais aussi pour disciples : " Il y en a peu de sages selon la chair ". Il y a donc dans cette prédication plus de force et plus de sagesse, puisqu'elle entraîne la multitude et persuade même les ignorants. Il est en effet très-difficile de convaincre un ignorant, surtout quand il s'agit de choses importantes et nécessaires. Et cependant les apôtres l'ont fait, et il appelle les Corinthiens eux-mêmes en témoignage : " Considérez, mes frères, qui " sont ceux d'entre vous qui ont été appelés "; examinez, écoutez. Car la plus grande preuve de la sagesse du maître, c'est que des ignorants aient accepté des enseignements si sages, plus sages que tous les autres. Que veut dire : " Selon la chair? " C'est-à-dire, d'après les apparences, au point de vue de la vie présente et de la doctrine du dehors. Ensuite pour ne pas se contredire lui-même (car il a convaincu le proconsul, l'aréopagite, ainsi qu'Apollon ; et nous savons que d'autres sages ont assisté à sa prédication), il ne dit pas : Il n'y en a point de sages, mais : " Il y en a peu de sages ". Car il n'appelait point exclusivement les ignorants et ne renvoyait pas les sages ; il admettait ceux-ci, mais en bien plus grand nombre ceux-là. Pourquoi ? — Parce que celui qui, est sage selon la chair est rempli de beaucoup de folie, et qu'il est surtout insensé en ce qu'il ne veut pas rejeter une doctrine corrompue.
Si un médecin voulait enseigner son art, ceux de ses auditeurs qui en auraient déjà quelque notion fausse, contraire aux principes, (322) et qui tiendraient à la conserver, n'accueilleraient pas facilement ses leçons, tandis que ceux qui ne sauraient rien les recevraient volontiers. Il en a été de même ici : les ignorants ont été persuadés les premiers, parce qu'ils n'avaient pas l'extrême folie de se croire sages. Car c'est le comble de la folie de chercher par le raisonnement ce qui ne peut se découvrir que par la foi. Si un forgeron, retirant le fer rouge du feu, s'avisait d'y employer ses mains au lieu de tenailles, il serait certainement regardé comme un fou. Ainsi en est-il des philosophes qui veulent découvrir ces choses par eux-mêmes, au mépris de la foi. Aussi n'ont-ils rien trouvé de ce qu'ils cherchaient. " Peu de puissants, peu de nobles ". Les puissants et les nobles sont remplis d'orgueil. Or, rien n'est aussi inutile pour arriver à la connaissance de Dieu que l'arrogance et l'attachement aux richesses. De là vient qu'on admire les choses présentes, qu'on ne tient aucun compte des choses à venir, et que la multitude des soucis bouche les oreilles. " Mais Dieu a choisi les moins sages selon le monde ". Car c'est là le plus grand signe de supériorité : vaincre par des ignorants.
2. En effet, les Grecs ne rougissent pas autant d'être vaincus par des sages; mais ce qui les couvre de honte, c'est de se voir dépassés en philosophie par un artisan, par un homme du peuple. Aussi l'apôtre dit-il : " Pour confondre les sages ". Et ce n'est pas en ce point seulement, mais aussi en ce qui touche les autres avantages de la vie, que Dieu a ainsi procédé. Car " il a choisi les faibles selon le monde, pour confondre les forts ". Ce ne sont pas seulement des ignorants, mais des pauvres, des hommes méprisés et obscurs, qu'il a appelés pour humilier ceux qui étaient constitués en puissance. "
Et les plus vils et les plus méprisés selon le monde, et ce qui n'était rien pour confondre ce qui est ". Et qu'appelle-t-il ici : " ce qui n'est rien ? " Ceux qui sont considérés comme rien, parce qu'ils n'ont aucune valeur. Dieu a fait preuve d'une grande puissance en renversant les grands par ceux qui semblent n'être rien. C'est ce qu'il exprime ailleurs, quand il dit : " Ma puissance éclate davantage dans la faiblesse ". (II Cor. XII, 9.) C'est en effet une marque de grand pouvoir que des hommes sans valeur, dépourvus de toute instruction, aient subitement appris à raisonner sur des questions plus élevées que le ciel. Nous admirons surtout le médecin, le rhéteur, ou tout autre maître, quand ils instruisent et forment parfaitement des ignorants. En cela, Dieu n'a pas seulement voulu faire un miracle et prouver sa puissance, mais réprimer la vaine gloire. Ce qui faisait dire d'abord à Paul : " Pour confondre les sages, pour détruire ce qui est" ; et ensuite: " Afin qu'aucun homme ne se glorifie devant Dieu". Car Dieu fait tout pour réprimer l'orgueil et la présomption, pour abattre la vaine jactance, et vous y persévérez ? Il fait tout pour que nous ne nous attribuions rien et que nous lui rapportions tout, et vous vous êtes livrés à un tel et à un tel ? Quel pardon obtiendrez-vous? Dieu nous a prouvé, et cela dès le commencement, que nous ne pouvons pas nous sauver par nous-mêmes. Car déjà alors les hommes ne pouvaient pas se sauver par eux-mêmes, mais ils avaient besoin de considérer la beauté du ciel, l'étendue de la terre et les autres corps créés, pour pouvoir s'élever jusqu'à l'auteur de ces ouvrages. Son but était déjà de réprimer d'avance la vaine estime de la sagesse.
De même qu'un maître qui invite un élève à le suivre, et le voit rempli de préjugé et résolu à tout apprendre par lui-même, l'abandonne à son erreur, puis lui prouvant qu'il ne saurait suffire à sa propre instruction, en prend occasion de lui exposer sa doctrine : ainsi Dieu dès le commencement a invité les hommes à le suivre par le moyen de la création ; puis comme ils s'y refusaient, il leur a d'abord prouvé qu'ils ne pouvaient pas se suffire à eux-mêmes, et il les a appelés à lui par une autre voie . pour livre, il leur a donné le monde. Les philosophes n'ont pas su le méditer, ils n'ont point voulu obéir à Dieu, ni aller à lui par le chemin qu'il leur indiquait. Il a employé un autre moyen plus clair que le premier, pour convaincre l'homme qu'il ne peut se suffire à lui-même. Car alors il était permis d'employer le raisonnement, de tirer parti de la sagesse extérieure en se laissant guider par les choses créées; mais maintenant, à moins d'être fou, c'est-à-dire, à moins de se dégager de tout raisonnement et de toute sagesse, et de s'abandonner à la foi, il est impossible d'être sauvé. Et ce n'est pas peu de chose d'avoir, en facilitant ainsi la voie, extirpé l'ancienne maladie, en sorte que les hommes ne se glorifient plus et soient sans orgueil " Afin qu'aucun homme ne se glorifie ". Car (323) le mal venait de là: de ce que les hommes prétendaient être plus sages que les lois de Dieu et ne voulaient point s'instruire selon ses ordres. Aussi n'ont-ils absolument rien appris.
Et il en a été ainsi dès le commencement. Dieu avait dit à Adam : Fais ceci, et évite cela. Mais Adam voulant trouver quelque chose de plus, n'obéit pas et perdit ce qu'il avait. Dieu dit ensuite aux hommes : Ne vous arrêtez pas à la créature, mais par elle contemplez le Créateur. Et les hommes, comme s'ils eussent trouvé quelque chose de plus sage que ce qu'on leur avait dit, s'engagèrent dans mille labyrinthes. De là des contradictions sans fin et avec eux-mêmes et avec les autres; et ils ne trouvèrent point Dieu, ne surent rien de clair sur la création, n'en eurent pas même une idée raisonnable et vraie. De nouveau pour ébranler vivement leur présomption, il suscita d'abord des ignorants, afin de montrer que tous ont besoin de la sagesse d'en-haut. Et ce n'est pas seulement en matière de connaissance, mais pour toute autre chose qu'il a voulu faire sentir le besoin que les hommes et 'toutes les créatures ont de lui, afin que les liens de l'obéissance et de la soumission étant plus forts, on ne courût point à sa perte par la résistance. Voilà pourquoi il n'a pas voulu que les hommes se suffisent. Car si beaucoup le dédaignent malgré le besoin qu'ils ont de lui, à quel degré d'orgueil ne seraient-ils pas montés, s'il en eût été autrement?
Ce n'est donc point par jalousie que l'apôtre combat leur vaine ostentation, mais pour les préserver de la ruine qu'elle engendre. " C'est de lui que vous avez été établis en Jésus-Christ, qui nous a été donné de Dieu pour être notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption ". Ces mots : " De lui ", ne se rapportent point ici , ce me semble, à là production , à l'existence, mais à la foi; il veut dire que les enfants de Dieu ne sont point formés du sang et de la volonté de la chair. Ne pensez donc pas qu'après nous avoir guéris de la vaine gloire, il nous laisse là : non ; il nous fournit une raison plus haute de nous glorifier. Il ne faut pas se glorifier devant lui. Vous êtes ses enfants, et vous l'êtes devenus par le Christ. En disant : " Il a choisi les moins sages selon le monde, les plus méprisables selon le monde ", il fait voir que la plus grande. noblesse est d'avoir Dieu pour Père. Or cette noblesse, nous ne la devons point à un tel ou à un tel, mais au Christ qui nous a rendus sages, justes et saints : car c'est le sens de ces paroles : " Qui est devenu notre sagesse ".
3. Qui donc est plus sage que nous. qui. possédons, non la sagesse de Platon, mais le Christ lui-même, par la volonté de Dieu ? Que veulent dire ces mots : " Qui nous a été donné de Dieu? " Après avoir dit de grandes choses du Fils unique, il ajoute le nom du Père, pour que personne ne pense que le Fils ne soit pas engendré. Après avoir dit qu'il a pu de si grandes choses, et lui avoir tout attribué en disant qu'il est devenu notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption, il ramène de nouveau tout au Père par le Fils, en disant : " Qui nous a été donné de Dieu ". Pourquoi n'a-t-il pas dit : qui nous a rendu sages, mais " qui est devenu notre sagesse ? " C'est pour nous faire sentir l'excellence du don ; car c'est comme s'il disait : Qui s'est donné lui-même à nous. Et voyez comme il procède. D'abord le Christ nous a rendus sages en nous délivrant de l'erreur; ensuite il nous a rendus justes et saints en nous donnant l'Esprit, et nous a délivrés de tous les maux, de manière que nous soyons à lui, non par l'essence, mais par la foi. En effet, ailleurs l'apôtre dit : Que nous sommes justes de la justice de Dieu, dans ce passage : " Pour l'amour de nous il a traité celui qui ne connaissait point le péché, comme s'il eût été le péché, afin qu'en lui nous devinssions justes de la justice de Dieu ". (II Cor. V, 21.) Maintenant il dit qu'il est devenu notre justice, en sorte que chacun peut à volonté y participer abondamment. Car ce n'est pas un tel ou un tel qui nous a rendus justes, mais le Christ. Que celui qui se glorifie se glorifie donc en lui, et non dans un tel ou un tel. Tout est l'oeuvre du Christ. C'est pourquoi, après avoir dit : " Qui est devenu notre sagesse, notre justice, notre sanctification et notre rédemption " , il ajoute : " Afin que, selon qu'il est écrit, celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur". (Jérém. IX, 23.)
Voilà pourquoi encore il se déchaîne vivement contre la sagesse des Grecs, afin de persuader par là même aux hommes de se glorifier en Dieu, comme cela est juste. Rien n'est plus fou, rien n'est plus faible que nous, quand nous (324) voulons chercher par nous-mêmes ce qui est au-dessus de nous. Nous pouvons avoir une langue exercée, mais non des croyances solides; par eux-mêmes nos raisonnements ressemblent à des toiles d'araignées. Quelques-uns ont poussé la folie jusqu'à soutenir qu'il n'y a rien de vrai, et que tout est contraire aux apparences. Ne vous attribuez donc rien, mais pour tout glorifiez-vous en Dieu; n'attribuez jamais rien à personne. Car si l'on ne peut rien attribuer à Paul, encore bien moins à tout autre. "J'ai planté ", dit-il, "Apollon a arrosé, mais Dieu a fait croître ". (I Cor. III, 6.) Celui qui a appris à se glorifier en Dieu, ne s'enorgueillira jamais, mais il sera toujours modeste et reconnaissant. Tels ne sont pas les Grecs qui s'attribuent tout à eux-mêmes. Aussi élèvent-ils les hommes au rang des dieux, tant leur orgueil les a égarés ! C'est maintenant l'heure d'entrer en lutte avec eux. Où en sommes-nous restés hier? Nous disions qu'humainement il n'était pas possible que des pêcheurs l'emportassent sur des philosophes; et pourtant cela est devenu possible; donc c'est évidemment l'effet de la grâce.
Nous disions qu'il n'était pas possible qu;ils imaginassent de tels succès ; et nous avons montré qu'ils ne les ont pas seulement conçus, mais réalisés entièrement et avec une grande facilité.
Aujourd'hui nous traiterons ce point capital de la question, à savoir : d'où leur serait venu l'espoir de triompher du monde entier, s'ils n'avaient pas vu le Christ ressuscité. Dans quel accès de folie auraient-ils rêvé une chose si absurde, si téméraire ? Car espérer une telle victoire sans la grâce de Dieu, c'est assurément le comble de la démence. Et comment, dans le délire de la folie, en seraient-ils venus à bout? Mais s'ils jouissaient de leur bon sens, comme l'événement l'a prouvé , comment douze hommes auraient-ils osé provoquer de tels combats, braver la terre et la mer, songer à réformer les moeurs du monde entier, si affermies par le temps, et soutenir l'assaut avec tant de courage, s'ils n'eussent reçu d'en-haut des gages assurés, et n'eussent obtenu la grâce divine? Bien plus encore : comment, en promettant le ciel et les demeures suprêmes, auraient-ils espéré convaincre leurs auditeurs? Eussent-ils été élevés dans la gloire, dans la richesse, dans là puissance, dans l'instruction, ils n'auraient sans doute pas osé aspirer à une oeuvre aussi hardie ; cependant leur espoir aurait eu quelque apparence de raison. Mais ce sont des pêcheurs, des fabricants de tentes, des publicains ; tous métiers les moins propres à la philosophie, les moins capables d'inspirer de grands projets, surtout quand il n'y a pas de précédents. Or, non-seulement ils n'avaient pas d'exemples qui leur promissent la victoire, mais il y en avait, et de tout récents, qui leur présageaient la défaite. Plusieurs, je ne dis pas parmi les Grecs (il ne s'agissait pas encore d'eux alors), mais parmi les Juifs contemporains , pour avoir essayé d'innover, avaient péri; et ce n'était pas à -la tête de douze hommes, mais avec une multitude de partisans, qu'ils avaient mis la main à l'oeuvre. En effet, Theudas et Judas, appuyés de nombreux partisans, avaient succombé avec eux.
De tels exemples étaient bien propres à effrayer les apôtres, s'ils n'eussent été parfaitement convaincus qu'on ne peut triompher sans la puissance de Dieu. Et, même avec la confiance dans la victoire, quelle espérance les eût soutenus au milieu de tant de périls, s'ils n'avaient eu les yeux fixés sur l'avenir ? Supposons qu'ils comptaient triompher ! Mais à quels profits aspiraient-ils en menant le monde entier aux pieds d'un homme qui, selon vous, n'était point ressuscité ?
4. Si maintenant des hommes qui croient au royaume du ciel et à des biens infinis, ont tant de peine à soutenir, les épreuves, comment les apôtres auraient-ils supporté tant de travaux sans espoir d'en rien recueillir, sinon des maux? Car si rien de ce qui s'était réellement passé n'avait eu lieu , si le Christ n'était point monté au ciel, ceux qui forgeaient ces contes et cherchaient à les persuader aux autres, offensaient Dieu et devaient s'attendre à être mille fois frappés de la foudre.
Que s'ils eussent eu un tel zèle du vivant du Christ, ils l'eussent perdu après sa mort; car, n'étant pas ressuscité, il n'eût plus été à leurs yeux qu'un imposteur et un fourbe. Ne savez-vous pas qu'une armée, même faible, tient ferme tant que le général et le prince vivent; et que, bien que forte, elle se dissout dès qu'ils sont morts ?
Quels motifs plausibles, dites le moi, les auraient déterminés à entreprendre la prédication et à parcourir le monde entier? Quels obstacles ne les auraient pas retenus? S'ils étaient fous (je ne cesserai de le répéter), rien, absolument rien, ne leur eût réussi : car (325) personne ne croit à des fous. Mais s'ils ont réussi, comme le fait l'a prouvé , c'est donc une preuve qu'ils étaient les plus sages des hommes. Mais s'ils étaient les plus sages des hommes, il est évident qu'ils n'avaient point entrepris la prédication au hasard. Et s'ils n'avaient pas vu le Christ ressuscité, à quoi bon commencer une telle guerre? Tout ne lés en eût-il pas détournés?
Il leur a dit : Je ressusciterai dans trois jours : il leur a promis le royaume des cieux; il leur a annoncé qu'après avoir reçu le Saint-Esprit ils soumettront la terre entière; il leur a dit mille autres choses encore, infiniment élevées au-dessus de la nature. En sorte que, si rien de cela n'était arrivé, eussent-ils cru en lui pendant qu'il vivait, ils auraient cessé d'y croire après sa mort, s'ils ne l'avaient vu ressuscité.
Ils auraient dit : Il avait annoncé qu'il ressusciterait après trois jours, et il n'est pas ressuscité; il avait promis d'envoyer l'Esprit et il ne l'a pas envoyé; comment croirons-nous à ce qu'il a dit de l'avenir, quand ce qu'il a dit du présent est convaincu de fausseté? Comment auraient-ils prêché la résurrection d'un homme qui ne serait pas ressuscité?
Parce qu'ils l'aimaient, dira-t-on. Mais ils l'eussent dès lors pris en haine, lui qui les avait trompés, et trahis; lui qui, par mille menteuses promesses, les avait arrachés à leurs maisons, à leurs parents, à tout ce qu'ils possédaient, lui qui, après avoir excité contre eux tout le peuple juif, les avait enfin abandonnés. Il l'eût été là un simple effet de faiblesse, ils l'eussent peut-être pardonné; mais il fallait maintenant y voir une grande scélératesse.
Car il devait dire la vérité, et ne pas promettre le ciel, puisque, selon vous, il n'était qu'un homme. C'était donc une conduite tout opposée qu'ils auraient dû tenir, c'est-à-dire proclamer qu'ils avaient été trompés et le dénoncer comme un fourbe et un charlatan ; par là ils eussent échappé aux dangers et mis fin à la guerre.
Si les Juifs ont payé des soldats pour dire que le corps avait été enlevé, quel honneur n'eussent pas obtenu les disciples s'ils avaient dit en passant : C'est nous qui l'avons enlevé, il n'est point ressuscité? Ils pouvaient donc recevoir des honneurs et des couronnes. Pourquoi alors auraient-ils préféré les injures et les périls, si une force divine, plus puissante que tout le reste, ne les y eût déterminés? Et (325) si ce raisonnement ne vous convainc pas encore, faites celui-ci : Si les choses n'eussent pas été ainsi, quelque décidés qu'ils y fussent d'abord, ils ne l'auraient point pris pour sujet de leur prédication; ils l'auraient au contraire pris en aversion : car vous savez bien que nous ne voulons pas même entendre prononcer le nom de ceux qui nous ont ainsi trompés. Et pourquoi l'auraient-ils prêché , ce nom ? Dans l'espoir de vaincre par lui ? C'était tout le contraire qu'ils devaient attendre puisque, même après la victoire, ils seraient morts en prêchant le nom d'un imposteur. Que s'ils voulaient jeter un voile sur le passé, il fallait se taire : car engager le combat, c'était donner un nouvel aliment à la guerre et au ridicule. D'où leur serait venue la pensée de forger de telles inventions? Ils avaient perdu le souvenir de tout ce qu'ils avaient entendu. Et si, au rapport de l'évangéliste, ils avaient oublié bien des choses et n'en avaient pas compris d'autres , alors même qu'ils n'avaient rien à craindre ; comment tout ne leur aurait-il pas échappé, au milieu d'un si grand, péril? Mais à quoi bon dire cela, quand leur affection pour le maître était déjà affaiblie par la crainte de l'avenir, ainsi qu'il le leur reprocha lui-même un jour. Car comme suspendus à sa bouche, ils lui avaient souvent demandé auparavant : Où allez-vous? et qu'ensuite après l'avoir entendu longuement exposer les maux qu'il devait subir dans le temps de sa passion, ils restaient bouche béante et muette de terreur, écoutez comme il le leur fait sentir, en disant : " Aucun de vous ne me demande : Ou allez-vous? mais parce que je vous ai dit ces choses, la tristesse a rempli votre coeur ". (Jean, XVI, 6, 6.) Si donc ils étaient déjà tristes quand ils s'attendaient à sa mort et à sa résurrection ; comment, ne le voyant pas ressuscité, auraient-ils pu vivre? Comment , découragés par la déception et épouvantés des maux à venir, n'auraient-ils pas désiré rentrer dans le sein de la terre?
5. Mais d'où leur sont venus ces dogmes sublimes? Et il leur avait annoncé qu'ils en entendraient de plus sublimes encore. " J'ai encore bien des choses à vous dire ", leur disait-il, " mais vous ne pouvez les porter présentement ". Ce qu'il ne disait pas était donc encore plus élevé. Mais un des disciples, entendant parler de dangers , ne voulait pas même aller en Judée avec lui. "Allons-y aussi (326) nous", disait-il, "afin de mourir avec lui ". (Idem, XI, 16.) L'attente de la mort lui était pénible. Mais si, étant avec lui, il s'attendait à mourir et s'en effrayait pourtant, à quoi, séparé de lui et des autres disciples, n'aurait-il pas dû s'attendre ? Et t'eût été d'ailleurs une grande preuve d'impudence. Qu'auraient-ils eu à dire? Le monde entier connaissait la Passion; le Christ avait été suspendu au gibet en plein jour, dans une capitale, pendant la fête principale, celle dont il était le moins permis de s'absenter; mais aucun étranger ne connaissait la résurrection : ce qui n'était pas un petit obstacle au succès de leur prédication. La rumeur disait partout qu'il avait été enseveli; les soldats et tous les Juifs affirmaient que son corps avait été enlevé par ses disciples; mais aucun étranger ne savait qu'il fût ressuscité. Comment auraient-ils espéré en convaincre l'univers? Si on avait pu déterminer des soldats, malgré des miracles, à attester le contraire, comment sans miracle auraient-ils eu la confiance de prêcher, et pu croire, eux qui n'avaient pas une obole, qu'ils persuaderaient le monde entier de la résurrection ?
S'ils agissaient par ambition de la gloire,'ils se seraient attribué leur doctrine bien plutôt qu'à un mort. Mais on ne l'aurait point acceptée, dit-on. Et de qui l'eût-on plutôt acceptée ou d'un homme qui avait été pris et crucifié, ou d'eux qui avaient échappé aux mains des Juifs? Et pourquoi, de grâce, s'ils devaient prêcher, ne pas quitter aussitôt la Judée, et se rendre dans les villes étrangères, au lieu de rester dans le pays? Et comment auraient-ils fait des disciples, s'ils n'eussent opéré des miracles? Or, s'ils faisaient des miracles (et ils en faisaient), ce ne pouvait,être que par la puissance de Dieu; et s'ils eussent triomphé sans en faire, t'eût été bien plus étonnant encore. Ne connaissaient-ils pas, dites-moi, le peuple juif, ses mauvaises dispositions, son esprit de jalousie? Ils avaient lapidé Moïse après le passage de la mer à pied sec, après cette victoire, après ce trophée remporté contre les Egyptiens, leurs oppresseurs, par les mains de ce grand homme sans effusion d'une goutte de sang; après avoir mangé la manne; après avoir vu des torrents d'eau couler du rocher; après les mille prodiges de l'Egypte, de la mer Rouge et du désert, ils avaient jeté Jérémie dans la citerne et mis à mort beaucoup de prophètes.
Ecoutez ce que dit Elie, quand il est forcé de s'éloigner du pays, après la terrible famine et la pluie miraculeuse, et,la flamme qu'il a fait descendre du ciel, et le merveilleux holocauste : " Seigneur, ils ont tué vos prophètes, ils ont détruit vos autels; je suis demeuré seul, et ils en veulent encore à ma vie ". (III Rois, XIX, 10.) Et pourtant ceux-là ne touchaient point à la loi. Comment donc, dites-le moi, aurait-on écouté les apôtres? Car ils étaient les plus misérables des hommes, et ils prêchaient les nouveautés qui avaient valu la croix à leur maître.
Du reste, ce n'était pas une grande preuve d'habileté chez eux que de répéter ce que le Christ avait dit. On avait pu croire que le Christ agissait par amour de la gloire; on n'en aurait que plus haï ses disciples qui reprenaient la guerre au profit d'un autre. Mais, objectera-t-on, la loi romaine les favorisait. Ils y trouvaient, au contraire, un nouvel obstacle : car les Juifs avaient dit : " Quiconque se fait roi, n'est pas l'ami de César ". (Jean, XIX, 12.) Ainsi cela seul eût suffi à les entraver, d'être les disciples d'un homme qui était censé avoir voulu se faire roi et de soutenir son parti. Où donc auraient-ils puisé le courage de se jeter dans de tels dangers ? Que pouvaient-ils dire de lui qui fût propre à leur attirer la confiance? Qu'il avait été crucifié? qu'il était né d'une pauvre mère juive, mariée à un charpentier juif? qu'il appartenait à une nation haïe du monde entier? Mais tout cela était plus propre à irriter qu'à persuader et qu'à attirer des auditeurs, surtout dans la bouche d'un fabricant de tentes et d'un pêcheur. Et les disciples -n'avaient-ils pas songé à tout cela? Les natures timides (et telles étaient les leurs) savent s'exagérer les choses. D'où auraient-ils pu espérer le succès ? Ils en auraient désespéré au contraire, quand tant de raisons les détournaient de l'entreprise, si le Christ n'était pas ressuscité.
6. Les moins intelligents ne comprennent-ils pas que si les apôtres n'avaient reçu une grâce abondante et n'avaient eu des preuves certaines de la résurrection, non-seulement ils n'eussent pas formé et entrepris un tel dessein, mais qu'ils n'en auraient pas même eu la pensée? Et si, malgré tant d'obstacles, je ne dis pas à la réussite, mais à l'idée même de l'entreprise, ils l'ont cependant formée et réalisée au-delà , de toute espérance, n'est-il (327) pas évident pour tout le monde que ce n'est point là l'effet de la puissance humaine, mais de la grâce divine?
Méditons donc ces sujets, non-seulement avec nous-mêmes, mais aussi avec les autres; ce sera le moyen d'arriver plus facilement à ce qui doit suivre. Et ne dites pas que vous n'êtes qu'un artisan, et que ces études vous sont étrangères. Paul était fabricant de tentes, et pourtant (il nous le dit lui-même) il fut rempli d'une grâce abondante, et ne parlait que par son inspiration. Avant de l'avoir reçue, il était aux pieds de Gamaliel, et il ne la reçut que parce qu'il s'en était montré digne;
puis après, il reprit son métier. Que personne ne rougisse donc d'être ouvrier; mais que ceux-là rougissent qui vivent dans l'inutilité et la paresse, qui ont besoin de beaucoup de soins et de nombreux serviteurs. Car il y a une sorte de philosophie à ne gagner sa nourriture que par son travail; l'âme en devient plus pure, le caractère plus ferme. L'homme oisif parle bien plus au hasard, agit souvent sans but, passe des journées entières à ne rien faire, engourdi par la paresse; chez l'ouvrier, au contraire, il y a peu d'actions, de paroles ou de pensées inutiles : car une vie laborieuse tend tous les ressorts de l'âme. Ne méprisons donc point ceux qui gagnent leur vie par leur travail; félicitons-les plutôt. Quel mérite avez-vous, dites-moi, à passer votre vie à ne rien faire et à dépenser inutilement l'héritage que vous avez reçu de votre père? Ne savez-vous pas que nous ne rendrons pas tous le même compte? que ceux qui auront joui d'une plus grande abondance seront jugés plus sévèrement, tandis qu'on traitera avec plus d'indulgence ceux qui auront supporté les travaux, la pauvreté ou d'autres incommodités de ce genre? La parabole de Lazare et du mauvais riche est là pour le prouver. Vous serez justement accusé, vous qui n'employez vos loisirs à la pratique d'aucun devoir; mais le pauvre qui consacrait au devoir le temps que le travail lui laissait libre, recevra une riche couronne. M'objecterez-vous que vous êtes soldat et que cet état ne vous laisse pas de loisir? Mais cette excuse n'est pas raisonnable. Corneille était centurion, et cela ne l'empêchait point de remplir exactement ses devoirs. Quand il s'agit de fréquenter les danses et les comédies, de passer toute votre vie au théâtre, vous n'objectez plus l'état militaire ni la crainte des magistrats; mais quand nous vous appelons à l'église, mille obstacles se lèvent. Et que direz-vous en ce jour terrible où vous verrez les torrents de flamme, les chaînes qui ne se brisent plus, où vous entendrez les grincements de dents ? Qui est-ce qui prendra votre défense, quand vous verrez l'ouvrier qui aura bien vécu, nager au sein de la gloire; tandis que vous, jadis si mollement vêtu et respirant l'odeur des parfums, vous subirez des supplices sans fin? A quoi vous serviront vos richesses et votre opulence? En quoi la pauvreté nuira-t-elle à l'artisan? Afin donc d'éviter ces malheurs.
Méditons ces paroles en tremblant, et employons tous nos loisirs aux oeuvres nécessaires. Ainsi, après avoir obtenu de Dieu le pardon de nos fautes passées, et au moyen de nos bonnes couvres à venir, nous pourrons obtenir le royaume des cieux, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec lequel, gloire, puissance, honneur, au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE VI. POUR MOI, MES FRèRES, LORSQUE JE SUIS VENU VERS VOUS POUR VOUS ANNONCER LE TéMOIGNAGE DE DIEU, JE N'Y SUIS POINT VENU AVEC LE LANGAGE éLEVé DE L'éLOQUENCE OU DE LA SAGESSE. CAR JE N'AI POINT FAIT PROFESSION DE SAVOIR AUTRE CHOSE PARMI VOUS QUE JéSUS-CHRIST, ET JéSUS-CHRIST CRUCIFIé. (CHAP. II, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 5.)
ANALYSE.
1. Que saint Paul n'a point usé de l'éloquence humaine dans sa prédication.
2 et 3. Réponse à cette objection : Mais si la prédication doit l'emporter sans le secours de la sagesse humaine, pourquoi ne voit-on plus maintenant de miracles. — Au lieu des miracles, il y a maintenant des prophéties qui s'accomplissent. — On remarquera combien cet argument de saint Chrysostome s'est encore fortifié depuis lui jusqu'à sons, car les. prophéties dont il parle s'accomplissent encore.
4. Que c'est la corruption des moeurs des chrétiens qui empêche les infidèles de se convertir.
1. Rien de plus ardent au combat que l'âme de Paul; non pas que l'âme de Paul (car ce n'est pas lui qui a inventé ceci), mais que la grâce sans égale qui opère en lui et triomphe de tout. Ce qu'il a dit plus haut suffirait à abattre l'orgueil de ceux qui se glorifiaient de leur sagesse; une partie même aurait suffi. Mais pour faire ressortir l'éclat de la victoire, il entreprend, de nouvelles luttes, en foulant aux pieds les adversaires qu'il a terrassés. Examinez, en effet : il a rappelé la prophétie qui dit :
" Je détruirai la sagesse des sages"; il a montré la sagesse de Dieu qui à abattu, au moyen d'une folie apparente, la philosophie profane; il a fait voir que la folie en Dieu est plus sage que les hommes; il a démontré que Dieu n'a pas seulement enseigné par des ignorants, mais encore appelé des ignorants; maintenant il prouve que le sujet même et le mode de la prédication étaient propres à causer du trouble, et n'en ont cependant point causé. Non-seulement , dit-il , les disciples étaient ignorants; mais, moi qui prêche, je le suis aussi. Delà ces paroles : " Pour moi, mes frères " (il leur donne de nouveau le nom de frères, pour adoucir la rudesse de son langage), "je ne suis point venu avec le langage élevé de l'éloquence pour vous annoncer le témoignage de Dieu". Eh! dis-nous, Paul, que serait-il arrivé si tu avais voulu venir avec le langage élevé de l'éloquence? L'aurais-tu pu ? Non : quand je l’aurais voulu, je ne l'aurais pas pu; mais le Christ l'aurait pu, s'il l'avait voulu. Et il ne l'a pas voulu, pour rendre la victoire plus éclatante. C'est pour cela qu'indiquant plus haut que le Christ avait agi en cela et avait voulu que la parole fût prêchée par des ignorants, il disait : " Le Christ ne m'a pas envoyé pour baptiser, mais pour évangéliser, non toutefois par la sagesse de la parole ". Or, que ce soit là la volonté du Christ et non celle de Paul , c'est beaucoup plus grand, c'est infiniment -plus grand. Par conséquent, dit-il, ce n'est pas pour faire parade d'éloquence, ni armé de discours profanes, que je viens annoncer le témoignage de Dieu. Il ne dit pas : la prédication; mais: " Le témoignage de Dieu " : ce qui était encore bien propre à inspirer de l'éloignement;
car c'était la mort qu'il prêchait partout. Aussi ajoute-t-il : " Je n'ai point fait profession de savoir autre chose parmi vous que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié ". Et il disait cela parce qu'il n'y avait absolument rien en (329) lui de la sagesse du monde, comme il l'exprimait plus haut: " Je ne suis pas venu avec le langage élevé de l'éloquence ".
Il est cependant évident qu'il aurait pu l'avoir: car si ses vêtements ressuscitaient les morts, si l'ombre de son corps chassait les maladies, à bien plus forte raison son âme aurait-elle pu recevoir le don de l'éloquence mais l'un s'obtient par l'étude ; l'autre est au-dessus de toute industrie humaine. Or celui qui savait le plus; pouvait encore mieux savoir le moins. Mais le Christ ne le permit pas, car c'était inutile. Il a donc raison de dire : " Je n'ai pas fait profession de savoir quelque chose " ; car je veux ce que veut le Christ. Il me semble que, pour réprimer leur orgueil, il leur parle avec plus d'humilité qu'aux autres. Ces mots : " Je n'ai pas fait profession de rien savoir ", sont dits par opposition à la sagesse profane. Je ne suis pas venu pour enchaîner des raisonnements ou des sophismes; je n'ai qu'une chose à vous dire, à savoir que Jésus-Christ a été crucifié. Ceux-là vous disent mille choses, vous font de nombreux et longs discours, construisent des raisonnements et des syllogismes, combinent des sophismes sans fin; pour moi je suis venu simplement vous dire que le Christ a été crucifié, et je les ai tous dépassés : preuve incontestable de la puissance de Celui que je prêche. "Et tant que j'ai été parmi vous, j'y ai été dans un état infirmité, de crainte et de tremblement ". Autre point. capital. Non-seulement ceux qui croient sont des ignorants, non-seulement celui qui parle est ignorant lui-même, non-seulement le genre de prédication est dépourvu de toute science, non-seulement le sujet de la prédication est propre à jeter le trouble : car c'est la croix et la mort qu'on annonce ; mais a ces obstacles d'autres s'ajoutaient encore les périls, les embûches, la crainte de tous les jours, l'expulsion. Souvent il appelle la persécution infirmité, comme en cet autre endroit " Vous ne m'avez point méprisé à cause de l'infirmité que j'ai éprouvée dans ma chair ". (Gal. IV, 13, l4.) Et encore : " S'il faut se glorifier, je me glorifiera de mon infirmité ". (II Cor. XI, 30.) De quelle infirmité? " Celui qui était gouverneur de la province pour le roi Arétus faisait faire garde dans la ville de Damas pour m'arrêter prisonnier ". (Id.) Et encore : " C'est pourquoi je me complais dans mes infirmités ". Et pour en désigner quelques-unes, il ajoute : " Dans les outrages, dans les nécessités, dans les détresses ". Et c'est là ce qu'il entend ici; car après avoir dit : " J'ai été dans un état d'infirmité ", il ne s'arrête pas là ; mais pour faire voir que par infirmité, il entend les périls, il ajoute : " J'ai été parmi vous dans un état de crainte et de grand tremblement ".
Que dites-vous ? Quoi ! Paul craignait les dangers? Oui, il les craignait et il tremblait fort : car tout Paul qu'il était, il était homme. Et ce n'était point sa faute, mais l'infirmité de la nature; bien plus, c'est là l'éloge de sa bonne volonté, d'avoir craint la mort et les coups, et de n'avoir rien fait d indigne à cause de cette crainte : en sorte que prétendre qu'il n'a pas craint les coups, ce n'est point l'honorer, mais lui ravir une grande partie de l'honneur qui lui est dû. Car s'il n'avait pas craint, quelle gloire, quelle philosophie aurait-il eu à supporter les périls ? Quant à moi, c'est en cela que je l'admire : que craignant, et non-seulement craignant, mais tremblant en présence des dangers, il ait néanmoins parcouru sa carrière en recueillant des couronnes ; et que, sans reculer devant aucun danger, il ait purifié le monde et semé la parole sur terre et sur mer. " Et je n'ai point employé, en vous parlant et en vous prêchant, les discours persuasifs de la sagesse humaine " ; c'est-à-dire, je n'avais point la sagesse profane. Si donc la prédication n'avait rien de sophistique, si ceux qui étaient appelés étaient des ignorants, si celui qui prêchait l'était lui-même, si la persécution était là, s'il y avait crainte et tremblement; dites-le moi, comment ont-ils vaincu? Parla puissance de Dieu. Aussi, après avoir dit : " Je n'ai point employé, en vous parlant et en vous prêchant, les discours persuasifs de la sagesse humaine ", ajoute-t-il : " Mais les effets sensibles de l'Esprit et de la vertu ".
2. Voyez-vous comment ce qui paraît folie en Dieu est plus sage que les hommes? Comment la faiblesse l'emporte sur la force ? Les ignorants qui. prêchaient ces choses, étaient jetés dans les chaînes et proscrits, et ils triomphaient de ceux qui les repoussaient. Comment cela ? N'était-ce point parce qu'ils inspiraient la foi par l'Esprit? Et ceci même en est une démonstration évidente. Qui donc, je vous prie, en voyant les morts ressuscités et les démons chassés, ne se serait pas rendu? Mais comme (330) il y a des vertus trompeuses, celles des enchanteurs par exemple, l'apôtre veut en détruire jusqu'au soupçon. Il ne dit donc pas simplement " de la vertu ", mais d'abord " de l'Esprit ", et ensuite " de la vertu " ; indiquant par là que ce qui se passait était l'oeuvre de l'Esprit. Ainsi, pour n'être point faite à l'aide de la sagesse profane, la prédication gagnait beaucoup de prix, au lieu d'en perdre; cela prouve donc qu'elle est divine et qu'elle prend ses racines dans le ciel. C'est pourquoi l'apôtre ajoute : " Afin que votre foi ne soit point appuyée surla sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu ". Voyez-vous clairement comme il démontre par tout moyen que l'ignorance est très-utile et la sagesse très-nuisible?
L'une prêchait la croix de Jésus-Christ, l'autre la puissance de Dieu; mais celle-ci faisait qu'on ne trouvait rien de ce qu'il fallait et qu'on se glorifiait en soi-même; celle-là, au contraire, déterminait à accepter la vérité et à se glorifier en Dieu. En second lieu, la sagesse eût persuadé à un grand nombre que la vérité était humaine, tandis que l'autre démontrait clairement qu'elle est divine et descendue du ciel. En effet, lorsque la démonstration se fait par l'art des discours, souvent les pires l'emportent sur les meilleurs , parce qu'ils sont plus habiles dans l'art de parler, et le mensonge l'emporte sur la vérité. Ici il n'en est pas de même : car l'Esprit n'entre pas dans l'âme impure, et quand il entre quelque part, il ne saurait jamais avoir le dessous, quelle que soit l'habileté du langage. Car la démonstration par les couvres et par les signes est beaucoup plus évidente que celle qui se fait par la parole. Mais, dira peut-être quelqu'un de nos adversaires , si la prédication doit l'emporter sans le secours de l'éloquence, de peur que la croix ne soit rendue inutile, pourquoi les signes ont-ils cessé maintenant? Pourquoi? Parlez-vous ici comme un incrédule qui n'admet point ce qui s'est passé du temps des apôtres, ou cherchez-vous réellement à apprendre la vérité ? Dans le premier cas, je m'en tiendrai à cette seule réponse : S'il n'y a pas eu de signes alors, comment, chassés, persécutés, tremblants, enchaînés, devenus les ennemis communs du' genre humain , exposés aux mauvais traitements de la part de tous, n'ayant d'ailleurs rien d'attrayant par eux-mêmes, ni éloquence, ni éclat, ni richesse, ni ville, ni peuple, ni origine, ni science, ni gloire, ni rien de semblable, mais le contraire de tout cela, l'ignorance, l'obscurité, la pauvreté, la haine, l'inimitié, et tenant tête à des peuples entiers, et annonçant de telles doctrines; comment, dis-je, persuadaient-ils ? Car leurs préceptes étaient très-pénibles, leurs enseignements pleins de périls ; et ceux qui les écoutaient, ceux qu'il fallait convaincre, avaient été élevés dans la mollesse, dans l'ivrognerie, dans toutes sortes de vices. Comment ont-ils convaincu, dites-moi ? Quels titres avaient-ils à la confiance ? Si, comme je vous l'ai déjà dit, ils ont convaincu sans les signes, c'est évidemment un bien plus grand prodige.
Donc, de ce qu'il n'y a plus de signes maintenant, ne concluez pas qu'il n'y en eut point alors. Alors ils étaient utiles, aujourd'hui ils ne le seraient plus. De ce qu'on persuade aujourd'hui seulement par la parole, il ne suit pas nécessairement que la prédication se fasse par la sagesse humaine. çar ceux qui semèrent la parole dans le commencement étaient des gens simples et sans instruction, mais ils ne disaient rien d'eux-mêmes et communiquaient au monde ce qu'ils avaient reçu de Dieu ; et nous aussi aujourd'hui nous ne donnons rien de nous-mêmes, mais nous prêchons à tous ce que nous avons reçu des apôtres. Et ce n'est point non plus par le raisonnement que nous persuadons; mais, par les divines Ecritures et par les signes d'alors, nous faisons accepter ce que nous disons. Et les apôtres ne convainquaient pas seulement par des signes, mais aussi par la parole; et leur parole était fortifiée par les signes et par les témoignages de l'Ancien Testament, et non par l'habileté du langage. Mais pourquoi, direz-vous, les signes étaient-ils alors utiles et ne le sont-ils plus aujourd'hui? Supposons (jusqu'ici je discute avec le gentil, et voilà pourquoi je parle comme d'une hypothèse de ce qui arrivera certainement : que l'infidèle veuille bien admettre cette hypothèse pour le cours de la discussion) ; supposons, dis-je, que le Christ viendra : quand il sera venu et tous ses anges avec lui, quand Dieu aura prouvé son existence et son empire universel, le gentil lui-même ne croira-t-il pas? Evidemment il croira, et il adorera, et il confessera que Dieu existe, fût-il d'ailleurs le plus obstiné des hommes.
3. En effet, qui donc en voyant les cieux ouverts, le Christ descendant sur les nues (331) environné de toutes les puissances célestes, et les torrents de flamme, et tous les hommes réunis et tremblants; qui, dis-je, n'adorera pas et ne reconnaîtra pas qu'il y a un Dieu ? Mais, dites-moi, cette adoration et cette connaissance seront-elles comptées au gentil comme un acte de foi? Pas le moins du monde. Pourquoi? Parce que ce n'est point là de la foi : c'est l'effet de la nécessité, de l'évidence ; la volonté n'y est pour rien; la grandeur du spectacle a forcé l'assentiment de l'esprit. Donc, plus les faits sont éclatants et s'imposent nécessairement à l'esprit, plus la foi est diminuée. Voilà pourquoi il n'y a plus de signes. Et, pour preuves, écoutez ce que Jésus dit à Thomas : " Heureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru ". Donc, plus le signe est évident, plus le prix de la foi diminue; et c'est ce qui arriverait maintenant, s'il y avait encore des signes. Paul nous apprend qu'un jour nous ne connaîtrons plus Dieu par la foi, quand il nous dit : " Car maintenant nous marchons " par la foi, et non encore par une claire vue". (II Cor. V, 7.) Comme donc alors l'évidence éclatante empêchera que votre foi ne vous soit imputée, ainsi en serait-il maintenant s'il y avait des signes comme autrefois. C'est quand nous admettons ce qu'il est absolument impossible de trouver par le raisonnement, que la foi existe. Voilà pourquoi Dieu nous menace de l'enfer, mais l'enfer n'est pas visible ; s'il l'était, il arriverait ce que nous disions tout à l'heure.
Du reste, si vous voulez des signes, vous en verrez, bien que d'un autre genre : de nombreuses prédictions et sur une foule de sujets, la conversion du monde entier, les barbares devenus philosophes , les moeurs sauvages adoucies, la religion propagée. — Quelles prédictions , direz-vous? Toutes ont été faites après coup. — Mais quand, dites-moi? Où? Par qui? Combien y a-t-il d'années? Cinquante, ou cent? Donc, auparavant, il n'y avait absolument rien d'écrit. Comment donc le monde a-t-il retenu ces dogmes et tant d'autres choses auxquelles la mémoire ne suffit pas? Comment a-t-on su que Pierre a été attaché à la croix ? D'où est venue l'idée de prédire par exemple que l'évangile serait prêché par toute la terre, que la loi juive cesserait, et ne se rétablirait jamais? Et comment ceux qui livraient leur vie pour la prédication, auraient-ils souffert qu'elle fût dénaturée? Comment, les signes ayant cessé, aurait-on ajouté foi aux écrivains? Comment, si ces écrivains n'eussent pas été dignes de foi, leurs écrits auraient-ils pénétré chez les barbares, dans les Indes, jusqu'aux extrémités de l'Océan? D'autre part, quels étaient ces écrivains? Quand et où écrivaient-ils? Pourquoi écrivaient-ils? était-ce pour se procurer de la gloire? Mais alors pourquoi publier leurs livres sous d'autres noms? Pour recommander leur enseignement, dira-t-on. Un enseignement vrai, ou un enseignement faux ? Dans le premier cas, il était peu probable qu'on vînt à eux; dans le second, ils n'avaient pas besoin de mentir, comme vous le dites. Du reste, ces prophéties sont telles, que jusqu'à présent il n'a pas été possible de les démentir.
Il y a bien des années que Jérusalem est détruite.
Il y a d'autres prophéties qui s'étendent depuis ce temps-là jusqu'à l'avènement du Christ, discutez-les comme il vous plaira; celle-ci , par exemple : " Je suis toujours avec vous jusqu'à la consommation des siècles ". (Matth. XXVII , 20.) Et cette autre: " Sur cette pierre je bâtirai mon église, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle ". (Matth. XVI , 18.) Et encore: " Cet Evangile sera prêché dans toutes les nations " (Matth. XXIV , 14) ; et: " Partout où cet Evangile sera prêché on dira ce qu'a fait cette femme ". (Matth. XXVI, 13.) Et beaucoup d'autres encore. Comment cette prophétie s'est-elle réalisée, si c'était une invention ? Comment les portes de l'enfer n'ont-elles pas prévalu contre l'église? Comment le Christ est-il toujours avec nous? Car s'il n'y était pas, l'église n'aurait pas triomphé. Comment l'évangile s'est-il propagé par tolite la terre? Nos propres adversaires, Celse, et après lui Porphyre, suffisent à prouver l'ancienneté de nos livres: assurément ils n'ont pas combattu des écrits qui leur fussent postérieurs. D'autre part, le monde entier qui les a reçus unanimement, en porte aussi témoignage. Sans la grâce de l'Esprit-Saint, jamais un tel accord n'aurait eu lieu d'une extrémité du monde à l'autre; les auteurs eussent été vite convaincus d'imposture, et des inventions et des mensonges n'auraient pas obtenu de tels succès. Ne voyez-vous pas accourir la terre entière? l'erreur éteinte? la philosophie des moines surpassant l'éclat du soleil? les choeurs des vierges? la religion répandue chez les barbares ? tous les hommes assujettis au même (332) joug? Et tout cela n'a pas été seulement prédit par nous, mais dès les anciens temps, par les prophètes. Et vous ne détruirez pas davantage ces antiques prophéties ; car les livres qui les contiennent sont aux mains de nos ennemis, aux mains mêmes des Grecs, qui ont eu soin de les faire traduire dans leur langue. Ces prophètes ont beaucoup prédit sur ces matières, en annonçant que c'était un Dieu qui devait venir.
4. Pourquoi donc tous ne croient-ils pas aujourd'hui ? Parce que les choses se sont détériorées , et par notre faute :
car c'est de nous qu'il s'agit maintenant. Alors on ne croyait pas seulement à cause des signes; mais l'exemple des fidèles en attirait beaucoup. " Que votre lumière ", a dit Jésus-Christ, " brille aux yeux des hommes, afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux ". (Matth. V, 16.) Alors " ils n'avaient qu'un coeur et qu'une âme, et nul ne considérait ce qu'il possédait comme lui appartenant en propre ; mais tout était commun entre eux et on distribuait à chacun selon ses besoins " (Act. IV, 32) ; et ils menaient une vie angélique. S'il en était encore ainsi, nous convertirions le monde entier sans signes. En attendant, que ceux qui veulent être sauvés, fassent attention aux Ecritures; ils y trouveront toutes ces belles choses et de bien plus grandes encore. Car les maîtres eux-mêmes surpassaient de beaucoup les disciples , en vivant dans la faim , dans la soif et dans la nudité. Nous voulons vivre au milieu des délices, de l'oisiveté et de la licence; il n'en était pas ainsi d'eux , qui criaient : " Jusqu'à cette heure nous souffrons la faim et la soif, la nudité et les mauvais traitements, et nous n'avons point de demeure fixe ". (I Cor. IV, 11.) L'un courait de Jérusalem en Illyrie ; celui-ci chez les Indiens , celui-là chez les Maures; d'autres dans d'autres parties de l'univers; nous, nous n'osons pas sortir de notre patrie, nous recherchons les délices, les demeures splendides, l'abondance de toutes choses. Qui de nous a enduré la faim pour la parole de Dieu? qui a vécu dans la solitude? qui a entrepris de longs voyages? quel maître, vivant du travail de ses mains, est venu en aide aux autres? qui a souffert une mort de tous les jours? Aussi ceux qui vivent au milieu de nous, en deviennent plus lâches. En effet, si l'on voyait des soldats et des généraux, luttant avec la faim , la soif , la mort et tous les maux ; supportant le froid?, les périls et tout autre inconvénient avec le courage des lions, combattre néanmoins et remporter la victoire; puis ces mêmes soldats, changeant de conduite, devenir plus mous, s'attacher aux richesses; s'adonner au commerce, fréquenter les cabarets et être battus par les ennemis, il serait de la dernière folie d'en demander la raison.
Appliquons ce raisonnement à nous et à nos ancêtres, car nous sommes parvenus à la plus extrême faiblesse, et en quelque sorte cloués à la vie présente. Et s'il se trouve quelqu'un parmi nous qui ait conservé des restes de l'ancienne sagesse , il quitte les villes, les places publiques , la société des hommes, se dispense du soin de régler les autres et s'en va dans les montagnes; et si on lui demande pourquoi il se retire ainsi, il en donne une raison qui n'est pas excusable. C'est, dit-il, pour ne pas périr que je m'en vais , c'est de peur de devenir moins vertueux. Eh ! ne vaudrait-il pas bien mieux être moins vertueux et sauver les autres , que de demeurer sur les hauteurs et de laisser périr ses frères? Si les uns négligent la vertu, et que ceux qui la pratiquent fuient loin du champ de bataille , comment vaincrons-nous les ennemis? A supposer qu'il y eût encore des signes aujourd'hui, qui s'en laisserait convaincre? Quel étranger s'attacherait à nous au milieu de ce débordement de malice? Car, une vie irréprochable est aux yeux de la foule le plus puissant des arguments. Des signes mêmes seraient suspects de la part d'hommes impudents et pervers; mais une vie pure fermera la bouche au démon même. Je parle ici aux supérieurs comme aux inférieurs , et surtout à moi-même , afin que nous présentions le modèle d'une vie admirable, et qu'après nous être mis nous-mêmes en règle, nous méprisions toutes les choses présentes. Méprisons les richesses , mais non l'enfer; négligeons la gloire, mais non le salut; supportons ici-bas la peine et le travail, pour ne pas encourir les supplices de l'autre vie. Combattons ainsi les gentils, réduisons-les ainsi en captivité, mais à une captivité bien préférable à la liberté. Voilà ce que nous vous répétons souvent, continuellement, mais qui ne se pratique guère. Du reste , qu'on le pratique ou non, c'est un devoir de vous le rappeler sans cesse. Car s'il est des hommes qui vous trompent par de belles paroles, il est bien plus juste que ceux (333) qui sont chargés de conduire à la vérité, ne se lassent point de répéter des choses utiles. Si des imposteurs emploient tant de moyens, dépensent de l’argent, prodiguent les paroles, s'exposent aux dangers , font parade de leur pouvoir; à plus forte raison nous, qui sommes chargés de vous arracher à la séduction , devons-nous supporter les périls, la mort, tout au monde, pour. nous sauver nous-mêmes et sauver les autres, pour nous rendre invulnérables aux traits de l'ennemi et acquérir ainsi les biens promis, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc.
HOMéLIE VII. CEPENDANT NOUS PRêCHONS LA SAGESSE PARMI LES PARFAITS : NON LA SAGESSE DE CE SIèCLE NI DES PRINCES DE CE SIèCLE , QUI PéRISSENT ; MAIS NOUS PRêCHONS LA SAGESSE DE DIEU DANS LE MYSTèRE, SAGESSE QUI A éTé CACHéE, QUE DIEU A PRéDESTINéE AVANT LES SIèCLES POUR NOTRE GLOIRE. (CHAP. II, VERS. 6, 7, JUSQU'à LA FIN DU CHAPITRE.)
ANALYSE.
1. Que la sagesse des philosophes n'est qu'une folie. — Que les mystères ont besoin de foi. — Par la foi nous croyons autre chose que ce que nous voyons. .
2 Voici que je vous dis un mystère : Tous nous ne dormirons pas, mais tous nous serons changés.
3. Que plusieurs livres de la sainte Ecriture se sont perdus. — Que la sagesse humaine n'est qu'une servante.
4. Que certains mystères n'ont été connus des anges qu'après la révélation qui en a été faite aux hommes. — Ce que signifie cette parole : comparant les choses spirituelles. — Que l'homme animal ne perçoit pas ce qui est de l'Esprit.
5. Unanimes dans l'enseignement de l'erreur, par exemple dans la négation de la création ex nihilo, les philosophes se sont partagés dans l'enseignement de la vérité, par exemple, ils sont bien loin d'avoir été d'accord sur la question de l'immortalité de l’âme.
6. Pour nous; nous avons la pensée de Jésus-Christ.
7. Combien étaient nombreux et difficiles les obstacles qui s'opposaient à la prédication de l’Evangile.
8. Qu'il fallait la vertu de Dieu pour triompher de tant de difficultés.
9. Les miracles que faisait Jésus-Christ prouvaient alors la vérité de ses prédictions, et aujourd'hui l'accomplissement des prédictions prouve la vérité des miracles. — Résumé.
1. Ceux qui ont la vue malade semblent mieux s'accommoder des ténèbres que de la lumière; aussi cherchent-ils de préférence les appartements où il n'y a qu'un demi-jour. C'est, ce qui arrive aussi en fait de sagesse spirituelle. La sagesse de Dieu passe pour une folie aux yeux des profanés; et ils regardent la leur propre , qui est une véritable folie , comme la vraie sagesse. C'est absolument comme si un homme habile et pilote expérimenté , promettait de traverser une mer immense sans navire, et sans voiles, et essayait de prouver par des raisonnements que la chose est possible; tandis qu'un autre, absolument ignorant, se confierait à un vaisseau , à un pilote et à des matelots, et opérerait ainsi son passage en sécurité. La prétendue ignorance de celui-ci serait plus sage que la sagesse du premier. C'est quelque chose de beau que l'art du pilote ! mais quand il promet trop, il devient une sorte de folie, aussi bien que tout art qui ne sait pas se tenir dans ses limites.
Ainsi la sagesse profane eût été une sagesse, si elle se fût guidée par l'Esprit; mais comme elle ne s'est fiée qu'à elle-même, et n'a pas cru avoir besoin de ce secours, elle est devenue (334) folie tout en passant pour sagesse. C'est pourquoi, après l'avoir confondue par les faits mêmes, l'apôtre l'appelle une folie; et après avoir appelé , d'après eux, folie la sagesse de Dieu, il démontre qu'elle est la sagesse (après les preuves il était plus facile de faire rougir les contradicteurs); et il dit: " Cependant nous prêchons la sagesse parmi les parfaits ". Si, en effet, moi qui passe pour un insensé, pour un homme prêchant des folies .j'ai triomphé des sages, ce n'est pas au moyen de la folie , mais bien par une sagesse plus sage et d'autant supérieure à l'autre qu'elle la fait passer pour folie. Aussi , après avoir d'abord appelé cette sagesse folie, pour se conformer à leur langage, avoir démontré son triomphe par les faits, et prouvé qu'eux-mêmes étaient atteints d'une folie extrême , il en vient enfin à lui donner son véritable nom, en disant: " Nous prêchons la sagesse parmi les parfaits ". Or il appelle sagesse la prédication et le mode de salut par la croix; et il appelle parfaits ceux qui ont cru. En effet, ceux-la sont parfaits qui, voyant l'extrême faiblesse des choses humaines, et pleins de mépris pour elles, sont convaincus qu'elles leur sont inutiles , dès l'instant qu'ils sont devenus croyants. " Non la sagesse de ce siècle ". A quoi sert, en effet, la sagesse humaine qui s'arrête à ce monde et ne va pas plus loin, et qui, même ici en ce monde , est inutile à ceux qui la possèdent? Et par princes du siècle il n'entend pas ici , comme quelques-uns le pensent, certains démons; mais bien ceux qui occupent les dignités et les magistratures; ceux qui y attachent un grand prix , les philosophes , les rhéteurs , les écrivains : car ils dominaient alors et exerçaient souvent un grand empire sur la foule. Et il les appelle princes de ce siècle , parce que leur pouvoir ne s'étend pas au-delà du siècle présent; c'est pourquoi il ajoute : " Qui périssent " ; réfutant ainsi cette sagesse , et par elle-même et par ceux qui en usent. Car après avoir montré qu'elle est menteuse, qu'elle est insensée, qu'elle ne peut rien découvrir, qu'elle est faible, il démontre encore qu'elle est d'une courte durée. "Mais nous prêchons la sagesse de Dieu dans le mystère ". Quel mystère? Le Christ a dit: "
Ce qui vous est dit à l'oreille, prêchez-le sur les toits".
(Matth. X, 27. ) Comment donc l'apôtre appelle-t-il cette sagesse mystère ? Parce que ni ange , ni archange , ni aucune autre puissance créée ne la connaissait avent qu'elle vînt au monde.
Aussi dit-il : " Afin que les principautés et les puissances qui sont dans les cieux connussent par l'Eglise la sagesse multiforme de Dieu ". (Eph. III, 10.) Par honneur pour nous, Dieu a voulu qu'elles apprissent ces mystères avec nous. Car nous-mêmes nous donnons à nos amis, comme une grande preuve d'affection, de leur révéler nos secrets avant tout autre.
Ecoutez bien cela, vous tous qui vous pavanez de la prédication , qui jetez à tout venant les -perles et l'enseignement , et livrez les choses saintes aux chiens, aux pourceaux et aux raisonnements superflus. Car le mystère n'a pas besoin de preuves; on l'annonce simplement tel qu'il ,est; et si vous y ajoutez quelque chose de vous-même, ce n'est plus un mystère entièrement divin. Du reste, on l'appelle mystère parce que 'nous ne croyons pas ce que nous voyons, mais autre chose que ce que nous voyons. Telle est, en effet, la nature de nos mystères. A ce point de vue, autres sont mes dispositions, autres celles de l'infidèle. J'apprends que le Christ a été crucifié; aussitôt j'admire sa bonté pour l'homme ;
l'infidèle l'apprend et y voit une preuve de faiblesse. J'apprends qu'il est devenu esclave, et j'admire la Providence ; l'infidèle l'apprend aussi et y voit un signe de déshonneur. J'apprends qu'il est mort, et j'admire cette puissance qui n'est point dominée parla mort, niais qui en triomphe; l'infidèle l'apprend comme moi et y soupçonne de l'impuissance. En entendant parler de la résurrection , il la qualifie de table; et moi acceptant les preuves de fait, j'adore la divine providence. Quand on lui parle du baptême , il n'y voit que de l'eau ; et moi je n'y vois pas seulement ce qui frappe mes yeux, mais la purification de l'âme par l'Esprit. L'infidèle croit que mon corps seul a été lavé; mais moi je crois que mon âme aussi est devenue pure et sainte, et je pense au sépulcre, à la résurrection , à la sanctification , à la justice, à la rédemption, à l'adoption, à l'héritage, au royaume des cieux , au, don du Saint-Esprit. Ce n'est point par les yeux du corps que je juge, mais par. ceux de l'âme. J'entends parler du corps du Christ; mais dans un tout autre sens que l'infidèle.
2. Et comme les enfants qui voient des livres ne connaissent point la valeur des lettres, ne savent même pas ce qu'ils voient (ce qui peut aussi s'appliquer à l'homme qui (335) ne connaît pas les lettres) ; tandis que celui qui sait lire trouvera dans les lettres une grande signification, des vies entières, des histoires; et comme l'ignorant, tenant une lettre, n'y voit que du papier et de l'encre, tandis que l'homme instruit entend la voix de celui qui lui écrit, converse avec lui quoique absent, et lui répond par lettre tout ce qu'il lui plaît;
ainsi en est-il par rapport au mystère ; les infidèles tout en entendant paraissent ne pas entendre; tandis que les fidèles, instruits par l'Esprit, en saisissent le sens caché. C'est ce, que Paul exprime quand il dit: " Que si notre Evangile est aussi voilé, c'est pour ceux qui périssent qu'il est voilé ". (II Cor.
IV, 3.) Ailleurs il fait voir ce que la prédication renferme de paradoxal; c'est le nom que l'écriture donne ordinairement à ce qui arrive contre toute espérance, ou dépasse l'esprit humain. Aussi est-il écrit quelque part : " Mon mystère est à moi et aux miens ". (Is. XXIV, 7.) Et Paul dit à son tour : " Voici que je vais vous dire un mystère : tous nous ne nous endormirons pas, mais nous serons tous changés (1) ".
Bien qu'on prêche cela partout, c'est encore un mystère.
En effet, pendant qu'on nous ordonne de prêcher sur les toits ce que l'on nous a dit à l'oreille, on nous défend de donner les choses saintes aux chiens et de jeter les perles devant les pourceaux. Les uns sont charnels et ne comprennent pas ; les autres ont un voile sur le coeur et ne voient pas. Or il y a là un très-grand mystère qui est prêché partout, et n'est compris que de ceux qui ont le coeur droit; et ce n'est pas la sagesse humaine, mais l'Esprit-Saint qui nous le révèle, autant que nous en sommes capables. On ne se tromperait donc pas en appelant ce second mystère, secret; car nous-mêmes, les fidèles, nous n'en avons pas une entière perception ni une parfaite connaissance. Aussi Paul dit-il : " C'est imparfaitement que nous connaissons, et imparfaitement que nous prophétisons. Nous voyons maintenant à travers un miroir en énigme ; mais alors nous verrons face à face ". (I Cor. XIII, 9-12.) Et encore : " Nous prêchons la sagesse de Dieu dans le mystère; sagesse qui a été cachée, que Dieu a prédestinée avant les siècles pour notre gloire ". — 1 La Vulgate porte : nous ressusciterons tous, mais nous ne serons pas tous changés. Ces deux textes subsistent tous deux, ils ne s’excluent point, loin de là, ils disent la même chose, et la contradiction n'est qu'apparente.
" Qui a été cachée ", c'est-à-dire qu'aucune des puissances célestes n'a apprise avant nous; ou encore, que beaucoup ignorent, même aujourd'hui. Car c'est ce que signifient ces mots a Que Dieu a prédestinée pour notre gloire ", bien qu'ailleurs il dise : " pour sa gloire ". (Eph. 1, 12.) Mais Dieu regarde notre salut comme sa propre gloire, comme il l'appelle encore des richesses, quoiqu'il soit lui-même la richesse des bons et n'ait besoin de personne pour être riche. " Qu'il a prédestinée " ; indiquant par là la conduite de la Providence à notre égard. Car ceux-là sont surtout censés nous honorer et nous aimer, qui sont depuis longtemps disposés à nous faire du bien, comme font les pères avec leurs enfants ; par exemple, s'ils ne leur transfèrent que plus tard leur fortune, ils en ont cependant eu la volonté depuis longtemps et dès le commencement.
C'est ce que Paul s'efforce de prouver, à savoir que Dieu nous a aimés depuis longtemps, avant même que nous fussions nés.
Car s'il ne nous eût pas aimés, il ne nous aurait point prédestiné la richesse. N'objectez donc pas l'inimitié qui est survenue depuis ; l'amitié l'avait précédée. En effet, ces mots : " Avant les siècles " , signifient l'éternité , puisqu'il est dit ailleurs : " Celui qui est avant les siècles ". Ainsi le Fils même est déclaré éternel. Car on dit de lui : " Par qui il a fait même les siècles ". (Héb. I, 2.) Ce qui veut dire qu'il était avant les siècles, puisque l'ouvrier existe avant on ouvrage. " Qu'aucun prince de ce siècle n'a connu; car s'ils l'avaient connu, jamais ils n'auraient crucifié le Seigneur de la gloire ". — On ne pouvait donc les accuser, puisqu'ils avaient crucifié le Christ sans le connaître. — Mais s'ils ne l'ont pas connu, comment le Christ a-t-il pu dire : " Vous me connaissez et vous savez d'où je suis? " (Jean, VII, 28.) Car l'écriture dit de Pilate qu'il ne le connaissait pas; et il est probable qu'il en était de même d'Hérode: On pourrait les appeler des princes du siècle. Et celui qui prétendrait que ce passage s'applique aux Juifs et aux prêtres, ne se tromperait pas, puisque le Christ leur dit : " Vous ne connaissez ni moi, ni mon père ". (Jean, VIII, 19.) Comment donc a-t-il dit plus haut : et Vous me connaissez, et vous savez " d'où je suis ? " Mais nous avons déjà expliqué ces deux modes de langage à propos des (336) évangiles; pour ne pas nous répéter, nous y renvoyons nos auditeurs.
3. Quoi ! dira-t-on, le péché qu'ils ont commis par le crucifiement leur est-il pardonné? Le Christ lui-même a dit : " Pardonnez-leur ". Oui, il leur a été pardonné, s'ils se sont repentis. Paul, qui a frappé Etienne par des milliers de mains, qui a persécuté l'Eglise, est cependant devenu un chef de l'Eglise. De même le péché a été remis à ceux d'entre eux qui ont voulu faire pénitence. C'est ce que Paul criait, en disant : " Ont-ils trébuchés de telle sorte qu'ils soient tombés? " Point du tout ". (Rom. XI, 11.) Et encore : " Est-ce que Dieu a rejeté son peuple, le peuple qu'il a connu dans sa prescience ? Nullement ". (Rom. I.) Et pour prouver que la voie du repentir ne leur a point été fermée, il cite son propre exemple : " Car, moi aussi, je suis israélite ". Mais ces mots : " Ils ne l'ont pas connue " , me semblent ne devoir point s'entendre du Christ même , mais des suites de l'événement ; comme qui dirait : Ils n'ont pas su ce que signifiaient cette mort et cette croix. Et -au fait, le Christ ne dit pas alors : Ils ne me connaissent, pas, mais ; " Ils ne savent ce qu'ils font " (Luc, XXIII, 34) ; c'est-à-dire, ils ne connaissent pas l'oeuvre de la Providence, ni le mystère. En effet, ils ne savaient pas,de quel éclat la croix devait briller, ni que le salut du monde s'opérait, ni que Dieu se réconciliait avec les hommes, ni que leur ville serait détruite et eux-mêmes réduits aux dernières extrémités. Or Paul appelle sagesse, le Christ, la croix et la prédication. C'est à propos qu'il donna au Christ le nom de Seigneur de la gloire. Car pendant que la croix semble ignominieuse , il démontre qu'elle est une grande, gloire. Mais il fallait une grande sagesse; non-seulement pour connaître Dieu, mais pour comprendre ici le but de la Providence; et la sagesse profane était un obstacle à l'un comme à l'autre. " Mais, comme il est écrit, l'oeil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, le cœur de l'homme n'a point compris ce que Dieu a préparé à ceux qui l'aiment ".
Mais où cela est-il écrit (1) ? On emploie cette manière de parler : " Cela est écrit même quand les choses ne sont pas exprimées en 1 Dans Isaïe, chap. LXIV.
paroles, mais seulement par les faits, comme il arrive dans les histoires; ou quand on a le sens, sinon les termes exprès, comme en ce cas-ci. Car ces mots : " Ceux à qui on ne l'avait point annoncé, verront; et ceux qui ne l'ont point entendu, comprendront " (Rom. XV, 21), signifient la même chose que : " L'oeil n'a point vu et l'oreille n'a point entendu ". Ou voilà ce que veut dire l'apôtre, ou les livres qui contenaient ce texte ont probablement disparu. Car beaucoup de livres ont péri, un petit nombre ont été sauvés, déjà même du temps de la première captivité.
On le voit clairement dans les Paralipomènes; car l'apôtre dit : " Depuis Samuel et les prophètes qui ont suivi, tous en ont parlé ". (Act. III, 24.) Cela n'est pas absolument exact; et cependant il est vraisemblable que Paul, instruit de la loi et inspiré par l'Esprit, connaissait tout avec exactitude. Mais que parlé-je de la captivité? Déjà avant cette époque, les Juifs étant tombés dans une extrême impiété, beaucoup de livres avaient disparu, ainsi qu'on le voit clairement par la fin du quatrième livre des Rois car on eut peine à trouver un, exemplaire du Deutéronome, enfoui dans du fumier. D'ailleurs il y a souvent des prophéties doubles, facilement aperçues, des plus sages, et qui donnent l'intelligence de bien des choses cachées. Quoi donc ! l'oeil n'a pas vu ce que Dieu a préparé? Non.
Quel mortel a jamais pénétré les desseins de la Providence pour l'avenir? Et l'oreille n'a pas entendu? Et le coeur n'a pas compris ? Comment cela se peut-il? Si les prophètes ont parlé , direz-vous , comment l'oreille n'a-t-elle pas entendu ? Comment le coeur n'a-t-il pas compris? Eh bien! il n'a pas compris : car l'apôtre ne parle pas seule. ruent des prophètes, mais de l'humanité en général. Quoi ! les prophètes n'ont pas entendu? Ils ont entendu, mais avec l'oreille du prophète et non-avec celle de l'homme :C'est comme prophètes, et non comme hommes, qu'ils ont entendu. Aussi est-il dit : " Il m'a ajouté une oreille pour entendre " (Is. L, 4); ce que le prophète entend d'une addition faite par l'Esprit. D'où il résulte clairement qu'avant d'entendre, son cœur d'homme n'avait pas compris. Car, après le don de l'Esprit, ce n'est pas un cœur d'homme, mais un coeur spirituel qu'ont les prophètes, comme l'exprime l'apôtre lui-même : " Nous avons l'esprit du (337) Christ ".
(I Cor. II, 16.) Ce qui signifie avant d'avoir reçu l'Esprit et appris les secrets, ni nous ni aucun des prophètes n'avions compris ces choses. Cela eût-il été possible, puisque les anges mêmes ne les connaissaient pas? Et que dire , ajoute-t-il , des princes de ce siècle, quand ni homme, ni puissances célestes n'en avaient connaissance? Or quelles sont ces choses? Que, par la prétendue folie de la prédication, les nations seront attirées, que Dieu se réconciliera avec .les hommes, et que d'immenses bienfaits en résulteront pour nous. Comment l'avons-nous su ? " Mais Dieu nous l'a révélé par son Esprit " ; non par la sagesse extérieure; car, dédaignée comme une espèce de servante , elle n'a point eu permission d'entrer et de pénétrer les secrets du Seigneur.
4. Voyez-vous quelle distance il y a entre ces deux sagesses? L'une d'elles nous a appris ce que les anges mêmes ne savaient ,pas. Celle du dehors a fait tout le contraire : non-seulement elle n'a point enseigné , mais elle a empêché, elle a formé obstacle ; et après même que les faits étaient accomplis, elle les a obscurcis, elle a rendu vaine la croix. L'honneur qui nous est fait ne consiste donc pas à avoir appris, ni même à avoir appris avec les anges, mais à avoir appris par son Esprit. Et pour faire voir la grandeur du don , il ajoute : Si l'Esprit, qui connaît les secrets de Dieu, ne nous les eût révélés , nous ne les aurions pas connus : tant Dieu mettait de soin à rester dans le mystère ! C'est pourquoi nous avions besoin d'un Maître qui sût tout cela parfaitement. " Car l'Esprit pénètre toutes choses, même les profondeurs de Dieu. En effet, qui des hommes sait ce qui est de l'homme , sinon l'esprit de l'homme qui est en lui? Ainsi ce qui est en Dieu, personne ne le connaît que l'Esprit de Dieu. Pour nous, nous n'avons point reçu l'esprit de ce monde, mais l'Esprit qui est de Dieu, afin que nous connaissions les dons qui nous ont été faits par Dieu ". — " Pénétrer " ne signifie évidemment pas l'ignorance , mais une connaissance exacte. C'est le terme que l'apôtre emploie encore, quand il dit en parlant de Dieu " Celui qui scrute les coeurs sait la pensée de l'esprit ". (Rom. VIII, 27.)
Ensuite, après avoir parlé avec précision de la connaissance de l'Esprit, nous avoir montré qu'elle est identique avec celle de Dieu même, comme celle de l'homme l'est avec lui-même, et que c'est de là que nous avons appris, et nécessairement appris tout ce que nous savons, il ajoute: " Et que nous annonçons, non avec les doctes paroles de la sagesse humaine, mais selon la doctrine de l'Esprit, traitant spirituellement les choses spirituelles ". Voyez-vous jusqu'où il nous conduit en vertu de l'autorité du Maître?
Il y a, entre notre sagesse et la leur, toute la distance qui sépare .Platon de l'Esprit-Saint. Ils ont pour maîtres les rhéteurs profanes, et nous l'Esprit-Saint. Mais que veulent dire ces mots : " Comparant les choses spirituelles aux choses spirituelles? " Cela veut dire que quand il s'agit de choses spirituelles et douteuses, nous en cherchons l'explication dans les choses spirituelles : par exemple, le Christ est ressuscité parce qu'il est né d'une vierge. Je produis des témoignages, des figures et des démonstrations; le séjour de Jonas dans le ventre de la baleine, puis sa délivrance; l'enfantement de femmes jusqu'alors stériles, Sara, Rébecca et autres; les arbres croissant au milieu du paradis, sans germe, sans pluie, sans labour. Les événements à venir étaient ainsi figurés et tracés en énigme par les événements antérieurs, afin qu'on y crût quand ils arriveraient. Je fais voir encore comment l'homme est né de la terre, et la femme de l'homme seul, sans mélange de sexes; comment la terre a été faite de rien, la puissance du Créateur suffisant à tout et partout.
Ainsi je compare le spirituel au spirituel, et n'ai nul besoin de la sagesse du dehors, ni de raisonnements, ni de preuves. Eux agitent et troublent l'âme faible; ils ne peuvent rien démontrer de ce qu'ils avancent; tout au contraire, ils augmentent le trouble et remplissent tout d'obscurité et de doute. Voilà pourquoi l'apôtre dit : " Comparant les choses spirituelles aux choses spirituelles ". Voyez-vous comme il démontre que cette sagesse est inutile? Et non-seulement inutile, ruais contraire et nuisible? Car c'est là le sens de ces mots : " Afin de ne pas rendre vaine la croix du Christ " ; et de ceux-ci : " Afin que notre foi ne soit pas établie sur la sagesse des hommes ". Ici il fait voir que ceux qui ont confiance en cette sagesse et qui s'en rapportent à elle en tout, ne peuvent rien apprendre d'utile. " Car ", nous dit-il, " l'homme animal ne perçoit pas ce qui est de l'Esprit de Dieu ". 338 Il faut donc d'abord la rejeter. Quoi ! direz-vous, la sagesse profane est-elle réprouvée Elle est pourtant l’oeuvre de Dieu. Comment le prouvez-vous? Ce n'est pas Dieu, mais vous, qui en êtes L'inventeur ; car Dieu l'appelle recherche stérile et éloquence inutile.
Et. si par ce mot de sagesse on entend la prudence humaine, vous êtes encore en tort : puisque vous la déshonorez eu en. abusant et en exigeant d'elle ce qu'elle ne peut donner, contre la volonté et au détriment de la gloire de Dieu. Et parce que vous vous en glorifiez et faites la guerre à Dieu, Paul la convainc de faiblesse. La vigueur du corps est une bonne chose ; mais parce due Caïn n'en a point fait l'usage convenable, Dieu l'a brisée. en lui, et l'a condamné à trembler. Le vin est une bonne .chose; mais parce que les Juifs en avaient abusé, Dieu l'interdit absolument. aux prêtres.
Puis donc que vous avez fait tourner la sagesse au mépris de Dieu, et que vous avez exigé d'elle plus qu'elle ne pouvait donner, en vous enlevant toute espérance humaine, Paul vous en montre la faiblesse. Car celui-là est homme animal qui. livre tout. aux froids raisonnements, et croit n'avoir aucun besoin du secours d'en-haut; ce qui est certainement une folie. Et Dieu a donné cette sagesse, pour qu’elle apprenne de lui et reçoive ses leçons, et non pour qu'elle s'imagine pouvoir se suffire à elle-même. Les yeux sont beaux et utiles ; mais s'ils veulent. voir sans le secours de la lumière, leur beauté et leur force propre leur sont inutiles et même nuisibles. De même l'âme, si elle veut voir sans le secours de l'Esprit, devient un obstacle pour elle-même. Comment donc, dira-t-on, voyait-elle tout primitivement par elle-même? Par elle-même, jamais; mais par le livre de la création ouvert devant elle. Mais dès que, abandonnant la voie où Dieu a ordonné aux hommes de marcher, pour connaître le Créateur à travers la beauté des choses visibles, ils ont renais au raisonnement le -sceptre de la science, ils sent devenus faibles; ils se sont noyés dans une mer d'impiété, en s'attirant des maux sans nombre, et disant que rien n'est sorti du néant, mais bien d'une matière incréée : doctrine qui a enfanté une multitude d'hérésies ; ils sont tombés d'accord sur les plus grandes absurdités, et partout où ils semblaient avoir conservé comme une ombre de raison, ils se sont séparés et contredits de façon à devenir des deux côtés un. objet de ridicule. En effet, que rien ne puisse sortir du néant, tous à peu près l'ont affirmé, l'ont écrit, avec le plus grand sérieux.
Le diable les- a poussés à l'absurde; mais dans les questions utiles, là où ils semblaient avoir obtenu, comme en énigme, quelque résultat de leurs recherches, ils se sont fait la guerre les uns aux- autres. Sur ces points par exemple : l'âme est-elle immortelle? La vertu a-t-elle besoin de quelque chose d'extérieur? Sommes-nous, nécessairement et fatalement bons ou mauvais?
5. Voyez-vous la malice du démon? Partout où il s'est aperçu de la perversité de leurs doctrines, il les a fait tomber d'accord; partout où il a remarqué qu'elles renfermaient quelque chose de sain, il les a brouillés les uns avec les autres; en sorte que les absurdités subsistaient, appuyées sur leur consentement unanime, et que les notions utiles disparaissaient dans le conflit des opinions. Vous voyez donc. comme l'intelligence est faible et ne saurait se suffire; -et il est juste qu'il en soit ainsi. Car si, en prétendant qu'elle n'a besoin de personne, et en s'éloignant de Dieu, elle n'était devenue ce qu'elle est, dans quel abîme de folie ne serait-elle lias descendue? En effet, si avec un cors mortel, elle a pu, sur une promesse menteuse du démon, s'attendre à une bien plus haute destinée ; " Vous serez comme des dieux " ; jusqu'où ne serait-elle pas tombée, si ce. même corps eût,été dès l'abord immortel ? Car même après la chute, elle a osé, par la bouche impure des manichéens, se dire incréée et d'essence divine; et à la suite de cette maladie, le démon a forgé des dieux chez les païens. Voilà, pourquoi, ce me semble, Dieu a rendu la vertu pénible, en forçant l'âme à se courber et à se tenir dans les règles de la modération. Et pour vous convaincre de cette vérité, étudions-la chez les Israélites, en comparant les petites choses aux grandes. Quand leur vie était douce et paisible, ils ne pouvaient porter le poids de la prospérité et tombaient dans l'impiété. Que fit Dieu alors? Il leur imposa une multitude de lois, pour mettre un frein à leur licence. Et pour bien comprendre que ces pratiques légales ne contribuaient point à la vertu, mais n'avaient d'autre but que de servir de frein et de faire disparaître l'oisiveté, écoutez ce qu'en dit le prophète : " Je leur ai donné des préceptes qui ne sont pas bons ".
339 (Ezé. XX, 25.) Qu:est-ce que cela veut dire : " Qui ne sont pas bons?" C'est-à-dire; qui ne contribuent guère à la vertu; aussi ajoute-t-il "Des préceptes qui ne les feront pas vivre. Mais l'homme animal ne perçoit pas-ce qui est de l'Esprit ". Et à bon droit : car comme personne ne peut, avec le seul secours de ses yeux, savoir. ce qui se passe dans le ciel, ainsi l'âme ne peut, par elle-même, connaître ce qui est de l'Esprit. Et pourquoi parler du ciel? On ne peut même connaître tout ce qui se passe sur la terre. En effet, en voyant de loin une tour carrée, nous la croyons ronde; ce qui est une illusion d'optique. Ainsi c'est le comble du ridicule de vouloir étudier, par les seules forces de l'esprit, les choses qui sont bien au-dessus de sa portée. Non-seulement il ne les verra point telles qu'elles sont, mais il les jugera dans un sens tout opposé ; aussi l'apôtre ajoute-t-il . " Car c'est folie, pour lui ".
Et ce n'est point la faute des objets, mais de sa faiblesse, qui ne saurait atteindre leur grandeur par les yeux de l'âme. L'apôtre en donne la raison en disant : " Et il ne le peut comprendre, parce que c'est par l'esprit qu'on doit en juger ". C'est-à-dire : les choses qu'on annonce demandent la foi et ne peuvent se comprendre par le raisonnement : car leur grandeur dépasse de beaucoup notre faible intelligence. C'est pourquoi il ajoute : " Mais l'homme spirituel juge de toutes choses, et n'est jugé par, personne ". En effet, celui qui voit, voit tout, même ce qui appartient à celui qui ne voit pas; mais aucun de ceux qui ne voient pas, ne voient ce qui appartient à celui qui voit. De même nous savons maintenant ce qui nous regarde et ce qui regarde les infidèles; mais eux lie savent pas ce qui nous concerne. Ainsi nous connaissons la nature des choses présentes, le prix des choses à venir, ce que deviendra le monde un jour, ce que les pécheurs souffriront, ce dont les justes jouiront; nous savons que le présent n'est rien et nous le démontrons (car juger c'est prouver), et que l'avenir est. immortel et immuable. Le spirituel sait tout cela : ce que l’homme charnel souffrira , ce que le fidèle possédera au sortir de cette vie; et l'homme animal n'en sait rien. Et pour rendre plus évident ce qu'il vient de dire, l'apôtre ajoute : " Car qui a connu la pensée du Seigneur pour pouvoir l'instruire ? Mais nous, nous avons la pensée du Christ ". C'est-à-dire, nous savons ce qu'il y a dans la pensée dû Christ, ce qu'il veut et ce qu'il a révélé. Après avoir dit que l'Esprit a révélé, pour qu'on n'écarte pas le Fils, il ajoute que le Fils nous a aussi fait voix les choses; ce qui ne veut pas dire que nous savons tout ce que sait le Christ, mais que tout ce que nous savons ne vient pas de l'homme, ne peut être suspect, et est spirituel et dans la pensée du Christ.
6. Car la pensée que nous avons sur tout cela, nous la tenons pour la pensée du Christ; c'est-à-dire, nous regardons comme spirituelle la connaissance quel nous avons des choses de la foi; en sorte que nous ne pouvons en toute justice être jugés par personne. En effet, l'homme animal ne peut connaître les choses de Dieu; ce qui fait dire à Paul : " Qui a connu la pensée du Seigneur?
" Entendant par là que notre pensée sui ces objets est celle même du Christ. Et ces paroles: " Pour l'instruire ", ne sont pas mises là au hasard, mais se rapportent à ce qu'il a dit plus haut : " Le spirituel n'est jugé par personne ". Car si personne ne peut connaître la pensée du Seigneur, à plus forte raison l'enseigner et la corriger. Et c'est le sens de ces mots : " Pour l'instruire ". Voyez-vous comme il poursuit à outrance la sagesse profane, et montre que l'homme spirituel sait plus de choses et de plus grandes choses? Car comme les raisons données plus haut (par exemple : " Afin que nulle chair ne se glorifie ", ou : " Il a choisi ce qui est insensé pour confondre les sages "; ou : " Afin de ne pas rendre vaine la croix du Christ " ); comme ces raisons, dis-je, n'étaient pas très-dignes de foi aux yeux des païens ni très-propres à les attirer, et ne paraissaient ni nécessaires ni utiles : il produit enfin la raison principale, à savoir, que la meilleure manière de voir est pour nous celle par laquelle nous pouvons apprendre des secrets sublimes qui sont au-dessus de notre portée: En effet, la raison était réduite à rien, puisque nous ne pouvons, au moyen de la sagesse profane, comprendre ce qui est au-dessus de nous. Ne voyez-vous pas qu'il valait beaucoup mieux apprendre de l'Esprit ? C'est le mode d'enseignement le plus facile et le plus clair. " Mais nous avons la pensée du Christ " ; c'est-à-dire, la pensée spirituelle, divine, qui n'a rien d'humain. Car ce ne sont pas les pensées de Platon, ni de Pythagore , (340) mais les siennes propres que le Christ nous a données.
Rougissons donc de honte, chers auditeurs, et présentons le spectacle d'une vie meilleure; puisque le Christ nous donne lui-même comme un signe dune grande amitié, de nous avoir révélé ses secrets, quand il dit : " Désormais je ne vous appellerai plus serviteurs; car vous êtes tous mes amis, puisque je vous ai annoncé tout ce que j'ai appris de mon Père " (Jean, XV, 15), c'est-à-dire, je vous l'ai livré en toute confiance. Or, se livrer en confiance est la seule preuve d'amitié; combien la preuve n'est-elle pas plus forte quand le Christ nous a confié les mystères non-seulement de ses paroles, mais de ses actions? Rougissons donc là-dessus; et si nous ne tenons pas grand compte de l'enfer, que ce soit pour nous une chose plus terrible que l'enfer, de nous montrer injustes et ingrats envers un tel ami, envers un tel bienfaiteur; agissons en tout, non comme de serviles mercenaires, mais comme des enfants, comme des hommes libres, par amour pour le Père; cessons d'être attachés au inonde, afin de faire rougir les gentils. Chaque fois, en effet, que je suis tenté de discuter avec eux, je recule, de peur que, pendant que nous les battons par les raisonnements et la vérité de nos dogmes, nous ne soulevions chez eux un immense éclat de rire par le contraste de notre conduite; vu que s'ils sont livrés à l'erreur et ne croient rien de ce que nous croyons, ils s'appliquent du moins à la philosophie, tandis que chez nous c'est tout le contraire. Cependant j'ajouterai : Peut-être, peut-être en cherchant à les combattre, nous efforcerons-nous de devenir meilleurs qu'eux, même pendant cette vie. Je disais naguères que les apôtres n'eussent jamais prêché ce qu'ils ont prêché, s'ils n'eussent eu le secours de la grâce de Lieu ; et que non-seulement ils n'auraient pas réussi, mais qu'ils n'en auraient pas même formé le projet. Eh bien ! discutons encore ce point aujourd'hui et montrons qu'ils n'auraient pu exécuter, pas même former cette entreprise, s'ils n'avaient eu le Christ avec eux; non parce que, faibles, ils combattaient les forts, qu'ils étaient un petit nombre contre un grand nombre, pauvres contre des riches, ignorants contre des savants; ruais parce que la force des préjugés était grande.
Vous savez qu'il n'y a rien de puissant chez les hommes comme la tyrannie d'une ancienne habitude. En sorte que quand même ils n'eussent pas été seulement douze, et aussi vils et tels qu'ils étaient;
quand même ils auraient eu avec eux un autre monde pareil à celui-ci, une autre multitude égale et même supérieure à celle qu'ils combattaient: alors même encore l'oeuvre eût été difficile. Car, d'un côté, on avait pour soi la coutume; de l'autre, on avait contre soi la nouveauté. Rien, en effet, ne trouble l'âme, même quand il s'agit de choses utiles, comme l'introduction d'usages nouveaux et étrangers, surtout en matière de culte et d'honneurs dus à Dieu. Je ferai ressortir la puissance de cet obstacle, et je dirai d'abord qu'il s'y ajoutait une difficulté spéciale du côté des Juifs. En effet, avec les païens ils renversaient tout, et les dieux et les croyances; avec les Juifs il n'en était pas de même : ils se contentaient d'abroger plusieurs de leurs dogmes, mais ils voulaient que l'on adorât le Dieu qui leur avait donné des lois; et tout en ordonnant qu'on adorât le Législateur, ils ajoutaient : N'obéissez point en tout à la loi qu'il vous a imposée, par exemple, pour l'observation. du sabbat, pour la circoncision, les sacrifices et autres prescriptions de ce genre. Ainsi, non-seulement le sacrifice devenait un obstacle, mais il y avait encore aine autre difficulté dans l'abrogation de beaucoup de lois de ce même Dieu qu'on ordonnait d'adorer. D'autre part, chez les gentils, la tyrannie de l'habitude était grande.
7. En effet, en attaquant une coutume, je ne dis pas aussi ancienne, mais seulement de dix ans, je ne dis pas d'une si grande multitude, mais seulement de quelques hommes,'la conversion eût déjà été difficile. Mais les sophistes, les orateurs, les pères, les aïeux, les bisaïeux, d'autres générations plus reculées, avaient été. envahis par l'erreur ; cette erreur s'étendait à la terre, à la mer, aux montagnes, aux forêts, aux races barbares, à tous les peuples de la gentilité, aux savants; aux ignorants, aux princes aux sujets, aux femmes, aux hommes au jeunes gens, aux vieillards, aux maîtres, aux serviteurs, aux laboureurs, aux artisans, à tous les habitants des villes et des campagnes. Vraisemblablement, ceux qu'on catéchisait, devaient dire : Qu'est-ce que ceci? Quoi ! tous les habitants de la terre ont donc été trompés: les sophistes, les rhéteurs, les philosophes, les écrivains, ceux qui vivent maintenant, ceux (341)
qui ont vécu autrefois, Pythagore, Platon, les généraux, les consuls, les rois, les, fondateurs et les premiers habitants des villes, les barbares et les Grecs? Et douze hommes, pêcheurs, fabricants de tentes, publicains, sont plus savants qu'eux tous ? Est-ce supportable ? Et pourtant on n'a pas dit cela, on n'y a pas même songé;
mais on a écouté et reconnu que ces prédicateurs étaient réellement plus sages que tout le monde; ce qui a procuré à ceux-ci un triomphe universel.
Et pour bien comprendre la force de l'habitude,considérez qu'elle a souvent prévalu sur les commandements de Dieu même. Que dis-je, sur ses commandements? même sur ses bienfaits. Les Juifs avaient la manne et regrettaient les oignons; ils jouissaient de la liberté et redemandaient l'esclavage; sans cesse, par l'effet de l'habitude, ils réclamaient l'Egypte tant c'est chose tyrannique que l'habitude ! Et si vous en voulez une preuve prise chez les païens, on dit que Platon, quoique convaincu que ce qu'on disait des dieux était faux, consentait cependant, par impuissance à combattre la coutume, à célébrer les jours de fêtes et les autres cérémonies du culte, et cela d'après l'enseignement positif de son maître. Et celui-ci, soupçonné d'avoir introduit quelque nouveauté sur ce point, fut si loin d'atteindre son but, qu'il perdit même la vie, bien qu'il se fût pleinement justifié. Et combien ne voyons-nous pas d'hommes retenus dans l'impiété par la force du préjugé, et qui n'ont rien de raisonnable à répondre quand on les accuse d'être païens, si ce n'est qu'ils se couvrent des noms de leurs pères, de leurs aïeux et de leurs bisaïeux? Aussi quelques païens ont-ils appelé l'habitude une seconde nature. Et s'il s'agit de dogmes, l’habitude est encore plus forte, car il n'est rien dont on ne change plus facilement que de culte.
Et à l'habitude se joignait un nouvel obstacle, la honte, la nécessité de paraître désapprendre dans son extrême vieillesse, sur la parole des hommes les moins intelligents. Et quoi d'étonnant à ce qu'il en soit ainsi de l'âme, quand l'habitude a tant d'empire sur le corps lui-même? Or, au temps des apôtres, outre la nécessité de changer une habitude si invétérée, il y avait un autre obstacle, plus grand encore, dans les dangers qui s'attachaient à ce changement. Car il ne s'agissait pas de passer simplement d'une habitude à une autre, mais d'une habitude pleine de sécurité à une habitude pleine de périls. En effet, le croyant devait s'attendre à être immédiatement dépouillé de ses biens, chassé, expatrié, réduit aux dernières extrémités, haï de tous, à être regardé comme l'ennemi commun des particuliers et du public. Ainsi l'entreprise eût été difficile quand même les apôtres auraient appelé de la nouveauté aux anciennes habitudes; mais comme ils appelaient des anciennes habitudes à la nouveauté et à une nouveauté pleine de périls, jugez vous-même combien l'obstacle était grand.
Autre empêchement non moins grand : à la difficulté de .rompre les habitudes, aux dangers qui s'y rattachaient, ajoutez encore que les préceptes qu'on imposait étaient bien plus onéreux, et que ceux dont on détournait, étaient légers et faciles. Car on appelait de la fornication à la chasteté, de l'ivrognerie à la sobriété, du rire aux larmes et à la componction, de l'avarice au désintéressement, à la pauvreté, de l'amour de la vie à la mort, de la sécurité au péril : on exigeait en tout une extrême vigilance, puisqu'il est écrit: " Qu'il ne sorte de votre bouche ni turpitudes, ni folles paroles, ni bouffonneries ". (Eph. V, 4.) Et on tenait ce langage à des hommes qui ne savaient pas autre chose que s'enivrer, s'adonner aux plaisirs de la table, qui ne comprenaient un jour de fête que sous la forme de passe-temps honteux, de rire et de comédie. En sorte que,ces préceptes n'étaient pas seulement onéreux parce qu'ils étaient le produit de la sagesse, mais encore parce qu'ils s'adressaient à des hommes nourris dans la licence, dans l'impudeur, dans les discours insensés, dans les ris et les jeux scéniques. Et qui donc, après avoir mené une telle vie, n'eût pas été frappé de stupeur, en entendant des paroles comme celles-ci : " Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas, n'est pas digne de moi " (Matth. X, 33) ; et encore : "Je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive, et séparer l'homme de son père et la fille de sa mère ". Qui donc, en entendant dire: " Celui qui ne renonce pas à sa maison, à sa patrie, à ses richesses, n'est pas digne de moi " (Luc, XIV, 33), qui, dis-je, entendant cela, n'aurait pas hésité, n'aurait pas reculé?
Et cependant on n'a pas hésité, on n'a pas reculé devant ce langage; mais on est accouru, on s'est élancé vers les difficultés, on a saisi (342) avidement les ordres. Dans ces mots : " Nous rendrons compte de toute parole inutile (Matth. XII , 36) ; celui qui regarde une femme pour la convoiter, a déjà commis l'adultère ". (Id. V, 28.) Celui qui se fâche sans raison, tombera dans l'enfer : dans ces paroles, dis-je, n'y avait-il pas de quoi repousser ceux qui vivaient alors? Et cependant tous accouraient, beaucoup même franchissaient tous les obstacles. Qu'est-ce donc qui les attirait? N'était-ce pas évidemment la vertu de Celui qu'on prêchait?
Si ce n'eût été cela, si le contraire avait eu lieu , si ceux-là avaient été ceux-ci, et ceux-ci ceux-là, eût-il été facile de vaincre les répugnances?
il est impossible de le dire. Tout prouve donc que la vertu divine`a agi en cela.
8. Comment; dites-moi, a-t-on pu décider à une vie rude et austère, des hommes habitués à la mollesse et à la licence ? Car telle était la nature des commandements; voyons si les dogmes étaient attrayants. Mais non : les dogmes n'étaient pas moins propres :à repousser les infidèles. Que prêchait-on, en effet? Qu'il fallait adorer un crucifié, et regarder comme Dieu le fils d'une vierge juive. Et qui aurait cru cela, sans l'action dé la grâce divine? Tous savaient qu'il avait été crucifié et enseveli; mais, à part les apôtres, personne ne l'avait vu ressuscité et montant au ciel. Mais, dira-t-on, les apôtres exaltaient leurs auditeurs par des promesses, et les séduisaient par le bruit de la parole. Cela même, outre tout ce que nous avons dit, est une preuve évidente que notre doctrine n'est point une déception. Car il en résultait toutes sortes de choses difficiles, et il fallait remettre après la résurrection la jouissance des avantages promis. Je le répète : cela même prouve que notre prédication est divine. Pourquoi, en effet, aucun des croyants n'a-t-il dit : Je n'avancerai pas, je ne puis supporter cela ; vous me menacez de choses difficiles pour cette vie, et différez les biens après la résurrection? Et qui me prouve qu'il y aura une résurrection? Qui est revenu d'entre les morts? Quel mort a jamais ressuscité? Qui, parmi ceux. qui ne sont plus, est venu dire ce qui se passe après-le départ? Non : ils n'ont pas même pensé à dire cela.; mais ils ont donné leur vie pour le crucifié. En sorte que c'est là la preuve d'une grande vertu : que des gens qui n'avaient jamais entendu parler de ces choses, en aient été immédiatement convaincus malgré leur importance, et aient consenti à accepter les maux ici-bas comme épreuve, en se contentant de l'espoir de la récompense. Si les apôtres avaient voulu tromper, ils au raient dû faire le contraire ; promettre des biens pour la vie présente, et passer sous silence les maux présents et à venir. Ainsi agissent ceux qui trompent et qui flattent; ils ne proposent rien de dur, de pénible ou d'onéreux, tout au contraire; et en cela consiste la tromperie. Mais, dira-t-on, c'est par stupidité que la foule a ajouté foi à leur parole. Quoi ! on n'était pas insensé tant qu'on vivait dans le paganisme, et on l'est devenu en embrassant notre foi ? Pourtant les hommes que les apôtres ont. persuadés n'étaient pas d'une autre nature, ni d'un autre monde. Ils étaient simplement attachés au culte païen, et ils ont adopté le nôtre malgré les dangers qui s'y attachaient; en sorte que si le premier leur eût paru plus raisonnable, ils ne l’auraient pas quitté, surtout après y avoir si longtemps vécu, et quand ils ne pouvaient l'abandonner impunément. Mais dès qu'ils furent convaincus, par la nature même des choses, qu'il ne contenait que des croyances ridicules et des erreurs, ils renoncèrent à leurs habitudes malgré les menacés de mort, et passèrent.
au culte nouveau, parce que celui-ci était conforme aux lois naturelles, tandis que, l'autre. y était opposé, Mais, dira-t-on, ceux qui crurent étaient des domestiques, des femmes, des nourrices, des sages-femmes, des eunuques. Chacun sait que ce ne furent pas là les seuls éléments de l'Eglise ; mais quand cela serait, la prédication n'en paraîtrait que plus admirable, puisque de simples pêcheurs (l'espèce d'hommes la plus ignorante)
auraient pu faire accepter sur-le-champ des dogmes que Platon ou les philosophes de son temps n'avaient pas même pu imaginer. En effet, s'ils n'avaient convaincu que des sages, le fait serait moins étonnant; mais en élevant des domestiques, des nourrices et des eunuques à untel degré de philosophie qu'ils en ont fait les émules des anges, ils ont donné la plus grande preuve de l’inspiration divine. S'ils n'avaient commandé que des choses faciles, il serait peut-être raisonnable de rabaisser leur prédication en faisant valoir le rang infime de leurs partisans; mais si, au contraire, ils enseignaient des chopes grandes, élevées, presque au-dessus de la nature humaine, et qui exigeaient une haute (343) intelligence, en nous montrant des insensés dans leurs disciples, vous ne faites que mieux ressortir la sagesse des prédications et la grâce divine qui les remplissait. Mais, ajoute-t-on, ils persuadaient à, l'aide de promesses exagérées. N'admirez-vous pas, dites-moi, qu'ils aient pu décider leurs disciples à ne recevoir des prix et des récompenses qu'après la mort? Pour moi, j'en suis frappé d'étonnement. C'était le résultat de la folie, dites-vous. Quelle folie y a-t-il, s'il vous plaît, à dire que l'âme est immortelle; qu'après cette vie nous subirons un jugement impartial ; que nous rendrons compte de nos paroles, de nos actions, de nos pensées à un Dieu qui pénètre les secrets; que nous verrons les méchants punis, et les bons couronnés ? Ce n'est point là de la folie, mais une très-haute philosophie.
9. N'y a-t-il pas, je le demande, une grande sagesse à mépriser le présent,. à estimer la vertu, à rie point chercher de récompense ici-bas, mais à placer plus loin ses espérances; à tenir son âme tellement ferme , tellement fidèle, que les maux de la vie n'ébranlent pas sa confiance dans l'avenir? Mais voulez-vous connaître la force des promesses et des prédictions, et la vérité de ce qui a précédé et de ce qui a suivi ? Voyez cette chaîne d'or dont les divers anneaux se rattachent les uns aux autres dès le principe. Il leur a dit un mot de lui, des églises, de l'avenir; et en disant cela, il faisait des miracles.
Ainsi l'accomplissement des prédictions prouve la vérité des miracles rapportés et des promesses -à venir. Polir rendre ce point plus clair, je le démontrerai par les faits. D'un seul mot le Christ a ressuscité Lazare et l'a fait voir vivant; mais il a dit aussi : " Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre l’Eglise " (Matth. XVI, 18); et aussi : " Quiconque quittera son père et sa mère, recevra le centuple en ce monde, et la vie éternelle". (Idem, XIX, 29.) Ainsi, d'une part un miracle, la résurrection de Lazare; de l'autre deux prédictions, dont l'une se réalise dans le temps, et l'autre dans l'éternité. Voyez maintenant comme ces deux choses s'appuient mutuellement. Celui qui ne croirait pas à la résurrection de Lazare, sera obligé d'y ajouter foi, à raison de la prédiction faite sur l'Eglise puisque cette prédiction faite depuis tant d'années s'est accomplie, vu que les portes de l’enfer n'ont pas prévalu contre l'Eglise. Evidemment donc celui qui a fait la prédiction, a opéré le prodige; et celui qui a opéré le prodige et réalisé ce qu'il avait prédit, ne trompe pas quand, parlant de l'avenir et dédaignant le présent, il dit : " Recevra le centuple et possédera la vie éternelle ". Car il a donné ses paroles et ses actions passées comme un gage certain des événements à venir.
Recueillant donc dans les Evangiles toutes ces choses et d'autres semblables , parlons-leur et fermons-leur la bouche. Si quelqu'un .nous dit : Pourquoi l'erreur n'a-t-elle pas été complètement détruite?
Répondez : C'est vous qui en êtes cause, vous qui vous révoltez contre votre propre salut : car Dieu avait tout disposé pour qu'il ne restât pas de vestige d'impiété. Résumons en peu de mots ce que nous avons dit. Quelle est la nature des choses? Est-ce que les forts triomphent des faibles, ou les faibles des forts? Que la victoire appartienne à. ceux qui demandent des choses faciles, ou à ceux qui en exigent de difficiles? A ceux qui attirent au milieu des périls, ou à ceux qui offrent la sécurité?
A ceux qui prêchent des nouveautés, ou à ceux qui fortifient les habitudes? A ceux qui entraînent dans des sentiers rudes, ou. dans des sentiers unis? A ceux qui vous détournent des usages paternels, ou à ceux qui ne vous imposent aucune loi étrangère?
A ceux qui vous promettent des biens après le départ de cette vie, ou à ceux qui vous offrent des jouissances pour la vie présente? Enfin est-ce le petit nombre qui l'emporte sur la multitude, ou la multitude sur le petit nombre ? Mais, direz-vous, vous promettez aussi pour le temps présent. Que promettons-nous? La rémission des péchés et le baptême de la régénération. Et en vérité, les avantages du baptême sont surtout dans l'avenir. Paul s'écrie: " Vous êtes morts et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. "Quand le Christ, qui est votre vie, apparaîtra , alors vous apparaîtrez aussi avec lui dans la gloire ". (Col. III, 3, 4.) Mais quand même le baptême aurait des avantages ici-bas (et il en a réellement), c'est encore une chose merveilleuse que les apôtres aient convaincu des hommes souillés de crimes innombrables, tels qu'on n'en avait jamais commis, qu'ils en seraient entièrement purifiés et n'en rendraient aucun compte. Aussi faut-il grandement s'étonner qu'ils aient pu persuader à des barbares d'accepter une telle foi , de placer (344) leurs espérances dans l'avenir, de déposer le fardeau de leurs anciens péchés pour embrasser ensuite avec joie les difficultés de la vertu, de ne point désirer les choses sensibles, de s'élever au-dessus du monde matériel et de recevoir les dons spirituels; en sorte que le Perse, le Sarmate, le Maure, l'Indien, connaissent la purification de l'âme, la puissance et l'ineffable bonté de Dieu, la philosophie de la foi, la descente du Saint-Esprit, la résurrection des corps, et le dogme de l'immortalité. Car des pêcheurs initiant aux mystères, dans le baptême, ces peuples barbares et bien d'autres encore, leur ont appris cette philosophie. Fidèles donc à ces principes, tenons-leur ce langage et donnons-leur par notre propre vie une preuve de fait, afin que d'une part nous soyons sauvés et que, de l'autre, nous les attirions à la gloire de Dieu : car la gloire lui appartient dans les siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE VIII. AUSSI, MES FRèRES, JE N'AI PU MOI-MêME VOUS PARLER COMME A DES HOMMES SPIRITUELS , MAIS COMME A DES HOMMES CHARNELS, COMME A DE PETITS ENFANTS EN JéSUS-CHRIST. JE VOUS AI NOURRIS DE LAIT, ET NON DE VIANDES SOLIDES, PARCE QUE VOUS N'EN éTIEZ PAS CAPABLES ; ET A PRéSENT MêME VOUS NE L'êTES PAS ENCORE, PARCE QUE VOUS êTES ENCORE CHARNELS. (CHAP. III, VERS. 1, 2, JUSQU'AU VERS. 11.)
ANALYSE.
1. Que l'on peut encore n'être qu'un homme charnel tout en faisant des miracles.
2. Qu'une vie vicieuse empêche de voir la vérité.
3. Dans l'oeuvre du salut les hommes ne sont rien, Dieu est tout.
4. Nécessité de l'union immédiate avec Jésus-Christ.
— Danger du désespoir qui est le propre de l'impie.
5. Eviter avec soin les petites fautes, parce qu'elles conduisent aux grandes. — Combien la pénitence est rare.
1. Après avoir détruit la sagesse profane et abattu tout son orgueil, il passe à un autre sujet. Sans doute on lui aurait dit : Si nous prêchions la doctrine de Platon, de Pythagore ou de quelque autre philosophe, vous auriez raison de nous parler si longuement : mais comme nous annonçons celle de l'Esprit, pourquoi ces attaques acharnées contre la sagesse du dehors? Ecoutez comme il répond à ce reproche : " Aussi, mes frères, je n'ai pu moi-même vous parler comme à des hommes spirituels ". C'est-à-dire : quand vous seriez parfaits, même dans les choses spirituelles, il ne faudrait pas ainsi vous enorgueillir: car ce que vous annoncez n'est pas à vous, ni de votre invention; vous ne le savez même pas comme il faut; vous êtes des disciples et les derniers de tous. Si donc vous vous enflez de la sagesse profane, il est démontré qu'elle n'est rien, qu'elle nous est même contraire dans les choses spirituelles; si vous vous enorgueillissez des choses spirituelles, vous n'en avez que la moindre partie et vous êtes au dernier rang. Aussi leur dit-il : " Je n'ai pu vous parler comme à des hommes spirituels ". Il ne dit pas : Je ne vous ai pas parlé de peur de paraître agir par jalousie; mais il détruit. de deux façons leur manière de penser : d'abord en leur prouvant qu'ils ne connaissent pas la perfection; en second lieu, en (345) leur montrant que c'est par leur faute; et troisièmement, en leur faisant voir qu'ils n'en sont pas encore capables. Qu'ils ne l'aient d'abord pas pu, c'était peut-être dans la nature des choses;
quoique il ne leur laisse pas même ce moyen de défense. Car il ne leur dit pas qu'ils n'ont pas reçu ces enseignements sublimes parce qu'ils ne le pouvaient pas, mais parce qu'ils étaient charnels. Du reste, s'il s'agissait du commencement, il n'y aurait pas eu matière à grand reproche; maïs après un si long espace de temps,.n'être pas encore arrivé à un état plus parfait, c'était l'indice d'une extrême lâcheté.
Il fait aussi ce même reproche aux Hébreux, mais non avec autant de force; car il attribue chez eux le mal à la tribulation, et. chez les autres au désir du mal; deux choses fort différentes. Evidemment,. il veut blâmer les Corinthiens, tandis qu'il ne cherche qu'à exciter les Hébreux en parlant selon la vérité.
Aussi dit-il aux premiers : " A présent même vous n'en êtes pas capables "; et aux seconds : " Laissant l'enseignement élémentaire sur le Christ, passons à ce qui est plus parfait "; et encore : " Nous nous promettons de vous des choses meilleures et plus étroitement liées à votre salut , quoique nous vous parlions ainsi ".
(Hébr. VI,1, 9.) Et comment appelle-t-il charnels ceux qui avaient reçu un si grand Esprit, et qu'il avait d'abord comblés d'éloges? Parce qu'ils étaient charnels aussi, ceux à qui le Seigneur disait : " Retirez-vous de moi ! Je ne vous connais pas, vous qui opérez l’iniquité " (Matth. VII, 23); et pourtant ils chassaient les démons, ressuscitaient les morts et démontraient les prophéties.
Ainsi on peut faire des miracles et être charnel. Ainsi Dieu a fait de Balaam son instrument, a révélé l'avenir à Pharaon et à Nabuchodonosor; Caïphe a prophétisé, sans savoir ce qu'il disait; quelques-uns ont même chassé les démons au nom du Christ, bien qu'ils ne fussent pas avec lui ; parce que ces prodiges se font pour les autres, et non pour . leurs auteurs. Souvent même ils se sont opérés par des instruments indignes. Et pourquoi s'étonner qu'ils s'opèrent pour les autres par des instruments indignes, quand ils se font aussi pour les autres par le moyen des saints? " Tout est à vous ", dit l'apôtre, " soit Paul, soit Apollon, soit Céphas, soit la vie, soit la mort ". (I Cor. III, 22.) Et encore : " C'est lui qui a fait les uns apôtres, les autres prophètes, les autres pasteurs et docteurs pour la perfection des saints, pour l'oeuvre du ministère ". (Eph. IV, 11, 12.) Autrement tous seraient perdus sans ressource. Car il arrive que les chefs sont mauvais et pervers, tandis que les sujets sont bons et sages; que les laïques vivent dans la piété, tandis que les prêtres vivent dans la corruption ; et il n'y aurait eu ni baptême, ni corps du Christ, ni oblation par les mains de .ceux-ci, si la grâce eût toujours dû les trouver, dignes. Mais maintenant encore Dieu agit par le moyen des indignes, et la grâce du baptême ne souffre point de la conduite du prêtre : autrement celui qui la reçoit, ne l'aurait pas tout entière. Bien que cela soit rare, cela arrive pourtant.
Je dis ces choses de peur que quelqu'un de ceux qui sont ici, s'informant trop curieusement de la vie d'un prêtre, ne se scandalise à l'occasion des mystères. Car l'homme n'y met rien; tout est l'effet de la vertu de Dieu, et c'est lui qui vous initie. " Aussi, mes frères, je n'ai pas pu moi-même vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels. Je vous ai nourris de lait; mais non de viandes solides, car vous n'en étiez pas capables ". Pour ne pas paraître avoir parlé par ambition, quand il disait : " L'homme spirituel. juge de toutes choses ", et : " Il n'est jugé par personne ", et encore : " Nous avons la pensée du Christ", comme aussi pour abattre leur orgueil, voyez ce qu'il dit: " Je ne me suis pas tu parce que je n'avais plus rien à vous dire, mais parce que vous êtes charnels. A présent même vous ne le pouvez pas encore ".
2. Pourquoi n'a-t-il pas dit :.Vous ne voulez pas, mais : " Vous ne pouvez pas ? " C'est qu'il a mis l'un pour l'autre. En effet, on ne peut pas parce qu'on ne veut pas : c'est ce qui les accuse et excuse leur maître. Car si par nature ils n'eussent pas pu, peut-être auraient-ils été excusables; mais ils agissent volontairement, ils sont donc inexcusables. Il indique ensuite de quelle manière ils sont charnels : " Car, puisqu'il y a parmi vous jalousie et esprit de contention, n'êtes-vous pas charnels, et ne marchez-vous pas selon l'homme?" Bien qu'il eût pu leur parler de fornication et de libertinage, c'est cependant cet autre péché qu'il met en avant, celui qu'il a jusqu'alors cherché à corriger. Que si la jalousie rend (346) charnel, nous n'avons tous qu'à pousser des cris, à revêtir le sac et à nous rouler dans la cendre. Car, si je juge des autres par moi-même; qui est exempt de ce vice? Si la jalousie rend charnel et ne permet pas d'être spirituel, quand même on prophétiserait où qu'on ferait d'autres miracles: que penser de nous qui ne sommes point honorés de telles grâces, alors que nous sommes convaincus d'avoir ce défaut et de plus grands encore? Nous apprenons par là combien le Christ avait raison de dire : que celui qui fait le mal ne vient pas à la lumière (Jean, III, 20); qu'une vie impure est un obstacle à la connaissance des vérités élevées, et obscurcit la vue de l'âme. De même qu'il n'est pas possible que celui qui est dans l'erreur et mène une conduite régulière, reste dans cette erreur; ainsi celui qui vit dans le mal ne" peut pas facilement s'élever à la hauteur de nos dogmes, et celui qui est à la recherché de la vérité doit être exempt de tout vice. En effet, celui qui est délivré de ses vices, le sera aussi de l'erreur et parviendra à la vérité.
Ne vous imaginez pas qu'il suffise pour cela de n'être pas avare ou fornicateur; il faut que tout se réunisse dans celui qui cherche la vérité. Aussi Pierre dit: "En vérité, je vois que Dieu n'a point fait acception de personne, mais qu'en toute nation celui qui le craint et pratique la justice lui est agréable " (Act. X, 34, 35), Cest-à-dire, que Dieu l'appelle et l'attire à la vérité. Ne voyez-vous pas Paul, le plus ardent des ennemis, le plus violent des persécuteurs? Et pourtant comme il menait une vie irréprochable et qu'il n'agissait point par un motif humain, il a trouvé grâce et il a surpassé tous les autres.
Mais, dira-t-on, pourquoi tel et tel païen qui est bon, bienfaisant, plein d'humanité, reste-t-il dans l'erreur? Je réponds :
C'est qu'il a quelque autre vice, la passion de la vaine gloire, la lâcheté, ou qu'il ne s'inquiète point de son salut, mais se figure que toute sa destinée est1ivrée au hasard. Paul appelle irréprochable en tout, celui qui opère la justice ; " qui est conforme à la justice selon la loi " (Phil. III, 6) ; et encore : " Je rends grâce à Dieu qu'à l'exemple de mes ancêtres, je le sers avec une conscience pure.". (II Tim. I, 3) Mais comment, direz-vous, ceux qui étaient impurs ont-ils été jugés dignes de la prédication? Parce qu'ils ont voulu, parce qu'ils ont désiré. Dieu attire ceux qui sont dans l'erreur quand ils sont exempts de passions; il ne repousse point ceux qui viennent d'eux-mêmes; et beaucoup ont reçu de leurs ancêtres des traditions de piété.
" Puisqu'il y a parmi vous jalousie et esprit de contention ". Il commence enfin à attaquer les inférieurs. Plus haut il a abattu les chefs en disant que la sagesse du langage n'a aucun prix; maintenant il gourmande les inférieurs en disant: " Puisque l'un dit Moi je suis à Paul; et l'autre : Moi je suis à Apollon, n'êtes-vous pas charnels? " Il leur fait voir que par là, non-seulement ils n'ont fait aucun profit, n'ont retiré aucun avantage, mais qu'ils ont au contraire retardé leurs progrès.
Et c'est là la source de la jalousie; or, la jalousie les a rendus charnels; et en devenant charnels, ils n'ont pu entendre de plus hautes vérités. " Qu'est donc Paul ? — Qu'est donc Apollon? " Après les preuves et les démonstrations,ses reproches deviennent plus clairs et plus formels; il. se nomme lui-même, pour prévenir toute aigreur et les empêcher de se fâcher de ses paroles.
Car si Paul n'est rien et ne se fâche pas, beaucoup moins doivent-ils s'irriter. Il les console de. deux manières d'abord en se mettant lui-même en scène, ensuite en ne les dépouillant point absolument comme s'ils n'eussent contribué en rien; il leur donne peu, mais enfin il leur donne quelque chose; car après avoir dit : " Qu'est donc Paul ? Qu'est donc Apollon? " il ajoute: " Des ministres par qui vous avez reçu la foi". En soi, c'est quelque chose de grand, et qui mérite une grande récompense; mais par rapport à l'archétype, à la racine de tout bien, ce n'est rien... Car le véritable bienfaiteur est celui qui accorde le bienfait, et non le ministre par qui il arrive. Il ne dit pas ; " Des évangélistes ", mais : " Des ministres", ce qui dit davantage. Car ils ne nous ont pas seulement évangélisés, mais servis; l'un consiste en paroles et l'autre en action. Or, si le Christ n'est simplement que le ministre du bien, et non sa racine et sa source, en qualité de Fils, voyez jusqu'où cela nous conduit.
3. Comment donc , direz-vous, Paul le nomme-t-il ministre de la circoncision? (Rom. XV, 8.) Il parle là, de dispensation selon la chair (1), et non dans le sens que nous venons d'exposer ; par ministre, il entend celui qui a 1 Ou du mystère de l’Incarnation.
347 complété le bienfait, et non celui qui l'a accordé de son fonds. Il ne dit pas : " Qui vous amènent à la foi, mais : " Par qui vous avez reçu la foi "; leur accordant par là davantage, et faisant voir que les prédicateurs sont des ministres. Mais s'ils n'ont été que des ministres, comment s'attribuent-ils l'autorité? Considérez qu'il ne les accuse point d'avoir usurpé l'autorité, mais de l'avoir cédée; car la cause de la faute était dans le peuple ; si les uns se fussent tenus à l'écart, les autres se seraient désistés.
Il prend donc, deux sages mesures pénètre là où il fallait détruire le mal, et il agit sans animosité , sans. exciter davantage leur jalousie. " Selon le don que le Seigneur a départi à chacun ". Car ce faible avantage ne vient pas d'eux; mais c'est un don de Dieu. De peur qu'ils ne disent : Quoi ! nous n'aimerons pas ceux qui nous servent? vous les aimerez, répond-il, mais il faut savoir jusqu'à quel point : car ils n'ont rien d'eux-mêmes, tout leur vient de Dieu. " Moi, j'ai planté, Apollon a arrosé, mais Dieu a donné la croissance ". C'est-à-dire : J'ai le premier semé la parole; de peur que la semence ne fût desséchée par les tentations, Apollon y a mis du sien, mais le tout a été l'oeuvre de Dieu.
" C'est pourquoi ni celui qui plante n'est quelque chose, ni celui qui arrose; mais " celui qui donne la croissance, Dieu ". Voyez comme il les console, de peur qu'ils ne s'aigrissent, en entendant dire : Qui est celui-ci? qui est celui-la ? Car il ne leur était pas moins pénible d'entendre dire : Ni celui qui plante, ni celui qui arrose n'est quelque chose, que d'entendre dire : Qui est celui-ci? qui est celui-là? Mais comment les console-t-il? En ce qu'il attire le mépris sur sa propre personne, quand il dit : " En effet, qu'est-ce que Paul? qu'est-ce qu'Apollon? " et aussi en ce qu'il rapporte tout au don de Dieu. Car après avoir dit qu'un tel a planté, et que celui qui plante n'est rien, il ajoute : " Mais celui qui donné la croissance, Dieu ". Il ne s'arrête même pas là; il appliqué encore un autre remède en disant : " Or, celui qui planté et celui qui arrose sont une seule chose ". Son but est d'empêcher que l'un se glorifié vis-à-vis de l'autre. Il dit qu'ils sont une même chose, en ce sens qu'ils ne peuvent rien sans Dieu qui donne la croissance: Après avoir dit cela; il ne permet pas même que ceux qui ont beaucoup travaillé se pavanent devant ceux qui ont moins travaillé, ni qu'ils aient de la jalousie les uns envers les autres. Et comme cette conviction que ceux qui avaient beaucoup travaillé ire faisaient qu'une seule chose avec ceux qui avaient moins travaillé, pouvait amener le relâchement, voyez quel correctif il y met, en disant : " Mais chacun recevra sa propre récompense selon son travail ". Comme s'il disait : Ne craignez point parce que j’ai dit qu'ils sont une seule chose : cela est vrai, si on les compare à l'œuvre de Dieu; cela ne l'est plus, si on les juge d'après leurs travaux mais chacun d'eux recevra son propre salaire. Il prend même encore un largage plus doux, dès l'instant qu'il a atteint son but; il est généreux là où il est permis de l'être : " Car nous sommes les coopérateurs de Dieu; vous êtes le champ que Dieu cultive, l'édifice que Dieu bâtit ".
Voyez-vous quelle oeuvre considérable il leur attribue, après avoir d'abord établi que tout appartient à Dieu? Comme il recommande toujours d'obéir aux chefs, il ne les rabaisse pas trop. " Vous êtes le champ que Dieu cultive ". Ayant d'abord dit : " J'ai planté ", il persiste dans sa métaphore. Or, si vous êtes le champ de Dieu, il est juste que vous portiez son nom, et non celui des laboureurs. En effet, un champ porte le nom de son propriétaire et non de celui qui le laboure. " Vous êtes l'édifice que Dieu bâtit ". La maison appartient au propriétaire, et non à l'ouvrier. Que si vous êtes un édifice, il ne faut pas vous diviser, mais vous faire un rempart de la concorde. " Selon la grâce que Dieu m'a donnée, j'ai, comme un sage architecte, posé le fondement ". Ici il s'appelle sage, non par vaine gloire, mais pour leur donner un modèle et leur montrer qu'il est d'un sage de ne poser qu'un seul fondement. Du reste, voyez sa modestie. S'il se dit sage, il ne permet pas qu'on le lui attribue; il ne se donne ce nom qu'après s'être rapporté à Dieu tout entier : " Selon là grâce que Dieu m'a donnée, j'ai, comme un sage architecte, posé le fondement ". Il fait voir en même temps que tout appartient à Dieu, et que la grâce consiste surtout en ce qu'il n'y a pas de division, mais que tout reposé sur un seul fondement. " Un autre a bâti dessus; que chacun donc regarde comment il y bâtira encore " Ici il me semble les engager à combattre pour régler leur conduite, puisqu'il les a unis en un (348) seul corps. " Car personne ne peut poser d'autre fondement que celui qui a été posé, lequel est le Christ Jésus ". On ne peut poser le fondement qu'il n'y ait un architecte; une fois le fondement posé, l'architecte disparaît.
4. Voyez comme il emploie des notions vulgaires pour démontrer son sujet. Voici ce qu'il veut dire : J'ai annoncé le Christ, je vous ai donné 1e fondement : voyez comment vous bâtissez dessus, si c'est pour la vaine gloire, pour attirer des disciples à des hommes. Ne faisons donc aucune attention aux hérésies car personne ne peut poser d'autre fondement que celui qui a été posé. Bâtissons donc sur lui, attachons-nous-y comme à un fondement, comme le sarment à la vigne, et qu'il n'y ait point d'intermédiaire entre le Christ et nous car, s'il s'en trouve un, notre ruine est immédiate. Le sarment tire de la sève parce qu'il tient au tronc; un bâtiment reste debout parce que ses parties sont unies ; si elles viennent à se disjoindre, il tombe, faute d'appui. Ne tenons pas seulement au Christ, mais collons-nous à lui, en quelque sorte; si une fois nous nous en, séparons, nous sommes perdus. Il est écrit : " En vérité, ceux qui s'éloignent de vous, périront ". (Ps. .LXXII.) Collons-nous donc au Christ, mais par les oeuvres.: il nous dit lui-même : " Celui qui garde mes commandements, demeure en moi". (Jean, XIV, 21.) Il emploie une foule de comparaisons peur nous prouver la nécessité de l'union. Voyez: il est la tête, et nous les membres; or, peut-il y avoir un espace vide entre la tête et le reste du corps ? Il est le fondement, et nous l'édifice ; il est la vigne et nous les sarments; il est l'époux, et nous l'épouse; il est le berger, et nous les brebis; il est la route, et nous les voyageurs; nous sommes le temple, il en est l'habitant; il est le premier-né, nous sommes les frères; il est l'héritier, nous sommes les cohéritiers; il est la.
vie, et c'est nous qui vivons; il est la résurrection, et c'est nous qui ressuscitons ; il est la lumière, et c'est nous qui sommes éclairés.
Tout cela nous représente l'unité et n'admet aucun intermédiaire, aucun vide, si petit qu'il soit. Car celui qui est quelque peu séparé, le sera bientôt beaucoup. Si peu que le corps soit divisé par le glaive, il périt; si peu que l'édifice se crevasse, il tombe en ruine : si peu que le sarment soit séparé de la racine, il devient inutile. Ainsi, ce peu n'est pas peu, mais presque tout. Donc, quand nous avons un peu péché, ou été un peu lâches, ne négligeons pas ce peu;
autrement il deviendra beaucoup. Ainsi, un manteau qui commence à se déchirer et qu'on néglige de réparer, se déchire en entier; ainsi un toit dont quelques tuiles sont tombées sans qu'on se donne la peine de les remettre, détruit toute, la maison. Songeons à tout cela et ne négligeons jamais les petites fautes, pour ne pas tomber dans les grandes; mais si nous les avons négligées et que nous soyons tombés au fond de l'abîme, ne désespérons cependant pas encore, de peur que notre tête ne s'appesantisse. Car, à moins d'une extrême vigilance, il sera bien difficile de remonter de là, non-seulement à cause de la longueur de l'espace, mais à raison de la situation même. En effet, le péché est un abîme profond, où l'on est entraîné et brisé dans la chute. Comme ceux qui tombent dans un puits ont de la peine à en sortir et ont besoin que d'autres les retirent, ainsi en est-il de ceux qui s'enfoncent dans l'abîme du péché.
Jetons-leur donc des cordes et retirons-les; non-seulement il en faut pour les autres, mais aussi pour nous-mêmes, afin de nous lier et de remonter, non-seulement de tout ce. que nous sommes descendus, mais de beaucoup plus si nous voulons. Dieu nous aide; lui "qui ne veut pas 1a mort du pécheur, mais qu'il se convertisse ". (Ezéch.
XXIII, 3.) Que personne donc ne désespère, que personne ne se laisse atteindre par lé vice des impies : car, " quand l'impie est descendu au fond de l'abîme, il méprise ". (Prov. XVIII, 3.) Ainsi ce n'est pas la multitude des péchés; mais le sentiment de l'impiété, qui produit le désespoir. Eussiez-vous commis tous les crimes possibles, dites-vous à vous-mêmes : Dieu est bon et il désire notre salut. " Car quand vos péchés seraient rouges comme l'écarlate", nous dit-il, " je les rendrai blancs comme la neige " ( Is. I, 13) ; je les changerai en un état contraire. Donc ne désespérons pas; car tomber n'est pas aussi grave que de persévérer dans sa chute; être blessé est moins terrible que de ne pas vouloir laisser guérir sa blessure. Et " qui se vantera d'avoir le coeur pur ? Qui osera se dire exempt de péchés? " (Prov. XX, 9.) Je dis cela, non pour favoriser votre négligence, mais pour vous empêcher de tomber dans le désespoir.
349
5. Voulez-vous savoir combien notre maître, est bon? Un publicain chargé d'iniquités , monte au temple, et pour avoir dit ces simples mots : " Ayez pitié de moi ! " (Luc, XVIII, 13), il en sort justifié. Et Dieu nous dit, par la bouche du prophète : "
Je l'ai un peu contristé à cause de son péché, et voyant qu'il s'en allait affligé et triste, j'ai corrigé ses voies ". (Is. LVII, 17, 18.) Quelle charité égale celle-là? Parce qu'il était triste, nous dit-il, j'ai remis son péché.
Pour nous, nous n'agissons pas ainsi; et c'est par là que nous provoquons surtout la colère de' Dieu. Celui que la moindre chose rend propice, a raison de s'irriter quand il ne rencontre pas cette disposition, et de tirer de nous la plus dure vengeance : car c'est le signe d'un extrême mépris. Mais qui s'attriste du péché? qui en gémit?
Qui s'en frappe la poitrine? qui s'en inquiète? Personne, ce me semble. On pleure très-longtemps la mort d'un serviteur, une perte d'argent; et quand tous les jours nous donnons la mort à notre âme, nous n'en avons pas le moindre souci. Comment vous rendrez-vous Dieu propice, si vous ne savez pas même que vous avez péché? Mais, dites-vous; j'en conviens, j'ai péché. Oui, c'est un aveu de votre bouche; mais faites-le aussi de coeur, et après l'avoir fait, gémissez, afin d'avoir toujours bon courage. En effet, si nous nous affligions de nos péchés, si nous gémissions de nos fautes, nous n'éprouverions aucune autre douleur., car celle-là écarterait toutes les autres. En sorte que nous retirerions encore de la confession ce nouvel avantage de n'être jamais absorbés par les calamités de la vie présente, ni enflés par le succès et la prospérité : et par là nous nous rendrions Dieu plus propice, au lieu de l'irriter par notre conduite, comme nous le faisons maintenant.
Dites-moi : si vous aviez un serviteur qui eût éprouvé beaucoup de mauvais traitements de la part de ses compagnons et n'en tînt aucun compte, uniquement occupé à ne pas irriter son maître, cela ne suffirait-il pas à apaiser votre colère ? Mais si, au contraire, sans s'inquiéter de ses torts à votre égard, il ne s'occupait que de ceux qu'il a eus envers ses compagnons, ne le puniriez-vous pas avec plus de sévérité ? C'est ainsi que Dieu se conduit. quand nous nous soucions peu de son courroux, nous l'augmentons; quand nous nous en inquiétons, nous l'adoucissons. Nous l'apaisons même entièrement: car il veut que nous nous punissions nous-mêmes de nos péchés, et, dans ce cas, il renonce à nous en punir lui-même. C'est dans cette vue qu'il nous menace, afin que la crainte nous empêche de le mépriser. Quand la menace suffit à nous détourner du mal, il ne permet pas qu'elle s'accomplisse. Voyez ce qu'il dit à Jérémie : " Ne voyez-vous pas ce qu'ils font? " Leurs pères allument le feu; leurs fils apportent du bois; leurs femmes pétrissent la farine ". (Jérém.
VII, 17, 18.) Il est fort à craindre qu'on n'en dise autant de nous. Personne ne cherche les intérêts de Jésus-Christ; chacun cherche les siens propres. (Phil. II, 21.) Leurs fils courent au libertinage; leurs pères à l'avarice et à la rapine ; leurs femmes aux caprices du siècle; elles excitent leurs époux, bien loin de les retenir. Tenez-vous sur la place publique; interrogez les allants et les venants, vous n'en verrez pas un montrer de l'empressement pour des choses spirituelles, mais tous . s'agitent pour des intérêts matériels.
Quand deviendrons-nous sages ? Combien de temps resterons-nous dans notre sommeil léthargique? Ne sommes-nous pas rassasiés de maux? A défaut de paroles, l'expérience nous apprend assez que tout est vanité et affliction ici-bas. Des hommes qui n'avaient que la sagesse du dehors et ne savaient rien de l'avenir, ont pu se convaincre du peu de valeur des choses présentes et par cela seul s'en détacher. Quel pardon pouvez-vous espérer, vous qui rampez à terre, qui n'avez pas la force de mépriser des biens futiles et passagers, et de les abandonner pour un bonheur immense et éternel; vous qui êtes instruit et éclairé là-dessus par Dieu lui-même et avez reçu de lui de si grandes promesses? Ceux qui, en dehors de ces promesses, ont su s'abstenir des biens de ce monde, notas prouvent assez par leurs exemples qu'il n'y pas là de quoi enchaîner nos affections. En effet, quelles richesses espéraient-ils, en embrassant la pauvreté ? Aucune. Ils savaient seulement que la pauvreté est préférable aux richesses. Quelle vie espéraient-ils en renonçant aux plaisirs, en menant une existence austère? Aucune. Mais pénétrant la nature des choses, ils sentaient que cela rendait l'âme plus sage et le corps plus sain. Animés donc des mêmes pensées; et portant toujours en nous l'espérance des biens futurs, détachons-nous du présent, afin d'obtenir ces biens à (350) venir par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui appartiennent, au Pères et au Saint-Esprit, la gloire, l’empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il..
HOMéLIE IX. QUE SI ON éLèVE SUR CE FONDEMENT UN éDIFICE D'OR, D'ARGENT, DE PIERRES PRéCIEUSES, DE BOIS, DE FOIN, DE CHAUME, L'OUVRAGE DE CHACUN SERA MANIFESTé. CAR LE JOUR DU SEIGNEUR LE METTRA EN LUMIèRE, ET IL SERA RéVéLé PAR LE FEU ; AINSI LE FEU éPROUVERA LOEUVRE DE CHACUN. SI L'OUVRAGE DE CELUI QUI A BATI SUR LE FONDEMENT DEMEURE, CELUI-CI RECEVRA SA RéCOMPENSE. SI L'OEUVRE DE QUELQU'UN BRûLE, IL EN SOUFFRIRA LA PERTE ; CEPENDANT IL SERA SAUVé, MAIS COMME PAR LE FEU. (IBID. 12, 13, 14, 15, JUSQU'A 17.)
ANALYSE.
1. Le supplice qui attend les pécheurs, c'est le feu éternel.
2. Que les préceptes de Dieu sont faciles à pratiquer;
qu'il est plus pénible de faire le mal que de s'en abstenir.
3. Si quelqu'un, possédant la vraie foi, mène une vie coupable, il ne sera point sauvé du supplice par sa foi, puisque ses rouvres seront livrées au feu.
4. Exhortation pour inspirer l'horreur du péché. — Contre les avares. — Qu'ils sont pires que les bêtes et que les démons.
1. La question. qui nous est ici proposée n'est pas d'une mince importance; elle touche, aux intérêts les plus graves, à ce qui préoccupe tous les hommes, à savoir si le feu de l'enfer doit avoir une fin. Le Christ a déclaré que non, en disant : " Leur feu ne s'éteindra point; leur ver ne mourra point ". (Marc, IX, 45.) Je sais que vous écoutez cela avec indifférence : qu'en faire ? Dieu nous ordonne de faire souvent. retentir cette vérité quand-il nous dit : " Fais entendre à ce peuple ". Nous avons été ordonnés pour le. ministère de la parole; et je dois, bien malgré moi; être importun à mes auditeurs. Du reste, si vous le voulez; nous ne serons pas importuns; car il est écrit : " Si tu fais le bien, ne crains pas". (Rom. XIII, 3.) Il dépend donc de vous de nous écouter, non-seulement sans peine, mais avec plaisir. Le Christ lui-même a déclaré que ce feu n'aura point de fin ; Paul , à son tour , affirme que le supplice sera immortel, et que les pécheurs subiront des tourments affreux et éternels. (II Thess. I, 9.) Il dit encore : "Ne vous abusez point : ni les fornicateurs, ni les adultères, ni les efféminés ne posséderont le royaume de Dieu ".. (I Cor. VI, 9, 10.) Il disait aussi aux Hébreux : " Recherchez la paix avec tous et la sainteté, sans laquelle nul ne verra Dieu ". (Héb. XII, 14.) Et à ceux qui disaient ; " Nous avons fait beaucoup de miracles ", le Christ a répondu: " Retirez-vous de moi, vous qui opérez l'iniquité; je ne vous ai pas connus ". (Matth. VII, 22, 23.) Et les vierges ont été exclues, elles ne sont. point entrées; et de ceux qui ne l'auront point nourri, il dit.: " Et ceux-ci s'en iront au supplice éternel ". (Id. XXV, 46.)
Ne me dites pas : Si le supplice n'a pas de fin, où est l'iniquité ? Quand Dieu fait quelque chose, soumettez-vous à son autorité, et ne soumettez point sa parole aux raisonnements humains. Et d'ailleurs comment ne serait-il (351) pas juste que celui qui a d'abord été comblé de bienfaits, qui a ensuite commis des fautes dignes de punition et. n'a été corrigé il par les mentes ni par les bienfaits, que celui-là, dis-je, subisse le châtiment? Si vous voulez consulter la justice et l'équité, c'était tout d'abord que nous devions être perdus; et ce n'était pas seulement la justice, mais la charité envers nous qui le demandait. Celui qui injurie quelqu'un qui ne lui a point. fait de mal, est puni selon toute justice, mais quand on injurie un bienfaiteur qui a accordé mille faveurs sans en avoir reçu aucune, à qui seul on doit l'existence, qui est Dieu ; qui a donné la vie, qui a comblé de bienfaits, qui veut mener au ciel, et que non-seulement on l'injurie, mais qu'on répète chaque jour l'outrage par ses oeuvres, quel pardon méritera-t-on? Ne voyez-vous pas comme Adam, a été puni pour un seul péché?
.Oui, direz-vous; mais Dieu lui avait donné le paradis, et lui avait montré une extrême bienveillance. Or ce n'est pas la même chose de pécher quand on vit dans la sécurité et l'abondance, ou de pécher quand on est au milieu des afflictions. Eh ! c'est précisément là qu'est le mal : vous ne péchez pas au paradis, mais au sein des mille misères de cette vie, et ces misères ne vous rendent pas plus sages; n'est comme si un homme enchaîné se montrait méchant. Mais Dieu vous a promis bien plus que le paradis terrestre ; S'il n'a pas encore réalisé sa promesse, c'est pour ne pas vous amollir au milieu des combats, et s'il vous l'a faite, c'est pour ne pas vous décourager au sein des épreuves. Pour un seul péché, Adam a attiré sur lui toute mort : et nous, nous péchons mille fois tous les jours. Mais si, pour une seule faute, Adam s'est attiré tant de maux et a introduit la mort dans le monde, quel sera notre châtiment, à nous, qui attendant le ciel au lieu du paradis terrestre, vivons constamment dans le péché?
Ce langage est pénible et affligeant pour l'auditeur ; j'en juge par ce que j'éprouve moi-même; mais mon. coeur est troublé et palpitant; et plus ce que l'on dit de l'enfer m'est démontré, plus je tremble et recule de frayeur: .Mais il faut en parler, de peur que nous n'y tombions. Ce n'est pas le paradis, ni des arbres, ni des plantes qu'on, vous a promis ; mais le ciel et tous ses biens. Si donc celui qui a moins reçu, a été condamné sans rémission, à plus forte raison nous, qui avons commis bien plus de péchés et sommes appelés à de plus, grands biens, serons-nous punis sans remède. Songez depuis combien de temps notre race est sujette à la mort à cause d'un seul péché. Cinq mille ans et plus se sont passés, et la mort, fruit d'un seul péché, n'est pas encore détruite. Et nous ne pouvons pas dire qu'Adam avait entendu les prophètes, qu'il avait vu d'autres hommes punis pour leurs péchés, en sorte qu'il eût pu en concevoir de la terreur et devenir sage par leur exemple; il était le premier homme, il était seul , et pourtant il fut puni. Or vous n'avez aucune de ces excuses à présenter, vous qui, après tant d'exemples, êtes devenu pire, vous qui avez reçu un Esprit si,grand et qui pourtant avez commis., non un ou deux péchés, mais des péchés sans nombre. Et parce qu'il ne faut qu'un instant pour commettre le péché, n'allez pas vous imaginer que la punition sera passagère. Ne voyez-vous, pas des hommes qui souvent ne sont coupables que d'un seul vol ou d'un seul adultère commis en un instant, passer toute leur vie dans les prisons ou dans les mines, et lutter perpétuellement avec la faire ou mille genres de mort? Et personne ne les en tire, personne ne dit que la faute n'ayant duré qu'un instant, la punition ne, doit pas durer davantage.
2. Mais, dira-t-on, ce sont les hommes qui se conduisent ainsi, et Dieu est bon. D'abord ce n'est point par cruauté, mais par charité, que les hommes agissent ainsi; et Dieu se venge aussi, précisément parce qu’il est bon; sa vengeance même est la preuve de sa miséricorde. Quand donc vous dites que Dieu est bon, vous. me fournissez un argument plus puissant en faveur de la punition, puisque nous offensons un être si parfait. Aussi Paul nous dit-il : " Il est terrible de tomber entre les mains du Dieu vivant ". (Héb. X, 31.) Supportez, je vous en prie, us paroles brûlantes; peut-être, oui peut-être, y trouverez-vous quelque consolation. Quel mortel peut punir comme Dieu qui a perdu par un déluge toute la race humaine déjà si nombreuse, et qui; peu après, a fait descendre une pluie de. feu et opéré une destruction complète ? Quelle punition humaine égalera jamais celles-là? Ne voyez-vous. pas que c'est- là, en un sens, un supplice immortel? Quatre mille ans se sont écoulés, et la punition des habitants de Sodome subsiste encore dans son intégrité. Ainsi le suppliée se (352)
trouve proportionné à la bonté de Dieu. S'il eût commandé des choses difficiles, impossibles, peut-être pourrait-on objecter la difficulté de ces lois ; mais quand il ne commande que des chose très-faciles, que pouvons-nous dire, nous qui n'en tenons pas même compte?
Vous ne pouvez pas jeûner, ni garder la virginité ? Vous le pourriez si vous le vouliez, et ceux qui le peuvent sont une accusation contre nous, Mais Dieu n'a point usé envers nous d'une si grande sévérité, il n'a pas exigé ces choses, il n'en a point fait une loi ; il les a laissées au libre arbitré, à la bonne volonté de chacun; mais tout au moins vous pouvez être chaste dans le mariage, vous pouvez ne pas vous livrer à l'ivrognerie. Vous ne pouvez pas vous dépouiller de toutes vos richesses ? Vous le pourriez certainement, comme le prouvent ceux qui le font; mais Dieu ne vous en a point fait un commandement : il vous a seulement ordonné de vous abstenir du vol et de soulager les pauvres. Que si quelqu'un dit qu'il ne peut se contenter de sa femme, il se trompe lui-même et se fait illusion, comme le prouvent ceux qui pratiquent, la continence en dehors du mariage. Quoi donc ! je vous prie, vous ne pouvez vous dispenser d'injurier et, de maudire ? Mais le pénible, c'est de faire ces choses, ce n'est pas de s'en abstenir. Quelle sera notre excuse, à nous qui n'observons pas des commandements si faciles et si légers? Nous n'en aurons aucune. De tout cela il résulte évidemment que le châtiment n'aura pas de fin. Et comme quelques-uns pensent que le texte de l'apôtre dit le contraire, reproduisons-le et étudions-le. Après avoir dit : " Si l'ouvrage de celui qui a bâti sur le fondement, demeure, celui-ci recevra sa récompense; si l'oeuvre de quelqu'un brûle, il en souffrira la perte " il ajoute : " Cependant il sera sauvé, mais comme par le feu ". Que répondre à cela?
Examinons d'abord ce que c'est que le fondement, puis ce que c'est que l'or, les pierres précieuses, le foin et la paille. — Par le fondement il entend évidemment le Christ, puisqu'il dit : " Car personne ne peut poser d'autre fondement que celui qui a été posé, lequel est le Christ Jésus ". L'édifice, ce sont, d'a 'près moi, nos actions. Quelques-uns pensent que cela se rapporte aux maîtres, aux disciples et aux perverses hérésies ; mais le sujet ne s'accommode pas de cette interprétation. Dans ce cas, en effet, comment l'oeuvre serait-elle détruite, et l'ouvrier sauvé, même parle feu? Car c'est surtout l'auteur qui devrait périr, et ici ce serait celui qui aurait été construit qui subirait le principal châtiment. En effet, si le maître est l'auteur du mal, il doit être le plus puni ; comment donc serait-il sauvé? D'autre part, s'il. n'est pas coupable, et que ses disciples se soient pervertis par leur propre malice, il n'est pas juste que celui qui a construit selon les règles, soit puni et subisse un dommage. Comment donc Paul dit-il : " Il en souffrira la perte? " Evidemment cela s'applique aux actions: Comme l'apôtre doit bientôt s'attaquer au fornicateur, il pose ici longtemps d'avance la base de son argumentation. Car son usage est, quand il se dispose à traiter une question, d'en donner les prémisses et les preuves dans un autre sujet, avant d'arriver à son but. En effet, quand il voulait les blâmer de ce qu'ils ne s'attendaient pas les unis les autres dans les festins, il leur a d'abord parlé des mystères: Pressé donc d'en venir au fornicateur, il parle d'abord du fondement de l'édifice, et ajoute : ". Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si donc quelqu’un profane le temple de Dieu, Dieu le perdra ". Déjà, en disant cela, il ébranle par la crainte l'esprit du fornicateur. " Que si on élève sur ce fondement un édifice d’or, d'argent, de pierres précieuses , de bois, de foin, de paille ". Après avoir reçu la foi, il faut bâtir; c'est pourquoi il dit ailleurs : " Edifiez-vous les uns les autres par ces paroles ". (I Thess, V, 11.) En effet, le maître et le disciple concourent à la formation de l'édifice; ce qui fait dire à Paul : " Que chacun donc regarde comment il bâtira dessus ".
3. Or, s'il s'agissait ici de la foi, le langage ne serait pas juste. Car tous doivent être égaux dans la foi, puisque elle est une; mais dans la vertu tous ne peuvent pas l'être. La foi n'est pis ici plus petite, là plus grande ; elle est la même chez tous les vrais croyants; dans la conduite, au contraire, les uns sont plus diligents, les autres plus lâches; les uns plus exacts, les autres moins ; les uns font de plus grands progrès, les autres de plus petits; les uns commettent des fautes plus graves, les autres de plus légères. Voilà pourquoi Paul parle d'or, d'argent, de pierres précieuses, de bois, de foin, de paille. " L'ouvrage de chacun sera manifesté ". Il s'agit ici d'actions. " Si (353) l'ouvrage de celui qui a bâti sur le fondement, demeure, celui-ci recevra sa récompense; si l'œuvre de quelqu'un brûle, il en souffrira la perte ". S'il était question de disciples et de maîtres, ceux-ci ne devraient pas être punis parce que les autres n'auraient pas écouté. Aussi dit-il : " Chacun recevra son propre salaire selon son travail " ; non pas selon le résultat, mais selon le travail. Et si les auditeurs ne prêtaient aucune attention? Il est donc clair qu'il s'agit ici des oeuvres. Voici ce qu'il veut dire : Si quelqu'un, possédant la vraie foi, mène une vie coupable, il ne sera point sauvé du supplice par sa foi, puisque ses oeuvres seront livrées au feu. Ce mot: "Brûle", signifie : Qui ne résistera pas au feu. Mais si un homme qui a des armes d'or doit traverser un fleuve de feu, il. n'en sortira que plus éclatant; s'il lest revêtu que de foin, non-seulement il n'opérera pas son trajet, mais il périra. Ainsi en est-il des oeuvres. Paul ne parle pas de personnages réels et vraiment brûlés ;
mais il veut simplement inspirer de la terreur et montrer qu'il n’y a pas de sécurité pour celui qui vit dans le péché.
Aussi dit-il : " En souffrira la perte ". Voilà le premier supplice. " Cependant il sera sauvé, mais comme par le feu (1) ". Voilà le second. Et le sens est : Il ne périra pas comme s'es oeuvres, il ne sera pas anéanti; mais il subsistera dans le feu.
Il appelle cela " être sauvé ", direz-vous; cela est vrai, mais non dans la signification ordinaire du mot, puisqu'il ajoute : " Comme par le feu ". Nous aussi nous avons l'habitude de dire : Il est sauvé du feu, en parlant des objets qui n'ont pas été immédiatement brûlés et réduits en cendre. Mais à ce mot de feu n'allez pas vous imaginer que ceux qui y brûlent sont anéantis. Ne vous étonnez pas non plus de ce que l'apôtre appelle ce châtiment être sauvé, car c'est son habitude d'user d'expressions adoucies dans les sujets pénibles, et vice versa. Par exemple le mot de servitude présente une idée désagréable ; mais Paul s'en sert dans un bon serfs, quand il dit : " Réduisant en servitude toute intelligence sous l'obéissance du Christ ". (II Cor. X, 5.) Et en retour il se sert d'un terme honorable pour un sujet odieux, en disant : " Le péché a régné " (Rom.
V, 2l), bien que le mot régner s'applique 1 Le feu du purgatoire, interprétation plus naturelle donnée par les autres Pères, et admise par le concile de Florence (dernière session).
mieux à un objet plus digne. De même ici le mot : " Sera sauvé " ne signifie pas autre chose que l'intensité ét la durée du supplice, comme s'il disait: Il sera tourmenté à jamais.
Il continue et dit : " Ne savez-vous pas que à vous êtes le temple de Dieu ? " Après avoir d'abord parlé de ceux qui déchirent l'Eglise, il s'adresse maintenant à l'incestueux, non ouvertement, mais vaguement, en faisant allusion à sa coupable conduite et faisant ressortir sa faute par le don qu'il a reçu. Il fait également rougir les autres, en rappelant ce qu'ils ont reçu. C'est ce qu'il ne manque jamais de faire, en tirant ses motifs, ou de l'avenir, ou du passé, ou du mal ou du bien; de l'avenir, en disant : " Le jour du Seigneur mettra en lumière ce qui sera révélé par le feu " ; du passé : " Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l'Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu'un pro" fane le temple de Dieu, Dieu le perdra ". Voyez-vous la force de ces paroles? Cependant tant que la personne est inconnue, le langage est moins pénible à supporter, parce que la crainte du blâme est partagée entre tous. " Dieu le perdra ", c'est-à-dire, le fera périr. Ce n'est point une malédiction, mais une prédiction. " Car le temple de Dieu est saint ". Or le fornicateur est souillé. Après avoir dit, pour éviter une allusion personnelle : "
Car le temple de Dieu est saint ", il ajoute : " Et vous êtes ce temple. Que personne ne s'abuse ". Ceci s’adresse encore au coupable , qui se croyait quelque chose et se glorifiait de sa sagesse. Mais pour ne pas paraître l'attaquer hors ale propos et trop longtemps, après l'avoir jeté clans l'angoisse et dans l'épouvante, il revient à l'accusation générale, en disant : " Si quelqu'un d'entre vous paraît sage selon ce siècle, qu'il devienne fou pour être sage ". Du reste, il use ensuite d'une grande liberté de langage, vu qu'il les a assez vivement attaqués. Quelqu'un fût-il riche, fût-il noble, il est le plus vil de tous, s'il est esclave du péché. Il en est du pécheur comme d'un roi qui serait prisonnier des barbares et se trouverait par là le plus misérable des hommes. Car le péché est un véritable barbare qui n'épargne point l'âme assujettie à son joug et exerce sa tyrannie envers ses victimes.
4. En effet, rien n'est aussi déraisonnable, aussi insensé, aussi fou, aussi violent que le péché; partout où il entre, il renverse, il confond, il (354) sperd tout; il est hideux à voir, odieux et lourd à porter. Si un peintre le représentait, il ne serait, je crois, pas loin de la vérité, en lui donnant les traits d'une femme , ayant la forme d'une bête sauvage, barbare, respirant le feu, laide, noire, telle que les poètes païens nous dépeignent Scylla. Car il saisit nos pensées par des mains sans nombre, attaque à l'improviste et déchire tout, comme les chiens qui mordent à la dérobée. gais à quoi bon le peindre lui-même, quand nous pouvons faire paraître ses victimes? Laquelle décrions-nous d'abord? L'avare? Qu'y a-t-il de plus impudent que ce regard? Qu'y a-t-il de plus déshonnête et de plus cynique? Un chien n'est pas aussi insolent que ce ravisseur du bien d'autrui. Quoi de plus abominable que ses mains? Quoi de plus avide que, cette bouche qui avale tout sans se rassasier? Ne prenez pas ses traits , ses yeux pour ceux d'un homme; ce n'est pas là un regard humain. Pour lui, les hommes ne sont pas des hommes, le ciel n'est pas le ciel ; il n'a pas un signe de respect pour le Maître : l'argent est tout pour lui. Les yeux de l'homme ont l'habitude de se fixer sur ceux que la pauvreté afflige, et d'exprimer des sentiments de pitié;
ceux du voleur voient les pauvres et prennent une expression sauvage. Les yeux de l'homme ne considèrent pas le bien d'autrui comme le leur propre, mais leur bien propre comme celui d'autrui ; ils ne convoitent pas ce qui est donné aux autres, mais se dépouillent plutôt en leur faveur de ce qu'ils ont eux-mêmes; ceux de l'avare, au contraire, ne sont point satisfaits qu'ils n'aient enlevé le bien de tout le monde; car ils n'ont pas le regard de l'homme, mais celui de la bête fauve.
Les yeux de l'homme ne peuvent supporter de voir un pauvre nu, car le corps humain est lé leur, bien qu'il appartienne à d'autres personnes; mais ceux des avares ne sont jamais rassasiés, jamais assouvis, s'ils n'ont tout dépouillé et tout caché dans leur domicile. En sorte qu'on peut dire de leurs mains qu'elles n'appartiennent pas seulement à des bêtes fauves, mais aux bêtes fauves les plus féroces et les plus cruelles. En effet; les ours et les loups laissent leur proie quand- ils sont rassasiés; mais eux ne se rassasient jamais. Cependant Dieu nous a donné des mains pour secourir notre prochain, et non pour lui tendre des embûches. Il vaudrait mieux les couper et en être privé, que d'en faire un pareil usage. Vous souffririez de voir un loup déchirer une brebis; et vous ne pensez pas commettre un grand crime en en faisant autant à votre frère? Comment seriez-vous encore un homme? Ne voyez-vous pas que nous appelons humaine, toute action qui respire la compassion et la bonté? et que nous appelons inhumain, tout homme qui commet un .acte de dureté et de cruauté? La pitié est donc pour nous le cachet de la nature humaine, le défaut de pitié celui de l'animal sauvage. Aussi disons-nous: Est-ce un homme, ou un animal, ou un chien? Les hommes, en effet,. soulagent la pauvreté, au lieu de l'aggraver. La bouche des avares est une gueule de bêtes sauvages; elle est même plus féroce : car elle prononce des paroles dont le venin, plus terrible que la dent des animaux, donne la mort. En poussant le tableau jusqu'au bout, on verrait clairement comment l'inhumanité rend les hommes qu'elle domine, semblables aux bêtes sauvages. A examiner même le fond de leur pensée, on les nommera moins des bêtes que des démons. Car ils sont pleins de cruauté et de haine pour leurs semblables; on ne trouvera chez eux ni désir du ciel, ni crainte de l'enfer, ni respect pour les hommes, ni pitié, ni sympathie; mais impudence, audace, mépris de l'avenir; les paroles de Dieu relatives au châtiment leur semblent une fable, et ses menaces les font rire.. Telle est la pensée de l'avare.
Mais puisqu'au dedans ce sont des démons, au dehors des bêtes sauvages, et pires que des bêtes sauvages, dites-moi : où les placerons-nous? Or, qu'ils soient pires que des bêtes féroces, cela est évident : car celles-ci sont féroces par nature;
tandis qu'eux, naturellement portés à la douceur, ont forcé les lois dé la nature pour se transformer en bêtes fauves.
Les démons ont pour auxiliaires les hommes qui se tendent à eux-mêmes des piéges; et les démons verraient échouer tous leurs piéges, si les hommes. ne secondaient leurs desseins. Les avares s'irritent même contre ceux qui veulent les aider à repousser les insultes des démons. De plus, te démon combat contre l'homme, mais non contre les autres démons; l'avare vexe en tout sens ses parents, ses proches, et ne respecte point les lois de la nature. Je sais que mes paroles en blessent un grand nombre d'entre vous; pour moi, je ne les hais pas, mais j'ai pitié de ceux (355) qui sont dans ces dispositions, et je verse sur eux des larmes; voulussent-ils m'accabler de coups, je le supporterais volontiers, pourvu qu'ils se corrigeassent de leur inhumanité. Je ne suis pas le seul à retrancher de tels hommes de l'espèce humaine; le prophète le fait avec moi, quand il dit : " L'homme étant en honneur, n'a pas compris, mais il s'est ravalé au niveau des animaux sans raison ". (Ps. XXXVIII.) Soyons donc enfin des hommes, levons les yeux vers le ciel, et recevons de là ce qui nous renouvellera selon l'image de Dieu (Col. III, 10), et recouvrons-nous nous-mêmes, afin d'obtenir les biens futurs, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui appartiennent, au Père, en union avec le Saint-Esprit, la gloire, la force, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE X. QUE PERSONNE NE S'ABUSE. SI QUELQU'UN D'ENTRE VOUS PARAîT SAGE SELON CE SIèCLE, QU'IL DEVIENNE FOU POUR êTRE SAGE ; VU QUE LA SAGESSE . DE CE SIèCLE EST FOLIE DEVANT DIEU. (I COR. III, 18, 19, JUSQU'A LA FIN DU CHAPITRE.)
ANALYSE.
1. L'Apôtre reprend t'attaque Contre la sagesse profane.
2. Paul, après avoir foulé aux pieds la sagesse humaine, s'adresse aux Corinthiens qui divisaient l'Eglise en se disant disciples et sectateurs de tel et tel maître et docteur.
3 et 4. Que (homme doit tout à Dieu; et qu'il lui doit rendre tout. — Qu'il faut être prêt à quitter la vie de bon coeur quand il y a quelque engagement de le faire. — Avis aux dignitaires ecclésiastiques, qu'ils ne sont que des dispensateurs. — Sentiments que doivent avoir les pères et, mères à qui Dieu reprend les enfants qu'il leur avait donnés. — Du bon usage des biens. — Que la société civile est prospère, ainsi que le corps humain, lorsque chaque membre. donne de ce. qu'il a aux autres.
1. Comme je l'ai déjà dit : Ayant été amené à accuser le fornicateur avant le moment favorable, après l'avoir attaqué en peu de mots par des allusions voilées et avoir troublé sa conscience, il recommence le combat contre la sagesse du dehors et s'en prend à ceux qui s'en glorifient et déchirent l'Eglise , afin qu'ayant épuisé ce sujet et traité dans tous ses détails ce point capital , il porte ensuite tolite la vivacité de son langage sur le coupable contre lequel il n'a encore fait qu'escarmoucher jusque-là. Car c'est à celui-ci surtout que s'adressent ces paroles : " Que personne ne s'abuse ". Il le frappe d'épouvante tout en usant de douceur; il l'a encore principalement en vue quand il parle de " paille ", et quand il dit : " Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu et que l'Esprit de " Dieu habite en vous? " En effet, les deux motifs qui.. nous retirent ordinairement du péché sont le souvenir du supplice qui lui est réservé, et la considération de notre propre dignité. En parlant de foin et de paille, il a jeté la terreur; en rappelant notre dignité et notre noblesse, il a fait rougir; par le premier de ces motifs, il corrige les plus insensibles, par le second il excite les plus sages à devenir meilleurs. " Que personne ne s'abuse. Si quelqu'un d'entre vous paraît sage selon ce siècle, qu'il devienne fou ". Il veut que l'on (356) meure au monde; et cette mort n'est point nuisible, mais utile, puisqu'elle est le principe de la vie. De même, il veut qu'on devienne fou selon ce siècle, afin de se procurer la vraie sagesse. Or, devenir fou selon le monde, c'est mépriser la sagesse du dehors, et se convaincre qu'elle ne sert à rien pour acquérir la foi. Comme donc la pauvreté selon Dieu est la source de la richesse, l'humilité de l'élévation, le mépris de la gloire le principe même de la gloire; ainsi, devenir fou c'est se procurer la plus. haute sagesse. En effet, tout chez nous reposé sur les contraires. Et pourquoi l'apôtre ne dit-il pas : Qu'il dépouille la sagesse, mais : " Qu'il devienne fou? " Afin de déshonorer au dernier point l'enseignement profane. Car dire . Déposez vôtre sagesse, et dire . Devenez fou, ce n'est point la même chose, quant à l'énergie de l'expression. D’ autre part, il nous apprend à ne point rougir de notre simplicité; car il se moque absolument des choses profanes. C'est pourquoi il ne recule pas devant les mots, parce qu'il compte sur la force des choses. De même donc que la croix, qui semble un objet méprisable, est devenue pour nous la source de biens sans nombre, le sujet et la racine d'une gloire ineffable; ainsi, une folie apparente devient pour nous le principe de la sagesse. Et comme celui quia mal appris ne saura jamais rien de clair et de sain, à moins qu'il ne se dépouille de tout et ne présente une intelligence pure et nette au maître qui veut y imprimer quelque chose; ainsi, en fait de sagesse extérieure, vous ne saurez rien de bon, rien d'exact, à moins que vous n'enleviez tout, que vous ne balayiez tout, et rie vous présentiez comme un homme complètement ignorant pour recevoir la foi. Ainsi, ceux qui voient de travers s'égareront beaucoup plus que les aveugles mêmes, s'ils veulent s'en rapporter à leur vue défectueuse, au lieu de se livrer à un guide, les yeux fermés.
Et comment, direz-vous, peut-on dépouiller cette sagesse ? En n'usant pas de ses enseignements. Après avoir insisté si vivement pour qu'on l'abandonne, l'apôtre en donne la raison : " La sagesse de ce monde est folie devant Dieu ". Non-seulement elle ne sert à rien, mais elle est un obstacle. Il faut donc s'en détacher, puisqu'elle nuit. Voyez-vous comme son triomphe est complet, puisqu'il démontre qu'elle est non-seulement inutile, mais-nuisible? Et il ne se contente pas de ses propres arguments, mais il invoque des témoignages, en disant : " Car il est écrit : qui enlace les sages dans leurs propres ruses ". — " Dans leurs ruses ", c'est-à-dire, les prend par leurs. propres armes. En effet, comme ils s'étaient servis de cette philosophie- pour se passer de Dieu, il s'en est servi pour leur prouver, qu'ils avaient besoin de Dieu. Comment? de quelle manière? En -ce que devenus insensés par elle, ils ont été justement pris dans ses filets; s'imaginant qu'ils n'avaient pas besoin de Dieu, ils ont été réduits à une telle pauvreté, qu'ils ont paru inférieurs à des pêcheurs, à des illettrés, et qu'ils ont fini par en avoir besoin. Voilà ce qui fait dire à Paul qu'il les a pris dans leurs propres ruses. Ces paroles : " Je perdrai la sagesse " (I Cor. I, 19), signifient que cette sagesse ne mène à rien d'utile; et celles-ci : " Qui enlace les sages dans leurs propres ruses ", ont pour but de montrer la puissance de Dieu.
2. Il indique ensuite comment cela s'est fait, en invoquant un autre témoignage : " Le Seigneur sait que les pensées des sages sont vaines ". Mais quand la sagesse infinie a prononcé sur eux cet arrêt et les a montrés tels, quelle autre preuve de leur extrême folie demanderez-vous encore? Les jugements des hommes sont souvent erronés; mais les arrêts de Dieu sont irréprochables et impartiaux. Après cette victoire brillante qu'il a remportée sur la sagesse profane avec le secours de la sagesse de Dieu, l'apôtre prend un langage violent à l'égard de ceux qui se soumettaient à ces chefs illégitimes, et leur dit : " Que personne donc ne se glorifie dans les hommes; car tout est à vous ". Il revient à son premier sujet, en leur faisant voir qu'ils ne doivent point s'enorgueillir même dès choses spirituelles, puisqu'ils n'ont rien d'eux-mêmes. Si donc la sagesse du dehors est nuisible, et s'ils n'ont point d'eux-mêmes les avantages spirituels, de quoi peuvent-ils se glorifier? A propos de la sagesse du dehors, il dit : " Que personne ne s'abuse", parce qu'on se glorifiait d'une chose nuisible; mais, à propos des dons spirituels, il dit : " Que personne ne se glorifie ", parce que ces dons étaient avantageux. Puis son langage s'adoucit : "Car tout est à vous, soit Paul, soit Apollon, soit Céphas, soit monde, soit vie, soit. mort, soit choses présentes, soit choses futures, tout (357) est à vous; et vous êtes au Christ, et le Christ est à Dieu ".
Après les avoir vivement blessés , il leur rend du courage.
Plus haut il avait dit: " Nous sommes les coopérateiirs de Dieu.", et les avait longuement consolés ; ici il leur dit : " Tout est à vous ", afin de détruire l'orgueil des maîtres, en montrant que non-seulement ils ne donnent rien à leurs disciples, mais qu'ils leur doivent au contraire de la reconnaissance, puisque c'est pour. eux .qu'ils ont été faits docteurs et qu'ils ont reçu la grâce. Et parce qu'ils pouvaient se glorifier, il .pré.
vient le mal, en disant : " A chacun suivant le don de Dieu ", et encore : " Dieu a donné la croissance ", afin que les maîtres ne s'enflent pas , comme s'ils donnaient quelque chose de grand; ni les disciples, parce qu'on .leur a dit : " Tout est à vous ". Car bien que tout soit pour vous, tout cependant a été fait par Dieu. Remarquez comme il persiste jusqu'à la fin à prononcer son nom et celui de Pierre. Que veulent dire ces mots : " Sois mort? " Cela veut dire : quand même-ils mourraient, ils mourraient pour vous, c'est pour votre; salut qu'ils s'exposent aux dangers. Voyez-vous maintenant comment il rabat l'orgueil des disciples et relève les maîtres ? Il leur parle comme à des enfants nobles qui ont des précepteurs, et doivent un jour hériter de tout. On peut aussi interpréter en ce, sens qu'Adam est mort. pour nous, afin de nous rendre sages, et le Christ afin de nous sauver.
" Mais vous au Christ, et le Christ à Dieu ". Ce n'est pas de la même manière que nous sommes au Christ, que le Christ est à Dieu,.et que le monde est à nous. Nous sommes. au Christ, comme son ouvrage.; le Christ est à Dieu comme son Fils légitime, non comme son ouvrage; et, dans le. même sens, le monde n'est pas à nous. En sorte que si l’expression est une, la signification est différente. En effet, le monde est à nous, en ce sens qu'il a été fait peur nous; mais le Christ est à Dieu, en tant qu'il l'a pour auteur et pour Père; et nous sommes au Christ parce qu'il nous a créés. Que si ces maîtres sont à vous, pourquoi agissez-vous en sens contraire, en adoptant leur nom, et non celui du Christ et de Dieu?
" Que les hommes nous regardent, comme ministres du Christ et dispensateurs des mystères de Dieu ". (Ch. IV, 1.) Après avoir abattu leur présomption, voyez comme il les console, en disant :. " Comme ministres du Christ ". Ne rejetez donc. pas le nom du maître, pour prendre celui des ministres et des serviteurs. " Les dispensateurs ", ajoute-t-il, pour montrer qu'on ne doit point donner les mystères à tout le monde, mais à ceux à qui ils sont nécessaires, et à ceux à qui ils doivent être dispensés.
" Or, ce qu'on demande dans les dispensateurs, c'est que chacun soit trouvé fidèle " (Ch. IV, 2), c'est-à-dire, qu'il ne s'attribue point les. droits du Seigneur, qu'il ne dispose pas en maître, mais en simple dispensateur. Car le devoir du dispensateur est de bien administrer les biens qui lui sont confiés, et de ne pas s'approprier ce qui appartient au maître, mais au contraire d'attribuer à son maître ce qu'il a lui-même en propre.
Que chacun, réfléchissant à cela, ne se réserve donc point, ne s'attribue point ce qu'il peut avoir, soit l'éloquence, soit la richesse, avantages. que le maître lui a confiés, et qui ne sont point à lui; mais qu'il. les rapporte à Dieu, l'auteur de tout don. Voulez-vous voir des dispensateurs fidèles? Ecoutez ce que dit Pierre : " Pourquoi nous regardez-vous comme si c'était par notre propre vertu " ou par notre piété " que nous avons fait marcher cet homme? " Le même disait à Corneille (1) :
" Et nous aussi nous sommes des hommes sujets aux mêmes passions " (Act. XIV, 15); et au Christ : " Voici que nous avons tout quitté pour vous suivre ". (Matth. XIX; 27.) Et Paul, après avoir dit : " J'ai travaillé plus qu'eux tous ", ajoute : " Non pas moi cependant, mais la grâce de Dieu avec moi ". ( I Cor. XV, 10.) Et ailleurs, s'adressant aux mêmes Corinthiens, il leur disait : " Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu? " Vous n'avez rien à vous, ni l'argent, ni l'éloquence, ni la vie même : car elle est à Dieu.
3. Au besoin, sachez la perdre. Mais si vous aimez la vie et refusez de la dépouiller quand on vous la demande, vous n'êtes plus un dispensateur fidèle. Comment serait-il permis de résister à l'appel, de Dieu? Et c'est en cela que je reconnais et admire la bonté de Dieu; en ce que pouvant prendre malgré vous ce que vous possédez, il ne veut cependant que des dons volontaires, afin que vous méritiez une récompense.
1 Les paroles de cette citation n'ont pas été dites pu l'apôtre Pierre au centurion Corneille, mais par saint Paul aux habitants de Lystre. Il y a donc ici un lapsus memoriae ou bien une lacune dans le texte.
358 Il pourrait, par exemple, vous enlever la vie malgré vous; il demande que vous la lui donniez, pour que vous puissiez dire avec Paul: " Je meurs tous les jours ". (I Cor. XV, 31.) Il pourrait, malgré vous, vous dépouiller de la gloire et vous humilier; il vous en demande le sacrifice volontaire, pour que vous obteniez la récompense. Il pourrait vous appauvrir malgré vous ; il désire vous voir pauvre volontaire, afin de vous tresser une couronne. Comprenez-vous la bonté de Dieu? Voyez-vous notre lâcheté?
Etes-vous parvenu à une plus grande dignité, honoré d'une haute charge dans l'Eglise? Né vous enorgueillissez pas; ce n'est point vous qui avez acquis cette gloire, c'est Dieu qui vous en a revêtu. Usez-en comme d'une chose étrangère; n'en abusez pas, ne l'employez pas à des objets peu convenables, ne vous en enflez pas, ne vous l'appropriez pas ; regardez-vous toujours comme un homme pauvre et obscur. Si l'on vous avait confié la gardé de la pourpre royale, vous ne devriez pas la revêtir et la souiller, mais la conserver soigneusement pour celui qui vous l'aurait remise. Vous avez reçu le don de la parole? Ne vous en glorifiez pas, ne vous en vantez pas; car cette faveur n'est point à vous. Ne vous montrez point ingrat en' tout ce qui appartient au maître; mais faites en part à vos frères, n'en soyez pas fier comme d’un bien propre, et ne le ménagez pas dans la distribution. Si vous avez des enfants, ils sont à Dieu ; dans cette conviction , vous le remercierez tant que vous les posséderez ; quand ils vous seront enlevés, vous ne vous affligerez pas. Tel était job quand il disait :. " Dieu me les avait donnés, Dieu me les a enlevés ". (Job, I, 21.) Car nous tenons du Christ tout ce que nous avons; l'existence même, la vie, la respiration, la lumière, l'air, la terre; et s'il nous soustrait une seule de ces choses, c'en est fait de nous, nous périssons ; car nous sommes des étrangers et des voyageurs. Le " tien " et le " mien " sont de simples expressions qui n'ont pas d'objet. Si vous dites que cette maison est à vous, vous prononcez un mot vide de sens. En effet, l'air, la terre, la matière, appartiennent au Créateur, aussi bien que vous qui l'avez construite, et que tout ce qui existe. Que si vous en avez l'usufruit, il est bien précaire, non-seulement, à cause de la mort, mais à raison de l'instabilité des choses.
Gravons ces vérités en nous, et devenons sages; par là nous ferons double profit : nous serons reconnaissants dans la jouissance et dans la privation , et nous ne serons pas esclaves de biens passagers qui ne sont point à nous. En vous enlevant la richesse, l'honneur, la gloire, votre corps, votre vie même, Dieu a repris son bien; en vous enlevant votre fils, ce n'est point votre fils, mais son serviteur qu'il reprend. Ce n'était point vous qui l'aviez formé, mais lui; vous n'aviez. été qu'un moyen, qu'un instrument; Dieu a tout fait. Soyons donc reconnaissants d'avoir été jugés dignes d'être ministres de l'oeuvre. Quoi ! vous auriez voulu le conserver toujours? Mais c’est le fait d'un homme ingrat et qui ne comprend pas que le bien qu'il possède est à un autre et non à lui . Ceux qui sont toujours prêts à la séparation, sentent qu'ils ne sont point propriétaires; mais ceux qui s'affligent, usurpent tes droits du roi. Si nous ne nous appartenons pas même, comment les autres nous appartiendraient-ils? Nous sommes doublement à Dieu : et par la création et par la foi. C'est ce qui fait dire à David : " Ma substance est en vous " (Ps. XXXVIII); et à Paul : " C'est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons; et que nous sommes " (Act. XVIII,28); et encore, à propos de la foi : " Vous n'êtes plus à vous-mêmes;
et vous avez été achetés à un grand prix ".
(I Cor. VI, 19, 20.) Car tout est à Dieu.
Quand donc il nous appelle, quand il veut reprendre, ne raisonnons pas à la façon des serviteurs ingrats, n'usurpons pas les droits du. maître. Votre vie n'est pas à vous : comment vos biens y seraient-ils? Pourquoi donc abusez-vous de ce qui ne vous appartient pas? Ne savez-vous pas que cet abus vous sera un jour reproché? Donc, puisqu'ils ne sont pas à nous, mais au maître, nous devions en faire des largesses à nos frères. C'est pour ne l'avoir pas fait que le mauvais riche fut accusé; il en sera ainsi de ceux qui n'auront pas nourri te Seigneur. Ne dites donc pas : Je ne dépense que le mien, je jouis de mes biens propres; non, ils ne sont pas à vous, mais aux autres; et je dis aux autres, parce que vous le voulez: parce que Dieu veut que ce qu'il vous a donné pour vos frères soit à vous. Or, le bien d'autrui devient le vôtre, si vous l'employez au service du prochain; mais si vous le dépensez pour vous avec profusion, de propre qu'il vous était, il vous devient étranger. Oui; si vous (359) en usez avec inhumanité; si vous dites: Il est juste que je me serve de ce que j'ai; je dis que votre bien vous devient étranger. Car il est commun entre vous et votre frère, comme le soleil, l'air, la terre et tout le reste. Et comme dans le corps humain, le service est commun au corps entier et à chaque membre, et quand il se concentre sur un seul membre, il n'y atteint pas même son effet : ainsi en est-il de l'argent.
4. Rendons cela plus sensible par un exemple. Si la nourriture corporelle destinée à tous les membres se dirige vers un seul, elle lui devient étrangère, puisqu'elle ne peut être digérée, ni le nourrir; si, au contraire, elle se répartit entre tous les membres, elle lui devient propre comme à tous les autres. De même, si vous jouissez seul de vos richesses, vous les perdrez : car vous n'en recevrez pas la récompense ; mais si vous les partagez avec les autres, alors elles seront vraiment à vous, et vous en retirerez du profit ! Ne voyez-vous pas que les mains présentent la nourriture, que la bouche la triture, que l'estomac la reçoit? L'estomac dit-il : Comme je l'ai. reçue, je dois la retenir toute? Ne le dites donc pas non plus de vos richesses; c'est à celui qui les a reçues de les partager. De même que c'est un vice dans l'estomac de retenir toute la nourriture et de ne pas la distribuer, car par là il détruit le corps entier; ainsi c'est un vice chez les riches de retenir ce qu'ils possèdent :car par là ils font leur malheur et celui des autres. L'oeil aussi reçoit toute la lumière; mais il ne la retient pas pour lui seul, et éclaire le corps entier. Tant qu'il est oeil, il n'est pas dans sa nature de la retenir. Les narines respirent aussi les bonnes odeurs; mais elles ne les conservent pas; elles les transmettent au cerveau, les communiquent à l'estomac et réjouissent par elles l'homme tout entier. Les pieds seuls marchent ; mais ils ne se transportent pas seuls; car ils mettent en mouvement le corps entier.
De même ne gardez point pour vous seul ce qui vous a été confié; autrement vous nuiriez , à tous, à vous surtout.
Cette observation ne s'applique pas seulement aux membres. Un ouvrier en fer, par exemple, en refusant de travailler pour les autres, se ruine lui-même et rend les autres arts impossibles. Semblablement, si un cordonnier, un laboureur, un boulanger, tout homme exerçant un métier nécessaire, refuse d'en faire jouir les autres, il les perd et se perd lui-même. Et que parlé-je des riches? Les pauvres eux-mêmes, s'ils imitaient la méchanceté des riches et. des avares, vous uniraient considérablement, vous appauvriraient, vous détruiraient même bientôt, s'ils refusaient de se prêter quand vous avez besoin d'eux : comme si, par exemple, un laboureur refusait le travail de ses mains, un pilote la faculté de commercer, sur mer, un soldat son habileté dans les combats. N'y eût-il pas d'autre raison , rougissez et imitez leur bienveillance. Vous ne faites part de vos richesses à personne? Alors ne recevez rien de personne, et tout sera renversé de fond en comble. Car donner et recevoir est partout la source de beaucoup d'avantages , en agriculture, dans l’instruction, dans les arts. Quiconque garde son art pour lui seul, se perd et met le monde sens dessus dessous. En enfouissant la semence chez toi, le laboureur causera une affreuse disette; ainsi le riche en enfouissant son argent, se nuit plus qu'aux pauvres, puisqu'il appelle sur sa tête la flamme terrible de l'enfer.
De même que les martres communiquent leurs connaissances à tous leurs élèves, quel qu'en soit le nombre; ainsi faites-vous beaucoup d'obligés par vos bienfaits. Que tous disent: Il a délivré celui-ci de ta pauvreté, celui-là du péril; un tel eût péri, si, avec la grâce de Dieu, vous ne l’aviez sauvé par votre patronage; vous avez arraché celui-ci à la maladie, cet autre à la calomnie; l'un était étranger, vous l’avez accueilli; l’autre était nu, vous l’avez revêtu.
De telles paroles valent mieux qu'une immense richesse et que de nombreux trésors; elles attirent plutôt l'attention du public que des vêtements d'or, des chevaux et des esclaves. Par ceci on paraît ennuyeux, à charge, on est haï, comme l’ennemi de tous; par cela, on est proclamé le père et le bienfaiteur universel, et, ce qui est bien au-dessus de tout le reste, on est accompagné dans toutes ses actions par la bienveillance de Dieu. Que l'un dise donc : Il a marié et doté ma fille ; l'autre : Il a fait prendre placé à mon fils parmi les hommes; celui-ci : Il m'a tiré du malheur ; celui-là : Il m'a sauvé du péril. Ces paroles sont préférables à des couronnes d'or; ce sont des milliers de hérauts qui proclament dans la ville les fruits de votre charité; voix bien plus agréables, (360) bien plus douces que celles des hérauts qui précèdent les magistrats, elles vous appellent sauveur, bienfaiteur, protecteur (les noms de Dieu même), et non avare, orgueilleux, insatiable, mesquin. Je vous en prie, n'ambitionnez pas de telles dénominations, mais celles qui leur sont contraires. Et si ces éloges, proférés sur la terre, rendent déjà si illustre et si glorieux, pensez de quel éclat, de quelle gloire vous jouirez quand ils auront été écrits dans le ciel, et que Dieu les proclamera au jour à venir. Puissions-nous obtenir tous ce bonheur, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui appartiennent , au Père, en union avec le Saint-Esprit, la gloire, la force, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les. siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
HOMéLIE XI. POUR MOI, JE ME METS FORT PEU EN PEINE D'êTRE JUGé PAR VOUS OU PAR UN TRIBUNAL HUMAIN; BIEN PLUS, JE NE ME JUGE PAS MOI-MêME. A LA VéRITé, MA CONSCIENCE NE ME REPROCHE RIEN, MAIS JE NE SUIS PAS POUR CELA JUSTIFIé ; CELUI QUI ME JUGE, C'EST LE SEIGNEUR. (CH. IV, 3, 4, JUSQU'AU VERS. 5)
ANALYSE.
1. Saint Paul se tient également éloigné de l'orgueil et de la bassesse.
2. Il se peut que notre conscience ae nous reproche rien, et que cependant nous ne soyons pas pour cela, justifiés.
3. Combien les hommes se trompent dans leurs jugements, et qu'ils sont téméraires. — Que l'homme ne se connaît pas, et ne peut se juger lui-même.
4-6. Contre les avares et les impudiques. — Compassion pour les pauvres honteux. — Contre ceux qui insultent aux pauvres. — Sage ménagement pour guérir un avare.
1. Parmi bien d'autres maux, je ne sais comment s'est introduite dans la nature humaine la maladie d'une vaine et inopportune curiosité; maladie que le Christ a condamnée, en disant : " Ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugés " (Matth. VII, 1) ; maladie qui n'emporte pas même le plaisir qui peut s'attacher aux autres péchés, mais n'attire que peine et châtiment.. En effet, quoique accablés nous-mêmes de maux sans nombre, quoique portant des poutres dans nos yeux, nous examinons avec sévérité les fautes de notre prochain, n'eussent-elles que la grosseur d'un fétu ; comme cela arrivait à Corinthe. En effet, les Corinthiens livraient à la risée, expulsaient même des hommes pieux, amis de Dieu, à cause de leur ignorance, et ils entouraient de leur estime des hommes chargés de vices, à cause de leur éloquence.
Ensuite assumant le rôle de juges, ils prononçaient inconsidérément leurs arrêts : Un tel a de la valeur; celui-ci est préférable à celui-là; l'un vaut moins que l'autre; un tel est au-dessus d'un tel ; ils jugeaient .les autres, sans songer à pleurer sur leurs propres misères, et soulevaient ainsi de dangereux débats. Voyez-vous avec quelle prudence Paul les corrige de cette maladie? Après avoir dit: " Ce qu'on demande dans les dispensateurs. C'est que chacun soit trouvé fidèle ", et avoir paru leur donner un motif d'examiner et de juger la conduite de chacun (ce qui devenait une occasion de trouble) ; afin de les garantir de ce vice, il les détourne d'un sujet si irritant, en disant : " Pour (361) moi, je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous ", se remettant ainsi lui-même en scène.
Mais qu'est-ce que cela veut dire : " Je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous ou par un tribunal humain ? " Cela signifie Je me juge indigne d'être jugé par vous; que dis-je, par vous ?
et même par tout autre. Mais que personne n'accuse Paul d'orgueil, s'il déclare que personne n'est digne de prononcer un jugement sur lui. D'abord il rie parle pas? ici dans son intérêt, mais pour protéger ceux que les Corinthiens importunaient; ensuite ce n'est pas seulement aux Corinthiens, mais à lui-même, qu'il refuse le droit de juger, eh affirmant que ce droit dépasse ses forcés : en effet, il ajoute : " Bien plus, je ne me juge pas moi-même ". Là-dessus, il faut rechercher le motif qui le! fait parler ainsi : car souvent il prend un langage magnifique, non par orgueil ou par présomption, mais dans des vues excellentes. Ici son but n'est pas de s'élever, mais d'abaisser les autres, et de relever la dignité des saints. Et, pour preuve de sa profonde humilité, écoutez ce qu'il dit, en produisant le témoignage même de ses ennemis : " Mais, quand il est présent, il paraît chétif de corps et vulgaire de langage " (II Cor. X, 10) ; et encore : "Et enfin, après tous les autres, il s'est fait voir aussi à moi comme à l'avorton ". (I Cor. XV, 8.) Mais cet homme si humble, voyez comme il sait, dans l'occasion, relever ses disciples, non en leur inspirant l'orgueil, mais le sentiment de la vérité, alors qu'il leur dit : " Or si le monde doit être jugé par vous, êtes-vous indignes de juger des moindres choses? " (I Cor. VI, 2.) Comme il convient que le chrétien se tienne à une grande distance de la forfanterie, ainsi doit-il être étranger à la flatterie et à tout sentiment ignoble.
Si quelqu'un dit : Je regarde l'argent comme rien; pour moi le présent est une ombre, un songe, un jouet d'enfant; ne l'accusons pas pour cela de vanterie ; car il faudrait adresser ce reproche à Salomon qui, traitant ce même sujet, s'écrie: " Vanité des vanités ! Tout est vanité ! " Mais .à Dieu ne plaise que nous donnions à cette sagesse le nom de vanterie ! Mépriser ces choses n'est donc point folie, mais grandeur d'âme, bien que nous voyions les rois et les princes les revendiquer pour eux. Mais le pauvre vraiment sage, les dédaigne souvent; et nous ne l'appelons pas orgueilleux pour autant, mais magnanime ; comme nous n'appelons pas humble et modeste celui qui les recherche avec ardeur, mais faible; pusillanime et servile. Si un fils dédaignant ce qui appartient à son père, se prenait d'admiration pour la condition des esclaves, nous né le louerions pas comme un homme humble, mais nous le blâmerions comme un être bas et ignoble, et nous l'admirerions dans le cas contraire. En effet, se croire meilleur que ses frères, c'est arrogance ; mais porter sur les choses un jugement vrai, ce n'est plus arrogance, mais sagesse.
2. Ce n'est donc point pour se vanter, mais pour humilier les autres, abattre leur enflure et les porter à la modestie, que Paul dit : " Pour moi je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous ou par un tribunal humain ". Voyez-vous comme il les guérit? Quiconque l'aura entendu dire qu'il n'a souci de personne et qu'il n'accepte point de juge ne pourra plus se plaindre d'être seul mis de côté.
S'il eût dit seulement : " Par vous ", et rien de plus, cela aurait pu les blesser comme signe de mépris. Mais en ajoutant : " Ou par un tribunal humain ",. il applique le remède à la plaie, en leur faisant voir qu'ils ne sont pas seuls l'objet de son dédain. Il guérit encore la blessure, en disant : "Bien plus, je ne me juge pas moi-même ". Vous voyez donc qu'il ne parle point par arrogance, puisqu'il ne se croit pas lui-même capable d'un jugement exact. Et .comme son langage paraissait cependant dicté par un extrême orgueil, il y met un correctif, en disant : " Mais je ne suis pas pour cela justifié ". Quoi donc ! Il ne faut pas le juger soi-même, ni ses fautes? Cela est nécessaire, au contraire; et grandement nécessaire, quand nous avons péché: Mais ce n'est pas là ce qu'entend Paul ; il dit : " A la vérité ma conscience ne me reproche rien ". Quel péché pouvait-il juger, puisqu’il n'en avait point à se reprocher ? Et cependant il ne se dit pas justifié. Que dirons-nous donc; nous qui avons l'âme couverte de mille plaies, qui avons la conscience, de toute sorte de mal, et d'aucun bien ? Et comment, n'ayant conscience d'aucun mal, n'est-il pas justifié? Parce qu'il lui arrivait de commettre des. fautes, qu'il ne connaissait point comme telles. Jugez par là de la sévérité du futur jugement. S'il déclare donc se mettre peu en peine d'être jugé par eux, ce n'est pas (362) parce qu'il se croit irréprochable, mais pour fermer la bouche à ceux qui le jugeaient au hasard. Ailleurs, en effet, il a permis à d'autres de juger de fautes même secrètes, parce que la circonstance l'exigeait.
" Toi donc ", dit-il, " pourquoi juges-tu ton frère? Ou pourquoi méprises-tu ton frère? " Tu n'es point chargé, ô homme, de juger les autres, mais de t'examiner toi-même. Pourquoi usurpes-tu le rôle du Maître, C'est à lui, et non à toi, à juger. Aussi ajoute-t-il : " C'est pourquoi ne jugez pas avant le temps, jusqu'à ce que vienne le Seigneur, qui éclairera ce qui est caché dans les ténèbres, et manifestera les pensées secrètes des coeurs ; et alors chacun recevra de Dieu sa louange ". Quoi donc ! les maîtres ne doivent-ils pas faire cela? Oui, ils le doivent, pour les péchés connus et avoués, et dans le moment opportun, quand les coupables éprouvent la douleur et' le remords; et non par vaine-gloire et par présomption, comme on le faisait alors. Ici Paul ne parle pas des fautes publiques et . avouées, mais de la préférence accordée à l'un sur l'autre, et de la comparaison que l'on établit entre leur conduite. Car Celui-là seul peut en juger exactement, qui jugera un jour nos fautes cachées, assignera à chacun le degré de supplice ou d'honneur qu'il aura mérité : ce que nous ne faisons, nous, que sur les apparences. Si je ne vois pas clairement en quoi j'ai péché, dit-il, comment serais-je capable de porter une sentence sur les autres? Moi qui ne ?ne connais pas exactement, comment pourrais-je juger autrui ? Or si Paul agissait ainsi, à combien plus forte raison le devons-nous nous-mêmes. Il ne disait point cela pour se faire croire irrépréhensible, mais pour leur montrer que quand même il s'en trouverait un parmi eux qui n'eût point péché, il ne serait cependant pas autorisé à juger les autres; et que si lui, à qui sa conscience ne reproche rien, n'est pourtant point justifié, ils le sont beaucoup moins encore, eux qui se sentent coupables de mille péchés.
Après avoir ainsi fermé la bouche à ceux qui hasardent de h;ls jugements, il lui tarde de faire éclater son indignation contre les incestueux ; comme, à l'approche de l'orage, apparaissent d'abord certains nuages noirs; ensuite, quand le tonnerre fait entendre son fracas, et que le ciel entier ne forme plus qu'une nuée, alors la pluie se précipite à torrents sur la terre;
ainsi en est-il dans ce moment. En effet, pouvant tout d'abord décharger son courroux sur le coupable, il ne le fait pas; mais il réprime d'abord son orgueil par des paroles effrayantes. C'est qu'il y avait là double mal : la fornication, et quelque chose de pire que la fornication : le défaut de repentir d'un si grand péché. Car ce n'est pas tant sur le pécheur que sur le pécheur impénitent que l'apôtre pleure: " Je pleurerai ", dit-il; " non-seulement beaucoup de ceux qui ont d'abord péché, mais encore de ceux qui n'ont pas fait pénitence des impudicités et des impuretés qu'ils ont commises ". ( II Cor. XII, 21.) Car il ne faut pas pleurer celui qui fait pénitence après soit péché, mais plutôt le féliciter, puisqu'il est passé dans l'assemblée des justes. " Confessez d'abord vos iniquités ", dit le prophète, " afin d'en être lavé ". ( Is. XLIII, 26.) Mais si, après sa faute, il ne sait pas rougir, il est digne de compassion, moins pour être tombé que pour persévérer dans sa chute.
3. Que si c'est un grand mal de ne passe repentir quand on est coupable, quel châtiment .méritera-t-on pour s'enorgueillir des fautes commises? En effet, si l'homme qui se glorifie du bien qu'il a fait est impur, comment excuser celui qui se vante de ses péchés?
Et comme c'était là l'état du fornicateur, et qu'il devait au péché même son impudence et son obstination, l'apôtre a nécessairement dû d'abord abattre son orgueil.
Ce n'est point son crime qu'il dénonce le premier, de peur qu'il ne dépouille toute pudeur, en se voyant accusé avant les autres; ce n'est point non plus celui qu'il accuse le dernier, pour ne pas lui laisser croire que c'est une chose de peu d'importance à ne traiter qu'en passant; mais après l'avoir d'abord effrayé par la liberté de langage dont il use envers les autres, et avoir ébranlé, troublé son orgueil par le reproche adressé à tous, il va enfin droit à lui. Car ces paroles : " Ma conscience ne me reproche rien " ; et ces autres: " Celui qui me juge, c'est le Seigneur, qui éclairera ce qui est caché dans les ténèbres, et manifestera les pensées secrètes des coeurs " ; ces paroles, dis-je, ne le ménagent guère, ni lui ni ceux qui lui applaudissaient et méprisaient les saints. A quoi sert, dit-il, à quelques-uns de paraître extérieurement vertueux et dignes d'admiration ? Le juge ne juge pas seulement les apparences, mais traduit les secrets au grand jour. Pour deux, et même (363) pour trois raisons, nous ne pouvons juger exactement des choses : d'abord parce que quand même nous n'avons conscience d'aucun péché, nous avons cependant besoin de Dieu pour nous faire voir nos fautes avec exactitude; ensuite parce que la plupart des choses qui se passent, nous échappent et nous restent cachées; en troisième lieu, parce que souvent les actions des autres nous paraissent bonnes, et ne procèdent pas d'une intention droite.
Pourquoi dites-vous donc qu'un tel ou un tel n'a point fait de mal, ou que celui-ci vaut mieux que celui-là? Il n'est pas permis de parler ainsi, pas même de celui qui n'a rien à se reprocher;
Celui qui connaît les choses secrètes, peut seul porter des jugements exacts. Donc : Ma conscience ne me reproche rien, mais je ne suis pas justifié pour cela; c'est-à-dire, je rie suis pas dispensé de rendre compte, ni à l'abri de toute accusation.
Il ne dit pas : Je ne suis point rangé parmi les justes; mais Je ne suis pas exempt de péché. Car il dit ailleurs. : " Mais celui qui est mort est justifié du péché " (Rom. VI, 7) ; c'est-à-dire, en est délivré. Or nous faisons bien des choses qui sont bonnes, mais ne partent pas d'une intention droite. Et nous louons, bien des gens, non dans le but de leur procurer de la gloire, mais pour en blesser d'autres à leur occasion. En soi, cela est bien, puisqu'on loge celui qui a bien fait : mais l'intention de celui qui loue est gâtée; elle est une inspiration de Satan, Souvent, en effet, on ne se propose pas de féliciter un de ses frères, mais d'en frapper un autre dans sa personne. En revanche, quelqu'un a commis une grosse fauté; un autre qui a envie de le supplanter, prétend qu'il n'a rien fait, le console d'avoir péché, l'excuse.
par le penchant commun ,le la nature; mais souvent en cela il se propose moins d'être indulgent, que de rendre le coupable. plus relâché. Ou encore on reprend souvent, non pour convaincre et avertir, mais pour rendre la faute publique et notoire. Les hommes ne pénètrent pas les intentions; mais Celui qui scrute le fond des coeurs les connaît parfaitement, et un jour il les mettra en lumière. C'est ce qui fait dire à Paul : " Qui éclairera ce qui est caché dans les ténèbres, et manifestera les pensées secrètes des cœurs " .
Si donc on n'est pas innocent pour. n'avoir rien à se reprocher; et si, même eu faisant le bien, ou s'expose au châtiment, quand l'intention n'est pas droite: songez avec quelle facilité les hommes se trompent dans leurs jugements. Car l'homme ne saurait tout atteindre; cela n'est possible qu'à l'oeil qui ne, dort pas; si nous pouvons tromper les hommes, nous ne le tromperons jamais. Ne dites donc pas : Les ténèbres m'environnent et sont pour moi un rempart; qui me voit? Celui qui a formé chaque coeur en particulier, sait tout, et les ténèbres n'ont pour lui rien d'obscur. Cependant le pécheur a raison de dire .Les ténèbres m'environnent et sont pour moi un rempart; car s'il ne faisait pas nuit dans son âme, il n'eût pas ainsi secoué la crainte de Dieu pour agir en liberté. Si le conducteur n'avait pas d'abord été aveuglé, le péché ne serait pas entré si facilement.
Ne dites donc pas : Qui me voit? Car il y a quelqu'un qui pénètre le coeur et l'esprit, les jointures et la moelle des os; mais vous, vous ne vous voyez pas, vous ne pouvez fendre la nue; environné d'un mur de tops côtés, vous ne pouvez .regarder le ciel.
4. Quel péché voulez-vous que nous examinions d'abord ? Vous vous convaincrez que c'est ainsi qu'il se commet. Quand les voleurs de nuit veulent enlever quelque chose de précieux, ils éteignent d'abord la lanterne, et se mettent ensuite à l'oeuvre; ainsi chez les pécheurs procède la raison égarée.:La raison est, en effet, chez nous une lampe toujours allumée. Mais si l'esprit de fornication, dans une irruption violente, a éteint cette flamme, aussitôt il met l'âme dans les ténèbres, l'attaque et dévaste tout en elle. Car comme les nuages et le brouillard enveloppent les yeux du corps ; ainsi, quand la passion impure s'est emparée de. l'âme, elle lui ôte la faculté de prévoir, ne lui permet pas de rien voir au-delà de l'objet présent, ni le précipice, ni l'enfer, ni tant de choses effrayantes; mais tyrannisée par ces tentations, l'âme est aisément subjuguée par le péché ; il y a comme un mur sans fenêtres élevé devant elle qui ne lui laisse point parvenir le rayon de la justifie, parce que les raisonnements absurdes de la passion l'assiégent de tous, côtés ; elle n'a plus qu'un objet devant les yeux, dans l'esprit, dans la pensée, la femme publique. Et comme des aveugles, debout, en plein air et à midi, ne reçoivent point la lumière du soleil, puisque leurs yeux sont fumés; ainsi les malheureux, en proie à cette maladie; ferment leurs oreilles aux nombreux; (364) et salutaires enseignements qui retentissent autour d'eux. Ceux-là le savent qui en ont fait l'expérience. Et à Dieu ne plaise qu'aucun (le vous l'ait faite ! Et ce que nous disons ici ne s'applique pas seulement à ce genre de péché, mais à toute affection désordonnée. — Transportons, si vous le voulez, la question de la femme publique à l'argent, et nous retrouverons encore d'épaisses ténèbres. — Là, comme l'amour se concentre sur une seule personne et sur un seul lieu, la passion est moins violente; mais ici, comme l'argent se. fait voir de toutes parts, dans les hôtels de monnaie, dans les hôtelleries, dans les boutiques d'orfèvres, dans les maisons des riches, le souffle de la passion est violent. Quand l'homme atteint de cette maladie voit des domestiques écarter la foule sur les places publiques, des chevaux aux harnais dorés, des hommes magnifiquement vêtus, il se trouve enveloppé de profondes ténèbres. Mais à quoi bon parler de palais et d'hôtels de monnaie? Pour moi, je suis convaincu qu'à voir seulement la richesse en peinture ou en image, ces hommes sont déchirés, saisis de fureur et de rage; en sorte que la nuit les; assiége partout. S'ils jettent les yeux sur la statue d'un roi, ils n'admirent pas la beauté des pierres précieuses, ni l'or, ni le manteau de pourpre, mais ils sèchent d’envie. Et gomme ce malheureux amant, en présence du portrait de sa maîtresse, reste cloué à cet objet inanimé ; ainsi l'homme dont nous parlons, devant le tableau inanimé de la richesse,. éprouve un tourment semblable, plus grand même, parce que sa maladie est plus tyrannique; et il est réduit ou à rester chez lui, ou, s'il paraît en public, à rentrer percé de mille coups, à raison de la multitude des objets qui ont blessé ses yeux.
Et comme l'impudique ne voit rien autre chose que la femme objet de sa passion, ainsi l'ami des richesses perd de vue les pauvres et toute autre chose, même ce qui pourrait le soulager : mais son regard, sans cesse fixé sur les riches, puisé dans ce spectacle un grand feu qui s'introduit dans son âme. Car c'est un Véritable feu qui l'envahit et le consume; et quand même il ne serait pas arénacé de l'enfer et de supplice, son état présent lui serait un supplice, à savoir ces tortures continuelles et cette maladie sans fin. Cela seul devrait guérir d'un tel mal; mais il n'y a rien de pire que la folie qui s'attache à des objets qui font souffrir sans apporter aucun profit. C'est pourquoi je vous exhorte à couper ce mal dès le début. Comme la fièvre qui commence ne procure pas d'abord une soif bien brûlante, mais quand elle a grandi et allumé le feu, elle en cause une qui ne peut plus s'éteindre, en sorte que la boisson la plus abondante ne saurait l'étancher, et ne fait qu'attiser la fournaise; ainsi arrive-t-il dans cette passion : si nous ne l'arrêtons pas dès le principe, si nous ne lui fermons pas la porte de notre âme, une fois entrée, elle nous donnera une maladie qui ne pourra plus se guérir. Car le bien et le mal se fortifient en nous par la durée.
5. Il en est de même en toutes choses. Ainsi une jeune plante s'arrache facilement; mais quand elle a jeté des racines par l'effet du temps, on ne l'extirpe qu'avec de puissants leviers. Un édifice récent se renverse sans peine; mais quand il est affermi, il demande des efforts à ceux qui essaient de le détruire. Une bête sauvage qui a longtemps habité un lieu, en est difficilement expulsée. Je supplie donc ceux qui ne connaissent pas encore cette maladie, de s'en garantir; il est plus aisé d'éviter la chute que de s'en relever. Quant à ceux qui en sont atteints, s'ils veulent prendre la raison pour médecin, je leur promets de grandes chances de salut par la grâce de Dieu. En songeant à ceux qui sont tombés dans de mal et s'en sont guéris, ils concevront l'espoir d'en être délivrés eux-mêmes. Qui donc a souffert de dette passion et s'en est facilement débarrassé? Zachée. Qui fut jamais plus avide d'argent que ce publicain? Mais il devint sage subitement, et éteignit l'incendie. Il en fut de même de Matthieu : car lui aussi était publicain, et continuellement occupé à la rapine. Mais lui aussi se dépouilla immédiatement du mal, éteignit. sa soif et s'adonna au commerce spirituel. En vous rappelant ces exemples et d'autres semblables , ne perdez pas courage. Si vous le voulez, nous vous prescrirons une règle détaillée, suivant l'usage des médecins.
Avant tout il faut d'abord ne pas perdre courage ni désespérer de son salut; ensuite ne pas seulement songer à ceux qui se sont guéris du mal, mais encore aux souffrances de ceux qui y ont persévéré. Comme nous avons parlé de Zachée et de Matthieu, il faut aussi se sou. venir de Judas, de Giezi, d'Achar, d'Achab, d'Avanie et de Saphire. Par les premiers, (365) nous apprendrons à ne pas désespérer; par les seconds à secouer notre paresse, à ne pas négliger les avertissements qu'on nous donne; nous nous habituerons à nous dire à nous-mêmes ce que les Juifs disaient à saint Pierre : " Que faut-il faire pour être sauvés ? " (Act. II, 37.) Puis nous écouterons. Et que faut-il donc faire? Comprendre le néant des choses, savoir que- la richesse est un esclave fugitif et ingrat, qui plonge ses possesseurs dans une multitude de maux ; et répéter sans cesse des vérités de ce genre. Et comme les médecins consolent les malades qui demandent de l'eau froide en leur permettant de leur en donner, puis prétextent l'éloignement de la source, l'absence de vase., l'inopportunité de la circonstance, et d'autres raisons de cette nature (car s'ils refusaient positivement, ils les mettraient en fureur) ; ainsi devons-nous faire avec ceux qui ont la soif des richesses; quand ils disent qu'ils veulent être riches, gardons-nous de condamner d'abord les richesses comme un mal ; mais entrons dans leur pensée, et affirmons que nous aussi nous voulons acquérir des richesses, mais en temps opportun, et des richesses véritables, celles qui procurent une jouissance immortelle, celles qu'on amasse pour soi, et non pour d'autres, et souvent pour des ennemis ; parlons suivant les principes de la sagesse, et disons : Nous ne vous défendons pas d'être riches, mais mauvais riches; car il est permis de s'enrichir, mais sans avarice, sans rapine, sans violence, sans se faire une mauvaise réputation chez tous.
Après les avoir adoucis par ces raisons, ne parlons pas encore de l'enfer : un malade ne saurait d'abord supporter ce langage. Raisonnons donc sur le présent, et disons : Pourquoi voulez-vous vous enrichir par l'avarice, entasser de l'or et de l'argent pour d'autres, et vous attirer des malédictions et des accusations sans nombre; tandis que le pauvre est tourmenté par la privation du nécessaire, gémit, excite contre vous mille accusateurs, parcourt le soir les places publiques, arrête tout le monde aux coins des rues, inquiet de la manière dont il passera la nuit? Comment, en effet, goûterait-il le sommeil, pendant que son estomac le déchire, qu'il ne peut fermer les yeux, que la faim l'assiége, et qu'il est souvent exposé au froid et à la pluie? Et vous, vous revenez du bain, lavé et couvert de moelleux vêtements, plein de satisfaction et de bonne humeur; vous allez en hâte prendre place à un splendide festin qui vous attend; tandis que lui, poursuivi par le froid, par la faim, erre sur la place publique, baissant la tête, tendant la main, n'osant pas même demander le morceau de pain dont, il a besoin à un homme repu et livré au repos , et se retire souvent accablé d'injures. Quand donc vous rentrez chez vous, quand vous reposez sur votre lit, quand votre demeure est splendidement éclairée; quand un magnifique repas vous attend, souvenez-vous alors de ce pauvre, de cet infortuné errant, comme un chien, dans les rues, dans les ténèbres, dans la boue, et s'en allant souvent, non pour rentrer chez lui, pour rejoindre sa femme, pour se mettre au lit, mais pour s'étendre sur un peu de paille, comme nous le voyons faire aux chiens furieux qui aboient toute la nuit. Et vous, si-vous voyez une seule .goutte de pluie passer à travers votre toit, vous renversez tout dans la maison, vous appelez vos serviteurs, vous mettez tout en mouvement; tandis que ce malheureux en haillons, couché sur de la paille et dans la boue, supporte toute la rigueur du froid.
6. Quelle bête sauvage y était insensible? Quel homme serait assez dur, assez inhumain pour n'en être pas touché? Et pourtant il y en a qui sont parvenus à ce degré de barbarie, de dire que ces pauvres méritent leur sort. Il faudrait plaindre, pleurer, soulager ces infortunés, et on les accuse avec inhumanité.
Je demanderais volontiers : Pourquoi méritent-ils leur sort? Est-ce parce qu'ils veulent manger et ne pas mourir de faim ? Non, répond-on, mais parce qu'ils sont paresseux. Et vous, ne vivez-vous pas dans l'oisiveté et dans les délices? Bien plus, ne faites-vous pas pire que d'être oisif, en vous livrant à la rapine, à la violence, à l'avarice? Il vaudrait mieux que vous fussiez oisif sur ce point; car la paresse est moins coupable que l'avarice. Et maintenant vous insultez aux malheurs d'autrui , non-seulement par votre oisiveté et par des opérations pires que l'oisiveté, mais en accusant ceux qui sont-en proie à la misère.
Racontons-leur ensuite les malheurs d'autrui, parlons des orphelins en bas âge, des prisonniers, des victimes des tribunaux, de ceux qui craignent pour leur vie, des femmes condamnées subitement au veuvage, des changements soudains qui frappent les riches, et (366) adoucissons-les par la crainte de ces maux. Car, par le tableau de malheurs étrangers, nous leur ferons comprendre qu'ils y sont exposés eux-mêmes.
En effet, quand ils apprendront que le fils d'un tel qui fut avare et voleur, que la femme d'un tel qui s'est rendu coupable de nombreuses injustices, après la mort de son époux a souffert beaucoup de mauvais traitements ; que ceux qui avaient été lésés se sont rués sur la femme et les enfants du défunt; qu'une guerre générale a été déclarée à sa maison : le plus insensible d'entre eux, s'attendant à subir un sort pareil, et le redoutant pour les siens, deviendra plus sage. Le monde est rempli d'exemples de cette nature, et ce genre de correction ne nous fera pas défaut. Seulement quand nous disons cela, que ce ne soit pas par manière d'exhortation ou de conseil, de peur d'être importuns, mais en façon de récit; passons d'un autre sujet à celui-là; ramenons continuellement ces exemples sous leurs yeux, en sorte qu'ils ne cessent de dire : Comment la maison d'un tel, si brillante, si magnifique, est-elle tombée ? Comment s'est-elle trouvée si délaissée, que tout ce qu'elle contenait soit passé en d'autres mains? Combien de jugements, combien de négociations ont eu lieu au sujet de cette fortune ! Combien de serviteurs de ce propriétaire mendient aujourd'hui, ou sont morts en prison? Et disons tout cela comme par un sentiment de compassion pour celui qui est mort, et de mépris pour les biens de ce monde, afin de toucher un coeur inhumain et par la crainte et par la pitié.
Puis quand nous les verrons devenus sérieux à ces récits, alors parlons-leur de l'enfer, non pour paraître vouloir les effrayer, mais pour déplorer le sort des autres, et disons : A quoi bon parler du présent? Notre destinée n'est pas limitée à ce terme; mais un châtiment plus terrible attend des hommes comme ceux-là : à savoir, un fleuve de feu, un ver empoisonné, des ténèbres immenses, des supplices sans fin. Si nous les gagnons par ces récits, nous les corrigerons en nous corrigeant nous-mêmes, nous les guérirons promptement de leur maladie, et, en ce jour-là, nous recevrons des éloges de la bouche de Dieu même, selon ce que dit Paul : " Et alors chacun recevra de Dieu sa louange ". Car la louange qui vient des hommes, a peu de solidité et souvent ne procède pas d'up coeur bien disposé; mais celle qui vient de Dieu est permanente et brille d'un vif éclat. Quand celui qui sait chaque chose avant qu'elle existe et qui juge sans passion, décerne un éloge, c'est une preuve incontestable de vertu.
Convaincu de ces vérités, faisons en sorte de mériter les louanges de Dieu et d'obtenir les biens infinis. Puissions-nous tous y parvenir, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui appartiennent, au Père, en union avec le Saint-Esprit, la gloire, la force, l'honneur, .maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles: Ainsi soit-il.
HOMéLIE XII. AU RESTE, MES FRèRES, J'AI PERSONNIFIé CES CHOSES EN MOI ET EN APOLLON A CAUSE DE VOUS, AFIN QUE VOUS APPRENIEZ EN NOUS A NE PAS AVOIR DES SENTIMENTS CONTRAIRES A CE QUI EST éCRIT. — (CHAP. IV, VERS. 6, JUSQU'AU VERS. 9.)
367 ANALYSE.
1. Ici saint Paul déclare aux docteurs de Corinthe qu'il a fait leur procès sous les noms de Paul et d'Apollon ; et s'adressant tantôt aux maîtres et tantôt aux disciples, il cherche à leur inspirer aux uns et aux autres des sentiments d'humilité,
2. Saint Paul emploie l'ironie pour faire rentrer les Corinthiens en eux-mêmes.
3. Prudence de saint Paul; son habileté à manier les esprits.
4-7. Contre la passion d'être estimé dans le monde. — Vanité dei louanges des hommes. — Mal que fait la fréquentation des théâtres, des hippodromes et des combats de bêtes. — Que les noces se célèbrent à Antioche d'une manière toute païenne et très-condamnable.
— Description de ces noces. — Superstitions diverses, telles que les ligatures, les sistres, etc. — Usage des pleureuses de pompes funèbres.
1. Tant qu'il a dû employer un langage sévère, il n'a pas levé le rideau; mais il parlait comme s'il eût été lui-même un des accusés, afin que la dignité des personnes mises en jeu,. faisant contre-poids aux accusations, empêchât tout mouvement de colère. Mais quand il a fallu se relâcher de sa rigueur, alors déchirant le voile et déposant le masque, il met en scène, en prononçant les noms de Paul et d'apollon, les personnages jusqu'alors tenus dans l'ombre. Voilà pourquoi. il dit : " Au reste, mes frères, j'ai personnifié ces choses en moi et en Apollon ", Et comme quand un enfant malade donne des coups de pied et refuse la nourriture qu'on lui présente de la part des médecins, ceux qui le soignent font venir son père ou. son précepteur, et les prient d'offrir eux-mêmes l'aliment reçu de la main des médecins, afin que l'enfant, contenu par la crainte, le prenne et se tienne en repos; ainsi Paul, se proposant d'intenter des accusations qui regardaient d'autres personnes, dont les unes ont été trop abaissées, les autres trop honorées, ne met d'abord point ces personnes en scène, mais parle en son nom et en celui d'Apollon, afin de faire accepter le remède qu'il veut appliquer, à la faveur du respect que ces deux noms inspirent; puis le remède une fois accepté, il découvre enfin son but. Or, tout cela n'était point hypocrisie , mais condescendance et ménagement.
S'il eût dit ouvertement : Vous jugez des saints , des hommes dignes d'admiration, il les eût irrités et repoussés; mais en disant : " Pour moi, je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous "; et encore : " Qu'est-ce que Paul? Qu'est-ce qu'Apollon? " Il fait accepter sa parole.
C'est pourquoi il dit : " J'ai personnifié ces choses en moi et en Apollon à cause de vous, afin que vous appreniez par notre exemple à ne pas avoir des sentiments contraires à ce qui est écrit ", faisant voir par là que s'i leur avait parlé directement, ils n'auraient point appris ce qu'il fallait apprendre, ils ne se seraient point corrigés, mais blessés de son langage.
Et maintenant, par respect polir Paul, ils acceptent le reproche sans difficulté. Mais que signifient ces mots : " Contraires à ce qui est écrit? " Il est écrit : " Pourquoi voyez-vous la paille qui est dans l'oeil de votre frère, et ne voyez-vous point la poutre qui est dans le vôtre? Ne jugez pas, afin que vous ne soyez point jugés".
(Matth. VII, 3, 1.) Car si nous sommes liés de manière à ne former qu'un corps, nous ne devons point nous (368) élever les uns contre les autres. " Quiconque s'humiliera sera exalté " (Matth. XXIII, 12), dit Jésus-Christ. Et encore : "Que celui qui veut devenir le plus grand de tous, soit le serviteur de tous ". (Marc, X, 43.) Voilà ce qui est écrit : " Afin que nul par attachement pour quelqu'un ne s'élève contre un autre " . Laissant de nouveau les maîtres de côté, il se tourne contre les disciples; car c'étaient eux qui exaltaient les maîtres. D'ailleurs les chefs n'eussent pas facilement accueilli ce langage, parce qu'ils ambitionnaient la gloire du dehors, aveuglés qu'ils étaient par cette maladie ; mais les disciples étrangers à cette gloire, et se contentant de la procurer aux autres, étaient mieux disposés que leurs chefs à recevoir la réprimande et à se guérir.
C'est donc encore de l'enflure de se glorifier pour un autre, même en dehors de ses propres intérêts. Car comme celui qui est fier des richesses des autres, cède à un sentiment d'orgueil ; ainsi . en est-il- de celui qui se pavane de la gloire d'autrui. Et c'est ce que Paul appelle avec raison enflure.
Quand donc un membre s'élève, c'est qu'il y a inflammation et maladie; car il resterait au niveau des autres, s'il n'était enflé. Ainsi dans le corps de l'Eglise, celui qui s'enflamme et s'enfle, est malade; il dépasse la mesure commune. C'est en cela que consiste l'enflure. Il en arrive ainsi dans le corps, quand quelque humeur étrangère et maligne s'y introduit, et non la nourriture ordinaire. De même, l'orgueil naît quand des pensées étrangères nous envahissent. Et voyez avec quelle justesse il dit: " Ne vous enflez pas ! " En effet, l'homme enflé a comme une tumeur d'esprit, remplie d'une humeur corrompue. Il dit cela non pour empêcher la guérison, mais une guérison qui pourrait tourner à mal. Vous voulez guérir un tel? Je le veux bien;
mais que ce ne soit pas au détriment d'un autre. Car ce n'est pas pour nous exciter les uns contre les autres qu'on tous a donné des maîtres, mais pour nous unir mutuellement. On donne un général à une armée, pour qu'il réunisse en un seul corps des membrés divisés; s'il y apportait la division, il serait moins un général qu'un ennemi. " Car qui vous distingue?
et qu'avez-vous que vous n'ayez reçu? " Laissant de côté les disciples, il s'adresse aux docteurs. Voici ce qu'il veut dire : Comment savez-vous que vous êtes dignes d'éloges ? Le jugement a-t-il eu lieu? A-t-on fait l'examen? Y a-t-il eu épreuve, enquête sévère? Vous ne sauriez le dire. Et quand même les hommes donneraient leur suffrage, leur jugement n'est pas droit, Mais supposons que vous êtes dignes de louange, que vous avez réellement la grâce, que le jugement des hommes est sain ; eh bien ! ce n'est pas encore le cas de vous enorgueillir. Car vous n'avez rien de vous-mêmes, mais vous avez tout reçu de Dieu. Pourquoi faites-vous semblant d'avoir ce que vous n'avez pas? Que si vous l'avez, les autres l'ont avec vous. Vous n'avez donc qu'après avoir reçu, non pas seulement ceci ou cela, mais tout ce que vous avez.
2. En effet; vos bonnes actions ne sont pas à vous, mais viennent de la grâce de Dieu. Si vous parlez de la foi, elle est le fruit de la vocation; si vous parlez de la rémission des péchés, des dons de la grâce, de l'enseignement de la parole, des vertus;. tout vous est venu de la même source. Qu'avez-vous donc, dites-moi, que vous n'ayez pas reçu et que vous ayez acquis par vous-mêmes? Volas ne pouvez répondre. Quoi l vous l'avez reçu, et vous vous en enorgueillissez? Il fallait au contraire vous en humilier; puisque le don n'est pas à vous, mais à celui qui vous l'a fait.
Si vous avez reçu, c'est donc de lui ; si vous avez reçu de lui, ce que vous avez reçu n'est donc pas à vous; si ce que vous avez reçu n'est pas à vous, pourquoi vous en glorifiez-vous; comme si c'était à vous? Aussi l'apôtre ajoute-t-il : " Que si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifiez-vous, comme si vous ne l'aviez pas reçu ? " Après avoir prouvé son sujet en passant, il fait voir qu'il leur manque bien des choses; et il ajoute: Certainement quand même vous auriez tout reçu, vous ne devriez point vous en glorifier, car rien ne serait à vous; mais il vous manque encore bien des choses. Il l'avait déjà insinué dès le commencement en disant : " Je n'ai vous parler comme à des hommes spirituels " ; et encore : " Je n'ai pas jugé que je fusse parmi vous autre chose que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié ".
Mais ici il. le fait en les couvrant de honte: " Déjà vous êtes rassasiés , déjà vous êtes riches", c'est-à-dire, vous n'avez plus besoin de rien, vous êtes parfaits, vous êtes parvenus au faite, vous croyez n'avoir plus besoin de personne, ni d'apôtres, ni de maîtres. " Déjà vous êtes rassasiés ". C’est à propos qu'il (369) emploie ce mot :
" Déjà ", montrant par cet adverbe de temps combien leur opinion est peu admissible et déraisonnable. Il leur dit donc ironiquement : Vous êtes arrivés si vite à la perfection, et pourtant l'espace de temps ne le permettait pas. La perfection est l'oeuvre de l'avenir; être rassasié de peu indique une âme faible; se croire riche de peu, est le propre d’une âme dégoûtée et misérable ; car la piété est insatiable ; c'est unie puérilité de croire tout posséder dès l'abord et de s'enorgueillir comme si l'on était arrivé au terme, quand on n’est encore qu'au début. Mais ce qui suit est encore plus propre à les couvrir de confusion. Après avoir dit :
" Déjà vous êtes rassasiés ", il ajoute: "Déjà vous êtes riches; vous régnez sans nous, et plaise à Dieu que vous régiriez en effet, afin que nous régnions avec vous ". Ces paroles sont pleines de gravité : aussi ne les emploie-t-il qu'en dernier lieu et après une vive réprimande. C'est ainsi qu'une exhortation se fait respecter et accepter, quand après des accusations, on s'exprime de manière à faire rougir. Par là on contient même l'insolence de l'âme, et on la frappe plus sûrement que par des accusations manifestes, et on modère la douleur et l'audace qui doivent résulter de l'accusation. Car c'est là le merveilleux des paroles propres à donner la confusion, qu'elles produisent deux effets contraires : en faisant, une incision plus profonde, qu'une récrimination ouverte, et en rendant plus patient celui qui la reçoit.
" Vous régnez sans nous ". Grande emphase, et à l'adresse des docteurs et à l'adresse des disciples. Il fait voir ici leur peu de conscience et leur extrême folie. Car voici ce qu'il veut dire : Dans les travaux tout est commun entre nous et vous, mais dans les récompenses et les couronnes vous êtes les premiers; mais je dis cela sans douleur. Aussi ajoute-t-il : " Et plaise à Dieu que vous régniez en effet ! " Puis, pour ne pas avoir l'air de faire unie ironie, il continue : " Afin que nous régnions avec vous ". Ce qui veut dire : Car alors, nous aussi, nous aurions obtenir ces biens. Voyez-vous comme il montre tout à la fois sa gravité, sa sollicitude et sa sagesse? Voyez comme il corrige leur orgueil par ce qui suit : " Car il me semble que Dieu nous traite, nous les apôtres, comme les derniers des hommes, comme des condamnés à mort ". Il y a une grande signification et beaucoup de gravité dans ce mot : " Nous ". Et ce n'est point assez pour lui : il y ajoute le nom de la dignité, les blessant ici vivement : " Nous les apôtres " ; nous qui endurons tant de maux, qui semons la prédication religieuse, qui vous amenions à cette grande philosophie. Et ces derniers des apôtres il les montre comme destinés à la mort, c'est-à-dire condamnés. Car après avoir dit : " Afin que nous régnions avec vous ", il adoucit un peu le ton, et pour ne pas les décourager, il reprend son sujet avec plus de gravité, et dit : " Car il me semble que Dieu nous traite, nous les apôtres, comme les derniers des hommes, comme des condamnés à mort ". Ce qui signifie : A ce que je . vois et d'après ce que vous dites, nous sommes les plus abjects de tous, nous sommes condamnés, nous qui sommes toujours exposés à souffrir; mais vous, vous vous figurez déjà le royaume, les honneurs et les récompenses. Et voulant tousser encore davantage les choses à l'absurde, et en faire ressortir l'invraisemblance en usant d'hyperbole, il ne se contente pas de dire : Nous sommes certainement les derniers; mais : Dieu nous a faits les derniers et non-seulement : Les derniers ; mais " Comme des condamnés à mort " ; afin que l'homme le moins sensé comprît l’absurdité de sa parole, et y vît l'expression de sa douleur et son intention de les couvrir de honte.
3. Et voyez la. prudence de Paul. Par les mêmes paroles qu'il dit pour se glorifier lui-même dans l'occasion, et se montrer grand et honorable, il les couvre maintenant de confusion en s'appelant condamné : tant c'est une grande chose de savoir tout faire à propos! Il appelle ici " destinés à la mort " des condamnés , des hommes dignes, de mille morts. " Puisque nous sommes donnés en spectacle au monde, aux anges et aux hommes ". Qu'est-ce que cela signifie:: " Nous sommes donnés en spectacle au monde? " Ce n'est pas dans un coin obscur, veut-il dire, ni dans quelque petite partie de la terre que nous éprouvons celai mais en tout lieu et chez tous. Que veut dire.: " Et aux anges? " Ceci : Quand il s'agit d'oeuvres sans importance, on peut attirer l'attention des hommes, mais non celle des anges; or nos combats sont tels qu'ils méritent d'avoir pour spectateurs les anges eux-mêmes. Voyez : il se relève par là même où il .se rabaissait, et comme il fait ressortir leur (370) bassesse du sujet même de leur orgueil. Car comme il, semblait plus déshonorant d'être fou que de paraître sage, d'être faible que d'être fort, d'être obscur que glorieux et illustre, il leur laisse cependant ce dernier rôle pour prendre le premier; mais en leur montrant que celui-ci est le meilleur, puisqu'il attire non-seulement l'attention des hommes, mais celle de l'assemblée des anges. Car nous n'avons point à lutter contre les hommes, mats contre les puissances spirituelles. (Eph. VI, 12.) Aussi le spectacle est-il imposant.
"Nous sommes, nous, insensés pour le Christ; mais vous, vous êtes sages dans le Christ ". II veut encore les faire rougir, en leur montrant qu'il est impossible de réunir les contraires et de rapprocher des choses si éloignées. Comment, en effet, serait-il possible que vous fussiez sages; et nous insensés, en ce qui regarde le Christ ? Puisque, en effet, les uns étaient battus de verges, méprisés, injuriés, regardés comme rien, tandis que les autres étaient honorés, passaient pour sages et prudents aux yeux de la foule, l'apôtre demande : Comment ceux qui prêchent comme ils font, peuvent-ils être soupçonnés en sens contraire de leur prédication.? " Nous sommes faibles et vous êtes forts ", c'est-à-dire, nous sommes chassés, persécutés;
et vous, vous vivez dans l'abondance et êtes servis à souhait. Mais ceci ne s'accommode point au genre de notre prédication.
" Nous sommes méprisés, mais vous êtes glorieux ". Ici il s'adresse aux nobles, qui se pavanaient de la pompe extérieure. " Jusqu'à cet heure nous souffrons et la faim et la soif, la nudité, les mauvais traitements. Nous n'avons pas de demeure stable, et nous nous fatiguons, en travaillant de nos mains". C'est-à-dire, je ne vous raconte pas des faits anciens, mais des choses dont le temps présent est témoins. Car nous n'avons aucun souci des choses humaines ni de l'éclat du dehors; nos yeux ne sont fixés que sur Dieu ; ce que nous devons faire en tout temps. Nous n'avons pas seulement les anges pour spectateurs, mais le juge même du combat. Nous n'avons pas besoin d'autres éloges. Ce serait injurier Dieu que de ne pas se contenter de son approbation et de rechercher celle de nos semblables. Ceux qui combattent sur un petit théâtre, peuvent en chercher un plus grand, parce que le premier ne suffit pas au déploiement de leurs forces; mais ceux qui combattent sous les veux de Dieu et recherchent ensuite le suffrage des hommes, abandonnant ainsi le plus pour avoir le moins, s'attirent de grands châtiments. Car c'est là ce qui a tout bouleversé, ce qui a troublé le monde entier : dans toutes nos actions nous avons les yeux fixés sur les hommes; dans le bien nous dédaignons l'approbation de Dieu pour capter la renommée et la gloire humaine et dans le mal nous n'avons aucun souci de Dieu et ne redoutons que les hommes.
Mais-les hommes, eux aussi, comparaîtront avec nous devant le tribunal, de Dieu, et ne nous serviront de rien ; et c'est le Dieu que nous méprisons qui portera la sentence contre nous. Nous savons cela, et néanmoins nous ne nous occupons que des hommes : voilà notre première faute. Personne ne voudrait commettre la fornication sons le regard de l'homme; quelle que soif l'ardeur de la passion, elle cède au respect qu'inspire la présence d'un de nos semblables mais sous l'oeil de Dieu, non-seulement on commet l'adultère et la fornication, mais beaucoup ont osé et osent des crimes bien plus graves. Cela seul ne Suffit-il pas à attirer mille fois la foudre? Et que parlé-je d'adultère et de fornication? Nous rougirions de commettre des fautes bien moindres en présence des hommes : nous n'en rougissons pas en présence de Dieu. Voilà l'origine, de tous les maux : c'est que dans ce qui est réellement mal, nous ne craignons pas Dieu; mais seulement les hommes. Voilà pourquoi nous fuyons les vrais biens, ceux que le vulgaire n'estime point tels , parce que nous n'examinons pas la nature des choses et que nous n'avons en vue que l'opinion humaine.
4. Il en est de même pour le mal. Par l'effet de cette même habitude, nous poursuivons des biens qui n'en sont pas réellement, mais qui paraissent tels à la multitude; en sorte que nous nous perdons de deux manières. Comme ceci peut paraître obscur à beaucoup d'entre vous, il est nécessaire de l’expliquer plus clairement. Quand il s'agit de commettre la fornication (nous reprenons ici notre sujet), nous craignons plus les hommes que Dieu. Et comme nous nous plaçons sous leur dépendance, que nous les constituons nos maîtres, nous évitons bien des choses qui leur semblent mauvaises et qui ne le sont pas. Ainsi beaucoup regardent la pauvreté comme honteuse (371) ; nous fuyons la pauvreté, non parce qu'elle nous paraît réellement déshonorante, mais parce quo nos maîtres la jugent telle et que nous les craignons. Ainsi encore beaucoup regardent comme une chose ignominieuse et détestable d'être déshonoré, d'être méprisé, de n'exercer aucune charge , de n'avoir pas de puissance. Nous évitons donc cela, non par conviction, mais par égard pour l'opinion de nos maîtres. Dans le sens opposé, nous subissons le même inconvénient : on regarde comme un bien la richesse, le faste, les honneurs, l'éclat; nous les poursuivons, non parce que ces choses nous paraissent bonnes par nature, mais pour obéir à l'opinion de nos maîtres.
Or notre maître s'est le peuple ; et la foule est un maître cruel et un dur tyran. Car elle n'a pas besoin de commander pour que nous lui obéissions ; il nous suffit de savoir ce qu'elle veut, et nous cédons sans ordre : tant nous avons de déférence pour elle. Chaque jour Dieu avertit et menace, et n'est point écouté; et une multitude confuse, la lie du peuple, n'a pas besoin de commander; c'est assez qu'elle manifeste sa volonté, on lui obéit immédiatement en tout. Et comment, direz-vous, échapper à ces maîtres?
En élevant plus haut ses pensées ; en considérant la nature des choses; en dédaignant les suffrages du vulgaire; en se réglant avant tout de manière à éviter ce qui est réellement mal, non par peur des hommes, mais par crainte de l'oeil qui ne dort jamais; en ne cherchant dans le bien que les récompenses qui viennent de Dieu. Et il arrivera que dans les autres choses nous ne rechercherons pas davantage la faveur populaire. Car l'homme qui se contente des suffrages de Dieu et n'estime pas même la foule digne de le juger quand il fait le bien, ne tiendra pas plus compte de celle-ci, quand il s'agira d'éviter le mal. Comment cela peut-il se faire? direz-vous. Considérez ce que c'est que l'homme, ce que c'est que Dieu, à qui vous aurez recours si vous abandonnez Dieu, et vous serez bientôt parfaitement en règle. L'homme est sujet aux. mêmes fautes, au même jugement, au même châtiment que vous ; il est devenu semblable à la vanité; son jugement n'est pas droit, il a besoin d'être dirigé d’en-haut; terre et cendre, l'homme, quand il loue, loue souvent au hasard, ou par faveur, ou par haine ; et s'il calomnie ou accuse, c'est encore par le même principe. Il n'en est pas ainsi de Dieu : son suffrage est impartial, son Jugement pur. C'est pourquoi il faut toujours recourir à lui ; non-seulement pour. cette raison , mais encore parce qu'il vous a créé, parce qu'il vous ménage plus que qui que ce soit et qu'il vous aime plus que vous-même. Pourquoi dons, délaissant up si glorieux suffrage, recourons-nous à l'homme qui n'est rien, qui fait tout sans raison et au hasard ? il vous appelle méchant, scélérat, quand vous ne l'êtes pas? Plaignez-le plutôt et pleurez sur lui, parce qu'il est perverti et que son âme est aveuglée;
parce que les apôtres ont subi ces calomnies et ont ri de ceux qui les avaient forgées. Il vous appelle vertueux et homme de bien ? Si . vous êtes tel, ne vous enflez pas de cette bonne opinion ; si vous ne l'êtes pas, méprisez-la encore davantage et regardez-la comme une moquerie. Voulez-vous savoir jusqu'à quel point les jugements de la multitude sont faux, inutiles, ridicules, tantôt dictés par la fureur et la folie; tantôt puérils comme ceux de l'enfant au berceau?
Ecoutez ce qu'ils ont été jadis: Je ne parle pas seulement ici des jugements de la multitude , mais d'hommes estimés comme très-sages, d'anciens législateurs. Qui passa jamais dans l'opinion du vulgaire pour plus sage que celui qui fut jugé capable de donner des lois aux cités et aux peuples? Et pourtant aux yeux de ces sages la fornication n'était point un mal, ne méritait aucun châtiment. Aucune de ces législations païennes ne la punissait, ne, livrait le coupable à un tribunal; et aujourd'hui encore, si une action est intentée pour ce crime, elle devient pour la foule un objet de risée et le juge l'écarte. Le jeu de hasard, est également innocent chez eux, et personne. n'a jamais été puni pour s'y être livré. L'excès dans le boire et dans le manger, non-seulement . n'est point un- crime, mais passe pour un haut fait aux yeux d'un grand nombre; dans les repas militaires, il y a émulation sur ce point; ceux qui ont le plus besoin d'un esprit sain, d'un corps robuste, sont précisément ceux qui s'adonnent le plus à la passion de l'ivrognerie, brisant ainsi leurs forces physiques, obscurcissant leur intelligence. Or aucun législateur n'a décerné de peines contre ce désordre.
5. Qu'y a-t-il de. pire que cette folie? Sont-ce les suffrages de tels hommes que vous (372) ambitionnez, sans scruter votre propre conscience? Quand même toits vous admireraient , ne devriez-vous pas encore rougir, vous voiler la face de honte, en recueillant leurs applaudissements , puisque leurs Jugements partent d'une source si impure? De plus, le blasphème n'est point une chose horrible pour un législateur ; aucun blasphémateur n'est traduit devant un tribunal ni puni. Mais celui qui vole un habit ou coupe une, bourse, est torturé et souvent condamné à mort; tandis que l'homme qui outrage Dieu est innocent aux yeux. de ces législateurs. Si un homme marié déshonore sa servante, ni lés lois profanes, ni l'opinion publique n'y attachent la moindre in portance.
Voulez-vous d'autres preuves de leur folie? Ils ne punissent point ces crimes, mais ils font des lors pour d'autres sujets. Quels sujets? Ils établissent des théâtres; ils y introduisent des choeurs de prostituées, de jeunes débauchés, l'opprobre de la nature; ils y convoquent un peuple entier, y attirent toute une ville comme à une récréation, et y couronnent ces grands souverains dont les trophées et les victoires sont le constant objet de leurs louanges. Quoi de plus froid que de pareils honneurs ? Quoi de plus désagréable que de tels plaisirs? Et c'est là que vous chercherez des approbateurs de votre conduite? Vous voulez, dites-moi, partager des éloges avec des danseurs, des débauchés, des mima et des femmes publiques? Et ce ne serait pas là le comble de la folie? Volontiers je demanderais à ces gens-là : N'est-ce pas une indignité de renverser les lois de la nature, de se livrera des commerces monstrueux? Certainement, répondront-ils paraissant ainsi condamner ce genre de crime. Pourquoi alors mettez-vous en scène ces impudents libertins ; et, ce qui est pire encore, les comblez-vous de mille précieux. présents? Ailleurs vous les puniriez comme des coupables, et ici vous les traitez comme des bienfaiteurs de la ville, et les entretenez aux dépens du trésor public. Oui, dites-vous, mais ils sont déshonorés. Pourquoi donc les formez-vous?
Pourquoi les employez-vous pour honorer les rois? Pourquoi épuisez-vous les villes? Pourquoi tant dépenser pour eux? S'ils sont déshonorés , il faudrait les chasser comme tels: Pourquoi les avez-vous rendus infâmes? Est-ce pour les estimer ou pour les mépriser? Pour les mépriser , évidemment. Vous les rendez donc infâmes pour les mépriser, et vous accourez pour les voir, et vous les admirez, et vous les louez, et vous les applaudissez comme s'ils étaient honorables.
Et que dire des séductions offertes dans les hippodromes et les combats d'animaux? On est stupéfait en songeant qu'on apprend là, au peuple, à être barbare, cruel, inhumain; qu'on l'habitue à voir des hommes mis en pièces. Je sang couler , les bêtes sauvages exercer toute; leur cruauté. Et les sages législateurs ont introduit, dès le commencement ers épidémies, et des villes entières admirent et applaudissent. Mais laissons cela de côté, si vous le voulez, puisque l'absurdité en est évidente et avouée de tous, bien que les législateurs l'aient jugé autrement, et passons à des lois honorables, où-vous verrez que l'opinion du vulgaire a encore apporté la corruption.
Le mariage, est regardé comme une chose honorable chez. nous et cirez les gentils, et il l'est en effet; mais il se passe dans sa célébration les choses ridicules que vous allez entendre. Car la coutume a si bien trompé, égaré les esprits, que beaucoup n'en comprennent pas l'absurdité et ont besoin qu'on la leur découvre. On a donc introduit pour cette occasion des danses, des cymbales; des flûtes, des chants obscènes, des excès de table, des débauches, tous les désordres que Satan peut inspirer. Et je sais qu'en attaquant ces abus je paraîtrai ridicule; et que la foule m'accusera de stupidité pour avoir essayé de détruire les anciennes coutumes : tant est grand, comme je l'ai dit, entraînement de l'habitude; mais je ne cesserai pas pour autant. Si la masse repousse ma parole, peut-être, oui, peut-être quelques-uns l'accueilleront-ils, et aimeront-ils mieux être ridicules avec nous que de prendre part aux railleries contre nous: railleries vraiment déplorables et dignes des plus grands châtiments. N'est-ce pas une chose absolument condamnable qu'une jeune fille, restée vierge jusque là; élevée dès le bas âge dans le sentiment de la pudeur, soit tout à coup forcée de le déposer, reçoive dès le moment de son mariage , des leçons d'impudicité, et soit produite en public par des libertins, des fornicateurs et des débauchés? quels germes de vice ne seront pas, dès ce moment, déposés dans l'âme de la jeune mariée? L'impudence, l'audace, l'immodestie, l'amour de la vaine gloire; car elle (373) désirera voir tous les jours ressembler à celui-ci. Voilà ce qui engendre chez les femmes le goût du luxe et de la dépense, l'indécence, et mille autres vices. Ne m'objectez pas la coutume. Si c'est un mal, il ne faut pas le faire une seule fois ; si c'est un bien, il ne faut jamais le discontinuer. Dites-moi : la fornication est-elle un crime ? Si elle est un crime; la permettrons- nous une seule fois ? Certainement non. Quand on ne la commettrait qu'une fois, elle serait toujours un crime.. Donc, si c'est un mal de procurer à une jeune femme de tels plaisirs, on ne doit pas même le faire une fois; si ce n'est pas un mal, qu'on le fasse toujours.
6. Mais quoi ! direz-vous, blâmez-vous le mariage? A Dieu ne plaise que je le blâme je ne suis pas assez fou pour cela. Ce que je blâme, c'est ce qui vient à sa suite, les parfums, le fard, et les autres superfluités de ce genre. Dès ce jour, la jeune mariée s'attirera de nombreux amants, avant même de cohabiter avec son époux. Mais beaucoup admireront. sa beauté. Qu'arrivera-t-il alors? Quand même elle serait chaste, elle aura peiné à échapper aux mauvais soupçons ; si au contraire elle se néglige, elle tombera vite dans le piège, initiée dès ce moment aux pensées de libertinage. Nonobstant ces suites fatales, quand le fait n'a pas lieu, des hommes qui ne sont guère au-dessus des animaux, prennent cela pour un affront, et proclament que c'est une indignité, qu'une femme ne soit pas produite en ce jour et exposée aux regards de nombreux spectateurs.
Et c'est ce fait lui-même qu'il fallait envisager comme injurieux; ridicule et comique. Et je sais que c'est nous que beaucoup traiteront d'insensé et de ridicule ; mais je consentirai à être tourné en dérision, s'il en résulte quelque profit.
Je serais seulement ridicule si, en vous exhortant à mépriser l'opinion populaire, j'étais moi-même atteint de cette maladie. Voyez maintenant ce qui suit : non-seulement pendant le jour, mais pendant la nuit, ce sont des hommes ivres, a moitié endormis, enflammés par la volupté, qui se disposent à contempler la beauté du visage de la jeune femme. Et ce n'est pas à la maison, mais à travers les rues qu'ils la présentent en spectacle, l'accompagnant jusqu'à une heure très-avancée; avec des flambeaux, afin que. chacun puisse la voir ce qui ne tend qu'à lui faire dépouiller pour l'avenir un reste de pudeur. Et on ne s'en tient pas là : on la conduit au milieu de paroles obscènes, usage qui est passé en loi dans la foule. Et des milliers d'esclaves fugitifs, de vauriens, d'hommes perdus, profèrent librement tout ce que le caprice Mur inspire, et contre elle et contre l'époux qui doit habiter avec elle; en tout cela il n'y a rien d'honnête, mais tout y sent l'obscénité. La mariée qui voit et entend tout cela, ne reçoit-elle pas une belle leçon de chasteté ? Et il y a une émulation diabolique entre les acteurs; c'est à qui l'emportera sur les autres en paroles injurieuses et impudiques, propres à faire rougir les spectateurs; et en fin de compte, la victoire appartient à celui qui a vomi le plus de turpitudes et d'impudicités.
Je sais que je suis ennuyeux, odieux et importun pour vouloir retrancher ce plaisir de la vie. Aussi je m'attriste en voyant que des choses aussi désagréables puissent passer pour un plaisir. Comment, en effet, ne serait-il pas désagréable d'êtres accablé d'injures et d'affronts, d'être insulté par la foule en compagnie d'une jeune femme? Quoi ! si quelqu'un injurie votre épouse sur la place publique, vous mettez tout en mouvement, vous croyez ne pouvoir plus jouir de la vie.; et quand vous vous conduisez honteusement avec elle sous les yeux de toute une ville, vous vous en réjouissez, ions en êtes fier? Quelle folie ! Affaire d'habitude, direz-vous. Eh ! voilà justement ce qui. doit faire verser des larmes, que le démon ait fait passer cela en habitude. Comme le mariage est une chose honorable, destinée à là propagation de notre espèce, et une source de,grands biens, ce méchant esprit en ressent un vif chagrin, et sachant qu'il est un remède contre la fornication, il prend d'autres moyens pour introduire toute espèce d'impudicités. Beaucoup de jeunes filles ont été déshonorées dans ces assemblées. Si cela n'arrive pas toujours, le démon se contente, en attendant, que des paroles et des chants obscènes aient déshonoré l'épouse à travers les rues et les places publiques. Et comme tout se passe le soir, de peur que la nuit ne voile ces turpitudes, on allume. de nombreux flambeaux qui les mettent, dans tout. leur jour. Car pourquoi cette foule? pourquoi l'ivresse? pourquoi des instruments de musique ? N'est-ce pas évidemment pour que ceux qui sont chez eux ensevelis dans le sommeil soient avertis, s'éveillent (374) au son des instruments, et se mettent à la fenêtre pour voir passer la comédie ?
Et que dire des chants mêmes, qui ne respirent que la licence, ne célèbrent que des amours illicites, des unions illégitimes, des familles détruites, mille scènes tragiques, et où l'on n'entend que les mots d'amant et d'amante, de bien-aimé et de bien-aimée? Et le pire encore, c'est qu'il y a là. des jeunes , filles qui, dépouillant toute pudeur, à l'honneur, ou plutôt à la honte de la mariée, sacrifient leur salut, se conduisent avec indécence parmi des jeunes gens, et, par, un satanique accord, prennent part aux chants impurs et aux paroles coupables. Me demanderez-vous encore d'où viennent les adultères? les fornications ? les profanations du mariage? Mais, direz-vous, ce rie sont pas, les vierges bien nées et pudiques qui se conduisent ainsi. Eh ! puisque vous savez cela avant moi; pourquoi riez-vous de moi? Si ces coutumes sont bonnes , permettez que celles-ci les pratiquent. Quoi donc? parce que les autres sont pauvres, ne sont-elles pas aussi des vierges ? ne sont-elles pas obligées d'être chastes ? Est-ce qu'une jeune fille qui danse sur le théâtre, au milieu de jeunes libertins, il vous semble pas plus dégradée qu'une femme publique? Si vous ajoutez qu'il n'y a que des servantes qui le fassent, je ne vous fais pas grâce peur autant : car à pelles-là encore il ne fallait pas permettre de le faire.
7. Et là est la source de tous les maux : On ne tient plus compte des serviteurs. On a donné un assez grand signe de mépris quand on a dit : C'est un domestique, ce sont des servantes. Et pourtant on entend dire chaque jour: "Dans le Christ, il n'y a plus d'esclave, ni d'homme libre". (Gal. III, 28.) Vous ne méprisez ni un cheval, ni un âne, vous mettez tout én oeuvre pour qu'ils ne soient pas vicieux; et, vous dédaignez des serviteurs qui ont une âme comme vous? Que dis-je, des serviteurs ? Vous négligez même vos fils et vos filles. Qu'arrive-t-il ensuite? Qu'il faut gémir quand ils sont tous perdus; et souvent, pour combe de malheur, après qu'ils ont dépensé des. sommes considérables au milieu de la foule et du tumulte. Ensuite si un enfant naît du mariage, nous revoyons encore la même folie, et une four d'usages ridicules. En effet, quand il faut lui donner un nom, on ne le cherche pas parmi ceux des saints, comme le faisaient nos ancêtres ; mais on allume des lampes auxquelles on donne des noms, et celle qui dure le plus laisse le sien au nouveau-né; c'est une probabilité qu'il vivra longtemps. Et s'il arrive (cas assez fréquent), qu'il meure de mort prématurée, le diable a une belle occasion de rire de s'être joué des parents comme d'enfants niais.
Et que dire des bandelettes et oies clochettes attachées à la main, et du cordon rouge, et de cent autres folies de ce genre, quand on devrait uniquement placer l'enfant sous la sauvegarde de la croix? Mais cette croix qui a converti le monde entier, qui a fait au démon une si cruelle blessure et a ruiné tout son pouvoir, elle est aujourd'hui un objet de mépris; c'est à une trame, à une chaîne, à des amulettes que l'on confie le salut d'un enfant. Dirai-je quelque chose de plus ridicule encore? Que personne ne m'accuse d'importunité, si je vais jusque-là. Car celui qui veut retrancher de la pourriture, ne craint pas de salir ses mains: Quelle est donc cette chose ridicule? Une chose qui n'a l'air de rien (et c'est de quoi je gémis), mais qui est le principe d'un vraie démence, d'une extrême folie.
Des femmes, des nourrices, des servantes, mettent de la boue dans de l'eau de bain, y trempent le doigt et en marquent le front de l'enfant; et si vous le demandez : Pourquoi cette eau ; sale, pourquoi cette boue? On vous répond : C'est pour détourner les mauvais regards, la jalousie, et l'envie. Vraiment ! quelle vertu a l'eau sale ! quelle puissance a la boue ! Elle renversé tout l'empire de Satan. Et vous ne rougissez pas? Vous ne devinez pas enfin les ruses du diable ? Vous ne voyez pas comment il amène peu à peu et dès le premier âge, dans ses filets? Mais si la boue a tant de vertu, pourquoi ne vous en frottez-vous pas le front, vous homme mûr, et qui avez plus d'envieux qu'un enfant? Pourquoi ne vous en frottez vous pas tout le corps? Si une simple onction sur le front produit de si grands effets, pourquoi ne pas l'étendre au corps entier? Tout cela est une farce, une comédie satanique, qui ne prête pas seulement, à rire, mais précipite en enfer ceux qu'elle séduit.
Rien d'étonnant que de telles choses se passent chez les gentils; mais qu'elles aient lieu chez les adorateurs de la croix, chez ceux qui participent aux plus hauts mystères secrets, qui possèdent une si haute philosophie : (375) voilà ce qu'on ne saurait assez déplorer. Dieu vous a honoré de. l'huile spirituelle, et vous salissez votre fils avec de la boue ? Dieu vous a honoré, et vous vous déshonorez? C'est de la croix, cette invincible protectrice, qu'il faut se signer le front, et vous la rejetez pour tomber dans un égarement diabolique? Et s'il en est parmi vous à qui ces choses paraissent de peu d'importance, qu'ils sachent qu'elles sont l'origine de grands maux , et que Paul n’a point cru devoir les négliger comme insignifiantes. Qu'y a-t-il en effet de moins important pour l'homme que de se couvrir la tête? Et voyez pourtant quel intérêt l'apôtre y attache, avec quelle énergie il le défend, lapant jusqu'à dire, entre autres choses, qu'en se couvrant l'homme déshonore sa tête. Mais si un homme déshonore sa tête en la couvrant, comment celui qui frotte de boue un enfant, ne le rend-il pas abominable? Comment, je vous le demande, le remettra-t-il aux mains du prêtre? Comment oserez-vous prier le prêtre de marquer du sceau, un front que vous avez enduit de boue ? Ne faites pas cela , mes frères, ne le faites pas; mais dès le bas âge; munissez vos enfants des armes spirituelles; apprenez-leur à se signer le front avec la main; et avant qu'ils le puissent, imprimez-leur vous-mêmes le signe de la croix.
Que dire des autres observances sataniques que, pour leur propre malheur, les sages-femmes emploient dans les douleurs de l'enfantement? Et de celles qui accompagnent la mort et la sépulture : ces gémissements, ces lamentations insensées, ces extravagances sur les tombeaux, ce soin des monuments funèbres, ces troupes inutiles et ridicules de pleureuses, ces jours de remarque, ces entrées, ces sorties? Et voilà la gloire que vous recherchez? Et comment ne serait-ce pas le comble de la folie d'ambitionner les suffrages d'hommes aussi pervertis, aussi désordonnés dans leur conduite, au lieu de recourir à Celui dont l'oeil ne dort pas, et de ne s'attacher qu'à son approbation dans nos actes. et dans nos paroles? Les louanges de ceux-là ne sauraient nous servir; mais Celui-ci, si nos actions lui sont agréables, nous rendra glorieux ici-bas et nous communiquera, au jour à venir, ses mystérieux trésors. Puissions-nous tous tels obtenir par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en qui appartiennent au Père, en union avec le Saint-Esprit, la gloire, l’empire, l'honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.