Homélies sur l'évangile de saint Jean (page 12)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

3. Avoir soin des veuves et des orphelins.

1. " Soyez mes imitateurs ", dit saint Paul, " comme je le suis moi-même de Jésus-Christ". (1 Cor. XI, 1.) Car il à pris une chair de notre nature afin de nous enseigner la vertu par la chair, " semblable ", dit l’apôtre, " à la chair de péché; et par le péché même, il a condamné le péché dans la chair ". (Rom. VIII, 3.) Et Jésus-Christ dit lui-même : a Apprenez ode moi que je suis doux et humble de cœur ". (Matth. xi, 29.) Il nous l'a appris non-seulement par ses paroles, mais encore par ses exemples. Les Juifs l'appelaient samaritain, possédé du démon, séducteur, et lui jetaient des pierres. Tantôt les pharisiens ont envoyé des archers pour le prendre, tantôt ils lui ont fait tendre des piéges par d'autres; souvent ils font eux-mêmes outragé, quoique néanmoins ils n'eussent aucun reproche à lui faire, et qu'au contraire il leur fit fréquemment du bien. Et cependant, après tant d'insultes et d'outrages, il ne cesse point de les assister par ses paroles et par ses oeuvres. Un valet le frappe, et il répond : " Si j'ai mal parlé, faites avoir le mal que j'ai dit; mais si j'ai bien t parlé, pourquoi me frappez-vous ? " (Jean, XVIII, 23.)

Mais c'est à ses ennemis, c'est à ceux qui lui dressaient des embûches que Jésus a parlé de la sorte; voyons maintenant comment il en use à l'égard de ses disciples, ou plutôt ce qu'il fait pour un traître. Judas, le plus indigne et le plus détestable de tous les hommes, est reçu au nombre des disciples, mange à la table de son Maître, voit les miracles qu'il opère, en reçoit mille bienfaits, et il commet l'action la plus noire et la plus horrible qu'on puisse imaginer. Il ne lui jette pas de pierres, il ne lui dit point d'injures, mais il le trahit ; voyez cependant avec quelle douceur, avec quelle bonté Jésus-Christ le reçoit; il lave ses pieds pour le détourner d'une si grande perfidie par ce bon office. Toutefois, s'il l'eût voulu, il pouvait le faire sécher de même que le figuier (Matth. XXI, 19); il pouvait le fendre en deux , de même qu'il fendit les pierres et déchira le voile du temple. (Id. XXVIII, 51.) Mais le Sauveur ne voulut point user de violence, il ne voulut pas le tirer par force du dessein qu'il avait conçu de le trahir; voilà pourquoi il lava les pieds de ce malheureux, de ce misérable, que cela ne fit pourtant point rentrer en lui-même.

" Avant la fête de Pâques", dit l'évangéliste, " Jésus sachant que son heure était venue ". Ce ne fut pas seulement alors que Jésus le sut, entendez que c'est alors qu'il fit ce qui va suivre, mais il était instruit depuis longtemps. " De passer". L'évangéliste appelle la mort de [ 450] Jésus-Christ un passage. Cette expression est magnifique. Faites-vous attention, mes frères, que le divin Sauveur étant sur le point de se séparer de ses disciples, leur donne des marques d'un plus grand et plus violent amour? Ces paroles : " Comme il avait aimé les siens, il les aima jusqu'à la fin ", signifient : il n'a rien omis de ce que doit faire celui qui aime ardemment. Pourquoi dès le commencement Jésus-Christ n'a-t-il pas témoigné à ses disciples cet ardent amour?

Il leur en donne de plus grands témoignages à la fin de sa vie, pour augmenter leur charité et leur inspirer plus de fermeté et de courage à souffrir les maux qui leur devaient arriver. Au reste, saint Jean dit : " Les siens ", par rapport à leur union et leur attachement à Jésus-Christ, car il donne aussi le même nom aux autres hommes par rapport à la création , comme quand il dit : " Les siens ne l'ont point reçu ". (Jean, I, 11.)

Pourquoi ces mots : " Qui étaient dans le monde? " Parce qu'il y avait aussi des siens qui étaient morts, Abraham, Isaac, Jacob, et plusieurs autres qui n'étaient point dans le monde. Ne remarquez-vous pas que Jésus-Christ est Dieu de l'Ancien et du Nouveau Testament? Que signifie cette parole: " Il les aima jusqu'à la fin? " C'est-à-dire, il a persévéré à les aimer, et l'évangéliste dit que c'est là un témoignage d'un grand amour. (Jean, x, 15.) Ailleurs il en produit un autre, à savoir, que Jésus-Christ a donné sa vie pour ses amis, mais cela n'était point encore arrivé. Pourquoi donne-t-il maintenant à ses disciples ces marques de son ardent amour? Parce que de pareils témoignages dans un temps où il était si illustre et dans une si haute réputation, étaient plus touchants et beaucoup plus admirables, et aussi parce que se séparant d'eux, il a voulu leur laisser un plus grand sujet de consolation. Cette séparation ne pouvait manquer de jeter les disciples dans une profonde tristesse, le Sauveur a la bonté de leur donner une consolation proportionnée.

" Et après le souper, le diable ayant déjà a mis dans le coeur de Judas le dessein de le trahir (2) ". L'évangéliste rapporte cette circonstance, tout étonné que son Maître lave les pieds de celui qui a résolu de le trahir. Il fait connaître l'extrême méchanceté de ce perfide, que ne purent retenir ni un repas pris en commun, ce qui est la chose du monde la plus capable de changer un cœur et d'étouffer tous les mauvais sentiments, ni la douceur d'un Maître qui se possède si bien.

" Jésus, qui savait que son Père lui avait " mis toutes choses entre les mains, qu'il était " sorti de Dieu , et qu'il s'en retournait à " Dieu (3) ". C'est encore avec admiration que saint Jean mentionne ceci. Quoi ! Jésus est si grand et d'une nature si relevée et si excellente, qu'il est sorti de Dieu, qu'il retourne à Dieu, et qu'il commandé à toutes choses; et néanmoins il lavé les pieds d'un traître, et néanmoins il s'abaisse à une action si humiliante et si disproportionnée à sa dignité !

Quand l'évangéliste dit que le Père a mis toutes choses entre les mains de Jésus, je pense qu'il a en vue le salut des fidèles; car lorsque Jésus-Christ dit : " Mon Père m'a mis a toutes choses entre les mains " (Matth. II, 27), il parlé de cette sorte de don; comme aussi quand il dit ailleurs. " Ils étaient à vous, et vous mêles avez donnés " (Jean, XVII, 6);

et derechef : " Personne ne peut venir à moi, si mon Père ne l’attire " (Jean, VI, 44); et: " S'il ne lui a été donné du ciel ". (Jean, III, 27.) Voilà ce qu'il veut dire, ou encore qu'il ne doit rien perdre pour cela de son élévation, lui qui est sorti de Dieu, qui retourne à Dieu (Sag, I), et qui tient tout sous son pouvoir.

Lorsque vous entendez ce mot: " remettre", ne vous figurez rien d'humain : l'évangéliste ne fait qu'indiquer par là l'honneur que Jésus Christ rend à son Père, et son union avec lui, Comme son Père lui remet, de même aussi il remet à son Père : saint Paul le déclare en disant : " Lorsqu'il aura remis son royaume à son Dieu et au Père v,. (I Cor.

XV, 21.) Le Sauveur parle donc ici d'une manière humaine ; il fait connaître à ses disciples qu'il a pour eux une charité ineffable, qu'il a soin d'eux comme d'un héritage qui lui appartient, et il leur apprend que l'humilité, qu'il dit être aussi le commencement et la fin de la vertu, est la source de tous les biens. Et ce n'est pas en vain que l'évangéliste a mis ces mots : "

Il est sorti de Dieu, et il retourne à Dieu "; c'est pour nous apprendre que Jésus-Christ n'a rien fait qui ne fût digne de celui qui est sorti de Dieu et qui y retourne; et qu'il a foulé aux pieds le faste et toutes les vanités de ce monde.

2. " Et s'étant levé de table, et ayant quitté

[451] ses vêtements (4) ". Remarquez, mes frères, jusqu'où va l'humilité du divin Sauveur: il ne la borne point à laver les pieds de ses disciples, mais il l'étend aussi à bien d'autres choses; car, c'est après s'être assis, après que tous s'étaient assis, qu'il se leva de table. Ensuite, non-seulement il lava leurs pieds, mais il quitta ses vêtements. Et il ne se contenta pas de cela, mais il mit un linge autour de lui, et ce ne fut pas encore assez pour lui; il remplit lui-même le bassin d'eau, et ne le donna point à un autre à remplir. Il fait tout lui-même;

en quoi il montre et nous apprend que, quand nous faisons ces petites choses en manière de bonnes oeuvres, nous ne les devons point faire négligemment ni par manière d'acquit, mais avec beaucoup de zèle.

Il me semble que Jésus-Christ lava premièrement les pieds de Judas, d'après ce que dit l'évangéliste : " Jésus commença à laver les pieds de ses disciples (5) ", et sur ce qu'il ajoute : " Il vint à Simon Pierre; qui lui dit : " Quoi ! vous me laveriez les pieds (6)? " Avec ces mêmes mains, dit-il, avec lesquelles vous avez ouvert les yeux des aveugles, vous avez guéri les lépreux, vous avez ressuscité les morts? Ces paroles ont un grand, sens et une grande force. C'est pourquoi il n'a eu besoin que de ce mot : Vous, qui seul exprime et signifie tout.

On peut ici justement demander pourquoi nul n'a fait de difficultés, si ce n'est Pierre seul, quand cette résistance n'eût pas été un médiocre témoignage d'amour et de respect quelle en est donc la raison? Il me semble que le Sauveur commença par laver les pieds du traître, avant de venir à Pierre, et que les autres après furent avertis. Car par ces paroles : " Il vint donc à Pierre ", il est visible que Jésus ne lava les pieds d'aucun autre avant ceux de Judas. Mais l'évangéliste n'est pas un violent accusateur; il se borne à une insinuation, en disant : " Il commença ". Quoique Pierre fût le premier, il y a toute apparence que le traître , qui était hardi et effronté, s'assit avant son chef. Et, en effet, son insolence s'était déjà fait connaître par d'autres traits, comme lorsqu'il mit la main au plat avec son Maître (Matth. XXVI, 23), et lorsqu'ayant été repris de ses vices, il n'en fut point touché de componction : bien différent de Pierre, qu'une seule réprimande que lui avait faite son Maître longtemps auparavant, pour lui avoir indiscrètement parlé, quoique par un excès d'amour, retint et intimida si fort, qu'ayant quelque chose à lui demander dans la suite, il n'osa lui-même l'interroger, et dans sa crainte s'adressa à un autre. Mais le traître Judas fut souvent réprimandé, et il ne le sentit, et il ne s'en aperçut même pas.

" Jésus étant donc venu à Pierre, Pierre lui dit:

Quoi ! Seigneur, vous me laveriez les pieds ? Jésus lui répondit: Vous ne savez pas maintenant ce que je fais, mais vous le saurez ensuite (6 , 7) " , c'est-à-dire , vous ne connaissez pas le fruit, l'utilité , l'abondante instruction qui revient de cet exemple, ni à quelle humilité il peut porter les hommes. Que répondit Pierre ?

II résiste , il s'oppose encore, et il dit. " Vous ne me laverez jamais les pieds (8) ". Pierre, que faites-vous? Vous ne vous souvenez pas de ce que vous a déjà répondu votre Maître, lorsque vous lui avez dit: " Epargnez-vous à vous-même tous ces maux (1) ? " (Matth. XVI , 22.) N'avez-vous pas ouï qu'il vous a répondu: " Retirez-vous de " moi, Satan ? " (Ibid. 23.) Vous ne vous corrigez pas, et vous vous laissez encore aller à votre humeur vive et bouillante? Oui , dit-il, car ce que je vois m'étonne et me surprend prodigieusement. Mais Jésus-Christ reprend encore Pierre , et, pour cela, il se sert justement du violent amour qui lui suggérait cette résistance. Comme donc la première fois il lui fit une forte réprimande et lui dit : " Vous " m'êtes un sujet de scandale " (Matth. Ibid.); de même à présent il lui parle en ces termes " Si je ne vous lave, vous n'aurez point de " part avec moi ". Que répond donc cet homme vif et bouillant? " Seigneur, non-seulement " les pieds, mais aussi les mains et la tête (9) ". II est prompt, il est vif dans sa résistance, il est encore plus vif et plus prompt dans sa soumission. Mais l'un et l'autre part de son amour.

Mais pourquoi Jésus-Christ ne lui a-t-il pas expliqué la raison qu'il avait de laver ainsi les pieds, et lui a-t-il fait des menaces? Parce qu'autrement Pierre n'aurait point obéi. Si Jésus-Christ avait dit : Laissez-moi faire, je vous apprendrai par cette action à être humble , Pierre aurait mille fois protesté qu'il serait humble, pour empêcher le Seigneur de s'humilier à ce point.

Mais maintenant, que dit Jésus-Christ? Il le menace de ce que Pierre

1. Dans la traduction de ce passage je suis la force du terme grec. 452 craignait le plus: savoir, d'être séparé de son Maître. C'est lui qui lui demandait souvent où il irait, et lui disait pour cette raison: " Je donnerai ma vie pour vous ". Si, ayant entendu dire à son Maître: " Vous ne savez pas maintenant ce que je fais, mais vous le saurez ensuite " , il ne cessa pas de résister; bien moins aurait-il cédé, s'il avait déjà su de quoi il s'agissait. Voilà pourquoi Jésus lui dit: "

Vous le saurez ensuite " ; sachant bien que si Pierre avait connu son intention, il aurait encore résisté davantage. Et Pierre ne dit point : Apprenez-le-moi maintenant, afin que je vous laisse faire; mais, ce qui marquait plus de vivacité, il n'eut même pas la patience de l'apprendre , et continua à résister. Non , dit-il, " vous ne me laverez point les pieds ". Mais lorsque Jésus l'eût menacé de n'avoir point de part avec lui, il se rendit et obéit sur-le-champ.

Maintenant, que signifie cette parole: " Vous le saurez ensuite? " En quel temps ? Lorsque vous chasserez les démons en mon nom, lorsque vous me verrez m'élever dans le ciel, lorsque vous aurez appris du Saint-Esprit que je suis assis à la droite de mon Père:

vous saurez alors ce que je fais maintenant. Que répondit donc Jésus-Christ? Comme Pierre avait dit. " Non-seulement les pieds, mais aussi les " mains et la tête " , le Sauveur lui dit: " Celui qui a déjà été lavé n'a plus besoin que de se laver les pieds , et il est pur dans tout " le reste (10). a Et pour vous aussi, vous êtes purs, " mais non pas tous. Car il savait qui était " celui qui le devait trahir (11) ". S'ils sont purs, pourquoi lavez-vous leurs pieds? C'est pour vous apprendre à vous abaisser et à vous humilier. Voilà pourquoi le Sauveur a lavé seulement celui des membres qui paraît le plus vil de tous.

Et que signifient ces paroles: " Celui qui a été lavé?

" C'est-à-dire : Celui qui est pur. Mais les disciples étaient-ils purs, eux qui n'étaient point encore délivrés de leurs péchés , qui n'avaient pas encore reçu le Saint-Esprit?

Etaient-ils purs, lorsque le péché dominait encore dans le monde, lorsque l'arrêt de notre condamnation subsistait, lorsque la victime n'avait point encore été offerte ? Comment donc Jésus-Christ les dit-il purs ? Il les dit purs: mais afin que vous ne croyiez pas que, pour être purs, ils fussent entièrement affranchis du péché, il a ajouté. " Vous êtes déjà purs à cause des instructions que je vous ai données " (Jean, XV, 3) ; c'est-à-dire, vous êtes purs, en ce sens que vous avez reçu ma parole: vous avez déjà reçu la lumière: déjà vous êtes délivrés des erreurs et des superstitions juives. Le prophète dit: " Lavez-vous, purifiez-vous, chassez la malice de vos coeurs". (Isaïe , I, 16.) C'est pourquoi , celui qui a fait ces choses, est lavé et pur. Les disciples ayant donc renoncé à toutes sortes de malices, et vivant avec leur Maître dans une grande pureté d'esprit et de tueur, Jésus-Christ les dit purs, selon la parole du prophète: Celui quia été lavé est déjà pur. Car le Sauveur n'a point en vue ici la pureté légale qui s'acquiert par l'eau et les cérémonies judaïques: il parle de la pureté de conscience.

3. Soyons donc purs nous-mêmes aussi: apprenons a faire le bien. Et qu'est-ce que faire le bien? " Faites justice à l'orphelin, défendez la veuve " ; et, après cela: " Venez, et disputons (1) , dit, le Seigneur ". L'Ecriture fait souvent mention des veuves et des orphelins: mais nous n'y avons nul égard. Pensez pourtant à la récompense promise. " Quand vos péchés ", dit le Seigneur, " seraient comme l'écarlate, je les rendrai blancs comme la neige; et quand ils seraient rouges comme le vermillon, je les rendrai blancs comme la neige la plus blanche ". Une veuve n'a personne pour la défendre et la protéger; voilà pourquoi lé Seigneur en prend un grand soin, Une veuve est une femme qui, pouvant se remarier, souffre, par crainte de Dieu, les peines et les afflictions de la viduité. Tendons-leur donc la main, nous tous, et hommes et femmes, de peur que nous ne soyons un jour dans la même peine. Que si nous devons y tomber, assurons-nous par là à nous-mêmes la charité d'autrui.

Les larmes des veuves n'ont pas peu de force et de vertu, elles peuvent ouvrir le ciel même. Gardons-nous bien de les insulter, d'augmenter leurs peines et leurs calamités: mais au contraire assistons-les de toutes manières. Si nous le faisons, nous nous procurerons un asile bien sûr, et dans ce monde et clans l'autre. Ce n'est pas ici-bas seulement que ces

1. " Disputons ". Saint Chrysostome, saint Cyprien, et quelques autres Pères lisent de même : Disputemus, disputons, plaidons,c'est-à-dire : " Voyons qui de nous aura tort ". L'hébreu et les Septante lisent : " Accusons-nous l'un l'autre ". Notre Vulgate dit : " Accusez-moi " : c'est-à-dire, accusez-moi d'injustice, si je vous punis, lors. que vous vivrez dans la justice et dans l'innocence, 453 femmes nous seront d'un grand secours, c'est encore en l'autre vie ; puisque le bien que nous leur aurons fait retranchera et effacera la plus grande partie de nos péchés, et nous fera comparaître avec confiance devant le tribunal de Jésus-Christ. Puissions-nous jouir tous de ce bonheur, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMéLIE LXXI.

ET JéSUS REPRIT SES VêTEMENTS : ET S'éTANT REMIS A TABLE, IL LEUR DIT : SAVEZ-VOUS CE QUE JE VIENS DE VOUS TAIRE? (VERS. 12, JUSQU'AU VERSET 19.)

ANALYSE.

1. Endurcissement de Judas. — La conduite de Jésus-Christ à l'égard de ses disciples doit faire réfléchir les maîtres qui sont durs envers leurs serviteurs.

3. Ce n'est pas celui qui reçoit l'injure qui est malheureux et à plaindre, mais celui qui la fait. — Récompenses qu'auront et celai qui ne s'est point vengé , le pouvant, et celui qui ne le pouvant pas, a retenu sa colère et sa langue. — Celui qui ne se venge point devient semblable à Dieu. — Plus les exemples sont anciens, plus ils sont propres à persuader.: pourquoi. — Noé parfait en son temps. — Joseph, Mule , modèles de douceur et de patience. — Histoire de Joseph. — Pardonner, afin, que Dieu nous pardonne.

1. Tomber dans l'abîme des péchés, c'est, mes très-chers frères, c'est sûrement un terrible malheur (1). Il est bien difficile alors que le coeur change et se convertisse. Voilà pourquoi il faut, dès le commencement, faire tous ses efforts pour ne pas se laisser tomber dans les piéges du péché (2). Il est plus aisé de n'y pas tomber que d'en sortir , lorsqu'une fois on S est tombé. Voyez Judas : une fois qu'il fut jeté, tous les secours que lui a offerts son Maître sont devenus inutiles et il ne s'est point relevé. Jésus a dit devant lui : " Un de vous autres est un démon " (Jean, VI, 71) ; il a dit : " Je ne dis pas ceci de vous tous " (Id . XIII,18) ; il a dit : " Je connais ceux que "j'ai choisis ". (Ibid.) Et Judas n'y a point fait attention. Après donc qu'il leur eût lavé les pieds, il

1. Lorsque le méchant est parvenu au plus profond des péchés, dit la sage, il méprise tout . mais l'ignominie et l'opprobre le suivent. (Prov. XVIII.)

2. Car celui qui néglige les petites choses, tombe peu à peu. (Eccli. XIX, 1) Une âme attachée à Jésus-Christ, dit saint Jérôme, est attentive et aux plus grandes et aux plus petites choses, sachant qu’il lui faudra rendre compte même d'une parole oiseuse. Ad Heliodor.

reprit ses vêtements, et s'étant remis à table, il leur dit : " Savez-vous ce que je viens de faire?" Le Sauveur ne parle plus à Pierre seul, mais à tous. " Vous m'appelez votre Maître et votre Seigneur, et vous avez rai" son, car je le suis (13). Vous m'appelez ". Jésus-Christ approuve le sentiment qu'ils ont de lui. Ensuite, de peur qu'ils ne croient que c'est par complaisance pour eux qu'il l'approuve, il ajoute : " Car je le suis ". En citant ainsi leurs paroles, il ôte à l'affirmation ce qu'elle pouvait avoir de choquant, car leur emprunter leurs expressions et se borner à les confirmer, cette conduite n'était pas propre à inspirer de mauvaises pensées; " car je le suis ", dit-il. Ne voyez-vous pas, mes frères, que Jésus-Christ parle plus ouvertement de soi, lorsqu'il s'entretient seul avec ses disciples? Comme donc il dit : " N'appelez personne sur la terre votre maître, parce que [454] vous n'avez qu'un seul Maître " (Matth. XXII, 8); il dit de même: " N'appelez aussi personne sur la terre votre père ". Au reste, cette parole : un seul maître et un seul père, n'est pas seulement dite du Père, mais encore du Fils; si Jésus-Christ ne parlait pas de soi, comment aurait-il dit : " Afin que vous soyez enfants de la lumière ? " (Jean, XII, 36.) Et encore, s'il appelait Maître le Père seul, comment parlerait-il en ces termes : " Car je le suis? " Comment dirait-il : " Le Christ (1) est votre seul docteur, votre seul Maître? "

" Si donc, " dit-il, " je vous ai lavé les pieds, moi qui suis votre Seigneur et votre Maître, vous devez aussi vous laver les pieds les uns aux autres. Je vous ai donné l'exemple, afin que, pensant à ce que je vous ai fait, vous fassiez aussi de même (14)

". Mais ce n'est point là une même chose, il est le Maître et le Seigneur, et vous, vous êtes tous des serviteurs les uns des autres. Que veut donc dire ce mot : " De même? " Avec le même soin et la même affection. Voilà pourquoi le Sauveur nous donne de grands exemples, afin que nous fassions du moins les petites choses. Les exemples que donnent les maîtres aux enfants qu'ils instruisent sont de même écrits dans les plus beaux caractères, afin qu'ils tâchent de les imiter, quoiqu'imparfaitement.

Où sont-ils maintenant ceux qui ne font aucun cas de leurs frères en servitude? Où sont-ils ceux qui veulent être honorés?

Jésus-Christ a lavé les pieds d'un traître, d'un sacrilège et d'un larron, lors même qu'il allait le trahir; il le fait asseoir et manger à sa table, lorsqu'il n'y avait nulle espérance d'amendement et de repentir, et vous, vous avez de hauts sentiments de vous-mêmes et vous vous enflez d'orgueil? Lavons-nous les pieds les uns aux autres,dit le Sauveur, lavons même ceux de nos serviteurs. Et qu'y a-t-il de si grand à laver même les pieds de nos serviteurs? Parmi nous toute la différence entre le libre et l'esclave n'est que de nom, mais à l'égard de Jésus-Christ, elle est réelle et véritable. Il est le Seigneur par nature, et nous, par nature, nous sommes des serviteurs et des esclaves, et cependant celui qui est le vrai Seigneur n'a pas dédaigné de faire une action si basse et si humiliante. Mais aujourd'hui il faut se tenir pour content si nous traitons des hommes libres comme des serviteurs et des esclaves achetés au marché.

Que répondrons-nous un jour, nous qui, ayant devant les yeux de si grands exemples de modération et de patience, ne les imitons pas, nous qui en sommes totalement éloignés, nous qui sommes si hauts et si enflés d'orgueil, qui ne rendons pas aux autres ce que nous leur devons ? Dieu nous a faits débiteurs les uns des autres, il a commencé par payer le premier nos grandes dettes, et il ne nous a laissé que la charge d'acquitter les plus petites. En effet, quand il nous a lavé les pieds, il était notre Seigneur;

mais nous, si nous faisons de même, c'est à nos compagnons que nous le faisons. Jésus-Christ nous le fait clairement entendre en disant : " Si donc je vous ai lavé les pieds ; moi qui suis votre Seigneur et votre Maître ". Et encore : " Vous fassiez aussi de même ". On devait s'attendre à ce que le Seigneur dît : A combien plus forte raison devez-vous en faire de même, vous qui n'êtes que des serviteurs; mais il laisse le soin de tirer la conclusion à la conscience de ceux qui l'écoutent. Mais pourquoi le Sauveur lava-t. il alors les pieds de ses disciples? Parce qu'ils devaient recevoir des honneurs, les uns plus grands, les autres moins considérables.

2. Afin donc que les disciples ne s'élèvent pas au-dessus des autres, et qu'ils ne disent pas comme auparavant : " Qui est le plus grand? " (Matth. XVIII, 1), et aussi qu'ils ne conçoivent pas d'indignation les uns contre les autres (Matth. XX, 24), Jésus-Christ réprime toutes ces pensées d'orgueil, en disant: Quelque grand que vous soyez, vous ne devez pas vous élever au-dessus de votre frère. Le Sauveur n'a point dit, ce qui était et plus grand et plus fort : Si j'ai lavé les pieds d'un traître, est-ce quelque chose de si admirable que vous laviez les pieds de vos compagnons? Mais, comme il venait de laver réellement les pieds d'un traître, il laisse cela au jugement de ceux qui en avaient été les témoins.

C'est aussi pour cette raison qu'il a dit : " Celui qui fera et enseignera, sera grand dans le royaume des cieux ". (Matth. V, 19.) Car c'est véritablement enseigner, que d'enseigner par les oeuvres. En effet, quel faste, ce que venait de faire le Seigneur, n'aurait-il pas abattu, quelle ostentation cet acte n'aurait-il pas étouffée?

Celui qui est assis sur les chérubins lave les pieds d'un traître; et vous, d homme, vous

1. Le Christ : on lit ce mot dans le Nouveau Testament grec, dans mon Auteur et dans quelques manuscrits.

455 qui n'êtes que cendre, que terre, que poussière, vous vous élevez d'orgueil, et vous avez une haute opinion de vous-même? Que si vous voulez vous élever, venez, je vous montrerai le chemin; car vous ne le connaissez pas. S'attacher aux choses présentes comme à de grandes choses, c'est avoir l'esprit petit et l'âme basse Comme les petits enfants n'ont de désirs et d'ardeur que pour des bagatelles, pour des boules,: des toupies, des osselets, et qu'ils ne sont même pas capables de penser à rien de sérieux; à rien de grand; de même celui qui s'adonne à la vraie, philosophie ne fera nul cas des choses présentes. Il ne désirera donc pas de les acquérir, ou que d'autres les lui donnent. Mais l'homme qui ne s'applique pas à cette étude, s'attachera d'affection et de coeur à des toiles d'araignées, à des ombres, à des songes, et aux choses les plus viles et les plus abjectes. "En vérité, en vérité, je vous le dis :

Le serviteur n'est pas plus grand que le maître et l'envoyé n'est pas plus grand que celui a qui l'a envoyé (16). Si vous savez ces choses, q vous serez heureux, pourvu que vous les pratiquiez (17). Je ne dis pas ceci de vous tous : mais il faut que, cette parole de l'Ecriture soit accomplie : Celui qui mange, du pain avec moi; lèvera le pied contre moi (18)". Jésus-Christ répète encore ici ce qu'il a dit auparavant : Si le serviteur, dit-il, n'est pas plus grand que son maître, si l'envoyé n'est pas plus grand que. celui qui l'a envoyé, et si j'ai fait cette action, si j'ai lavé vos pieds, à plus forte raison il faut que vous fassiez de même. Ensuite, de peur que quelqu'un ne repartît : Pourquoi parlez-vous de la sorte maintenant, nous n'en voyons pas la raison? il a ajouté : Je ne vous dis pas ceci, comme si vous ne le saviez pas; mais c'est afin que vous montriez par vos oeuvres que vous le savez. Véritablement tous savent, mais tous ne font pas. Voilà pourquoi le Sauveur dit : " Vous serez heureux, pourvu que vous pratiquiez ces choses ". Encore que vous les sachiez, je vous les répète très-souvent, pour vous porter à les mettre . en pratique. Les Juifs les savent aussi, mais ils ne sont pas heureux, parce que ce qu'ils savent, ils ne le font pas.

" Je ne dis pas ceci, de vous tous ". Ah ! quelle patience ! Le Sauveur ne fait point encore des reproches à ce traître, mais il couvre son crime, pour lui donner le temps de faire pénitence ! Et il le reprend, sans néanmoins paraître le reprendre, en disant :

" Celui qui mange du pain avec moi, lèvera le pied contre moi ". Il me semble que Jésus-Christ a dit : " Le serviteur n'est pas plus grand que son maître ", afin que si un serviteur, ou quelque autre, vile personne, outrage et offense quelqu'un, celui-ci ne se trouble point, considérant ce qu'a fait Judas : Judas, qui, ayant reçu de si grands biens de son Maître, le paie de tant d'ingratitude ! Voilà pourquoi Jésus-Christ a ajouté : " Celui qui mange du pain avec moi ". Et passant sur tous les autres bienfaits, il ne lui reproche que ce qui pouvait l'arrêter et le couvrir de confusion. Celui que je nourrissais, celui qui mangeait à ma table, dit-il, c'est celui-là même qui me trahit. En un mot, le Sauveur disait ces choses afin d'apprendre à ses disciples à faire du bien à ceux qui leur feraient du mal, ceux-ci demeurassent-ils incorrigibles. Au reste, après avoir dit : " Je ne dis pas ceci de vous tous " ; pour ne les pas jeter tous dans la crainte et dans l'effroi, Jésus-Christ sépare enfin Judas des autres, et le désigne par ces paroles : " Celui qui mange du pain avec moi ". Car ces mots : " Je ne dis pas ceci de vous tous ", ne désignaient absolument personne en particulier; c'est pourquoi il a ajouté : " Celui qui mange du pain avec moi ", déclarant à ce malheureux que sa trahison lui était parfaitement connue : et rien n'était plus capable de le détourner de son dessein. Le divin Sauveur n'a point dit Judas me trahit, mais : " Il a levé le pied contre moi ", pour faire connaître sa fourberie et les piéges qu'il lui tendait secrètement.

3. Enfin, mes frères, ces choses sont écrites pour notre instruction, afin que nous ne nous mettions point en colère contre ceux qui nous font une injure, et que nous nous bornions à les reprendre et à les plaindre. Car ce ne sont pas ceux qui sont offensés, mais ceux qui offensent, qui sont dignes de larmes. Un ravisseur du bien d'autrui, un calomniateur, et tous ceux qui font du mal, se font un très-grand tort à eux-mêmes. Mais à nous, ils nous procurent de très-grands biens, si nous ne nous vengeons point. Par exemple, un voleur vous a ravi votre bien, vous en avez rendu grâces à Dieu, et vous lui avez rapporté toute la gloire de votre patience : par cette action [456] de grâces, vous avez mérité une infinité de récompenses, de même que ce malheureux s'est préparé un feu immense et éternel.

Mais si quelqu'un dit : Où est mon mérite? Je n'ai pu me venger par faiblesse et par impuissance, je lui répondrai : Vous auriez pu vous fâcher, vous mettre en colère : il est en notre pouvoir de maudire celui qui nous a offensé, celui qui nous a fait du mal; il est en notre pouvoir de lancer mille imprécations contre lui, d'en parler mal, et de le perdre de réputation. Vous n'en avez rien fait, vous avez su vous posséder, vous aurez la récompense que mérite celui qui ne s'est point vengé : car il est constant que, eussiez-vous pu le faire, vous ne l'auriez point fait. Un homme qui se sent offensé, se fait des armes de tout ce qui se présente; s'il ne souffre pas patiemment l'injure qu'on lui a faite, il s'en venge par des malédictions, par des paroles injurieuses et outrageantes, par des embûches. Si donc vous ne vous abstenez pas seulement de toutes ces choses, mais encore si vous priez Dieu pour celui qui vous a offensé, par cette conduite vous devenez semblable à Dieu, qui vous dit : " Priez pour ceux qui vous persécutent, afin que vous soyez semblables à votre Père qui est dans les cieux ". (Matth. V, 44, 45.)

Ne voyez-vous pas, mes frères, quel gain, quel profit nous retirons des injures? Rien ne plaît tant à Dieu que de ne point rendre le niai pour le mal, que dis-je, le mal pour le mal (1)? Il nous est ordonné de faire tout le contraire, d'obliger ceux qui nous offensent, de prier pour eux. Voilà pourquoi Jésus-Christ comblait de bienfaits celui qui le devait trahir, il lui lavait les pieds, il lui faisait des reproches en secret, il le réprimandait avec modération et avec douceur, il l'honorait de ses services, de sa table, de son baiser. Et néanmoins Judas n'en est pas devenu meilleur; Jésus-Christ n'a pourtant pas cessé de faire ce qui était en lui.

Mais, je le vois, mes frères : vous présenter l'exemple du Maître, c'est vous proposer un trop grand modèle: passons à l'exemple des serviteurs, tirons-en notre instruction ; et ce qui aura plus de force, servons-nous ici de l'Ancien Testament, de telle sorte que vous voyiez bien que la rancune est un crime sans excuse. Voulez-vous que je vous propose Moïse pour

1. Ne vous laissez point vaincre par le mal, dit l'Apôtre, mais travailla à vaincre le mal par le bien. (Rom. XLI, 21.)

modèle, ou que je remonte encore plus haut? Plus les exemples sont anciens, et plus ils nous accablent. Pourquoi? Parce qu'alors il était plus difficile de pratiquer la vertu. Les hommes alors n'avaient point de lois écrites, ils n'avaient pas les exemples des anciens, mais la nature humaine, nue et sans armes, combattait par elle-même, par ses propres forces; elle était obligée de naviguer sans lest sur la vaste mer de ce monde. Voilà pourquoi l'Ecriture, faisant l'éloge de Noé, ne dit pas simple. ment qu'il était parfait, mais elle ajoute : "Au a milieu des hommes qui vivaient alors ". (Gen. VI, 9.) Par là, elle fait voir que c'était dans un temps où il y avait bien des obstacles à surmonter; d'autres, dans la suite, se sont signalés; Noé pourtant sera honoré à l'égal des plus grands, vu le temps où il était parfait.

Qui donc avant Moïse a été doux et patient? Le bienheureux Joseph, ce brave et généreux athlète, qui ayant brillé par sa chasteté, ne se signala pas moins par sa patience. Joseph fut vendu par ses frères, à qui il n'avait fait aucun mal;

ou plutôt il avait été pour eux le serviteur le plus empressé, et ils l'outragèrent par un blâme injurieux;

mais Joseph ne se vengea point, quoiqu'il eût toute l'affection de son père : et il fut leur porter du pain dans le désert;

ne les trouvant pas, il ne s'impatienta point, il ne s'en retourna pas. S'il eût voulu se venger, l'occasion était belle : mais au con. traire, il eut toujours un coeur de frère pour ces bêtes féroces, pour ces âmes barbares et inhumaines. Puis, jeté dans une prison, lorsqu'on lui en demanda le sujet, il ne dit aucun mal de ses frères, mais seulement : je n'ai rien fait; et " j'ai été enlevé par fraude de la terre des Hébreux " . (Gen. XL,15.) Et dans la suite, aussitôt qu'il fut. élevé en dignité et en puissance, il leur donna du pain, les tira de leur misère, les arracha à une infinité de maux: car si nous veillons, si nous sommes attentifs sur nous-mêmes, la méchanceté du prochain n'est point capable de nous détourner de la vertu. Mais ses frères en avaient usé à son égard d'une manière bien différente : ils l'avaient dépouillé de sa robe, ils avaient voulu le faire mourir, et ils lui avaient reproché le songe qu'il leur avait raconté; et encore qu'il leur eût apporté de quoi manger, ils cherchaient à lui ôter la vie ou la liberté. (Gen. XXXVII.) Ils mangeaient et laissaient mourir de faim leur frère, qu'ils avaient dépouillé et jeté dans une [457] citerne: est-il rien de plus barbare et de plus inhumain? N'étaient-ils pas plus cruels que des assassins? Ils le tirèrent ensuite de la citerne, mais ce fut pour l'exposer à mille morts, en le vendant à des hommes barbares et féroces, qui devaient l'emmener chez un peuple barbare.

Elevé sur le trône, Joseph, non-seulement ne se vengea point de ses frères, mais encore il excusa leur crime, autant qu'il le pouvait, attribuant tout ce qu'ils avaient fait, non à leur méchanceté, mais à un ordre particulier de la divine Providence. Et s'il fit quelque chose contre eux, ce ne fut point par un dessein de vengeance, mais par feinte, pour les sonder et découvrir leurs sentiments pour son frère Benjamin. Et dès qu'il a reconnu qu'ils le défendent et le protégent, son coeur ne pouvant plus se déguiser, les larmes lui coulent aussitôt des yeux, il embrasse ses frères, comme s'il en eût reçu de grands bienfaits, lui à qui ils avaient voulu jadis ôter la vie : et il les fait tous venir dans l'Egypte, où il les comble de toutes sortes de biens.

Quelle excuse aurons-nous donc un jour, nous qui, vivant après la loi, après la grâce, après de si grandes et si nouvelles leçons de vertu, n'aurons pas même imité celui qui a vécu avant la loi et avant la grâce ? Qui nous délivrera du supplice? Car rien n'est pire ni plus dangereux que le souvenir des injures. Celui qui devait dix mille talents en est une preuve manifeste : on lui avait d'abord remis sa dette; mais après, on le força de la payer. (Matth. XVIII, 24.) Dieu lui avait remis sa dette par compassion et par miséricorde; mais sa propre méchanceté, mais sa dureté envers son compagnon, furent cause que le Seigneur lui fit tout payer. Considérons ces choses, mes frères, et pardonnons à notre prochain ses fautes et ses offenses, ou plutôt répondons à ces offenses par des bienfaits, afin que nous puissions obtenir la miséricorde de Dieu, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui la gloire et l'empire appartiennent dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMéLIE LXXII.

EN VéRITé, EN VéRITé; JE VOUS LE DIS : QUICONQUE REçOIT CELUI QUE J'AURAI ENVOYé, ME REçOIT MOI-MêME : ET QUI ME REçOIT REçOIT CELUI QUI M'A ENVOYé. (VERS. 20, JUSQU'AU VERS. 35.)

ANALYSE. 1. Pourquoi, tous les disciples étant dans la crainte, Jean était couché sur le sein de Jésus.

3. Discours après la Cène. — Ce ne sont pas les miracles, mais c'est la charité qui fait et qui montre les disciples de Jésus-Christ. — Reproches que faisaient les gentils aux chrétiens, et sur les miracles; et sur la charité. — En quoi les apôtres ont fait paraître leur charité. — Les gentils observent les vices et les fautes des chrétiens, pour se fortifier dans leurs sentiments et se défendre d'embrasser la religion chrétienne.

1. Dieu octroie de grandes récompenses à ceux qui protègent ses serviteurs et qui leur font du bien; et le profit que nous retirons d'une telle conduite est immédiat. Car Jésus-Christ dit :

" Celui qui vous reçoit, me reçoit; et qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé ". Recevoir Jésus-Christ, recevoir son Père, qu'y a-t-il de comparable à ce bonheur?

Mais quel rapport ont ces paroles avec celles [458] qui les précèdent? qu'ont-elles de commun avec ce qu'a dit auparavant Jésus-Christ ? " Vous serez heureux si vous pratiquez ces choses : celui qui vous reçoit? " Toutes ces paroles s'accordent fort bien, mais voyez comment. Les disciples devaient sortir de leur patrie, se répandre dans le monde, et souffrir de grands maux ; le divin Sauveur les console par deux arguments : l'un qu'il tire de lui-même, l'autre qu'il emprunte aux autres. Si vous vous appliquez à votre ministère, si vous pensez sagement, dit-il, si vous vous souvenez de moi, et si vous considérez ce que j'ai souffert et tout ce que j'ai fait, vous souffrirez plus facilement le travail et les afflictions; et non-seulement vous vous consolerez par ces réflexions, mais encore par les hommages que vous recevrez de tout le monde. Jésus-Christ marque le premier de ces points, en disant : " Si vous pratiquez ces choses, vous serez heureux " ; l'autre, par ces paroles : " Celui qui vous reçoit, me reçoit ". Il leur a fait ouvrir les maisons de tout le monde, en sorte qu'ils ont été doublement consolés et par la fermeté de leur caractère, et par le zèle de ceux qui les ont honorés.

Jésus-Christ, après avoir donné ces instructions à ses disciples comme devant parcourir le monde entier, pensant que le traître serait privé de l'un et de l'autre, et qu'il ne recevrait aucun de ces avantages ; qu'il serait privé, et de la patience dans les épreuves et des bons offices de ceux qui devaient recevoir ses apôtres, se troubla de nouveau (1). C'est pour marquer ce trouble, et déclarer quelle en fut la cause, que l'évangéliste ajoute : " Jésus ayant dit ces choses, troubla son esprit, et se déclara ouvertement, en disant : Un d'entre vous me trahira (21) ". Le Sauveur ne le nommant point, les jette tous encore dans la crainte et dans l'effroi (22). Les disciples sont inquiets et en peine, quoiqu'ils ne se sentent coupables d'aucun mal, parce que le jugement de Jésus-Christ leur parait plus sûr que l’opinion qu'ils peuvent avoir d'eux-mêmes; c'est pourquoi ils se regardaient l'un l'autre. Le Sauveur diminuait la crainte en restreignant la trahison à un seul, mais en disant : " Un

1. C.-à-d. il eut de l'horreur pour, l'action que Judas méditait, et fut en même temps ému, envisageant sa mort qui n'était pas éloignée. Jésus se troubla à la vue de sa mort, et à la présence de Judas mais ce trouble fut volontaire, de même que celui qu'il excita dans lui-même à l'approche du tombeau de Lazare, et ensuite dans le jardin des Oliviers. d'entre vous ", il les troublait et les effrayait tous. Quoi donc? Ils se regardaient tous l'un l'autre; mais Pierre, toujours vif et bouillant, " fit signe à Jean (24) ". Car, comme peu de temps auparavant il avait été réprimandé, et avait voulu empêcher son Maître de lui laver les pieds; comme il est partout entraîné par son amour, et partout; censuré, voilà .pourquoi .il est timide et craintif, il ne peut se retenir; il n'ose point davantage ouvrir,la bouche, mais il cherche à s'éclairer par le ministère de Jean.

Il se présente ici une question digne de notre attention et de nos recherches; pourquoi, tous étant dans l'inquiétude et dans la crainte, et le chef lui-même dans le trouble et dans la terreur, Jean, comme s'il eût été dans la joie, se couche sur le sein de Jésus, et non-seulement il s'y repose, mais aussi il y laisse tomber sa tête; et ce n'est point là seulement' la question qui est digne de nos recherches, mais encore ce qui suit. Quoi? ce que Jean dit tee lui-même : " Le disciple que Jésus aimait". Pourquoi aucun autre n'a parlé de lui en ces termes? et d'ailleurs les autres aussi étaient aimés? Mais celui-ci l'était plus que tous les autres. Que si nul autre n'a parlé de lui en ces termes, et si Jean lui-même est le seul qui l'ait fait, il n'est rien en cela qui nous doive surprendre. Saint Paul, dans l'occasion, en a usé de même, il a dit : " Je connais un homme , " qui fut ravi il y a quatorze ans ". (II Cor. XXII, 2.) Et encore le saint apôtre a raconté beaucoup de choses qui ne lui font pas médiocrement honneur.

Jean entend cette parole : " Suivez-moi " (Matth. IV, 21) ; sur-le-champ il quitte ses filets et son père, et il suit : croyez-vous que ce soit là peu de chose ? Et que Jésus l'ait pris avec Pierre, et l'ait mené à l'écart sur une montagne (Id. XVII,1);

selon vous, est-ce là peu de chose? Et encore qu'il soit entré avec son Maître dans la maison du grand prêtre (1)? Mais Jean lui-même, quel éloge n'a-t-il pas fait de Pierre ? Il n'a point passé sous silence ces paroles de Jésus-Christ: " Pierre, m'aimez-vous plus que ne font ceux-ci ? " (Jean, XXI, 15.) Partout il le représente vif et bouillant, et

1. Saint Chrysostome, saint Jérôme, Théophilacte

; et plusieurs autres, ont cru que lorsque saint Jean dit : " Un autre disciple, qui était connu du grand-prêtre ", il parle de soi, et que, par conséquent, il veut dire qu'il entra avec le Sauveur dans la maison du grand-prêtre. Plusieurs commentateurs en doutent, et combattent ce sentiment. Il serait trop long de rapporter les raisons de part et d'autre, et de les discuter. Ce qu'on peut dire de plus juste sur ces sortes de questions douteuses, sur lesquelles on a peu de lumières, c'est ce que dit saint Augustin, qu' " on ne doit pas témérairement prononcer sur une chose dont l'Ecriture ne dit rien ". In Joan Tract. CXIII., 459 sincèrement attaché à son Maître. Au reste, c'est par un grand amour pour Jean que Pierre fit cette demande : " Et celui-ci, Seigneur, que deviendra-t-il ? " (Jean, XXI, 21.)

Nul autre n'a parlé de Jean de la sorte, et Jean lui-même ne l'aurait point fait si l'occasion présente ne l'y eût engagé. Si, après avoir rapporté que Pierre avait fait signe à Jean de demander " qui était le traître ", il n'eût rien ajouté, sûrement il nous aurait jeté dans l'inquiétude et dans le doute, et nous aurait mis dans la nécessité d'en chercher la raison; voilà pourquoi il l'apporte lui-même, en disant : " Il se reposa sur le sein de Jésus".

Lorsque vous entendez que Jean était couché sur le sein de Jésus, et qu'il était si familier avec son Maître, croyez-vous avoir appris peu de chose? Mais si vous demandez ce qui lui procurait cet honneur et cet avantage, je vous dirai que c'est l'amour que Jésus avait pour lui ; c'est pourquoi il dit : " Celui que Jésus aimait ". Pour moi, je pense que Jean eut un autre sujet de faire cette question, et que c'était pour se montrer innocent du crime dont le Maître accusait l'un d'entre eux. Voilà pourquoi il interroge hardiment et avec confiance ; et en effet, pour quelle autre raison ne fait-il cette demande que lorsque le chef des apôtres lui fait signe? C'est afin que vous ne croyiez pas que Pierre s'adresse préférablement à lui, comme étant plus grand que les autres, aussi Jean déclare que c'est à cause que Jésus l'aimait beaucoup.

Pourquoi Jean se reposa-t-il sur le sein de Jésus-Christ? C'est parce qu'en général les disciples n'avaient pas encore une digne opinion de lui, et à l'égard de Jean, il soulageait par là son affliction. Il y a toute apparence qu'ils avaient tous le visage fort triste; car si leur âme était pleine de trouble et de tristesse, leur visage sans doute l'était beaucoup plus encore. Jésus-Christ les console donc et par ses paroles, et par la réponse qu'il fait à cette demande, et il invite Jean à reposer sa tête sur son sein. Mais remarquez que cet évangéliste est très-éloigné du faste et de l'ostentation; il ne se nomme pas, mais il dit : " Celui que Jésus aimait ". De même que fait saint Paul, lorsqu'il dit : " Je connais un homme qui fut ravi il y a quatorze ans ".

Voici enfin la première fois que Jésus désigne ouvertement le traître, sans toutefois le nommer. Comment? En disant: " C'est celui à qui je présenterai du pain que je vais tremper (26) ". Cela même est un reproche de la perfidie de Judas, traître envers celui dont il partageait la table et le pain. Que ce repas, pris en commun, n'ait pas eu le pouvoir de le retenir, je le passe; mais quel homme n'aurait pas été fléchi par ce morceau de pain présenté de la main d'un tel Maître? Eh bien ! son coeur n'en est point attendri. Voilà pourquoi Satan entra aussitôt dans lui (27), se riant , se jouant de son impudence. Tant qu'il a été du nombre et dans la société des apôtres, Satan n'a osé entrer en lui, et il s'est contenté de l'attaquer du dehors. Mais aussitôt que Jésus-Christ l'a fait connaître et l'a exclu du sacré collège, le démon s'est librement jeté sur lui, et s'en est mis en possession. Judas étant si méchant et si incorrigible, il ne convenait pas qu'il demeurât davantage dans la maison de son Maître. Voilà pourquoi Jésus le chassa; Satan s'empare alors de ce membre retranché , et le traître quittant les apôtres , sortit de nuit. Jésus lui dit : " Mon ami , faites au plus tôt ce que vous faites (27) ; mais nul de ceux qui étaient à, table ne comprit cela (28) ".

2. Quelle insensibilité 1 Comment ne s'est-il pas laissé fléchir, et n'a-t-il pas été couvert de honte et de confusion ? comment est-il devenu. plus hardi et plus impudent? comment est-il sorti? Au reste, cette parole de Jésus : " Faites au plus tôt " , n'est point un ordre ni un conseil; c'est un reproche, c'est une marque du désir qu'il a que ce malheureux change et se convertisse; mais son coeur s'étant endurci, le Seigneur l'a abandonné.

" Mais ", dit l'évangéliste, " nul de ceux qui étaient à table n'a compris cela ". Sur quoi on peut agiter une grande question : comment les disciples ayant demandé : " Qui est-ce? " Et Jésus ayant répondu : " C'est celui à qui je donnerai le morceau de pain trempé ", ils ne comprirent pas encore pourquoi leur Maître avait dit cela. Peut-être répondit-il si bas que personne ne l'entendit. Jean ayant sa tête inclinée sur le sein de son Maître, lui parla peut-être à l'oreille, en sorte que le traître ne fut point découvert peut-être Jésus répondit de manière qu'il ne [460] se fit point entendre.

Et alors, malgré ces paroles significatives de Jésus : "

Mon ami, faites au plus tôt ce que vous faites ", ils ne comprirent point ce qu'il voulait dire.

Jésus-Christ parlait de la sorte , pour faire voir que ce qu'il avait dit aux Juifs sur sa mort, était véritable, savoir : " J'ai le pouvoir de quitter la vie, et j'ai le pouvoir de la reprendre; et personne ne me la ravit". (Jean, X, 18.) Donc, tant que Jésus-Christ a voulu conserver la vie, personne n'a pu la lui ravir; mais lorsqu'il a permis qu'on la lui ôtât, alors il a été facile de la lui ôter. C'est aussi pour insinuer toutes ces choses qu'il a dit : " Faites au plus tôt ce que vous faites ". Et à ces paroles, les disciples ne connurent point encore le traître; ils l'auraient peut-être mis en pièces, s'ils l'avaient connu;

peut-être Pierre l'aurait tué. Voilà pourquoi nul de ceux qui étaient à table ne comprit ce que Jésus avait dit. Quoi ! Jean ne le comprit pas? Non, Jean ne le comprit pas lui-même; il ne put penser qu'un disciple fût capable d'une si grande méchanceté et d'une si noire perfidie. Comme ils étaient bien éloignés de se porter à un si grand crime, ils ne pouvaient soupçonner que d'autres en fussent capables. Comme aussi le Maître leur avait dit auparavant : " Je ne dis pas ceci de vous tous (18) ", et n'avait jamais dénoncé le coupable; maintenant, de même, ils ont cru qu'il parlait de quelqu'autre.

" Il était nuit ", dit l'évangéliste, " lorsque Judas sortit (30) ". Pourquoi me marquez-vous la nuit? C'est afin que vous connaissiez la hardiesse et l'effronterie de cet homme, dont le temps même de la nuit n'a pu arrêter la violence. Mais cette circonstance ne le fit point connaître encore. Les disciples donc, saisis de crainte et d'une grande frayeur, étaient dans le trouble, et ils n'avaient point compris le vrai sens de ces paroles : mais " ils pensaient que Jésus avait dit cela à Judas, afin qu'il donnât quelque chose aux pauvres ". Car le divin Sauveur avait grand soin des pauvres, pour nous apprendre à montrer un grand zèle pour le même objet.

Et ils avaient raison de penser de la sorte, puisque Judas avait la bourse. Mais, dira quelqu'un : nulle part il n'est dit qu'on ait donné de l'argent à Jésus-Christ. Seulement l'évangéliste rapporte que des femmes qui lui étaient attachées, et qui le suivaient pour écouter sa doctrine , fournissaient de leurs biens de quoi subvenir à sa nourriture et à ses besoins; mais il ne laisse nullement penser qu'on lui ait jamais donné de l'argent. Pourquoi donc celui qui défend à ses disciples de ne porter avec eux dans leurs voyages, ni sac, ni argent, ni bâton, faisait-il lui-même porter une bourse pour le service des pauvres ? C'est pour vous apprendre que celui même qui n'a rien et qui porte sa croix, doit sur toutes choses avoir un grand soin d'assister les pauvres. Car le Seigneur faisait bien des choses uniquement pour notre instruction. Les disciples crurent donc que Jésus avait dit cela à Judas, afin qu'il donnât quelque argent aux pauvres. Et néanmoins que le Sauveur ait patienté jusqu'au dernier jour, et qu'il n'ait pas voulu le diffamer, ni le faire connaître jusqu'à ce moment, ce traître n'en a point été touché ni amolli.

Notas devons imiter, mes frères, cette douceur et cette charité : quelque grands et énormes que soient les péchés de nos frères, nous ne devons pas les divulguer. Encore plus tard, notre divin Maître donna un baiser à Judas, lorsque celui-ci venait pour le trahir, lorsqu'il se présentait à lui pour commettre l'action la plus noire et la plias horrible; lorsqu'il venait le prendre pour le livrer à la croix et à la mort la plus ignominieuse ; c'est alors même qu'il lui donne de nouveaux témoignages de sa bonté et de sa miséricorde. Et il appelle cela gloire, pour nous apprendre que ce qui paraît le plus honteux et le plus ignominieux, nous illustre et nous couvre de gloire, lorsque c'est pour Dieu que nous le faisons.

Après donc que Judas fut sorti pour accomplir sa' trahison, Jésus dit : " Maintenant le Fils de l'Homme est glorifié (31) ". Relevant par ces paroles l'esprit des disciples, qui était dans l'abattement et dans la consternation, il leur fait voir et les convainc que non-seulement ils n'ont pas lieu de s'affliger, mais qu'ils doivent même se réjouir. C'est pour cela qu'au commencement, Pierre " ne connaissant point

1. Il est à observer que c'est ici une objection que se propose, en passant, notre saint Docteur, et à laquelle il ne répond que par rapport à la vue et au dessein qu'il avait d'exhorter ses auditeurs d'être attentifs et soigneux à faire l'aumône, et il le fait par ces paroles : " C'est pour vous apprendre, etc..." L'éditeur de saint Chrysostome dit que cet endroit est un peu obscur, et difficile à comprendre. — La supposition que je fais de l'objection qui se montre pour ainsi dire d'elle-même me parait l'éclaircir.

J'ai seulement suppléé quelques mots qu'attirent nécessairement le sens et la suite du discours.

461 encore cette véritable gloire " (Matth. XVI, 22), ne craignit pas de reprendre son Maître. Car, vaincre la mort par la mort même, c'est une grande gloire, et c'est là ce que dit Jésus-Christ de lui-même: " Quand j'aurai été élevé, alors vous connaîtrez qui je suis " (Jean, VIII, 28); et encore : " Détruisez ce temple " (Id. XII, 33); et derechef : " Il ne leur sera point donné d'autre signe que celui de Jonas ". (Luc, XI, 29.) Après sa mort, pouvoir faire de plus grandes choses qu'avant sa mort, comment ne serait-ce point là une très-grande gloire?

En effet, afin que les peuplés crussent à la résurrection, les disciples et les prédicateurs de la résurrection ont fait de plus grands prodiges. Disons-le : si Jésus-Christ n'était pas ressuscité, s'il n'avait pas vécu après sa mort, s'il n'eût pas été Dieu, comment ses disciples auraient-ils fait en son nom de si grandes couvres et de si grands miracles? " Et Dieu le glorifiera (32) ". Que veut dire cela : " Dieu le glorifiera en lui-même? " C'est-à-dire : Il le glorifiera par lui-même et non par une autre; et il le glorifiera aussitôt, il le glorifiera en même temps avec la croix. Non, dit-il, il ne tardera pas, et ce ne sera pas longtemps après sa résurrection qu'il fera éclater sa gloire ; mais. dès qu'il sera attaché à la croix, des signes éclatants et des prodiges paraîtront, et dans le ciel, et sur la terre. On les vit, ces signes éclatants et ces prodiges :1e soleil fut obscurci, les pierres se fendirent, le voile du temple se déchira en deux, plusieurs corps de saints qui étaient dans le sommeil de la mort, ressuscitèrent (Luc, XXVI, 45; Matth. XXVII, 54., 52; Idem, ibid. 66) ; les Juifs, pour s'assurer du sépulcre, scellèrent la pierre et y mirent des gardes; et quoiqu'on eût fermé avec une grosse pierre le tombeau où était le corps, ce corps ressuscita et sortit du tombeau. Quarante jours après, les disciples reçurent le Saint-Esprit, et aussitôt ils prêchèrent Jésus ressuscité. Voilà ce que signifie cette parole : " Dieu le glorifiera en lui-même " ; et il le glorifiera incontinent, non par les anges, non par quelque autre puissance, mais par lui-même.

3. Comment Dieu l'a-t-il glorifié par lui-même? En faisant tout pour la gloire de son Fils. Mais le Fils a fait toutes choses. Ne le voyez-vous pas, mes frères, que Jésus rapporte au Père les couvres du Fils?

"Mes petits enfants, je n'ai plus que peu de temps à être avec vous. Vous me chercherez, et comme j'ai dit aux Juifs qu'ils ne pourraient venir où je vais, je vous dis aussi à " vous autres" que vous ne le pouvez " présentement (33) ". Jésus-Christ commence maintenant, après le souper, à entretenir ses disciples de choses tristes : car, lorsque Judas sortit, ce n'était pas le soir, mais la nuit. Comme ceux qui le venaient prendre allaient incessamment arriver, il fallait qu'il leur donnât ses ordres et toutes ses instructions , afin qu'ils n'oubliassent et n'omissent rien de ce qu'ils devaient faire; ou plutôt le Saint-Esprit les faisait ressouvenir de tout ce que leur Maître leur avait dit (Jean, XIV, 26) ; il y a même beaucoup d'apparence que plusieurs choses se perdirent alors de leur mémoire , et parce qu'ils les entendaient pour la première fois, et parce qu'ils avaient bien des traverses et des afflictions à essuyer. Ils se laissèrent aller au sommeil, comme le rapporte un autre évangéliste ; et ils étaient en proie à la tristesse, comme le leur dit Jésus-Christ lui-même " Mais parce que je vous ai dit ces choses, votre coeur a été rempli de tristesse " (Matth. XXVI, 40, 43, 45; Jean, XVI , 6) ; comment donc auraient-ils pu retenir exactement toutes ces choses ?

Mais pourquoi, dans cet état de tristesse et d'accablement, Jésus-Christ les leur disait-il ? C'est parce qu'ils en tiraient un grand profit et un grand avantage qui tournait à sa gloire, lorsque, dans la suite, les voyant visiblement arriver, ils se rappelaient qu'il les leur avait toutes prédites. Mais encore, pourquoi le Sauveur abat-il ainsi l'esprit de ses disciples, en disant : Je n'ai plus que peu de temps à être avec vous? Ils auraient bien pu répliquer Vous avez raison de dire cela aux Juifs, mais pourquoi nous confondez-vous avec ces ingrats? Non, il ne les confond point. Pourquoi dit-il donc : " Comme j'ai dit aux Juifs ? " C'est pour les faire souvenir que ce n'est point l'approche du danger qui lui dicte ce langage, et que dès longtemps il est averti; eux-mêmes en sont témoins, eux qui ont entendu faire ces prédictions aux Juifs. C'est pourquoi il a ajouté : " Mes petits enfants ", afin qu'entendant ces paroles : " Comme j'ai dit aux Juifs", ils ne crussent pas qu'il les leur disait de la même manière et dans le même sens, Ce n'a donc point été pour jeter ses disciples dans l'abattement et dans la tristesse , que leur Maître leur a dit cela, mais pour les consoler [462] et les prévenir, de peur qu'ils ne fussent un jour troublés des calamités qui fondraient sur eux à l'improviste.

" Vous ne pouvez venir où je vais ". Par ces paroles, le Sauveur fait connaître que sa mort est une translation et un passage à un meilleur état, en un lieu où les corps périssables ne sont point reçus. Il dit aussi ces choses pour exciter leur amour et le rendre plus vif et plus ardent. Vous le savez, mes frères, lorsque nous voyons partir quelques-uns de nos plus grands amis, l'amour que nous avons pour eux s'enflamme davantage , et surtout si nous les voyons aller dans un pays où nous ne saurions aller nous-mêmes. Encore une fois, Jésus-Christ a dit ces choses, et pour effrayer les Juifs, et pour allumer l'amour de ses disciples. Le lieu où je vais est tel, dit-il, que ni eux, ni vous autres, qui êtes mes plus grands amis, vous n'y pouvez venir; en quoi il fait aussi connaître sa dignité. " Et je vous le dis présentement ", mais différemment à eux, différemment à vous ; c'est-à-dire, je ne vous le dis pas comme à eux, ni pour vous confondre avec eux.

Quand les Juifs ont-ils cherché Jésus? Quand l'ont cherché les disciples? Les disciples l'ont cherché lorsqu'ils fuyaient de tous côtés; les Juifs, lorsqu'ils tombèrent dans une extrême calamité, dans des malheurs inouïs, lorsque leur ville fut prise et plue la colère de Dieu les environnant de toutes parts, s'appesantit entièrement sur eux. Jésus-Christ parla donc autrefois de la sorte aux Juifs, à cause de leur incrédulité; maintenant il parle à vous, disciples, afin de vous préparer aux malheurs qui vous sont réservés.

" Je vous fais un commandement nouveau (34) ". Comme il était vraisemblable que les disciples, entendant ces choses, seraient saisis de peur et d'effroi, ainsi que des gens près d'être absolument abandonnés, leur Maître les console, et, pour les rassurer et les fortifier, il implante dans leur coeur la racine de toutes sortes de biens, savoir, la charité; comme s'il disait : parce que je m'en vais, vous êtes tristes et abattus; mais si vous vous aimez les uns les autres, vous serez plus forts et plus courageux. Pourquoi donc ne le leur a-t-il pas dit en ces termes? Parce que la manière dont il le leur a dit était beaucoup plus utile et plus avantageuse.

" C'est en cela que tous connaîtront que vous êtes mes disciples (33) ". Par ces paroles Jésus-Christ leur déclare que les ayant fondés dans la charité, et marqués de ce signe, rien ne pourra dissiper ceux qu'il s'est ainsi réunis. Au reste, le Sauveur leur a fait cette prédiction après que le traître est sorti et s'est séparé d'eux. Mais pourquoi appelle-t-il nouveau un commandement inscrit dans l'ancienne loi? C'est parce qu'il l'a rendu nouveau par la manière dont il l'a promulgué; qu'ayant dit : " Vous vous aimerez les uns les autres ", il a ajouté : " Comme je vous ai aimés ". Je n'ai point acquitté une dette, je ne vous ai point aimés en récompense de vos mérites précédents, mais j'ai commencé moi-même le premier à vous aimer, dit-il, et à vous faire du bien; ainsi il faut que vous, de même, vous fassiez du bien à vos amis, même sans avoir vis-à-vis d'eux aucune obligation. Et sans parler des miracles qu'il leur devait donner le pouvoir de faire, il les distingue par la charité. Pourquoi ? Parce que c'est là principalement ce qui fait, ce qui caractérise les saints; car la charité est la base de toute vertu. C'est principalement par la charité que nous acquérons tous le salut. C'est là, dit Jésus-Christ, c'est là être mon disciple, et tous vous loueront s'ils vous voient imiter mon amour et ma charité.

Quoi donc? Ne sont-ce pas plutôt les miracles qui font connaître les disciples de Jésus-Christ? Nullement. " Car plusieurs diront Seigneur, n'avons-nous pas chassé les démons en votre nom?

" (Matth. VII, 22.) Et encore : Les disciples étant dans la joie de ce que les démons obéissaient à leur commandement, Jésus leur dit : " Ne vous réjouissez pas de ce que les démons vous sont soumis, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans le ciel ". (Luc,X, 20.) Si les miracles ont converti le monde, c'est que la charité préexistait; sans la charité il n'y aurait pas eu de miracles. C'est la charité, c'est l'union de tous les coeurs qui a fait la vertu des disciples. S'il y avait eu de la division parmi les disciples, tout aurait été perdu. Et le Sauveur n'a point dit cela seulement pour ses disciples, mais encore pour tous ceux qui croiraient en lui dans la suite, car aujourd'hui même rien ne scandalise tant les gentils que de voir qu'il n'y a point de charité parmi nous; mais, direz-vous, ils nous reprochent aussi qu'il ne se fait plus de miracles. Il est vrai, mais pas si fortement.

463 En quoi les apôtres ont-ils fait paraître leur charité?

Ne voyez-vous pas que Pierre et Jean ne se séparent jamais lorsqu'ils vont au temple? Ne voyez-vous pas quelle affection Paul avait pour ses frères? et vous doutez encore? Si les apôtres ont été ornés des autres vertus, ils ont possédé, à plus forte raison, celle qui est la source de tous les biens; car la charité croît dans l'âme qui est douée de la vertu, elle sèche et périt dans celle où règne l'iniquité. "

Lorsque l'iniquité sera très-grande ", dit Jésus-Christ, " la charité de plusieurs se refroidira ". (Matth. XXIV, 12.) Sûrement les gentils ne sont pas autant gagnés par les miracles que de la vie que nous menons, et rien ne perfectionne la vie comme la charité. Ils ont souvent appelé fourbes ceux qui faisaient (les miracles; riais ils n'ont pas de prise sur une vie pure et sainte. Avant que la prédication de l'Evangile eût fait de si grands progrès, on avait raison d'admirer les miracles, mais maintenant c'est la vie qui nous doit rendre admirables. Rien ne touche et ne persuade tant les gentils que la vertu ; rien aussi ne leur est un plus grand sujet de scandale que la méchanceté, et cela se conçoit.

Lorsqu'un gentil voit qu'un avare, qu'un ravisseur du bien d'autrui prêche les vertus contraires à ces vices et enseigne ce qu'il ne pratique point lui-même, lorsqu'il voit que celui à qui la loi commande d'aimer ses ennemis se déchaîne contre ses concitoyens comme une bête féroce , il traite nos préceptes de contes et de sottises. Quand il voit qu'aux approches de la mort un chrétien est saisi de crainte et d'effroi, comment recevra-t-il le dogme de l'immortalité ? Quand il verra parmi nous des hommes ambitieux ou possédés d'autres vices et d'autres passions, il demeurera plus ferme dans son sentiment et n'aura que du mépris pour notre religion, car c'est nous, mes frères, c'est nous qui sommes la cause qu'ils persistent dans leur erreur. Depuis longtemps ils n'ont que du mépris pour leurs dogmes et une égale admiration pour les nôtres; fiais aujourd'hui notre vie et nos moeurs les écartent et les font fuir. En effet, il est aisé de philosopher en paroles, et plusieurs parmi eux ont philosophé de la sorte; mais ils demandent quelque chose de plus, ils demandent la pratique. Qu'on leur dise : Rappelez-vous nos anciens, ils ne nous écoutent point, ils ne veulent point remonter si haut, ils nous regardent, nous, et ils examinent ce que nous sommes présentement; montrez-nous, disent-ils, montrez-nous votre foi par vos oeuvres (1). Et c'est ce que nous ne saurions faire. Au contraire, ils nous voient nous acharner contre notre prochain, et le traiter plus cruellement que ne font les bêtes féroces, et ils nous appellent le fléau du. monde.

Voilà ce qu'allèguent les gentils pour se défendre d'entrer parmi nous. Aussi nous en porterons la peine, nous serons punis non-seulement d'avoir fait le mal, mais aussi d'être cause que le saint nom de Dieu est blasphémé. Jusques à quand serons-nous passionnés pour les richesses, pour les délices? jusques à quand serons-nous livrés aux autres passions ? Mettons fin à ces désordres, il est temps. Ecoutez ce que le prophète dit de quelques insensés. " Mangeons et buvons, car nous mourrons de" main ". (Isaïe, XXII, 13.) Véritablement nous ne pouvons pas dire cela de ceux qui vivent aujourd'hui, puisque quelques-uns dévorent eux seuls les biens de tous les autres, comme le leur reproche le même prophète, en disant " Serez-vous donc les seuls qui habiterez sur " la terre? " (Id. V, 8.) C'est pourquoi je crains qu'il ne vous arrive quelque grand malheur, et que nous ne nous attirions les plus terribles vengeances du Seigneur. Dieu veuille nous en préserver ! détournons-les donc en nous exerçant à toutes sortes de vertus, pour acquérir les biens futurs, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles ! Ainsi soit-il.

1. La foi qui n'a point les ouvres, dit saint Jacques, est morte sa elle-même. On pourra donc dire à celui-là : vous avez la foi, et moi j'ai les oeuvres : montrez-moi votre foi, qui est sans ouvres, et moi je vous montrerai ma foi par mes oeuvres. (Ch. II, 17, 18.)

HOMéLIE LXXIII.

SIMON PIERRE LUI DIT : SEIGNEUR, OU ALLEZ-VOUS? JéSUS LUI RéPONDIT : VOUS NE POUVEZ MAINTENANT ME SUIVRE OU JE VAIS, MAIS VOUS ME SUIVREZ APRèS. (VERS. 36, JUSQU'AU VERS. 7 DU CHAP. XIV.)

ANALYSE. 1. Vivacité et ardeur de saint Pierre. — L'amour n'est rien sans la grâce. — Chute de saint Pierre prédite. — Saint Pierre, Coryphée ou chef du collège apostolique. 2. Jésus-Christ, pour ne pas attrister ses disciples, leur cachait certaines choses. — Jésus-Christ montre une fois de plus qu'il est égal au Père — Vision se prend pour connaissance.

3. Avoir grand soin de laver toutes les souillures de l'âme :

premièrement, c'est le baptême qui les efface, ensuite plusieurs autres moyens. — Le premier, l'aumône. — Qualité qu'elle doit avoir pour être bonne, juste et utile. — Offrir à Dieu une oblation de ses rapines, c'est lui offrir son péché, c'est souiller l'autel et les âmes des saints. — Autel de pierre. — La moindre rapine infecte toutes les richesses. — On se lavait les mains en entrant dans l'église. — Il est indifférent de prier sans avoir lavé les mains. — On fait avec grand soin les petites choses, on néglige les plus grandes. — Faire l'aumône de rapines, c'est un crime. — Il vaut mieux ne point faire des oeuvres de miséricorde, que de les faire de nos vols et de nos concussions.

1. L'amour est un grand bien: c'est quelque chose de plus impétueux que le feu, qui s'élève jusqu'au ciel même, et dont rien ne peut arrêter la violence. Pierre, cet homme vif et bouillant, ayant entendu dire à son Maître : " Vous ne pouvez pas venir où je vais ", que répond-il? " Seigneur, où allez-vous?

" Il ne le dit pas tant pour être instruit que par le désir qu'il a de le suivre. il n'ose pas dire : Je vais, je vous suis, mais il dit : " Où allez-vous? " Jésus-Christ ne répond point à ses paroles, mais à sa pensée, comme sa réponse le fait connaître. Et que lui répond-il? " Vous ne pouvez maintenant me suivre où je vais ". A ces paroles, ne voyez-vous pas que Pierre désirait de suivre son Maître, et que c'est pour cela qu'il lui a demandé où il allait? Et, chose étonnante , cette réponse : " Vous me suivrez après ", ne lui suffit pas pour le retenir, ni pour réprimer la violence de son désir, encore qu'il entende qu'il a lieu d'espérer, mais il se laisse emporter jusqu'à dire : " Pourquoi ne vous puis-je pas suivre maintenant? Je donnerai ma vie pour vous (37) ". Comme il n'avait plus la crainte d'être le traître, et qu'il était regardé comme un bon et fidèle disciple, il interroge enfin hardiment et avec confiance lorsque tous les autres gardent le silence.

Ah ! Pierre, que dites-vous? Votre Maître vous dit : " Vous ne pouvez pas ", et vous répondez : Je puis ! Vous apprendrez donc, par votre propre expérience, que votre amour n'est rien sans la grâce d'en-haut. Et par là on voit clairement que ce fut pour l'utilité de Pierre; que le Sauveur permit sa chute. Pierre ayant dit avec trop de confiance et de hardiesse : " Je vous suivrai ", Jésus-Christ voulut l'instruire en lui faisant connaître sa faiblesse. Or, comme il persévérait dans sa véhémence, Jésus-Christ, à la vérité, ne le porta point, ni le poussa point à le renoncer, mais il l'abandonna, afin qu'il connût sa faiblesse. Jésus prédit qu'il serait livré et mis à mort. Pierre répondit : " Epargnez-vous à vous-même tous ces maux, cela ne vous arrivera point " (Matth. XXVI, 22); il en fut repris, et il ne se corrigea point; Jésus voulant lui laver les pieds, il s'y opposa et dit : " Vous ne me laverez jamais les pieds ! " (Jean, XIII, 8.) Et encore, son Maître lui dit : " Vous ne pouvez maintenant me suivre ", et il répond " Quand même tous vous renonceraient, je [465] ne vous renoncerai point ". (Jean, XIII, 35.) Comme donc il était visible que Pierre tombait dans l'arrogance et ne cherchait qu'à contester, son Maître l'avertit enfin de ne plus disputer ni s'opposer à ce qu'il veut. Saint Luc nous insinue ces choses, en rapportant que Jésus-Christ dit : " J'ai prié pour vous, afin que votre foi ne vienne point à manquer " (Luc, XXII, 32) ; c'est-à-dire, afin que vous ne périssiez pas entièrement et jusqu'à la fin. Le Sauveur nous apprend aussi qu'il faut pratiquer l'humilité en toutes choses, et il nous fait connaître que la nature humaine n'est rien par soi, " qu'elle n'est en soi que faiblesse et qu'infirmité ". Comme Pierre était toujours prêt à disputer, se laissant emporter à la violence de son amour, Jésus-Christ l'avertit de s'en corriger, de peur que, dans la suite, lorsqu'il aura reçu le gouvernement de tout le monde, il ne tombe dans la même faute ; et il permet sa chute, afin qu'il se connaisse bien lui-même par le souvenir de ce qui lui est arrivé.

Mais voyez combien est grande cette chute Pierre ne renonça pas une ou deux fois son Maître, mais il s'oublia au point de le renoncer trois fois en peu de temps, afin qu'il connût qu'il m'avait point tant aimé son Maître qu'il n'en avait été aimé.

Et néanmoins, à celui-là même qui avait fait une si grande chute, Jésus dit encore : " M'aimez-vous plus que ne font ceux-ci ? " (Jean, XXI, 15.) Ce n'est donc pas pour avoir été froid que Pierre est tombé, mais c'est pour avoir été privé du secours d'en-haut : Jésus reçoit son amour, mais l'esprit de contradiction qui naît de cet amour, il le retranche et le rejette : Pierre, si vous m'aimez, vous devez vous soumettre et obéir à celui que vous aimez.

Jésus-Christ vous a dit, et à vous et à vos compagnons : " Vous ne pouvez pas "; pourquoi disputez-vous? Quoi ! Vous ne concevez pas ce que c'est qu'une négation que Dieu prononce ? Eh bien ! puisque cela ne suffit point à vous convaincre que ce que je déclare impossible ne saurait arriver, vous l'apprendrez par votre renoncement, qui vous a paru d'abord incroyable. L'une de ces choses vous était inconnue : de l'autre, vous aviez une connaissance au fond de votre âme : néanmoins, vous voyez se réaliser cela même à quoi vous ne vous attendiez pas.

" Je donnerai ma vie pour vous ". (Jean, XIII, 37.) Comme Pierre avait entendu dire à son Maître que personne ne peut montrer un plus grand amour qu'en donnant sa vie (Jean, XV, 13), aussitôt cet homme plein de feu, dont l'amour est insatiable , saisit cette, parole et croit pouvoir atteindre à ce qu'il y a de plus élevé.

Mais Jésus-Christ, pour lui montrer qu'il n'appartient qu'à lui seul de promettre avec infaillibilité un pareil sacrifice, lui repartit : " Le coq ne chantera point que vous ne m'ayiez renoncé trois fois (38) "; c'est-à-dire, tout à l'heure. Et, en effet, le moment n'était plus très-éloigné. C'était fort avant dans la nuit que Jésus disait ces choses, et déjà la première et la seconde veille étaient passées.

" Que votre coeur ne se trouble point. (Ch. XIV, 1.) " Jésus-Christ le dit, parce qu'il y avait toute apparence que ses paroles avaient troublé ses disciples. Si le chef, qui était si zélé et si plein d'ardeur, s'entendit faire cette terrible prédiction , qu'il renoncerait son Maître avant que le coq eût chanté trois fois, il était bien croyable que les disciples devaient être dans une grande affliction, et dans une tristesse capable de briser même des coeurs de diamant. Comme donc la pensée de ces choses ne pouvait manquer de troubler les disciples, et de les jeter dans l'effroi, leur Maître les console en leur disant : " Que votre coeur ne se trouble point " : commençant à montrer par là la vertu et la puissance de sa divinité; puisque ce qu'ils ont dans le coeur il le connaît, et il le leur découvre publiquement.

" Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi (1) "; c'est-à-dire, toutes vos afflictions passeront: car, croire en moi et en mon Père, c'est quelque chose de plus fort que toutes les afflictions, et cette foi ne vous laissera point succomber aux épreuves. Le Sauveur ajoute ensuite : " Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père.(2) ". Comme il a consolé Pierre dans sa tristesse, en disant : " Mais " vous me suivrez après " , il console de même ses autres disciples en leur donnant la même espérance. Car, de peur qu'ils ne croient que la promesse qu'il fait, ne regarde que Pierre seul, il dit : " Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père. Si cela n'était, je vous l'aurais dit, car je m'en vais vous préparer le lieu ". Et c'est comme s'il disait vous serez reçus dans la même maison que Pierre. Il y a là un grand nombre de demeures, [466] et on ne peut pas dire qu'il y ait besoin de préparatifs. Et encore, comme Jésus avait dit " Vous ne pouvez maintenant me suivre ", de peur qu'ils ne pensent qu'ils étaient exclus de cette maison, il ajoute : " Afin que là où je suis, vous y soyez aussi (3)

". J'ai, dit-il, un si grand soin de vos demeures, que je les aurais déjà préparées, si elles ne l'étaient depuis longtemps : par là, le divin Sauveur leur fait connaître qu'ils doivent avoir en lui une grande confiance.

2. Ensuite, afin que ses paroles ne leur paraissent pas une flatterie, et qu'ils croient que la chose est réellement telle qu'il la dit, il ajoute : " Vous savez bien où je vais, et vous en savez la voie (4) ". Ne voyez-vous pas, mes frères, de quelle manière Jésus-Christ leur montre qu'il n'a point dit ces choses vainement et témérairement ? Ces paroles: " Vous savez où je vais ", Jésus les dit, parce qu'il voyait qu'ils avaient un grand désir de savoir où il allait. En effet, Pierre ne lui avait point demandé " où il allait ", pour être instruit, mais pour le suivre. Et comme il avait été repris, comme Jésus-Christ avait montré la possibilité de ce qui paraissait impossible : et aussi l'apparente impossibilité ayant inspiré aux disciples le désir d'apprendre où il allait, Jésus leur dit : " Et vous en savez la voie ". Car, comme au moment où il a dit à Pierre : "

Vous me renoncerez ", sans que personne en eût dit une seule parole, parce qu'il sonde et qu'il voit ce qui se passe dans les coeurs, il ajoute : " Ne vous troublez point "; de même ici, en disant : " Vous savez ", il a découvert et déclaré le désir de leur coeur, , et il leur donne lieu de l'interroger. Mais cette demande: " Où allez-vous ? " Pierre l'a faite par un violent amour, et Thomas, au contraire, dit par crainte : " Seigneur, nous ne savons où vous allez (5) ". Nous ne connaissons pas ce lieu, dit-il, a et comment pouvons-nous en " savoir la voie? "

Remarquez, mes frères, avec quel respect Thomas parle à son Maître. Il n'a point dit Faites-nous connaître ce lieu, mais " nous ne savons où vous allez: " car c'est là ce qu'ils désiraient tous d'apprendre depuis longtemps. Si les Juifs, lorsqu'ils entendaient ainsi parler Jésus, étaient en peine du lieu où il irait, encore qu'ils souhaitassent être délivrés de lui, à combien plus forte raison ceux qui ne voulaient jamais se séparer de lui devaient-ils désirer de l'apprendre? Mais quoique le respect qu'ils ont pour lui les retienne, cependant leur amour et leur inquiétude l'emportent, et ils font leur demande, Que leur répond donc Jésus-Christ? " Je suis la voie,. la vérité et la vie; personne ne vient au Père que par moi (6) ". Pourquoi donc, Pierre ayant demandé à son Maître où il allait, ne lui a-t-il pas aussitôt répondu : Je m'en vais à mon Père ; pour vous, vous ne pouvez pas maintenant y venir? pourquoi fait-il un si long circuit de paroles, pourquoi tant de questions et de réponses? On comprend qu'il n'ait point découvert la vérité aux Juifs; mais à ses disciples, pourquoi ne l'a-t-il pas déclarée? Il a déclaré et à ses disciples et aux Juifs, qu'il était sorti de Dieu, et qu'il retournait à Dieu. (Jean, XIII, 3; XVI, 27.) Et maintenant il le dit plus clairement qu'auparavant. A la vérité, aux Juifs, il ne s'est pas si ouvertement expliqué. S'il eût dit : vous ne pouvez pas venir à mon Père, ils auraient cru qu'il le disait par vanité et par ostentation. Mais, leur parlant d'une manière obscure, il les tient dans le doute.

Mais, direz-vous, pourquoi a-t-il répondu de même à ses disciples et à Pierre? Comme il connaissait son esprit vif et bouillant, et qu'il était toujours prêt à presser et à interroger, il lui a fait une réponse obscure pour l'arrêter et pour détourner ses questions. Mais l'obscurité de sa réponse ayant produit l'effet qu'il voulait, il lui découvre de nouveau et plus clairement ce qu'il demandait, car ayant répondu: " Personne ne peut venir où je vais ", il ajoute: " Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père ". Et encore: " Personne ne vient au Père que par moi ". Jésus-Christ ne voulait pas au commencement découvrir ces choses à ses disciples, pour rie les pas jeter dans une trop grande tristesse. Mais après les avoir consolés, il les leur déclare. Car il à beaucoup diminué leur tristesse par la réprimande qu'il a faite à Pierre; et la crainte qu'ils avaient de s'en attirer une pareille, les rendait alors plus retenus et plus circonspects.

" Je suis la voie ". C'est l'explication de la phrase : " Personne ne vient au Père que par moi "; et ces paroles : " Je suis la vérité et a la vie ", marquent que tout ce qu'il a prédit arrivera infailliblement. Si je suis la vérité, il ne sortira point de mensonge de ma bouche; si je suis aussi la vie, la mort même ne pourra [467] point vous empêcher d'entrer dans la maison de mon Père. Mais de plus, " si je suis la voie", vous n'aurez pas besoin de conducteur; si je suis la vérité, je ne dis rien de faux; si je suis la vie, encore que vous mouriez, vous posséderez les biens que je vous ai promis. Ce que Jésus disait de la voie, les disciples l'ont compris et l'ont confessé; mais les autres choses, ils ne les comprenaient point; cependant ils ne lui en ont pas osé demander l'explication , et néanmoins ils ont reçu beaucoup de consolation de l’intelligence de cette parole : " Je suis la voie ". Puis donc qu'il est en mon pouvoir de mener au Père, sûrement vous y viendrez; car il n'y a point d'autre voie qui vous y puisse mener. Jésus-Christ ayant donc dit auparavant : et Personne ne peut venir à moi, si mon Père ne l'attire " (Jean, VI, 44) ; et encore : " Pour moi, quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi " (Id. XII, 32); et derechef maintenant : " Personne ne vient au Père que par moi " ; il montre qu'il est égal au Père.

Comment donc Jésus-Christ, après avoir dit " Vous savez où j'irai, et vous en savez la voie (4) ", ajoute-t-il: " Si vous m'aviez connu, vous auriez aussi connu mon. Père, et vous le connaîtrez bientôt , et vous l'avez déjà vu (7) ? " Dans ces paroles le Sauveur ne se contredit point : les disciples le connaissaient, mais non pas comme il fallait le connaître. Ils connaissaient Dieu, mais ils ne connaissaient point encore le Père. Ils ne l'ont connu que dans la suite, lorsque le Saint-Esprit, descendant sur eux, leur en a donné toute la connaissance. Au reste, voici ce que veut dire Jésus-Christ : Si vous connaissiez mon essence et ma dignité, vous connaîtriez aussi celle de mon Père. " Et vous le connaîtrez bientôt, et vous l'avez déjà vu " ; c'est-à-dire : " Vous le connaîtrez " dans la suite, " vous l'avez vu ", vous le voyez par moi, en me voyant.

Jésus-Christ appelle ici vision la connaissance intérieure et spirituelle de l'âme, car ceux que l'on voit " extérieurement ", nous pouvons en même temps les voir et ne les pas connaître, mais ceux que l'on connaît, nous ne pouvons pas les connaître et ne pas savoir ce qu'ils sont. C'est pourquoi le Sauveur dit : " Et vous l'avez vu ", comme, dit-il, il a été vu des anges mêmes.;

mais nul n'a vu sa propre substance, et néanmoins Jésus-Christ dit que les disciples l'ont vue; entendez; au degré où ils pouvaient la voir. Il a parlé de la sorte pour vous apprendre que celui qui l'a vu, connaît aussi le Père. En un mot, les disciples le voyaient, non à la vérité dans sa substance pure et simple, mais revêtu de la chair. Ailleurs encore Jésus-Christ appelle la vision la connaissance, comme lorsqu'il dit : " Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu'ils verront Dieu ! " (Matth. V, 8.) Or, le Sauveur appelle purs, non ceux qui s'abstiennent seulement de la fornication, mais ceux qui s'abstiennent de tous péchés, car tout péché souille l'âme.

3. Faisons donc tout ce que nous pouvons pour laver nos souillures. En premier lieu, le baptême les efface, ensuite, beaucoup d'autres différents moyens. Dieu, qui est la clémence et la bonté mêmes, nous a ouvert bien ries différentes voies pour nous purifier. L'aumône est la première. " La foi et l'aumône ", dit l'Ecriture, " expient les péchés (1) " (Eccli. III, 33) ; je dis l'aumône qui n'est point faite d'un bien mal acquis, car celle-ci n'est point une aumône, mais une inhumanité et une cruauté. En effet, que peut-on gagner à dépouiller l'un pour vêtir l'autre? Il faut commencer par la miséricorde, et c'est là de l'inhumanité. Quand même nous donnerions tout le bien d'autrui, nous n'en retirerions aucun fruit. Zachée nous l'apprend, il dit qu'il apaise la colère de Dieu en restituant au quadruple tout le bien qu'il a pris. (Luc, XIX, 8.) biais nous, qui commettons mille rapines, nous croyons, par quelques aumônes, apaiser la colère de Dieu, et nous ne voyons pas que nous l'irritons davantage. Dites-moi, je vous prie, si, prenant dans un carrefour un âne mort et puant, vous le traîniez à l'autel pour en faire un sacrifice, tout le monde ne vous lapiderait-il pas comme un impie et un sacrilège? Eh bien ! si je prouve qu'un sacrifice fait d'un bien volé est plus exécrable, quelle excuse aurons-nous? Supposons un bijou , un meuble dérobé n'est-il pas plus infect que cet âne mort? Voulez-vous l'apprendre, combien est grande l'infection du péché? Ecoutez ce que dit le prophète : " Mes plaies ont été remplies de corruption et de pourriture ". (Ps. XXVII, 5.) Pour vous, vous priez Dieu des lèvres

1. Ce passage n'est pas tout à fait de même, ni dans les

Septante ni dans la Vulgate. Saint Chrysostome en a seulement pris 10 sens. 468 d’oublier vos crimes, et par vos fraudes et vos rapines vous faites qu'il s'en souvient toujours, mettant votre péché sur l'autel (1).

Mais ce n'est point là le seul péché que vous commettez;

ce qui est pire, c'est que vous souillez les âmes des saints (2). L'autel est de pierre, et il est sanctifié : les âmes des saints portent continuellement Jésus-Christ, et vous ne craignez pas d'offrir des oblations si impures? Nullement, direz-vous : ce n'est point de cet argent que je les offre, mais d'un autre. Excuse absurde et ridicule. Eh ! ne savez-vous pas encore que si une goutte d'injustice tombe sur une masse d'argent, elle la corrompt entièrement? Comme, si l'on jette du fumier dans une fontaine d'eau pure, on gâte toute l'eau; de même si, dans les richesses, il se mêle de la rapine, cette rapine les infecte totalement.

Quoi donc? nous nous lavons les mains en entrant dans l'église, et nous ne purifions pas notre coeur? Sont-ce les mains qui parlent, qui prononcent les cantiques de louanges? c'est au coeur à proférer ces saintes paroles, c'est lui que Dieu regarde : s'il est souillé, la pureté du corps ne sert de rien. Quel fruit, quel avantage retirerons-nous de laver les mains du corps, si nous laissons dans l'impureté les mains de l'âme? Voici ce qui est étonnant, et à quoi vous devez faire attention voici ce qui renverse tout, et met tout dans la confusion : c'est que, nous attachant scrupuleusement à faire avec soin les petites choses, nous négligeons les plus grandes. Prier, sans avoir lavé ses mains, certes, cela est indifférent : mais prier, sans avoir purifié sa conscience, c'est le plus horrible de tous les maux. Ecoutez ce que dit le prophète aux Juifs, qui étaient fort soigneux de laver ces sortes de souillures corporelles : " Purifiez votre coeur " de sa corruption. Jusques à quand les pensées de vos travaux a demeureront-elles en

1. " Mettant votre péché sur l'autel ", parce que l'offrande que vous nous présentez pour être mise sur l'autel, et offerte à Dieu, est une offrande de rapine et de péché : offrir de pareilles hosties, c'est offrir à Dieu son péché ; quel sacrilège, quelle abomination !

3. " De vos travaux ". C'est la leçon des Septante et de mon texte. Aquila dit : " De votre perte , de votre malheur ". Et saint Jérôme l'a suivi. Symmaque traduit : " De votre injustice ", ce qui vient à notre Vulgate, qui dit : " Vos mauvaises pensées ".

vous? " (Jérém. IV, 14.) Purifions-nous ainsi nous-mêmes, non avec la boue, mais avec l'eau pure; par l'aumône, non par l'avarice. Commencez par vous abstenir de toute rapine, et alors vous ferez l'aumône. " Détournons" nous du mal, et faisons le bien a. (Ps. XXXVI, 28.) Retenez vos mains loin de la rapine, et ensuite étendez-les, ouvrez-les pour faire l'aumône. Mais si des mêmes mains avec lesquelles nous dépouillons les uns, nous revêtons les autres, quand bien même nous n'userions pas pour cela des biens que nous avons pillés, nous n'éviterons point pour cela le supplice. Car, de cette façon, la matière du sacrifice de propitiation devient matière d'iniquité.

Sûrement il vaut mieux ne point faire d'oeuvres de miséricorde, que de les faire de cette sorte. Il eût été plus avantageux à Caïn de ne rien offrir du tout. Or, si Caïn, pour avoir offert ce qu'il avait de moindre prix, a offensé Dieu, celui qui fait l'aumône du bien d'autrui, comment n'irritera-t-il pas sa colère? Je vous ai défendu, dit le Seigneur, de ravir le bien d'autrui, et vous voulez m'honorer en m'offrant vos rapines? Quels sentiments avez-vous de moi ? Croyez-vous que de pareilles offrandes me puissent être agréables? Le Seigneur vous dira donc : " Vous avez cru, ô homme plein d'iniquité, que je vous serai semblable. Je vous reprendrai sévèrement, et je mettrai vos péchés devant vos yeux (1) ". (Ps. XLIX, 22.) Mais à Dieu ne plaise qu'aucun de vous entende une parole si terrible ? fasse plutôt le ciel, qu'après avoir distribué aux pauvres des aumônes pures et saintes, portant dans nos mains des lampes brillantes, nous entrions tous dans la chambre nuptiale, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire, dans tous les siècles l Ainsi soit-il.

1. " De propitiation ". C'est-à-dire, du sacrifice que vous offrez pour vous rendre Dieu propice.

2. " Je mettrai vos péchés devant vos yeux ". Saint Chrysostome, Théodoret , et plusieurs bibles grecques et latines, lisent de même. Saint Jérôme, sur Isaïe, dit : " J'exposerai devant vos yeux tous vos crimes ". La Vulgate : " Je vous exposerai vous-même devant votre face ".

HOMéLIE LXXIV.

PHILIPPE LUI DIT : SEIGNEUR, MONTREZ-NOUS VOTRE PèRE, ET IL NOUS SUFFIT. — JéSUS LUI RéPONDIT : PHILIPPE, IL Y A SI LONGTEMPS QUE JE SUIS AVEC VOUS, ET VOUS NE AIE CONNAISSEZ PAS ENCORE? CELUI QUI ME VOIT, VOIT MON PèRE. (VERS. 8, 9, JUSQU'AU VERS. 14.)

ANALYSE. 469

3. Suivre Jésus-Christ et porter sa croix. — Le sacrifice de la nouvelle loi beaucoup plus excellent que celui de l'ancienne. — Sacrifice du chrétien; en quoi il consiste. — Les passions et les mauvais désirs étouffent la divine parole. — Ce n'est pas l'amour des richesses qui est notre tyran, c'est notre Acheté. — On a été longtemps sans connaître l'or et l'argent, d'où naît en nous l'amour des richesses. — Différents désirs : naturels, nécessaires, superflus. — Omettre de faire ce qui est facile, c'est s'ôter toute excuse. — Ne faire pas au moins quelques légères aumônes, c'est se rendre inexcusable.

1. Le prophète disait aux Juifs : " Vous avez pris le visage d'une prostituée, vous avez été sans pudeur envers tous ". (Jérém. III, 3, LXX.) Comme on le voit, ces paroles s'appliquent justement, non-seulement à la ville de Jérusalem, mais à tous ceux encore qui résistent impudemment à la vérité. Car Philippe ayant dit à Jésus-Christ : " Seigneur, montrez-nous votre Père ", Jésus-Christ lui répondit : " Philippe, il y a si longtemps que je "suis avec vous, et vous ne me connaissez pas encore? " Et cependant il se trouve des gens qui, après ces paroles, séparent encore le Fils du Père.

Mais , ô hérétiques , quelle plus grande et plus étroite union pourriez-vous demander? Sur cette réponse du. Sauveur, quelques-uns sont tombés dans l'hérésie de Sabellius. Mais laissons-là les sabelliens et les autres hérétiques, comme étant, par une impiété détestable, diamétralement opposés à la vérité, et attachons-nous à examiner avec exactitude le vrai sens de ces paroles.

" Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas encore, Phi"lippe? " Quoi? Etes-vous le Père que je cherche à connaître? Non, répond Jésus-Christ. C'est pourquoi il n'a point dit : Vous ne l'avez pas connu, mais "vous ne me connaissez pas " encore n . Par où il déclare uniquement que le Fils n'est autre chose que ce qu'est le Père, demeurant néanmoins lui-même toujours le Fils.

Qu'est-ce qui porta Philippe à faire cette question? C'est cette parole de son Maître " Si vous m'aviez connu, vous auriez aussi connu mon Père " (Jean, XIV, 7) ; c'est aussi que le Sauveur avait souvent dit la même chose aux Juifs. Comme donc Pierre, les Juifs, ainsi que Thomas, ayant souvent demandé à Jésus qui était son Père, ni les uns ni les autres n'en avaient pas été mieux renseignés, et qu'ils étaient tous demeurés dans l’ignorance : Philippe, qui ne veut point paraître importun, en se joignant aux Juifs pour faire la même question, dit : " Montrez-nous votre Père ", mais aussitôt il ajoute : " Et il nous suffit " : Seigneur, nous ne vous demandons rien de plus. Jésus-Christ avait dit : " Si vous m'aviez connu, vous auriez aussi connu mon Père ", et il faisait connaître son Père par lui-même. Philippe, au contraire, change cet ordre, en disant : Montrez-nous votre Père, comme s'il eût parfaitement connu Jésus-Christ. Mais le Sauveur ne se rendit pas à sa demande; le remettant dans la voie, il lui fit entendre que c'était par lui-même qu'il devait connaître son Père. Philippe voulait voir le Père avec les yeux de la chair, peut-être parce [470] qu'il avait entendu dire que les prophètes avaient vu Dieu. Mais, Philippe, c'est par condescendance que l'écriture s'exprime ainsi. Aussi Jésus-Christ disait-il : " Nul n'a jamais vu Dieu " (Jean, I, 18); et encore " Tous ceux qui ont ouï la voix de Dieu, et ont été enseignés de lui, viennent à moi. Vous n'avez jamais entendu sa voix, ni vu son visage ". (Jean, VI, 45.) Et dans l'Ancien Testament il est écrit : " Nul ne verra ma face sans mourir ". (Exod. XXXIII, 20.)

Que répond donc Jésus-Christ? Il lui fait cette forte réprimande : " Il y a si longtemps " que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas encore, Philippe? " (Jean, XIV, 9) Le Sauveur n'a point dit : Vous ne m'avez pas vu, mais "vous ne me connaissez pas encore? " Mais est-ce vous que je demande à connaître? c'est votre Père que je cherche à voir maintenant; et vous me répondez : Vous ne me connaissez pas : quel rapport y a-t-il entre cette réponse et la demande que Philippe, a faite? Il y en a un très-grand. Comme le Fils est une même chose que le Père, tout en demeurant le Fils, c'est avec raison qu'il montre et fait connaître le Père en lui-même. Et ensuite il distingue et sépare les personnes, disant : " Celui qui me voit, voit mon Père ", de peur que quelqu'un ne dît que le Père et le Fils étaient le même.

Si le Père était le même que le Fils, le Fils ne dirait pas: " Celui qui me voit, voit mon Père ".

Mais pourquoi Jésus,-Christ n'a-t-il pas répondu à Philippe : Vous demandez une chose impossible, et qui est au-dessus de la nature humaine: il n'y a que moi seul qui aie le pouvoir de voir mon Père? C'est parce que cet apôtre avait dit : " Il nous suffit ", comme s'il l'avait vu lui-même. Mais Jésus-Christ lui fait connaître qu'il se trompe, et, qu'il n'a pas vu le Fils lui-même; car il aurait vu le Père, s'il avait pu voir le Fils. C'est pourquoi il dit : " Celui qui me voit, voit mon Père ". Quiconque m'a vu, verra aussi mon Père; c'est-à-dire, nul ne peut voir ni moi, ni mon Père. En effet, Philippe cherchait â voir de ses yeux et comme il croyait avoir vu le Fils, et qu'il voulait voir de même le Père, Jésus-Christ lui montre qu'il n'a vu ni l'un ni l'autre. Que si quelqu'un prétend qu'ici la vision doit s'entendre de la connaissance, je ne m'y opposerai pas : car celui qui me connaît, dit-il, connaît aussi mon Père. Mais ce n'est point là ce que dit Jésus-Christ; il veut montrer sa consubstantialité, et dit: Celui qui connaît ma substance, connaît aussi celle de mon Père.

Qu'est-ce que cela signifie? Ne suffit-il pas même de connaître la créature pour connaître aussi Dieu? Non, il n'en est point de la sorte tous les hommes connaissent la créature et la voient, mais tous les homme ne connaissent point Dieu. De plus, examinons ce que Philippe voulait connaître :était-ce la sagesse du Père?

était-ce sa bonté? Nullement, mais il voulait connaître ce que c'est que Dieu, il voulait connaître sa substance. C'est pour cela que Jésus-Christ répond : " Celui qui me voit ". Mais celui qui voit la créature, ne voit point la substance de Dieu. " Celui qui me voit, voit aussi mon Père ", dit Jésus-Christ; ce qu'il n'aurait point dit, s'il eût été d'une autre substance. Mais, pour me servir d'un exemple plus grossier, je dis : Celui qui n'a jamais vu d'or, ne peut point connaître sa substance en voyant l'argent; car on ne connaît pas une nature par une autre: Voilà pourquoi Jésus-Christ a justement repris Philippe par ces paroles : " Il y a si longtemps que, je suis avec vous ". Quoi ! J'ai eu la bonté dé vous enseigner une si grande et si sublime doctrine, vous avez vu les miracles que j'ai faits, avec autorité et avec une puissance absolue, vous avez vu tout ce qui est propre et n'appartient qu'à la divinité, et ce que le Père seul peut faire, vous me l'avez vu faire à moi : vous m'avez vu remettre les péchés, découvrir et relever ce qu'il y a de plus caché dans le coeur chasser la mort, ressusciter les morts, vous m'avez vu créer des yeux avec de la terre, " et vous ne me connaissez pas encore? "

2. Si Jésus-Christ a dit : " Vous ne me connaissez, pas encore

" , c'est parce qu'il était revêtu, de la chair. Vous avez vu mon Père, n'en demandez pas davantage : en me voyant, vous l'avez vu. Si vous m'avez vu, ne cherchez pas curieusement à connaître mon Père; car vous l'avez connu en moi-même. " Ne croyez-vous pas que je suis dans mon Père (10) ? " C'est-à-dire , je parais dans cette même substance. " Ce que je vous dis, je ne le vous dis pas de moi-même ". (Ibid.) Ne voyez-vous pas , mes frères , combien est grande et excellente l'union qui est entre le Père et le Fils ? ne remarquez-vous pas la preuve d'une seule et même substance? "Mais mon Père, qui demeuré en moi, fait [471]

lui-même les oeuvres " (Ibid.) que je fais. Comment donc le Sauveur, ayant commencé sa preuve par les paroles, passe-t-il aussitôt aux oeuvres? Car ce qu'il voulait prouver demandait qu'il dît: Le Père dit les paroles que je dis: c'est qu'ici il présente en même temps deux choses, et la doctrine et les miracles: ou encore, il en use de la sorte, parce qu'en Dieu les paroles sont aussi les couvres. Comment le Père fait-il donc les œuvres ? En effet, le Fils dit en un autre endroit : " Si je ne fais pas les oeuvres de mon Père , ne me croyez pas ". (Jean, X, 37.) Comment, dis-je , Jésus-Christ, après avoir dit qu'il fait les oeuvres, dit-il ici que le Père les fait? Il le dit, pour montrer qu'il n'y a point de milieu ou d'intervalle entre le Père et le Fils : et c'est comme s'il disait: Le Père ne fait pas une chose, et moi une autre (1). Car il est écrit ailleurs que le Père agit également : " Mon Père ne cesse a point d'agir jusqu'à présent, et j'agis aussi a incessamment ". (Jean, V , 17.) Là, Jésus-Christ fait voir qu'entre les couvres du Père et les oeuvres du Fils , il n'y a nulle différence; ici il déclare que le Père et le Fils sont une même chose.

Que si ces paroles présentent d'abord quelque chose de bas, ne vous en étonnez point. Le Sauveur ayant dit auparavant: " Vous ne croyez pas " , il a parlé ensuite dans ces termes, pour vous faire connaître qu'il n'a tempéré ses paroles de cette manière, qu'afin d'amener ses disciples à la foi. Jésus-Christ était dans leur coeur, il voyait tout ce qui s'y passait. " Ne croyez-vous pas que je suis dans mon Père, et que mon Père est dans moi (11) ? " Sûrement il fallait, dit le Sauveur, qu'ayant entendu nommer le Père et le Fils, vous n'allassiez rien chercher de plus : il fallait aussitôt reconnaître que la substance est égale et la même. Que si cela n'est pas pour vous une suffisante démonstration de l'égalité de rang et de la consubstantialité, apprenez-le encore par les oeuvres, que la substance et la dignité sont égales. Et si Jésus-Christ , en disant " Celui qui me voit, voit " mon " Père ", avait voulu parler des oeuvres, il n'aurait pas ensuite ajouté : " Croyez-le au moins à cause des oeuvres " que je fais. Après quoi , voulant montrer que , non-seulement il pouvait faire

1. Le Père n'agit pas séparément de moi, il ne fait pas une autre ouvre que celle que je fais : ce qu'il fait, je le fais ; ce que je fais, il le fait : Car Nous sommes une même chose. ces choses , mais aussi de beaucoup plus grandes , il s'élève et parle hyperboliquement. Car il ne dit pas: Je puis faire de plus grandes oeuvres, mais, ce qui est beaucoup plus admirable: Je puis, dit-il, je puis donner aux autres le pouvoir d'en faire de plus grandes. " En vérité, en vérité, je vous le dis:

Celui " qui croit en moi, fera lui-même les oeuvres que je fais, et en fera encore de plus grandes, parce que je m'en vais à mon Père (12) ". C'est-à-dire, ce sera à vous désormais à faire les miracles, car je m'en vais. Ensuite, ayant fini d'expliquer ce que demandait la suite de son discours, le Sauveur dit: " Quoi que ce soit que vous demandiez en mon nom, vous l'obtiendrez, et je le ferai , afin que mon Père soit glorifié en moi (13) ". Ne le remarquez-vous pas, mes frères, que c'est encore le Fils qui fait les couvres? Je le ferai, dit-il; et il n'a point dit: " Je prierai mon Père "; mais: " Afin que le Père soit glorifié en moi ". Et cependant il avait dit ailleurs: " Dieu glorifiera son Fils en lui-même " (Jean, VIII, 54) ; mais ici il dit : Le Fils glorifiera le Père. Comme on verra que le Fils a le pouvoir de faire de grandes couvres, son Père en sera glorifié.

Que veut dire cette parole: " En mon nom? " Ce que disaient les apôtres: " Au nom de Jésus-Christ, levez-vous et marchez ". (Act. III, 6.) Car tous les miracles que faisaient les apôtres, c'était lui-même qui les opérait. Et " La main du Seigneur était avec eux ". (Art. XI , 21.) " Je le ferai ", dit-il. Ne voyez-vous pas son autorité? Ce que font les autres, c'est lui-même qui le fait; et ce qu'il voudra faire par lui-même, il ne le pourra pas, si le Père ne lui en donne la vertu et le pouvoir? Qui oserait proférer une pareille absurdité? " Je le ferai " : pourquoi ne le dit-il qu'après? C'est afin de confirmer ce qu'il a dit d'abord, et de faire connaître qu'il a parlé d'abord le langage de la condescendance. " Je m'en vais à mon père ". Par ces paroles, Jésus-Christ veut faire entendre ceci à ses disciples : Je ne mourrai point, mais je demeure dans toute ma dignité, et je suis dans le ciel. Au reste, le Sauveur disait toutes tels choses à ses apôtres pour leur consolation. Comme il était vraisemblable que, n'ayant pas encore une pleine connaissance de la résurrection, il leur venait dans l'esprit bien des idées tristes et [472]affligeantes, leur Maître leur promet qu'ils auront le pouvoir de faire à d'autres les mêmes choses qu'il a faites lui-même, qu'il aura toujours soin d'eux; il leur fait connaître qu'il demeure toujours, et que non-seulement il demeure, mais encore qu'il leur donnera des marques sensibles d'une plus grande vertu et d'un plus grand pouvoir.

3. Suivons donc Jésus-Christ et portons sa croix. Encore qu'aujourd'hui il n'y ait point de persécution, nous avons en perspective un autre genre de mort. " Faites mourir ", dit l'apôtre, " les membres de l'homme terrestre qui est en vous ". (Col. III, 5.) Faisons donc mourir la concupiscence, la colère, l'envie. C'est là le vivant sacrifice : et un sacrifice qui ne se réduit point en cendres, qui ne se dissipe point en fumée, qui n'a besoin ni de bois, ni de feu, ni d'épée: le feu et l'épée, il les a en soi;

et c'est le Saint-Esprit. Servez-vous de cette épée pour couper, pour retrancher tout ce qu'il y a d'étranger et de superflu dans votre coeur, et pour ouvrir vos oreilles qui sont bouchées. Les maladies de l'âme, les passions et les mauvais désirs ferment l'entrée à la divine parole. Le désir des, richesses ne nous permet pas d'entendre la parole qui nous excite à faire l'aumône, l'envie étouffe la parole qui nous exhorte à la charité : d'autres maladies encore rendent notre âme lâche et paresseuse en tout. Arrachons donc de nos coeurs les mauvais désirs : il suffit de vouloir, et tout s'éteint.

En effet, ne considérons pas, je vous prie, que l'amour des richesses est un tyran : n'imputons cette tyrannie qu'à notre lâcheté. Bien des gens disent qu'ils ne savent pas ce que c'est que l'argent. Ce désir ne nous est pas naturel : les désirs naturels sont nés avec nous dès le commencement, et on a longtemps ignoré ce que sont l'or et l'argent. D'où s'est-il donc produit en nous ce désir des richesses? De la vaine gloire et de notre extrême paresse. Parmi les désirs qui se trouvent dans l'homme, les uns sont nécessaires, d'autres sont naturels : et il y en a qui ne sont ni l'un ni l'autre. Par exemple : il y a des désirs qui, s'ils ne sont remplis, font mourir l'animal, et ceux-là sont naturels et nécessaires, comme le désir de manger, de boire, de dormir.

La concupiscence de la chair est naturelle, mais n'est point nécessaire : plusieurs l'ont maîtrisée et domptée et n'en sont point morts. L'amour des richesses n'est ni naturel, ni nécessaire, mais superflu. Si nous le voulons, nous secouerons le joug de sa tyrannie. Et certes, Jésus-Christ, parlant de la virginité, dit : " Qui peut comprendre ceci, le comprenne ". (Matth. XIX, 12.) Mais sur les richesses, il ne parle pas de même; et que dit-il? " Quiconque d'entre vous ne renonce pas à tout ce qu'il a, ne peut être mon disciple". (Luc, XIV, 33.) A l'égard de ce qui est facile, le Sauveur use d'exhortation tout en laissant à la volonté ce qui surpasse les forces de plusieurs. Pourquoi nous rendons-nous donc inexcusables? Celui qui est attaqué d'une forte et violente maladie, ne sera pas rigoureusement puni; mais celui qui n'est atteint que d'une faible et légère infirmité, reste sans excuse. Qu'aurons-nous à répondre à Jésus-Christ, quand il nous dira : " Vous m'avez vu avoir faim, et vous ne m'avez pas donné à manger?" (Matth. XXV, 42.) Quelle excuse aurons-nous? Prétexterons-nous notre pauvreté ? Mais nous ne sommes pas plus pauvres que cette veuve de l'Evangile, qui, pour avoir donné deux oboles (Marc, XII, 42), surpassa tout le monde. Dieu n'exige pas de nous de grandes offrandes ni de grandes aumônes; il ne mesure que notre bonne volonté. Et en cela même éclate sa providence. Admirons donc cette infinie bonté du Seigneur, et offrons-lui ce que nous pouvons, afin que dans cette vie et dans l'autre, nous puissions attirer sur nous sa grande miséricorde, et obtenir les biens qu'il nous a promis, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartient la gloire, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMéLIE LXXV.

SI VOUS M'AIMEZ, GARDEZ MES COMMANDEMENTS. — ET JE PRIERAI MON PèRE, ET IL DONNERA UN AUTRE CONSOLATEUR, AFIN QU'IL DEMEURE éTERNELLEMENT AVEC VOUS, L'ESPRIT DE VéRITé. — QUE LE MONDE NE PEUT RECEVOIR, PARCE QU'IL NE LE VOIT POINT. (VERS. 15, 16, 17, JUSQU'AU VERSET 30.)

ANALYSE. 473

1. Dieu veut être aimé par les oeuvres. — Contre les sabelliens et ceux qui nient le Saint-Esprit. — Pourquoi, Jésus-Christ étant présent, le Saint-Esprit n'est point descendu.

3. Jésus-Christ raffermit ses disciples.

4. Mon Père est plus grand que moi : encore une parole de condescendance. — En quoi le Père est plus grand que le Fils.

5. Combien la grâce du Saint-Esprit est forte, puissante et efficace. — Description des effets qu'elle produit dans l'âme. — Tout ce qui est spirituel procure de grands biens; tout ce qui est terrestre et charnel cause de grandes pertes. — L'homme peut n'être pas inférieur aux anges. — Les natures incorporelles ne sont pas invincibles au vice : il s'est trouvé des anges plus méchants que les hommes et les brutes. — La chair ne rend point la vertu impossible : la multitude des saints le prouve. — S'excuser sur la chair ; excuse frivole. — On peut lier le corps, on ne saurait nous ôter la liberté. — Ce n'est point le corps qui produit le vice, c'est la lâcheté de l’âme. — Les vices ne sont point naturels. — Soumettre la chair à l'esprit, c'est le moyen d'acquérir les biens éternels.

1. Il faut des couvres, et non de vaines et fastueuses paroles: c'est là de quoi nous avons un besoin continuel. Il est aisé à chacun de dire et de promettre: mais de faire, il ne l'est pas de même. Pourquoi dis-je cela? C'est parce qu'aujourd'hui nous entendons dire à bien des gens, qu'ils craignent le Seigneur et qu'ils l'aiment; et nous voyons qu'ils démentent leurs paroles par leurs couvres. Or, Dieu veut être aimé par les oeuvres. C'est pour cela qu'il disait à ses disciples: " Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements ". Ayant dit: " Quoi que vous me demandiez, je le ferai " : de peur que ses disciples ne crussent qu'il leur suffisait de demander, il a ajouté : si vous m'aimez, alors je le ferai. Et comme ces paroles : " Je m'en vais à mon Père ", les avaient sans doute jetés dans le trouble, Jésus leur dit . ce n'est point m'aimer que de vous troubler de la sorte : pour m'aimer, il faut être soumis et obéissant à ma volonté. Je vous ai fait un commandement, c'est de vous aimer les uns les autres (Jean, XIII, 33); c'est de faire les uns aux autres ce que je vous ai fait (Ibid. 15) : votre amour consiste à faire toutes ces choses, et à être soumis à celui que vous aimez.

"Et je prierai mon Père, et il vous donnera un autre consolateur ". Ce sont là les paroles d'un Maître charitable qui veut bien s'abaisser pour s'accommoder à la faiblesse de ses disciples. Comme il n'y avait nullement à douter, que, ne le connaissant pas bien encore, ils désireraient et rechercheraient avec une ardeur extrême sa compagnie, ses entretiens, sa présence corporelle, et qu'ils seraient inconsolables de son absence, il leur dit : " Je prierai mon Père, et il vous donnera un autre paraclet " ; c'est-à-dire, un autre, tel que je suis moi-même.

Que les sectateurs de Sabellius et ceux qui nient la divinité du Saint-Esprit soient couverts de honte et de confusion en entendant ces paroles. Car il est admirable et tout à fait étonnant que, dans ce peu de paroles, Jésus-Christ ait renversé d'un seul coup toutes les hérésies qui sont opposées à l'existence du Saint-Esprit. En effet, quand il dit " un autre" [474] il marque la distinction et la différence de son "hypostase ", ou de sa personne, et lorsqu'il dit " paraclet " , il montre que la substance est la même.

Pourquoi le Sauveur dit-il : " Je prierai mon Père? " C'est parce que, s'il avait dit : Je l'enverrai, ils ne l'auraient pas si bien cru. Maintenant, il veut seulement qu'on croie au Saint-Esprit; et c'est à quoi il s’attache dans la suite, il déclare que c'est lui qui l'envoie : " Recevez ", dit-il, " le Saint-Esprit ". Mais il dit ici qu'il priera son Père de l'envoyer, afin que sa parole leur parût plus digne de foi , et qu'ils la crussent plus fermement. Jean-Baptiste dit de lui : " Nous avons tous reçu de sa plénitude ". (Jean, 1, 16.) Or, ce qu'il avait en soi, comment l'aurait-il reçu d'un autre? Et encore : " C'est lui qui vous baptisera dans " le Saint-Esprit et dans le feu ": (Matth. (III, 11.) Mais Jésus-Christ, qu'aurait-il eu de plus que les apôtres, s'il avait dû prier son Père pour leur donner le Saint-Esprit, eux qu'on a souvent vu le donner sans prier auparavant ? Comment le Saint-Esprit se répand-il de lui-même, si c'est par l'effet d'une prière que le Père J'envoie? Comment est-il envoyé par un autre, cet Esprit-Saint, qui est présent partout, qui distribue à chacun ses dons, selon qu'il lui plait (1 Cor. XII, 11); qui dit avec autorité : " Séparez-moi Paul et Barnabé ? " (Act. XIII, 11.) Mais ces ministres, Paul et Barnabé, étaient actuellement appliqués au service de Dieu, et néanmoins, le Saint-Esprit les a appelés pour les faire travailler à son oeuvre; véritablement, ce n'était pas pour les tirer de leur fonction et les appliquer à tune oeuvre différente, mais c'était pour montrer sa puissance et son autorité.

Que signifie donc, direz-vous, cette parole " Je prierai mon Père? " Que le temps de l'avènement du Saint-Esprit était arrivé.

Jésus-Christ ayant purifié ses disciples par le sacrifice de la croix, le Saint-Esprit est incontinent descendu sur eux. Pourquoi ne descendit-il pas lorsque Jésus était avec eux ? Parce que le sacrifice n'avait pas encore été offert. Mais maintenant que le péché est effacé, et que les disciples, se préparant à combattre, allaient être exposés à de grands périls, il a fallu leur envoyer le Saint-Esprit pour les encourager et les animer aux combats. Et pourquoi n'est-il pas descendu aussitôt après la résurrection? C'est afin que, par le retard même , les disciples en ayant un plus grand désir, le reçussent avec plus de fruit et avec une plus grande abondance de grâces. Tant que Jésus-Christ a demeuré avec eux, ils n'ont point ressenti de peines ni d'afflictions; mais sitôt qu’il s'est retiré, cette séparation les jetant dans une grande crainte et dans l'effroi, a allumé leur amour et excité en eux un violent désir de recevoir l'Esprit consolateur.

" Il demeure avec vous " ; c'est-à-dire, il ne se retire même pas après la mort. Mais, de peur que les disciples, entendant parler d'un consolateur, ne pensent à une nouvelle incarnation, et ne se flattent de le voir avec les yeux de la chair, le Sauveur les détourne de cette grossière pensée, en disant : " Que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit point ". Le Saint-Esprit ne demeurera point avec vous comme moi, mais il habitera dans vos âmes; c'est là ce que signifie ce mot : " Il sera en vous ". Jésus-Christ l'appelle l'Esprit de vérité , et par ces figures il marque, il découvre les figures de l'ancienne loi. " Afin qu'il soit avec vous "; que veut dire cela : " Avec vous? " Ce qu'il dit lui-même : " Je suis avec vous ". Et il insinue encore ceci il n'aura pas à souffrir ce que j'ai souffert, et il ne se séparera point de vous. " Que le monde ne peut recevoir, parce qu'il ne le voit point ". Quoi donc? Est-ce que le Saint-Esprit était du nombre des choses visibles ? Nullement : mais ici Jésus-Christ, par le mot de vision , entend la connaissance, car il ajoute : " Et qu'il ne le connaît point ". Et il l'ajoute , parce qu'il a coutume d'appeler vision l'exacte connaissance. Comme, de tous les sens, 1'œil est celui qui fait le mieux connaître les choses, c'est aussi par ce sens que Jésus-Christ marque l'exacte connaissance. Au reste, le Sauveur appelle ici le monde les méchants, et il console ses disciples, en leur faisant connaître qu'il leur apporte un don excellent.

Voyez, mes frères; combien il relève la grandeur et l'excellence de ce don. Il dit : " C'est un autre " ; il ajoute : " Il ne vous laissera point "; il dit : " Il sera avec vous, de même que moi " ; il dit encore : " Il demeure avec vous ". Mais par toutes ces promesses il n'a point chassé leur tristesse, ils le voulaient lui-même, et ils demandaient encore qu'il demeurât avec eux. Pour les consoler donc pleinement, il leur dit : " Je ne [475] vous laisserai point orphelins, je viens (1)à vous (18) ". Ne craignez point, dit-il, ne vous abattez point : je ne vous ai pas dit que je vous enverrai un autre consolateur pour vous laisser toujours. Je ne vous ai pas dit : Il demeure avec vous pour ne vous plus voir sûrement, je viens aussi à vous, "

je ne vous laisserai point orphelins " . Les ayant d'abord appelés : " Mes petits enfants ", il leur dit maintenant : " Je ne vous laisserai point orphelins ".

2. Au commencement donc, Jésus-Christ a dit à ses disciples

: " Vous viendrez où je vais "; et : " Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon Père ". Mais comme il y avait longtemps à attendre, maintenant il leur donne le Saint-Esprit. Et comme ils ne comprirent point ce qu'il leur disait, ils n'en reçurent pas une assez grande consolation; c'est pourquoi le Sauveur ajoute : " Je ne vous laisserai point orphelins : " et c'est là ce qu'ils désiraient le plus. Mais encore ce mot : " Je viens à vous ", marquant sa présence, de peur qu'ils ne demandent encore une présence sensible, telle qu'ils l'avaient eue auparavant, Jésus-Christ, à la vérité, ne leur explique pas clairement de quelle manière il leur sera présent, mais il le leur insinue. Après avoir dit : " Encore un peu de temps, et le monde ne me verra plus (19) ", il ajoute : Mais pour vous, vous me verrez ". C'est comme s'il disait : véritablement, je viens à vous, mais non pour demeurer toujours avec vous comme auparavant. Et de peur qu'ils ne lui fissent cette objection : Pourquoi donc avez-vous dit aux Juifs : " Vous ne me verrez plus? " il la prévient et la résout, en disant : " Je viens à vous " seulement. L'Esprit-Saint sera aussi de même.

" Parce que je vis, et que vous vivrez aussi ". La croix, ma mort ne nous séparera pas pour toujours, mais elle ne me cachera que pour un temps fort court. Il me semble que le Sauveur ne parle pas seulement ici de la vie présente, mais encore de la vie future. " En ce jour-là vous connaîtrez que je suis en mon Père, et vous en moi, et moi en vous ". En mon Père, par ma substance; en vous, par mon union avec vous et par le secours que vous recevrez d'en-haut. Comment, et de quelle manière, je vous prie, Jésus-Christ sera-t-il avec ses disciples? Comment et de quelle

1. Je viens, texte grec. Le latin dit : Je viendrai.

manière dès choses contraires peuvent-elles convenir et s'allier ensemble? Car il y a une grande, ou plutôt une infinie distance entre Jésus-Christ et ses disciples. Ne vous étonnez pas d'entendre les mêmes paroles et les mémés expressions.

L'Ecriture, en parlant de Dieu et des hommes, a coutume de se servir des mêmes paroles et des mêmes termes, mais elle en fait une application très-différente; elle nous donne le nom de dieux et d'enfants de Dieu (1), mais ces noms et ces titres n'ont pas, quand on nous les applique, la même force et le même sens que quand on les donne à Dieu. L'Ecriture appelle aussi le Fils image et gloire comme nous, mais il y a une grande différence entre l'une et l'autre. Et elle dit encore : " Et vous, vous êtes à Jésus-Christ, et Jésus-Christ est à Dieu ". (I Cor. III, 23.) Mais toutefois Jésus-Christ n'est pas de même à Dieu que nous sommes à Jésus-Christ.

Enfin, quel est le sens de ces paroles? Le voici : Lorsque je serai ressuscité, alors vous saurez que je ne suis jamais séparé de mole Père, et que j'ai la même vertu et le même pouvoir; vous connaîtrez que je suis toujours avec vous, les œuvres mêmes que vous ferez rendront un témoignage public et de mon secours, et de mon assistance continuelle vous le connaîtrez, que je suis toujours avec vous, parce que vous verrez vos ennemis renversés et humiliés; parce que vous agirez avec confiance et parlerez avec liberté, parce que je vous délivrerai dé ceux qui vous chagrineront et vous affligeront ; vous le connaîtrez, que je suis avec vous, parce que vous verrez la prédication tous les jours plus florissante et que tout le monde se soumettra à la sainte et pieuse doctrine que vous répandez. " Comme mon Père m'a envoyé , je vous ai aussi envoyés ". (Jean, XVII, 18.) Ne remarquez vous pas encore ici, mes frères, que la même expression n'a pas, dans ces deux membres, la même force ni la même signification ? Si nous la prenions dans le même sens, il n'y aurait point clé différence entre les apôtres et Jésus-Christ. Et enfin, pourquoi le Sauveur dit-il : " Vous connaîtrez alors? " C'est parce qu'alors ils ont vu que leur Maître était ressuscité, et qu'il demeurait avec eux c'est parce qu'alors ils ont reçu la plénitude de la foi, ils ont appris la véritable doctrine,

1. J'ai dit : Vous êtes des Dieux, et vous êtes tous enfants du Très-Haut. (Ps. LXXXI, 6.)

476 car la vertu du Saint-Esprit était grande et puissante en eux;

c'était elle qui leur enseignait toutes choses.

" Celui qui a mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime (21) ". Il ne suffit pas seulement de les avoir, mais il faut encore les garder exactement. Mais pourquoi Jésus-Christ répète-t-il cela si fréquemment à ses disciples, comme quand il leur dit: " Si vous m'aimez , gardez mes commandements (15) " ; et : " Celui qui a mes commandements et qui les garde " ; et: Si quelqu'un écoute ma parole et la garde, c'est a celui-là qui m'aime. Celui qui ne m'écoute pas ne m'aime point ? " Je crois qu'il fait allusion à leur tristesse. Comme il leur avait fait de longs discours sur la mort, disant : " Celui qui hait sa vie en ce monde, la conserve pour la vie éternelle " (Jean, XII, 25) ; et: " Celui qui ne prend pas sa croix et ne me suit pas, n'est pas digne de moi " (Matth. X, 38) ; et qu'il devait beaucoup encore leur en parler, il leur fait cette réprimande : Vous croyez que c'est votre amour pour moi qui vous rend tristes; ne vous point attrister, ce serait m'en donner un plus grand témoignage et une plus grande preuve. Voulant donc produire cet effet dans leur coeur, il résume par là ce qu'il leur a dit. " Car si vous m'aimiez", leur dit-il, " vous vous réjouiriez de ce que je m'en vais à mon Père (28) ". Maintenant donc, ce n'est point l'amour, c'est la crainte qui vous rend tristes. Vous abattre et vous attrister de la sorte, est-ce me marquer que vous vous souvenez de mes commandements? Si vous m'aimiez véritablement, vous courriez de vous-mêmes à la croix et à la mort, puisque ma doctrine vous exhorte à ne rien craindre de la part de ceux qui tuent le corps. (Matth. X, 28.) Voilà ceux que mon Père aime et que j'aime aussi. " Et je me découvrirai moi-même à eux (22) ". Alors " Jude " lui dit: " D'où a vient que vous vous découvrirez vous-même à nous? "

3. Ne le voyez-vous pas, mes chers frères, que l'âme des disciples était accablée de crainte et de frayeur? Jude est tout ému et tout troublé ; il s'imagine qu'il verra son Maître comme nous voyons les morts, en songe. Jésus-Christ donc, pour effacer de son esprit ces sortes d'idées, lui répond : " Mon Père et moi nous a viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure (23) ". C'est comme s'il disait : Ainsi que mon Père se découvre lui-même, ainsi, je me découvrirai moi-même. Et le Sauveur ne se contente pas de tirer Jude de ses fausses idées par cette parole : " Mon Père et moi nous viendrons "; mais en ajoutant encore : " Et nous ferons en lui notre demeure", il les chasse absolument. En effet, ce séjour exclut l'idée d'un songe.

Pour vous, mon cher auditeur, considérez, je vous prie, ce disciple qui, dans son agitation et son trouble, n'ose pas ouvertement déclarer ce qu'il pense et ce qu'il aurait bien voulu demander. Il n'a point dit : Malheur à nous ! vous allez mourir, et vous vous ferez voir à nous, comme les morts apparaissent. Non, il ne s'est pas expliqué de cette manière, ruais il a dit : " D'où vient que vous vous découvrirez vous-même à nous, et non pas au monde?

" Jésus-Christ leur dit donc: "Je vous aime, parce que vous gardez mes commandements ". Il les prévient et leur prédit ces choses, afin qu'ils ne croient pas voir un fantôme, lorsqu'ils le verront dans la suite; et de peur qu'ils ne s'imaginent qu'il leur apparaîtra de la manière que j'ai dit, il leur explique la raison pour laquelle il demeurera avec eux. C'est, dit-il, parce que vous gardez mes commandements; il leur prédit encore que le Saint-Esprit se fera voir à eux, et demeurera avec eux de la même manière que lui. Que si les apôtres, après avoir si longtemps demeuré et conversé avec Jésus-Christ, ne peuvent pas le voir sans effroi dans sa substance spirituelle, ni même comprendre ce que c'est, ils en auraient été bien plus en peine, et dans une plus grande terreur, si au commencement il leur avait apparu de même et dans cette forme spirituelle? Voilà pourquoi il mange avec eux, de peur qu'ils ne le prennent pour un fantôme. Si, le voyant marcher sur les eaux, ils crurent que c'était un fantôme (Marc, VI, 49), encore qu'il eût le même visage et la même figure, et qu'il ne fût pas bien loin d'eux; dans quels soupçons et quelles imaginations ne seraient-ils pas tombés, s'ils l'avaient vu ressusciter aussitôt après qu'ils l'avaient vu prendre et ensevelir? Si donc il leur dit souvent qu'il leur apparaîtra, et comment, et pour quelle raison; c'est afin qu'ils ne regardent pas sa résurrection comme une illusion, et qu'ils ne le prennent pas pour un fantôme. " Celui qui ne m'aime point, ne garde point [477] mes paroles : et la parole que vous avez en" tendue, n'est point ma parole, mais celle de celui qui m'a envoyé (24) ".C'est pourquoi celui qui ne garde point ces paroles, n'aime ni mon Père, ni moi; si l'observance des commandements est le témoignage et la preuve de l'amour, et si ces commandements sont de mon Père, celui qui les garde n'aime pas seulement le Fils, mais encore le Père. Mais comment la parole peut-elle être votre parole et ne l'être point ? Cela signifie : Je ne dis rien sans mon Père; je ne dis rien quine soit conforme à sa volonté. " Je vous ai dit ceci, demeurant encore avec vous (25) ". Ces paroles étaient obscures; les disciples ne comprenaient point les unes, et doutaient sur le plus grand nombre. Jésus-Christ, pour les empêcher de se troubler encore, et de dire : Quels sont ces commandements que vous nous donnez? les tire de toute inquiétude, en ajoutant : " Mais le Consolateur que mon Père enverra en a mon nom, sera celui qui vous enseignera " (26)." Peut-être, ce que je vous dis maintenant est obscur; mais ce docteur vous enseignera clairement toutes choses. Et ce mot: "L'Esprit-Saint demeurera avec vous ", leur insinue qu'il doit s'en aller. Après, de peur qu'ils ne s'attristent, il leur dit que tant qu'il demeurera avec eux, et que le Saint-Esprit ne viendra point, ils ne pourront s'élever à rien de grand et de sublime.

Jésus-Christ leur dit ces choses pour les disposer à supporter courageusement son départ et une absence qui leur doit procurer de si grands biens. Il nomme souvent le Consolateur, à cause de la tristesse et de l'affliction où il les voit maintenant. Comme donc ce qu'ils ont entendu, comme la pensée de tant d'afflictions, de guerres et du départ de leur Maître les agite et les trouble, voyez, mes frères, voyez comment le divin Sauveur les console de nouveau, en disant : " Je vous laisse la paix (27) ". Et c'est de même que s'il leur disait : Quelle perte, quel dommage peuvent vous causer les guerres et les troubles de ce monde, si vous avez ma paix? Cette paix est bien différente des autres. La paix du monde est souvent inutile et pernicieuse, elle ne nous apporte aucun bien. Mais moi, je vous en donne une qui vous fera vivre dans une concorde mutuelle, une paix qui vous rendra plus fermes et plus courageux. Et encore comme cette expression : " Je vous donne la paix", marquait son départ, et pouvait les troubler, il leur dit de nouveau: " Que votre coeur ne se trouble point, et qu'il ne soit point saisi de frayeur ". Vous le voyez bien, mes frères, que le trouble des disciples venait en partie de leur amour et en partie aussi de leur crainte. " Vous m'avez ouï dire: Je m'en vais à mon Père, et je reviens à vous. Si vous m'aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je m'en vais à mon Père, parce que mon Père " est plus grand que moi (28) ". Quelle joie, quelle consolation cette parole ne devait-elle pas répandre dans leur coeur?

4. Que veut dire cette parole : " Mon Père est plus grand que moi? " Elle nous apprend que les disciples n'avaient nulle connaissance encore de la résurrection, et qu'ils n'avaient point de Jésus-Christ l'opinion qu'il en fallait avoir. Et comment auraient-ils eu cette opinion, eux qui ne savaient même pas qu'il ressusciterait? Mais, au contraire, ils croyaient que le Père était grand. Voici donc ce que veut dire le Sauveur à ses disciples: Si vous craignez pour moi, comme si je ne pouvais pas seul me défendre et me soutenir contre mes ennemis, et si vous n'espérez pas que je puisse me faire voir à vous après mon crucifiement, après ma mort, néanmoins m'entendant dire que je vais à mon Père, vous devez enfin vous réjouir, puisque je vais à celui qui est plus grand, et capable de porter remède à tous les maux que je vous ai prédits. " Vous avez ouï que je vous ai dit" : Pourquoi Jésus-Christ a-t-il ajouté ces paroles ? Pour dire : J'ai tant de confiance à mes oeuvres, que je ne crains pas de vous faire ces prédictions. " Je vous dis ceci dès maintenant, et je vous l'ai prédit avant qu'il arrive, afin que lors" qu'il arrivera, vous " me " reconnaissiez " pour " ce que je suis (1) (29) ". C'est comme s'il disait : Le sauriez-vous, si je ne vous le disais pas? Et je ne vous le dirais pas, si je n'avais confiance (2). Ne le voyez-vous pas, que ce discours est accommodé à la portée des auditeurs? Lorsque Jésus-Christ dit:

" Croyez-vous que je ne puisse pas prier mon Père, et qu'il ne m'enverrait pas ici en même temps plus de

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