Homélies sur l'évangile de saint Jean (page 4)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2. Ecoutez donc, mes frères,.comment ce saint homme répond à la pensée de ceux qui l'interrogent et non à la demande qu'ils lui font. Lorsqu'ils lui disent : " Qui êtes vous? " il ne répond pas d'abord ce qu'il semblait naturel de répondre : " Je suis la voix de celui qui crie dans le désert " ; mais il impose silence à leurs conjectures. Car sur la de mande : " Qui êtes-vous? " l'Ecriture dit: " Il confessa, et il ne le nia point; il confessa qu'il n'était point le Christ (20) ". Faites ici attention à la sagesse de l'évangéliste :. il répète trois fois cette réponse, pour faire connaître la vertu de Jean-Baptiste et la méchanceté et la folie de ces ambassadeurs. Et saint Luc dit que le peuple, que tous pensant en eux-mêmes qu'il était le Christ (Luc, III, 15), il avait lui-même éloigné et étouffé cette pensée. C'est le devoir d'un bon et fidèle serviteur, non-seulement de ne point s'arroger la gloire qui n'est due qu'à son maître, mais encore de rejeter celle que la multitude veut ôter à celui-ci pour la lui donner à lui-même.

Le peuple à la vérité avait conçu ce sentiment par simplicité et par ignorance ; mais les prêtres et les lévites, comme j'ai dit, faisaient cette question dans une intention maligne; ils espéraient par leur adulation obtenir ce qu'ils désiraient; s'ils ne sen fussent pas flattés, ils n'auraient pas aussitôt passé à une autre demande, mais ils se seraient plaints de ce que Jean-Baptiste n'avait pas répondu à leur question, et ils auraient dit : Est-ce que nous avons eu cette pensée? Est-ce là ce que nous sommes venus te demander? Etant donc comme pris et découverts, ils passent vite à une autre question , et ils lui demandent : " Quoi donc? Etes-vous Elie? Et il leur répondit : Je ne le suis point (21) ". En effet, ils attendaient Elie, comme Jésus-Christ le dit. Car " ses disciples l'ayant interrogé, et lui ayant dit : Pourquoi donc les scribes disent-ils qu'il faut qu'Elie vienne auparavant? Il leur répondit : Il est vrai qu'Elie doit venir et qu'il rétablira toutes choses ". Ils poursuivent ensuite , et ils lui demandent " Etes-vous LE prophète (1) ? Et il leur répondit "Non ". (Matth. XVII, 10, 11.) Et cependant il était prophète; pourquoi donc répond-il négativement ? C'est qu'il répond encore à l'esprit et à la pensée de ceux qui l'interrogent : ils attendaient un grand prophète , parce que Moïse avait dit : " Le Seigneur votre Dieu vous suscitera un prophète comme moi d'entre vos frères; écoutez-le ". (Deut. XVIII, 15.) Et Jésus-Christ était ce prophète. Voilà pourquoi ils ne disent pas : Etes-vous prophète, du nombre des prophètes? mais ils disent avec l'article : Etes-vous LE prophète qui a été prédit par Moïse? C'est pour cela qu'il a nié, non qu'il était prophète, mais ce prophète. " Ils lui dirent donc: " mais " qui êtes-vous, afin que, nous rendions réponse à ceux qui nous ont envoyés ? Que dites-vous de vous-même? (22) " Ne voyez-vous pas qu'ils pressent, qu'ils poursuivent leurs interrogations, qu'ils ne cessent point de le questionner, et que lui, au contraire, ayant auparavant repoussé avec douceur leur fausse opinion, établit le vrai sentiment qu'ils doivent avoir de lui; car il leur dit : " Je suis la voix de celui qui crie dans le désert : Rendez droite la voie du Seigneur, comme a dit le prophète Isaïe (23) ". Comme Jean-Baptiste avait parlé de Jésus-Christ d'une manière grande et sublime; eu égard à l'opinion qu'ils en avaient, il a promptement recours au prophète, et il s'appuie de son témoignage pour gagner la confiance de ses auditeurs.

" Or, ceux qu'on lui avait envoyés ", dit l'évangéliste, " étaient des pharisiens (24); ils " lui firent " encore " une nouvelle " demande, " et lui dirent :Pourquoi donc baptisez-vous, si vous n'êtes ni le Christ, ni Elie, ni prophète ? (25) " Ceci vous fait voir, mes frères, que je n'ai pas témérairement dit qu'ils avaient voulu l'amener là, " ou l'engager à se déclarer le Christ ". Et certes, au commencement ils ne s'expliquaient pas si nettement, de crainte que tout le monde ne découvrît

1. " Le Prophète ". J'exprime avec les plus savants commentateurs grecs " l'article " qui est dans le grec, qui marque un prophète particulier que les Juifs attendaient , comme le prophète prédit par Moïse, ainsi que l'observe le saint Docteur. Cet article est même si absolument nécessaire en cet endroit, que sans lui l'explication et la réflexion de saint Chrysostome n'ont point de sens, et ne peuvent être entendues. Ainsi, demander à Jean-Baptiste :

" Etes-vous le prophète? " c'était dire : Etes-vous celui que nous attendons, ce grand prophète; ce prophète par excellence, promis par Moise. Voilà pour quoi il répond : " Je ne le suis pas, c'est-à-dire , je ne suis pas le Messie ".

175 leur intention. Ensuite, après qu'il a dit: " Je ne suis point le Christ ", voulant cacher ce qu'ils machinaient dans leur coeur, ils reviennent encore à Elie et à la qualité de prophète.

Mais dès qu'il leur a répondu qu'il n'est ni l'un ni l'autre, ils sont déconcertés, forcés de quitter leur masque, et de montrer à nu leur artificieux projet, en disant : " Pourquoi donc baptisez-vous, si vous n'êtes point le Christ? " Puis revenant à leur hypocrite dessein, ils prononcent ces nouveaux noms, celui d'Elie, celui du prophète. Comme ils n'avaient pu le surprendre par leur flatterie, ils espéraient, mais à tort, le forcer par leur accusation à dire ce qui n'était point. O folie ! ô arrogance ! ô malséante curiosité ! Vous avez été envoyés, pour apprendre de Jean-Baptiste qui il est et d'où il est; n'allez-vous pas maintenant lui faire la loi? Car vous agissez encore en personnes qui veulent le contraindre de se déclarer le Christ. Cependant il ne se fâche point même alois; il ne leur dit rien de ce qu'on aurait attendu : Prétendez-vous me commander et me faire la loi? Mais il montre encore une grande modestie en ce qu'il dit : " Pour moi, je baptise dans l'eau, mais il y en a un au milieu de vous que vous ne connaissez pas; c'est lui qui va venir après moi (1), qui est au-dessus de moi, et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses souliers (26, 27) ".

3. Que peuvent opposer les Juifs à ce que nous venons de dire?

les voilà confondus; ils ne peuvent éviter leur jugement, ni attendre aucun pardon : ils ont eux-mêmes prononcé leur arrêt. Comment? de quelle façon? Ils croyaient Jean-Baptiste un homme digne de foi, et si véridique, qu'ils le croyaient non-seulement quand il rendait témoignage aux autres, mais encore quand il parlait de lui-même. Et en effet, s'ils n'eussent pas été dans ces dispositions, ils n'auraient pas envoyé lui demander à lui-même qui il était. Vous le savez, nous ne croyons à ceux qui rendent témoignage d'eux-mêmes , qu'autant que nous les regardons comme les plus véridiques de tous les hommes. Et ce n'est point là seulement ce qui leur ferme la bouche; mais c'est aussi l'intention dans laquelle ils étaient venus l'interroger. D'abord ils sont vifs et pressants, ensuite ils changent et se modèrent. Jésus-Christ le

1. " Qui va venir après moi ", c'est-à-dire, " Qui va prêcher après moi selon saint Chrysostome.

montre par ces paroles : " Jean était une lampe ardente, et vous avez voulu vous réjouir pour un peu de temps à la lueur de sa " lumière ". (Jean, V, 35.) Mais d'ailleurs sa réponse le rendait plus croyable. Car " celui " qui ne cherche pas sa propre gloire ", dit encore Jésus-Christ, " est véritable, et il n'y a " point en lui d'injustice ". (Jean, VII, 18.) Or, Jean-Baptiste ne l'a point cherchée, mais il les a envoyés à un autre.

Et, de plus, ceux qui avaient été envoyés étaient les plus dignes de foi d'entr'eux, des premiers et des plus considérables ; d'où il s'ensuit qu'il ne leur reste point d'excuse pour n'avoir pas cru en Jésus-Christ.

Car, je vous le demande, ô Juifs, pourquoi ne vous êtes-vous pas rendus à ce que Jean vous disait de Jésus-Christ ? Vous avez envoyé les premiers et les plus considérables d'entre vous, par leur bouche vous l'avez interrogé; vous avez ouï ce qu'il a répondu. Vos envoyés ont employé tout leur zèle, tous leurs soins et toute leur adresse; ils se sont informés de tout, ils ont tout examiné et nommé tous ceux sur qui vous aviez jeté vos soupçons: et toutefois il a confessé avec une grande liberté qu'il n'était ni le Christ, ni Elie, ni le prophète attendu. Non content de cela, il vous a appris qui il était, et vous a entretenu de la nature de son baptême;

il vous a déclaré que c'était peu de chose , qu'il n'avait rien de grand, rien de plus que de l'eau, vous montrant en même temps la supériorité et l'excellence du baptême conféré par Jésus-Christ. Il vous a aussi cité le prophète Isaïe, qui, longtemps auparavant, avait témoigné que Jésus-Christ était le maître et le Seigneur, et Jean-Baptiste le ministre et le serviteur. Enfin que restait-il? y avait-il autre chose qu'à croire à celui de qui on rendait témoignage, qu'à l'adorer et le confesser Dieu? mais que ce témoignage fut, un témoignage non de complaisance, mais de vérité : les moeurs et la sagesse de celui qui le rendait, le faisaient bien voir. Et en voici une preuve évidente : personne ne préfère son prochain à soi, ni ne cède à un autre l'honneur qu'il peut s'attirer à lui-même , surtout quand cet honneur est si grand. C'est pourquoi si Jésus-Christ n'eût pas été Dieu, jamais Jean-Baptiste ne lui aurait rendu ce témoignage. Et, puisqu'il a éloigné de soi cet honneur, comme étant infiniment au-dessus de sa nature et de sa condition, il [176] est certain qu'il ne l'a point attribué à une autre personne inférieure. " Mais il y en a un au milieu de vous que " vous ne connaissez pas (26) ". L'évangéliste a dit cela, parce que Jésus-Christ, ainsi qu'il était naturel, se mêlait et se confondait au milieu de la foule du peuple, comme s'il eût été lui-même un homme du commun, voulant en tout nous montrer le mépris que nous devons faire de la pompe et du faste. Mais par le mot de " connaissance ", il entend la parfaite connaissance, c'est-à-dire qui il était et d'où il était venu. Souvent il a répété ces paroles : " Il doit venir après moi ", et c'est comme s'il disait : Ne pensez pas que tout s'accomplisse dans mon baptême: si mon baptême était parfait, un autre ne viendrait pas après moi volts apporter un autre baptême : le mien n'est qu'une certaine préparation à celui-ci : ce que nous faisons n'est qu'une ombre et une figure; il faut qu'il en vienne un autre, pour vous apporter la vérité. C'est pourquoi ce mot: " Celui qui va venir après moi ", marque principalement sa dignité. Car si le premier baptême était parfait, il ne serait nullement nécessaire de recourir à un autre. " Il est avant moi ", c'est-à-dire il est plus honorable et plus illustre que moi. Après quoi, de peur qu'ils ne crussent que c'était par comparaison à lui, que Jésus-Christ était plus grand et plus excellent; pour faire voir qu'il n'y a nulle comparaison à faire, il ajoute : " Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers (27) ", c'est-à-dire : Non-seulement il est avant moi, mais il est tel que je ne mérite pas d'avoir même une place parmi ses derniers serviteurs; car déchausser, c'est le ministère le plus bas. Que si Jean-Baptiste n'est pas digne de dénouer les cordons. de ses souliers, ce. Jean-Baptiste, dont il est dit, qu' " entre tous ceux qui sont nés des femmes, il n'en est point né de plus grand que lui " (Luc, VII, 18), en quel rang nous-mêmes nous mettrons-nous, si celui qui était égal à tout le monde, ou plutôt qui était plus grand et au-dessus, qui était du nombre de ceux dont saint Paul dit que " le monde n'en était pas digne " (Héb. VI, 38), se dit indigne d'être compté parmi les derniers serviteurs, que dirons-nous, nous qui sommes autant au-dessous de la vertu de Jean-Baptiste que la terre est éloignée du ciel?

4. Jean-Baptiste se dit donc indigne de dénouer les cordons des souliers, mais les ennemis de la vérité tombent dans un si grand excès de folie, qu'ils osent se prétendre dignes de connaître Dieu , comme il se connaît lui-même : peut-on voir rien de pire qu'une telle démence ? rien de plus insensé qu'une telle présomption? Un sage l'a fort bien dit : " Le commencement de l'orgueil est de ne point connaître Dieu (1) ". (Eccli. X, 14.) Celui qui devint le diable ne le serait point devenu, n'aurait pas été chassé du paradis, s'il n'eût été possédé de cette maladie: C'est là ce qui a causé sa disgrâce, c'est là ce qui l'a précipité dans l'enfer, ce qui.

a été la source de tous ses maux. En effet, ce vice suffit pour gâter tout ce qu'il y a de bon dans une âme : aumône, oraison,. jeûne, que sais-je encore? " Ce qui est grand aux yeux des hommes est impur devant Dieu ". (Luc, XVI, 16.) Ce n'est donc pas seulement la fornication, ni l'adultère qui souille l'homme, c'est encore et surtout l'orgueil. Pourquoi? parce qu'à l'égard de la fornication, quoiqu'elle soit indigne de pardon, l'homme néanmoins peut s'excuser sur sa concupiscence : mais l'orgueil n'a ni cause, ni excuse à prétexter, qui puisse lui fournir une ombre de justification : il n'est autre chose qu'un renversement d'esprit, une très-grande et très-cruelle maladie qui vient uniquement de la démence : car il n'est rien de plus insensé que l'homme. orgueilleux, fût-il très-riche, eût-il toute la sagesse du monde, fût-il très-puissant, possédât-il, en un mot, tout ce que les hommes, regardent comme digne d'envie.

Si celui que les vrais biens enorgueillissent est malheureux et misérable; s'il perd toute la récompense qu'il en pouvait espérer :

celui qui s'élève pour des choses qui n'ont rien de réel, qui enfle son tueur pour une ombre, pour la fleur de l'herbe , car la gloire mondaine n'est pas autre chose (4), n'est-il pas le plus ridicule de tous les hommes? Pareil à un pauvre

1. Ou bien comme on lit dans, les Septante : " Le commencement de l'orgueil de l'homme est de se révolter contre Dieu, et d'éloigner son coeur de celui qui nous a faits ". Ou encore comme notre Vulgate : " Le commencement de l'orgueil de l'homme est de commettre une apostasie à l'égard de Dieu ". Ce qui peut fort bien s'appliquer et à la chute de Lucifer; et à la chute d'Adam. On peut encore l'entendre du mépris de Dieu, qui accompagne tontes sortes de péchés. L'orgueil, le mépris de Dieu, source de tous péchés.

Nullum peccatum fieri potest, potuit, aut poterit sine superbia : siquidem nihil aliud est omne peccatum , nisi contemptus Dei. S. Prosp. de vita contemplat. lib. III, chap. 3 et 4.

2. Saint Chrysostome dit : aXatarton, impurum, le texte grec du N. Test. lit. bdelutma , abominatio. La différence des mois ne change point le sens : ce qui est impur devant Dieu, est en abomination devant lui.

3. Toute la gloire de l'homme, dit saint Pierre, est comme la fleur de l'herbe. (I Pierre, I, 24.)

177 qui, mendiant son pain, souffrant la faim continuellement, se glorifierait d'avoir eu une fois pendant la nuit un songe agréable. Malheureux et misérable que vous êtes, quoi ! votre âme est infectée d'une très-dangereuse maladie, vous êtes dans la plus extrême pauvreté, et vous Nous enorgueillissez de posséder tant et tant de talents d'or, d'avoir une foule de serviteurs à vos ordres? Mais ces choses ne sont point à vous; si vous ne m'en croyez pas, consultez l'expérience de ceux qui ont été riches avant vous. Mais si vous êtes si ivre, que l'exemple d'autrui né soit pas capable de vous instruire, attendez un peu, et votre propre expérience vous apprendra que vous ne retirerez de ces prétendus biens aucun avantage, lorsqu'au lit de mort, ne disposant plus d'une heure ni d'un seul moment, vous serez obligé de les laisser malgré vous à ceux qui seront là, et souvent à des personnes à qui vous ne voudriez pas les donner. Plusieurs, en effet, n'ont pas eu le pouvoir d'en disposer à leur gré; ils sont morts subitement, et lorsqu'ils désiraient le plus d'en jouir, ils ne l'ont pu : enlevés, arrachés de force, ils ont été contraints de les laisser à d'autres, à qui certainement ils n'auraient pas voulu les donner.

De peur donc qu'un pareil malheur ne vous arrive, dès maintenant, dès aujourd'hui que nous sommes en santé, envoyons ces biens en notre patrie ; c'est seulement de cette manière que nous pourrons en jouir. Par là, nous les mettrons en dépôt dans un asile sûr et inviolable.

Là haut, en effet, on ne trouve aucune des choses qui peuvent y porter atteinte; là (1), ni mort, ni testaments, ni héritiers, ni calomnies, ni piéges : mais celui qui sort de ce monde, chargé de bien:, en jouira toujours. Quel est l'homme si misérable qui ne veuille pas vivre éternellement dans les délices avec ses richesses? Transportons-les donc, nos richesses, déposons-les dans le ciel. Il ne nous faut pour ce transport ni ânes, ni chameaux, ni chariots, ni navires. Dieu nous a délivrés de toute difficulté, de tout embarras; nous n'avons besoin que des pauvres, des boiteux, des aveugles, des malades. C'est à ceux-là que revient la charge d'opérer ce transport ; ce sont eux qui font passer nos richesses dans le ciel; ce sont eux qui ouvrent l'héritage des biens éternels aux possesseurs de pareilles richesses. Fasse le ciel que nous en jouissions tous, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi sait-il.

1. Voyez saint Matthieu, chap. VI, 19 et 20.

HOMéLIE XVII.

CECI SE PASSA A BéTHANIE, AU DELA DU JOURDAIN, OU JEAN BAPTISAIT. — LE LENDEMAIN JEAN VIT JéSUS QUI VENAIT A LUI, ET IL DIT : VOICI L'AGNEAU DE DIEU, VOICI CELUI QUI ôTE LE PéCHé DU MONDE. VERS. 28, 28, JUSQU'AU VERS. 35

ANALYSE. 178

1. Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers;

voici l’agneau de Dieu, voici celui qui ôte le péché da monde; ces paroles de Jean-Baptiste sont d'admirables témoignages rendus à la grandeur de Jésus-Christ.

3 et 4. On a faussement avancé que Jésus-Christ avait fait des miracles dans son enfance.— Pourquoi les Juifs n'ont point cru en Jésus-Christ, ayant ouï la prédication de saint Jean-Baptiste, et vu tant de prodiges et de miracles. — Quoiqu'il y ait eu des visions sous des figures sensibles, tous cependant ne les ont pas vues. — Si l'on ne voit pas que saint Jean-Baptiste ait rendu en témoignage à Jésus-Christ, qu'il était le Fils de Dieu, c'est que tout n'est pas écrit. — Fidélité des évangélistes. — Contre les Gentils du temps de saint Chrysostome. — On trouve des défenseurs du théâtre, on n'en trouve point de la vérité et de la religion. — Ecrits des philosophes contre les chrétiens du temps du saint Docteur.

1. C'est un grand bien de parler hardiment et avec une entière liberté ; de mépriser tout, quand il s'agit de confesser Jésus-Christ : ce bien est si grand et si admirable, que le Fils unique de Dieu fera lui-même l'éloge de celui qui l'aura ainsi confessé devant les hommes. Et certes, il n'y a point de proportion dans la récompense. Vous le confessez et le reconnaissez sur la terre, et lui vous reconnaîtra dans le ciel (Matth. X, 32) : vous le reconnaissez devant les hommes, et lui vous reconnaîtra devant son Père et devant tous les anges. Tel était Jean-Baptiste: il ne regardait ni à la multitude, ni à la gloire, ni à quoi que ce soit; mais toutes ces choses, il les foulait aux pieds, et, avec cette liberté qui convenait à son ministère, il prêchait Jésus-Christ devant tout le mondé. Car, si l'évangéliste marque le lieu où Jean prêchait, c'est pour montrer la liberté avec laquelle ce héraut faisait tonner et retentir sa voix. Ce n'est point dans sa maison, ni dans un coin reculé, ni dans le fond d'un désert, mais c'est sur les bords du Jourdain, au milieu d'une multitude d'hommes, et en présence de tous ceux qu'il baptisait; car les Juifs y étaient : c'est là, dis-je, qu'il fit cette admirable confession, pleine d'une très-grande, très-profonde et très-sublime doctrine, par où il déclara qu'il n'était Pas digne lui-même de dénouer les cordons des souliers de Jésus-Christ !

Mais comment l'évangéliste marque-t-il le lieu? par ces paroles : " Ceci se passa à Béthanie ". Sur quoi il est à observer que les meilleurs textes portent à Béthabara. Car Béthanie n'est pas au delà du Jourdain, ni dans le désert, mais proche. de Jérusalem.

Saint Jean marque aussi le lieu pour d'autres raisons. Comme il avait à raconter des choses qui n'étaient point anciennes, mais qui s'étaient tout récemment passées, il en prend à témoin ceux qui s'y étaient trouvés présents et qui les avaient vues. Etant bien sûr qu'il n'ajoutait rien à la vérité, et qu'il rapportait véritablement et simplement les choses comme elles s'étaient passées, il tire sa preuve du lieu qui ne pouvait point être, comme j'ai dit, une faible démonstration de la vérité.

" Le lendemain Jean vit Jésus qui venait à lui, et il dit : Voici l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde ". Les évangélistes se sont partagés les temps. Saint Matthieu passant légèrement sur le temps qui a précédé l'emprisonnement de Jean-Baptiste, se hâte de venir à ce qui s'est fait après : Saint Jean l'évangéliste, non-seulement ne passe pas en peu de mots sur ces faits, mais il y insiste [179] particulièrement. Saint Matthieu, après. que Jésus est sorti du désert, laissant ce qui s'est passé dans l'intervalle, par exemple : les interrogations des envoyés des Juifs, les réponses de Jean-Baptiste, et toutes les autres choses, vient tout à coup à sa prison : "Jésus",dit-il, " ayant ouï dire que Jean avait été mis en prison, se retira de là ! ": Mais saint Jean ne fait pas de même, il ne parle point du départ de Jésus pour le désert, comme ayant été rapporté par saint Matthieu; mais il raconte ce qui s'est passé après que Jésus fut descendu de la montagne, et, omettant bien des circonstances, il ajoute : " Car alors Jean- n'avait pas encore été mis en prison ". (Jean, III, 24.)

Et pourquoi, direz-vous, Jésus vint-il alors auprès de Jean, non une fois, mais deux? Saint Matthieu le fait venir, parce qu'il le fallait, pour recevoir le baptême, et Jésus le déclare, en disant : " C'est ainsi que nous devons accomplir toute justice ". (Matth. III, 15.) Mais Jean dit qu'il vint une seconde fois, après qu'il eut reçu le baptême; ce qu'il fait visiblement connaître par ces paroles : "J'ai vu le Saint-Esprit descendre du ciel comme une colombe, et demeurer sur lui". (Jean, I, 32.) Pourquoi vient-il donc à Jean? non-seulement il vint à lui, mais il fit une marché pour venir le trouver : " Jean vit Jésus", dit-il, " qui venait à lui ". Pourquoi donc est-il venu ? C'est parce que Jean l'ayant baptisé avec plusieurs autres, on aurait pu croire qu'il était venu à lui pour le même sujet qu'eux, c'est-à-dire pour confesser ses péchés, et en faire pénitence en les lavant dans le fleuve : il fut le voir une seconde fois, pour lui donner lieu par là d'effacer un pareil soupçon. Car lorsque Jean dit : et Voici l'agneau de Dieu qui ôte le " péché du monde " , il éloigne et dissipe entièrement cette fausse opinion. Il est évident, en effet, que celui qui est si pur, qu'il peut laver les péchés des autres, ne, vient point pour confesser ses péchés; mais pour donner occasion à cet admirable prédicateur d'imprimer plus profondément dans l'esprit de ses auditeurs ce qu'il avait dit auparavant, en le leur répétant une seconde fois, et d'y ajouter encore quelqu'autre chose.

2. Jean dit : "le voici ", parce que plusieurs le cherchaient depuis longtemps à cause de ce qu'ils avaient entendu dire. Il le montre présent, et il dit : " le voici ", pour leur faire

1. " De là " i. e. dans la Galilée. (Matth. IV, 12.)

connaître que c'était là celui même qu'on cherchait depuis si longtemps. " Celui-ci est l'agneau " , il l'appelle agneau, rappelant ainsi à l'esprit des Juifs la prophétie d'Isaïe (Is. XVI, 1, LIII, 7), et encore l'agneau figuratif qu'on immolait du temps de Moïse , pour les mieux conduire à là vérité par la figure. Et certes, cet agneau n'a pris, ni effacé le péché de personne, mais celui-ci a pris et effacé les péchés de tout le monde : ce monde qui était prêt à périr, il l'a tout à coup délivré de la colère de Dieu. (1 Thess. I, 10.) "

C'est celui-là même de qui j'ai dit : Il vient après moi un homme, qui est avant moi (1) (30) ". Ne voyez-vous pas ici, mes frères, l'explication que donne saint Jean à ce qu'il a dit ci-dessus? Après avoir appelé Jésus agneau, et dit de lui qu'il ôte le péché du monde, il dit maintenant : " Il est avant moi ", par où il fait entendre que le mot : " avant ", doit s'expliquer par là: que c'est lui qui ôte le péché du monde, que c'est lui qui baptise dans le Saint-Esprit. Mon avènement n'a rien opéré de plus, que de vous annoncer le commun bienfaiteur de tout l'univers, et de vous administrer le baptême de l'eau ; mais l’avènement de celui-ci purifie tous les hommes, et donne l'efficace vertu du Saint-Esprit. Celui-ci est avant moi, c'est-à-dire il est plus grand, plus illustré que moi, " parce qu'il est plus ancien que moi ". Que ceux qui ont adopté les folles erreurs de Paul de Samosate (2) rougissent de combattre une vérité si claire et si évidente !

" Pour moi je ne le connaissais pas (31) ". Voyez comment il ôte tout soupçon par ce témoignage, montrant qu'il ne parlé point ainsi de lui par faveur et par amitié; mais que c'est par la révélation que Dieu lui en a faite. " Je ne le connaissais pas " , dit-il, comment êtes-vous donc un témoin digne de foi? Comment le ferez-vous connaître aux autres , si vous-même, vous ne le connaissez pas? Jean-Baptiste n'a point dit : je ne le connais pas; mais : " Je ne le connaissais pas ", en sorte que par cela même il se montre très-digne de foi. Comment, en effet, aurait-il eu de la complaisance pour celui qu'il ne connaissait pas? " Mais je suis venu baptiser dans l'eau, afin qu'il soit connu dans Israël ". Jésus-Christ

1. " Avant " . i. e. Plus grand, plus considérable, comme le saint Docteur l'explique quelques lignes après.

2. Paul de Samosate enseignait que le Fils n'avait point d'hypostase, ou qu'il n'était point une personne, avant qu'il naquit de Marie. 180 n'avait donc pas besoin du baptême de Jean Et ce bain n'a été institué que pour acheminer tous les autres hommes à la foi en Jésus-Christ. Car Jean-Baptiste n'a point dit : je suis venu baptiser pour rendre purs ceux que j'aurai baptisés, ni pour les délivrer de leurs péchés; mais, " afin qu'il soit connu dans Israël".

Mais quoi ! est-ce que sans le baptême de Jean, on ne pouvait ni prêcher, ni attirer le peuple? Je réponds que cela n'eût pas été si facile. Si le baptême n'eût pas accompagné la prédication, tous n'auraient pas accouru de même, et ils n'auraient point connu la prééminence d'un baptême sur l'autre, sans en faire la comparaison. Si le peuple sortait des villes, ce n'était point pour aller entendre la prédication de Jean-Baptiste. Pourquoi donc? Afin que, confessant leurs péchés, ils fassent baptises. Mais, une fois arrivés, ils apprenaient à connaître Jésus-Christ, et aussi la différence des baptêmes :

le baptême de Jean était plus excellent que celui des Juifs, et voilà pourquoi tous y accouraient, mais cependant ce baptême était lui-même imparfait.

Comment donc l'avez-vous connu ? c'est, dit-il, par la descente du Saint-Esprit. Mais de peur que quelqu'un ne fût par là induit à croire qu'il avait eu besoin du Saint-Esprit, comme nous-mêmes nous en avons besoin, écoutez comment il ôte encore ce soupçon , faisant voir que le Saint-Esprit était seulement descendu pour lui révéler qu'il devait prêcher Jésus-Christ. Car ayant dit : " Pour moi, je ne le connaissais pas ", il a ajouté : " mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau, m'a dit : Celui sur qui vous verrez descendre et demeurer le Saint-Esprit, est celui qui baptise dans le Saint-Esprit (33) ". Ces paroles ne vous font-elles pas voir, mes frères, que le Saint-Esprit est uniquement descendu pour faire connaître Jésus-Christ? Le témoignage de Jean-Baptiste était sans doute par lui-même exempt de tout soupçon;

mais le saint précurseur, pour donner encore plus de poids et de créance à son témoignage, le rapporte à Dieu et au Saint-Esprit. Comme la vérité qu'il avait annoncée, que Jésus-Christ seul ôtait tous les péchés du monde, et qu'il était si grand et si puissant qu'il suffisait seul pour opérer une si grande rédemption , était si excellente et si admirable, qu'elle pouvait jeter tous les auditeurs dans l'étonnement, il la fortifie et la confirme; il la confirme en faisant voir que Jésus-Christ est le Fils de Dieu, qu'il n'avait nullement besoin du baptême, et que le Saint-Esprit n'est descendu que pour le faire connaître. Car il n'était pas au pouvoir de Jean de donner le Saint-Esprit, ce que déclarent ceux qui avaient reçu de lui le baptême ; puisqu'ils disent: " Nous n'avons pas seulement ouï dire qu'il y ait un Saint-Esprit ". (Act. XIX, 2.) Jésus-Christ n'avait donc besoin, ni du baptême de Jean, ni d'aucun autre; mais plutôt le baptême avait besoin de la puissance de Jésus-Christ car ce qui lui manquait encore était le bien suprême, je veux parler du don de l'Esprit fait au baptisé. C'est Jésus-Christ qui, par son avènement, a apporté au monde le don du Saint-Esprit. " Et Jean rendit alors ce témoignage, en disant : J'ai vu le Saint-Esprit descendre du ciel comme une colombe, et demeurer sur lui. Pour moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m'a envoyé baptiser dans l'eau m'a dit : Celui sur qui vous verrez descendre et demeurer le Saint-Esprit, est celui qui baptise dans le Saint-Esprit; je l'ai vu, et j'ai rendu témoignage qu'il est le Fils de Dieu n (32, 33, 34) ". Jean répète souvent : " Je ne le connaissais pas ", et ce n'est pas sans raison; c'es. parce qu'il lui était parent selon la chair. " Sachez ", dit l'Ecriture, "qu’Elisabeth, votre cousine, a conçu aussi elle même un fils ". (Luc, I, 36.) De peur donc qu'il ne parût rendre ainsi de lui des témoignages si avantageux à cause de sa parenté, il dit souvent : " Je na le connaissais pas ". Et véritablement il ne le connaissait pas, puisqu'éloigné de la maison de son père, il passait sa vie dans le désert. Mais pourquoi , s'il ne le connaissait pas avant la descente du Saint-Esprit, et si ce n'est qu'alors qu'il l'a connu pour la première fois, " se défendait-il " avant le baptême, en disant : " C'est moi qui dois être baptisé par vous? " (Matth. III, 14.) C'était là effectivement un signe qu'il lui était parfaitement connu. Mais ce n'était que depuis peu, et même il n'en aurait pu être autrement car ces miracles qui s'étaient faits dans l'enfance de Jésus, comme à l'égard des Mages, et d'autres semblables, étaient arrivés longtemps auparavant. Jean lui-même étant encore enfant : et pendant tout le temps qui avait suivi, Jésus était demeuré inconnu à tout le monde.

En effet, s'il eût été connu, Jean n'aurait pas dit : [181] " Je suis venu baptiser, afin qu'il soit connu dans Israël ".

3. Il est donc évident que les miracles qu'on attribue à

Jésus-Christ dans son enfance sont faux, et qu'ils ont été inventés et imaginés. Si Jésus avait fait des miracles dès son enfance, Jean l'aurait connu, et tout le reste du peuple n'aurait pas eu besoin d'un docteur pour le lui faire connaître. Or, voici que Jean dit lui-même que s'il est venu, c'était afin que Jésus fût connu dans Israël, et c'est pour cela aussi qu'il disait : " C'est moi qui dois être baptisé par vous ". Ensuite, comme le connaissant mieux, il l'annonce au peuple, en disant : " C'est celui-là même de qui j'ai dit : Il vient a après moi un homme qui est avant moi, et qui m'a envoyé baptiser dans l'eau ". Il a envoyé Jean pour se faire connaître dans Israël, et lui-même s'est révélé à Jean avant la descente du Saint-Esprit. Voilà pourquoi celui-ci disait avant que Jésus fût venu à lui : " Celui qui est avant moi vient après moi ". Jean ne le connaissait donc pas avant qu'il vînt auprès du Jourdain, et qu'il baptisât tout le peuple mais il le connaissait quand il vint pour se faire baptiser. Le Père lui-même le révéla au prophète, et le Saint-Esprit le fit connaître aux Juifs pendant qu'on le baptisait. Car c'est pour eux que le Saint-Esprit descendit. En effet, de peur qu'on ne méprisât le témoignage de Jean, qui disait : " Il est avant moi ", et: " Il baptise dans le Saint-Esprit ", et : " Il jugera le monde " ; le Père annonçant son Fils fit entendre sa voix;

le Saint-Esprit vint, qui fit tomber cette voix sur la tête de Jésus-Christ. Comme Jean baptisait, comme Jésus était baptisé, quelqu'un de ceux qui étaient présents aurait pu croire que c'était à Jean que s'appliquaient ces paroles; le Saint-Esprit vint ôter ce soupçon. Lors donc que Jean dit : " Je ne le connaissais pas ", il faut entendre cela du temps passé, et non de celui qui avait précédé immédiatement le baptême; autrement, comment se serait-il défendu en disant : " C'est moi qui dois être baptisé par vous? " Comment aurait-il dit de lui de si grandes choses? Pourquoi donc, direz-vous, les Juifs n'ont-ils point cru en Jésus-Christ? Jean n'était pas le seul qui eût vu le Saint-Esprit sous la figure d'une colombe. Qu'ils l'aient vu, je veux bien l'admettre. Toutefois ces prodiges , pour être bien vus, n'ont pas tant besoin des yeux du corps que des yeux de l'âme : autrement on les regarde comme de vaines illusions et de pures imaginations. Si les Juifs, quand ils ont vu Jésus-Christ faire des miracles, quand ils l'ont vu toucher de ses mains les corps des malades et des morts, et les rappeler à la vie, à la santé, par le seul attouchement, ont été tellement possédés de l'ivresse de l'envie , qu'ils n'ont pas craint de publier le contraire de ce qu'ils venaient de voir, comment se seraient-ils guéris de leur incrédulité pour une simple apparition du Saint-Esprit? Mais quelques-uns répondent que tous n'ont pas vu ces choses, mais seulement Jean et ceux qui étaient dans de bonnes dispositions. Quoiqu'en effet tous ceux qui avaient des yeux pussent voir le Saint-Esprit descendre en forme de colombe, il ne s'ensuit pas pourtant de là que tous l'aient manifestement vu. Zacharie, Daniel et Ezéchiel, ont vu bien des choses sous des figures sensibles, et toutefois ils n'ont point eu de compagnons ni de témoins de leurs visions. Moïse aussi a vu bien des choses, et de telles choses que nul autre que lui ne les a vues. Tous les disciples n'ont pas été jugés dignes de voir la transfiguration de Notre-Seigneur sur la montagne : bien plus, tous n'ont pas vu sa résurrection. Saint Luc le déclare en disant : " Il s'est montré aux témoins que Dieu avait choisis avant tous les temps ". (Luc, X, 41.)

" Je l'ai vu ", dit saint Jean, " et j'ai rendu témoignage qu'il est le Fils de Dieu (34) ". Mais où l'a-t-il rendu ce témoignage qu'il est le Fils de Dieu? Il l'a appelé Agneau et il a dit qu'il devait baptiser dans le Saint-Esprit, mais jamais il n'a dit qu'il était le Fils de Dieu. D'ailleurs les autres évangélistes écrivent qu'il a cessé de prêcher après le baptême, et passant sur ce qui s'est fait dans cet intervalle de temps, ils rapportent les miracles que Jésus a opérés après que Jean-Baptiste fut pris et mis en prison. D'où nous pouvons conjecturer qu'ils ont passé sous silence ces choses et bien d'autres encore. (Jean, XXI, 25.) Saint Jean lui-même nous en avertit à la fin de son Evangile ; les évangélistes ont été si éloignés de rien inventer à la gloire de Jésus-Christ, qu'au contraire, ce qui paraissait le rabaisser, ils l'ont tous rapporté comme de concert, et l'on ne trouvera pas qu'aucun d'eux en ait rien omis ; mais, à l'égard des miracles, quelques-uns n'ont point parlé de ceux dont les [182] autres avaient déjà fait mention, et il y en a aussi qu'ils ont omis tous ensemble.

Je ne dis pas ceci sans sujet, je le dis pour réprimer l'impudence des gentils. Car ce que je viens d'exposer sur le caractère des évangélistes suffit pour montrer leur zèle et leur amour pour la vérité, et pour prouver qu'ils n'ont rien écrit par faveur ou par complaisance. Vous pourrez vous servir de cette raison, entre autres, pour les réfuter. Mais donnez-y tous vos soins et toute votre attention. il serait absurde et honteux, quand on voit les médecins, les corroyeurs, les tisserands, en un mot les hommes de toute profession apporter tous leurs soins à plaider la cause de leur industrie, que celui qui se vante d'être chrétien ne pût pas même dire un seul mot pour la défense de sa foi. Cependant, si un artisan néglige de faire valoir son talent, il ne risque que de perdre de l'argent; mais, en négligeant de défendre sa foi, c'est son âme que l'on tue. Et cependant nous sommes dans de si misérables dispositions, que nous donnons à la première de ces choses toute notre application; et qu'à l'égard de ces soins nécessaires, qui sont le fondement de notre salut, nous les négligeons, nous les méprisons comme s'ils n'avaient aucune importance.

4. Voilà, mes frères, voilà ce qui fait que les gentils persistent à prendre au sérieux leurs erreurs; car eux, qui ne se fondent et ne s'appuient que sur le mensonge , n'omettent rien pour colorer et couvrir la turpitude de leurs dogmes; et nous, au contraire, qui faisons profession d'aimer et de suivre la vérité, nous ne savons même pas ouvrir la bouche pour la défendre ; comment de là ne prendraient-ils pas occasion d'accuser notre doctrine de faiblesse ? Comment ne regarderaient-ils pas notre religion comme fausse et insensée? Comment ne blasphémeraient-ils pas Jésus-Christ comme un fourbe et un séducteur, qui a su profiter de la folie de plusieurs pour nous tromper tous ? Oui, mes chers frères, oui, c'est nous qui sommes la cause de ces blasphèmes, pour n'avoir pas voulu consacrer nos veilles à étudier les preuves qui servent à défendre notre religion, pour avoir négligé cette occupation comme une chose superflue et inutile, et ne nous être attachés qu'aux biens de la terre. Et certes, celui qui aime un danseur, ou un cocher (1), ou

1. Ces cochers, dont parle ici saint Chrysostome, étaient ceux qui dans les jeux publics du cirque disputaient avec leurs concurrents, à qui remporterait le prix de la course des chariots.

un athlète qui se prépare à combattre contre les bêtes, met tout en ceuvre et n'oublie rien pour qu'ils soient victorieux dans leurs combats ; il les loue extrêmement, il est tout prêt à les défendre contre ceux qui osent les blâmer, et charge de mille injures leurs ennemis. Mais quand il s'agit de la défense du christianisme, tous baissent la tête, se grattent, bâillent et s'en vont bafoués.

De quelle indignation, de quelle horreur n'êtes-vous pas dignes, vous qui faites état d'un danseur plus que de Jésus-Christ?

Quoi 1 vous êtes tout prêt à défendre par mille raisons ces sortes de gens , encore qu'ils soient les plus infâmes de tous les hommes,: et quand il s'agit de prendre la défense des miracles de Jésus-Christ qui ont converti l'univers, on ne voit même pas que vous y pensiez un instant, ni que vous vous en mettiez en peine. Nous croyons en Dieu le Père, en Dieu le Fils, en Dieu le Saint-Esprit, en la résurrection de la chair, en la vie éternelle. Si donc quelque gentil vous interroge et dit : Qui est ce Père? Qui est ce Fils? Qui est ce Saint-Esprit? Et comment, vous qui dites qu'il y a trois Dieux, nous reprochez-vous d'admettre la pluralité des dieux? Que direz-vous? que répondrez-vous? Comment repousserez-vous cette objection ? Et encore : Que répondrez-vous, si votre silence leur donne lieu de vous faire cette autre question : Quelle est cette résurrection? Est-ce dans ce corps que nous ressusciterons? Est-ce dans un autre? Si c'est dans celui-ci, quel besoin a-t-il de se dissoudre? A ces questions, que répondrez-vous? Mais que répliquerez-vous s'il vous objecte ceci : Pourquoi Jésus-Christ n'est-il pas venu plus tôt? N'est-ce qu'à présent qu'il s'avise de prendre soin du genre humain, et l'a-t-il négligé dans tout le temps passé? Et s'il vient à examiner plusieurs autres articles de notre foi, que lui repartirez-vous? Je n'en dis pas davantage : il ne convient pas de multiplier les questions sans en donner la solution, de peur qu'elles ne soient un sujet de scandale et de chute pour les simples. En effet, en voilà assez pour vous tirer de votre profond assoupissement.

Eh bien ! si l'on vous fait donc ces questions et que vous ne soyez pas même en état d'en comprendre les termes, pensez-vous, je vous prie, que vous serez légèrement punis, vous [183]

qui aurez tant contribué à égarer ceux qui sont dans les ténèbres? Je voudrais, si vous en aviez le loisir, vous apporter et vous lire ici un écrit qu'a composé contre nous un exécrable philosophe païen, et aussi celui d'un autre beaucoup plus ancien, afin de vous réveiller par cette lecture, et de chasser votre extrême paresse. Quand ces philosophes ont passé tant de nuits sans dormir pour nous attaquer, quel pardon pouvons-nous espérer si nous ne savons pas même repousser les traits qu'ils ont lancés contre nous? Pourquoi Dieu nous a-t-il créés et mis au monde?

N'entendez-vous pas l'apôtre qui vous dit : " Soyez toujours prêts à répondre pour votre défense à tous ceux qui vous demanderont raison de l'espérance que vous avez ". (I Pierre, III, 15.) Saint Paul aussi vous donne le même avertissement : " Que la parole de Jésus-Christ " , dit-il , " demeure en vous avec plénitude ". (Col. III, 16.) A cela que répondent ces étourdis, ces insensés? Soit bénie toute âme simple , et " celui qui marche simplement marche en assurance ". (Prov. X, 9.) Ils appliquent mal les passages de l'Ecriture : et voilà la cause de tous les maux, que bien des gens ne sachent point les employer à propos. Par exemple, à l'endroit cité, l'Ecriture ne parle point d'un homme insensé, ni de l'ignorant, mais de celui qui n'est ni méchant ni artificieux : du sage. S'il fallait entendre ce passage selon l'application qu'ils en font, ce serait en vain qu'il est dit : " Soyez prudents comme des serpents et simples comme des colombes ". (Matth. X, 16.) Mais pourquoi nous arrêter davantage à des choses dont vous ne ferez aucun profit? Aux reproches que nous vous avons déjà faits, nous en pourrions ajouter bien d'autres encore sur vos moeurs et sur la conduite de votre vie. Car de quelque côté qu'on nous envisage, on ne voit en nous que misères et sujets de risée ; toujours prêts à reprendre les autres, nous sommes des lâches et des paresseux quand il s'agit de nous corriger des imperfections qu'on relève en nous. C'est pourquoi, je vous en conjure , rentrons en nous-mêmes et ne nous bornons pas à censurer; cela ne nous suffirait pas pour apaiser la colère de Dieu et nous le rendre propice; mais attachons-nous à nous perfectionner en toutes choses, afin qu'après avoir vécu en vue de la gloire de Dieu, nous jouissions de la gloire future ; puissions-nous tous l'obtenir, par 1a grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit la gloire et l'empire dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XVIII.

LE LENDEMAIN JEAN éTAIT ENCORE LA AVEC DEUX DE SES DISCIPLES. — ET JETANT LA VUE SUR JéSUS QUI MARCHAIT, IL DIT : VOILA L'AGNEAU DE DIEU. — CES DEUX DISCIPLES L'AYANT ENTENDU PARLER AINSI, SUIVIRENT JéSUS. (VERS. 35, 36, 37.)

ANALYSE. 184

1. Pourquoi saint Jean-Baptiste répétait souvent les mêmes choses ? — Quelques catéchumènes différaient de recevoir le baptême jusqu'à l'extrémité.

3. et 4. Un passage de saint Chrysostome qui demande à être interprété avec précaution. — Préférer la doctrine de Jésus-Christ à toute autre chose. — Regarder toute sorte de temps comme propre et convenable. — Plus on donne de nourriture au corps, plus on l'affaiblit : plus on en donne à l'âme, plus on la fortifie. — Le dégoût des viandés est un signe de la maladie du corps le dégoût de la parole de Dieu, l'est de même de celle de l'âme. — Quelle est sa nourriture ? — Contre le théâtre et les spectacles.

1. L'homme est indolent et enclin à se perdre, non par la condition même de la nature, mais par une indolence volontaire. Voilà pourquoi elle a besoin de remontrances multipliées; et c'est pour cela que saint Paul, écrivant aux Philippiens, disait : " Il ne m'est pas pénible, et il vous est avantageux que je vous écrive les mêmes choses ". (Philip. III, 1.) Quand une fois la terre a reçu la semence, elle porte aussitôt du fruit et n'a pas besoin de nouvelles semailles ; mais il n'en est pas ainsi de notre âme : après y avoir souvent jeté la semence et l'avoir cultivée avec grand soin, on est trop heureux encore, si elle a reçu une seule fois la graine. En effet , ce qu'on dit ne s'imprime pas tout d'abord dans l'esprit, parce que le sol est très-dur, encombré d'épines, et que l'âme est entourée d'une multitude d'ennemis qui ne cherchent qu'à lui tendre des piéges et à arracher la semence. En second lieu, après que la semence est entrée et a jeté des racines, il faut les mêmes soins pour que la tige se fortifie, qu'elle croisse et porte son fruit et que rien ne l'en empêche. A l'égard des semences, on peut dire que l'épi une fois formé et parvenu à toute sa vigueur, n'a plus de peine à braver la nielle, la sécheresse, ni les autres dangers; mais à l'égard de la doctrine, il n'en est pas de même:

même après que l'oeuvre est achevée, un orage qui survient, des difficultés, des troubles qui naissent, les embûches des méchants, une foule de tentations peuvent renverser tout l'édifice. Ce n'est pas sans raison que nous disons tout ceci; mais, comme Jean-Baptiste répète les mêmes choses, c'est afin que vous ne le preniez pas pour un conteur importun. Il aurait bien voulu qu'il lui eût suffi de parler une fois pour se faire entendre; mais, s'apercevant que l'assoupissement où étaient plongés la plupart de ses auditeurs, les empêchait de comprendre sur-le-champ ce qu'il leur enseignait, il les réveille par ces répétitions;

mais vous-mêmes, soyez attentifs, Jean-Baptiste a dit : " Celui qui vient après moi est avant moi ". Et: " Je ne suis point digne moi-même de dénouer les cordons de ses souliers ", et: " C'est lui qui vous baptisera dans le Saint-Esprit et dans le feu " ; et qu'il " a vu le Saint-Esprit descendre comme une colombe et demeurer sur lui, et il a rendu témoignage qu'il est le Fils de Dieu ". (Matth. III, 11). Et personne n'y a fait attention, nul ne l'a interrogé ou lui a dit : Pourquoi dites-vous ceci, à quel sujet, pour quelle raison ?

Il a dit encore : " Voilà l'agneau de Dieu, 183 qui ôte le péché du monde": et ils n'en sont ni plus touchés, ni moins nonchalants. Voilà pourquoi il est dans l'obligation de répéter les mêmes choses, d'en user comme un laboureur qui voudrait amollir une terre dure et en friche à force de la remuer, de soulever par la parole comme avec la charrue leur esprit lourd et pesant, afin que la semence qu'il y jettera ensuite puisse pénétrer plus avant voilà pourquoi il ne fait pas de longs discours, n'ayant en vue que de les amener à Jésus-Christ. Il savait bien que s'ils avaient une fois accueilli avec soumission sa parole, ils n'auraient plus besoin, à l'avenir, de son témoignage : comme effectivement il arriva. Car si les samaritains, aussitôt qu'ils l'ont entendu parler, disent à la femme qui le leur avait annoncé: " Ce n'est plus sur ce que vous nous a avez dit que nous croyons en lui ; car nous a l'avons ouï nous-mêmes, et nous savons qu'il est le Christ, le Sauveur du monde " (Jean, IV, 42) ; des disciples devaient être encore plus promptement gagnés, comme véritablement ils le furent; puisque l'ayant suivi et entendu seulement un soir, ils ne retournèrent plus à Jean, mais s'attachèrent si fort à Jésus qu'ils en reçurent le ministère de leur premier Maître, et prêchèrent le nouveau. "

André a trouva ", dit l'évangéliste, " son frère Simon a et lui dit : Nous avons trouvé le Messie, c'est-à-dire le Christ ". (Jean, I, 41.)

Ici, mes frères, je vous prie de considérer une chose avec moi; c'est que quand Jean-Baptiste disait : " Celui qui vient après moi est avant moi ". Et : " Je ne suis pas digne de dénouer les cordons de ses souliers ", il n'a gagné personne; mais que, lorsqu'il a parlé de l'incarnation et tenu un langage moins sublime, c’est précisément alors que les disciples l'ont suivi. Et ce n'est point là seulement à quoi vous devez vous arrêter;

mais vous avez à observer encore qu’on n'attire point tant de gens lorsqu'on dit de Dieu des choses grandes et relevées , que lorsqu'on parle de sa clémence, de sa miséricorde, et de ce qui regarde le salut des auditeurs. En effet, ils ont ouï que Jésus ôtait le péché, et aussitôt ils sont accourus. S'il est possible de laver nos péchés et nos crimes, disaient-ils, pourquoi temporisons-nous? il y a quelqu'un ici qui sans peine et sans travail nous en délivrera ne serait-il pas d'une extrême' folie de remettre à un autre temps pour recevoir un si grand bienfait? Que les catéchumènes écoutent ceci, eux qui remettent leur salut, qui diffèrent de recevoir le baptême, jusqu'au dernier souffle de vie.

" Jean était encore là ", dit l'Ecriture, " et il dit : Voilà l'agneau de Dieu". Jésus-Christ ne parle point, c est Jean qui dit. tout: l'Epoux a coutume de faire de même, il ne dit rien à l'épouse; mais il se présente et se tient dans le silence. D'autres l'annoncent et lui présentent l'épouse. Elle paraît et l'époux ne la prend pas lui-même, mais il la reçoit des mains d'un autre. Après qu'il l'a ainsi reçue d'autrui, il se l'attache si fortement qu'elle ne se souvient plus de ceux qu'elle a quittés pour le suivre. La même chose s'est passée à l'égard de Jésus-Christ. Il est venu pour épouser l'Eglise, il n'a rien dit lui-même, il n'a fait que se présenter. Jean, l'ami de l'époux, a mis dans sa main la main de l'épouse, en d'autres termes, les âmes des hommes persuadés par sa prédication Jésus-Christ les ayant reçus, les a comblés de tant de biens, qu'ils ne sont plus retournés à celui qui les lui avait amenés.

2. C'est n'est point là seulement, mes frères, sur quoi vous devez porter votre attention comme dans les noces, ce n'est pas l'épouse qui va trouver l'époux ; mais l'époux qui court avec empressement vers l'épouse, fût-il lui-même fils de roi, et l'épouse fût-elle au contraire de basse condition, voire même une servante; ici de même la nature de l'homme n'est point montée au ciel, mais l'époux s'est lui-même abaissé jusqu'à cette vile et méprisable nature. Et après la célébration des noces, l'époux n'a pas permis qu'elle demeurât davantage ici-bas, mais l'ayant prise avec soi, il l'a menée dans la maison paternelle.

Mais pourquoi Jean-Baptiste ne tire-t-il pas ses disciples à l'écart, pour les instruire de ces grandes vérités, et les donner ensuite à Jésus-Christ? Pourquoi leur dit-il en public et en présence de tout le monde : " Voilà l'agneau de Dieu ? " C'est de peur que la chose ne parût concertée.

Si ses disciples eussent été trouver Jésus-Christ à la suite d'exhortations particulières et comme pour lui faire plaisir, peut-être auraient-ils eu hâte de s'en aller mais s'étant au contraire portés à suivre Jésus-Christ sur ce qu'ils avaient publiquement ouï-dire de lui, ils ont persévéré avec fermeté, et sont devenus de fidèles disciples ; comme l'ayant suivi, non par complaisance pour leur [185] maître, mais pour leur propre utilité et leur avantage.

Les prophètes et tous les apôtres ont prêché Jésus-Christ absent, ceux-là avant son avènement, ceux-ci après son ascension : mais Jean-Baptiste seul l'a annoncé présent : c'est pourquoi il est appelé l'ami de l'époux, étant le seul qui ait été présent aux noces.

En effet, c'est lui qui a tout fait et tout achevé : c'est lui qui a commencé l'ouvrage; c'est lui qui, " jetant la vue sur Jésus qui marchait, dit : " Voilà l'agneau de Dieu ", montrant que ce n'était pas seulement par la voix, mais encore des yeux qu'il lui rendait témoignage. Il admirait Jésus-Christ, et en le contemplant son coeur tressaillait de joie. D'abord il ne le prêche pas, mais il se contente de l'admirer présent; il fait connaître le don que Jésus est venu nous apporter, et il enseigne aussi de quelle manière on doit se purifier et se préparer à le recevoir, car le nom d'agneau marque ]'une et l'autre chose. Il n'a point dit : c'est lui qui doit ôter; ou qui a ôté; mais c'est lui qui ôte le péché du inonde, parce qu'il l'ôte toujours.

Il n'a pas ôté les péchés seulement dans sa passion, quand il a souffert la mort pour nous; mais depuis ce temps jusqu'à celui-ci il les ôte, quoiqu'il ne soit pas tous les jours crucifié, toujours attaché à la croix : il n'a offert qu'un seul sacrifice pour les péchés, mais par ce sacrifice seul il purifie toujours. De même que le nom de Verbe montre son excellence, et celui de Fils sa prééminence et sa supériorité sur les autres, ainsi les noms d'agneau et de Christ et de prophète, de vraie lumière, de bon pasteur, et universellement tout autre nom qu'on lui donne, en y ajoutant l'article, marquent une grande distinction. Car il y a eu plusieurs agneaux, plusieurs prophètes, plusieurs christs, plusieurs fils; mais l'article met celui-ci infiniment au-dessus de tous les autres. L'Ecriture établit et confirme cette vérité, non-seulement par l'article, ruais encore par l'addition du mot " unique ". Effectivement, ce Fils n'a rien de commun avec la créature. Que s'il semble à quelqu'un que la dixième heure ne soit pas un temps propre à d'aussi sérieux entretiens; car, dit l'Ecriture : " Il était alors la dixième heure " du jour pour moi, j'en juge autrement, et je dis que penser ainsi c'est se tromper beaucoup. Je conviens qu'à l'égard de plusieurs et de tous ceux qui vivent selon la chair, et lui sont asservis après le dîner, le temps n'est point' propre à discourir de choses sérieuses, parce que le poids des viandes appesantit l'esprit: ruais songeons que celui qui parlait n'usait même pas des aliments communs, et était aussi léger le soir que nous le sommes le matin, ou plutôt beaucoup plus : il pouvait donc parfaitement, même à une heure avancée du soir, former ces sortes d'entretiens. Pour nous, souvent les restes et les fumées des viandes reviennent à pareille heure troubler notre imagination: mais ce lest n'appesantissait point le corps du saint prédicateur. De plus, il demeurait dans le désert et auprès du Jourdain, où tous accouraient au baptême avec beaucoup de crainte et de respect, fort indifférents à tous les soins charnels : à ce point qu'ils demeurèrent trois jours continus avec Jésus-Christ saris rien manger (Matth. XV, 32). Il est d'un prédicateur. courageux et zélé et d'un laboureur vigilant, de ne point quitter son champ qu'il n'ait vu sa semence prendre racine.

Mais pourquoi Jean-Baptiste , air lieu de parcourir toute la Judée, pour prêcher Jésus-Christ, s'est-il arrêté au long du fleuve a l'attendre, pour le montrer quand il viendrait ? C'est parce qu'il voulait que cela se fit par les couvres, et cependant il s'appliquait à le leur faire connaître, et à persuader à quelques-uns d'écouter celui qui a les paroles de la vie éternelle; mais il a laissé à Jésus-Christ la tâche de se rendre à lui-même le plus grand témoignage, celui des oeuvres, selon ce que dit Jésus-Christ lui-même : " Pour moi, ce n'est pas d'un homme que je reçois le témoignage, car les couvres que mon Père m'a donné " pouvoir de faire, ces oeuvres ", dis-je, " rendent témoignage de moi " . (Jean, V, 34, 36.) Voyez combien ce témoignage est plus grand et plus efficace. Jean avait jeté une petite étincelle de feu ; Jésus-Christ a paru, et aussitôt la flamme s'allume et s'élève.

En effet, ceux qui auparavant ne faisaient pas même attention à la parole de Jean, disent enfin : " Tout ce que Jean a dit de celui-ci, s'est trouvé vrai ". (Jean, X, 42.) Or, si Jean fût allé partout tenant ce langage au sujet de Jésus-Christ, son témoignage aurait paru naître d'une affection toute humaine, et on n'aurait point eu de foi à sa prédication.

3. " Deux de ses disciples l'ayant entendu parler ainsi, suivirent Jésus (37) ". Jean [187] avait pourtant encore d'autres disciples; mais ceux-ci, non-seulement ne suivirent point Jésus, mais encore ils lui portaient envie, car ils disaient : " Maître, celui qui était avec vous au delà du Jourdain, auquel vous avez rendu témoignage, baptise maintenant, et tous vont à lui ". (Jean, III, 26.) Et de plus, ces mêmes disciples, faisant des reproches à Jésus, disaient : " Pourquoi jeûnons-nous, et vos disciples ne jeûnent point? " (Matth. IX, 14.) Mais ceux qui étaient meilleurs que les autres n'étaient pas dans les mêmes sentiments, ni dans les mêmes dispositions; aussi, dès qu'ils eurent entendu parler de Jésus, ils le suivirent. Et ils le suivirent, non par mépris pour leur premier maître, mais parce qu'ils lui étaient très-obéissants, et montrèrent par là que la droite raison, qu'un esprit de sagesse dictait leur docilité. Ce ne sont pas des exhortations qui les ont portés à suivre Jésus-Christ; cela aurait été suspect ; ils l'ont suivi sur la seule annonce qu'il baptiserait dans le Saint-Esprit. Ils n'ont donc pas quitté leur maître, mais ils ont voulu savoir ce que Jésus apportait de plus que lui. Faites attention à leur prudente conduite et à leur retenue. Arrivés auprès de Jésus, ils ne l'interrogent pas tout aussitôt sur les choses importantes et nécessaires au salut, ni sur les grandes vérités qu'on leur avait annoncées ; ils ne l'interrogent pas publiquement en présence de tout le monde, ni comme en passant; mais ils cherchent à conférer avec lui en particulier. Ils savaient bien que ce que leur maître leur avait dit de Jésus était véritable, et non pas seulement inspiré par l'humilité.

" André, frère de Simon Pierre, était l'un a des deux qui avaient entendu dire ceci à a Jean, et qui avaient suivi Jésus (40) ". Pourquoi donc l'évangéliste ne nomme-t-il pas l'autre? Quelques-uns disent que c'est celui-là même qui a écrit cet Evangile; d'autres, au contraire, que ce disciple n'étant pas des plus remarquables, il importait peu de rapporter son nom, et que saint Jean avait cru ne devoir rien dire que de nécessaire. Quelle utilité en reviendrait-il de l'avoir nommé, puisqu'on ne rapporte pas les noms des soixante-douze disciple? Observez aussi que saint Paul en a usé de même : " Nous avons ", dit-il, " envoyé a aussi avec lui notre frère, qui est devenu célèbre par l'évangile ". (II Cor. VIII, 18.) Au reste, l'évangéliste nomme André pour une autre raison. Quelle est cette raison? Afin qu'entendant que Simon , aussitôt qu'il avait ouï dire à Jésus : "Suivez-moi , et je vous ferai a devenir pêcheurs d'hommes " (Matth. IV, 19), n'avait point douté d'une promesse si grande et si peu attendue, vous soyez avertis que son frère avait jeté depuis longtemps dans lui les fondements de la foi.

" Jésus se retourna, et voyant qu'ils le suivaient, il leur dit : Que cherchez-vous? " Ceci nous apprend que Pieu ne prévient pas notre volonté de ses dors, mais que lorsque nous avons commencé et contribué de notre volonté, il nous donne alors un très-grand nombre de moyens de salut (1).

" Que cherchez-vous? " Que veut dire cela ? Quoi ! " Celui qui connaît les coeurs de tous les hommes (Act. I, 24); celui devant qui toutes nos pensées sont à nu et à découvert " (Héb.

IV, 13), interroge et demande ? mais ce n'est pas pour apprendre, Et comment pourrait-on le dire ? il les interroge, pour se les attacher davantage, pour leur inspirer une plus. grande confiance et pour faire voir qu'ils sont dignes de son entretien. Car il est vraisemblable qu'étant inconnus, ils étaient honteux et craintifs avec un maître dont ils avaient ouï dire de si grandes choses. Jésus donc les interroge; par là il chasse leur crainte et leur honte, et il ne permet pas qu'ils aillent en silence jusqu'à sa demeure. Mais quand même il ne leur aurait pas demandé ce qu'ils cherchaient, ils ne l'auraient pas moins suivi et ne seraient pas moins allés avec lui jusqu'à sa maison. Pourquoi donc les, interroge-t-il ? C'était pour ce que j'ai dit, c'est-à-dire pour les encourager, pour chasser leur honte et leur timidité, et leur inspirer de la confiance. Mais ce n'est pas seulement en suivant Jésus que ces disciples marquèrent leur désir et leur envie de s'attacher à lui, mais encore par la

1. Haec cum quadam exceptione intelligenda sunt, dit fort bien le R. P. Bern. de Montf. Et nous disons de même qu'il ne faut pas prendre à la lettre ce que dit ici saint Chrysostome ; mais expliquer sa pensée par plusieurs autres endroits, où visiblement et conformément à la doctrine et à la foi de l'église, il reconnaît et établit la nécessité de la grâce et du secours divin, comme on en pourra juger par ces témoignages que nous en apportons, auxquels il nous serait facule d'en joindre assez d'autres, pour composer un traité de la grâce très-orthodoxe, et former un gros volume ; mais nous devons nous bornera ce court éclaircissement, qui excède même les bornes d'une note.

Nécessité de la grâce : " Nous devons nous dégager de tout, dit le saint Docteur, pour pouvoir courir dans la voie de Dieu. ET NOUS NE LE POURRONS FAIRE A MOINS QUE D’êTRE SOULEVéS SUR LES AILES DU SAINT ESPRIT. S'il faut donc que notre âme soit non-seulement déchargée des soins du siècle, mais qu’ELLE SOIT ENCORE SOUTENUE DE LA GRACE DE DIEU POUR NOUS éLEVER EN HAUT. Comment le pourrons-nous faire, puisque bien loin de cette disposition nous nous engageons tous les jours dans une autre toute contraire ? etc. In Matth. Hom. II, VII, p. 24. a ".

Et encore : " Que si les uns sont punis si rigoureusement, c'est par une grande justice, et ce sont leurs péchés qui les condamnent; et si les autres sont si glorieusement récompensés, c'est par une GRANDE MISéRICORDE, ET C'EST LA GRACE QUI LES COURONNE, QUI LES A PRéVENUS DE SA BONTé. Car quand ils auraient fait mille actions de vertu, ce ne peut être que, L'OUVRAGE DE LA GRACE de rendre de et grands biens pour DES CHOSES SI PETITES, et de récompenser des actions si légères et d'un moment, d'un poids éternel de gloire et de tout le bonheur du Paradis. In Matth. Hom. LXXIX, Tom. VII, p. 761, a ".

Et derechef parlant de la chute de saint Pierre, il dit : " Ce fut cette chute dont nous parlons ici, qui fut comme le principe et la source de son humilité dans toute la suite de sa vie. Jusque là c'était à ses propres forces qu'il attribuait tout ce qu'il était, comme lorsqu'il disait : " Quand vous seriez pour tous les autres un sujet de chute et de scandale, vous ne le serez jamais pour moi. Quand il me faudrait mourir avec vous, je ne vous renoncerai point.. (Matth. XXVI, 33, 35.) AU LIEU QU'IL DEVAIT PRIER LE SAUVEUR DE L'ASSISTER DE SA GRACE, ET RECONNAîTRE QUE SANS SON SECOURS IL NE POUVAIT RIEN... Nous apprenons d'ici cette grande vérité, que LA BONNE VOLONTé DE L'HOMME NE LUI SUFFIT PAS POUR LE BIEN, SI ELLLE N'EST SOUTENUE ET ANIMéE PAR LE SECOURS DE LA GRACE. Et que de même ce secours du ciel ne nous peut servir de rien, lorsque notre volonté lui résiste.

Judas et saint Pierre sont deux preuves de l'une et de l'autre de ces vérités. In Matth. LXXXII. — Tom. VII, p. 787, a. Edit. Nov. B. "

188 réponse qu'ils firent à sa demande. Avant d'avoir rien appris de lui, de lui avoir rien ouï dire, ils ne laissent pas de l'appeler leur maître, s'introduisant comme de force au nombre de ses disciples, et faisant connaître que s'ils le suivent, c'est pour apprendre de lui des choses utiles.

Considérez, je vous prie, leur prudence. Ils ne disent pas :

Instruisez-nous, ou apprenez-nous quelque chose d'utile et de nécessaire; mais que disent-ils? " Où demeurez-vous? " Ils désiraient, comme j'ai dit, lui parler, l'entendre, se faire instruire tout à leur aise. Voilà pourquoi ils ne diffèrent point et ne disent pas : Nous viendrons demain, et nous vous entendrons, lorsque vous parlerez en public ; mais ils montrent leur grand désir de l'entendre, en cela même qu'ils ne s'en retournent pas chez eux, quoique l'heure les presse, le soleil étant près de se coucher. L'écriture le fait remarquer : " Il était alors ", dit-elle, " environ la dixième heure du jour ". Aussi Jésus-Christ ne leur indique point le lieu de sa demeure, ni les moyens de la reconnaître, mais il les engage encore plus à le suivre; en quoi il fait voir qu'il les a déjà reçus au nombre de ses disciples. Voilà pourquoi il ne leur dit rien de semblable : il est bien tard, il n'est pas temps de venir à présent dans ma maison, vous apprendrez demain ce que vous voudrez, maintenant allez-vous-en chez vous : mais il leur parle comme à des amis familiers attachés depuis longtemps à sa personne.

Pourquoi donc Jésus dit-il ailleurs : " Le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête " (Luc, IX, 58) ; et ici : " Venez et voyez où je demeure (39) "? Mais ces paroles: " Il n'a pas où reposer sa tête ", marquent qu'il n'avait pas de maison à lui, et nullement qu'il ne logeât point dans quelque maison. C'est ainsi qu'il faut entendre la parabole. Au reste l'évangéliste dit, qu' " ils demeurèrent chez lui ce jour-là ", mais il n'en a pas dit la raison, parce qu'elle est évidente. Ils n'ont en effet suivi Jésus, ou Jésus ne les a lui-même attirés et engagés à venir chez lui, que pour apprendre sa doctrine, qu'ils ont reçue en une nuit si abondamment et avec tant d'ardeur et de zèle, que chacun d'eux peu après a couru de son côté en appeler d'autres.

4. Apprenons de là, mes frères, à préférer la divine doctrine à toute autre chose, et à regarder toute sorte de temps comme propre et convenable pour notre instruction. Ne négligeons jamais de faire un si heureux commerce; fallût-il entrer dans une maison étrangère; fallût-il nous présenter devant de grands personnages sans être connus d'eux; fallût-il le faire à une heure indue et au moment le moins opportun. Que le manger, les bains, les repas, et les autres choses qui regardent la vie aient donc leur temps marqué, mais que l'étude de la céleste philosophie n'ait point d'heure fixe, que toute heure lui soit bonne et propre: " A temps, à contre-temps ", dit l'écriture, " reprenez, suppliez, menacez ". (II Tim. IV, 2.) Le Prophète dit aussi : " Il méditera jour et nuit la loi du Seigneur ". (Ps. 1, 2.) Moïse ordonnait de même aux Juifs de la méditer toujours. Ce qui regarde la vie, comme les bains et les aliments, quelle qu'en soit la nécessité, peut, si l'on en use trop fréquemment, affaiblir le corps et le faire dépérir: mais, à l'égard de la doctrine, plus ou l'inculque dans l'âme, plus on rend celle-ci forte et vigoureuse. Et, toutefois, nous consacrons tout notre temps à des bagatelles, à des inutilités; au lever de l'aurore, le matin, à midi, le soir, nous allons vainement le perdre dans un lieu assigné, et si nous entendons la parole de Dieu une ou deux fois la semaine, nous nous assoupissons , nous nous dégoûtons : pourquoi? Parce que notre esprit est gâté ; nous l'usons, nous dissipons tout son feu et toute son [189] activité à ces bagatelles: voilà pourquoi il ne nous reste plus d'appétit pour les aliments spirituels. Entre autres signes de maladie, c'en est un bien grand de ne sentir ni faim ni soif, et de rebuter les aliments. Que si , à l'égard du corps, ce dégoût est le signe et la cause de dangereuses maladies , il en est de même, à plus forte raison, pour l'âme. Maintenant donc qu'elle est infirme et accablée du poids de son infirmité, comment pourrons-nous la relever et la rétablir?

Que ferons-nous? que dirons-nous? Il faut écouter attentivement la divine parole, lire avec application les livres des prophètes, des apôtres, des évangiles et tous les autres. Nous connaîtrons alors qu'il est mieux et beaucoup plus avantageux d'user de pareils aliments que de mets impurs; car tel est le nom qu'on peut donner justement aux niaiseries et aux réunions frivoles dont j'ai parlé.

Dites-moi , je vous prie , lequel vaut le mieux, ou de parler de marché, de procès, de guerre, ou de s'entretenir des choses célestes et de ce qui doit arriver après cette vie? lequel est le plus profitable , de parler de son voisin, de ses affaires, et de s'informer curieusement de ce que font les autres , ou de discourir sur les anges et sur ce qui nous importe? Ce qui est à votre voisin n'est point à vous;

mais ce qui concerne le ciel vous concerne aussi. Mais, direz-vous, il suffit de dire un mot de ces sortes d'affaires, pour être quitte de son devoir. Pourquoi donc ne pensez-vous pas ainsi de toutes ces choses sur lesquelles vous disputez vainement et témérairement?

pourquoi y passez-vous toute votre vie? pourquoi trouvez-vous que ce genre de sujets n'est jamais épuisé?

Je ne dis point encore ce qu'il y a de pire. Les conversations dont je parle sont celles des honnêtes gens. Mais les hommes sans principes et sans moeurs ne savent parler que de baladins, de comédiens, de danseurs et de cochers; et par ces discours ils souillent leurs oreilles ils corrompent leur âme, ils dégradent leur nature, gâtent leurs inclinations et se prédisposent à toute sorte de vices et de crimes. Car à peine a-t-on prononcé le nom d'un danseur, qu'aussitôt son image, sa figure, son ajustement efféminé, et toute sa personne plus efféminée encore, se peint et se retrace dans l'âme. Un autre se met à parler d'une prostituée, il entretient la compagnie de ses paroles , de ses gestes, de ses yeux, de ses regards lascifs, de l'arrangement de ses cheveux, du fard, du rouge qu'elle met sur ses joues et autour de ses yeux ; et par là il ressuscite et embrase le feu de la concupiscence. Mais cette description, même dans ma bouche, n'a-t-elle fait aucune impression sur vous? Avouez-le, n'en soyez pas honteux, n'en rougissez point: car c'est là un effet tout naturel, l'âme reçoit l'impression des choses qu'elle entend. Or, si moi-même vous parlant, si , debouts dans l'église et bien éloignés de tous ces objets, seulement pour en entendre dire un mot, vous vous sentez émus, pensez dans quelle disposition doivent être ceux qui vont tranquillement s'asseoir au théâtre , où ils ne sont retenus par aucune crainte ni par le respect qu'éveille la vue de cette auguste assemblée , où ils voient et entendent sans rougir tout ce qui se fait et tout ce qui se dit. Et pourquoi , dira peut-être quelqu'auditeur inattentif, si cette affection de l'âme, si ce qui se passe en nous est une nécessité de la nature, n'en rejetez-vous pas le blâme sur elle, et nous en accusez-vous? C'est parce que , si la nature est responsable de l'ébranlement produit par ces discours, aller les entendre, ce n'est point le péché de la nature, c'est le péché de la volonté; de même, nécessairement, celui qui se jette dans le feu se brûle, l'infirmité de la nature le voulant ainsi mais ce n'est pas la nature qui nous jette dans le feu et cause ainsi notre perte: un tel malheur n'est imputable qu'à la corruption de notre volonté.

Voilà ce que je vous conjure de vaincre et d'amender. Prenez garde de vous jeter vous-mêmes dans le précipice, dans l'abîme, dans le brasier du vice; ne nous exposons pas aux flammes qui ont été préparées pour le diable. Je prie Dieu de nous délivrer tous de l'une et de l'autre de ces flammes, et de nous recevoir dans le sein d'Abraham, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

191

HOMéLIE XIX.

ET AYANT TROUVé LE PREMIER SON FRèRE SIMON , IL LUI DIT : NOUS AVONS TROUVé LE MESSIE, C'EST-à-DIRE LE CHRIST. — ET IL L'AMENA A JéSUS. (VERS. 41, 42.)

ANALYSE. 191

1. Que l'homme ne peut se passer de la société. — André ayant découvert le Messie, appelle aussitôt son frère pour le rendre participant de son bonheur.

3. Les anciens avaient plusieurs noms :les chrétiens n'ont que le seul nom de chrétien. — Combien ce nom est honorable et respectable. — Ne rien faire qui soit indigne d'un si grand nom. — Nous portons le nom de Jésus-Christ. — Nous sommes aussi proches de Jésus-Christ que la tête l'est du corps : cela nous engage à l'imiter. — Faire un honnête usage des richesses, comment? — Distribuer son bien aux pauvres c'est s'enrichir.

1. Au commencement, Dieu ayant créé l'homme, ne le laissa point seul, mais il lui donna la femme pour être son aide et sa compagne (Gen. II, 78), sachant que de celte société il naîtrait un grand bien. Mais si la femme n'en a pas usé comme elle devait, que s'ensuit-il? Malgré cela , si l'on examine la chose en soi, on trouvera qu'une pareille société procure de grands avantages à ceux qui ont du sens et de la raison. Cela n'est pas vrai seulement de l'homme et de la femme; mais encore des frères qui, s'ils vivent ensemble, jouiront du même bienfait : Voilà pourquoi le prophète disait : " Qu'il est doux et agréable de voir les frères réunis ensemble ! " (Ps. CXXXII, 1.) Et saint Paul nous avertit de ne nous point " retirer de nos assemblées " (Héli. X, 25) : car c'est en quoi nous différons des bêtes. Voilà ce qui nous fait bâtir des villes, des places publiques, des maisons, pour être réunis ensemble, non-seulement par la communauté d'habitation, mais aussi par le lien de la charité. Dieu Créateur de notre nature , l'ayant formée de façon qu'elle a besoin des autres, et ne se suffit point à elle-même, a si bien dispensé toutes choses, que la mutuelle société et les assemblées remédient et suppléent à cette indigence. C'est pourquoi les noces ont été établies, afin que l'un trouve chez l'autre ce qui lui manque à lui-même; ainsi la nature qui était pauvre se suffit enfin, en sorte que, quoiqu'elle soit devenue mortelle, elle conserve une sorte d'immortalité par la continuelle succession de l'un à l'autre. Je pourrais m'étendre sur cette matière, et vous faire voir quel est l'avantage d!'une étroite et sincère union : mais le sujet que nous avons à traiter nous presse, et ce n'est qu'à son occasion que nous avons touché ces choses.

André étant demeuré avec Jésus, et ayant appris beaucoup de lui, ne cacha point ce trésor dans son sein; mais il se hâta de courir auprès de son frère, voulant le faire participer à ses richesses : mais pourquoi Jean n'a-t-il pas rapporté ce que Jésus-Christ leur dit? Et d'où savons-nous que c'est pour entendre Jésus que ces disciples sont demeurés avec lui? Nous vous le rimes voir il n'y a pas bien longtemps . et on peut s'en instruire encore par la lecture d'aujourd'hui. Considérez ce qu'André dit à son frère : " Nous avons trouvé le Messie, c'est-à-dire le CHRIST ". Par là, vous le voyez, il révèle ce qu'il venait d'apprendre en si peu de temps : il fait paraître la vertu et la sagesse du maître qui leur avait donné cette connaissance et les avait persuadés, ainsi que le zèle et la diligence de ceux qui au commencement se sont attachés à connaître Jésus-Christ. En effet, ce que dit et ce que fait André, marque une âme qui désire de tout son coeur l'avènement du Messie, qui espère qu'il viendra du ciel, qui tressaille de joie quand elle apprend qu'il est venu, et se hâte d'annoncer aux autres une si grande nouvelle. Dans les choses spirituelles, se tendre mutuellement la main, c'est le fait d'une amitié fraternelle et d'un vrai parent qui aime bien et sincèrement. Ecoutez-le, comment lui aussi, il ajoute l'article. Car André n'a pas seulement dit un Messie, mais le Messie: " Celui que nous attendons ". Par où il paraît qu'ils attendaient un Christ, qui n'avait rien de commun avec les autres. Mais remarquez que dès le commencement Pierre est d'un esprit docile et soumis. D'abord , et sans plus tarder il accourt : " Il l'amena à Jésus " (dit l'évangéliste).

Au reste, que nul ne blâme sa facilité a recevoir cette parole sans beaucoup d'examen. Il est vraisemblable gale son frère la lui expliqua avec soin et au long; mais les évangélistes s'attachant à la brièveté, rapportent sommairement bien des choses.

D'ailleurs saint Jean ne dit pas que Pierre crut aussitôt; mais " qu'il l'amena à Jésus ", pour le lui donner, afin qu'il apprît toutes choses de lui. L'autre disciple y était aussi présent et participait à tout. Que si, lorsque Jean-Baptiste a dit : Voilà l'agneau , voilà celui qui baptise dans le Saint-Esprit, il a laissé à Jésus-Christ le soin de nous donner une plus claire intelligence de cette doctrine ; André, qui sans doute, ne s'estimait pas capable de tout expliquer, a dû à plus forte raison faire de même : Aussi s'est-il contenté d'amener à la source même de la lumière son frère, qui en avait un si grand empressement et une si grande joie, qu'il n'hésita même pas un petit moment. " Jésus l'ayant regardé lui dit : Vous êtes Simon fils de Jean : Vous serez appelé Céphas, c'est-à-dire Pierre ". Ici déjà Jésus-Christ commence à découvrir peu à peu sa divinité par des prédictions. Et c'est ainsi qu'il en usa avec Nathanaël (Jean, I, 48), et avec la femme samaritaine. (Jean, IV, l8.)

2. Car les prophéties ne touchent pas moins les hommes que les miracles, et elles excluent toute idée de charlatanisme. Les insensés peuvent calomnier les miracles : " Cet homme ", disaient les Juifs, " chasse les démons par la vertu de Béelzébuth " (Matth. XII, 24) ; mais jamais on n'a parlé de même des prédictions et des prophéties. A l'égard donc de Simon et de Nathanaël, Jésus-Christ s'est servi de cette sorte de doctrine et d'instruction; mais il n'a pas fait de même à l'égard d'André et de Philippe. Pourquoi? parce qu'ils avaient ouï le témoignage de Jean-Baptiste, qui n'avait pas médiocrement servi à les préparer: la vue des autres disciples fut pour Philippe un témoignage digne de foi, capable d'exciter et d'embraser son coeur. " Tu es Simon fils de Jean : Tu seras appelé Céphas, c'est-à-dire Pierre ". Jésus rend croyable la prédiction d'une chose future au moyen d'une chose présente : celui qui nommait le père de Pierre prévoyait sans doute l'avenir. Or, il y a de l'honneur et de la gloire à prédire ainsi ce qui ne doit arriver que longtemps après. Au reste ce n'était point là un compliment flatteur, mais une vraie prédiction de l'avenir, l'avenir même le montra.

Mais faites attention à la force avec laquelle Jésus reprend la Samaritaine, en lui découvrant sa vie passée : " Vous avez eu cinq maris ", lui dit Jésus-Christ, " et maintenant celui que vous avez n'est pas votre mari ". (Jean, IV, 18.) De même son père parle souvent de la prophétie, lorsqu'il s'élève contre le culte des idoles : " Qu'ils découvrent ", dit-il, " ce qui vous doit arriver ", et encore : " J'ai prédit " l'avenir, " et je vous ai sauvés, et il n'y a point d'étranger parmi vous (1) ". Et c'est la même chose dans toutes les prophéties. Car c'est là principalement son oeuvre, que les démons ne peuvent imiter, quelque effort qu'il fassent. En effet, dans les miracles l'apparence et l'illusion peuvent tromper mais la nature immortelle, mais Dieu seul peut exactement prédire l'avenir. Que si quelquefois les démons ont fait des prédictions, ils n'ont fait que tromper les fous; aussi toujours leurs oracles se sont trouvés faux. Pierre ne répond rien à ce que lui prédit Jésus:

il ne voyait rien clairement encore, mais cependant il apprenait : il ne voyait pas clairement la prédiction dans son entier : Car Jésus n'avait pas encore dit : Je te surnommerai Pierre, " et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise ", mais: " Tu seras appelé Céphas ". (Matth. XVI, 18.) La première parole marquait une plus grande autorité et une plus grande

1. Je n'ai pu trouver ces deux passages ni dans les Septante, ni dans la Vulgate. Le saint Docteur a apparemment cité de mémoire non les paroles, mais le sens.

192 puissance. Jésus-Christ ne révèle pas dès le commencement toute la puissance future de Pierre; il ménage d'abord ses termes. Mais après qu'il a dévoilé et manifesté sa divinité, il parle alors avec plus d'autorité, disant : " Tu es bienheureux, Simon, parce que c'est mon Père qui t'a révélé ceci " (Matth. XVI, 47), et encore : " Et moi aussi je te dis que tu es Pierre, et que sur cette pierre je bâtirai mon église ". (Ibid. 18.) Il lui donna donc ce nom, mais Jacques et son frère, il les appela enfants du tonnerre. (Marc, III, 17.) Pourquoi? Afin de montrer qu'il était celui même qui a donné l'Ancien Testament, qui a changé les noms et a appelé Abram Abraham, Sara Sarra, Jacob Israël. II donna aussi les noms à plusieurs à leur naissance; comme à Isaac, à Samson et à d'autres dont font mention Isaïe et Osée; il a même changé à plusieurs le nom que leurs parents leur avaient donné, comme à ceux que je viens de remarquer ci-dessus, et à Jésus, fils de Navé. Les anciens avaient la coutume de donner des noms tirés des faits ainsi fit Elie lui-même. Et ce n'était pas sans raison; ils en usaient de la sorte, afin que le nom même fût un monument du bienfait de Dieu, ou qu'en exprimant une prophétie il en réveillât le souvenir dans l'esprit des auditeurs :

ainsi Dieu a donné à Jean son nom dès le sein de sa mère. Car ceux qui dès l'enfance devaient être célèbres pour leurs vertus, prenaient de là leur nom (Isaïe, XLIX, 1) : mais ceux qui ne devaient se rendre illustres que dans la suite, dans la suite aussi recevaient le nom qui leur était propre.

3. Dans ces temps on donnait donc à chacun plusieurs noms. Maintenant nous n'avons tous qu'un seul et même nom; mais c'est un nom qui est plus grand que tous ceux-là, puisque nous sommes appelés chrétiens et enfants de Dieu, et amis de Dieu et son corps. Ce nom nous excite et nous encourage plus que tous les autres; il nous rend plus attentifs et plus diligents à exercer la vertu. Ne faisons donc rien qui soit indigne d'un nom si grand et si honorable: pensons à l'incomparable honneur que nous avons de porter le nom de Jésus-Christ; car c'est de ce nom que saint Paul nous a appelés chrétiens. Contemplons et respectons la grandeur de ce nom. Si celui qu'on dit fils de quelque grand capitaine ou d'un illustre personnage, conçoit de hauts sentiments quand il entend dire qu'il appartient ou à celui-là ou à celui-ci, se fait un très-grand honneur de porter un si beau nom, et n'omet rien pour ne le pas déshonorer par sa lâcheté nous qui tirons notre nom, non d'un capitaine, non d'un prince de la terre, non d'un ange, ou d'un archange, ou d'un séraphin, mais de leur Roi, n'exposerons-nous pas notre vie, ne la perdrons-nous pas plutôt que de déshonorer celui qui nous a honorés de son nom? Ne connaissez-vous pas la maison de l'empereur, ses compagnies des gardes, ses soldats armés de boucliers, ses piquiers qui l'accompagnent et gardent sa personne; ne savez-vous pas de quels honneurs et de quels privilèges ils jouissent? Ainsi nous qui approchons de beaucoup plus près notre Roi, et qui en sommes d'autant plus proches que la tête l'est plus du corps, nous devons tout faire et tout mettre en oeuvre pour imiter Jésus-Christ.

Que dit donc Jésus-Christ? " Les renards ont leurs tanières, et les oiseaux du ciel leurs nids; mais le Fils de l'homme n'a pas où reposer sa tête ". (Luc, IX, 58.) Si nous exigeons de vous la même chose, peut-être plusieurs trouveront-ils le précepte dur et rigoureux? C'est pourquoi je ne demanderai pas une imitation si parfaite, pour épargner votre faiblesse. Mais je vous prierai de ne vous pas attacher trop à l'argent, et si, à cause de votre faiblesse, je n'exige de vous qu'une vertu bornée, vous, de votre côté, et à plus forte raison, fuyez l'excès de la perversité.

Je ne vous blâme point d'avoir des maisons, des terres, des richesses, des serviteurs; mais je désire que vous sachiez posséder toutes ces choses comme il convient, et sans péril pour vous. Que veux-je dire par là? que vous devez en être les maîtres et non pas les esclaves; les posséder sans qu'elles vous possèdent; en user et n'en point abuser. Les richesses s'appellent dans la langue grecque d'un mot qui signifie " se servir " , pour nous faire entendre que nous devons les faire servir à nos besoins et non pas les renfermer et les garder. L'un est d'un serviteur, l'autre d'un maître; les garder, c'est la fonction d'un serviteur : s'en servir, les dépenser, c'est agir en maître, c'est montrer. son autorité. Vous ne les avez pas reçues pour les enfouir dans la terre, mais pour les distribuer. Si Dieu avait voulu qu'on les gardât, il ne les aurait pas données aux hommes, mais il les aurait laissées cachées dans la terre :

193 comme il veut qu'on les répande, il permet que nous les ayons, afin que nous nous en fassions largesse mutuellement. Que si nous les retenons dans nos maisons, nous n'en sommes donc plus les maîtres.

Mais si vous voulez les accroître, et si c'est pour cela que vous les gardez, ce sera sûrement un excellent moyen de les augmenter que de les distribuer et de les répandre de toutes parts (1). En effet, nul gain sans frais; toujours il en coûte pour s'enrichir : ce qui se passe tous les jours dans nos affaires temporelles le montre assez. Ainsi font le marchand et le laboureur; celui-ci répand sa semence, celui-là son argent : l'un va sur mer et dépense, l'autre, durant toute l'année, s'occupe à semer et à cultiver ce qu'il a semé.

Dans le commerce que je vous propose, vous n'avez pas besoin d'équiper des vaisseaux, d'atteler des boeufs, de labourer la terre, vous n'avez pas à observer le temps, ni

1. Celui qui a pitié du pauvre, prête au Seigneur à usure, et il lui rendra ce qu'il lui aura prêté. (Prov. XIX, 17.) les saisons, vous n'avez pas la grêle à craindre. Sur cette mer on ne rencontre ni flots, ni rochers, ni écueils. Cette navigation, ce labourage ne requièrent de vous qu'une seule chose : c'est de répandre vos biens. Le vigneron, celui dont Jésus-Christ dit : " Mon Père " est le vigneron " (Jean, XV, 1), fera tout le reste. Ne serait-il pas très-ridicule de croupir dans la paresse et la fainéantise lorsqu'il ne s'agit que de récolter sans prendre aucune peine, et de prodiguer ses soins, son activité, ses sueurs, ses préoccupations, pour un résultat qui peut tromper nos espérances? Ne tombons donc pas dans une si grande folie, je vous en conjure, mes frères, il s'agit de notre salut; laissons ce qui est le plus pénible, et courons à ce qui est aisé et utile; afin que nous acquérions les biens futurs, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XX.

LE LENDEMAIN JéSUS VOULANT S'EN ALLER EN GALILéE, TROUVA PHILIPPE, ET IL LUI DIT : SUIVEZ-MOI. PHILIPPE éTAIT DE LA VILLE DE BETHZAïDE, D'Où éTAIENT AUSSI ANDRé ET PIERRE. (VERS. 43, 44, JUSQU'AU VERS. 49.)

ANALYSE.

2 Caractère de Nathanaël, sa prudence ; comment il est amené à la foi. 3. Les fidèles sont dans l'obligation de faire tout ce que Jésus-Christ veut et demande d'eux. — La joie d'avoir, connu Jésus consiste à lui obéir. — Il faut le nourrir quand il a faim, lui donner à boire quand il a soif. — Il ne rejettera point nos présents, quelque petits qu'ils soient. — L'ami reçoit avec plaisir tout ce que lui donne son ami, quelque peu considérable qu'il soit. — L'amour se montre non par les paroles, mais par les oeuvres. 1. Tout homme qui cherche avec soin fait quelque profit (1) : comme, il est écrit dans les Proverbes. Mais Jésus-Christ fait entendre quelque chose de plus , en disant : " Qui cherche, trouve ". (Matth. VII, 8.) Aussi y

1. Ou bien, selon l'hébreu : " Dans tout travail sera le profit

" : ou comme la Vulgate : " Partout où l'on travaille, là est l'abondance " .

a-t-il lieu d'admirer que Philippe ait suivi Jésus-Christ. André vint à lui après avoir ouï Jean, et Pierre après avoir entendu André. Mais Philippe, sans avoir rien appris de personne, seulement sur ce que Jésus-Christ lui dit : " Suivez-moi ", obéit sur-le-champ pour ne le plus quitter et l'annoncer lui-même aux [194] autres. Accourant auprès de Nathanaël, il lui dit: " Nous avons trouvé celui de qui Moïse a écrit dans la loi, et que lés prophètes ont prédit ". (Jean, I, 45.) Ne voyez-vous pas sa vigilance, son assiduité à lire les livres de Moïse, et qu'il était de ceux qui attendaient la venue de Jésus-Christ? En effet, ces paroles : " Nous avons trouvé ", marquent un homme qui cherche continuellement.

" Le lendemain, Jésus voulant s'en aller en Galilée ", Jésus-Christ, avant que quelqu'un se soit attaché à lui, n'appelle personne. Et ce n'est pas sans sujet; c'est l'effet d'une extrême sagesse et d'une très-grande prudence : s'il avait appelé des disciples avant qu'aucun se fût attaché à lui, ils se seraient peut-être retirés dans la suite;

mais ayant d'eux-mêmes pris le parti de le suivre, ils sont demeurés, fermes. Or, s'il appelle Philippe, c'est parce qu'il lui était plus connu que les autres, étant né et ayant été élevé dans la Galilée. Jésus-Christ donc, après avoir reçu ces disciples, part pour en aller chercher d'autres, et il attire à soi Philippe et Nathanaël. Quant à celui-ci, il n'y a pas tant de quoi s'étonner, " la réputation de Jésus s'étant répandue par toute la Syrie " (Matth. IV, 24); mais il est surprenant que Pierre et Jacques et Philippe l'aient suivi , non-seulement parce qu'ils ont cru avant d'avoir vu des miracles, mais, encore parce qu'ils étaient de la Galilée, d'où il ne sortait point de prophète et d'où il ne venait rien de bon : car le peuple de ce pays était rustique, simple et grossier.

Mais en cela même Jésus-Christ a fait éclater sa puissance, lui qui d'une terre stérile et infructueuse a su tirer ses principaux disciples: Il y a donc de la vraisemblance que Philippe suivit Jésus, pour avoir vu Pierre faire de même et avoir entendu Jean; il est aussi à croire que la voix de Jésus-Christ avait opéré quelque chose en lui : car Jésus-Christ connaissait ceux qui étaient propres à son ministère.

Mais l'évangéliste rapporte sommairement tout ceci. Que le Christ dût venir, Philippe le savait; mais que celui-ci fût le Christ, c'est ce qu'il ignorait et c'est aussi ce que je crois qu'il avait appris de Pierre ou de Jean-Baptiste. Au reste l'évangéliste nomme la patrie de Philippe, afin de vous apprendre que " Dieu a choisi les faibles, selon le monde ". (I Cor. 1, 27.)

" Philippe ayant trouvé Nathanaël, lui dit . " Nous avons trouvé celui de qui Moïse a écrit dans la loi, et que les prophètes ont prédit; savoir, Jésus de Nazareth, fils de Joseph ". Philippe dit cela pour donner, par l'autorité de Moïse et des prophètes, plus de créance à sa prédication, et aussi pour rendre son auditeur docile et respectueux. Et comme Nathanaël était savant et très-zélé pour la vérité, ainsi que Jésus-Christ même en rend témoignage, et, que sa propre conduite le prouve, il le renvoie avec raison à. Moïse et aux prophètes, afin que, Jésus-Christ le recevant ensuite, le trouvât instruit.

Si l'évangéliste appelle Jésus fils de Joseph, né vous en troublez point, alors on le croyait encore fils dé Joseph. Mais, Philippe, par où est-il certain que ce Jésus est celui que vous dites? Quelle preuve nous en donnez-vous? Ce n'est pas assez que vous le disiez. Quel prodige, quel miracle avez-vous vu? Il y a du risque et du péril à croire témérairement de si grandes choses. Quelle raison avez-vous donc? la même qu'André, dit-il; car André n'ayant ni assez de force, ni assez de capacité pour annoncer le trésor qu'il avait découvert, ni assez d'éloquence pour le faire connaître, amène son frère à celui qu'il a trouvé. De même Philippe n'explique pas comment ce Jésus est le Christ, ni en quoi, ni quand les prophètes l'ont prédit; mais il amène Nathanaël à Jésus, bien sûr que désormais il ne le quittera point, s'il a une fois entendu sa parole et sa doctrine.

" Nathanaël lui dit : Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth? Philippe lui dit : " Venez et voyez ".

" Jésus voyant Nathanaël qui le venait trouver, dit de lui : Voici un vrai Israélite, sans déguisement et sans artifice ". Nathanaël avait dit : " Peut-il. venir quelque chose de bon de Nazareth? " Et Jésus le loue et l'admire : mais toutefois n'était-il pas plutôt à blâmer? Non, certes, ce qu'il avait dit n'était pas une marque d'incrédulité, ni un crime qui méritât une réprimande, mais c'était une chose digne de louanges. Comment et pour quelle raison ? Parce qu'il était plus versé dans les prophéties que Philippe. Il avait appris des Ecritures que le Christ devait sortir de Bethléem, et du même bourg,où était né David. Ce bruit s'était répandu parmi les Juifs, et longtemps auparavant un prophète l'avait prédit en ces termes : " Et toi Bethléem, tu n'es pas la dernière d'entre les principales villes [195] de Juda; car c'est de toi que sortira le chef qui conduira mon peuple d'Israël". (Mich. V, 2; Matth. II,

6 ; Jean, VII, 42.) Nathanaël donc, entendant dire que. Jésus était de Nazareth, se trouble, il chancelle, parce qu'il voit que ce que dit Philippe ne s'accorde pas avec 1a prédiction du prophète. Mais dans son doute même, considérez quelle est sa prudence et sa retenue; car il ne réplique pas sur-le-champ. Tu me trompes, Philippe, tu mens - non, je ne te crois point, je. n'irai pas le voir :.j'ai appris des prophètes qu'il doit sortir de Bethléem, et tu dis qu'il est de Nazareth : ce Jésus n'est donc pas celui que le prophète a prédit. Mais que fait-il? Il va lui-même le trouver, et ne convenant point qu'il soit de Nazareth , il montre en cela même son zèle, et son amour pour l'Ecriture, et qu'il n'est point capable de se laisser surprendre : il marque aussi qu'il désirait ardemment l'avènement du Christ, puisqu’il ne repoussa pas avec mépris celui qui lui annonçait cette nouvelle. C'est qu'il pensait que Philippe; se trompait vraisemblablement sur le lieu de la naissance.

2. Considérez encore, mes frères, combien il est réservé et modéré, dans le refus qu'il fait d'ajouter foi à ce que dit Philippe, et dans sa manière de l'interroger. Il ne dit pas : la Galilée ne produit rien de bon ; mais : comment peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? " Philippe était aussi extrêmement prudent, il ne s'offense, il ne se fâche point de ce que Nathanaël contredit; mais néanmoins il persiste à vouloir l'amener à Jésus-Christ, et .dès le commencement il fait paraître sa fermeté apostolique : c'est pourquoi Jésus-Christ ,dit: " Voici un vrai Israélite, sans déguisement et sans artifice ". Un Israélite peut donc être menteur : mais celui-là ne ment pas; car son jugement est sans prévention : il ne dit rien par faveur ni par haine. :Pourtant, lorsqu'on demanda aux Juifs où devait naître le Christ, ils répondirent : à Bethléem, et s'appuyèrent de ce témoignage : " Et toi, Bethléem, tu n'es pas la dernière d'entre les principales villes de Juda ". Mais c'est avant d'avoir vu Jésus qu'ils rendaient ce témoignage : après l'avoir vu; ils dissimulaient, par jalousie, leurs anciens propos, et disaient : " Mais pour celui-ci, nous ne savons d'où il est ". (Jean, IX, 29.) Nathanaël n'en usé pas ainsi, mais il reste ferme dans l'opinion qu'il avait de lui au commencement, à savoir, qu'il n'était pas de Nazareth.

Pourquoi donc les prophètes l'appellent-ils Nazaréen?

(Matth. II, 23.) Parce qu'il avait été élevé à Nazareth, et qu'il y avait demeuré. Or, Jésus-Christ ne dit pas à Nathanaël : Je ne suis pas dé Nazareth, comme Philippe vous l'a dit, mais de Bethléem. Il passe sur cela, il ne lui en parle point, pour ne pas rendre d'abord suspect ce qu'il lui voulait dire. De plus, quand même il l'aurait persuadé qu'il était de Bethléem, toutefois ce n'était point là suffisamment prouver qu'il était le Christ. ne pouvait-il être né à Bethléem, sans être le Christ ? Bien d'autres y étaient nés. Il passe donc sur cela, et en déclarant qu'il avait été présent à leur entretien, il fait ce qui pouvait le mieux l'engager à croire. Lorsque Nathanaël eut dit : " D'où me connaissez-vous? Jésus lui répondit : Avant que Philippe vous eût appelé, je vous ai vu lorsque vous étiez sous le figuier (48) ". Considérez ce caractère ferme et rassis. Jésus-Christ ayant dit de lui : " Voici un vrai Israélite ", il n'est pas enflé par ces louanges, ravi de ces éloges; il persiste à chercher et à examiner avec plus de soin : il veut voir clair. Nathanaël donc, comme homme, cherche et s'informe encore; mais Jésus comme Dieu répond : Je vous ai déjà vu auparavant car longtemps auparavant Jésus avait connu sa droiture et sa probité, non comme un homme qui l'aurait suivi, mais comme Dieu : Et maintenant je vous ai vu sous le figuier, lorsque nul n'y était avec vous, lorsque vous, Philippe, et vous, Nathanaël, vous étiez tous seuls, et que vous y partiez de moi en tète à tête. C'est pourquoi l'évangéliste dit : "

Jésus le voyant de loin, dit : Voici un vrai Israélite", pour, faire voir qu'avant même que Philippe arrivât, Jésus-Christ avait rendu ce témoignage, afin qu'il ne fût pas suspect.

C'est aussi pour cela qu'il désigne et le temps, et le lieu, et l'arbre. S'il eût seulement dit Je vous avais vu avant que Philippe vînt près de vous, la chose aurait été suspecte;

on aurait cri qu'il avait lui-même envoyé Philippe, et qu'il n'y avait rien de grand, rien d'extraordinaire dans ce qu'il disait: mais en désignant le lieu où Nathanaël parlait avec Philippe, le nom de l'arbre et le temps de l'entretien, il rend indubitable sa connaissance des choses les plus secrètes.

Mais ce n'est pas là seulement en quoi il lui manifeste qu'il est le Christ; il le fait encore d'une autre manière, c'est en lui rappelant ce [196] qu'il avait dit, savoir: " Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth? " Voilà comment Jésus gagna Nathanaël et se l'attacha très étroitement; et aussi pour ne l'avoir pas blâmé d'avoir parlé de la sorte, et l'avoir même loué et admiré: Voilà par où Nathanaël connut que Jésus était véritablement le Christ; à savoir par la découverte qui lui fut faite de sa propre pensée et de ses sentiments, Jésus lui ayant montré qu'il voyait et savait parfaitement ce qui se passait dans son coeur; mais surtout parce qu'il ne le reprit pas de ce qu'il avait paru dire contre lui, et qu'au contraire il l'en loua. Jésus lui dit encore que c'était Philippe qui l'avait appelé, mais il passa sur le reste et ne lui parla point de ce qu'ils avaient dit ensemble, laissant cette tâche à sa conscience, et ne voulant point le confondre davantage.

3. Quoi donc? Est-ce que Jésus vit seulement Nathanaël, lorsque Philippe l'appela? ou ne l'avait-il pas vu auparavant avec cet oeil qui ne dort jamais ? certainement il l'avait vu : que, personne n'en doute. Mais Jésus n'a dû dire alors que ce qui était nécessaire. Nathanaël confessa donc que Jésus était le Christ, en voyant un signe évident de sa prescience; ses hésitations avaient prouvé sa sagesse ; son acquiescement démontra sa bonne foi. Car " il repartit à Jésus ", dit le texte sacré:

" Maître, vous êtes le Fils de Dieu, vous êtes le roi d'Israël (49) ". Ne voyez-vous pas là une âme qui subitement tressaille de joie? Ne voyez-vous pas un homme qui, par ses paroles, embrasse Jésus ? Vous êtes, dit-il, celui qui est attendu et désiré.

Ne le voyez-vous pas s'étonner, admirer, tressaillir et bondir de joie?

Nous devons être aussi dans la joie, nous qui avons reçu la connaissance du Fils de Dieu; nous devons, dis-je , non-seulement nous réjouir au fond du coeur, mais encore marquer et exprimer au dehors notre joie par nos oeuvres mêmes. Mais cette joie, en quoi consiste-t-elle ? A être obéissants à celui que vous avez connu. Or, cette obéissance consiste à faire ce que veut Jésus-Christ : si nous faisons ce qui irrite sa colère, comment manifesterons-nous notre allégresse? Ne voyez-vous pas que celui qui a reçu son ami dans sa maison, fait tout avec joie, qu'il court de tous côtés, qu'il n'épargne rien; fût-il besoin de répandre même tout son bien, il est prêt à le faire, et cela uniquement pour plaire, à son ami. S'il n'accourait pas quand il l'appelle, s'il ne faisait pas toutes choses selon son désir et sa volonté, assurât-il même mille fois qu'il se réjouit de son arrivée, son hôte ne le croirait point, et ce serait avec raison : il faut en effet marquer sa joie par ses oeuvres et par ses actions.

C'est pourquoi Jésus-Christ étant venu chez nous, montrons que nous nous en réjouissons et ne faisons rien qui puisse lui déplaire et le fâcher; parons, ornons cette maison où il est venu:

voilà ce qu'on doit faire quand on est dans la joie. Présentons-lui à manger ce qui est le plus de son goût : c'est là ce que doit faire celui qui est dans l'allégresse. Mais quelle est la nourriture que nous lui devons présenter? Il nous l'apprend lui-même : " Ma nourriture ", dit-il, " est de faire la volonté de celui qui " m'a envoyé ".(Jean, IV, 34.) Donnons-lui à manger lorsqu'il a faim ; donnons-lui à boire lorsqu'il a soif : quand vous ne lui donneriez qu'un verre d'eau froide, il le recevra, car il vous aime : les présents de l'ami , quelque petits qu'ils soient, paraissent grands à un ami. Seulement ne soyez point paresseux, ni lents à donner; quand vous ne donneriez que deux oboles, il ne les rejettera point, mais il les recevra comme quelque chose de grand prix. En effet, n'ayant besoin de personne, et ces choses ne lui étant nullement nécessaires, c'est avec raison qu'il ne regarde point à la grandeur des dons, mais à l'intention et à la volonté de celui qui donne.

Seulement faites voir que vous êtes content de l'avoir chez vous, qu'il n'est rien que vous ne soyez prêts à faire pour lui, et que sa présence vous réjouit.

Considérez quel amour il a pour vous; c'est pour vous qu'il est venu, pour vous il a donné sa vie. Et après de si grands bienfaits, il ne refuse même pas de vous prier. Car, dit saint Paul : " Nous faisons la charge d'ambassadeur pour Jésus-Christ, et c'est Dieu même qui vous exhorte par notre bouche ". (II Cor. v, 20.) Et qui est assez insensé pour ne pas aimer son Seigneur? Et ce que je dis là, je sais qu'aucun de vous ne le démentira de la bouche ni du coeur. Mais celui que l'on aime veut qu'on lui marque son amour, non-seulement par des paroles, mais encore par des oeuvres. Dire que l'on aime, et ne point faire ce qu'ont coutume de faire ceux qui aiment, c'est sûrement une chose bien ridicule et devant Dieu et devant les hommes. Puis donc qu'il est non-seulement inutile, mais encore [197] très-nuisible, de confesser Jésus-Christ seulement de bouche, et de le renoncer par ses oeuvres, je vous conjure, mes frères, de le confesser également par vos actes, afin que Jésus-Christ lui-même nous reconnaisse en ce jour, où il déclarera devant son Père ceux qui sont dignes " d'être reçus de lui ". C'est la grâce que je vous souhaite en Jésus-Christ Notre-Seigneur, par qui et avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XXI.

NATHANAëL LUI DIT : MAîTRE , VOUS êTES LE FILS DE DIEU, VOUS êTES LE ROI D'ISRAëL. — JéSUS LUI RéPONDIT : VOUS CROYEZ, PARCE QUE JE VOUS AI DIT QUE JE VOUS AI VU SOUS LE FIGUIER : VOUS VERREZ DE BIEN PLUS GRANDES CHOSES ! (VERS. 49, 50, JUSQU'AU VERS.

2. Jésus fait son premier miracle à la demande de sa mère.

3 Jésus-Christ veut que chacun le prie et lui demande ses besoins : preuve tirée de l'exemple des plus excellents médecins. — Pourquoi il fait une dure réponse à sa mère. — Il ne nous sert de mien d'avoir des parents gens de bien, si nous ne le sommes pas nous-mêmes. — Les parents de Notre-Seigneur appelés DESPOSYNES. — Que nos pères et nos ancêtres aient été bons chrétiens, c'est de quoi rougir de boute, et mériter une plus grande condamnation.

1. Il faut, mes chers frères, il faut de grands soins, beaucoup d'application et de longues veilles, pour pénétrer dans la profondeur des saintes Ecriturès : les lâches et les paresseux n'en acquerront point l'intelligence. Il faut un exact et soigneux examen et ne point cesser de prier, si nous voulons percer tant soit peu l'obscurité de ces saints mystères. Aujourd'hui même la question qui se présente n'est pas des plus aisées à résoudre : elle demande un attentif et diligent examen. Lorsque Nathanaël dit: " Vous êtes le Fils de Dieu ", Jésus-Christ lui répond:

" Parce que je vous ai dit que je " vous ai vu sous le figuier , vous croyez? "Vous verrez de bien plus grandes choses ".

Quelle difficulté propose-t-on sur ces paroles? On nous demande pourquoi Pierre , qui avait vu tant de miracles, qui avait reçu de si grandes instructions , ayant fait cette même confession : " Vous êtes le Fils de Dieu " (Matth, XVI, 17), est proclamé bienheureux, parce que c'est Dieu le Père qui le lui a révélé, et Nathanaël qui , avant les miracles, avant toute instruction , prononce une semblable profession de foi, ne s'entend pas louer de même , mais il est renvoyé à de plus grandes choses, comme s'il n'avait rien dit qui répondît à la grandeur de ce qu'il fallait exprimer? Quelle est donc la cause de cette différence? La voici: Pierre et Nathanaël ont bien prononcé les mêmes paroles, mais ils ne les ont pas dites l'un et l'autre dans le même sens. Pierre a confessé Jésus Fils de Dieu ; mais comme vrai Dieu; et Nathanaël comme simple homme. Qu'est-ce qui nous le montre ? Les paroles qui suivent. Après avoir dit: " Vous êtes le Fils de Dieu " , il a ajouté: " Vous êtes le roi d'Israël ". Or le Fils de Dieu n’est pas seulement roi d'Israël, mais encore de tout le monde.

Et cela n'est pas seulement visible par ces paroles, mais aussi par les suivantes. [198] Jésus-Christ, parlant à Pierre, n'ajouta rien de plus, mais , comme si sa foi eût été parfaite, il promet de bâtir son Eglise sur sa confession. Ici Jésus-Christ ne dit rien de semblable; il est même à observer qu'il dit le contraire. En effet; comme si cette confession eût été insuffisante dans sa principale partie, il y ajoute ce qui y manquait. Que dit-il? " En vérité, en vérité, je vous le dis: Vous verrez dans peu le ciel ouvert, et les anges de Dieu monter et descendre sur le Fils de l'homme ". Ne voyez-vous pas comment il s’élève peu à peu de terre, et l'amène à ne plus le regarder simplement comme homme? Celui que les anges servent, Celui sur qui les anges montent et descendent, pourrait-il être simplement homme? C'est pourquoi il a dit : " Vous verrez de bien plus grandes choses " , et, pour le lui expliquer, il lui a présenté le ministère des anges; c'est comme s'il disait : Nathanaël, il vous paraît surprenant que je vous aie découvert votre pensée et vos sentiments, et pour cela vous m'avez reconnu roi d'Israël : que direz-vous donc, lorsque vous verrez les anges monter et descendre sur moi ? Par là il lui fait entendre qu'il doit aussi le confesser et le reconnaître pour Seigneur des anges. Car les ministres du Roi descendaient et montaient, comme pour venir servir le vrai et légitime Fils de leur Roi.

Les anges descendaient lorsque Jésus fut crucifié, ils montaient à sa résurrection et à son ascension, et même auparavant, comme lorsqu'ils s'approchèrent de lui et qu'ils le servaient (Matth. IV, 11) ; lorsqu'ils annonçaient sa naissance, lorsqu'ils criaient: " Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre ! " (Luc, II, 14), lorsqu'ils vinrent auprès de Marie, lorsqu'ils vinrent auprès de Joseph. Ce qu'il avait souvent fait, il le fait maintenant encore: il prédit deux choses, il donne la preuve de l'une, et par là il assure que l'autre aura son accomplissement. Quant à celles qu'il a dites ci-dessus, les unes étaient déjà sûrement arrivées, comme ce qu'il a dit avant la vocation de Philippe: " Je t'ai vu sous le figuier " ; les autres devaient arriver et étaient en partie arrivées, à savoir, l'ascension et la descente des anges: " Elles étaient arrivées dans le temps de, la naissance, elles devaient arriver encore " au crucifiement, à la résurrection et à l'ascension. Ce sont là les prédictions que les précédentes rendent croyables, même avant leur réalisation. Car celui à qui les événements accomplis avaient fait connaître la puissance de Jésus, devait avoir moins de peine à croire ce qu'il annonçait pour l'avenir. A cela que dit Nathanaël.? Il ne répondit rien. C'est pourquoi Jésus-Christ n'en dit pas davantage ; il le laisse méditer et repasser dans. son esprit ce qu'il a entendu , et ne veut pas répandre toute la graine à la fois ; mais, sachant qu'il a jeté sa semence en bonne terre, il lui donne le temps de porter son fruit. C'est sur quoi il s'explique ailleurs en ces termes: " Le royaume des cieux est semblable à un homme qui avait semé de bon grain ; pendant qu'il dormait son ennemi vint, et sema de l'ivraie au milieu du blé ". (Matth. XIII, 24,25.)

J'ai déjà dit que Jésus était connu, principalement en Galilée. C'est pourquoi il est convié aux noces et il s'y trouve; il ne regarde point à sa dignité, mais il y va- pour nous faire du bien. Et certes, celui qui a bien voulu prendre la forme de serviteur, dédaignera bien moins d'assister aux nettes de ses serviteurs ; celui qui mangeait avec les publicains et avec les pécheurs, ne refusera pas; à plus forte raison, de prendre place aux noces avec les conviés. D'ailleurs, les gens qui l'avaient invité n'avaient pas de lui l'opinion qu'il eût fallu avoir, et ne le considéraient pas même comme un personnage illustre, mais comme le premier venu parmi leurs connaissances. L'évangéliste nous 1e fait même entendre, en disant : " La mère de Jésus y était, et ses frères" ; comme ils avaient convié sa mère et ses frères, ils l'avaient aussi convié lui-même.

" Et le vin venant à manquer, la mère de Jésus lui dit: Ils n'ont point de vin (3) ". Sur quoi on a lieu de demander d'où il était venu dans l'esprit de la mère d'attendre quelque chose de grand de son fils; car il n'avait point encore fait de miracles : " Ce fut là ", dit l'Ecriture, " le premier des miracles de Jésus, qui fut fait à Cana en Galilée ". (Jean, II, 11.)

2. Mais peut-être on objectera que ce témoignage ne prouve pas que ce fut là le premier miracle, attendu que l'évangéliste ajoute " A Cana en Galilée " : il s'est pu faire, dira-t-on, que ce fut le premier accompli à Cana; sans être le premier de tous ; et il est vraisemblable qu'il en avait fait d'autres ailleurs; nous ferons la réponse que nous avons [199] déjà faite.

Que dirons-nous? Ce que dit " Jean-Baptiste: Pour moi, je ne le connaissais pas, mais je suis venu baptiser dans l'eau, afin qu'il soit connu dans Israël ". En effet, si Jésus avait fait des miracles dans son enfance, les Israélites n'auraient eu besoin de personne pour le leur faire connaître. Celui qui, parvenu à l'âge viril, s'est rendu par ses miracles si célèbre, non-seulement dans la Judée, mais encore dans la Syrie et au delà, et cela dans le seul espace de trois ans, ou plutôt qui n'a même pas eu besoin de trois années pour se faire une réputation , puisque , du premier jour, son renom s'était répandu partout; celui, dis-je, qui, par le nombre de ses miracles, a dans si peu de temps illustré son nom jusqu'à le faire connaître de tout le monde, celui-là n'aurait pu, à plus forte raison, demeurer caché et inconnu, s'il eût opéré des miracles dans son enfance : les miracles qu'opère un enfant font bien plus de bruit et causent beaucoup plus d'admiration; et d'ailleurs, il aurait eu deux ou trois fois plus de temps pour s'illustrer.

Mais Jésus dans son enfanté n'a rien . fait de plus que ce que rapporte saint Luc, qu'à l'âge de douze ans il s'était assis dans le temple au milieu des docteurs, les écoutant et les interrogeant (Luc, II, 46, 47) ; et que par les questions qu'il leur avait faites, il s'était rendu digne d'admiration. D'ailleurs , on conçoit aisément qu'il n'ait pas commencé dès son enfance à faire des miracles. Les Juifs les auraient regardés comme de pures illusions. Si, étant déjà homme fait, il ne fut pas à l'abri de pareils soupçons, à plus forte raison l'auraient-ils soupçonné s'il en avait fait dans sa plus grande jeunesse. De plus, l'envie dont les Juifs étaient animés, les aurait poussés à le crucifier plus tôt et avant le temps déterminé, et ainsi l'oeuvre même de la rédemption eût été révoquée en doute.

Sur quoi donc, direz-vous, la Mère conçut-elle une aussi haute opinion de son Fils? C'est que déjà il commençait à être connu, et par le témoignage de Jean-Baptiste, et par ce qu'il avait dit lui-même à. ses disciples. Et avant toutes ces choses, la manière même dont il avait été conçu et ce qui s'était passé à sa naissance, donnait à la mère une haute idée de son Fils. Elle écoutait tout ce qu'on disait de cet enfant, et " elle conservait dans son coeur ", dit l'Ecriture, " toutes ces choses". (Luc, II, 59.) Et pour quelles raisons, objecterez-vous encore, n'a-t-elle rien dit auparavant? Parce qu'il commença, comme j'ai dit, seulement alors à paraître en public, et qu'avant ce temps il vivait dans l'obscurité, comme un homme du commun; c'est pourquoi sa mère n'aurait pas osé lui faire alors une pareille demande ; mais lorsqu'elle eut appris que c'était pour lui que Jean-Baptiste était venu et qu'il lui avait rendu un si grand témoignage, qu'enfin son fils avait des disciples, alors elle s'adressa à lui avec confiance, et voyant que le vin manquait, elle dit : " Ils n'ont point de vin ". Par là, elle voulait, d'une part, obliger ses hôtes; de l'autre, être glorifiée grâce à son Fils; peut-être aussi eut-elle quelques sentiments humains, comme ses frères qui lui disaient : " Faites-vous connaître au monde " (Jean, VII, 4), espérant profiter de la gloire qu'il s'acquerrait par ses miracles. Voilà pourquoi Jésus lui fit cette réponse assez vive : " Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? Mon heure n'est pas encore venue" ; mais toutefois il avait une très-grande considération pour sa mère. Saint Luc remarque qu'il était soumis à ses parents " (Luc, II, 5-1), et l'évangéliste saint Jean nous apprend le grand soin qu'il eut de Marie lorsqu'il était sur la croix. (Jean, XIX, 26.)

En effet, nous devons être soumis à nos parents, lorsqu'ils ne nous empêchent pas de remplir nos devoirs envers Dieu et qu'ils n'y apportent point d'obstacles; il est très-dangereux de ne pas suivre cette règle; ruais quand ils demandent quelque chose d'inopportun, et nous gênent dans les choses spirituelles, il n'est alors ni bon, ni sage de leur obéir. C'est pour cela que Jésus, ici et ailleurs encore, répond : " Qui est ma mère et qui sont mes parents?" (Marc, III, 33.) Car ils n'avaient pas encore de lui les sentiments qu'ils devaient avoir; mais sa mère, pour l'avoir mis au monde, croyait, selon la coutume des autres mères, pouvoir lui ordonner tout ce qu'elle voudrait, elle qui aurait dû l'honorer et l'adorer comme son Seigneur. Voilà pourquoi il lui répondit alors de cette façon.

Considérez, je vous prie, mes frères, ce spectacle : d'une part, Jésus est environné d'un grand peuple, toute cette foule uniquement attentive à l'entendre et à écouler sa doctrine; de l'autre, une femme accourt, perce la foule, vient l'appeler pour le faire sortir de l'assemblée et lui parler en particulier. Elle vient, [200] non pour entrer dans la maison, mais pour, l'en faire sortir et le prendre à part. C'est pourquoi il dit: " Qui est ma mère et qui sont " mes frères? " Non pour faire une injure à sa mère, Dieu nous garde d'une telle pensée , mais pour lui rendre le plus grand service en lui apprenant à concevoir une idée plus juste de sa dignité. S'il. avait soin des autres, et s'il n'omettait rien pour leur inspirer la juste opinion qu'ils devaient avoir de lui, à plus forte raison le faisait-il pour sa mère? Et comme il y a de l'apparence qu'ayant entendu ce qu'avait dit son Fils, elle ne voulut pourtant pas lui obéir, mais avoir le dessus, comme étant sa mère, c'est aussi pour cette raison qu'il lui fit cette réponse. En effet, Jésus ne l'aurait pas tirée de la basse opinion qu'elle avait de lui, ni élevée aux grands et sublimes sentiments qu'elle en devait avoir, si elle s'était toujours attendue à être honorée de son Fils comme sa mère, au lieu de le regarder comme son Seigneur et son Maître. C'est donc pour cette raison qu'il lui répondit alors : " Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? "

Il y en avait d'ailleurs une autre qui l'obligeait à parler de la sorte : c'est qu'on aurait pu tenir pour suspect le miracle qu'il allait faire; car c'était à ceux qui étaient dans l'indigence et dans le besoin à le prier, et non pas à sa mère.

Pourquoi? Parce que les plus grands prodiges, s'ils sont faits a la prière de parents, perdent le plus souvent beaucoup de leur mérite au jugement de ceux qui en sont témoins; mais quand les pauvres demandent et supplient eux-mêmes, le miracle cesse d'être suspect, les éloges qu'on en fait sont purs et , sincères, et le fruit en est considérable.

3. En effet, si un excellent médecin, venu pour visiter plusieurs malades dans leurs maisons, au lieu d'apprendre leur état de leur bouche même, ou de celle de leurs proches, est seulement supplié par sa propre mère, dès lors il sera suspect et incommode aux malades; et ni ces infirmes, ni ceux qui sont auprès d'eux n'en espéreront beaucoup : Voilà pourquoi Jésus-Christ reprit alors sa mère, eu lui disant : "Femme, qu'y a-t-il entre vous et moi? " Et ce fut là pour elle un avertissement de ne pas recommencer. Car s'il tenait à honorer sa mère, il avait encore bien plus à coeur son salut, et le bien qu'il devait faire au monde, s'étant pour cette fin revêtu de notre chair : ce n'était point là parler avec hauteur à une mère, mais veiller sagement sur ses paroles, et pourvoira ce que. les miracles s'opérassent avec la dignité convenable. Au reste, qu'il honorât beaucoup sa mère, il n'en faut point d'autre preuve, pour, négliger toutes les autres, que la réprimande qu'il lui adressa; cette sévérité montre même un grand respect comment? la suite,vous le fera voir.

Pensez donc à ces choses : Rappelez-les vous , lorsque vous entendrez une femme dire : " Heureuses sont les entrailles qui vous ont porté, et les mamelles qui vous ont nourri ", et Jésus répondre : " Mais plutôt heureux sont ceux qui font la volonté de mon Père " (Luc, XI, 27, 28) ; et soyez persuadés,que c'est dans la même intention et dans le même esprit qu'il répond de la sorte à sa mère. Jésus ne fait pas à sa mère cette réponse pour la rebuter, mais pour lui déclarer qu'il ne lui serait nullement avantageux de l'avoir enfanté, si elle n'était très-vertueuse et très-fidèle.

Or, s'il n'eût été d'aucune utilité à Marie d'avoir enfanté Jésus-Christ, à supposer que son âme n'eût pas été intérieurement ornée de vertu, à plus forte raison nous sera-t-il inutile à nous, qui n'avons rien de bon, d'avoir eu un père, un frère, un enfant, bons et vertueux, si nous sommes nous-mêmes éloignés de la vertu ; car David dit : " Le frère ne rachète point son frère, l'homme étranger le rachètera-t-il? " (Ps.

XLVIII, 7.) En effet, après la grâce, de Dieu , on ne doit fonder l'espérance du salut sur nulle autre chose que sur les bonnes oeuvres.

Autrement, si l'enfantement du Christ avait suffi pour le salut de la Vierge, la parenté selon la chair qu'avaient les Juifs avec Jésus aurait dû pareillement leur être utile , de même pour la ville où il était né et pour ses frères.

Mais ses frères mêmes ne gagnèrent rien à une telle parenté, lorsqu'ils négligeaient le soin de lotir salut, et se firent condamner avec le reste du monde; ils ne furent des objets d'admiration que lorsqu'ils eurent commencé à briller par leur propre vertu. De même, l'avènement du Sauveur n'a pas préservé Jérusalem d'être détruite et brûlée; ni les Juifs, ces parents de Jésus selon la chair, d'être massacrés et de périr misérablement, parce que l'appui de la vertu leur faisait défaut. Mais les apôtres se sont élevés au-dessus de tous les hommes, parce que, par leur soumission et leur obéissance, ils sont [201] véritablement entrés dans la famille de Jésus. Ces exemples et ces vérités nous apprennent, mes frères, que nous avons besoin de la foi et de l'éclat de la vertu ; car c'est là uniquement ce qui nous pourra procurer notre salut.

Certes , pendant longtemps les parents de Jésus-Christ ont fait l'admiration de tous les hommes, et ont été appelés Desposynes (1) ; mais maintenant nous ignorons même leurs noms; et au contraire les noms et la vie des apôtres sont célèbres par tout le monde. Ne nous glorifions donc pas de la noblesse de notre origine; mais quand nous pourrions même nous vanter d'être issus d'un grand nombre d'aïeuls célèbres et illustres, efforçons-nous de surpasser leur vertu, sachant qu'au jugement futur nous ne retirerons aucun avantage du mérite d'autrui, et n'en serons au contraire jugés que plus sévèrement, si, nés de parents gens de bien, et ayant devant nos yeux un exemple domestique, nous n'imitons pas ceux que nous devons regarder comme nos modèles et nos maîtres.

Je dis maintenant ceci, parce que je vois bien des gentils qui, lorsque nous les exhortons à embrasser la foi et le christianisme, se couvrent de leurs parents et de leurs aïeux, et disent : Tous mes parents, mes amis et mes camarades sont de bons chrétiens. Et de quoi cela vous sert-il, misérables et malheureux que vous êtes? Vous ne suivez pas vos camarades dans leur course, vous n'imitez pas leur vertu : c'est justement ce qui vous perdra.

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