Homélies sur l'évangile de saint Jean (page 13)
2. Si je n'avais de la confiance en vous, c'est-à-dire : Si je ne sa. vais que mes œuvres vous ont fait connaître qui je suis. 478 douze légions d'anges? " (Matth. XXVI, 53), il parle selon l'opinion de ses auditeurs. Il faudrait avoir perdu l'esprit, pour dire que Jésus-Christ n'aurait pas pu se secourir lui-même, et qu'il avait besoin des anges. Mais comme ils le croyaient un, homme, il a dit que son Père lui enverrait douze légions d'anges. Et cependant, par une seule question qu'il a faite à ceux qui étaient venus pour le prendre, il les a tous fait tomber à la renverse.
Si quelqu'un dit que le Père est plus grand, comme principe du Fils (1), nous ne le contredirons point : mais cela ne dit pas que le Fils soit d'une autre substance. Quand le Fils dit : " Mon Père est plus grand que moi ",voici ce qu'il nous veut faire entendre; tant que je serai ici avec vous, vous pouvez raisonnablement croire que nous sommes en péril; mais si je m'en vais, ayez cette confiance que nous sommes en sûreté: car personne ne peut ni surmonter, ni vaincre celui à qui je vais. Jésus-Christ disait tontes ces choses, pour se proportionner à la faiblesse de ses disciples. Pour moi, dit-il, je suis dans une pleine assurance, je ne crains rien, je ne me soucie point de la mort. Voilà pourquoi il ajoute : " Je vous dis maintenant ces choses avant qu'elles arrivent (30) ". Comme vous ne pouvez point encore comprendre le discours que je vous tiens là-dessus, je vous console par mon Père, que vous appelez grand.
Le Sauveur, après avoir donc consolé ses disciples, va encore les entretenir de choses tristes et affligeantes. Je ne vous parlerai plus guère. Pourquoi? " Car le prince du monde va venir, et il n'a rien en moi " qui lui appartienne (2). Jésus-Christ appelle le diable le prince du monde , et par monde il entend les méchants. Le prince du monde ne commandé pas dans le ciel ni sur la terre; s'il y régnait, il renverserait tout, il mettrait tout dans le désordre et dans la confusion. Il domine seulement sur ceux qui se sont livrés à lui : c'est pourquoi le Sauveur l'appelle le prince des ténèbres de ce siècle, et ici il appelle ténèbres les mauvaises oeuvres.
1. Comme principe du Fils. C'est là la seule raison et le seul endroit par lequel on peut dire le Père plus grand, ou plutôt, ou pas plus grand, mais Premier, comme chacun le voit visiblement. Le Père n'est pas par sa nature plus grand que son Fils, mais il est seulement Premier. Voilà le sentiment de saint Chrysostome, et ce qu'il veut nous faire entendre, dit ici le R. P. Dom Bernard de Montfaucon.
2. Il n'a rien en moi : c'est-à-dire : Il n'a aucun droit sur moi, n'ayant droit que sur les pécheurs.
Quoi donc ! Est-ce le diable qui vous fait mourir? Non: il ne peut rien sur moi. Pourquoi donc les Juifs voua font-ils mourir? Parce que je le veux bien: " Et afin que le monde connaisse que j'aime mon Père (31) ". Je souffre la mort, non que j'y sois sujet, non que je doive quelque chose au prince du monde; mais à cause de l'amour que j'ai pour mon Père. Jésus-Christ dit ces choses, afin de relever le tueur de ses disciples et de les encourager dé nouveau, afin qu'ils sachent qu'il ne va point à la mort malgré lui, mais volontairement, mais parce qu'il méprise le diable. Il ne lui suffit pas d'avoir dit: " Je suis encore avec vous un peu de temps " (Jean, VII, 33); mais il le répète souvent, quoique ce discours fût triste et affligeant. D'ailleurs , comme de juste , jusqu'à ce qu'il les y ait habitués, il y mêle des choses plus douces et plus agréables ; c'est pourquoi tantôt il dit: " Je m'en vais et je viens " ; tantôt: " Afin que là où je suis, vous y soyez aussi " ; tantôt:
" Vous ne pouvez maintenant me suivre, mais vous me suivrez après ". Et encore: " Je m'en vais à mon Père " ; et: " Mon Père est plus grand que moi " ; et aussi: " Je vous le dis maintenant avant que cela arrive " ;et derechef: " Je ne souffre point la mort par nécessité, mais pour l'amour de mon Père". Le Sauveur dit donc toutes ces choses, pour faire connaître à ses disciples que la mort n'a rien de fâcheux pour lui , rien de nuisible, puisque son Père veut qu'il meure, quoiqu'il l'aime et qu'il en soit aimé. Il fait souvent mention de sa passion, de sa mort, de ces tristes objets, en y mêlant des idées consolantes, pour préparer leur esprit. Ces paroles: " L'Esprit-Saint demeurera avec vous " ; et: " Il vous est utile que je m'en aille ", sont de vraies paroles de consolation. C'était encore pour consoler ses disciples qu'il leur avait dit auparavant bien des choses touchant le Saint-Esprit , savoir: " Il est dans vous " ; et: " Le monde ne peut le recevoir " ; et: " Il vous fera ressouvenir de toutes choses ". Et: " C'est l'Esprit de vérité, c'est l'Esprit-Saint, et le Consolateur ". Et encore: " Il vous est utile que je m'en aille ", afin qu'ils ne tombassent point dans l'abattement, comme des gens délaissés et dépourvus de toute aide et de tous secours. Jésus-Christ dit qu'il leur est utile qu'il s'en aille, et par là il leur fait connaître qu'il les rendra spirituels.
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5. Et certes, nous le voyons de nos yeux, ce prodigieux changement : ces disciples , qui étaient auparavant si timides et si craintifs, ayant dans la suite reçu le Saint-Esprit, se jetaient au milieu des périls, des épées, des bêtes féroces, des mers, et s'exposaient hardiment à toutes sortes de supplices ; des gens sans littérature ni étude, des hommes du commun du peuple parlaient avec tant de constance et de fermeté, qu'ils étonnaient leurs auditeurs. (Act. IV, 13.) En effet, de floue qu'ils étaient auparavant, l'Esprit-Saint les rendit de fer, en fit des aigles, et ne permit pas que rien d'humain fût capable de les renverser. Telle est la grâce de l'Esprit-Saint: telle est sa force et son efficace. Si dans un coeur elle trouve de la tristesse , elle la dissipe ; si elle y trouve de mauvais désirs, elle les consume et les éteint. Elle bannit la pusillanimité, et ne soutire pas que nous ayons désormais la moindre crainte, mais elle nous élève jusqu'au ciel, pour ainsi dire , en rendant toutes les choses célestes présentes à nos regards. Voilà pourquoi les disciples disaient qu'ils n'avaient rien (Act. II , 41 et suiv.) : voilà pourquoi ils possédaient toutes choses en commun, ils persévéraient dans les prières avec joie et simplicité de coeur : c'est là surtout ce que demande le Saint-Esprit. Car " les fruits de l'Esprit sont la joie, la paix, la foi, la douceur ". (Gal. V, 22 .)
Cependant, direz-vous, souvent les hommes spirituels sont dans la tristesse : mais cette tristesse est plus douce et plus agréable que la joie. Caïn a été attristé, mais la tristesse qu'il a eue était toute mondaine. Paul aussi a été attristé, mais la tristesse qu'il a eue a été selon Dieu. Tout ce qui est spirituel produit de grands biens; tout ce qui est terrestre cause de très-grands dommages.
Attirons donc sur nous, mes frères, la grâce invincible et toute-puissante du Saint-Esprit. Nous l'attirerons en nous par l'observation des commandements, et nous ne serons en rien inférieurs aux anges; les anges, quoiqu'incorporels, ne sont point invincibles; s'ils l'étaient, aucune nature incorporelle n'eût été méchante.
Mais partout , et parmi les anges comme parmi les hommes, la volonté et le libre arbitre sont la cause du dérèglement et de tous les désordres. Voilà pourquoi , parmi même les natures incorporelles , il s'en est trouvé de pires et de plus méchantes que les hommes, et que les brutes mêmes (1). Voilà pourquoi, parmi les natures corporelles , il s'en est trouvé plusieurs meilleures que les incorporelles. Tous les justes habitaient la terre, vivaient dans des corps, quand ils ont fait leurs bonnes oeuvres; c'est qu'ils habitaient la terre comme étrangers , et le ciel comme citoyens.
Ne dites donc pas : Je suis environné de chair, je ne puis vaincre, je ne puis entreprendre des travaux pour la vertu : gardez-vous d'accuser le Créateur; si la chair rend la vertu impossible, nous ne sommes point coupables; mais que la chair ne rend point la vertu impossible, la multitude des saints le démontre visiblement. La nature charnelle n'a point empêché Paul d'être aussi grand et aussi vertueux qu'il l'a été, ni Pierre de recevoir les clefs du ciel. Enoch , malgré la chair dont il était revêtu, a été transporté et n'a plus reparu. Elie a aussi été enlevé de même en dépit de la chair; Abraham, Isaac et Jacob ont brillé dans la chair ; Joseph , revêtu d'une chair, a vaincu une femme impudique. Et que dis-je, la chair ? Les chaînes mêmes qui peuvent la garrotter ne sont point un obstacle. " Encore que je sois dans les chaînes ", dit saint Paul, " la parole de Dieu n'est point enchaînée ". (II Tim. II, 9.) Mais, que dis-je encore, les liens et les chaînes? Ajoutez encore les prisons, les clefs et les verroux, rien de tout cela n'est un obstacle à la vertu : l'apôtre nous l'apprend par son exemple. Le lien qui lie l'âme, ce n'est point une chaîne de fer, c'est la crainte, c'est le désir des richesses, et une infinité d'autres maladies. Voilà ce qui nous enchaîne , notre corps fût-il en liberté.
Mais , direz-vous, ces maladies, ces sortes de chaînes, c'est le corps qui les produit: frivoles excuses, vains prétextes. Si ces maladies venaient du corps, tous en seraient infectés. Comme nous ne pouvons éviter la lassitude , le sommeil, la faim, la soif, parce que ces choses sont naturelles ; de même, si ces sortes de maladies étaient véritablement telles que vous le prétendez, personne ne serait exempt de leur tyrannie. Que si plusieurs s'en garantissent, il est évident que ces vices naissent de la lâcheté de l'âme. Arrachons-les donc, et n'accusons point la chair, mais soumettons-la à l'empire de l'âme, afin que , l'ayant
1. Ceux mêmes qui servent Dieu ne sont pas stables, et il a trouvé du dérèglement jusque dans ses anges. (Job, IV, 18.)
480 accoutumée à obéir, nous acquérions les biens éternels, parla grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
HOMéLIE LXXVI.
JE SUIS LA VRAIE VIGNE, VOUS êTES LES BRANCHES, ET MON PèRE EST LE VIGNERON. (CHAP. XV, VERS. 1, JUSQU'AU VERS. 10).
ANALYSE.
1. Combien les disciples ont été timides et craintifs avant la mort de Jésus-Christ. — Parabole de la vigne et du vigneron, laquelle démontre, encore une fois de plus, la parfaite égalité du Père et du Fils.
2. Le Sauveur dit beaucoup de choses en se plaçant au point de vue de ses auditeurs. 3. L'amour est quelque chose de grand ; il est invincible ; ses avantages. — Ce que Jésus-Christ a fait pour nous : excellents témoignages de son amour. — Contre la rapine et l'avarice. — Maux que produisent les richesses et l'avarice. — Jésus-Christ nous a rachetés et nous servons les richesses. — Qui sont ceux qui rient des pauvres : les brutes, les insensés. — Comment ou atteint à la perfection de la vertu. — Eloge de la pauvreté.
1. L'ignorance rend l'âme timide et lâche la doctrine des choses du ciel lui donne de la force et de l'élévation :
une âme qu'on laisse privée de soins est craintive, non par sa nature, mais par la disposition de sa volonté. Quand je vois un homme, tantôt courageux, tantôt timide, je dis : ce n'est point là un vice de nature, ce qui est naturel n'est point sujet au changement; de même, lorsque je vois des gens aujourd'hui craintifs, et demain hardis, je porte le même jugement, et je rejette tout sur la volonté. Ainsi les disciples, avant d'avoir appris ce qu'ils devaient savoir, avant d'avoir reçu le don du Saint-Esprit, étaient extrêmement timides ; mais après ils furent plus courageux que des lions. Pierre lui-même, que les seules menaces d'une servante avaient été capables d'effrayer, exposé dans la suite à mille périls, chargé de coups de fouets, attaché à une croix la tête en bas, ne garde point le silence ; et comme si ç'eût été en songe qu'il souffrait tous ces tourments, il parle avec toute sorte de liberté et d'assurance , mais non pas avant la croix, avant la mort du divin Sauveur. Voilà pourquoi Jésus-Christ disait: " Levez-vous, sortons d'ici ". Pour quelle raison, je vous prie? Ignorait-il l'heure à laquelle Judas devait venir? Craignait-il qu'en arrivant il ne se saisît aussitôt de ses disciples, et que ses ennemis, qui l'épiaient pour le prendre, ne se jetassent sur eux, avant qu'ils eussent prêché et répandu dans le monde l'excellente doctrine qu'il leur avait enseignée? Loin de nous cette pensée tout à fait indigne de sa Majesté. S'il ne craignait rien de tout cela, pourquoi les fait-il sortir de ce lieu, et les mène-t-il, seulement après avoir fini son discours, au jardin que Judas connaissait? Et, quoique Judas fût venu en personne, ne pouvait-il pas aveugler les soldats, comme il l'avait déjà fait en son absence? Pourquoi sort-il donc?
C'était pour donner à ses disciples un peu de temps pour respirer. Il était bien vraisemblable qu'étant dans un lieu ouvert à tout le monde, ils devaient trembler de peur et de frayeur, tant à cause de l'heure qu'à cause du lieu. La nuit était déjà avancée et fort obscure, et ils ne pouvaient guère être attentifs aux paroles de leur Maître, ayant [481] continuellement présents à l'esprit ceux qui allaient venir pour les enlever, et de plus, le discours qu'il leur tenait ne leur faisait prévoir que des maux et des souffrances : " Je n'ai plus qu'un peu de temps à être avec vous ", leur disait-il, " et le prince de ce monde va venir ".
Toutes ces choses et ces paroles les jetant donc dans le trouble et dans l'effroi, comme s'ils allaient être pris sur-le-champ , leur Maître les conduisit en un autre lieu afin que, se croyant alors en sûreté, ils l'écoutassent avec plus d'assurance et de liberté d'esprit, car ils devaient entendre une grande et sublime doctrine. Voilà pourquoi il dit : " Levez-vous, sortons d'ici". Il ajoute ensuite : "Je suis la vigne, vous êtes les branches ". Que veut nous faire entendre le Sauveur par cette parabole? Que. celui qui n'écoute point sa parole ne peut vivre, et que c'est par sa vertu et par sa puissance que s'opéreront les miracles et les prodiges qui doivent arriver. " Mon Père est le vigneron ". Quoi donc? Le Fils a besoin du secours de son Père? A Dieu ne plaise ! ce n'est point là ce qu'insinue cette parabole.
Remarquez, mes frères, avec quelle exactitude Jésus-Christ l'explique. Il ne dit pas que le vigneron a soin de la racine, mais des branches; il ne fait point mention de la racine; c'est pour apprendre à ses disciples que, séparés de lui, et sans sa vertu et son assistance, ils ne peuvent rien faire, et qu'ils doivent se joindre et s'unir à lui par la foi, de même que la branche est jointe, et unie à la vigne : " Le Père retranchera toutes les branches qui ne portent point de fruit en moi (2) ". Jésus-Christ parle ici de la vie, et déclare que nul ne peut demeurer en lui sans les oeuvres. " Et il émondera toutes celles qui portent du fruit "; en d'autres termes, il en aura grand soin.
Cependant la racine a besoin d'être cultivée avant les branches : le vigneron doit bêcher tout autour, et la découvrir un peu. Mais le Sauveur ne dit rien ici de la racine, il ne parle que des branches ; faisant voir que s'il se suffit à lui-même, ses disciples, de quelque vertu qu'ils soient doués, ont besoin que le vigneron prenne d'eux un grand soin. C'est pour cette raison qu'il dit : il émonde la branche qui porte du fruit. Celle qui n'en porte point ne peut même plus rester attachée à la vigne.
Mais la branche qui porte du fruit, il la rend plus féconde. Ce qui doit s'entendre des afflictions qui devaient bientôt leur arriver. Ce mot: " Il l'émondera ", signifie : il taillera la branche pour la rendre plus fertile. Il montre donc que les tentations raffermiront les disciples.
Ensuite, de peur qu'ils ne lui demandent de qui il parle, et aussi pour ne pas les jeter de nouveau dans le trouble et dans l'inquiétude, il dit : " Vous êtes déjà purs, à cause des instructions que je vous ai données (3) ". Ne voyez-vous pas, mes frères, que Jésus-Christ fait connaître que c'est lui qui prend soin des branches? C'est moi, dit-il, qui vous ai émondés, quoiqu'il ait auparavant déclaré que le Père a fait la même chose. Mais la raison pour laquelle Jésus-Christ parle de la sorte, c'est qu'il n'y a aucune différence entre le Père et le Fils. Il faut ici, leur insinue-t-il, que vous apportiez vos soins. Ensuite, pour leur faire connaître qu'il les a émondés, sans avoir eu. besoin de leur ministère, et seulement en vue de leur avancement, il ajoute : " Comme la branche ne saurait porter du fruit d'elle-même, de même aussi celui qui ne demeure pas en moi n'en saurait porter ". De peur que la crainte n'éloigne ses disciples, le Sauveur fortifie leur âme que la frayeur a affaiblie, et il se l'attache étroitement; il la relève par les bonnes espérances qu'il leur donne. Car, dit-il, la racine demeure, mais il dépend des branches d'être retranchées, ou laissées sur la tige. Poursuivant ensuite son discours à la fois par des choses consolantes et par des choses tristes, il commence par exiger notre concours : " Celui qui demeure en moi, et en qui je demeure, porte beaucoup de fruit (5) ". Ne voyez-vous pas que le Fils, ne contribue pas moins que le Père au soin et au salut dés disciples? Le Père émonde, le Fils est la vigne qui contient les branches. Or, demeurer attaché à la racine, c'est ce qui fait que les branches portent du fruit. La branche qui n'est point émondée, demeurant attachée à la racine, porte du fruit, encore qu'elle, n'en produise pas autant qu'elle devrait : mais celle qui n'y demeure pas ne porte aucun fruit. D'ailleurs on a fait voir qu'il appartient également au Fils d'émonder, et au Père, qui a engendré la racine, de. faire qu'on y reste attaché.
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2. Vous le remarquez sans doute, mes frères, tout est commun, émonder comme jouir de la vertu de la racine. C'est sûrement une grande perte et un grand malheur de ne pouvoir rien faire, de ne pouvoir porter aucun fruit; mais la peine ne se termine point ici, elle va plus loin. " Il sera ", dit-il, " jeté dehors ", il ne sera plus cultivé , " et il séchera (6) ", c'est-à-dire, s'il a tiré quelque fruit de la racine, il le perd; s'il en a reçu quelque grâce, quelques biens, il en est dépouillé, et par là il est privé de, tout secours et de la vie. Et quelle sera la fin de tout cela? " Il sera jeté au feu ". Mais il n'en est pas de même de celui qui demeure étroitement attaché au cep de la vigne.
Le Sauveur nous apprend ensuite ce que c'est que demeurer, et dit : " Si mes paroles demeurent en vous (1) ". Vous le voyez bien maintenant, mes chers frères; que j'ai eu raison de dire que Jésus-Christ demande le témoignage des oeuvres. Car, ayant dit : Tout ce que vous demanderez; je le ferai, il a ajouté : " Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez tout ce que vous voudrez, et il vous sera accordé ". (Jean, XIV, 13, 14,15.) Jésus-Christ disait ces choses pour apprendre à ses disciples que ceux qui lui dressaient dés embûches seraient jetés au feu, et qu'eux au contraire porteraient du fruit. Ainsi, ayant fait passer dans les autres la crainte qui était en eux, et leur ayant fait connaître qu'ils seraient invincibles, il dit : " C'est la gloire de mon Père que vous rapportiez beaucoup de fruits, et que vous deveniez mes disciples (8) ". Par là ce que dit le Sauveur se montre visiblement digne de foi; si porter du fruit c'est une chose qui tourne à la gloire du Père, le Père ne négligera point sa gloire, " et vous deviendrez mes " disciples ". Remarquez bien, mes frères, que celui qui porte du fruit est disciple de Jésus-Christ. Que signifie cela : " C'est la gloire de mon Père ? " Le voici : Mon Père a de la joie lorsque vous demeurez en moi, lorsque vous portez du fruit. " Comme mon Père m'a aimé, je vous ai " aussi aimés (9) ". Ici enfin Jésus-Christ parle d'une manière plus humaine. Comme cette parole est adressée à des hommes, elle a une vertu et une force toute particulière. Celui qui a bien voulu mourir pour ses serviteurs et pour ses ennemis et ses persécuteurs, qui leur a fait la grâce de les élever à de si grands honneurs, à une si haute dignité, qui les a menés au ciel, quel excès-d'amour n'a-t-il pas montré en faisant toutes ces choses? Puis donc que je vous aime si fort, ayez une pleine confiance; puis donc que c'est la gloire de mon Père que vous rapportiez du fruit, ne craignez aucun mal. Ensuite, de peur de les rendre lâches et paresseux, il les excite de nouveau et se les attache plus étroitement; voyez bien de quelle manière, c'est eu leur disant : " Demeurez " dans mon amour ", cela est en votre pouvoir. Mais comment demeurerez-vous dans mon amour? C'est : " Si vous gardez mes commandements comme j'ai moi-même gardé les commandements de mon Père(10) ". Le Sauveur continue encore à parler humainement : étant le législateur, il né devait nullement être soumis aux lois. Vous le voyez ici, mes frères, ce que je vous répète à tout moment, que le Sauveur parle en ces termes, pour s'accommoder à la faiblesse de ses auditeurs. Il dit bien des choses en se plaçant à leur point de vue; et toutes ses paroles tendent à leur faire connaître qu'ils sont en sûreté, et qu'ils renverseront et fouleront aux pieds leurs ennemis; et encore, que tout ce qu'ils ont, ils le tiennent du Fils, et que, s'ils mènent une vie pure et sainte, nul ne pourra les vaincre ni leur résister.
Mais observez, mes frères, avec quelle autorité Jésus-Christ parle à ses disciples. Il n'a point dit : Demeurez dans l’amour de mon Père, mail dans mon amour. Ensuite, de peur qu'ils ne disent : maintenant que vous nous avez attiré la haine de tout le monde, vous vous en allez. et vous nous laissez; il leur montre qu'il ne les laisse point, et qu'au contraire il, s'attachera aussi étroitement à eux, s'ils le veulent véritablement, que la branche est attachée au cep de la vigne. De peur encore que trop de confiance ne les rende nonchalants, il leur dit que s'ils sont lâches et paresseux, les grâces qu'ils auront reçues ne sont point inamissibles. Et aussi pour ne se pas rapporter tout à lui-même et les exposer par là à une plus grande chute, il dit : " C'est la gloire de mon Père ". Partout il leur. fait connaître et, son amour pour eux et celui de son Père. Les oeuvres des Juifs n'étaient donc point la gloire de son Père, mais celles qu'ils devaient faire par sa grâce. Mais encore, de peur qu'ils ne vinssent à [483] dire : Nous avons perdu notre patrimoine, nous sommes abandonnés, dépouillés et privés de tout, il leur dit: Jetez vos regards sur moi, voyez : mon Père m'aime, et néanmoins je souffre maintenant tous ces maux et tous ces outrages; ce n'est donc pas que je ne vous aime, si présentement je vous laisse; car moi-même, que mes ennemis me fassent mourir, je ne le prends pas pour une marque que mon Père ne m'aime point; vous donc aussi, vous ne devez pas vous troubler. Si vous demeurez dans mon amour, tous les maux de la vie-présente ne pourront nullement vous nuire, en ce qui concerne l'amour.
3. Puis donc que l'amour est quelque chose de grand et d'invincible : puisqu'il n'est pas un vain mot, montrons notre amour, faisons le paraître par nos oeuvres. Jésus-Christ nous a réconciliés avec lui, lorsque nous étions ses ennemis : maintenant nous sommes ses amis, demeurons dans son amour : il a commencé le premier à nous aimer, aimons-le du moins après qu'il nous a tant aimés.
Il ne nous aime pas pour son propre intérêt, il n'a besoin de rien, aimons-le au moins pour notre utilité et notre avantage. Lorsque nous étions ses ennemis, il nous a prévenus de son amour, aimons du moins cet ami qui nous donne tant de témoignages de sa tendresse. Mais, hélas ! nous faisons tout le contraire ! par nos rapines et par notre avarice, tous les jours nous sommes cause que Dieu est blasphémé.
Mais peut-être quelqu'un dira : quoi ! Tous les jours vous prêchez sur l'avarice. Hé, plût à Dieu que je puisse aussi prêcher contre elle toutes les nuits ! Plût à Dieu qu'il me fût permis de vous suivre et quand. vous allez dans les places publiques, et quand vous vous mettez à table ! Plût à Dieu que vos femmes, que vos amis, que vos enfants, que vos serviteurs, que vos laboureurs, que vos voisins, que même ce pavé, ces pierres pussent tous rompre le silence, si notre mal pouvait recevoir de là quelque soulagement! Cette maladie s'est répandue dans lotit le monde, et elle possède le coeur de tous les hommes : tant est grande la tyrannie des richesses !
Jésus-Christ nous a rachetés, et nous servons les richesses:
c'est d'un autre maître que nous proclamons la suprématie, c'est à un autre maître que nous obéissons, soigneusement attentifs à tout ce qu'il nous commande : notre origine, les droits de la nature, de l'amitié, les lois, nous négligeons tout pour ce maître, et nous sacrifions tout à lui. Personne ne regarde le ciel, nul ne pense aux biens à venir. Mais, hélas!
le temps viendra que ces paroles et nos regrets seront inutiles; car l'Ecriture dit: " Qui est celui qui vous louera dans l'enfer? " (Ps.,VI, 5.) L'or est désirable, il nous procure de grandes délices et nous attire des honneurs, mais non point comme le ciel. Le riche, plusieurs le haïssent et l'ont en horreur : mais l'homme qui est orné de1a vertu, tous l'honorent et le respectent, Mais , direz-vous, on rit du pauvre, on le méprise, même vertueux ; mais ce n'est pas parmi les hommes que cela arrive, c'est parmi les brutes qui sont privées de raison; c'est pourquoi il ne faut nullement s'est soucier. Si des ânes braient, si des geais croassent, lorsque tous les sages nous louent et. nous applaudissent, nous ne perdrons point de vue un tel public pour nous inquiéter des cris de ces animaux. Or, tous ceux qui admirent et recherchent les biens de la vie présente, sont pires que des geais, pires que des ânes. Si un des rois d'ici-bas faisait votre éloge, sûrement vous ne vous mettriez point en peine dé ce que dirait la multitude du peuple, encore qu'on rie de vous. Et lorsque le Maître de l'univers vous loue, vous recherchez encore les louanges des escargots et des moucherons. Car tels sont ces hommes, si vous les comparez avec Dieu, out plutôt ils sont encore plus vils et plus méprisables.
Jusques à quand demeurerons-nous couchés dans la boue?
Jusques à quand rechercherons-nous les éloges et les applaudissements des fainéants et des hommes sensuels ? Il est de leur ressort de se connaître en joueurs, en ivrognes, en goinfres : mais de la vertu et du vice ils n'en ont même pas la moindre connaissance; c'est aussi de quoi ils ne sont nullement capables de juger. Et certes, si quelqu'un vous raillait de ne savoir point tracer des rigoles, vous ne, vous en offenseriez pas, ou plutôt vous le railleriez à votre tour de vous avoir reproché une pareille ignorance, et cependant lorsque vous voulez ..exercer la vertu, vous prenez pour arbitres et pour juges ces sortes de gens qui n'en ont aucune idée? Voilà pourquoi nous n'atteignons point à la perfection de cet art. En effet, nous ne consultons pas les personnes habiles; mais les ignorants, qui jugent de la vertu non selon les [484] règles de l'art, mais selon leur propre ignorance.
C'est pourquoi, je vous en conjure, mes chers frères, méprisons la multitude, ou plutôt ne désirons point les louanges, ne recherchons ni l'argent ni les richesses: et ne regardons point la pauvreté comme un mal. La pauvreté est une grande maîtresse qui nous rend prudents et patients, qui nous élève à la plus haute et à la plus sublime philosophie. Lazare a vécu dans la pauvreté, et il a été récompensé d'une couronne : Jacob ne désirait que d'avoir du pain : Joseph s'est trouvé dans une même indigence; il s'est vu non-seulement esclave, mais encore prisonnier; et c'est pour cela que nous lui donnons de plus grands éloges. Oui, nous n'admirons point tant Joseph dispensateur des blés de l'égypte, que Joseph renfermé dans une prison : nous n'admirons point tant Joseph, couronné d'un diadème, que Joseph chargé de chaînes : nous ne l'admirons point tant lorsqu'il est assis sur le trône, que lorsqu'on lui dressait des embûches et qu'on le vendait.
Considérant donc toutes ces choses, et les couronnes qui sont préparées à ces combats, ne louons ni les richesses, ni les honneurs, ni les dignités, ni les délices, ni la puissance lotions au contraire la pauvreté, les chaînes, les liens, et les travaux et les afflictions que l'on souffre pour la vertu. Celles-là finissent par le tumulte et le trouble, et se terminent à cette vie; mais celles-ci nous procurent le royaume des cieux et les biens célestes, que a l'œil n'a point vus, et l'oreille n'a point en" tendus (I Cor. II, 9) : fasse le ciel que nous les obtenions tous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.
HOMéLIE LXXVII.
JE VOUS DIS CES CHOSES, AFIN QUE MA JOIE DEMEURE EN VOUS, ET QUE VOTRE JOIE SOIT PLEINE ET PARFAITE.— LE COMMANDEMENT QUE JE VOUS DONNE, EST DE VOUS AIMER LES UNS LES AUTRES, COMME JE VOUS AI AIMéS. (VERS. 11, 12, JUSQU'AU VERS. 4 DU CHAP. XVI.)
ANALYSE.
3. Dernière consolation : promesse du Saint-Esprit que le Fils envoie comme le Pire. 4 et 5. Divers sujets de consolation dans les souffrances et les afflictions. — Dans les souffrances, penser plus aux couronnes qu'aux peines, au ciel qu'au temps. — Dans les aumônes, dans les autres bonnes oeuvres, ne penser point tant à la semence qu'à la moisson. — La vertu est pénible, faire attention au bien qu'elle procure. — Ceux qui sont forts aiment la vertu pour elle-même, les faibles envisagent les récompenses. — Recommandation de l'aumône : combien de raisons et de motifs nous engagent à la faire. — Si l'on ne donne rien aux pauvres , du moins ne les point injurier ni maltraiter : point de repos en cette vie, pour en jouir en l'antre. — Retrancher le superflu. — Se contenter du nécessaire. — Répandre ses richesses sur les pauvres. — D'où vient l'inhumanité envers les pauvres? - De ce qu'on amasse par avarice.
1. Toutes les bonnes oeuvres obtiennent leur récompense après leur plein accomplissement : si elles restent en chemin, tout fait naufragé. Et comme un vaisseau chargé de toutes sortes de marchandises, qui n'arrive point au port, mais que les flots engloutissent [485] en pleine mer, ne retire aucun profit de sa longue navigation, si ce n'est un manieur proportionné aux épreuves qu'il a bravées; de même aussi les âmes, qui, avant d'arriver au but, s'arrêtent au milieu de la carrière, et succombent dans les combats, perdent la couronne et périssent misérablement. C'est pourquoi saint Paul déclare que ce sont,ceux qui auront couru jusqu'à la fin (Rom. II, 7) et persévéré dans les bonnes oeuvres, qui obtiendront la gloire, l'honneur et la paix. Et c'est là aussi ce qu'insinue maintenant Jésus-Christ à ses disciples. Comme. ils s'étaient d'abord réjouis d'avoir été choisis, et qu'ensuite tout ce qu'il leur avait annoncé de triste sur sa passion, sur sa mort, avait interrompu et troublé leur joie, le Sauveur, après leur avoir tenu de longs discours, pleins de consolation, ajoute encore : " Je vous ai dit ces choses, afin que ma joie demeure en vous, et que votre joie soit pleine et. parfaite ". C'est-à-dire : Ne vous séparez pas de moi, et ne vous arrêtez point dans votre course : vous vous êtes réjouis en moi, et vous vous êtes extrêmement réjouis; mais la tristesse s'est mêlée dans votre joie, et l'a interrompue. Je chasse cette tristesse, afin que votre joie arrive à terme; je la chasse, en vous faisant voir que les souffrances et les afflictions de cette vie ne méritent pas que vous vous attristiez, et que vous devez plutôt vous en réjouir. Je vous ai vus dans le trouble, et je ne vous ai pas négligés, et je ne vous ai point dit : Pourquoi n'avez-vous pas plus de fermeté et de courage? mais, au contraire, je vous ai dit tout ce qui était le plus capable de vous consoler. C'est ainsi que je vous veux toujours garder dans mon amour. Vous m'avez entendu parler du royaume, vous vous en êtes réjouis. Je vous ai donc dit ces choses afin que votre joie soit pleine et parfaite.
" Le commandement que je vous donne est de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés ". Vous le voyez, mes frères, l’amour de Dieu est mêlé et confondu dans celui du prochain : ces deux amours sont liés ensemble , comme avec une chaîne. Voilà pourquoi le Sauveur en fait quelquefois deux préceptes, et quelquefois il n'en fait qu'un seul;. car ces deux amours sont inséparables. On ne peut avoir l'un sans l'autre. Voilà pourquoi tantôt il dit : " Toute la loi et les prophètes sont renfermés dans ces deux commandements ". (Matth. XXII, 40.) Tantôt " Faites aux hommes tout ce que vous voulez qu'ils vous fassent " (Matth. VII, 12); c'est là en quoi consistent toute la loi et les prophètes, " et ainsi l'amour est l'accomplissement de la loi ". (Rom. XIII, 10.) Jésus-Christ le déclare ici de même; car si " demeurer " renferme l'amour, si l'amour renferme l'observance des commandements, et si le commandement est de nous aimer les uns les autres, c'est par cet amour mutuel que nous avons les uns pour les autres, que nous demeurons en Dieu. Le Sauveur ne nous donne pas seulement le commandement de l'amour, mais il nous en prescrit aussi la mesure, en disant : " Comme je vous ai aimés". Il fait connaître encore à ses disciples que ce n'est point par haine qu'il se sépare d'eux, mais par amour. C'est donc pour cela que vous deviez m'admirer davantage, et plutôt vous réjouir que vous affliger. Je meurs pour vous. Jésus-Christ ne le dit pas ouvertement, mais il l'indique, lorsqu'il fait ci-dessus la description du bon pasteur; et ici en donnant ses instructions, en montrant la grandeur et la puissance de l'amour, en déclarant et faisant connaître ce qu'il est. Mais pourquoi le Sauveur relève-t-il partout l'amour? Parce que l'amour est la marque des disciples; parce que l'amour forme et entretient la vertu. C'est pour cette raison que saint Paul, lui qui était un véritable disciple de Jésus-Christ, lui qui avait éprouvé et senti en lui-même les effets de l'amour, en dit tant de grandes choses, et le proclame " l'accomplissement de la loi ".
" Vous êtes mes amis (14). Je ne vous appellerai plus mes serviteurs, parce que le serviteur ne sait ce que fait son maître : mais je vous ai appelés mes amis, parce que je vous ai fait savoir tout ce que j'ai appris de mon Père (15) ". Pourquoi dit-il donc : " J'ai beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter présentement ? " (Jean, XVI, 12.) Quand le Sauveur dit : " Tout ce que j'ai appris ", il ne veut dire autre chose, sinon qu'il ne dit rien de contraire à son Père, mais uniquement ce qu'il a appris de lui. Or, comme c'est un très-grand témoignage d'amitié que de confier à quelqu'un ses secrets, il dit à ses disciples : J'ai bien voulu vous faire aussi cette grâce, et vous donner cette marque de mon amour : mais quand il dit : " Tout ", entendez ce qu'ils devaient savoir. 486 Ensuite il leur découvre une chose qui n'est point une légère, ni une commune marque d'amitié : Laquelle ? La voici : " Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis (16) ". C'est moi qui ai ardemment recherché votre amitié. Et je ne me suis point contenté de cela, mais : " Je vous ai établis ", c'est-à-dire, je vous ai plantés. Le Seigneur continue encore la métaphore de la parabole, de la vigne, " afin que vous marchiez " ; c'est-à-dire, afin que vous vous étendiez, "
et que vous rapportiez du fruit, et que votre fruit demeure " toujours. Que si votre, fruit demeure, à plus forte raison demeurerez-vous vous-mêmes. Non-seulement, dit-il, je vous ai aimés, mais je vous ai aussi comblés de toutes sortes de biens, en étendant et, multipliant vos branches dans tout le monde.
2. Remarquez-vous, mes frères, en combien de manières le Sauveur déclare son amour à ses disciples : il le déclare en leur découvrant ses secrets et ses mystères. Il le déclare en les prévenant de son amour et de son affection, en les choisissant le premier; il le déclare parles bienfaits dont il les comble, et partout ce qu'il a souffert pour. eux. Par là il leur fait connaître qu'il demeurera toujours avec eux, afin qu'ils portent du fruit; car pour en porter, ils ont besoin de son secours. " Afin que mon Père vous donne tout ce que vous lui demanderez en mon nom ". Mais c'est à celui à qui on demandé de faire porter le fruit, et ce que l'on demande au Père, pourquoi le Fils le fait-il? Pour vous apprendre que le Fils n'est ni moins grand, ni moins puissant que le Père. " Je vous ai dit ces choses, afin que vous vous aimiez les uns les autres (17) "; c'est-à-dire, ce n'est pas pour vous en faire un reproche que je vous dis que je donne ma vie pour vous; que je vous dis que je vous ai prévenus, que je vous ai choisis les premiers; mais c'est pour vous engager à m'aimer. Ensuite, comme d'être rejetés de bien des gens, d'avoir à souffrir d'eux et des injures et des outrages, c'était une chose très-dure et insupportable, capable même d'abattre l'âme la plus grande et la plus courageuse, le Sauveur les a prévenus, et les a préparés à supporter courageusement ces insultes et ces affronts; il les y a préparés en gagnant leur coeur et leur affection, et de plus en leur montrant et leur faisant connaître que ces choses, comme toutes celles dont il leur avait déjà parlé auparavant, ne se faisaient que pour eux, pour leur utilité et leur avantage. Car comme il leur a dit que non-seulement il ne faut point s'attrister, mais qu'il faut même se réjouir de ce qu'il va à son Père, puisque ce n'était pas pour les laisser qu'il y allait, mais parce qu'il les aimait beaucoup : de même il leur fait voir maintenant ici qu'ils doivent se réjouir, et ne point s'affliger. Et voyez de quelle manière il le prouve. Il n'a point dit : Je sais qu'il est fâcheux d'avoir tant à souffrir; irais soutirez ces choses pour l'amour de moi; mais considérez que c'est pour moi que vous souffrez.
Ce n'était point encore là une suffisante consolation, c'est pourquoi Jésus-Christ, sans s'y arrêter, en propose une autre; laquelle? Souffrir de la sorte, ce sera une preuve et un témoignage certain de votre première vertu, et, au contraire, ce serait pour vous un sujet de douleur et d'affliction, non que le monde vous haït maintenant, mais qu'il dût vous aimer; ce que le Sauveur leur fait entendre en disant : " Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui serait à lui ". Si donc vous étiez aimés, vous feriez penser que vous êtes méchants. Après, voyant que ces paroles n'avaient rien avancé, il poursuit encore, et dit : " Le serviteur n'est pas plus grand que son Maître : s'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi (20) ". Par là, le Sauveur montre expressément qu'ils seront ses imitateurs. Car tant que Jésus-Christ a été dans la chair, on l'a persécuté et outragé; mais après qu'il est monté au ciel, on s'est tourné contre ses disciples, et on les a maltraités. Et. encore : comme ils se troublaient, parce qu'étant en petit nombre, ils auraient à combattre contre une si grande multitude de peuple, le Sauveur leur relève le coeur et les encourage, en disant que d'être haïs du monde, ce doit être pour eux un très-grand sujet de joie; par là, dit-il, vous aurez part à mes souffrances. Vous ne devez donc pas vous troubler, puisque vous n'êtes pas plus grands que moi, comme je l'ai dit : " Le serviteur e n'est pas plus grand que son Maître ". D'où il naît un troisième sujet de consolation, c'est que lorsqu'on vous déshonore et qu'on vous outrage, on outrage et on déshonore aussi mon Père.
" Ils vous feront tous ces mauvais [487] traitements " , dit-il, " à cause de mon nom, parce qu'ils né connaissent point celui qui m'a envoyé (21) " ; c'est-à-dire, ils traitent aussi mon Père outrageusement. De plus, faisant voir qu'ils sont indignes de tout pardon, il leur donne un autre sujet de consolation par ces paroles : " Si je n'étais point venu, et que je ne leur eusse point parlé, ils n'auraient point le péché (22) " qu'ils ont, leur montrant qu'ils le maltraiteront , lui et ses disciples. Pourquoi nous avez-vous donc attiré tous ces mauvais traitements? Est-ce pour n'avoir pas prévu ces haines et ces guerres? c'est pour cela qu'il ajoute : " Celui qui me hait, hait aussi mon Père (23) ". Par ces paroles, Jésus-Christ prédit a ses persécuteurs les terribles supplices auxquels ils seront condamnés. Comme en toute occasion ils prétextaient l'amour et la gloire du Père, et alléguaient que c'était à cause de lui qu'ils persécutaient Jésus-Christ, le Sauveur a dit ces choses pour leur ôter toute excuse. Car, dit-il, ils n'ont point d'excuse. Je leur ai donné mes instructions, je leur ai enseigné ma doctrine, que j'ai confirmée par mes oeuvres, selon la loi de Moïse, qui ordonne d'écouter celui qui fait et qui dit, et de lui obéir lorsque ses paroles les mènent à la piété, et sont appuyées de grands miracles;
non, dit-il, de miracles communs et ordinaires, mais de miracles inouïs; et de ceux-là, ils en ont eux-mêmes rendu témoignage, en disant: "On n'a jamais rien vu de semblable dans Israël " (Matth. IX, 33) ; et : " Depuis que le monde est, on n'a jamais ouï que personne ait ouvert les yeux à un aveugle-né" ; et encore la résurrection de Lazare et tant d'autres prodiges, et la manière aussi dont ils ont été opérés, en sorte que tout est certainement nouveau et étonnant.
Mais pourquoi nous persécutent-ils, et vous et nous? " Parce que vous n'êtes pas du monde; si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui serait à lui ". (Jean, VII, 7.) Premièrement, Jésus-Christ leur rappelle les paroles qu'il avait dites à ses. frères , mais alors d'une manière véritablement plus couverte, de peur de les offenser, et maintenant, au contraire, il leur parle ouvertement et il leur découvre tout. Et d'où paraît-il que c'est là le sujet pour lequel ils nous haïssent? Cela est évident par ce qu'ils m'ont fait à moi-même.
Car, soit dans mes paroles, soit dans mes oeuvres, qu'ont-ils trouvé à reprendre pour ne pas me recevoir? Et comme on pouvait s'étonner de ce refus., il en donne aussi la raison, savoir: leur méchanceté. Mais cela ne lui suffit pas, il apporte encore le témoignage du prophète, faisant voir qu'il l'avait prédit depuis longtemps par ces paroles : " Ils m'ont haï sans " aucun sujet ". (Ps XXXIX, 22, et LXVIII,
5 v. 25.)
Saint Paul le déclare de même. Comme plusieurs s'étonnaient de ce que les Juifs ne croyaient point , il cite les prophètes qui l'avaient prédit auparavant, et qui révèlent la cause de leur incrédulité ; à savoir: leur malice et leur arrogance. Mais quoi ? Ils n'ont point gardé votre parole, ils ne garderont donc pas la nôtre; ils vous ont persécuté, ils vous persécuteront donc aussi ; s'ils ont vu des miracles, tels que nul autre n'en a fait de semblables, s'ils ont ouï des paroles qu'on n'avait point encore entendues et n'en ont point profité, s'ils ont haï votre Père et vous aussi, pourquoi nous exposez-vous au milieu d'eux? Comment pourront-ils nous juger dignes de foi? Qui de nos compatriotes nous écoutera?
3. Voyez, mes frères, la consolation que le divin Sauveur donne à ses disciples, de peur que ces pensées ne les agitent et ne les troublent. " Mais ", leur dit-il , " lorsque le Consolateur, l'Esprit de vérité, qui procède du Père, que je vous enverrai de la part de mon Père, sera venu, il rendra témoignage de moi (26.) Et vous en rendrez aussi témoignage, parce que vous êtes dès le commencement avec. moi (27) ". Ce Consolateur sera digne de foi ; il est l'Esprit de vérité. C'est pourquoi Jésus-Christ ne l'a point appelé le Saint-Esprit, mais l'Esprit de vérité. Ce mot : " Qui procède du Père ", montre qu'il connaît exactement toutes choses , ce que Jésus-Christ dit aussi de lui-même : " Je sais d'où je viens et où je vais" : passage où il parle aussi de la vérité.
" Que je vous enverrai " ; vous le voyez : le Père n'envoie pas seul, mais le Fils envoie aussi. Vous-mêmes vous serez dignes de foi, vous qui avez toujours été élevés avec moi, et qui avez appris de moi , et non des autres : les apôtres s'appuient là-dessus, lorsqu'ils disent : " Nous qui avons mangé et bu avec lui ". (Act. X, 41.) Et le Saint-Esprit rend aussi témoignage lui-même , que ces choses n'ont point été dites par complaisance ou par flatterie.
" Je vous ai dit ces choses afin que vous ne [489] soyez point scandalisés ". A savoir, lorsque vous trouverez bien des incrédules, et que vous aurez à essuyer de grands travaux et de grandes afflictions. " Ils vous chasseront de la synagogue (2) ". Car les Juifs avaient déjà arrêté entre eux que, si quelqu'un reconnaissait Jésus pour le Christ, il serait chassé de la synagogue (1). (Jean, IX, 22.) " Et le temps vient que quiconque vous fera mourir, croira faire une chose agréable à Dieu ". Ils machinent votre mort, comme s'ils faisaient une œuvre pieuse et agréable à Dieu. Ensuite, le divin Sauveur console encore ses disciples par ces paroles : " Ils vous traiteront de la sorte, parce qu'ils ne connaissent ni " mon " Père, ni moi (3) ". C'est un assez grand sujet de consolation pour vous que de souffrir ces choses pour mon Père et pour moi. Ici Jésus-Christ rappelle encore à leur mémoire cette béatitude, dont il leur avait parlé au commencement: "Vous êtes heureux, lorsque les hommes vous chargeront de malédictions , et qu'ils vous persécuteront, et qu'ils diront faussement toute sorte de mal contre vous à cause de moi. Réjouissez-vous alors, et tressaillez de joie, parce qu'une grande récompense vous est réservée dans les cieux ". (Matth. VII, 12.)
" Je vous ai dit ces choses, afin que, lorsque ce temps-là sera venu, vous vous en souveniez (4) ", et que vous regardiez tout le reste, d'après cela, comme digne de foi. Car vous ne pourrez point dire que je vous aie annoncé ces choses par flatterie, ou par adulation , ni aussi que mes paroles soient fausses et trompeuses. En effet, celui qui aurait le dessein de vous tromper ne vous annoncerait pas ce qui est capable de vous détourner de lui. C'est pourquoi je vous ai prédit ces choses afin que, lorsqu'elles arriveront, vous n'en soyiez point surpris, ni troublés, et encore pour une autre raison, à savoir, afin que vous ne disiez point que je n'ai pas prévu qu'elles devaient arriver. Souvenez-vous donc que je vous les ai dites. Car les Juifs alléguaient toujours de mauvaises raisons et de méchants prétextes, pour les persécuter et les chasser comme des impies et des scélérats; mais les disciples ne s'en troublaient point, parce qu'ils avaient appris qu'il n'arrivait rien qui n'eût été prédit, et qu'ils savaient pourquoi ils étaient maltraités : ce qui était très-capable
1. Chassé de la synagogue: C'est ce que nous appelons excommunié. d'élever leur esprit et de les rendre fermes et courageux. Voilà pourquoi Jésus-Christ répète souvent ces paroles:
ils ne m'ont point connu, et ils vous traiteront de la sorte à cause de moi, à cause de mon nom, à cause de mon Père, et j'ai été persécuté et maltraité le premier;
et encore : ils me haïssent, ils me maltraitent sans aucun sujet.
4. Faisons aussi nous-mêmes, mes frères, de sérieuses réflexions sur ces vérités dans les afflictions qui nous arrivent, lorsque les méchants nous persécutent et nous maltraitent. Jetons les yeux sur notre chef, sur l'auteur et le consommateur de notre foi (Héb. XII, 2) ; considérons que ce sont les méchants qui nous font souffrir ; considérons que c'est pour la vertu, que c'est pour Jésus-Christ que nous souffrons : pesons ces choses, et tout nous paraîtra aisé et supportable. Que si lorsqu'on souffre pour ceux que l’on aime, on s'en glorifie; lorsque c'est pour Dieu que l'on souffre, doit-on sentir encore ses maux et ses souffrances ? Si une chose ignominieuse, telle que la croix, Jésus-Christ l'appelait pour l'amour de nous, une gloire : à combien plus forte raison devons-nous être nous-mêmes dans ces sentiments et ces dispositions ! Et si nous pouvons ainsi mépriser les tourments, nous pouvons, à plus forte raison, mépriser les richesses et l'avarice. Donc , quand il nous arrive de grandes afflictions, il ne faut pas seulement regarder les peines et les travaux, mais il faut encore envisager les couronnes et les récompenses.
Comme les marchands ne pensent pas seulement aux mers qu'ils ont à traverser, mais encore au gain et au profit qui leur en doit revenir, nous devons de même penser au ciel et à l'accès qui nous sera donné auprès de Dieu. Que s'il vous paraît doux de s'enrichir par des rapines, souvenez-vous que Jésus-Christ vous le défend, et incontinent cela vous deviendra désagréable et amer. Et encore, si vous avez de la peine à faire part de vos biens aux pauvres, ne pensez pas seulement à ce qu'il vous en coûte, mais oubliez la semence et tournez toutes vos pensées vers la moisson. S'il vous paraît difficile de vous abstenir d'aimer la femme d'autrui, envisagez la couronne que vous procurera ce combat, et vous remporterez facilement la victoire. Car si la crainte des hommes vous peut retenir, et vous détourner des mauvaises actions, à [489] combien plus forte raison l'amour de Jésus-Christ doit-il avoir cet empire sur vous?
La vertu est pénible; il faut en déguiser l'aspect sous la grandeur des récompenses qui lui sont promises : les gens de bien, sans aucun autre motif, l'aiment pour elle-même; ils l'honorent par cette seule raison qu'ils la trouvent belle et agréable; ils l'exercent et la pratiquent pour l'amour de Dieu, et non pour l'amour de la récompense; ils regardent la continence comme une grande vertu, non par la crainte du supplice, mais par le précepte que Dieu en a fait : mais, si l'on est faible, qu'on se représente aussi les récompenses.
Usons-en de même à l'égard de l'aumône, ayons compassion de nos compatriotes, ayons pitié de nos frères, ne les laissons pas mourir de faim. Ne serait-il pas honteux d'être commodément assis à table au milieu des ris et des délices, tandis qu'au coin de cette rue, d'autres personnes se lamentent et jettent des cris; de ne courir pas promptement au secours de celui qui gémit et qui pleure, et, au contraire, de ne le pouvoir souffrir et l'appeler fourbe et imposteur? O homme, que dites-vous? Trompe-t-on pour un pain? Oui, direz-vous. Voilà donc pourquoi le pauvre vous doit plus toucher de compassion, voilà pourquoi vous devez plus vous bâter de le tirer de sa misère. Mais si vous ne lui voulez rien donner, du moins ne l'outragez pas : si vous ne le voulez pas retirer du naufrage, ne l'y poussez point, et ne l'enfoncez pas dans le précipice. Lorsqu'il se présente à vous, et que vous le rejetez, pensez en vous-même à ce que vous voulez demander à Dieu, à ce que vous désirez obtenir de lui : " On se servira envers vous ", dit le Seigneur, " de la même mesure dont vous vous serez servis envers les autres ". (Matth. VII, 2.) Examinez de quelle manière le pauvre se retire après votre refus; il s'en va humilié, la tête baissée, les yeux trempés de larmes, portant en même temps et la plaie de sa pauvreté, et la plaie que votre outrage vient de lui faire. Si mendier vous semble une malédiction; ne rien recevoir après en avoir subi la honte, être renvoyé avec des injures, considérez quelle affreuse tempête cela doit exciter dans son âme.
Jusques à quand serons-nous semblables aux bêtes féroces?
jusques à quand notre avarice nous fera-t-elle oublier la nature? Bien des gens gémissent de nous voir si durs et si impitoyables : mais je veux aujourd'hui vous prêcher la miséricorde, et non-seulement aujourd'hui, mais toujours. Pensez à ce redoutable jour auquel nous paraîtrons tous devant le tribunal de Jésus-Christ. Lorsque nous demanderons miséricorde, et que Jésus-Christ, ayant fait avancer les pauvres au milieu, nous parlera de la sorte: Pour un pain ou pour une obole, vous avez excité une très-grande tempête dans le coeur de ceux-ci, que répondrons-nous? quelle sera notre excuse? Car le Seigneur nous doit amener les pauvres au milieu et nous lés présenter; c'est ce que nous apprennent ses propres paroles ; écoutez-le : " Autant de fois que vous avez manqué de rendre ces assistances à l'un de ceux-ci, vous avez manqué à me les rendre à moi-même". (Matth. XXV, 45.) Les pauvres alors ne nous diront pas un seul mot, mais Dieu nous fera lui-même les reproches pour eux.
Le riche vit Lazare, et si Lazare ne lui dit rien, Abraham parla pour lui. Il en arrivera de même à l'égard des pauvres que nous méprisons maintenant : nous ne les verrons pas nous tendre la main, ni vêtus de sales et misérables habits ; nous les verrons dans le repos et dans la gloire; mais nous, nous prendrons leurs habits et leur figure. Et plût à Dieu que nous ne prissions que la figure et l'habit; et que, ce qui est pire et bien plus terrible, nous ne fussions pas jetés dans le lieu des supplices ! Le riche, dans le lieu où il était, ne demandait pas de se rassasier des miettes, mais il était dans. le feu et dans les rigoureux tourments; et cette voix se fit entendre à lui : " Vous avez reçu vos biens dans votre vie, et Lazare n'y a eu que du mal ". (Luc, XVI, 25.) N'estimons donc pas les richesses comme quelque chose de grand. Elles serviront à nous conduire au supplice, si nous ne sommes pas attentifs sur nous-mêmes; mais, au contraire, si nous le sommes, la pauvreté sera pour nous un accroissement de repos et de délices; car elle efface nos péchés, si nous la souffrons avec actions de grâces, et savons nous procurer un grand crédit auprès de Dieu.
5. Ne cherchons pas à jouir du repos sur la terre, afin que nous en jouissions dans le ciel; combattons courageusement pour la vertu; retranchons tout ce qu'il y a chez nous de superflu et d'inutile; contentons-nous du nécessaire, et répandons nos biens dans le sein des [490]
pauvres. Jésus-Christ lui-même nous promet le ciel pour récompense, et nous ne lui donnons même pas du pain ; sur quoi nous excuserons-nous? Il fait lever son soleil sur vous, il met à votre service toute la création (Matth. V, 45); et vous, vous ne lui donnez pas seulement un habit; et vous, vous ne lui donnez pas le moindre logement dans votre maison? Et que dis-je, son soleil et les créatures? Il vous a donné son corps et son sang précieux, et vous ne lui donnez même pas un verre d'eau; peut-être cela vous est-il arrivé une fois? mais ce n'est point là exercer la miséricorde ; si, tant que vous avez de quoi donner, vous ne donnez pas, vous n'accomplissez pas tout le devoir de miséricorde. Les vierges, qui avaient des lampes, avaient aussi de l'huile; mais ce qu'elles en avaient n'était pas suffisant. Quand même vous donneriez du vôtre, vous ne devriez pas être si avare, mais comme vous ne donnez que ce qui appartient au Seigneur, pourquoi êtes-vous si tenace?
Voulez-vous que je vous découvre d'où vient une si grande inhumanité ? Ceux qui amassent par avarice sont durs et paresseux à donner l'aumône, celui qui a appris à s'enrichir de la sorte ne sait ce que c'est que la répandre. Comment, en effet, celui qui est prêt aux rapines pourrait-il se résoudre à donner? Celui qui ravit le bien d'autrui, comment donnerait-il du sien à un autre? Un chien qui s'est accoutumé à vivre de carnage, ne peut plus garder le troupeau ; c'est pourquoi les bergers tuent ces sortes de chiens. Abstenons-nous donc d'une pareille nourriture, si nous ne voulons pas qu'on nous tue de même. Et sachons que c'est vivre de carnage que de faire mourir les autres de faim.
Ne voyez-vous pas, mes frères, que Dieu nous adonné toutes choses en commun? S'il a permis qu'il y eût des pauvres, il l'a permis pour l'amour des riches, afin qu'ils pussent effacer leurs péchés par l'aumône. Mais vous êtes en cela même cruel et inhumain;
d'où il paraît évidemment que, si votre pouvoir était plus grand et plus étendu, vous commettriez une infinité de meurtres, et vous prive. riez tous les hommes de la lumière et de là vie. Voilà pourquoi Dieu a prescrit des bornes à votre cupidité. Que si ce que je vous dis maintenant, vous pique et vous offense, je dois bien plus m'offenser moi-même de voir toutes ces choses. Jusques à quand serez-vous riche, et celui-ci sera-t-il pauvre? Jusqu'au soir: après, tout prendra une nouvelle face, tant la vie est courte. Déjà on est à la porte; tout va arriver, encore une petite heure. A quoi bon ces greniers, cette abondante provision de toutes choses; de quoi vous servira cette foule d'esclaves, de valets, d'officiers? pourquoi ne vous faites-vous pas plutôt mille témoins de vos aumônes? Votre trésor est muet, et il vous attirera bien des voleurs. Mais le trésor qui est répandu sur les pauvres monte jusqu'à Dieu, il rend la vie douce et agréable, il vous obtiendra la rémission de tous vos péchés, et vous couvrira de gloire devant Dieu, et d'honneur devant les hommes. Pourquoi vous privez-vous donc de si grands biens? en donnant vous vous faites plus de bien à vous-même qu'aux pauvres. Vous leur donnez les biens périssables de cette vie, mais vous vous procurez la gloire future et la confiance. Dieu veuille que nous l'obtenions tous, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui la gloire et l'empire appartiennent dans tous les siècles ! Ainsi soit-il.
HOMéLIE LXXVIII.
JE NE VOUS AI PAS DIT CES CHOSES DèS LE COMMENCEMENT, PARCE QUE J'éTAIS AVEC VOUS; MAIS MAINTENANT JE M'EN VAIS A CELUI QUI M'A ENVOYé, ET AUCUN DE VOUS NE DEMANDE OU JE VAIS. — MAIS PARCE QUE JE VOUS AI DIT CES CHOSES, VOTRE CŒUR A éTé REMPLI DE TRISTESSE. (VERS. 5, 6, JUSQU'AU VERS. 15.)
ANALYSE 491
3. Distinction des hypostases ou des personnes, égalité des personnes, Valentiniens, Marcionites, Anoméens.
4. Quel est le bien, quelle est la force de l'union et de la concorde. — Excellence de la charité. — Combien les amis rendent an homme puissant. — Vie misérable de celui qui n'a point d'amis. — La société rend la vie douce et agréable. — II n'est rien de pire que d'être seul. — Les moines habitaient dans les montagnes. — Que doit-on penser de leur solitude ?— Les chrétiens s'embrassaient dans la célébration dès saints mystères. — La charité se fortifie dans les prières, dans la célébration des mystères, dans les exhortations faites en commun.
1. Grand est l'empire de la tristesse: c'est une maladie d'esprit qui demande beaucoup de force pour lui résister courageusement, et pour rejeter ce qu'elle a de mauvais, après en avoir pris ce qu'elle a d'utile, car elle a son utilité. En effet, lorsque nous avons péché, ou que quelqu'un pèche, alors seulement la tristesse est bonne et. utile; mais elle est inutile lorsqu'elle est causée par des calamités humaines. Jésus-Christ voyant donc qu'elle s'emparait du coeur de ses disciples encore imparfaits, les reprend comme on le voit. Ces disciples, qui auparavant avaient fait à leur Maître mille questions, comme lorsque Pierre lui dit : " Où allez-vous? " Et Thomas: " Nous ne savons où vous allez; et comment pouvons-nous en savoir la voie? " Et Philippe : " Montrez-nous votre Père " ; ces mêmes disciples, lui entendant dire maintenant : Ils vous chasseront de la synagogue, et ils vous haïront, et ils croiront faire une chose agréable à Dieu, en furent si abattus et si consternés, qu'ils ne purent même ouvrir la bouche, ni prononcer une seule parole ; et voilà ce que Jésus-Christ leur reproche par ces paroles:
" Je ne vous ai pas dit ces choses dès le commencement, parce que j'étais avec vous. Mais maintenant je m'en vais à celui qui m'a envoyé, et aucun de vous ne me demande où je vais. Mais parce que je vous ai dit ces choses, votre coeur a été rempli de tristesse ". Le Sauveur leur fait ce reproche, parce qu'une trop grande tristesse est dangereuse , et si dangereuse même qu'elle peut causer la mort; c'est pourquoi saint Paul disait : " De peur qu'il ne soit accablé par un excès de tristesse ". (II Cor. II, 7.)
" Je ne vous ai pas dit ces choses dès le commencement ". Pourquoi le Seigneur ne les a-t-il pas dites dès le commencement? De peur qu'on ne dît qu'il les prédisait par conjecture sur ce qui arrive souvent. Et pourquoi donc entreprend-il une chose aussi difficile? Je savais ces choses, dit-il, dès le commencement, et ce n'est pas pour les avoir ignorées que je ne vous les ai point dites ; mais c'est " parce que j'étais avec vous ". Jésus-Christ parle encore ici d'une manière humaine : " Parce que j'étais avec vous " ; c'est-à-dire, parce que vous étiez en sûreté, parce que vous pouviez me faire les demandes que vous vouliez; et que toute la guerre, toute la haine [492] se tournait contre moi; et encore: Parce qu'il eût été inutile de vous les dire dès le commencement.
Mais est-ce qu'il ne les leur a point dites? Ayant appelé ses douze disciples, ne leur dit-il pas : " Vous serez présentés aux gouverneurs et aux rois, et ils vous feront fouetter dans leurs synagogues? " (Matth. X, 18.) Pourquoi dit-il donc : " Je ne vous ai pas dit ces choses dès le commencement? " Parce qu'il leur avait seulement prédit qu'on les ferait fouetter, et qu'ils seraient obligés de se cacher; mais qu'il ne leur avait point découvert que leurs ennemis auraient leur mort tant à coeur, qu'ils croiraient rendre un service à Dieu et lui offrir un sacrifice en les faisant mourir. C'est là précisément ce qui pouvait le plus les effrayer, que d'être jugés et traités comme des impies et des scélérats.
De plus, alors il ne leur prédisait que ce que les gentils leur devaient faire souffrir; mais maintenant il leur déclare et avec plus de force., ce que les Juifs doivent faire contre eux, et il leur apprend que déjà leurs ennemis sont à la porte, et toutes ces calamités près de fondre sur eux.
" Mais maintenant je m'en vais à celui qui m'a envoyé, et aucun de vous ne me demande où je vais. Mais parce que je vous ai dit ces choses, votre coeur a été rempli de tristesse ". Ce n'était pas une faible consolation pour les disciples de voir que leur Maître connaissait toute la grandeur de leur tristesse. L'inquiétude et le chagrin de son départ, et la vue des maux qui allaient fondre sur eux, tels qu'ils ne savaient pas s'ils les pourraient supporter, les accablaient et les jetaient dans cette profonde tristesse. Pourquoi. le Sauveur n'a-t-il pas attendu qu'ils eussent reçu le Saint-Esprit, pour leur prédire ces choses? C'est pour vous apprendre qu'ils étaient déjà établis dans la vertu.
Si, avant même que le Saint-Esprit fût descendu sur eux, ils ne se sont point retirés, encore qu'ils fussent accablés de tristesse, quelle pensez-vous qu'a dû être leur force et leur vertu, après qu'ils ont été remplis de cette grâce? Mais s'ils n'avaient appris ce qui leur devait arriver qu'après la descente de l'Esprit-Saint, nous lui attribuerions tout ; au lieu que maintenant nous voyons que tout le fruit qu'ils portent vient de la bonne disposition de leur coeur, et c'est une preuve manifeste de l'ardent amour qu'ils ont pour Jésus-Christ, amour qui dévore leur âme encore dénuée d'assistance.
" Cependant je vous dis la vérité (7)". Voyez comment le Sauveur console de nouveau ses disciples. Je ne vous parle point par flatterie, dit-il, mais quoique vous vous attristiez extrêmement, je dois néanmoins vous apprendre ce qui vous est avantageux. Vous désirez que je demeure avec vous, mais il est de votre intérêt que je vous quitte. Or, il est d'un bon curateur de ne pas faire ce que désirent de lui ses amis, lorsqu'ils se veulent priver d'un bien et d'un avantage : " Si je ne m'en vais point, le Consolateur ne viendra point ".
Que disent de ces paroles ceux qui combattent la divinité du Saint-Esprit (1)? Est-il avantageux que le Maître s'en aille et que le serviteur vienne à la place? Ne voyez-vous pas combien est grande la dignité du Saint-Esprit? " Mais si je m'en vais, je vous l'enverrai ". Et quel bien cela nous procurera-t-il ? " Lorsqu'il sera venu, il convaincra le monde (8) "; c'est-à-dire, vos ennemis ne feront pas impunément ces choses, si le Saint-Esprit vient. Les oeuvres que j'ai déjà faites suffisaient pour leur imposer silence ; mais, lorsque le Saint-Esprit aura opéré les oeuvres et les prodiges que je vous ai prédits, lorsque ma doctrine sera plus parfaitement répandue, et qu'on aura fait de plus grands miracles, ils subiront un jugement plus rigoureux et une plus grande condamnation , ayant vu tant et de si grands prodiges que vous opérerez en mon nom, preuves et témoignages certains de ma résurrection.
Maintenant ils peuvent dire : c'est le Fils d'un charpentier dont nous connaissons le père et la mère. (Matth. XIII, 55.) Mais quand ils verront la mort détruite, l'injustice bannie, les boiteux marchant droit , les démons chassés, les dons immenses du Saint-Esprit et toutes ces merveilles opérées par l'invocation de mon nom, que répondront-ils? Mon Père m'a rendu témoignage, le Saint. Esprit me le rendra aussi : il me l'a rendu dès le commencement, et maintenant encore il me le rendra.
2. Au reste, ce mot : " Il convaincra touchant le péché
(9) " , signifie : il leur ôtera toute excuse, et il fera voir que leurs crimes
1. Les Valentiniens, les Marcionites, et les autres gnostiques furent appelés Pneumatomaques, parce qu'ils combattaient la divinité du Saint-Esprit, qu'ils mettaient au nombre des créatures.
493 sont impardonnables. " Et touchant la justice, parce que je m'en vais à mon Père, et que vous ne me verrez plus (10) "; c'est-à-dire, j'ai mené une vie irréprochable, et en voici la preuve: je m'en vais à mon Père. Comme les Juifs lui reprochaient continuellement de n'être point envoyé de Dieu, et que pour cela ils publiaient qu'il était un pécheur et un méchant; Jésus-Christ dit qu'il leur ôtera ce sujet de reproche. Si la pensée qu'ils ont que je ne suis point envoyé de Dieu, leur fait croire que je suis un méchant, lorsque le Saint-Esprit leur aura appris que je suis allé à mon Père, et que je n'y suis point allé pour une heure, mais pour y demeurer toujours; car c'est là ce que signifie ce mot : " Vous ne me verrez plus " , qu'auront-ils encore à alléguer? Observez, mes frères, que Jésus-Christ détruit la mauvaise opinion qu'on avait de lui par ces deux arguments : il n'est pas d'un pécheur de faire des miracles, car un pécheur ne peut pas faire ces sortes d'oeuvres, et aussi il n'est pas d'un pécheur d'être envoyé de Dieu: donc vous ne pouvez pas dire que Jésus est un pécheur, ni qu'il n'est pas envoyé de Dieu.
"Et touchant le jugement, parce que le prince de ce monde est déjà jugé (11) ". Jésus-Christ parle encore ici du jugement, parce qu'il a vaincu l'ennemi, le prince de ce monde; ce qu'un pécheur ne peut faire, ni aucun juste d'entre les hommes. Que c'est à cause de moi, dit le Sauveur, qu'il est jugé et condamné: ceux qui dans la suite le fouleront aux pieds, et qui verront manifestement les signes de ma résurrection, le sauront, et ils reconnaîtront que c'est là la marque de sa condamnation : et en effet, il n'a pu me tenir. Les Juifs m'ont accusé d'être possédé du démon et d'être un séducteur : mais toutes ces accusations se montreront vaines et frivoles. Aurais-je terrassé le prince du monde, si j'étais coupable de péché? Le voilà cependant condamné et chassé.
"J'ai encore beaucoup de choses à vous dire; mais vous ne pouvez les porter présentement (12) ". Il vous est donc utile que je m'en aille; lorsque je m'en serai allé, alors cous pourrez les porter. Et qu'est-il arrivé? Le Saint-Esprit est donc plus grand que vous, puisque maintenant nous ne pouvons porter ces choses, et qu'il nous rendra capables de les porter? Sa vertu a-t-elle plus de force et d'efficace que la vôtre? Nullement. Car il vous enseignera ce qui est de moi. C'est pourquoi il dit : " Il ne parlera pas de lui-même; mais il dira tout ce qu'il aura entendu (13). Il me glorifiera, parce qu'il recevra de moi, et il vous l'annoncera (14). Tout ce qui est à mon Père est à moi (15) ". Jésus-Christ avait dit : le Saint-Esprit vous enseignera et vous fera ressouvenir, et il vous consolera dans vos afflictions, (ce qu'il n'avait pas fait lui-même). Et : il vous est utile que je m'en aille , afin qu'il vienne; et : maintenant encore, vous ne pouvez pas porter ces choses, mais alors vous le pourrez. Et : il vous introduira dans toute vérité. De peur que de ces paroles les disciples ne prissent occasion de croire que le Saint-Esprit était plus grand que le Fils, et qu'ils ne tombassent par là dans une extrême impiété, il ajoute : " Il recevra de ce qui est à moi " ; c'est-à-dire, ce que j'ai enseigné, il t'enseignera aussi lui-même, il ne dira rien de contraire, rien qui lui soit propre, rien d'étranger à ma doctrine. Comme donc le Sauveur, parlant de soi, dit : je ne parle point de moi-même : c'est-à-dire, je ne dis que ce que j'ai reçu de mon Père; je ne dis rien qui me soit propre ou qui lui soit étranger, il faut entendre de même ce qu'il dit du Saint-Esprit. " De ce qui est à moi "
; c'est-à-dire, de ce que j'ai appris, de ce que je sais; car la science du Saint-Esprit et la mienne sont la même science.
"Et il vous annoncera les choses à venir ". Par cette promesse, Jésus-Christ élève l'esprit de ses disciples, puisque l'homme ne désire rien tant que d'apprendre ce qui doit arriver. C'est là sur quoi ils faisaient de fréquentes questions, disant à leur Maître : " Où allez- vous? " Quelle est la voie? Le Sauveur voulant donc les tirer de cette inquiétude, leur dit : l'Esprit-Saint vous instruira de toutes choses, de peur que vous ne tombiez inconsidérément.
" Il me glorifiera ". Comment? Il fera les oeuvres en mon nom. Comme après la venue du Saint-Esprit les disciples devaient faire de plus grands miracles, Jésus-Christ montre de nouveau son égalité, en disant : " Il me glorifiera ". Mais qu'est-ce qu'il appelle : " Toute vérité? " Car il assure que le Saint-Esprit les introduira dans toute vérité. Jésus-Christ, soit à cause de l'infirmité de la chair dont il était revêtu, ou pour ne paraître point parler [494] de soi; et aussi parce que ses disciples ne connaissaient pas la résurrection, et qu'ils étaient encore trop imparfaits; enfin, pour que les Juifs ne parussent pas avoir puni en lui un violateur de la loi; ménageait le plus souvent ses termes et ne s'éloignait pas ouvertement de la loi. Mais une fois les disciples séparés, les Juifs rejetés, alors que beaucoup allaient croire et obtenir rémission de leurs péchés, alors que le soin de .parler de lui était confié à d'autres, ce n'était plus à lui, comme de juste, de se célébrer lui-même. Ainsi donc, semble-t-il dire, si je n'ai pas enseigné ce que je devais enseigner, il ne faut pas l'imputer à mon ignorance, mais à la faiblesse de mes auditeurs. Voilà pourquoi, ayant dit : " Le Saint-Esprit vous introduira dans toute vérité ", il a ajouté : " Il ne parlera pas de lui-même ". Mais que le Saint-Esprit n'ait pas besoin d'apprendre, saint Paul le déclare formellement. " Nul ne connaît ", dit-il, " ce qui est en Dieu, que l'Esprit de Dieu ". (I Cor. II, 11.) De même donc que l'esprit de l'homme connaît sans avoir appris d'un autre, ainsi le Saint-Esprit " recevra de ce qui est à moi ", c'est-à-dire, il ne vous apprendra rien qui ne soit Conforme à ma doctrine (1). " Tout ce qui est à mon Père est à moi ". Puis donc que ces choses sont à moi, et que le Saint-Esprit vous enseignera ce qu'il a appris de mon Père, il dira ce qui est de moi.
3. Mais pourquoi le Saint-Esprit n'est-il pas venu avant que Jésus-Christ s'en allât? Parce que, tant que la malédiction subsistait, que le péché n'était point détruit et que les hommes étaient condamnés et destinés au supplice, le Saint-Esprit ne pouvait point venir. Il faut donc, dit-il, que l'inimitié soit détruite, et que nous soyons réconciliés avec Dieu (Ephés. II, 14, 16), pour que nous puissions recevoir ce don. Et pourquoi le Sauveur dit-il: " Je vous l'enverrai? " C'est comme s'il disait: je vous préparerai , afin que vous puissiez le recevoir. Car comment pourrait-on envoyer celui qui est partout? Mais de plus , en disant cela, Jésus-Christ marque la distinction des personnes: voilà pourquoi il parle de la sorte. Et comme le Fils et le Saint-Esprit ne peuvent se séparer, le Sauveur persuade à ses disciples de s'attacher à lui, de l’honorer et de l'adorer.
1. " Conforme à ma doctrine ", ou " qui ne vienne de ma part
" . Etant comme mon envoyé et mon ambassadeur, l'interprète et l'exécuteur de mes volontés.
Il pouvait lui-même opérer toutes ces choses, mais il lui laisse faire des miracles, afin qu'ils connaissent sa dignité. Comme le Père a pu produire tout ce qui existe, et que le Fils a créé pareillement, pour nous montrer sa puissance ; le Saint-Esprit de même est venu pour se faire connaître. C'est pour cette raison que le Fils s'est incarné, laissant à l'opération du Saint-Esprit l'occasion de s'exercer, pour fermer la bouche à ceux qui voudraient se servir de ce témoignage de son ineffable bonté pour favoriser leurs sentiments impies.
Effectivement, s'ils disent: Le Fils s'est incarné, parce qu'il est inférieur au Père, nous leur répondrons : Que direz-vous donc du Saint-Esprit ? Quoiqu'il n'ait pas pris une chair, vous ne direz pas néanmoins qu'il est plus grand que le Fils, ni que le Fils lui est inférieur. Voilà pourquoi , dans le baptême, on nomme la Trinité : car le Père peut tout faire, tout accomplir, et le Fils aussi, et le Saint-Esprit de même. Mais comme, à l'égard du Père, personne ne le révoque en doute, et que le doute tombe sur le Fils et sur le Saint-Esprit; dans le sacrement du baptême on nomme la Trinité, afin que vous reconnaissiez la communion et l'unité d'essence et de dignité dans le don des biens ineffables qui nous y est fait en commun par les trois Personnes. Que le Fils puisse faire par lui-même dans le baptême ce qu'il fait en commun avec le Père et avec le Saint-Esprit, la preuve en est claire dans ce qu'il disait parlant aux Juifs; écoutez-le : " Afin que vous sachiez que le Fils de " l'homme a le pouvoir dans la terre de remettre les péchés ". (Marc, II, 10.) Et: "Afin que vous soyez des enfants de lumière ". (Jean, XII, 36.) Et encore : " Je leur donne la vie éternelle ". (Id. X, 28.) Et derechef: " Afin que les brebis aient la vie, et qu'elles l'aient abondamment ". (Ibid. 10.)
Maintenant, voyons à l'égard du Saint-Esprit, nous lui verrons faire la même chose: " Les dons du Saint-Esprit ", dit l'apôtre, " qui se font connaître au dehors, sont donnés à chacun pour l'utilité". (I Cor. XII, 7.) Celui donc qui fait ces choses peut, à plus forte raison, remettre les péchés. Et encore: " C'est l'Esprit qui vivifie ". (Jean, VI, 64.) Et: "il vous donnera la vie par son Esprit qui habite en vous ". (Rom. VIII, 11.) Et: " L'Esprit est à cause de la justice " (Ibid. 10) qu'il produit en vous. Et encore: " Si vous êtes [495] poussés par l'Esprit, vous n'êtes point sous la loi. (Gal. V,18.) Car vous n'avez point reçu l'Esprit de servitude, pour vous conduire encore par la crainte: mais vous avez reçu l'Esprit de l'adoption des enfants ". (Rom. VIII, l5.) Mais, dé plus, les miracles que faisaient alors les apôtres, ils les opéraient par le Saint-Esprit, qui était descendu sur eux. Et saint Paul, dans son épître aux Corinthiens, dit:
" Mais vous avez été lavés, vous avez été sanctifiés, vous avez été justifiés au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ , et par l'Esprit de notre Père (VI, 11) ". Comme donc les disciples et les Juifs avaient beaucoup entendu parler du Père; comme ils avaient vu les grandes oeuvres que le Fils avait opérées , et qu'ils n'avaient rien encore appris de bien clair du Saint-Esprit, le Saint-Esprit fait des miracles, et par là il se fait parfaitement connaître. Mais, de peur qu'ils n'en prissent occasion, comme j'ai dit, de le croire plus grand que le Fils, Jésus-Christ ajoute : " Il dira tout ce qu'il aura entendu, et il vous annoncera les choses à venir ". Si ce n'était pas dans cette vue que le Sauveur a ajouté ces paroles, ne serait-il pas bien absurde de dire que le Saint-Esprit n'a entendu qu'alors, et en vue des disciples? En effet, selon vous, l'Esprit-Saint n'aurait dû alors même entendre, que pour répéter aux disciples ce qu'il aurait appris. Est-il rien de plus misérable,et de plus détestable que, cette idée? Mais , de plus, que devait-il entendre? Tout ce que, selon vous, il devait entendre, ne l'avait-il pas déjà annoncé parla bouche des prophètes? Soit qu'il dût parler de la destruction de la loi, ou parler de Jésus-Christ, de sa divinité et de son incarnation, toutes ces choses n'avaient-elles pas déjà été annoncées depuis longtemps?
Que pouvait-il dire de plus clair dans la suite ? " Et il vous annoncera les choses à venir ". Par ces paroles, le divin Sauveur fait évidemment connaître la nature et là dignité du Saint-Esprit, parce qu'il n'appartient qu'à Dieu seul de prédire l'avenir.
Que si l'Esprit-Saint l'apprend d'un autre , il n'aura rien de plus que les prophètes. Mais,encore une fois, Jésus-christ montre par ces paroles la connaissance très-exacte et très-parfaite que le Saint-Esprit a de Dieu, puisqu'il ne peut dire autre chose. Au reste, ce mot: " Il recevra ce qui est à moi " , veut dire de la grâce dont ma chair a reçu la plénitude, ou de cette connaissance que j'ai, non par octroi, ni pour l'avoir reçue d'autrui; mais parce que la science du Père, du Fils et du Saint-Esprit est une seule et même science. Mais pourquoi Jésus-Christ s'est-il expliqué en ces termes, et non autrement? Parce que les disciples n'avaient pas encore reçu la connaissance du Saint-Esprit : c'est pour cela qu'il ne s'attache qu'à une seule chose; à savoir, qu'ils le croient et qu'ils le reçoivent, et qu'ils ne se scandalisent point; car comme il avait dit: " Le Christ est votre seul chef " (Matth. XXIII, 8) et conducteur de peur qu'on ne crût qu'ils n'ajoutaient point foi à la parole de Jésus-Christ, s'ils croyaient au Saint-Esprit, il dit: " Ma doctrine et sa doctrine " sont la même doctrine. Ce que dira l'Esprit-Saint viendra de la même source que mes propres paroles. Ne croyez pas qu'il en dise d'autres; les choses qu'il dira sont à moi et me glorifieront : la volonté du Père, du Fils et du Saint-Esprit est la même volonté. Et Jésus-Christ veut que nous n'ayions tous aussi qu'une seule et même volonté disant: "Afin qu'ils soient un, comme vous et moi nous sommes un ". (Jean, XVII, 11, 21.)
4. Rien n'est égal à l'union et à la bonne intelligence;
par elle un homme isolé devient partie d'un grand tout. Si deux ou dix personnes sont unies ensemble de coeur, chacune d'elles n'est plus une seule, mais elle se décuple, pour ainsi dire; dans ses dix vous ne trouverez qu'un, et dans un vous trouverez dix. S'ils ont un ennemi, comme alors il ne s'attaque pas à un seul, mais à dix, il faut qu'il succombe, puisqu'il n'est pas repoussé par un seul, mais par dix. Qu'un soit dans le besoin, il n'est pas' pour cela dans l'indigence; il est riche par sa plus grande partie, savoir: parles neuf autres; et la partie qui tombe est aussitôt soutenue, la plus faible par la plus forte. Chacun d'eux a vingt mains, vingt yeux et autant de pieds; il ne voit pas seulement par` ses yeux, mais encore par ceux des autres; il ne marche pas seulement par ses pieds, mais encore par ceux des autres; il n'agit pas seulement par ses mains, mais encore parcelles des autres. Chacun d'eux a dix âmes; car il n'a pas seul le soin de ses affaires, les autres en ont soin pareillement. Et s'ils étaient cent ainsi unis ensemble, il en serait de même, et la force s'augmenterait à proportion du nombre.
Ne voyez-vous pas, mes frères, l'excellence [496] de la charité? Elle rend l'homme invincible, elle le multiplie; d'un seul elle fait plusieurs. Comment un seul :homme pourrait-il être en même temps et en Perse et à Rome? Ce que la nature ne peut point, la charité le peut; une partie de lui-même sera ici et l'autre là, ou plutôt il sera tout entier là, et tout entier ici. Mais s'il a mille ou dix mille amis, considérez quelle sera sa force, quel sera son pouvoir. Voyez-vous quel pouvoir de multiplication possède la charité ? En effet, qu'un devienne mille, c'est quelque chose d'étonnant et d'admirable. Pourquoi donc n'acquérons-nous pas une si grande puissance, et ne nous mettons-nous pas en sûreté? Cela vaut mieux que toutes les dignités, et les richesses, et la santé, et que la lumière même. C'est la source de la joie. Jusques à quand bornerons-nous notre charité à un seul et à deux?
Apprenez à connaître par le contraire les avantages de cette vertu. Supposons quelqu'un qui n'ait point d'amis, ce qui est la marque d'une extrême folie, car il n'y a qu'un insensé qui puisse dire : je n'ai point d'amis. Un homme de cette espèce, quelle vie mènera-t-il ? Fût-il très-riche, fût-il dans l'abondance de toutes choses et dans les délices, possédât-il de grandes terres et de gros revenus, il est pauvre, il est nu, il est solitaire et isolé. Il n'en est pas de même de celui qui a des amis; fût-il pauvre, il vit dans une plus grande opulence que les riches; et ce qu'il n'oserait dire pour soi, un autre le dira; ce qu'il ne peut pas se donner lui-même, un autre le lui procurera, ou même beaucoup plus. Ainsi l'union est pour nous un sujet de joie et un port sûr et tranquille. Il ne peut rien arriver de funeste à celui qui est environné de tant de satellites; les gardes mêmes, qui veillent à la sûreté du prince, n'ont ni tant de vigilance ni tant d'attention. Ceux-ci gardent leur roi par nécessité, ceux-là gardent leur ami par affection et par amour. Or, l'amour a beaucoup plus de force et de pouvoir que la crainte. Le roi est en crainte et en défiance de ses gardes, l'ami se confie à ses amis plus qu'à lui-même, et avec cet appui il ne craint les embûches de personne.
Faisons donc ce marché : le pauvre, pour avoir une consolation dans sa pauvreté; le riche, pour assurer ses richesses; le prince, pour régner en sûreté; le sujet, pour gagner la bienveillante du prince. Ce commerce lie les coeurs et rend la vie douce et agréable. Ainsi, parmi les bêtes, celles qui ne s'unissent pas au troupeau sont les plus cruelles et les plus féroces. Voilà pourquoi nous habitons dans des villes, nous avons des places publiques; c'est afin de nous voir et de vivre ensemble. Saint Paul ordonne cette société, quand il dit : " Ne nous retirant point des assemblées des fidèles ". (Héb. X, 25.) Il n'est rien de pire que d'être seul et privé de la société.
Quoi donc! direz-vous, et les moines et ceux qui habitent sur les sommets des montagnes? Les moines- ne sont point sans amis, mais en fuyant le tumulte des villes et des places publiques, ils trouvent dans la solitude beaucoup de compagnons que la charité unit et lie étroitement ensemble, et c'est pour se procurer cette douce société qu'ils se retirent. C'est parce que les affaires suscitent toutes sortes de querelles, qu'ils s'en écartent pour donner tous leurs soins à l'exercice de la charité. Mais le solitaire, direz-vous encore, aura-t-il, lui aussi, un si grand nombre d'amis? Pour moi, à la vérité, je le voudrais bien, que l'on pût vivre tous ensemble, et que la charité se conservât toujours dans toute sa force et sa vigueur, car ce n'est pas le lieu qui fait les amis. Les moines ont bien des gens qui les louent, qui ne les loueraient point s'ils ne les aimaient pas. Et, de leur côté, ils prient pour tout le monde: ce qui est un grand témoignage de leur charité. C'est pour cela que nous nous embrassons mutuellement les uns les autres dans la célébration des saints mystères, afin de ne faire tous qu'un seul corps, quoique nous soyons plusieurs. C'est pour cela que nous prions en commun pour les catéchumènes, pour les malades, pour les fruits de la campagne, pour les habitants de la terre et des mers. Vous voyez que la charité fait paraître sa force et sa vertu dans les prières, dans la participation des saints mystères et dans les exhortations. Elle est la source de tous les biens; si nous nous y attachons avec zèle et avec ardeur, nous nous conduirons bien en cette vie, et nous obtiendrons le royaume qui nous est promis; je prie Dieu, de nous l'accorder à tous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit. Ainsi soit-il.
HOMéLIE LXXIX.
ENCORE UN PEU DE TEMPS , ET VOUS NE ME VERREZ PLUS ; ET ENCORE UN PEU DE TEMPS, ET VOUS ME VERREZ. — SUR CELA, QUELQUES-UNS DE SES DISCIPLES SE DIRENT LES UNS AUX AUTRES : QUE VEUT-IL DIRE PAR LA : ENCORE UN PEU DE TEMPS? ET LE RESTE. (VERS. 16, 47, JUSQU'à LA FIN DU CHAPITRE XVI.)
ANALYSE. 497
1. Jésus-Christ afflige ses disciples en leur disant qu'il va bientôt les quitter, il leur prédit qu'ils seront dans une grande angoisse, mais courte, et qui se changera en une joie qui ne finira plus.
2. On obtient du Père tout ce qu'on lui demande au nom de Jésus-Christ. 3-5. Comment on petit vaincre le monde. — La mort ne rend point l'homme mortel : la victoire le rend immortel. — On ne peut point dire mortel celui qui doit ressusciter après sa mort. — Distinguer l'habitude de ce qui est passager. — La mort n'étant que pour un temps, ne doit point être appelée une mort : autrement dormir, c'est mourir. — La corruption du corps s'empêche point sa résurrection, puisqu'il sera revêtu de l'incorruptibilité. — Moyens de vaincre le monde. — Considérations qui nous doivent faire mépriser les peines et les afflictions de cette vie : nous sommes dans une terre étrangère, éloignés de cotre patrie. — Ce qui rend une offense plus ou moins grande. — Celui qui nous offense ne nous tonnait point, cela rend l'offense légère ; quand il saura qui nous sommes, il s'accusera de folie. — Vouloir se venger, c'est ajouter sa vengeance aux vengeances divines ; cruauté qu'il y a eu cela. — L'injure d'un ami ne nous blesse point tant que celle d'un inconnu ; raison de cela : nous sommes les membres les uns des autres et un seul corps. — Ancien proverbe : supporter ses amis avec leurs défauts. — Description de ce que les amants souffrent des femmes débauchées, pour servir d'exemple de ce qu'on doit souffrir et des amis, et pour Dieu. — S'aimer les uns les autres. — Aimer Dieu comme l'on a aimé sa maîtresse. — Différence entre (amour de Dieu et l'amour d'une femme prostituée. — Maux qu'attire à l'homme l'amour d'une femme débauchée ; biens que lui procure l'amour de Dieu. — On fait plus pour une maîtresse que pour Dieu et pour soi. — Dureté qu'on a pour les pauvres. — Belle exhortation à l'aumône. — Différence de la vie spirituelle et de la vie charnelle et voluptueuse.
1. Rien n'abat une âme accablée de douleur et de tristesse comme d'entendre souvent répéter les paroles qui causent sa tristesse et sa douleur. Pourquoi donc Jésus-Christ, ayant dit: " Je m'en vais ", et : " Je ne vous parlerai plus ", répète-t-il souvent ces paroles: " Encore un peu de temps, et vous ne me verrez il plus " ; et : " Je m'en vais à celui qui m'a envoyé ? " Après avoir consolé et réjoui ses disciples par la promesse du Saint-Esprit, il les jette encore dans l'abattement. Pourquoi le Sauveur fait-il donc cela ? Il sonde leur coeur et les met à une plus grande épreuve, et il les accoutume sagement à entendre dans la paix et la docilité les paroles tristes et affligeantes, afin qu'ils supportent ensuite son départ avec courage et avec fermeté.
Les disciples ayant eu tout le temps de réfléchir sur ce que leur Maître leur avait prédit, devaient véritablement ensuite souffrir la séparation avec plus de facilité. Que si l'on examine avec soin ses paroles, on y trouvera une consolation en ce qu'il dit " Je m'en vais à mon Père ". Il leur fait connaître qu'il ne périra point, mais que sa mort sera seulement un passage, une translation. Le Seigneur leur donne encore une autre consolation, car il ne dit pas simplement : " Encore un peu de temps, et vous ne me verrez plus " ; mais il a ajouté aussi : " Encore un peu de temps, et vous me verrez " ; marquant qu'il reviendrait, que la séparation ne serait pas longue, et qu'ensuite il demeurerait toujours avec eux; mais certainement ils ne le comprirent pas. Et on a raison de s'étonner, qu'ayant souvent entendu ces choses, ils ne les aient pas plus comprises que si on ne leur en avait jamais parlé.
Mais pourquoi les disciples ne les ont-ils pas comprises? C'est, ou à cause de leur tristesse, comme je le pense, car la tristesse effaçait toutes ces paroles de leur mémoire, ou à cause de leur obscurité; de sorte que ce qui [498] véritablement ne se contredisait point en soi, leur paraissait se contredire. Où allez-vous, disent-ils, pour que nous vous puissions voir? Si vous vous en allez, comment vous verrons-nous? Voilà pourquoi ils disaient : " Nous ne savons ce qu'il veut dire (18) ". Ils savaient qu'il devait s'en alter, mais qu'il dût revenir peu après, c'est là ce qu'ils ignorent.
Voilà pourquoi le Sauveur les reprend de ne l'avoir pas compris; et, voulant leur inculquer dans l'esprit la foi dans sa mort, il leur dit : " En vérité, en vérité, je vous le dis :
vous pleurerez et vous gémirez ", à savoir: sur ma croix, sur ma mort; " mais le monde se réjouira (20) ". Comme les disciples, ne voulant point que leur Maître mourût, se portaient facilement à croire qu'il ne mourrait point, et comme ils étaient dans le doute, ne sachant pas ce que voulait dire cette parole : " Encore un peu de temps ", Jésus-Christ dit : " Vous pleurerez et vous gémirez, mais votre tristesse se changera en joie ".
Jésus-Christ ensuite, après avoir déclaré à ses disciples que la joie succéderait à leur tristesse, que de leur affliction naîtrait leur consolation, qu'il ne serait absent que pour un peu de temps, et que leur joie serait perpétuelle, passe à un exemple commun et trivial. Et que dit-il? " Une femme, lorsqu'elle en" tante, est dans la douleur (21) ". Les prophètes aussi se sont souvent servis de cet exemple, comparant la tristesse aux douleurs de l'enfantement. Mais voici ce que veut dire le Sauveur : Vous serez comme attaqués des douleurs de l'enfantement, mais la douleur de l'enfantement est un sujet de joie; par cette comparaison il confirme sa prochaine résurrection, et il montre que mourir, c'est la même chose que sortir du sein d'une femme pour entrer dans une brillante lumière; c'est comme s'il disait : Ne vous étonnez pas que par cette tristesse je vous amène à une heureuse issue, puisqu'une femme ne devient mère que par la douleur.
Le Seigneur nous découvre encore ici un mystère, à savoir: qu'il a détruit la mort, qu'il lui a ôté tout ce qu'elle avait d'âpre et d'amer, et qu'il a régénéré l'homme et en a fait un homme nouveau. Au reste, il n'a pas seulement dit que la tristesse passerait, il n'en fait même pas mention, tant sera grande la joie qui lui doit succéder : c'est là aussi ce qui arrivera aux saints. Mais encore: une femme ne se réjouit point de ce qu'il est venu un homme au monde, elle se réjouit seulement quand c'est elle qui a mis un homme au monde. Si une femme se réjouissait de ce qu'il est venu un homme au monde, rien n'empêcherait que celles qui n'enfantent point ne se réjouissent de la fécondité de celles qui enfantent. Pourquoi donc Jésus-Christ s'est-il servi de cet exemple? Parce qu'il a seulement voulu montrer que la douleur ne durerait qu'un peu de temps; mais que la joie serait perpétuelle, que la mort n'était qu'un passage à la vie, et que les douleurs de l'enfantement produiraient un grand fruit et un grand avantage. Et le Sauveur n'a point dit : Il est né un enfant, mais : Il est né un homme; voulant, par cette façon de s'exprimer, nous faire entendre qu'il parle de sa résurrection et que le nouvel homme ne serait point sujet à la mort, mais qu'il naîtrait pour vivre et pour régner éternellement. Voilà donc pourquoi il n'a point dit : Il est né un enfant, mais : Il est né un homme au monde. " C'est ainsi que vous serez maintenant dans la tristesse, mais je vous verrai de nouveau, et votre tristesse se changera en joie (22) ". Ensuite, pour faire voir qu'il ne mourra plus (1), il dit: " Et personne ne vous ravira votre joie. En ce jour-là vous ne m'interrogerez plus sur rien (23) ". Jésus-Christ, par ces paroles, ne déclare autre chose, sinon qu'il est envoyé de Dieu; alors vous saurez toutes choses. Mais que veut dire ceci : " Vous ne m'interrogerez point ? " Vous n'avez pas besoin de médiateur, mais il vous suffira de prononcer seulement mon nom pour obtenir tout ce que vous demanderez; en quoi Jésus-Christ fait connaître la vertu et la puissance de son nom, puisque, sans qu'on le voie, sans qu'on le prie, la seule invocation de son nom met les hommes en crédit auprès du Père. Mais quand cela est-il arrivé? Lorsque les apôtres disaient : " Seigneur, considérez leurs menaces, et donnez à vos serviteurs la force d'annoncer votre parole avec une entière liberté, et le pouvoir de faire des merveilles et des prodiges en votre nom; et le lieu où ils étaient trembla ". (Act. IV, 29.)
" Jusques ici , vous n'avez rien demandé (24) ". Le Sauveur fait de nouveau connaître
1. Saint Paul dit de même : Nous savons que Jésus-Christ étant ressuscité d'entre les morts ne mourra plus. et que la mort n'aura plus d'empire sue lui. Car, quant à ce qu'il est mort , il est mort seulement une fois pour le pécha; mais quant à la vie qu'il a maintenant, il vit pour Dieu. (Rom. VI, 9, 10.) 499 à ses disciples qu'il leur est utile qu'il s'en aille, puisque jusqu'à ce temps ils n'ont rien demandé, et que quand il se sera en allé, ils obtiendront tout ce qu'ils demanderont. Encore que désormais je ne doive plus demeurer avec vous, ne vous croyez pas pour cela abandonnés; mon nom vous donnera une plus grande confiance et un plus grand pouvoir.
2. Et comme ces paroles étaient un peu obscures, il y ajoute:
" Je vous ai dit ces choses en paraboles. L'heure vient en laquelle je ne vous entretiendrai plus en paraboles (25) ". Il viendra un temps auquel vous entendrez tous clairement toutes ces choses (ce temps, c'est celui de sa résurrection). Alors je vous parlerai ouvertement de mon Père. (Act. I, 3.) Et en effet, Jésus-Christ a demeuré quarante jours avec ses apôtres, conversant, mangeant avec eux, et leur expliquant ce qui regarde le royaume de Dieu. Maintenant, la crainte dont vous êtes prévenus ne vous permet pas de faire attention à ce que je vous dis, mais alors, tue voyant ressuscité et au milieu de vous, vous pourrez apprendre toutes choses avec une entière liberté, parce que mon Père lui-même vous aimera, lorsque vous aurez en moi une foi plus vive et plus ferme.
" Et je ne prierai point mon Père (26) ". L'amour que vous avez pour moi suffit pour vous obtenir sa protection. " Car mon Père a vous aime lui-même, parce que vous m'avez aimé, et que vous avez cru que je suis sorti de mon Père (27). Et je suis venu dans le monde, maintenant je laisse le monde, et je m'en retourne à mon Père (28) ". Comme le seul mot de résurrection, et ainsi cette parole de leur Maître, qu'il était sorti du Père et qu'il y retournerait; comme, dis-je, ces choses ne consolaient pas peu les disciples, le divin Sauveur les leur répète souvent;
il leur assurait l'une parce qu'ils croyaient sincèrement en lui, et l'autre pour leur montrer qu'ils devaient être en repos et ne. rien craindre. Lors donc qu'il leur disait : " Encore un peu de " temps, et vous ne me verrez plus, et encore " un peu de temps, et vous me verrez ", il était naturel qu'ils ne comprissent pas ce qu'il voulait dire; mais, à l'égard de ces dernières paroles . " Qu'il ressusciterait, qu'il était sorti du Père, qu'il y retournerait ", il n'en était pas de même, ils les comprenaient fort bien.
Que signifient ces mots : " Vous ne m'interrogerez plus? " C'est comme s'il disait Vous ne me direz plus: " Montrez-nous votre Père ". Et : " Où allez-vous? " parce que vous serez remplis de toutes sortes de connaissances, et que mon Père vous aimera comme je vous aime. C'est principalement cette promesse de l'amour et de l'affection du Père qui leur donna une bonne espérance et les fortifia; voilà pourquoi ils disent : " Nous voyons bien à présent que vous savez toutes choses (30) ". Ne le remarquez-vous pas, mes frères, que le Sauveur parlait à ses disciples selon les sentiments et les dispositions qu'il voyait dans leur coeur ? " Et que vous n'avez pas besoin que personne vous interroge " ; c'est-à-dire, vous voyez ce qui nous trouble, avant même que nous ouvrions la bouche pour vous le déclarer, et vous nous avez tous réjouis et consolés, en nous disant : " Mon Père vous aime lui-même parce que vous m'avez aimé ". Après tant et de si grandes choses, qu'ils ont vues ou entendues, ils disent donc enfin : " Nous voyons ". Vous le voyez aussi, mes frères, combien ils étaient grossiers.
Ensuite, comme c'est par forme d'action de grâces qu'ils disent : " Nous voyons ", le Sauveur leur réplique : Vous êtes encore bien éloignés de la perfection ; pour y atteindre, vous avez besoin de beaucoup d'autres choses, il ne sort de votre bouche encore rien de parfait. Et maintenant, vous allez m'abandonner à mes ennemis, et vous serez saisis d'une si grande peur, que vous n'oserez même pas vous en aller ensemble; mais cela ne me fera aucun tort ni préjudice. Ne voyez-vous pas combien le Sauveur tempère encore son discours, pour le proportionner à leur faiblesse ? Aussi leur reproche-t-il d'avoir constamment besoin d'excuse et d'indulgence. Comme ils lui disaient : " Vous parlez maintenant tout ouvertement, et vous n'usez d'aucunes paraboles, c'est pour cela que nous vous croyons"; il leur fait voir que lors même qu'ils s'imaginaient croire, ils ne croyaient point encore; il leur déclare qu'ils ne recevaient point leur confession de foi ; il dit cela pour les renvoyer à un autre temps.
" Mon Père est avec moi (32) ". C'est encore pour ses disciples que le Sauveur le dit. Et il a toujours eu une grande attention à le leur apprendre et à le leur bien inculquer. Ensuite , pour leur montrer qu'en disant ces choses il ne leur a pas encore donné cette [500] parfaite connaissance, " qu'ils n'auront que dans la suite ", et qu'il ne leur a parlé de la sorte que pour les empêcher de se tourmenter l'esprit par des raisonnements, car il y a apparence qu'ils avaient quelques pensées humaines et qu'ils craignaient de ne recevoir aucun secours de lui, il dit : " Je vous ai dit ces choses, afin que vous trouviez la paix en moi " (33) ; c'est-à-dire, afin que je ne sois pas effacé de votre coeur, mais qu'au contraire j'y demeure toujours profondément gravé. Qu'aucun de vous ne prenne donc ces choses pour des dogmes, je ne les ai dites que pour votre consolation et pour vous exhorter à la fidélité et à l'amour. Vous n'aurez pas toujours à souffrir, vos afflictions s'apaiseront enfin. Mais tant que vous serez dans le monde, vous aurez à supporter bien des peines et des travaux, non-seulement à présent que je vais être livré à mes ennemis, mais encore dans la suite. Prenez courage et ayez confiance. Vos souffrances seront légères; le Maître ayant vaincu les ennemis, les disciples ne doivent point désespérer. Mais permettez-nous, Seigneur, de vous le demander, comment avez-vous vaincu le monde? Je vous l'ai déjà dit, que j'en ai précipité le prince dans l'abîme, et vous le connaîtrez dans la suite, lorsque tout le monde vous sera soumis et vous obéira.
3. Nous pouvons nous-mêmes aussi, mes frères, nous pouvons vaincre le monde, si nous voulons jeter les yeux sur l'auteur de notre foi, et marcher dans le chemin qu'il nous a frayé. Marchons-y, et la mort même ne nous vaincra point. Quoi donc ! direz-vous, est-ce que nous ne mourrons point? C'est alors qu'il serait évident que la mort ne nous vaincra point. Un guerrier se rend illustre, non en ne combattant point son ennemi, mais en le terrassant dans le combat. Donc, ce n'est pas à cause du combat qu'on est mortel, mais c'est à cause de la victoire qu'on devient immortel. C'est si nous demeurions toujours sous l'empire de la mort que nous serions mortels. Comme je ne dirai point immortels les animaux qui ont une très-longue vie, encore qu'avant que de mourir ils vivent longtemps, de même aussi je ne dirai point mortel celui qui doit ressusciter après sa mort. Dites-moi , je vous prie, si quelqu'un rougit un moment, dirons-nous pour cela qu'il est toujours rouge ? Non, certes, car ce n'est point là une rougeur habituelle et permanente. Si quelqu'un pâlit, dirons-nous pour cela qu'il ait la jaunisse? Nullement: car sa maladie est passagère. Ne dites donc pas mortel celui qui n'est mort que pour un peu de temps. Si vous le dites mort, ceux qui dorment, dites-les aussi morts : ils sont, pour ainsi dire, morts, puisqu'ils n'agissent point; mais la mort corrompt les corps. Et que fait cela? Ils ne meurent pas pour demeurer dans la corruption, mais pour devenir incorruptibles.
Vainquons donc le monde; courons à l'immortalité. Suivons notre roi; dressons-lui des trophées, méprisons les voluptés : ce n'est point là un grand travail. Elevons nos esprits et nos coeurs au ciel, et dès lors nous aurons vaincu le monde. Ne le désirez point, et vous l'avez vaincu : riez-en, vous êtes victorieux. Nous sommes des voyageurs et des étrangers que rien ne nous inquiète donc, que rien ne nous afflige. En effet, si étant sorti d'une patrie florissante, et d'illustres parents, vous étiez allé dans un pays éloigné, ou inconnu à tout le inonde, sans enfants, sans richesses, quelqu'un vous fit un affront, vous n'auriez point tant de peine à le souffrir, que si vous étiez chez vous dans votre famille. Considérant alors que vous êtes dans une terre étrangère et éloignée, cela seul vous persuaderait aisément que vous devez tout souffrir, tout mépriser, et la, faim et la soif, et tous les autres accidents. Maintenant de même , faites cette réflexion, que vous êtes ici un étranger et un voyageur, afin que, vous regardant comme dans une terre étrangère, rien ne soit capable de vous troubler.
Et certes, vous avez une cité dont Dieu est lui-même le créateur et l'architecte : ce monde-ci n'est qu'un lieu de pèlerinage, et où vous n'avez que très-peu de temps à demeurer.
Nous frappe, nous charge d'injures et d'outrages qui voudra, nous sommes dans une terre étrangère, où nous vivons à peu de frais. Véritablement il nous serait dur d'avoir à souffrir de même dans notre patrie, et parmi nos concitoyens; alors cela nous ferait un grand tort, et nous couvrirait d'infamie. Mais si, au contraire, l'on se trouve en un lieu où on ne soit connu de personne, on souffre tout facilement. Car l'outrage aggrave la volonté de celui qui le fait; par exemple : offenser un magistrat qu'on connaît pour tel, c'est une mortelle offense; mais l'outrager en le croyant un particulier, [501] c'est à peine s'il serait sensible à une offense de ce genre.
Pensons qu'il en est ainsi à notre égard: ces méchants qui nous outragent ignorent ce que nous sommes; ils ne savent pas que nous sommes citoyens du ciel, que nos noms sont écrits dans la céleste patrie, et parmi ceux des chérubins. Ne nous affligeons donc pas, et ce qu'ils font contre nous ne le considérons donc pas comme injure : ils se garderaient bien de rien faire qui nous pût offenser, s'ils nous connaissaient : mais ils nous prennent pour des pauvres et des malheureux; ne regardons donc pas comme une injure ce qu'ils font. Dites-moi : si dans un voyage quelqu'un étant arrivé à l'hôtellerie avant ses gens et toute sa suite, l'hôte, ou un des voyageurs, ne sachant qui il est, se déchaînait en invectives contre lui, ne rirait-il pas de son ignorance, et ne badinerait-il pas de sa méprise? Ne s'en divertirait-il pas, comme si ces outrages tombaient sur quelqu'autre, et non pas sur lui? Usons-en de même : nous sommes dans une hôtellerie, où nous attendons nos compagnons de voyage. Lorsqu'ils seront arrivés, et que nous serons tous réunis ensemble, alors ils connaîtront qui sont ceux qu'ils ont offensés. Alors, la tête baissée, ils diront : " Insensés que nous étions ! c'est là celui qui a été autrefois l'objet de nos railleries ". (Sag.
V, 3.)
4. Deux choses doivent donc nous consoler: l'une, que ce n'est pas nous que cette injure attaque, puisque ceux qui nous la font ne savent pas qui nous sommes; l'autre, que si nous voulions nous venger, ce serait ajouter notre vengeance aux rigoureux supplices auxquels ils seront un jour condamnés. Mais, à Dieu ne plaise qu'il se trouvât parmi nous quelqu'un de si cruel et de si inhumain ! Que si c'est d'un de nos compatriotes que nous recevons une injure, en ce cas cela paraît plus dur et plus fâcheux, ou plutôt cette offense est encore très-légère.
Pourquoi? Parce que l'injure que nous dit une personne que nous aimons ne nous blesse et ne nous offense point tant que celle d'un inconnu. Souvent, pour exhorter à la patience et au pardon ceux qu'on a injuriés, nous leur disons : souffrez patiemment cette injure : celui qui vous a offensé est votre frère, c'est votre père, c'est votre oncle. Que si vous respectez ces noms de père et de frère, j'invoquerai une parenté encore plus intime : car nous ne sommes pas seulement tous frères, mais nous sommes tous aussi membres les uns des autres, et un seul corps (Rom. XII, 5). Or, si nous avons du respect pour le nom de frère, à plus forte raison devons-nous en avoir pour celui de membre. Ignorez-vous ce proverbe (1) : Il faut supporter ses amis avec leurs défauts (2)? Ne vous a-t-on pas appris ce précepte de saint Paul : " Portez les fardeaux les uns des autres? " (Gal. VI, 2.) Ne voyez-vous pas tous les jours ce que font les amants? Car je me vois obligé de recourir à cet exemple, puisqu'il ne m'est pas donné de trouver parmi vous celui de l'affection dont je parle : et c'est ainsi qu'en use le saint apôtre, lorsqu'il dit : " Que si nous avons eu du respect pour les pères de notre corps, lorsqu'ils nous ont châtiés ". (Héb. XII, 9.) Ou plutôt ce qu'il écrit aux Romains est plus propre à notre sujet : " Comme ", dit-il, " vous avez fait servir les membres de votre corps à l'impureté et à l'injustice, pour commettre l'iniquité , faites-les servir maintenant à la justice ". (Rom. VI, 19.) Vous le voyez : ce discours de l'apôtre nous autorise à vous produire l'exemple des amants, et nous donne la hardiesse d'entrer dans ce détail. Ne savez-vous donc pas ce que font les amants qui aiment avec passion une femme prostituée, et quels maux ils endurent? Ils sont souffletés, frappés, raillés; ils endurent de sa part mille impertinences, encore qu'elle les haïsse, qu'elle ne puisse les voir, qu'elle leur fasse toutes sortes d'outrages. S'il lui échappe une fois de leur dire quelque douceur, quelque tendre parole, ils se croient au comble de la fortune, ils oublient le passé ; ce ne sont plus que ris, que joie, ils se regardent comme les plus heureux de tous les hommes, soit qu'ils tombent dans la pauvreté, soit qu'il leur survienne quelque maladie, ou quelque autre fâcheux accident. Selon que les traite leur maîtresse, ils se croient heureux ou malheureux, ils ne tiennent compte ni d'une bonne réputation ni de l'ignominie : s'ils reçoivent une injure, un affront, la joie qu'ils
1. " Ce proverbe ". Le texte ajoute : " Etranger ". Je passe ce mot, il ne me paraît pas nécessaire, ni figurer ici . " Etrangers ", parce qu'il vient de quelque auteur païen. Car les Pères grecs appellent a étrangers, les païens, et ce qui vient d'eux.
2. Ce proverbe convient à ce que dit Erasme : " Connaissez les moeurs et les défauts de votre ami, mais ne le baissez pas; parce que, comme le remarque notre saint Docteur : " Nous ne sommes pas seulement frères; mais aussi les membres les uns des autres, et un seul corps ".
502 ont d'être bien avec leur maîtresse leur fait tout souffrir sans peine. Si elle les injurie, si elle leur crache au visage, ils croient que ce sont des roses qu'elle leur jette. Et ne vous étonnez pas qu'ils aient ces sentiments pour elle : sa maison même ils la regardent comme la plus belle et la plus brillante de toutes les maisons, quand elle ne serait qu'une masure de terre, et quand elle tomberait en ruines. Et pourquoi parler de leur maison? La vue seule des lieux où elles passent la soirée, les réjouit et les embrase d'amour. Permettez-moi donc de vous citer les paroles de l'apôtre a Comme vous avez fait servir les membres a de votre corps à l'impureté et à l'injustice, a pour commettre l'iniquité, faites-les servir a maintenant à la justice ". Je vous le dis moi aussi : comme vous avez aimé vos maîtresses, aimez-vous de même réciproquement les uns les autres; et quelqu'injure qu'on vous fasse, vous ne croirez pas souffrir grand'chose. Mais que dis-je? Aimez-vous mutuellement, aimez Dieu de même.
Vous frissonnez, vous frémissez, mes frères, de m'entendre demander autant d'amour pour Dieu que vous en avez eu pour votre maîtresse, pour une femme prostituée? Mais moi, je frémis ale voir que vous n'avez même pas pour votre Dieu un égal amour. El, si vous le voulez bien, examinons-le, quoi qu'il puisse y avoir de choquant dans une pareille matière. Une maîtresse ne promet aucun bien à ses amants, mais elle leur attire l'ignominie, la honte, le mépris, les outrages; car c'est là ce que produit le commerce d'une femme débauchée. Ce commerce rend l'homme ridicule, le couvre de honte et d'infamie. Mais Dieu vous promet le ciel et les biens célestes, il vous fait ses enfants et les frères de son Fils unique; pendant votre vie il vous donne une infinité de choses; après votre mort il vous ressuscite, et vous comble de tant et de si grands biens, que vous ne sauriez même les concevoir, ni les imaginer; il vous rend honorables et respectables. Une maîtresse engloutit tout votre bien , vous ruine et vous fait tout dépenser pour votre perte. Dieu vous commande de semer dans le ciel même, et il vous donne le centuple et la vie éternelle. Une maîtresse se sert de son amant comme d'un esclave, et le traite plus durement que ne peut faire le tyran le plus cruel, mais Dieu dit : " Je ne vous appellerai plus serviteurs, mais : mes amis ". (Jean, XV, 15.)
5. Avez-vous fait attention, mes frères, et à la grandeur des maux que vous attirent ces sortes de femmes, et à l'immensité des biens que produit l'amour de Dieu? Qu'ajouterons-nous encore? Plusieurs veillent nuit et jour pour l'amour de leur maîtresse, et se soumettent de bon coeur à son empire; ils désertent leur maison , ils quittent leur père, leur mère, leurs amis ; ils négligent leurs biens, leurs protecteurs, abandonnent tout et laissent tout dépérir et tomber en ruine mais, pour l'amour de Dieu, ou plutôt pour nous-mêmes, pour notre propre intérêt, souvent nous ne voulons pas même donner la troisième partie de nos biens. Nous négligeons, nous méprisons le pauvre qui meurt de faim, nous le voyons nu, nous passons sans le regarder et sans daigner même lui dire un seul mot. Mais qu'un amant rencontre sur la place publique la servante de sa maîtresse, quoiqu'elle suit étrangère, ils s'arrêtent devant tout le monde pour s'entretenir longuement, comme s'ils s'en faisaient une fête et un sujet d'orgueil. La passion qu'il a pour elle fait qu'il ne compte pour rien ni la vie, ni ses supérieurs, ni le royaume éternel. Certes, ceux qui ont éprouvé cette maladie m'entendent et savent bien ce que je dis : ils le savent, (lue les amants se croient plus obligés à la plus impérieuse maîtresse qu'à tous ceux qui leur obéissent et les servent. L'enfer n'est-il pas justement préparé pour ces gens-là? mille supplices ne leur sont-ils pas justement réservés?
Réveillons-nous donc, et faisons pour Dieu autant qu'on fait pour une maîtresse; donnons-lui seulement la moitié, le tiers, de ces biens que les amants prodiguent sans peine à une femme débauchée. Peut-être frémissez-vous encore comme je frémis aussi moi-même ? Mais je voudrais que ce ne fût pas seulement ce que je dis, mais l'action même qui vous remplit d'horreur et d'effroi. Ici maintenant votre coeur est touché, mais êtes-vous sorti de ce temple, vous effacez tout, vous chassez tout de votre mémoire. Quel fruit retirez-vous donc de mes sermons? Si je disais : dissipez, consumez vos richesses et vos biens auprès de cette femme, nul de vous ne craindrait la pauvreté et ne s'en plaindrait. On ouvrirait ses coffres, on irait jusqu'à emprunter de l'argent, quoique souvent on y ait [503] été pris; mais, que je nomme l'aumône, aussitôt vous m'alléguez mille prétextes, des enfants, une femme, une maison, des clients.
Mais, direz-vous, l'amour a des, charmes et cause de grands plaisirs? Voilà justement ce qui m'accable de douleur, voilà ce qui m'afflige au dernier point. Mais si je vous montre qu'à donner aux pauvres, qu'à les servir, il y a et plus de plaisir et plus de joie, que me répondrez-vous? En effet, là l'infamie, la honte, la dépense; et encore, les piques, les querelles, les inimitiés diminuent beaucoup le plaisir; ici il n'y a rien de tout cela. Dites-moi, je vous prie, est-il rien d'égal au plaisir d'attendre en repos et en paix le royaume des cieux, la splendeur des saints, la vie éternelle? Mais, répliquerez-vous, il faut attendre, au lieu qu'ici nous jouissons. Et comment, et de quoi? Voulez-vous que je vous fasse voir que, dans la vie que je vous propose, on jouit aussi? Pensez à la grande, à l'heureuse liberté qu'on y goûte. Faites attention qu'en pratiquant la vertu, vous ne craignez ni n'appréhendez personne, ni ennemi, ni traître, ni sycophante, ni envieux, ni rival, ni jaloux, ni la pauvreté, ni la maladie, ni aucun autre accident humain ; mais dans l'amour, encore qu'une infinité de choses succèdent à souhait, et que les richesses coulent comme une source intarissable, la guerre des rivaux et leurs embûches rendent la vie de ceux qui s'y livrent la plus misérable de toutes. Car, nécessairement, pendant qu'une misérable créature se prélasse dans le luxe et les délices, il faut que la guerre s'allume pour lui complaire: ce qui est plus dur que mille morts et plus insupportable que tous les supplices qu'on pourrait imaginer.
Ici, au contraire, avec l'aumône, il n'arrive rien de pareil : " Les fruits de l'esprit ", dit l'apôtre, " sont la charité, la joie, la paix ". (Gal. V, 22.) Il n'y a ni guerres, ni dépenses fuites mal à propos; et après avoir distribué son bien, on n'a à craindre ni la honte, ni aucun fâcheux retour;
si vous donnez une obole, si vous donnez un peu de pain et un verre d'eau froide, on vous en aura beaucoup d'obligation, et, loin de rien faire pour vous chagriner ou vous affliger, on fera tout pour votre gloire et pour vous épargner tout affront. Quelle excuse aurons-nous donc, quel pardon pouvons-nous espérer, nous qui abandonnons la vertu pour nous livrer au vice et nous précipiter volontairement dans la fournaise du feu ardent?
C'est pourquoi j'exhorte ceux qui sont possédés de cette maladie, de rentrer en eux-mêmes, de travailler fortement à leur guérison, et de ne point se laisser aller au désespoir.
L'enfant prodigue (Luc, XV, 11) avait été bien plus malade encore; mais il ne fut pas plutôt retourné dans la maison de son père, qu'il fut rétabli dans ses premiers honneurs et dans sa première dignité, et il parut plus grand et plus illustre que celui qui s'était toujours bien conduit. Imitons-le nous-mêmes, et allons enfin trouver notre Père , quoique tardivement ; rompons nos chaînes, sortons de ce malheureux esclavage, rentrons dans notre première liberté, afin que nous possédions un jour le royaume des cieux, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui la gloire appartient, et au Père, et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE LXXX.
JéSUS AYANT DIT CES CHOSES , LEVA LES YEUX AU CIEL, ET DIT : MON PèRE , L'HEURE EST VENUE, GLORIFIEZ VOTRE FILS, AFIN QUE VOTRE FILS VOUS GLORIFIE. (CHAP. XVII, VERS. 7 , JUSQU'AU VERS. 5.)
ANALYSE. 504
1. Saint Chrysostome réfute les Ariens et les Anoméens qui niaient la divinité de Jésus-Christ. 2. Le Fils est Dieu de même que le Père.
3. Nous participerons à la gloire de Jésus-Christ selon notre mesure, selon notre foi et nos oeuvres. — Combien on est misérable de se priver soi-même de cette gloire : souffrir tout avec joie pour l'acquérir. — Mépris des richesses qu'il faudra nécessaire. ment quitter un jour. — Les biens que nous possédons ne sont point à noirs. — Nous faisons tout pour le corps : nous ne faisons rien pour l'âme. — Contre le faste. — Autant de gens dont on a besoin, autant de maîtres qu'on se donne. Multiplication de besoins, multiplication de servitudes. — Un maître est esclave de ses serviteurs. — Servitude de la grandeur et du faste. — La véritable liberté consiste à n'avoir besoin de personne : celle qui en approche, avoir besoin de peu. Ne se point servir des biens qu'on a ; ce n'est pas les posséder, c'est en être possédé.
1. " Celui qui fera et enseignera ", dit Jésus-Christ, " sera grand dans le royaume des cieux " (Matth. V, 19) ; et c'est avec raison. Il est aisé de philosopher en paroles, mais mettre en pratique les règles de la sagesse, c'est là ce qui est grand et d'une âme forte et généreuse. Voilà pourquoi Jésus-Christ, parlant de la patience, se propose lui-même pour exemple et nous ordonne de le prendre pour notre modèle. Voilà pourquoi , après nous avoir donné cet avis et cette instruction, il se met à prier, pour nous apprendre que clans les tentations et les afflictions il faut se détacher de tout et mettre en Dieu son refuge et sa confiance. Car, après avoir dit à ses disciples : " Vous aurez à souffrir bien des afflictions dans le monde ", et avoir ébranlé leur âme, il la relève par une prière, attendu qu'ils le regardaient encore comme une homme. C'est aussi pour condescendre à leur faiblesse qu'il fait cette prière, de même qu'il en avait fait une dans la résurrection de Lazare, pour la raison qu'il indique en ces termes : " Je dis ceci pour a ce peuple qui m'environne, afin qu'il croie a que c'est vous qui m'avez envoyé ". (Jean, XI,42.)
C'est fort bien, direz-vous; il était à propos que Jésus-Christ agît de la sorte devant les Juifs ; mais pourquoi fait-il de même pour ses disciples? Il convenait encore qu'il en usât ainsi à l'égard de ses disciples. Des gens qui, après avoir vu tant et de si grands miracles, disaient : " Nous voyons bien à présent que vous savez toutes choses " (Jean, XVI, 30), avaient plus besoin d'instructions et de preuves que tous les autres. Mais faites attention, mes frères, que l'évangéliste n'appelle pas cette action une prière, il dit : " Jésus leva les yeux au ciel ". Par où il fait entendre que c'était là plutôt un entretien que le Fils avait avec son Père, qu'une prière. Que si ailleurs il parle de prière, s'il représente le Seigneur, tantôt se mettant à genoux, tantôt levant les yeux au ciel, ne vous en troublez point; c'est pour nous apprendre que nous devons persévérer dans la prière, que, nous tenant debout, nous devons regarder le ciel, non-seulement avec les yeux de la chair, mais encore avec ceux de l'esprit; et aussi que nous devons nous mettre à genoux et briser nos coeurs. Car Jésus-Christ n'est pas seulement venu pour se faire voir à nous, mais aussi pour nous enseigner l'ineffable vertu. Un maître ne doit pas se contenter d'enseigner du bout des lèvres, [505] il doit enseigner aussi d'exemple et par ses oeuvres.
Ecoutons donc ce qu'il dit maintenant " Mon Père, l'Heure est venue, glorifiez votre Fils, afin que votre Fils vous glorifie ". Par ces paroles, le divin Sauveur nous montre encore qu'il ne va point à la mort malgré lui. Comment irait-il malgré lui à la mort et involontairement, lui qui la demande et prie pour cela, lui qui l'appelle la gloire, non-seulement de celui qui doit être crucifié, mais encore de son Père? Car c'est là ce qui est arrivé : non-seulement le Fils a été glorifié, mais encore le Père. Avant la croix, les Juifs ne connaissaient même pas le Père : " Israël ", dit le Seigneur, " ne m'a point connu " (Isaïe I, 3); mais après la croix, tout l'univers a accouru. Jésus-Christ nous apprend ensuite de quel genre de gloire et de quelle manière il glorifiera son Père : " Comme vous lui avez donné puissance sur tous les hommes, afin que nul de tous ceux que vous lui avez donnés ne périsse (2) ". Faire continuellement du bien, c'est là en quoi Dieu fait consister sa gloire (1). Que veut dire ceci : " Comme vous lui avez donné puissance sur tous les hommes? " Par là, le Sauveur montre que la prédication ne sera point renfermée dans la Judée seulement, mais qu'elle se répandra dans tout le monde; et il jette les premiers fondements de la vocation des gentils. Comme il avait dit : " N'allez " point vers les gentils (Matth. X, 5), et comme il devait dire dans la suite : " Allez et instruisez tous les peuples (Matth. XXVIII, 19), il fait voir que c'était aussi la volonté de son Père, attendu que cela choquait et scandalisait extrêmement les Juifs et même les disciples. En effet, quand dans la suite les gentils se joignaient à eux, ils ne les souffraient pas patiemment, " et ils ne les reçurent de bon coeur et avec joie ", que lorsqu'ils eurent reçu la grâce et les instructions du Saint-Esprit; car cette union déplaisait fort aux Juifs. Après donc que le Saint-Esprit fut descendu sur les disciples avec tant d'éclat et de célébrité , Pierre, de retour à Jérusalem, eut bien de la peine à éviter les reproches des Juifs, lorsqu'il leur fit le récit de ce qui lui était arrivé et de cette nappe qu'il avait vue. (Act. X.)
Mais que signifient ces paroles : " Vous
1. " Dieu fait consister sa gloire ". (Act. XIV, 16.) Le Seigneur, dit l’Ecriture, n'a point cessé de rendre toujours témoignage de ce qu'il est, en faisant da bien aux hommes, en dispensant les pluies du ciel, et les saisons favorables pour les fruits, en nous donnant la nourriture avec abondance, et remplissant nos coeurs de joie. lui avez donné puissance sur tous les hommes ? " Je ferai cette question aux hérétiques : Quand est-ce que Jésus-Christ a reçu cette puissance sur tous les hommes? Est-ce avant de les avoir formés ou après? Car c'est après avoir été crucifié et s'être ressuscité qu'il a dit : " Toute puissance m'a été donnée. Allez et instruisez tous les peuples ". (Matth. XXVIII, 18, 19.) Quoi donc? Il n'avait pas en son pouvoir ses ouvrages? II avait fait les hommes, et, après les avoir faits, il n'avait point d'autorité sur eux? Mais, dès le commencement, l'Ecriture nous le représente comme faisant toutes choses ; on l'y voit punir les uns comme pécheurs, corriger, châtier les autres, afin qu'ils s'amendent et se convertissent. Il dit : " Je ne cacherai point à mon serviteur Abraham ce que je vais faire ". (Gen. XVIII, 17.) A d'autres, il donne des louanges et des récompenses pour avoir fait le bien. Est-ce donc qu'alors le Fils avait cette puissance, qu'ensuite il l'a perdue, et que maintenant il la reçoit de nouveau ? et quel démon oserait parler de la sorte? Mais si, et alors, et à présent, il a toujours une égale et même puissance (car il dit : " Comme le Père ressuscite les morts et leur rend la vie, ainsi le " Fils donne ta vie à qui il lui plaît) "
(Jean, V, 21) ; que signifie cette parole? Le voici : Il devait envoyer ses disciples vers les gentils; de peur donc qu'ils ne crussent qu'il innovait, à cause de ce qu'il avait dit auparavant : " Je " n'ai été envoyé qu'aux brebis de la maison d'Israël qui se sont perdues " (Matth. XV, 24), il montre que c'est aussi la volonté de son Père. Que si le divin Sauveur parlé avec tant de modestie et d'humilité, vous ne devez pas vous en étonner, parce que c'est de cette manière qu'il instruisait alors ses disciples, et ceux aussi qui devaient venir après eux. Et encore, comme je l'ai dit, par ces expressions si basses et si humbles, il faisait sensiblement connaître qu'il ne s'abaissait si fort que pour proportionner ses discours à la portée et à la faiblesse de ses auditeurs.
2. Mais que veut dire cela : " Sur tous les hommes? " Tous les hommes n'ont pas cru. Mais Jésus-Christ a fait pour eux tout ce qu'il a pu, afin qu'ils crussent tous. Que s'ils n'ont pas tous reçu sa parole, ce n'était point la faute du Maître, c'est la faute de ceux qui n'ont pas [506] voulu la recevoir, " Afin qu'il donne la vie a éternelle à tous ceux que vous lui avez donnés ".
Si le Sauveur se sert encore ici d'expressions humaines, n'en soyez point surpris; il en use de la sorte pour les raisons que nous avons déjà expliquées ailleurs. et pour éviter de parler magnifiquement de soi : ce qui aurait choqué ses auditeurs, qui n'avaient pas encore de lui une grande opinion. Saint Jean, néanmoins, quand il parle en son propre nom, n'en use pas de la sorte, il se sert de termes plus relevés et plus sublimes : " Toutes choses ont été faites par lui " ; et: "Il était la lumière " ; et : " Il est venu chez soi ". (Jean, I, 3 et suiv.) Où l'on voit, non qu'il n'aurait point eu la puissance, s'il ne l'avait reçue, mais qu'il donnait aussi aux autres " le pouvoir d'être faits enfants de Dieu ". Saint Paul de même le déclare égal à Dieu.
Mais le Sauveur fait sa demande d'une manière plus humaine en ces termes: "Afin qu'il donne la vie éternelle à tous ceux que vous lui avez donnés. Or la vie éternelle consiste à vous connaître, vous qui êtes le seul Dieu véritable, et Jésus-Christ que vous avez envoyé (3) ". Jésus-Christ dit : " Le seul Dieu véritable ", à la différence de ces dieux qui ne sont point de véritables dieux; et il fait cette observation à ses disciples, parce qu'il les allait envoyer vers les gentils.
Que si les hérétiques n'admettent pas cette explication, et s'ils persistent à nier que Jésus-Christ soit vrai Fils de Dieu, à cause de ce terme, " seul"; en raisonnant de la sorte, ils arrivent à nier aussi qu'il soit Dieu; car Jésus-Christ dit : " Vous ne rechercherez point la gloire qui vient de Dieu seul ". (Jean, V, 44.) Quoi donc ! le Fils ne sera point Dieu? Mais si le Fils est Dieu, et le Fils du seul Père, il est évident, et qu'il est vrai Dieu, et qu'il est Fils de celui qui est dit seul vrai Dieu. Quoi donc ! lorsque saint Paul dit : " Serais-je seul, et Barnabé (1) " (I Cor. IX, 6,) est-ce qu'il exclut Barnabé ? Nullement, ce mot n'est mis que par opposition à ce que font les autres. Que si le Fils n'est pas vrai Dieu, comment est-il la vérité? car dire " la vérité", c'est dire beaucoup plus que " vrai ". Celui qui n'est pas vrai homme, due dirons-nous, je vous
1. " Serais-je seul et Barnabé ? " La suite du discours de mon auteur, et l'application qu'il fait de ce passage, m'obligent de traduire ainsi littéralement. Il faut traduire : " Serions-nous les seuls, Barnabé et moi ? "
prie, qu'il est? ne dirons-nous pas qu'il n'est point homme? De même, si le Fils n'est point vrai Dieu, comment est-il Dieu? comment nous fait-il dieux, et fils de Dieu, n'étant point vrai Dieu (1) ? Mais nous avons traité plus exactement ailleurs (2) cette matière;
c'est pourquoi poursuivons notre sujet.
" Je vous ai glorifié sur la terre (4) ". Jésus-Christ dit fort bien : " Sur la terre ", car le Père était glorifié dans le ciel, ayant la gloire que sa nature lui donne, et étant adoré des anges. Le Sauveur ne parle donc pas de la gloire qui est propre à son essence. Cette gloire, encore que personne ne le glorifie, il l'a toute pleine et entière; mais il parle de la gloire que lui doivent rendre les hommes par leur culte et leurs adorations. C'est pourquoi ce mot : glorifiez-moi, doit être entendu de même.
Pour vous montrer qu'il parle de cette sorte de gloire, écoutez ce qu'il dit ensuite : " J'ai achevé l'ouvrage que vous m'aviez donné à faire ". Mais il en était encore au commencement , ou même, à peine l'avait-il commencé. Comment dit-il donc : " J'ai achevé l'ouvrage? " Il le dit : ou parce qu'il avait fait tout ce qu'il lui appartenait de faire, ou parce qu'il parle de ce qui doit arriver, comme étant déjà arrivé ;
ou plutôt disons que tout était déjà fait, du moment qu'il avait planté la racine du bien, d'où devait nécessairement naître le fruit; et qu'il assistait, qu'il secondait ceux qui viendraient dans la suite. Voilà pourquoi il dit encore dans des termes de condescendance: " Que vous m'avez donné à faire (3) ". Si ç'eût été en écoutant et en apprenant que le Fils eût achevé l'ouvrage, son
1. Les Ariens abusaient de ces paroles du divin Sauveur : " Seul vrai Dieu " et " Que vous avez envoyé ", pour l'exclure de la vraie divinité, prétendant que véritablement " il était Dieu et Fils de Dieu ", mais non pas " vrai Dieu, ni vrai Fils de Dieu par nature ", mais seulement par grâce et par adoption. C'est sur quoi le saint Docteur. pousse ces hérétiques, leur faisant voir que si, selon eux, le mot : SEUL exclut Jésus-Christ de la vraie divinité et filiation du Père, il l'exclut aussi de toute divinité;
ce qui était contre leurs principes et leurs opinions. Il les réfute encore en disant que Jésus-Christ " est la vérité " : s'il n'est pas vrai Dieu, dit-il, il ne peut pas être la vérité s'il est la vérité, comme il l'est véritablement, il est donc vrai Dieu.
Quand Paul a dit : moi seul, et Barnabé , il n'a point exclu Barnabé ; car ce mot . SEUL n'est pas employé à ce dessein, mais pour faire voir qu'il avait avec Barnabé le même privilégie que les autres apôtres : de même Jésus-Christ, en nommant le Père SEUL vrai Dieu, ne s'est point exclu de la divinité, mais il en a seulement exclu les faux dieux, vers lesquels il envoyait les apôtres, en les envoyant vers les gentils. Le Sauveur dit donc : Seul vrai Dieu, pour prémunir ses apôtres contre les idoles, ou contre les faux dieux.
3. L'ouvrage que vous m'avez donné à faire : c'est-à-dire, la prédication, dont vous m'aviez chargé pour faire connaître votre nom. 507 ouvrage aurait été beaucoup au-dessous de la gloire qu'il devait procurer à son Père. Mais, un grand nombre de témoignages démontrent d'une manière visible et manifeste que Jésus-Christ s'est volontairement porté à faire tout ce qu'il a fait. Ecoutez, par exemple, ce que saint Paul déclare : " Il nous a tant aimés, "qu'il s'est livré lui-même pour nous ". (Gal. II, 20.) Et : " Il s'est anéanti lui-même, en prenant la forme de serviteur ". (Philip. XV, 9.) Et encore ce que dit saint Jean : " Comme mon Père m'a aimé, je vous ai aussi aimés ". Mon Père, " glorifiez-moi en vous-même de a cette gloire que j'ai eue en vous, avant que le monde fût (5) ". Et où est cette gloire? Qu'il ait été sans gloire devant les hommes à cause de la chair dont il s'était revêtu, soit; cela n'est point étonnant - mais pourquoi demande-t-il à être glorifié devant Dieu? Le Sauveur parle ici de son incarnation, et il veut dire que sa nature charnelle n'a point encore été glorifiée, qu'elle n'a point encore acquis l'incorruptibilité, qu'elle n'a point encore participé au trône royal. Voilà pourquoi il n'a pas dit : Glorifiez-moi sur la terre, mais " en vous-même ".
3. Nous aussi nous participerons à cette gloire selon la mesure qui nous est propre (Ephés. IV, 16), si nous sommés vigilants. Voilà pourquoi saint Paul dit: " Pourvu toutefois que nous souffrions avec lui, afin que nous soyons glorifiés avec lui ". (Rom. VIII, 17.) Donc ils sont dignes de toutes nos larmes, ceux qui, ayant en perspective une si grande gloire, se dressent à eux-mêmes des embûches par, leur lâcheté et leur assoupissement. Et, n'y eût-il point d'enfer, ils seraient encore les plus misérables de tous les hommes, puisque pouvant régner avec le Fils de Dieu et jouir de sa gloire, ils se privent volontairement eux-mêmes d'un bien si grand et si excellent. Et, en effet, fallût-il subir mille morts, livrer tous les jours mille corps et mille vies, ne devrions-nous pas souffrir toutes ces choses pour acquérir une gloire si brillante et si immense? Mais maintenant nous ne méprisons même pas les richesses : ces richesses, qu'un jour enfin il nous faudra quitter, même malgré nous. Nous ne méprisons point les richesses, lui nous accablent d'une infinité de maux et les multiplient chaque jour; qui resteront ici, et qui ne sont point à nous. Nous ne faisons que gérer des biens dont nous n'avons pas la propriété, encore que nous les tenions de nos pères. Mais lorsque l'enfer s'ouvrira sous nos pieds, comment pourrons-nous supporter ce ver qui ne meurt point, ce feu qui ne s'éteint point, et ce grincement de dents? Jusques à quand différerons-nous d'ouvrir les yeux? Jusques à quand passerons-nous nos jours dans des querelles, dans des contestations et des guerres, dans des entretiens vains et inutiles ? Nous cultivons la terre, nous engraissons nos corps, et nous négligeons notre âme nous n'avons aucun soin du nécessaire, et nous nous inquiétons pour des choses frivoles et superflues. Nous construisons de magnifiques mausolées, nous achetons de superbes palais, nous nous faisons accompagner d'un grand cortége de domestiques de toute nation ; nous préposons des intendants et des surintendants à la garde de nos terres, de nos maisons, de nos trésors; et nous n'avons aucun soin de notre âme, et nous la laissons dans l'abandon! Quelle sera la fin de toutes ces choses ? Avons-nous plus d'un ventre à remplir? Avons-nous à entretenir plus d'un corps? Pourquoi donc tant de tracas et de tumulte? Cette âme, que le Seigneur nous a donnée, pourquoi la divisons-nous, pourquoi la partageons-nous entre tant d'offices et de ministères , nous créant à nous-mêmes de cruelles servitudes ?
Celui qui a besoin de beaucoup de choses est esclave de beaucoup de choses, quoiqu'il semble être au-dessus : il est lui-même serviteur de ses serviteurs, et il en dépend plus qu'ils ne dépendent de lui, se faisant un autre genre de servitude plus dure que la leur. Il est esclave d'une autre manière, n'osant aller ni à la place ni au bain sans ses domestiques et ses serviteurs ; mais eux, ils vont souvent de tous côtés sans leur maître. Celui qui semble être le maître n'ose sortir de sa maison, s'il n'a son monde avec lui; et s'il parait même un instant hors de chez lui sans son cortége, il se croit ridicule.
Peut-être quelques-uns rient de nous, cri nous entendant parler de la sorte : mais c'est en cela même qu'ils sont plus dignes de nos pleurs. Et pour vous montrer que c'est là une véritable servitude, je veux vous faire une question : voudriez-vous avoir besoin de quelqu'un pour vous mettre les morceaux à la bouche ou la coupe aux lèvres ? Ne vous [508] regarderiez-vous pas alors comme digne de pitié? Que si, pour faire un pas, vous aviez toujours besoin d'aide et de porteurs, ne vous croiriez-vous pas le plus malheureux de tous les hommes? Voilà les sentiments que vous devriez avoir : voilà ce que vous devriez penser de votre faste. Car, que ce soient des hommes ou des animaux qui vous portent, cela ne fait rien, c'est toujours une égale servitude. Dites-moi, je vous prie, qu'est-ce qui distingue les anges de nous, sinon qu'ils ne sont pas pressés de besoins comme nous? Ainsi, moins on en a, plus on approche de leur état, plus on en a, plus on est éloigné d'eux et plongé dans cette vie périssable. Et pour savoir si je dis vrai, interrogez les vieillards, demandez-leur quelle époque de leur vie ils estiment heureuse, ou celle dans laquelle ils étaient follement esclaves de tous ces besoins ; ou celle dans laquelle ils en sont heureusement affranchis? Si nous vous les citons, c'est que les jeunes gens, enivrés de leurs passions, ne sentent point le poids de la servitude. Interrogez ceux qui sont sujets à la fièvre, demandez-leur quand ils se croient heureux, si c'est lorsqu'étant altérés , ils boivent beaucoup , lorsqu'ils ont besoin de beaucoup de choses; ou lorsqu'ayant repris leur santé, ils n'ont plus ces pressants besoins? Ne voyez-vous pas qu'en quelque état que l'on soit, c'est être malheureux que d'avoir beaucoup de besoins, et que la misérable servitude et la violente cupidité nous éloignent fort de la vraie philosophie et de la vertu ?
Pourquoi donc augmentons-nous volontairement notre misère ? Dites-moi, je vous prie, si vous pouviez commodément vivre sans maison, ne préféreriez-vous pas cet état à l'assujettissement d'une maison ? Pourquoi donc multipliez-vous à plaisir les marques de votre infirmité? Ne disons-nous pas Adam heureux, pour n'avoir eu besoin de personne, ni de maisons, ni d'habits? Oui, certes, me répondrez-vous ; mais maintenant nous sommes dans cette nécessité. Et pourquoi donc l'augmentons-nous? Si plusieurs se retranchent beaucoup de choses et de celles même qui sont nécessaires, comme domestiques, argent, maison , quelle excuse aurons-nous, nous qui passons bien au delà du nécessaire? Plus vous accroissez votre cortége, plus vous vous enfoncez dans la servitude : plus vous vous créez de besoins, plus vous diminuez votre liberté.
N'avoir besoin de personne, c'est en quoi consiste la véritable liberté : et n'avoir besoin que de peu de chose, c'est ce qui en approche le plus ; telle est la liberté dont jouissent les anges et ceux qui les imitent. Pensez donc combien il est louable de se procurer cette liberté dans un corps mortel. Saint Paul y exhortait les Corinthiens, en disant: " Or, je voudrais vous les épargner " ; et : " De peur que ces personnes ne souffrent dans leur chair des afflictions et des peines (1) ". (I, VII, 28.) La raison pour laquelle on appelle l'argent " bien ", c'est afin que nous nous en servions dans nos besoins, et non afin que nous le gardions et nous le cachions en terre : car ce n'est point là posséder, mais c'est être possédé. Si nous cherchons à entasser les richesses, et non à les mettre à profit , nous renversons l'ordre. Nos richesses nous possèdent, et ce n'est point nous qui les possédons.
Délivrons-nous donc de cette cruelle servitude, et mettons-nous enfin en liberté. Pourquoi nous faisons-nous tant de chaînes et de tant d'espèces? N'êtes-vous pas déjà assez enchaînés par les liens de la nature, par les nécessités de la vie, par une foule d'affaires? Faut-il que vous vous tendiez encore des filets, pour vous y prendre les pieds? Et comment pourrez-vous vous élever au ciel et vous tenir dans une si grande élévation?
Ce serait déjà un grand point de gagné que d'avoir rompu tous ces liens, afin de pouvoir entrer dans la céleste cité d'en-haut. Tant d'autres obstacles s'y opposent : mais voulons-nous les surmonter et les vaincre tous, et tout à la fois, embrassons la pauvreté. C'est la voie pour obtenir la vie éternelle, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.