Homélies sur l'évangile de saint Jean (page 5)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1. Desposynes, c'est-à-dire, ceux uni appartiennent au Maître, au seigneur.

D'autres encore, qui, à la vérité, sont fidèles, mais peu réglés dans leurs moeurs, apportent la même excuse, quand on les excite à la vertu : Mon père, mon aïeul, mon bisaïeul ont été des hommes d'une grande piété et d'une éminente vertu. Mais voilà précisément de quoi vous damner; vous sortez de ces saints personnages et vous dégénérez, et vous faites des actions indignes d'une si belle origine écoutez ce que le prophète dit aux Juifs " Jacob a été réduit à servir et à garder les " troupeaux pour avoir Rachel ".

(Osée, XII,12.) écoutez ce que dit Jésus-Christ :

" Abraham votre père a désiré avec ardeur de voir mon jour : il l'a vu, et il en a été rempli de joie". (Jean, VIII, 56.) Où vous voyez que partout la vertu des ancêtres est produite non-seulement comme un titre de gloire, mais encore comme un nouveau sujet d'accusation.

Puisque nous le savons, mes chers frères, faisons tous nos efforts pour nous sauver par nos propres oeuvres, de peur que, comptant vainement sur celles d'autrui, nous ne connaissions que nous nous sommes trompés que lorsque cette connaissance nous sera inutile. Car, dit l'écriture, " qui est celui qui vous confessera dans l'enfer? " (Ps. VI, 5.) Faisons donc pénitence en ce monde, afin que nous puissions acquérir les biens éternels. Plaise à Dieu que tous nous les obtenions, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui la gloire et l'empire soient au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMéLIE XXII.

FEMME, QU'Y A-T-IL DE COMMUN ENTRE VOUS ET MOI ? MON HEURE N'EST PAS ENCORE VENUE. (VERSET 4, JUSQU'AU VERSET 10.)

ANALYSE. 202

1. Jésus-Christ fait chaque chose en son temps, non qu'il soit soumis au temps, lui le Créateur des années et le Maître des siècles, mais par amour pour l'ordre.

2. Jésus-Christ, par le miracle de Cana, montre qu'il est, le

Créateur de l'eau et du vin, et ainsi il confond les hérétiques. 3. Les miracles de Jésus-Christ surpassent de beaucoup les effets naturels. — Jésus-Christ change en mieux nos volontés lâches et rebelles. — Les biens de ce monde ne sont point stables : ils s'évanouissent en un instant, ils coulent avec la rapidité d'un torrent. — La frugalité est la mère de la santé. — Les délices de la table et la bonne chère sont très-nuisibles au corps et à l'âme : elles produisent une infinité de maladies.

1. La prédication a ses difficultés et ses fatigues; saint

Paul le reconnaît et le déclare par ces paroles : " Que les prêtres qui gouvernent bien soient doublement honorés; principalement ceux qui travaillent à la prédication de la parole et à l'instruction" (I Tim. V, 47) des peuples. Mais il dépend de vous de rendre ce travail ou doux ou pénible. Si vous rejetez ce que nous disons, ou même si, sans le rejeter, vous n'en faites pas voir le fruit dans vos oeuvres, le travail nous sera dur et pénible; parce que nous connaîtrons que nous travaillons en vain et inutilement : mais si vous êtes attentifs, et si vous pratiquez ce que vous avez entendu, nous ne nous apercevrons point de nos sueurs : le produit du travail n'en laisse pas sentir la peine. C'est pourquoi, si vous voulez nous encourager et animer notre ardeur, produisez-nous du fruit, je vous le demande en grâce; afin que voyant de belles et de riches moissons, soutenus de la confiance d'avoir fait un bon travail, et supputant nos richesses, nous ne nous ralentissions pas dans un commerce si heureux et si profitable. La question qui se présente aujourd'hui n'est pas légère.

Marie dit à Jésus : " Ils n'ont point de vin " , Jésus-Christ lui répond " Femme, qu'y a-t-il de commun entre vous et moi ? Mon heure n'est pas encore venue " ; et après une pareille réponse, Jésus fait ce que lui demandait sa mère. Cette seconde difficulté n'est pas moins grande que la première. Invoquons celui qui a opéré ce miracle avant d'aborder la solution. Mais ce n'est point en ce seul endroit que se trouve cette parole; le même évangéliste dit dans la suite: " Ils ne purent point le prendre, parce que son heure n'était pas encore venue " (Jean, VII, 8); et encore : " Personne ne mit la main sur lui, parce que son heure n'était pas encore venue "; et ailleurs : " L'heure est venue, glorifiez votre Fils ". (Jean, XVII, 1.) J'ai rassemblé ici ces textes qui sont répandus dans tout l'Evangile, pour leur donner à tous une seule explication. Quelle est-elle cette explication? Jésus-Christ n'était point assujetti à la nécessité du temps, il ne disait pas:

" Mon heure n'est pas encore venue ", pour observer les heures. Comment en aurait-il tenu compte, lui, le maître du temps, le créateur des années et des siècles ? mais par ces paroles Jésus-Christ veut nous apprendre qu'il fait , tout dans le temps propre et convenable, afin de ne point troubler l'ordre des choses . ne pas faire chaque chose dans son temps, t'eût été tout confondre : la naissance, la résurrection, le jugement.

Renouvelez ici votre attention, mes frères; il a fallu créer les créatures, mais non toutes ensemble : l'homme et la femme, mais non [203] les deux ensemble. Il a fallu condamner à là mort le genre humain et le ressusciter, mais il a dû y avoir un grand intervalle entre ces deux événements. Il a fallu donner la loi et la grâce, mais non pas à la fois : la loi et la grâce ont dû être dispensées chacune dans son temps. Jésus-Christ n'était donc point assujetti à la nécessité des temps, lui qui, comme créateur, a prescrit au temps l'ordre qu'il a voulu établir. Saint Jean fait dire ici à Jésus-Christ : " Mon heure n'est pas encore venue ", polir montrer qu'il n'était pas encore bien connu; et qu'il n'avait pas encore entièrement rempli le collège de ses disciples. André et Philippe le suivaient, mais nul autre avec eux: ou plutôt, tous ceux-ci ne le connaissaient pas comme il faut, ni même sa mère, ni ses frères.

Car après tant de miracles; l'évangéliste parlant de ses frères, dit : " Ses frères ne croyaient pas en lui " (Jean, VII, 5) : de même pour ceux qui étaient aux notés, ils ne le connaissaient pas. S'ils l'avaient connu, ils se seraient approchés de lui, et, dans lé besoin où ils se trouvaient, ils l'auraient prié d'y avoir égard.

Jésus dit donc : " Mon heure n'est pas encore venue ". Je ne suis pas encore connu de ceux qui sont ici, présents, et même ils ne savent pas que le vin leur mangue : attendez qu'ils le sachent. Il ne convenait pas que vous me fissiez cette demandé, étant ma mère, vous rendez le miracle suspect, il fallait que ceux qui sont dans le besoin vinssent s'adresser à moi, et me prier, non que j'aie besoin de leurs prières, mais afin qu'ils reçussent mon bienfait avec pleine adhésion. Car lorsque celui qu'une urgente nécessité presse, obtient ce qu'il demande; il en a une vive reconnaissance; mais celui qui ne s'est pas encore aperçu du besoin où il est, rie connaît point aussi tout le prix du bien qu'on lui fait.

Mais, repartirez-vous, pourquoi, après avoir dit: " Mon heure n'est pas encore venue ", et avoir refusé, fit-il ensuite ce que sa mère lui avait demandé? Afin que si l'on voulait faire des objections, et prétendre qu'il était assujetti à l'heure, on connût, à n'en pouvoir douter, qu'il n'était nullement assujetti ni à l'heure, ni au temps. En effet; s'il eût été assujetti à l'heure, comment, l'heure convenable n'étant point encore arrivée, aurait-il pu faire ce miracle? De plus; il l'a fait par égard pour sa mère, pour ne pas paraître la contrarier, pour qu'on n'attribuât pas son refus à faiblesse et à impuissance, pour ne pas couvrir sa mère de confusion dans une si grande assemblée car elle lui avait déjà présenté les serviteurs. Ainsi, après avoir dit à la Chananéenne : " Il n'est pas juste de prendre le pain des enfants, et de le donner aux chiens " (Matth. XV, 26) néanmoins, touché de sa persévérance, il lui accorda ensuite ce qu'elle demandait; et quoiqu'il dît : " Je n'ai été envoyé qu'aux brebis de " la maison d'Israël, qui se sont perdues " (Ibid. 24); toutefois, après unetelle réponse, il guérit sa fille.

2. D'où nous apprenons, mes frères, que souvent par la persévérance nous nous rendons dignes de recevoir des grâces et des bienfaits, quelque indignes que nous en puissions être. C'est pourquoi la mère de Jésus attendit, et fit sagement approcher de lui ceux qui servaient, afin que plusieurs le priassent ensemble. C'est aussi pour cette raison qu'elle ajouta "Faites tout ce qu'il vous dira (5) ". Car elle savait parfaitement bien que ce n'était point par impuissance qu'il avait refusé, mais parce qu'il fuyait l'éclat, et qu'il ne voulait pas sembler chercher l'occasion de faire un miracle; voilà pourquoi elle fit approcher ceux qui servaient.

" Or, il y avait là six grandes urnes de pierre, pour servir aux purifications qui étaient en usage parmi les Juifs, dont chacune tenait deux ou trois mesures (6).

" Jésus leur dit : Emplissez les urnes d'eau et ils les emplirent jusqu'au haut (7) ". Ce n'est pas sans sujet que l'évangéliste a dit : " Pour servir aux purifications qui étaient en usage parmi les Juifs " ; mais c'est de peur que quelque infidèle n'eût peut-être lieu de soupçonner qu'il était resté de la lié de vin dans ces vases, et qu'on n'eût qu'à y jeter et à y mêler de l'eau, pour obtenir un vin fort léger; voilà, dis-je, pourquoi saint Jean dit : "Pour servir aux purifications qui étalent en usage parmi les Juifs " ; par là il fait voir qu'on n'avait jamais gardé de vin dans ces urnes. En effet, comme il y a une grande disette d'eau dans la Palestine, et qu'il est rare d’y trouver des sources et des fontaines, tes Juifs avaient soin d'avoir toujours des urnes pleines d'eau, pour n'être pas obligés dé courir aux fleuves, s'ils contractaient par hasard quelque impureté, et pour avoir sous leur main de quoi se purifier.

204 Mais pourquoi ne fit-il pas de miracle avant qu'on emplît ces urnes d'eau, ce qui aurait été beaucoup plus merveilleux?

car autre chose est de changer la matière qui existe, et qu'on a sous sa main, en lui donnant une autre forme, autre chose de créer la substance même qui n'existait point; l'un de ces prodiges est bien plus admirable que l'autre. Mais plusieurs auraient regardé ce dernier miracle comme incroyable, et c'est pour cette raison que souvent Jésus-Christ a volontairement diminué la grandeur de ses miracles, afin qu'on les crût plus facilement.

Et pourquoi, direz-vous, n'a-t-il pas mis l'eau lui-même et a-t-il ordonné aux serviteurs d'emplir ces urnes? C'est encore pour la même raison, et aussi afin d'avoir pour témoins de ce miracle ceux mêmes qui avaient puisé et apporté l'eau, afin qu'ils pussent attester que ce n'était pas un prestige, une illusion. Si quelques-uns avaient impudemment osé le nier, ceux qui serraient pouvaient dire C'est nous qui avons puisé l'eau. De plus, Jésus par cette conduite renverse les doctrines qui se sont élevées contre l'Eglise. En effet, comme quelques-uns enseignent qu'il y a un autre Créateur du monde, et que ce n'est pas lui qui a créé les êtres visibles, mais un autre Dieu qui lui est contraire; pour réprimer leur folie, il fait la plupart de ses miracles, en se servant des substances mêmes qui sont déjà créées.

Car si le Créateur lui était contraire et opposé, il ne se servirait pas de l'ouvrage d'autrui, pour montrer et faire éclater sa propre -puissance. Mais il fit voir, parce prodige, qu'il est celui-là même qui change l'eau dans les vignes, et qui, y faisant entrer la pluie par les racines, la convertit en vin, en opérant dans un instant aux noces ce qu'il fait dans la vigne même avec plus de temps. Or, après qu'ils eurent rempli les urnes d'eau, Jésus leur dit : " Puisez maintenant, et portez-le au maître d'hôtel. Et ils lui en portèrent (8).

" Le maître d'hôtel ayant goûté de cette eau qui avait été changée en vin, et, ne sachant d'où venait ce vin, quoique les serviteurs qui avaient puisé l'eau le sussent bien, il appela l'époux (9).

" Et lui dit : Tout homme sert d'abord, le bon vin, et, après qu'on a beaucoup bu, il en sert alors de moindre : mais, pour vous, vous avez réservé jusqu'à cette heure le bon vin (10) ".

Sur cet endroit encore quelques-uns plaisantent et disent : C'était là une compagnie d'ivrognes, de gens sans goût, sans discernement, incapables de juger des choses, jusqu'à ne savoir dire si on leur présentait de l'eau ou du vin : car, qu'ils étaient ivres, c'est ce que lé maître d'hôtel déclare lui-même.

Voilà qui est fort plaisant, sans doute. Mais l'évangéliste a prévenu toute interprétation de ce genre. Il ne dit pas que ce furent les conviés qui jugèrent du vin, mais le maître d'hôtel qui était à jeun et n'avait encore goûté de rien. Vous le savez tous, mes frères, les gens chargés de l'ordonnance d'un grand repas, ne prennent aucune part au festin et n'ont d'autre soin que de veiller à ce que tout se passe dans l'ordre. Voilà pourquoi Jésus appelle à témoin du miracle qu'il vient de faire cet homme à jeun; car il n'a point dit: Versez du vin aux conviés; mais " portez-en au maître d'hôtel.

Le maître d'hôtel ayant goûté de cette eau qui avait été changée en vin, et ne sachant d'où venait ce vin, quoique les serviteurs le sussent bien, appela l'époux ".

Pourquoi ne s'adresse-t-il pas aux serviteurs? C'était la voie la plus courte de publier le miracle. C'est que Jésus; loin de divulguer lui-même ses prodiges, voulait que la vertu et la puissance qu'il avait de faire des miracles, vinssent insensiblement et peu à peu à la connaissance des hommes. Si dès lors celui-là avait été répandu, on n'aurait pas ajouté foi au récit des serviteurs; on les aurait jugés fous d'attribuer une si grande action à celui qui , dans l'opinion de plusieurs, était un homme ordinaire. A la vérité, ils avaient clairement vu ce qui s'était passé, ils en avaient une parfaite connaissance; ils ne pouvaient pas révoquer en doute ce que leurs mains avaient fait, mais toutefois ils n'étaient pas propres à persuader les autres. C'est pourquoi Jésus-Christ n'a pas découvert ce miracle à tous les conviés, mais seulement à celui qui pouvait mieux l'apercevoir, réservant à l'avenir de le mettre dans une plus grande évidence; car les autres prodiges qu'il devait faire ne pouvaient manquer de rendre celui-ci plus croyable. Du moins, à l’occasion de la guérison du fils de l'officier, l'évangéliste fait entendre, par ce qu'il en dit, que ce miracle du changement de l'eau en vin était dès lors plus connu. En effet, la connaissance, comme j'ai dit, qu'en avait cet officier, est ce qui le ports [205] le plus à s'adresser à Jésus.

Saint Jean le déclare ouvertement, en disant : " Jésus vint à Cana en Galilée, où il avait changé l'eau en vin " (Jean, IV, 46) ; non-seulement en vin, mais en un vin excellent.

3. Tels sont les miracles de Jésus-Christ : ils surpassent de beaucoup parleur excellence les effets de la nature. Ainsi, pour les membres qu'il a redressés, il les a rendus plus forts et plus robustes que ceux qui ont toujours été sains et vigoureux. Non-seulement des serviteurs, mais encore le maître d'hôtel et l'époux, allaient donc certifier que c'était là du vin et un vin excellent; et ceux qui avaient tiré l'eau devaient naturellement déclarer que Jésus-Christ avait fait le miracle de la changer en vin, en sorte que ce prodige ne pouvait manquer d'être à la fin révélé. C'est ainsi que Jésus s'était réservé pour l'avenir bien des témoignages nécessaires. Les serviteurs étaient témoins qu'il avait changé l'eau en vin, le maître d'hôtel et l'époux, que ce vin était bon.

Et il y a aussi toute apparence que l'époux répondit quelque chose quand il goûta le vin : mais l'évangéliste, se hâtant de passer à des choses plus nécessaires, s'est contenté de raconter le fait, et il a omis tout le reste. Il importait qu'on sût que Jésus avait changé l'eau en un bon vin ; mais saint Jean n'a pas jugé nécessaire de rapporter la réponse que fit l'époux au maître d'hôtel. En effet, un grand nombre de miracles ont été au commencement dans l'obscurité, qui, dans la suite des temps, sont devenus célèbres, ceux qui les avaient vu opérer en ayant fait un exact et fidèle récit.

Alors donc Jésus changea l'eau en vin ; dès lors et maintenant il ne cesse point d'améliorer de même nos volontés lâches et rebelles. Il est des hommes, il en est, dis-je, qui ne diffèrent point de l'eau , tant ils sont froids , mous et flottants ! Ces sortes de gens ainsi malades , amenons-les à Jésus-Christ, afin qu'il change leur volonté ; à l'eau il donnera la qualité du vin: ils coulent et se répandent de tous côtés, il les rendra stables et solides, et ils seront un sujet de joie et pour eux-mêmes et pour les autres. Mais qui sont ces hommes froids ? Ce sont ceux qui s'attachent aux biens passagers de cette vie , ceux qui ne méprisent pas les plaisirs de ce monde , ceux qui aiment la gloire et la puissance. Toutes ces choses sont fragiles et passagères: elles coulent avec rapidité et disparaissent en un instant; celui qui est riche aujourd'hui, demain sera pauvre; celui qui marche aujourd'hui précédé d'un héraut , ceint d'une écharpe , monté sur un char, escorté de plusieurs licteurs, est souvent le lendemain jeté dans une obscure prison , et laisse malgré lui à un autre son pompeux équipage. L'homme voluptueux et dissolu, après s'être rempli l'estomac, ne peut pas, un seul jour même, se contenter de sa plénitude; mais tout se dissipant et s'évaporant, il est obligé d'ingurgiter encore ; en cela il ne diffère pas d'un torrent. car comme dans un torrent les flots qui coulent se pressent les uns les autres ; nous de même d'un repas nous courons à un autre. Telle est la nature des choses de ce monde , elles n'ont point de stabilité : toujours elles coulent, toujours impétueusement elles sont emportées.

Mais les délices de la table, non-seulement coulent et passent, mais encore elles nous créent mille embarras. Se répandant avec violence, elles détruisent la force du corps et la vertu de l'âme. Non, les plus rapides flots des fleuves qui viennent à se déborder n'ont pas coutume de faire tant de ravage sur leurs bords qu'en fait la bonne chère dans notre santé , dont elle entraîne avec soi les fondements. Voyez, interrogez un médecin, il vous dira que c'est de là que viennent toutes les maladies : une table couverte de mets simples et communs entretient la santé. Ne point se rassasier, demeurer sur son appétit, c'est là ce qu'ils appellent se bien porter: manger modérément, disent-ils, c'est santé: " La table frugale est la mère de la santé ". Que si la frugalité est la mère de la santé, sans doute l'intempérance est la mère des infirmités et la cause de maladies qui surpassent l'art des médecins: maux aux pieds, à la tête, aux yeux, aux mains; tremblements, paralysie, jaunisse, fièvres continues et ardentes , et beaucoup d'autres encore que je n'ai pas le temps de détailler. Toutes ces maladies sont causées, non par la diète ou par un régime sobre, mais par l'excès des viandes et par l'intempérance.

Que si vous voulez maintenant examiner et connaître les maladies que suscitent à l'âme l'excès dés viandes et l'intempérance, vous trouverez que c'est de cette malheureuse source que sortent l'avarice, la mollesse, la mélancolie , la paresse , la concupiscence et l'ignorance. Les âmes qui font leurs délices de [206] pareils repas sont aussi méprisables que les bêtes (1), puisqu'elles se laissent déchirer par de tels monstres. Je n'omettrai pas ici le dégoût auquel sont sujets ceux que cette maladie a infectés; et ne pouvant tout rapporter, je vous découvrirai encore un mal dans lequel se résument tous les autres. C'est que ces amateurs de la bonne chère, ces hommes intempérants, ne jouissent jamais avec plaisir de leurs festins. Car si la frugalité est la mère de la santé , elle est également la mère du plaisir. Et comme la satiété est la source et le principe des maladies, elle l'est aussi du dégoût: car où est la satiété, là ne peut se trouver l'appétit;

et où l'appétit manque, comment peut-il y avoir du plaisir? Voilà pourquoi nous voyons due les pauvres ne sont pas seulement plus

1. Les bêtes, litt., les ânes.

prudents et plus vigoureux que les riches; mais encore qu'ils jouissent de plus grands plaisirs. Considérant toutes ces choses , mes frères, fuyons l'excès du vin et les délices: non-seulement les délices de la table , mais aussi toutes celles qu'on peut trouver dans les choses de ce monde , et en leur place nous acquerrons les biens spirituels et nous nous réjouirons dans le Seigneur, comme le prophète nous l'enseigne: " Mettez vos délices dans le Seigneur, et il vous donnera ce que votre coeur demande " (Ps. XXXVII, 6) ; afin que nous jouissions et des biens présents et des biens futurs, par la grâce et là miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ par qui et avec qui la gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Bravo à http://www.abbaye-saint-benoit.ch/bibliotheque.htm pour l'édition numérique originale des oeuvres complètes de Saint Jean Chrysostome - vous pouvez féliciter le père Dominique qui a accompli ce travail admirable par un email à portier@abbaye-saint-benoit.ch pour commander leur cd-rom envoyez 11 Euros à l'ordre de Monastère saint Benoit de Port-Valais Chapelle Notre-Dame du Vorbourg CH-2800 Delémont (JU)

telechargement_gratuit_des_livres_de_saint_jean_chrysostome

Saint Jean Chrysostome

Commentaire sur l'Evangile selon Saint Jean

.COMMENTAIRE SUR

L'éVANGILE SELON SAINT JEAN.

Saint Jean Chrysostome — OEUVRES COMPLèTES — TRADUITES POUR LA PREMIèRE FOIS EN FRANçAIS SOUS LA DIRECTION DE M. JEANNIN

Licencié ès-lettres, professeur de rhétorique au collège de l’Immaculée-Conception de Saint-Dizier, Bar-Le-Duc,

93 à 556,

COMMENTAIRE SUR * L'éVANGILE SELON SAINT JEAN. * HOMéLIE XXIII. * CE FUT LA LE PREMIER DES MIRACLES DE JéSUS, QUI FUT FAIT A CANA, EN GALILéE (VERSET 11, JUSQU'AU VERSET 22.) * HOMéLIE XXIV. * PENDANT QU'IL éTAIT DANS JéRUSALEM A LA FETE DE PAQUES, PLUSIEURS CRURENT EN SON NOM. (VERSET 23, JUSQU'AU VERSET 14 DU CHAPITRE III.) * HOMéLIE XXV. * JéSUS LUI RéPONDIT : EN VéRITé, EN VéRITé JE VOUS DIS QUE SI UN HOMME NE RENAîT DE L'EAU ET DE L’ESPRIT, IL NE PEUT ENTRER DANS LE ROYAUME DE DIEU. (VERSET 5.) * HOMéLIE XXVI. * CE QUI EST DE LA CHAIR, EST CHAIR, ET CE QUI EST Né DE L'ESPRIT, EST ESPRIT. (VERSET 6, JUSQU'AU VERSET 11.) * HOMéLIE XXVII. * MAIS SI VOUS NE ME CROYEZ PAS LORSQUE JE VOUS PARLE DES CHOSES DE LA TERRE, COMMENT NE CROIREZ-VOUS QUAND JE VOUS PARLERAI DES CHOSES DU CIEL? — PERSONNE N'EST MONTé AU CIEL, QUE CELUI QUI EST DESCENDU DU CIEL, SAVOIR, LE FILS DE L'HOMME QUI EST DANS LE CIEL. (VERSET 12, JUSQU'AU VERSET 16.) * HOMéLIE XXVIII. * CAR DIEU N'A PAS ENVOYé SON FILS DANS LE MONDE POUR JUGER LE MONDE, MAIS AFIN QUE LE MONDE SOIT SAUVé PAR LUI. (VERS. 17, JUSQU'AU VERS. 21.) * HOMéLIE XXIX. * APRèS CELA JéSUS éTANT VENU EN JUDéE, SUIVI DE SES DISCIPLES, IL Y DEMEURAIT AVEC EUX, ET Y BAPTISAIT. (VERS. 22, JUSQU'AU VERS. 30.) * HOMéLIE XXX. * CELUI QUI EST VENU D'EN-HAUT, EST AU-DESSUS DE TOUS. CELUI QUI TIRE SON ORIGINE DE LA TERRE, EST DE LA TERRE, ET SES PAROLES TIENNENT DE LA TERRE. (VERS. 31, JUSQU'AU VERS. 34) * HOMéLIE XXXI. * LE PèRE AIME LE FILS, ET IL LUI A MIS TOUTES CHOSES ENTRE LES MAINS. — CELUI QUI CROIT AU FILS, A LA VIE éTERNELLE : CELUI QUI NE CROIT PAS AU FILS , NE VERRA POINT LA VIE, MAIS LA COLèRE DE DIEU DEMEURE SUR LUI. (VERS 35, 36 JUSQU'AU VERS. 12 DU CHAP. IV.) * HOMELIE XXXII. * JéSUS LUI RéPONDIT : QUICONQUE BOIT DE CETTE EAU, AURA, ENCORE SOIF : — AU LIEU QUE CELUI QUI BOIRA DE L'EAU QUE JE LUI DONNERAI, N'AURA JAMAIS SOIF : MAIS L'EAU QUE JE LUI DONNERAI DEVIENDRA DANS LUI UNE FONTAINE D'EAU QUI REJAILLIRA JUSQUE DANS LA VIE éTERNELLE, (VERS. 13, 14, JUSQU'AU VERS. 20) * HOMéLIE XXXIII. * JéSUS LUI DIT : FEMME, CROYEZ-MOI, LE TEMPS EST VENU QUE VOUS N'ADOREREZ PLUS LE PèRE, NI SUR CETTE MONTAGNE, NI DANS JéRUSALEM. — VOUS ADOREZ CE QUE VOUS NE CONNAISSEZ POINT : POUR NOUS, NOUS ADORONS CE QUE NOUS CONNAISSONS : CAR LE * SALUT VIENT DES JUIFS. (VERS. 21, 22, JUSQU'AU VERS. 27.) * HOMéLIE XXXIV. * CETTE FEMME CEPENDANT LAISSANT LA SA CRUCHE, S'EN RETOURNA A LA VILLE, ET COMMENçA A DIRE: A TOUT LE MONDE : — VENEZ VOIR UN HOMME QUI M'A DIT TOUT. CE QUE J'AI JAMAIS FAIT : NE SERAIT-CE POINT LE CHRIST? (VERS. 28, 29, JUSQU'AU VERS. 39.) * HOMéLIE XXXV. * LES SAMARITAINS éTANT DONC VENUS LE TROUVER , LE PRIèRENT DE DEMEURER CHEZ EUX, ET IL Y DEMEURA DEUX JOURS. — ET IL Y EN EUT BEAUCOUP, PLUS QUI CRURENT EN LUI , POUR L'AVOIR ENTENDU PARLER. — DE SORTE QU'ILS DISAIENT A CETTE FEMME : CE N'EST PLUS SUR CE QUE VOUS NOUS EN AVEZ DIT QUE NOUS CROYONS EN LUI, CAR NOUS L'AVONS OUï NOUS-MêMES, ET NOUS SAVONS QU'IL EST VRAIMENT LE CHRIST, SAUVEUR DU MONDE. — DEUX JOURS APRèS IL SORTIT DE CE LIEU, ET S'EN ALLA EN GALILéE. (VERS. 40, 41, 42, 43, JUSQU'AU VERS. 53.) * HOMéLIE XXXVI. * CE FUT LA LE SECOND MIRACLE QUE JéSUS FIT, éTANT REVENU DE JUDéE EN GALILéE. (VERS. 54, JUSQU'AU VERS. 5 DU CHAP. V.) * HOMéLIE XXXVII. * JéSUS LUI DIT : VOULEZ-VOUS êTRE GUéRI ? — LE MALADE LUI RéPONDIT : OUI, SEIGNEUR : MAIS JE N'AI PERSONNE POUR ME JETER DANS LA PISCINE APRèS QUE L'EAU A éTé TROUBLéE. (VERS. 6, 7, JUSQU'AU VERS. 13.) * HOMéLIE XXXVIII. * DEPUIS, JéSUS TROUVA CET HOMME DANS LE TEMPLE, ET IL LUI DIT : VOUS VOYEZ QUE VOUS AVEZ éT1 GUéRI, NE PéCHEZ PLUS A L'AVENIR, DE PEUR QU'IL NE VOUS ARRIVE QUELQUE CHOSE DE PIRE. (VERS. 14, JUSQU'AU VERS. 21.) * HOMéLIE XXXIX. * LE PèRE NE JUGE PERSONNE, MAIS IL A DONNé AU FILS TOUT POUVOIR DE JUGER. — AFIN QUE TOUS HONORENT LE FILS, COMME ILS HONORENT LE PèRE. (VERS. 22, 23, JUSQU'AU VERS. 30.) * HOMéLIE XL. * SI JE RENDS TéMOIGNAGE DE MOI, MON TéMOIGNAGE N'EST PAS VéRITABLE. — IL Y EN A UN AUTRE QUI REND TéMOIGNAGE DE MOI : ET JE SAIS QUE SON TéMOIGNAGE EST VéRITABLE. (VERS. 31, 32, JUSQU'AU VERS. 38.) * HOMéLIE XLI. * LISEZ AVEC SOIN LES éCRITURES , PUISQUE. VOUS CROYEZ Y TROUVER LA VIE éTERNELLE : ET CE SONT ELLES QUI RENDENT TéMOIGNAGE DE MOI. — MAIS VOUS NE VOULEZ PAS VENIR A MOI POUR AVOIR LA VIE éTERNELLE. (VERS. 39, JUSQU'à LA FIN DU CHAP.) * HOMéLIE XLII. * JéSUS S'EN ALLA ENSUITE AU DELà DE LA MER DE GALILéE, QUI EST LE LAC DE TIBéRIADE. — ET UNE FOULE DE PEUPLE LE SUIVAIT, PARCE QU'ILS VOYAIENT LES MIRACLES QU'IL FAISAIT SUR LES MALADES. — JéSUS MONTA DONC SUR UNE MONTAGNE , ET S'Y ASSIT AVEC SES DISCIPLES. — OR, LA PâQUE DES JUIFS APPROCHAIT. VERS. 1, 2, 3, 4, DU CHAP. VI, JUSQU'AU VERS. 15.) * HOMéLIE XLIII. * LORSQUE LE SOIR FUT VENU, SES DISCIPLES DESCENDIRENT AU BORD DE LA MER ET MONTèRENT SUR UNE BARQUE, POUR PASSER AU DELA DE LA MER, VERS CAPHARNAüM. IL éTAIT DéJà NUIT QUE JéSUS N'éTAIT PAS ENCORE VENU A EUX. — CEPENDANT LA MER COMMENçAIT A S'ENFLER A CAUSE DU GRAND VENT QUI SOUFFLAIT. (VERS. 16, 17, 18, JUSQU'AU VERS. 26.) *

HOMéLIE XXIII.

CE FUT LA LE PREMIER DES MIRACLES DE JéSUS, QUI FUT FAIT A CANA, EN GALILéE (VERSET 11, JUSQU'AU VERSET 22.)

ANALYSE.

1. Le changement de l'eau en vin est le premier miracle opéré par Jésus-Christ. — Sur quels témoigna es se fonde la vérité de ce miracle, qui porte les disciples à la foi.

3. Pourquoi Jésus-Christ a fait des prédications obscures.

— Les apôtres n'ont pas connu la résurrection. — Jésus-Christ ne la leur a point révélée, pourquoi ? — On croit ce qui est prouvé par des faits: ce qui ne l'est que par des paroles, peu le croient. — Le Saint-Esprit donné aux apôtres pour lés faire ressouvenir de tout ce que Jésus-Christ leur avait dit. — Il les a fait ressouvenir, et Jésus-Christ les a enseignés.

— Combien était grande la vertu des apôtres. — Leur éloge.

— Belle exhortation à l'aumône : sans elle on ne peut entrer à la porte du ciel.

1. Le diable fait tous ses efforts pour nous tenter, il nous serre de près et nous tend de tous côtés des piéges pour nous perdre., Il faut donc veiller et lui fermer toutes les portes; s'il trouve la moindre entrée, bientôt il s'en fera une plus grande, et peu à peu il y fera passer toutes ses forces. Si nous faisons donc quelque état de notre salut, ne le laissons même pas approcher dans les petites choses, afin de le prévenir pour les plus grandes. Il serait, en effet, d'une extrême folie, sachant combien il est vigilant et attentif à perdre notre âme, de n'apporter pas une égale vigilance et une pareille attention au soin de notre salut. Je ne dis pas ceci sans sujet : je le dis, parce que je crains que le loup ne soit maintenant, à notre [207]

insu, au milieu de la bergerie, prêt à ravir la brebis qui, ou par négligence, ou par malice, s'est séparée du troupeau. Encore si les blessures étaient visibles, ou si c'était le corps qui reçût les plaies, il ne serait pas nécessaire de nous tant prémunir contre les embûches que nous dresse notre ennemi : mais comme l'âme est invisible, comme c'est à elle que sont portés les coups, nous avons besoin d'une grande vigilance à nous examiner, " car nul homme ne connaît ce qui est en l'homme, sinon l'esprit de l'homme qui est en lui ". (I Cor. II, 11.) Ma voix se fait entendre de vous tous, mon discours vous présente des remèdes communs à tous; mais c'est à chacun de mes auditeurs de prendre ce qui est propre à guérir et à chasser sa maladie. Je ne connais ni ceux qui sont malades, ni ceux qui sont en santé : voilà pourquoi je parle de tout, je dis ce qui convient à chacune des maladies de l'âme : je parle tantôt de l'avarice, tantôt des délices de la table, tantôt de l'incontinence : ensuite je loue l'aumône, et je vous exhorte à la faire ; de là je passe à d'autres sortes de bonnes oeuvres. Car j'appréhenderais, si je m'attachais à un seul point, que le remède proposé ne convînt point à vos maux: Si je n'avais ici qu'une seule personne qui m'écoutât, je ne me croirais pas obligé d'embrasser tant de sujets différents; mais comme il y a toute apparence que, parmi une si grande foule d'auditeurs, il se trouve aussi beaucoup de maladies différentes, nous n'avons pas tort de diversifier nos instructions et de parler sur différents sujets : la parole se répandant sur tous, trouvera certainement à qui être utile. C'est pour cette raison que l'Ecriture, adressant la parole universellement à tous les hommes, varie les sujets et traite d'une infinité de matières. Au reste, il ne se peut pas que toutes sortes de maladies ne se rencontrent dans une si grande multitude, quoiqu'elles ne se trouvent pas toutes dans chacun en particulier. Songeons donc à nous en purifier, et puis prêtons l'oreille à la parole divine; aujourd'hui , écoutons avec un esprit extrêmement attentif l'explication du texte qui vient d'être lu.

Quel est ce texte ? " Ce fut là le premier des miracles de Jésus, qui fut fait à Cana en Galilée ". Dernièrement je dis que quelques-uns croient que ce n'est point là le premier miracle. Oui, disent-ils, le premier miracle, si l'on ne parle que de Cana en Galilée. Pour moi, je ne voulus pas m'arrêter à disputer curieusement là-dessus, mais je disque Jésus-Christ n'a commencé à faire des miracles qu'après son baptême : nous avons déjà fait connaître qu'il n'en a fait aucun auparavant.

Or, que ce soit là le premier miracle que Jésus a fait après son baptême, ou qu'il en ait fait quelqu'autre, c'est ce que je ne crois pas qu'il soit nécessaire de rechercher et d'examiner. " Et par là il fit connaître sa gloire ". Comment, et de quelle manière? car peu de gens firent attention à ce qui se passait; les serviteurs , le maître d'hôtel et l'époux seuls y prirent garde : comment donc fit-il connaître sa gloire? Il y contribue du moins pour sa juste part. Que si alors ce miracle ne fut pas connu, sûrement dans la suite tous en ont ouï parler ; car jusqu'à ce temps encore tout le monde en parle, loin qu'il soit demeuré caché. Mais la suite fait voir que le jour même tous ne l'ont pas connu. Saint Jean, après avoir dit : " Il fit connaître sa gloire ", ajoute : " Et ses disciples crurent en lui ", ses disciples qui déjà l'admiraient. Ne voyez-vous pas qu'il était surtout nécessaire de faire des miracles, lorsqu'il se trouvait là des hommes sages et attentifs? car de tels hommes devaient être particulièrement disposés à croire et à prêter une exacte attention à ce qui se passait.

Et comment Jésus aurait-il été connu sans les miracles?

certainement la doctrine, et la prophétie jointe au miracle, suffisaient pour inculquer les choses dans l'esprit des auditeurs; afin qu'y étant déjà faits et accoutumés ils fussent plus soigneusement attentifs aux oeuvres qu'ils voyaient. Voilà pourquoi souvent les évangélistes disent de certains lieux que Jésus n'y avait point fait de miracles, à cause de la corruption et de la méchanceté des habitants.

" Après cela il alla à Capharnaüm avec sa mère, ses frères et ses disciples, mais ils y demeurèrent peu de jours (12) ". Pourquoi alla-t-il à Capharnaüm avec sa mère?

car il n'y fit aucun miracle, et les habitants de cette ville ne lui étaient point affectionnés, c'étaient des gens très-corrompus.

Jésus-Christ lui-même l'a fait connaître, en disant : " Et toi, Capharnaüm, qui t'es élevée jusqu'au ciel, tu seras précipitée dans le fond des enfers ". (Luc, X,15.)

Pourquoi donc y alla-t-il ? Il y fut, à ce qu'il me le paraît, parce qu'il devait aller [208] peu après à Jérusalem;

il y fut alors, parce qu'il ne voulait pas mener partout avec lui sa mère et ses frères. Y ayant donc été, il s'y arrêta quelque temps par considération pour sa 'mère, et l'y ayant laissée, il opéra encore des miracles (43). C'est pourquoi l'évangéliste dit qu'ayant demeuré quelque temps à Capharnaüm, il alla de là à Jérusalem. Jésus fut donc baptisé peu de jours avant la Pâque. Et à Jérusalem que fait-il? une action de grande autorité (14, 15). Il chassa du temple tous les marchands qu'il y trouva, les changeurs, ceux qui vendaient des colombes, et des boeufs, et des moutons, et qui se tenaient là pour leur trafic.

2. Un autre évangéliste rapporte qu'en chassant ces gens, il avait dit : " Ne faites pas de la " maison de mon père une caverne de voleurs". (Matth. XX,13; Marc, XI,17; Luc, XIX, 46.) Et saint Jean dit : " Une maison de trafic (16) ". En quoi pourtant ils ne se contredisent point. Mais ils nous apprennent que Jésus a chassé du temple ces vendeurs à deux reprises; cette première fois au commencement de la prédication, l'autre lorsqu'il approchait du temps de sa passion : c'est pour cela que, parlant alors plus durement, il dit: Pourquoi faites-vous de la maison de mon Père une caverne? ce qu'il ne fait pas dans cette première occurrence, où sa réprimande est plus modérée: ce qui explique qu'il ait recommencé.

Et pourquoi, direz-vous, Jésus-Christ les a-t-il ainsi chassés, et avec une violence qu'il n'a montrée en aucune autre occasion, lors même que les Juifs le chargeaient d'outrages et d'injures, l'appelaient samaritain et démoniaque? Car il ne s'en tint pas aux paroles, il alla jusqu'à prendre un fouet pour chasser ces hommes. Mais les Juifs, si prompts à la colère, quand ils le voyaient faire du bien aux autres, se conduisent autrement après ce châtiment qui aurait dû, ce semble, les exaspérer. En effet, ils ne firent point de reproches à Jésus, ils ne l'outragèrent point; mais que lui dirent-ils? " Par quel miracle nous montrez-vous que vous avez droit de faire de telles choses? (18) ". Ne remarquez-vous pas leur furieuse jalousie, et comment le bien fait à autrui les indignait bien davantage? Jésus-Christ donc reproche aux Juifs, tantôt d'avoir fait du temple une caverne de voleurs, indiquant par là que ce qu'on y vendait avait été volé, et provenait de rapine et d'avarice, et qu'ils s'enrichissaient de la misère d'autrui; tantôt qu'ils en avaient fait une maison de trafic, par allusion à leurs commerces honteux.

Mais pourquoi Jésus fit-il cela? Parce qu'il devait guérir des malades le jour du sabbat et faire bien des choses qu'ils regarderaient comme une violation de la loi ; il le fit pour ne point paraître en cela un rival, un ennemi de son Père ; par là il prévint tous ces soupçons; celui qui avait fait paraître tant de zèle pour l'honneur du temple, ne pouvait pas aller à l'encontre du Maître qui y était adoré. Les premières années de sa vie, dans lesquelles il avait vécu selon la loi, suffisaient pour prouver qu'il respectait le Législateur, et qu'il ne venait point substituer une loi à la sienne. Mais comme ces premières années pouvaient être oubliées, ou parce que tous n'en avaient pas connaissance, ou parce qu'il avait été élevé dans une pauvre maison, il fait cette action d'éclat en présence de tout le monde (la Pâque des Juifs était proche), en quoi il s'exposa à un grand péril : car non-seulement il chassa les vendeurs, mais aussi il renversa leurs bureaux et jeta par terre leur argent, afin qu'ils peu-, sassent en eux-mêmes que celui qui, pour la gloire du temple, s'exposait au péril, n'en méprisait pas le Maître. Si ce zèle qu'il faisait éclater eût été seulement feint et simulé, il s'en serait tenu à des remontrances et à des exhortations; mais il se jette au milieu du danger : certes, l'action est hardie. En effet, ce n'était pas peu de chose que de s'exposer à la fureur de forains, de gens brutaux, comme étaient ces marchands; d'outrager cette foule sans raison, et- de l'animer contre soi ; certes, on ne peut pas dire que ce fut là l'action d'une personne qui feint, qui déguise, mais bien d'un homme qui affronte toutes sortes de périls pour la gloire de la maison de Dieu. C'est pourquoi Jésus-Christ fait connaître son union avec le Père, non-seulement par ses actions, ruais encore par ses paroles; car il n'a pas dit: la sainte maison, mais la maison de mon Père. Il appelle Dieu son Père, et ils ne s'en scandalisent point, ils ne s'en fâchent pas, c'est qu'ils croyaient alors qu'il le disait par simplicité. Mais lorsque dans la suite il parla plus clairement pour établir qu'il était égal au Père, ils se mirent en fureur.

Que dirent-ils donc ? " Par quel miracle nous montrez-vous que vous avez droit de faire de telles choses ? " O folie extrême ! Il [209] était besoin d'un miracle pour les obliger de mettre un terme à ces mauvaises pratiques, par lesquelles ils déshonoraient la maison du Seigneur? Ce grand zèle pour la maison de Dieu n'était-il pas un très-grand miracle et suffisant pour prouver sa vertu et sa puissance ? Au reste, cette action fit connaître les bons. Car ses " disciples se souvinrent qu'il est écrit : Le zèle de votre maison me dévore (17) ". Mais les Juifs ne se souvinrent pas de la prophétie; ils disaient : " Quel miracle nous montrez-vous? " Affligés de se voir arrêtés dans leurs trafics sordides et honteux, et comptant par là lui lier les mains, ils. sollicitent de lui un miracle pour avoir lieu de s'inscrire en faux contre ce qu'il ferait; c'est pourquoi il ne leur en donne point. Déjà, quelque temps auparavant, ils étaient venus le trouver pour lui en demander un, et il leur avait fait la même réponse : " Cette nation corrompue et adultère demande un prodige, et il ne lui en sera point donné d'autres que celui du prophète Jonas ". (Matth. XVI, 4.) Mais sa première réponse était plus claire , celle-ci est plus enveloppée; il en use ainsi à cause de leur folie.

Celui qui prévenait ceux qui ne demandaient pas et leur donnait des miracles, n'aurait pas repoussé ceux qui lui en demandaient un, s'il n'avait connu leur fourberie et leur méchanceté.

La manière même dont ils demandent, de quelle méchanceté et de quelle malignité ne témoigne-t-elle pas ? Faites-y attention, je vous en prie; ils devaient louer son zèle et son amour, et admirer le grand soin qu'il prenait de la maison de Dieu, et au contraire ils le blâment, ils soutiennent qu'il leur est permis de vendre, et qu'il n'a pas le droit de les en empêcher, s'il ne le leur montre par un miracle.

Que leur répondit donc. Jésus-Christ? " Détruisez ce temple et je le rétablirai en trois "jours (19) ". Il dit ainsi bien des choses qui sont obscures pour ceux qui les entendent, mais qui sont claires pour ceux qui viendront dans la suite. Pourquoi? Afin que l'accomplissement de sa prédiction prouvât un jour la connaissance qu'il avait de l'avenir, et c'est ce qui arriva pour cette prophétie : " Après qu'il fut ressuscité d'entre les morts, ses disciples ose ressouvinrent qu'il leur avait dit cela, et ils crurent à l'Ecriture et à la parole que Jésus-Christ avait dite (22) ". Quand Jésus-Christ disait ces choses, les uns hésitaient sur le sens de ses paroles, les autres disputaient, disant: "Ce temple a été quarante-six ans à bâtir et vous le rétablirez en trois jours? (20)". En disant quarante-six ans , ils font voir qu'ils parlent de la dernière construction du temple; car la première fut finie en vingt années.

3. Pourquoi donc ne résout-il pas cette énigme, et n'a-t-il pas dit : Je ne parle pas de ce temple, mais du temple de mon corps? L'évangéliste , écrivant longtemps après , a donné cette explication, mais Jésus-Christ n'en a dit mot; pourquoi? Parce que les Juifs n'auraient pas ajouté foi à ses paroles. En effet, si alors les disciples mêmes ne pouvaient pas comprendre ce qu'il disait, le peuple l'aurait bien moins compris. " Après que Jésus fut ressuscité d'entre les morts ", dit saint Jean, ils se ressouvinrent, et ils crurent à la parole et à l'Ecriture ". Jésus-Christ proposa alors deux choses à croire : la résurrection, et, ce qui est plus grand, que celui qui était dans ce corps qu'ils voyaient était Dieu ; il leur insinue l'un et l'autre, en disant : " Détruisez ce temple et je le rétablirai en trois jours ". Saint Paul ayant ces paroles en vue, dit qu'elles ne sont pas une faible preuve de la divinité, ce qu'il explique en ces termes : " Qui a été prédestiné " pour être " Fils de Dieu dans " une souveraine " puissance, selon l'Esprit de " sainteté , par sa résurrection d'entre les morts " ; touchant, dis-je, " Jésus-Christ Notre-Seigneur ". (Rom. I, 4.)

Pourquoi là, et ici, et ailleurs, Jésus-Christ donne-t-il cette preuve, disant tantôt: " Quand j'aurai été élevé ". (Jean, XII, 32.) Et: " Quand vous aurez élevé en haut le Fils de l'homme, alors vous connaîtrez qui je suis". Et tantôt: " Il ne lui sera point donné d'autre prodige a que celui de Jonas ". Et ici encore : " Je le rétablirai en trois jours? " Il la donne, cette preuve, parce que c'est elle principalement qui fait connaître qu'il n'était pas simplement un homme, qu'il pouvait triompher de la mort, détruire sa longue tyrannie, et finir en peu de temps une guerre si difficile. Voilà pourquoi il dit : " Alors vous connaîtrez ". Quand, alors? Lorsqu'après ma résurrection j'attirerai tout le monde, alors vous connaîtrez que, comme Dieu et vrai Fils de Dieu, " j'ai voulu être élevé sur une croix ", pour venger l'outrage que les hommes ont fait à mon Père.

210 Mais pour quelle raison Jésus-Christ ne dit-il pas quels miracles il faudrait pour les empêcher de faire le mal, et leur en promit-il un? Parce que s'il leur avait tenu ce premier discours, il les aurait bien plus irrités, et que de l'autre manière il les étonna davantage. Toutefois ils ne répliquèrent rien, car jugeant qu'il disait quelque chose d'incroyable, ils n'eurent plus la force de l'interroger, et comme si ce qu'il avait dit eût été impossible, ils le laissèrent tomber. S'ils avaient eu un peu de sens, quelque incroyable que leur eût paru cette assurance, après lui avoir vu faire beaucoup de miracles, ils l'auraient alors interrogé, alors ils l'auraient prié de les tirer de leur doute ; mais comme ils n'étaient que des fous et des insensés, à de certaines choses ils ne donnaient pas même la moindre attention ; à d'autres ils prêtaient l'oreille , mais avec un esprit malin et corrompu. Voilà pourquoi Jésus-Christ leur parlait énigmatiquement et par figures.

Maintenant on demande pourquoi les disciples n'ont pas connu que Jésus-Christ ressusciterait d'entre les morts? C'est parce qu'ils n'avaient pas encore reçu la grâce du Saint-Esprit : entendant donc souvent parler de la résurrection, ils n'y comprenaient rien; mais ils recherchaient en eux-mêmes ce que cela pouvait être. En effet, ce que disait Jésus-Christ était étonnant et inouï : que quelqu'un pût se ressusciter soi-même, et se ressusciter de cette manière. C'est pourquoi Pierre fut repris, parce que n'ayant aucune connaissance de la résurrection, il disait à Jésus-Christ : " Epargnez-vous à vous-même tous ces maux ". (Matth. XVI, 22.) Avant sa résurrection, Jésus-Christ n'a point révélé à ses disciples ce mystère, de peur qu'il ne fût pour eux un sujet de scandale, et qu'ils ne doutassent de la réalisation d'une prédiction aussi étrange, ignorant encore qui était Jésus.

Car, si personne ne fait difficulté de croire ce dont les oeuvres mêmes et les faits donnent clairement la preuve, il y avait toute apparence qu'à l'égard de ce qui ne serait fondé que sur la parole seule, tous n'auraient pas la même foi. Voilà pourquoi Jésus-Christ permit d'abord que son langage demeurât obscur mais quand il amena ses paroles à réalisation, alors il en donna l'intelligence et il répandit sur ses disciples la grâce du Saint-Esprit avec tant de profusion, qu'aussitôt ils comprirent toute la vérité. Le Saint-Esprit, disait-il, " vous fera ressouvenir de tout ce que je vous ai dit ". (Jean, XIV, 26.) En effet, des disciples, qui dans un seul soir perdent tout le respect qu'ils avaient eu jusque-là pour leur maître, qui l'abandonnant, s'enfuient tous; qui soutenaient qu'ils ne le connaissaient point, se seraient très-difficilement souvenus de ce qu'ils avaient ouï, et de ce qu'ils avaient vu depuis longtemps, s'ils n'avaient reçu de l'Esprit-Saint une grâce abondante.

Mais, direz-vous, si c'est le Saint-Esprit qui devait les instruire, quelle nécessité y avait-il qu'ils demeurassent avec Jésus-Christ, ne comprenant pas ce qu'il leur disait? c'est parce que le Saint-Esprit ne leur arien révélé, mais seulement les a fait ressouvenir de tout ce que Jésus-Christ leur avait dit. Au reste, que le Saint-Esprit fût envoyé pour rappeler la mémoire de tout ce qu'avait dit Jésus-Christ, cela ne contribuait pas peu à sa gloire, Certainement c'est par un pur bienfait de Dieu, qu'au commencement la grâce du Saint. Esprit s'est répandue sur eux avec tant de profusion et d'abondance ; mais c'est ensuite par leur vertu qu'ils ont conservé un si grand don. Car leur sainteté rendait leur vie illustre, leur sagesse éclatait, leur travail était continuel: ils méprisaient la vie présente, ils ne faisaient aucun cas des choses de ce monde; ils étaient au-dessus du reste des hommes, et s'envolant en haut avec la légèreté des aigles , ils s'élevaient jusqu'au ciel par leurs oeuvres.

Nous-mêmes aussi, mes frères, imitons-les: n'éteignons pas nos lampes, mais conservons les brillantes par nos aumônes. C'est ainsi qu'on entretient la lumière de ce feu. Faisons donc provision d'huile dans des vases pendant que nous vivons. Après notre départ de ce monde nous ne pourrons point en acheter, ni en recevoir d'ailleurs que des mains des pauvres : faisons-en, dis-je, une bonne provision, si nous voulons entrer avec l'Epoux dans la chambre nuptiale : que si nous ne la faisons pas, nécessairement nous demeurerons dehors. Car, quand même nous ferions mille bonnes oeuvres, il est impossible, il est, dis-je, impossible d'entrer sans l'aumône dans la porte du royaume du ciel. C'est pourquoi répandons largement nos aumônes sur les pauvres, afin que nous jouissions de ces biens ineffables, que je vous souhaite, par la grâce et la [211] miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit, en tous lieux, la gloire et l'empire,maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XXIV.

PENDANT QU'IL éTAIT DANS JéRUSALEM A LA FETE DE PAQUES, PLUSIEURS CRURENT EN SON NOM. (VERSET 23, JUSQU'AU VERSET 14 DU CHAPITRE III.)

ANALYSE.

1. Tous ceux que la doctrine a attachés à Jésus-Christ ont été plus fermes et plus constants que ceux que les prodiges avaient attirés. — Pourquoi il ne se fait plus de miracles. 2. Nicodème, faiblesse et imperfection, de sa foi ; condescendance de Jésus-Christ.

3. Ne chercher pas à approfondir avec trop de curiosité les saints mystères. — La curiosité égare de la foi.

— Lorsqu'on ne soumet pas sa raison à la foi, on tombe dans mille absurdités. — La raison humaine qui n'est. pas éclairée d'en-haut ne produit que des ténèbres. — Les richesses sont des épines qui nous déchirent.

1. Entre ces hommes " qui voyaient alors les " miracles " de Jésus-Christ, les uns demeuraient dans leurs erreurs, les autres embrassaient la vérité; mais plusieurs d'entre eux ne l'ont gardée que peu de temps, et sont retombés ensuite. Jésus-Christ nous les a fait connaître dans la comparaison qu'il en a faite avec les semences qui ne jettent pas de profondes racines et qui , tombant sur une terre sans profondeur, sèchent aussitôt (Matth. XIII, 3, etc.) C'est d'eux aussi que parle en cet endroit l'évangéliste , quand il dit : " Pendant qu'il était dans Jérusalem à la fête de Pâques, plusieurs crurent en son nom, voyant les miracles qu'il faisait, mais Jésus ne se fiait point à eux (24) ". Les disciples, qui, touchés non-seulement de ses miracles, mais encore de sa doctrine, étaient venus à lui, et l'avaient suivi, furent plus fermes; car les prodiges attiraient les plus grossiers, mais les prophéties et la doctrine engageaient ceux qui avaient de la raison et du jugement. Tous ceux donc que la doctrine lui a attachés ont été plus fermes et plus constants que ceux que les prodiges avaient attirés, et ce sont ceux-là que Jésus-Christ a déclarés bienheureux par ces paroles : " Heureux ceux qui, sans avoir vu, ont cru ". (Jean, XX, 29.) Mais que les autres n'étaient pas de vrais disciples, ce qui suit le prouve : " Jésus ne se fiait point à eux ".

Pourquoi? Parce qu'il connaissait tout. " Et qu'il n'avait pas besoin que personne lui rendît témoignage d'aucun homme; car il connaissait par lui-même ce qu'il y avait dans l'homme (25) ", c'est-à-dire, pénétrant au fond de leurs coeurs et dans leurs pensées , il n'écoutait pas leurs paroles, et sachant que leur ferveur n'était que pour un temps, il ne se fiait point à eux, comme à de parfaits disciples : il ne leur confiait pas toute sa doctrine comme à des personnes qui auraient fermement embrassé sa foi.

Or, de connaître le cœur des hommes, cela n'appartient qu'à Celui " qui a formé le cœur de chacun d'eux " (Ps. XXXII , 15) , savoir, de Dieu seul; car " vous seul ", dit l'Ecriture, " vous connaissez les murs ". (Act. I, 24.) Il n'avait pas besoin de témoins pour connaître les pensées et les mouvements de cœur qu'il avait formés: c'est pourquoi il ne se fiait pas aux premières marques de foi qu'ils donnaient. Souvent les hommes, qui ne connaissent ni le présent, ni l'avenir, disent sans crainte et confient tout à des fourbes, qui viennent [212] malignement les écouter, pour se retirer et les quitter peu après : Jésus-Christ ne fait pas de même, connaissant parfaitement tout ce que ces hommes avaient de plus secret et de plus caché dans leurs coeurs. Tels sont aujourd'hui plusieurs, qui véritablement ont le nom de fidèles, mais qui sont inconstants et volages. Voilà pourquoi Jésus-Christ ne se fie point à eux, mais leur cache beaucoup de choses. Comme en effet nous ne nous fions pas à toute sorte d'amis, mais seulement aux vrais; de même Dieu ne se fie pas indifféremment à tous. Ecoutez plutôt ce que Jésus-Christ dit à ses disciples : " Je ne vous appelle plus serviteurs, car vous êtes mes amis ". Comment? pourquoi? "Parce que je vous ai fait savoir. " tout ce que j'ai appris de mon Père ". (Jean, XV, 15.) C'est pour cette raison qu'il refusait aux Juifs les miracles qu'ils demandaient il savait qu'ils ne les demandaient que pour le tenter.

Est-ce maintenant, comme autrefois, tenter Dieu, que de lui demander des miracles? Car il y a aujourd'hui des gens qui font la question suivante : Pourquoi maintenant encore Dieu ne fait-il pas des miracles? Si vous êtes fidèles, comme vous devez l'être; si vous aimez Jésus-Christ, comme il est juste de l'aimer, vous n'avez pas besoin de miracles les miracles sont pour les infidèles. Pourquoi donc, direz-vous , n'en a-t-on pas donné aux Juifs? Sûrement on leur en a donné ! mais, quelquefois ils ont été repoussés, lorsqu'ils en demandaient, parce qu'ils ne les demandaient pas pour se guérir de leur aveuglement et de leur incrédulité, mais pour s'y fortifier davantage et devenir plus méchants.

" Or, il y avait un homme d'entre les pharisiens , nommé Nicodème , sénateur des Juifs (2), qui vint la nuit trouver. Jésus ". Cet homme semble défendre Jésus-Christ au milieu de la prédication de l'Evangile, car il dit: " Notre loi ne condamne personne sans l'avoir ouï auparavant ". (Jean, VII, 51.) Les Juifs se fâchent contre lui et lui répondent avec indignation : " Lisez avec soin les Ecritures, et apprenez qu'il ne sort point de prophète de Galilée ". (Ibid. 52.) De même , après que Jésus-Christ eut été crucifié, il eut un grand soin de la sépulture du corps de Notre-Seigneur. " Nicodème ", dit l'évangéliste, ce qui était venu trouver Jésus, durant la " nuit, y vint aussi avec environ cent livres d'une composition de myrrhe et d'aloès ". (Jean, XIX, 39.) Dès lors cet homme était bien affectionné pour Jésus-christ : mais néanmoins, non pas autant qu'il était juste, ni avec l'esprit qu'il fallait ; une certaine faiblesse juive le dominait encore. C'est pourquoi il vint de nuit; car il n'aurait pas osé venir de jour. Mais Dieu, plein de bonté et de miséricorde, ne le rejeta point, ne lui fit aucun reproche et ne le priva pas de sa doctrine. Il lui parla au contraire avec beaucoup de douceur, il lui découvrit sa. sublime doctrine, à la vérité d'une manière enveloppée, mais toutefois il la lui découvrit : car il était beaucoup plus excusable que ceux qui faisaient la même chose avec une maligne disposition. En effet, ceux-ci sont tout à fait indignes d'excuse ; celui-là était à la vérité blâmable, mais point tant que les autres. Pourquoi donc l'évangéliste ne l'a-t-il pas marqué? D'abord il a dit ailleurs que plusieurs des sénateurs mêmes avaient cru en Jésus-Christ; mais qu'à cause des Juifs ils n'osaient le reconnaître publiquement , de crainte d'être chassés de la synagogue. Mais ici il a tout dit, tout fait connaître par ces mots : il est venu durant la nuit. Que dit donc Nicodème? " Maître, nous savons que vous êtes, venu de la part de Dieu pour nous instruire comme un docteur; car personne ne saurait faire les miracles que vous faites, si Dieu, n'est avec lui (3) ".

2. Nicodème rampe encore à terre, il a encore de Jésus-Christ des sentiments tout humains, il parle de lui comme d'un prophète, les miracles qu'il a vus n'ont point élevé son esprit et ne lui ont rien inspiré de grand. " Nous savons ", dit-il, " que vous êtes un docteur envoyé de Dieu ." Pourquoi donc venez-vous de nuit secrètement trouver celui qui dit des choses divines et qui est envoyé de Dieu? Pourquoi ne l'abordez-vous pas avec confiance? "Mais Jésus-Christ ne lui dit pas même cela,, il ne lui fait aucune réprimande: " Car il ne brisera point le roseau cassé ", dit l'Ecriture, " et il n'éteindra point la mèche qui.

fume encore : il ne disputera point, il ne criera point ". (Isaïe, XLII, 3; Matth. XII, 19, 20.) Et-en un autre endroit : " Je ne suis a pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde ". (Jean, XII, 47.) Personne ne saurait faire les miracles que " vous faites, si Dieu n'est avec lui ". Cet homme parle encore selon, l'opinion des [213] hérétiques: il dit que Jésus-Christ est mû par un autre, et qu'il a besoin du secours d'autrui pour faire ce qu'il fait. Que répond donc Jésus-Christ? Voyez sa grande douceur. Il n'a point dit : Je n'ai besoin du secours de personne, et je fuis tout par ma puissance et avec autorité : car je suis le vrai Fils de Dieu et j'ai le même pouvoir que mon Père. Il ne s'est pas expliqué alors sur ce point par condescendance pour la faiblesse de son auditeur : ce que je dis souvent, je vous le répéterai ici : pendant longtemps, Jésus-Christ s'est moins attaché à révéler sa dignité qu'à persuader qu'il ne faisait rien contre la volonté de son Père. Voilà pourquoi souvent dans ses discours il se rabaisse : mais il n'en est pas de même quand il agit. Ainsi, opère-t-il des miracles, il parle avec autorité, disant: " Je le veux, soyez guéri (Marc, I, 41) : Ma fille, levez-vous, je vous le commande (Ibid. v , 41) : Etendez a votre main (Ibid. III, 5) : Vos péchés vous sont remis (Matth. IX, 5) : Tais-toi; calme-toi (Marc, IV, 39) : Emportez votre lit, et vous en allez en votre maison (Luc, V, 24) : " Esprit impur, sors de cet homme (Marc, V, 8) : Qu'il vous soit fait selon que vous demandez (Matth. VIII , 13) : Si quelqu'un vous dit quelque chose, dites-lui que le Seigneur en a besoin (Ibid. XXI, 3) : Vous serez aujourd'hui avec moi dans le paradis (Luc, XXIII, 43) : Vous avez appris qu'il a été dit aux anciens : vous ne tuerez point; mais moi je vous dis que quiconque se mettra en colère sans raison contre son frère, méritera d'être condamné par le jugement (Match. V, 21, 22) : Suivez-moi, et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes ". (Ibid. IV, 19.) Et partout nous voyons sa grande autorité. Car personne ne pouvait trouver à redire à ses oeuvres : et en quoi l'aurait-on pu ? Encore si l'effet n'avait pas suivi sa parole, quelqu'un aurait pu dire que ces ordres étaient vains et présomptueux; mais comme ils avaient leur prompt accomplissement, là vérité du miracle forçait les Juifs malgré eux-mêmes à garder le silence. Mais en ce qui regarde les paroles, leur impudence aurait pu les porter à les accuser de hauteur et de vanité.

Maintenant donc Jésus-Christ parlant à Nicodème, ne lui dit ouvertement rien de grand, rien de sublime ; mais par des paraboles et des figures il le ramène et le tire des bas sentiments qu'il avait conçus de lui, lui faisant connaître qu'il se suffisait à lui-même pour opérer des miracles ; car son Père l'a engendré parfait, se suffisant à soi-même et n'ayant aucune imperfection. Mais de quelle manière Jésus-Christ établit-il cette vérité ? Nicodème a dit :

" Maître, nous savons que vous êtes venu de la part de Dieu pour nous instruire comme un docteur, et que personne ne saurait faire les miracles que vous faites si Dieu n'était avec lui ". En quoi il crut avoir dit de Jésus-Christ quelque chose de grand. Que fit donc Jésus-Christ? Il lui fit voir qu'il était encore bien éloigné de la vérité, qu'il n'en avait pas la moindre idée, et que lui et tout autre qui parlait de la sorte, et qui avait une pareille opinion du Fils unique, errait hors du royaume de Dieu et n'approchait pas encore de la véritable connaissance. Que dit-il ? " En vérité, en vérité, je vous dis que personne ne peut voir le royaume de Dieu s'il ne renaît de nouveau " ; c'est-à-dire, si vous ne renaissez d'en haut et si vous ne recevez pas la véritable connaissance des mystères, vous errez au dehors et vous êtes éloigné du royaume de Dieu. Mais il ne le dit pas clairement, et afin que ce qu'il disait lui cause moins de peine et d'inquiétude , il lui parle d'une manière enveloppée; il dit en général . " si on ne renaît ", comme s'il disait : Si vous, ou quelqu'autre que ce soit, vous avez de moi de tels sentiments, vous êtes tous hors du royaume. Si ce n'était pas dans cet esprit que Jésus-Christ a dit ces choses, sa réponse ne conviendrait point au sujet. Au reste, si les Juifs l'avaient ouïe, ils se seraient retirés et en auraient ri.

Mais Nicodème, même en cela, montre un sincère désir de s'instruire: Souvent Jésus-Christ parle d'une manière couverte, et c'est pour rendre ses auditeurs plus prompts à l'interroger et plus attentifs. En effet, ce qui est clair et d'une facile intelligence n'attire pas l'attention de l'auditeur et se, perd aisément de la mémoire; mais l'attention et la curiosité se réveillent quand on dit quelque chose d'obscur, et aussi on le retient mieux et plus longtemps.

Voici ce que signifient ces paroles de Jésus-Christ: Si vous ne renaissez d'en-haut, si vous ne recevez le Saint-Esprit par le baptême de la régénération, vous ne pouvez véritablement me connaître: l'opinion que vous avez de moi n'est point spirituelle, elle est charnelle. Jésus-Christ ne s'est pas servi de ces termes, de peur [214] d'intimider Nicodème, qui avait parlé selon son esprit et sa capacité; mais, après avoir gagné sa confiance, il l'élève à une plus grande connaissance, en disant: " Si on ne renaît d'en-haut " : ce mot, " d'en-haut ", les uns l'entendent du ciel; d'autres disent qu'il signifie " de nouveau " : Celui, dit-il , qui ne renaît pas de cette manière , ne peut point voir le royaume de Dieu, c'est-à-dire, Jésus-Christ lui-même; par là il faisait connaître qu'il n'était pas seulement ce que l'on voyait au dehors, mais que, pour le voir , il fallait avoir d'autres yeux.

Nicodème ayant ouï cela, dit: " Comment peut naître un homme qui est déjà vieux? (4) " Quoi ! vous l'appelez maître, vous dites qu'il est venu de la part de Dieu ; et à celui que vous reconnaissez pour votre maître , vous faites une réponse qui peut l'embarrasser et le jeter dans un grand trouble ! En effet, cette parole : " Comment ", exprime le doute d'une âme peu croyante et encore attachée à la terre. Sara rit en disant: " Comment " , et ce rire marquait son doute et sa défiance, et plusieurs autres, pour avoir fait une pareille demande, se sont égarés de la foi.

3. C'est ainsi que les hérétiques, faisant de semblables demandes , s'obstinent dans leurs hérésies. Les uns disent:

COMMENT s'est-il incarné? d'autres: COMMENT est-il né? Par où ils soumettent l'immense substance à leurs faibles lumières. Nous donc, fuyons une curiosité si mal placée. Ceux qui agitent ces sortes de questions ne sauront jamais comment ces choses se sont faites et perdront la vraie foi. Voilà pourquoi Nicodème, dans son doute, cherche et demandé : COMMENT. Il a compris que ce que disait Jésus-Christ le regarde; il en est tout troublé; couvert de ténèbres, il s'arrête et ne sait où aller.

Il a cru venir trouver un homme, et il entend une doctrine trop grande et trop élevée pour qu'elle puisse venir d'un homme, une doctrine que jamais personne n'a entendue: véritablement Jésus-Christ élève son esprit aux sublimes paroles qu'il lui a fait entendre, mais Nicodème retombe dans les ténèbres et ne peut en sortir : il ne peut se fixer, il est emporté de toutes parts, souvent il s'écarte de la foi. C'est pourquoi il persiste à tenter l'impossible, afin d'engager Jésus-Christ à lui enseigner plus clairement sa doctrine. " Un homme " , dit-il, " peut-il entrer une seconde fois dans le sein de sa mère pour naître encore ?

"

Considérez, mes frères; quels propos ridicules on profère, quand, dans les choses spirituelles, on se livre à ses propres pensées; et comment on semble débiter des rêveries dignes d'une personne ivre, lorsque, contre la volonté de Dieu, on veut trop curieusement sonder sa parole, et ne pas soumettre sa raison à la foi. Nicodème entend parler de naissance, et il ne comprend pas que c'est d'une naissance spirituelle qu'on parle ; mais il tourne sa pensée sur la méprisable génération de la chair, et veut rattacher un mystère si grand et si sublime à l’ordre de la nature. Delà ces doutes, ces questions ridicules ; c'est ce qui fait dire à saint Paul : " L'homme animal n'est point capable dès choses qui sont de l'Esprit de Dieu ". (I Cor. II, 14.) Mais toutefois Nicodème garde le respect qu'il doit à Jésus-Christ: il ne rit pas de ce qu'il a entendu : il le regarde comme impossible, il se tait. Deux choses pouvaient paraître douteuses: cette nouvelle naissance et le royaume. Car ces noms de royaume et de renaissance étaient encore inconnus parmi les Juifs; mais il s'arrête principalement à la première de ces choses:

voilà ce qui agite son esprit et le tourmente le plus.

Instruits de ces vérités, mes chers frères, ne raisonnons pas sur les choses divines, ne les comparons pas aux productions de la nature, et ne les soumettons pas à des lois nécessaires; mais, confiants aux paroles de l’Ecriture, croyons pieusement à tout ce qu'elle nous enseigne. Celui qui sonde avec trop de curiosité ne gagne rien, et outre qu'il ne trouvera point ce qu'il cherche, il sera de plus très-rigoureusement puni. Vous dit-on que le Père a engendré ? Croyez ce qu'on vous dit; ne cherchez point à connaître COMMENT : vous ne le savez pas ; que ce ne soit point une raison pour vous de refuser de croire à cette génération;

c'est en quoi il y aurait une extrême méchanceté. Si Nicodème, ayant ouï parler de génération, non de l'ineffable génération, mais de la renaissance qu'opère la grâce ; si, dis-je, Nicodème , pour n'avoir pas élevé son esprit, n'avoir rien pensé de grand, n'avoir conçu que des idées basses, humaines et toutes terrestres, s'est précipité dans le doute et dans les ténèbres , ceux qui sondent et examinent curieusement cette redoutable et si respectable génération, qui surpasse notre raison et toutes nos pensées, quel supplice ne mériteront-ils pas ? Rien ne produit de plus épaisses ténèbres [215] que la raison humaine, qui ne s'entretient que de choses terrestres et n'est point éclairée d'en-haut. Car elle est toute offusquée par la fange terrestre de ses pensées. C'est pourquoi nous avons besoin de ces sources d'eau qui tombent du ciel, afin qu'après avoir lavé la boue dont notre âme est souillée, ce qui y restera de pur s'élève en haut et aille se mêler avec la divine doctrine. Or, cela arrive. lorsque nous avons soin d'embellir notre âme et de vivre dans la pureté et dans la sainteté.

Car notre âme peut se couvrir de ténèbres; oui, elle le peut, non-seulement par une curiosité mal placée, mais encore par la mauvaise vie. Voilà pourquoi saint Paul disait aux Corinthiens : " Je ne vous ai nourris que de lait et non de viandes solides, parce que vous n'en étiez pas capables ; et à présent même vous ne l'êtes pas encore, parce que vous êtes "

encore charnels , puisqu'il y a parmi vous des jalousies et des disputes ". (l Cor. 111, 2.) Le saint apôtre dit encore, dans l'épître aux Hébreux, et souvent ailleurs, que c'est là la source et la cause des mauvaises doctrines qui s'élèvent et se répandent dans l'église. L'âme qui s'est adonnée à ses passions ne peut rien voir de grand, rien penser de noble et d'élevé; étant offusquée par une espèce de chassie, elle demeure ensevelie dans de profondes ténèbres.

Purifions donc notre âme, éclairons-la de la lumière que répand la connaissance de Dieu , de peur que la semence ne tombe parmi les épines. Vous savez quelle est l'abondance de ces épines, quoique nous n'en parlions point. Vous avez souvent entendu Jésus-Christ appeler du nom d'épines (Matth. XIII, 22), les inquiétudes de ce siècle et l'illusion des richesses. Et certes, c'est avec raison : comme les épines sont stériles, les richesses le sont aussi; comme celles-là déchirent ceux qui en approchent, de même celles-ci déchirent l'âme, et comme le feu les consume facilement, et que les vignerons ne peuvent les souffrir, le feu de même consumera les biens de ce monde, de même le vigneron les rejettera ; et encore, comme les bêtes dangereuses, telles que les vipères et les scorpions, se cachent dans les épines, elles se cachent aussi dans les trompeuses richesses. C'est pourquoi mettons le feu du Saint-Esprit dans ces épines, et préparons notre champ, arrachons-en toutes les mauvaises plantes, afin qu'il soit net à l'arrivée du vigneron ; arrosons-le ensuite des eaux spirituelles. Plantons-y le fertile olivier, cet arbre si beau, si agréable, qui est vert en tout temps, qui éclaire, qui nourrit, qui est bon à la santé. L'aumône renferme en soi toutes ces qualités , elle est comme un sceau qui garantit la possession de nos biens. La mort même ne sèche point cet arbre, mais il demeure ferme, et ne meurt jamais; toujours éclairant l'âme, entretenant ses forces., les conservant dans toute leur vigueur ", il la rend plus robuste. Si nous le possédons toujours, cet arbre, nous pourrons avec confiance nous présenter à l'époux, et entrer dans la chambre nuptiale;

fasse le ciel que nous y entrions tous, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui, avec le Père et le Saint-Esprit, soit la gloire, maintenant et toujours, et dans tous les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMéLIE XXV.

JéSUS LUI RéPONDIT : EN VéRITé, EN VéRITé JE VOUS DIS QUE SI UN HOMME NE RENAîT DE L'EAU ET DE L’ESPRIT, IL NE PEUT ENTRER DANS LE ROYAUME DE DIEU. (VERSET 5.)

ANALYSE. 216

1. Saint Chrysostome prêchait deux fois la semaine. — Nicodème n'entend, pas les paroles du Sauveur parce qu'il vent raisonner humainement dans les choses spirituelles. —Si un homme ne naît pas de l'eau et de l'Esprit, il ne peut entrer dans le royaume des cieux. 2. et 3. Croire ce qu'on ne voit point. — Dans la première création, le Créateur s'est servi de la terre pour créer l'homme. — Dans la seconde, le Saint-Esprit se sert de l'eau. — Le premier homme ,a été créé avec une âme vivante ; et le second est rem-, pli de l'Esprit vivifiant. — Le premier homme avait besoin d'un aide ; le second, recevant la grâce du Saint-Esprit, n'a pas besoin d'un autre aide. — Belle description de ce que Dieu a fait pour le premier homme, et de ce qu'il fait pour le second. Nous attendons une autre vie beaucoup meilleure. — Se soumettre à la parole de Dieu, elle est plus certaine que la vue. — C'est elle qui a tout produit, elle mérite que nous la croyions. — L'eau est nécessaire au baptême, pourquoi? — Cérémonies du baptême. — Les grands mystères que Jésus-Christ a opérés pour nous, et qu'il nous a confiés, doivent nous porter à mener une vie qui en soit digne. — Les catéchumènes sont hors du corps des fidèles. — Contre les catéchumènes qui diffèrent jusqu'à la mort de recevoir le baptême. — Prêter son argent à Jésus-Christ, pour obtenir la rémission de ses péchés. — Donner les petits biens qu'on a pour en acheter de très-grands.

1. Les petits enfants vont tous les jours à l'école trouver leur maître, recevoir la leçon et la réciter, et ne cessent jamais de faire le même exercice, ou plutôt souvent au jour ils joignent la 'nuit. Et vous les obligez de faire tout cela pour des biens fragiles et passagers; mais nous ne demandons pas de vous, qui êtes dans un âge plus fort et plus mûr, ce que vous exigez de vos enfants. Nous ne vous demandons pas de venir tous les jours au sermon, mais nous vous exhortons seulement d'y assister deux fois la semaine, et d'y être attentifs, et encore, afin d'adoucir votre peine et votre travail, ce n'est que pour une petite partie du jour. Voilà pourquoi nous prenons et nous expliquons peu à peu les paroles de l'Ecriture, afin que vous ayez plus de facilité à les comprendre, à les placer dans les réservoirs de votre mémoire, et à les retenir dans votre esprit, pour les rapporter aux autres avec beaucoup de soin et d'exactitude , si vous n'êtes pas. extrêmement négligents et plus paresseux que de petits enfants.

Reprenons donc la suite des paroles de notre évangile. Nicodème était tombé dans de basses idées, il avilissait ce qu'avait dit Jésus-Christ, l'entendant d'une naissance charnelle, et il disait qu'il est impossible qu'un homme qui est déjà vieux pût naître une seconde fois. Jésus-Christ explique plus clairement comment se doit faire cette renaissance, véritablement en des termes difficiles à comprendre pour celui qui l'avait interrogé avec un esprit charnel et tout terrestre, mais qui toutefois pouvaient le relever et le tirer des bas sentiments qu'il avait conçus. En effet, que dit le divin Sauveur? " Je vous dis en vérité que si un homme ne renaît de l'eau et de l'Esprit, il ne peut entrer dans le royaume de Dieu " ; c'est-à-dire : vous pensez que ce que je dis est impossible; et moi, je le dis tout à fait possible, et même si nécessaire que sans cela personne ne peut être sauvé; car les choses nécessaires, Dieu les a rendues tout à fait faciles. Et certes la naissance terrestre, qui est selon la chair, vient de la poussière ; c'est pourquoi les portes du ciel lui sont fermées : Qu'est-ce en effet qu'a de commun la terre avec le ciel? mais la naissance qu'opère le Saint-Esprit nous ouvre facilement les portes célestes.

Ecoutez ceci, vous tous qui n'avez pas encore reçu le baptême: Soyez saisis de frayeur, [217] gémissez : la menace que vous venez d'entendre fait trembler, cette sentence est terrible. " Celui ", dit Jésus-Christ, " qui n'est pas né de l'eau et de l'Esprit, ne peut entrer dans le royaume des cieux " , parce qu'il porte un vêtement de mort, c'est-à-dire de malédiction et de corruption : il n'a pas encore reçu le symbole du Seigneur (1). il est un étranger et un ennemi. Il n'a pas le signe royal : " Si un homme ", dit-il, " ne naît de l'eau et de l'Esprit, il ne peut entrer dans le royaume des cieux ". Mais Nicodème ne l'a pas pris en, ce sens. Sur quoi je dis qu'il n'est rien de pire que de se livrer aux raisonnements humains dans les choses spirituelles ! Voilà ce qui a empêché cet homme de s'élever à quelque chose de grand et de sublime. Nous sommes appelés fidèles, afin que, méprisant la faiblesse des raisonnements humains, nous nous élevions à la sublimité de la foi, et que nous confiions notre trésor et nos biens à cette doctrine. Si Nicodème l'avait fait, cette régénération ne lui aurait pas paru impossible. Que dit donc Jésus-Christ ? Pour le tirer de ce sentiment bas et rampant, et pour montrer qu'il parle d'une autre génération, il dit: " Si un homme ne naît de l'eau et de l'Esprit, il ne peut entrer dans le royaume des cieux " . Or, il parle ainsi pour l'amener à la foi par cette menace, pour le convaincre qu'il ne doit pas croire que ce soit là une chose impossible, et pour le tirer de la pensée d'une génération charnelle.

Je parle, dit-il, d'une autre naissance, ô Nicodème ! pourquoi, ce que je dis, l'abaissez-vous jusqu'à terre? Pourquoi, ce qui est au-dessus de la nature, le soumettez-vous aux lois de la nature? cette naissance surpasse la naissance ordinaire, elle n'a rien de commun avec nous. L'autre est également appelée naissance; mais ces deux naissances n'ont rien de commun entr'elles que le nom, elles diffèrent dans la chose. Eloignez de votre esprit l'idée des générations ordinaires : j'introduis dans le monde une autre sorte de naissance. Je veux que les hommes soient engendrés d'une autre manière;

j'apporte un autre mode de création. J'ai formé l'homme de la terre et de l'eau, cette figure de terre et d'eau n'a rien produit de bon; le vase a pris une mauvaise forme. Je ne veux plus me servir de terre et d'eau, mais de l'eau et de l'Esprit.

1. Le symbole du Seigneur, c'est-à-dire, la toi, la grâce.

Que si quelqu'un me fait cette question Comment de l'eau peut-il se faire quelque chose? Je lui en ferai une autre, et je lui dirai : comment de la terre s'est-il pu faire quelque chose? comment la génération a-t-elle pu être si multiple, les productions si diverses, quand la matière qui a été employée était d'une seule espèce? D'où se sont formés les os, les nerfs, les artères, les veines? D'où se sont formés les membranes, les vaisseaux organisés, les cartilages, les tuniques, le foie, la rate, le coeur ? D'où s'est formée la peau, le sang, la pituite, la bile? D'où viennent tant d'opérations?

d'où se produisent tant de différentes couleurs ? car ces choses ne naissent pas de !a terre ou de la boue. Comment la terre ensemencée pousse-t-elle là semence au dehors, et la chair corrompt-elle ce qu'elle reçoit? comment la terre nourrit-elle ce qu'on jette dans son sein; et la chair au contraire est-elle nourrie de ce qu'elle reçoit, loin de le nourrir? Donnons un exemple : la terre ayant reçu de l'eau en a fait du vin, et la chair change en eau le vin qu'elle reçoit. D'où sait-on donc que c'est la terre qui produit ces choses, puisque dans ces productions, comme j'ai dit, la terre produit un effet tout contraire ? Je ne puis le concevoir par le raisonnement, je ne le conçois donc, et je ne le sais que par la foi seulement; or, si les choses mêmes qui se font tous les jours, qui se passent sous nos yeux, sous nos sens, et que nous touchons et manions de nos mains, ont besoin de la foi, à combien plus forte raison des choses mystérieuses et spirituelles en auront-elles besoin? car comme la terre, tout inanimée et immobile qu'elle est, a reçu de Dieu, par le commandement qu'il lui en fait, la vertu de produire des choses si admirables et si merveilleuses, de même de l'Esprit et de l'eau joints ensemble s'opèrent facilement tous ces prodiges et ces miracles, qui surpassent la raison.

2. Ne refusez donc pas de croire ce que vous ne voyez pas. Vous ne voyez point l'âme, et néanmoins vous croyez qu'il y a une âme, et une âme distincte du corps. Mais Jésus-Christ n'emploie pas cet exemple pour instruire Nicodème, il se sert d'un autre. Il ne lui propose pas celui-ci, qui est incorporel et insensible, savoir : l'exemple de l'âme, parce que Nicodème était encore trop grossier. Il lui présente donc un autre exemple, emprunté à une chose qui certainement n'a pas la grossièreté des [218] corps, ni aussi la spiritualité des êtres incorporels, c'est-à-dire, l'impétuosité et l'agilité des vents. D'abord il commence par l'eau, qui est plus subtile et plus légère que la terre, et plus épaisse que le vent. Comme dans la création la terre servit de matière et que le Créateur fit tout le reste, maintenant de même, l'eau sert de matière, et la grâce du Saint-Esprit fait tout le reste : alors a l'homme reçut " l'âme et la vie " (Gen. II, 7); maintenant il est rempli de l'Esprit vivifiant ". (I Cor. XV, 45.) Mais il y a une grande différence entre l'une et l'autre chose; car l'âme ne donne pas la vie, mais l'Esprit, non-seulement vit par lui-même, mais encore il communique la vie aux autres. C'est ainsi que les apôtres ont rendu la vie aux morts. Autrefois l'homme ne fut formé qu'après la création du monde, maintenant, au contraire, le nouvel homme est créé avant la nouvelle création. Car il est régénéré le premier, et ensuite le monde est transformé. Et comme au commencement le Créateur a créé le premier homme tout entier, maintenant de même le Saint-Esprit crée le second homme tout entier.

Alors Dieu dit : " Faisons-lui un aide semblable à lui " (Gen. II, 18) ; mais ici il ne dit rien de semblable. En effet, celui qui a reçu la grâce du Saint-Esprit, de quelle autre aide peut-il avoir besoin ? Celui qui demeure dans le corps de Jésus-Christ, de quel secours ensuite aura-t-il besoin? Alors Dieu fit l'homme à son image, maintenant il se l'est uni à lui-même. Alors il lui commanda de dominer sur tous les poissons et sur tous les animaux, maintenant il a élevé nos prémices au-dessus des cieux. Alors il nous, donna le paradis pour l'habiter, maintenant il nous a ouvert les portes du ciel. Alors l'homme fut formé le sixième jour, parce qu'auparavant il fallait finir la création du monde, maintenant il est formé le premier jour, et dès le commencement, et avec la lumière. Par où tout le monde voit que tout ce qui s'est, fait dans la seconde création regarde une meilleure vie et une vie qui ne finira jamais.

La première formation est donc terrestre, et c'est celle d'Adam; après vient celle de la femme, qui fut formée d'une des côtes d'Adam, et ensuite celle d'Abel, qui est né d'Adam. Et toutefois nous rie pouvons connaître aucune de ces générations, ni les expliquer par nos paroles, quoiqu'elles soient charnelles et terrestres. Comment donc pourrons-nous rendre raison de la génération spirituelle qu'opère le baptême et qui est beaucoup plus excellente et plus sublime? Comment pouvons-nous espérer de concevoir une naissance si étonnante? Les anges s'y sont trouvés présents, mais personne ne pourra expliquer la manière dont se fait par le baptême cette admirable génération. Les anges y ont assisté sans y coopérer, sans y rien faire, seulement ils ont vu ce qui s'y est fait. Le Père, le Fils et le Saint-Esprit fait tout.

Soumettons-nous donc à la parole de Dieu, qui est plus certaine que la vue même. Car souvent les yeux se trompent, tandis que la parole de Dieu est infaillible. Soumettons-nous donc à cette divine parole ; car la parole qui a créé ce qui n'était point, mérite bien qu'on la croie lorsqu'elle parle de la nature des choses qu'elle a produites. Que dit-elle donc? Qu'il se fait une régénération dans le baptême. Que si quelqu'un vous dit: Comment cela? Fermez-lui la bouche par la parole de Jésus-Christ qui est une sorte de preuve et une démonstration évidente; mais si quelqu'un demande pourquoi on prend de l'eau, demandons-lui nous-mêmes à notre tour pourquoi la terre a été premièrement créée pour la formation de l'homme. En effet, personne n'ignore que Dieu pouvait former l'homme sans prendre de la terre. C'est pourquoi ne cherchez pas avec trop de curiosité à en savoir davantage. Or que l'eau soit nécessaire, apprenez-le par cet exemple : Le Saint-Esprit étant un jour descendu avant l'eau du baptême, l'apôtre ne s'arrêta point à cela; mais pour montrer que l'eau était nécessaire et non pas superflue, voici ce qu'il dit, écoutez-le: " Peut-on refuser l'eau du baptême à ceux qui " ont déjà reçu le Saint-Esprit comme nous?" (Act. X, 44, 47.)

Pourquoi donc l'eau est-elle nécessaire au baptême ? Je vais vous l'expliquer pour vous découvrir un mystère caché, car il y a plusieurs autres mystères cachés dans ce sacrement. Aujourd'hui, parmi ce grand nombre; je vous en découvrirai un. Quel est-il? Dans le baptême, on célèbre des symboles divins, on représente la sépulture, la passion, la résurrection, la vie de Jésus-Christ, et ces choses se font toutes à la fois. Notre tête étant plongée dans l'eau comme dans un

1. " Le Père, le Fils , et le Saint-Esprit " FAIT TOUT, pour

" font tout " . Saint Chrysostome , comme l'observe Savillus, dit : FAIT TOUT, pour marquer, et mieux exprimer l'unité de substance des trois personnes.

219 tombeau, le vieil homme est enseveli et entièrement noyé;

quand nous sortons ensuite de cette eau, le nouvel homme ressuscite (1). Comme il nous est facile de nous plonger dans cette eau et d'en sortir ensuite, il est de même facile à Dieu d'ensevelir le vieil homme et d'en former un nouveau. Cette immersion se fait par trois fois, pour nous apprendre que- c'est la vertu du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, qui opère toutes ces choses. Mais pour vous persuader que ce n'est pas par conjecture que nous disons ceci, écoutez ce que dit saint Paul " Nous avons été ensevelis avec lui ", avec Jésus-Christ, " par le baptême, pour mourir " au péché (Rom. VI, 4) ; et ensuite : " Notre vieil homme a été crucifié avec lui " (Rom. VI, 6) ; et encore : "Nous sommes entrés avec lui, par la ressemblance de sa mort ". (Rom. VI, 5.) Or, non-seulement le baptême est appelé une croix, mais la: croix aussi est appelée un baptême : " Vous serez baptisés ":, dit Jésus-Christ, " du baptême dont je dois être baptisé " (Marc, X, 39)

; et ailleurs : " Je dois être baptisé d'un baptême que vous ne connaissez pas (2) ". Car comme il nous est facile d'être baptisés et de sortir de l'eau, de même, Jésus-Christ étant mort, est ressuscité lorsqu'il l'a voulu, ou plutôt beaucoup plus facilement encore que nous ne sortons de l'eau, quoique par une sage et mystérieuse dispensation, il soit demeuré trois jours dans le tombeau.

3. Ayant donc reçu la grâce de participer à de si grands mystères, menons une vie qui soit digne d'un don si singulier; que toute notre conduite soit parfaitement bien réglée; mais vous, qui n'en avez pas encore été jugés dignes, faites tous vos efforts pour le devenir, afin que nous ne soyons tous qu'un seul corps, afin que nous soyons tous frères. Tant que nous sommes ainsi séparés, celui qui est séparé, fût-il notre père, ou notre fils, ou notre frère, quel qu'il soit enfin , il n'est point encore véritablement notre parent, puisqu'il n'a point de part à l'alliance qui vient d'en-haut. En effet, quelle utilité peut-il revenir d'une union de boue, si l'on n'est point spirituellement unis ? Quel gain retirera-t-on d'une parenté terrestre , étant étrangers à l'égard du ciel ?

1. Le saint Docteur fait allusion à la manière de baptiser de son temps par trois immersions. On plongeait l'homme entièrement dans l'eau, et cette action représentait assez bien un pomme qui descend dans le tombeau, et qui disparaît aux yeux des hommes, etc.

2. Je n'ai point trouvé ce passage. C'est toujours me juste allusion aux paroles de Jésus-Christ.

Le catéchumène est un étranger à l'égard d'un fidèle: il n'a ni le même chef, ni le même père, ni la même cité, ni la même nourriture, ni le même vêtement, ni la même table; mais tout est séparé.

Tout ce que possède celui-là est sur la terre: tout ce que possède celui-ci est dans le ciel; Jésus-Christ est le roi de celui-ci, l'autre a pour rois le péché et le diable; Jésus-Christ fait les délices de l'un ; la corruption, de l'autre. L'ouvrage des vers est le vêtement de celui-là; le vêtement de celui-ci, c'est le Seigneur des anges. Le ciel est la cité de l'un , la terre l'est de l'autre. Puis donc qu'il n'y a rien de commun entre nous, en quoi, je vous prie, communiquerons-nous? Mais, direz-vous, nous avons tous une même naissance, nous sortons tous du sein d'une même terre? Je vous répondrai: mais cela ne suffit pas pour faire une véritable et légitime alliance. Travaillons donc à devenir citoyens de la cité du ciel. Jusques à quand demeurerons-nous dans notre exil, nous qui devrions faire tous nos efforts pour rentrer dans notre ancienne patrie? La perte que nous risquons de faire n'est ni légère , ni de vil prix. Le Seigneur veuille bien nous en préserver ! mais si une mort imprévue venait à nous enlever de ce monde , avant d'avoir reçu le baptême, fussions-nous chargés de mille biens, de toute sorte de bonnes oeuvres, nous n'aurions pour partage que l'enfer, et un ver venimeux; qu'un feu qui ne s'éteint point, et des liens indissolubles.

Mais, à Dieu ne plaise qu'aucun de mes auditeurs tombe dans ce lieu de supplices ! Nous l'éviterons si, après avoir été initiés aux saints mystères, nous mettons au fondement de l'édifice du salut notre or, notre argent et nos pierres précieuses. C'est ainsi qu'en l'autre monde nous pourrons nous trouver riches, si nous n'avons pas laissé ici notre argent , et si nous l'avons envoyé là-haut, par les mains des pauvres, au trésor inviolable, si nous l'avons prêté à Jésus-Christ. Nous avons contracté de grandes dettes envers ce trésor, non en argent, mais par nos péchés. Prêtons donc notre argent à Jésus-Christ, afin d'obtenir la rémission de nos péchés;

c'est lui qui est notre juge. Ne le méprisons pas ici lorsqu'il a faim, afin que là il nous nourrisse: ici habillons-le, afin que là il ne nous laisse pas nus, en nous privatif de sa protection. Si nous lui donnons à boire ici, nous ne dirons pas avec le riche: "Envoyez Lazare, afin qu'il trempe le bout de son doigt [220] dans l'eau pour me rafraîchir la langue qui est toute en feu ". (Luc, XVI, 24.) Si ici nous le recevons chez nous, là il nous préparera plusieurs demeures. Si nous allons le visiter, lorsqu'il est en prison, il nous délivrera, lui aussi, des liens. Si nous exerçons l'hospitalité envers lui, il ne souffrira pas que nous restions étrangers au royaume des cieux; mais il nous fera citoyens de la cité d'en-haut. Si nous allons le voir quand il est malade, il nous guérira sur-le-champ de nos infirmités. Ainsi donc, puisqu'il suffit de donner peu pour recevoir beaucoup, donnons quoi que ce soit, afin d'être amplement rémunérés; pendant que nous en avons encore le temps, semons pour moissonner un jour. Lorsque l'hiver sera arrivé, lorsque la mer ne sera plus navigable, il ne sera plus alors en notre pouvoir de commercer.

Et quand aurons-nous l'hiver? lorsque le grand jour, le jour plein de lumière sera arrivé. Alors nous ne naviguerons plus sur cette grande et vaste mer de la vie présente. Maintenant c'est le temps de semer, alors ce sera le temps de faire la moisson et d'amasser. Si l'on ne sème pas pendant les semailles, et si, au temps de la moisson, on sème, outre qu'on ne récolte rien, on se rend ridicule.

Si c'est le temps de semer, il ne faut donc pas chercher maintenant à recueillir, mais il faut semer. En conséquence, répandons pour amasser ensuite ; ne nous attachons pas maintenant à recueillir, de peur que noirs ne perdions notre moisson: le temps présent, comme j'ai dit, nous appelle à semer et à répandre, et non lias à amasser ni à faire des provisions. C'est pourquoi ne perdons pas l'occasion , mais jetons copieusement la semence, et n'épargnons rien de ce qui est chez nous , afin de recouvrer tout avec usure, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui soit la gloire, au Père et au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XXVI.

CE QUI EST DE LA CHAIR, EST CHAIR, ET CE QUI EST Né DE L'ESPRIT, EST ESPRIT. (VERSET 6, JUSQU'AU VERSET 11.)

ANALYSE.

3. Nous rendons témoignage de ce que nous avons vu. — Persuader par la douceur. — Ne se mettre pas en colère. — Fuir les crieries. — Description de la colère, ses effets. — Celui qui dit des injures fait une action honteuse: celui qui les souffre patiemment est un vrai philosophe. — Les serviteurs sont de même nature que les maîtres, les maîtres ne doivent pas les injurier. — Ce qu'ils font par crainte de leurs maîtres, les maîtres le doivent faire par la crainte de Dieu.

1. Le Fils unique de Dieu a eu la bonté de nous initier à de grands mystères: oui, certes, ils sont grands ces mystères, et nous n'en étions pas dignes: mais il était de sa grandeur et de sa dignité de nous les communiquer. Que si l'on considère notre mérite, non-seulement nous étions indignes de ce bienfait, mais nous méritions sa vengeance et une sévère punition.

C'est à quoi néanmoins il n'a point regardé: il ne nous a pas seulement délivrés du supplice, il nous a encore donné une vie bien plus noble que la première, il nous a introduits dans un autre monde, il a formé une nouvelle créature : " Si quelqu'un [221] appar tient à Jésus-Christ ", dit l'Ecriture, " il est devenu une nouvelle créature ". (II Cor. V, 17.) Quelle est-elle cette nouvelle créature? Ecoutez le Fils de Dieu, il vous l'apprend lui-même : " Si un homme ne renaît ", vous dit-il, " de l'eau et de l'Esprit; il ne peut entrer, dans le royaume de Dieu ". (Jean, III, 5.) Il nous avait confié la garde du paradis de délices (Gen. II, 15) ; nous nous sommes rendus indignes de l'habiter : il nous a élevés au ciel. Dans notre première demeure nous ne lui avons pas été fidèles, et cependant il nous a donné quelque chose de plus grand. Nous n'avons pu nous abstenir de manger du fruit d'un seul arbre (Gen. II, 17), et il nous a donné les délices célestes. Etant dans le paradis nous n'avons pas persévéré dans le bien, et il nous a ouvert les cieux. Saint Paul a donc eu raison de s'écrier : " O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu ! " (Rom. XI, 33.)

Non, aujourd'hui il n'est plus besoin ni de mère, ni d'enfantement, ni de sommeil, ni de mariage, ni d'embrassements : l'ouvrage de notre nature s'opère enfin dans le ciel, et se forme de l'eau et de l'Esprit : c'est l'eau qui conçoit et produit l'enfant. Ce qu'est le ventre de la mère à l'embryon, l'eau l'est au fidèle, car il est conçu et enfanté dans l'eau. Au commencement Dieu avait dit : " Que les eaux produisent des poissons vivants ". (Gen. I, 20.) Mais depuis que le Seigneur est entré dans le fleuve du Jourdain, ce ne sont plus des poissons vivants que l'eau produit : elle engendre des âmes raisonnables, qui portent le Saint-Esprit. Et ce qui a été dit du soleil, qu' " il est comme un époux qui sort de sa a chambre nuptiale " (Ps. XVIII, 5); maintenant on, le peut dire des fidèles, qui jettent des rayons plus brillants que le soleil. Encore il faut du temps pour. que ce qui est conçu dans le sein de la mère se forme et vienne à terme : mais il n'en arrive pas de même de ce qui se produit dans l'eau, tout s'y forme en un instant : quand il s'agit d'une vie périssable, résultat d'une corruption charnelle, le fruit tarde à voir le jour : car il est dans la nature des corps de n'arriver que peu à peu à la maturité : mais il n'en est pas ainsi des choses spirituelles : elles sont parfaites dès le commencement.

Comme Nicodème , en entendant dire ces choses, se troublait toujours, voyez comment Jésus-Christ lui découvre le secret de ce mystère, et lui éclaircit ce qui était auparavant obscur : " Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l'Esprit est esprit ". Il l'éloigne par là de tout ce qui tombe sous les sens, et ne lui permet pas de sonder les mystères avec des yeux corporels. Nous ne parlons pas de la chair, ô Nicodème ! lui dit-il; mais de l'Esprit. Ainsi il élève son esprit aux choses spirituelles : n'imaginez, lui dit-il, ne cherchez rien de sensible. Ce n'est pas avec ces yeux qu'on voit l'Esprit : ne pensez pas que l'Esprit produise la chair.

Comment donc, dira peut-être quelqu'un, la chair du Seigneur est-elle née? Elle est née, non de l'Esprit seulement, mais encore de la chair, ce que saint Paul nous apprend par ces paroles : " Il est né d'une femme et assujetti à la loi " (Gal. IV, 4) : le Saint-Esprit l'a ainsi formé, mais non pas tiré du néant : en effet, s'il l'avait tiré du néant, en quoi le sein d'une femme aurait-il été nécessaire? l'Esprit l'a formé de la chair d'une vierge : mais coin ment? je ne puis l'expliquer. Au reste, Jésus-Christ est né d'une femme, de peur qu'on ne crut qu'il n'avait rien de commun avec notre nature. Si, alors même que la chose s'est ainsi passée, il se trouve pourtant des gens qui ne croient pas à cette génération : à quel comble d'impiétés ne se serait-on pas porté, à supposer que cette chair n'eût pas été tirée de celle d'une vierge?

" Ce qui est né de l'Esprit, est esprit " : Ne voyez-vous pas en cela la dignité et la puissance du Saint-Esprit? il fait l'ouvrage de Dieu. L'évangéliste disait ci-dessus : " Ils sont nés de Dieu " ; maintenant il dit ici: ils sont engendrés de l'Esprit. " Ce qui est né de l'Esprit, est esprit " : c'est-à-dire celui qui est né de l'Esprit est spirituel. Jésus-Christ ne parle pas ici de la génération, quant à la substance, mais quant à la dignité et à la grâce. Si donc le Fils est né de cette manière, qu'aura-t-il de plus que le reste des hommes, qui sont nés de même? comment est-il le Fils unique? car, moi aussi, je suis né de Dieu, mais non pas de sa substance : si donc le Fils lui-même n'est pas né de sa substance, en quoi diffère-t-il de nous? De cette manière il se trouvera aussi qu'il est au-dessous du Saint-Esprit. Car la génération dont nous parlons se fait par la grâce de l'Esprit-Saint. Est-ce que, pour rester le Fils, il a besoin du Saint-Esprit? [222] mais en quoi cette doctrine diffère-t-elle de celle des Juifs?

Jésus-Christ donc après avoir dit : ce qui est né de l'Esprit est esprit; comme il voit Nicodème encore dans le trouble, passe à un exemple sensible. " Ne vous étonnez pas ", dit-il, " de ce que je vous ai dit, qu'il faut que vous naissiez encore une fois. Le vent souffle où il veut (7, 8) ". Quand Jésus-Christ dit à Nicodème : " Ne vous étonnez pas ", il marque le trouble et l'agitation de son esprit, et en même temps il l'introduit dans un monde moins grossier que celui des corps; déjà par ces paroles : " Ce qui est né de l'Esprit est esprit", il l'avait éloigné de toutes ces idées charnelles. Mais comme Nicodème ne comprenait pas ce que cela voulait dire, il lui apporte encore un autre exemple, il ne le tire pas de la grossièreté des corps, il ne parle non plus en aucune façon des choses incorporelles, à quoi Nicodème ne pouvait rien entendre, mais il lui propose une chose qui tient le milieu entre ce qui est corporel et ce qui est incorporel; savoir, le vent qui de sa nature est subtil et impétueux, et c'est par ce symbole qu'il l'instruit ; il dit du vent : " Vous entendez bien sa voix, mais vous ne savez d'où il vient, ni où il va ".

Quand il dit : " Il souffle où il lui plait " ; il ne veut pas dire que le vent s'emporte à son gré, mais il veut marquer son impétuosité et sa force irrésistible. C'est la coutume de l'Ecriture de parler ainsi des choses inanimées (1) : comme lorsqu'elle dit : " Les créatures sont assujetties à la vanité, et elles ne le sont pas volontairement ". (Rom. VIII, 20.) Ce mot donc : " Il souffle où il lui plaît ", signifie qu'on ne peut le retenir, qu'il se répand partout; que personne ne peut l'empêcher d'aller de côté et d'autre, et qu'il se déchaîne avec une grande violence, nul ne pouvant arrêter son impétuosité.

2. " Et vous entendez bien sa voix ", en d'autres termes, le bruit, le son : " Mais vous ne savez d'où il vient, ni où il va : il en est de même de tout homme qui est né de l'Esprit "

: c'est là la conclusion. Si vous n pouvez pas, dit-il, expliquer l'impétuosité du vent, que l'ouïe et le tact vous font sentir, et s vous ne connaissez pas la route qu'il suit pourquoi cherchez-vous curieusement à sonder l'opération de l'Esprit-Saint, vous qui ne

1. C'est-à-dire, d'attribuer du sentiment et de la raison aux créatures insensibles.

comprenez pas la violence du vent, quoique vous en entendiez le bruit? car ce mot: " Il souffle où il lui plaît ", est dit de la puissance du Saint-Esprit, et c'est ainsi qu'il faut l'expliquer. Si personne ne peut arrêter le vent, et s'il souffle où il lui plaît, ni les lois de la nature, ni les bornes des générations corporelles, ni quelqu'autre chose que ce puisse être, ne pourront à bien plus forte raison empêcher l'opération de l'Esprit-Saint.

Or, que ce soit du vent qu'il est dit : " Vous entendez sa voix ", c'est ce qui est évident : Jésus-Christ n'aurait pas dit à un infidèle, à un ignorant, en voulant parler de l'opération de l'Esprit-Saint, " vous entendez sa voix ". Comme donc on ne voit pas le vent, quoiqu'il fasse du bruit, de même on n'aperçoit pas des yeux du corps la génération spirituelle : et néanmoins le vent est un corps, quoique très-subtil : car tout ce qui est soumis aux sens est un corps. Si donc ce n'est ni une peine, ni un chagrin pour vous, de ne pas voir un corps, ni aussi une raison d'en nier l'existence , pourquoi vous troublez-vous quand vous entendez parler de l'Esprit-Saint? pourquoi demandez-vous tant de comptes, puisque vous ne faites pas de même à l'égard d'un corps? quelle est donc la conduite de Nicodème? Après un exemple si clair, il demeure encore dans ses basses idées, dans sa grossièreté juive; et comme dans le doute, où il persiste toujours, il dit encore à Jésus-Christ : " Comment cela se peut-il faire? (9) " Le divin Sauveur lui répond plus durement: " Quoi ! vous êtes maître en Israël, et vous ignorez ces choses? (10) " Considérez toutefois que jamais il ne l'accuse de malice, que seulement il lui reproche sa grossièreté et sa stupidité.

Mais qu'a de commun, dira-t-on, cette génération avec ce qui s'est passé parmi les Juifs? mais plutôt dites-moi, je vous prie, ce qui ne s'y rapporte pas. La création du premier homme, la formation de la femme tirée de son côté ;

les femmes stériles devenues fécondes, et tout ce qui a été opéré par l'eau et sur les eaux, savoir : dans la fontaine d'où Elisée retira le fer qui y était tombé;

les prodiges qui se sont faits au passage de la mer Rouge; les miracles arrivés à la piscine dont l'ange remuait l'eau (Jean, C, 5) , et la guérison miraculeuse de Naaman de Syrie dans le Jourdain ; toutes ces choses, dis-je, étaient comme des figures et des symboles de la génération [223] et de la purification qui devait un jour arriver, et qui les annonçaient d'avance; les oracles mêmes des prophètes prédisaient en quelque sorte cette nouvelle manière de naître, comme par exemple , ces paroles : " La postérité à venir sera annoncée par le Seigneur, et les cieux annonceront sa justice au peuple qui doit naître " dans la suite; " au peuple qui a été fait par le Seigneur ". (Ps.

XXI, 34.) Et celles-ci : " Il renouvelle sa jeunesse comme celle de l'aigle ". (Ps. CII, 5.) Ces autres : " Jérusalem , recevez la lumière : car voilà que votre roi est venu ". (Isaïe, LX, 1.) Et encore : " Heureux sont ceux à qui les iniquités ont été remises ". (Ps. XXXI, 1.) Isaac était aussi une figure de cette naissance.

Dites, ô Nicodème ! dites-le nous : comment Isaac est-il né ? Est-ce purement selon la loi de la nature? Non : donc cela s'est fait d'une manière qui tenait et de la naissance naturelle, et de la nouvelle naissance, car Isaac est né d'un mariage, et d'autre part il n'est pas simplement né du sang. Et moi, je vous ferai voir que non-seulement cette naissance, mais encore l'enfantement de la Vierge, ont été prédits et annoncés d'avance par les prodiges figuratifs dont je viens de parler. Comme personne n'aurait pu facilement croire qu'une Vierge enfantât , premièrement les femmes stériles, et non-seulement les femmes stériles, mais encore les vieilles ont enfanté. Et toutefois, qu'une femme soit formée d'une côte, c'est quelque chose de plus merveilleux et de plus étonnant : mais comme ce prodige était très-ancien , une autre espèce d'enfantement a paru dans la suite : et la fécondité des femmes stériles a préparé les esprits à croire à l'enfantement de la Vierge ; c'est pour rappeler ces célèbres événements à Nicodème que Jésus-Christ lui disait : " Quoi ! vous êtes maître en Israël, et vous ignorez ces choses? Nous disons ce que nous savons, et nous rendons témoignage de ce que nous avons vu, et cependant personne ne reçoit notre témoignage ". Jésus-Christ ajouta ces choses, et pour prouver encore par d'autres exemples ce qu'il avait dit, et pour s'accommoder à sa fait blesse.

3. Mais que signifient ces paroles : " Nous disons ce que nous savons, et nous rendons témoignage de ce que nous avons vu (11) ? " Comme de tous les sens, la vue est celui qui nous persuade le plus , comme lorsque nous voulons qu'on nous croie, nous élisons que nous n'avons pas entendu de nos oreilles, mais que nous avons vu de nos propres yeux; voilà pourquoi Jésus-Christ, parlant à Nicodème, emprunte le langage des hommes et leur façon de parler; il l'emprunte pour persuader ce qu'il dit : mais que cela soit ainsi, que telle ait été son unique intention, et qu'il ne veuille pas parler de la vue sensible, ses propres paroles le font voir visiblement. II avait dit: " Ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né de l'Esprit est esprit ", il ajoute : " Nous disons ce que nous savons, et nous rendons témoignage de ce que nous avons vu ". Mais cela n'était point encore arrivé. Pourquoi dit-il donc: " Ce que nous avons vu ? " N'est-il pas évident qu'il parle de cette exacte et parfaite connaissance qui ne peut se tromper ? " Et cependant personne ne reçoit notre témoignage. " Ce mot donc: " Ce que nous savons ", Jésus-Christ le dit ou de soi et de son Père, ou de soi seulement; mais celui-ci : " Personne ne reçoit ", il ne le dit pas maintenant pour marquer sa colère et son indignation, mais seulement pour faire connaître ce qui se passe. Car il n'a point dit : Est-il rien de plus insensible que vous? Quoi! vous ne recevez pas ce que nous vous expliquons avec tant de soin et d'exactitude? Il montre au contraire une très-grande modération et dans ses actions, et dans ses paroles; il ne dit rien d'approchant, mais il prédit avec douceur ce qui en arriverait, et nous donne à nous cet exemple d'une extrême patience, afin que nous ne soyions ni fâchés , ni chagrins, lorsque nous ne persuadons pas ceux à qui nous parlons.

En effet, que sert de se fâcher ? on n'y gagne rien; au contraire, on s'aliène les esprits, on les rend plus opiniâtres dans leur incrédulité. C'est pourquoi il faut bien se garder de se fâcher : il faut s'attacher à rendre digne de foi ce qu'on dit, en s'abstenant non-seulement de se mettre en colère, mais aussi de se répandre en clameurs; car des clameurs naît la colère.

Arrêtons dune le cheval, pour renverser le cavalier. Coupons les ailes à la colère, et nous comprimerons son essor. Elle est un venin subtil, qui s'insinue facilement, et qui infecte l'âme. Il faut donc lui fermer toutes les portes. Il serait ridicule d'adoucir et d'apprivoiser des bêtes, et de négliger notre âme, de la laisser devenir brutale et farouche. La colère est un grand feu qui dévore tout : elle [224] corrompt le corps, elle ruine l'âme; elle rend l'homme laid et horrible à voir. Certes si un homme en colère voulait se regarder au miroir, il ne lui faudrait point d'autre avertissement : rien n'est plus affreux qu'un visage en colère. La colère est une espèce d'ivresse, ou plutôt elle est pire et plus misérable qu'un démon : mais être attentifs ,à ne se pas répandre en clameurs, c'est la meilleure voie pour arriver à la vraie philosophie. Voilà pourquoi saint Paul commande de fuir non-seulement la colère, mais encore les clameurs : " Que toute colère ", dit-il, " et toute clameur soient bannies d'entre vous ". (Ephés. IV, 31.)

Soyons donc soumis et, obéissants au grand Maître de toute philosophie, de toute sagesse 1 Et lorsque nous nous sentons émus de colère contre nos serviteurs, pensons à nos péchés et rougissons de honte en voyant leur douceur et leur patience. Car quand vous chargez d'injures votre serviteur, et qu'il écoute vos injures patiemment et en silence, que vous faites une action honteuse, et que lui, il se conduit en vrai philosophe : c'est un avertissement qui devrait vous suffire. En effet, quoiqu'il ne soit qu'un valet, toutefois il est homme, doué d'une âme immortelle et honoré des mêmes dons que nous par notre commun Maître. Que si nous étant égal dans les plus grandes choses et dans les dons spirituels, il souffre patiemment vos outrages à cause de je ne sais quelle légère prérogative humaine, de quel pardon et de quelle excuse serons-nous dignes, nous, qui même par la crainte de Dieu ne pouvons, ou même ne voulons pas nous contenir, comme ce domestique le fait par la crainte qu'il a de nous?

Réfléchissons donc en nous-mêmes sur toutes ces choses, pensons que nous sommes des pécheurs, et que nous participons tous à une même nature; étudions-nous à parler avec douceur en toute occasion, afin qu'étant humbles de coeur, nous procurions à nos âmes le repos et la paix, et de la vie présente et de la vie future. Je prie Dieu de nous l'accorder à tous, par la grâce et par la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui, etc.

HOMéLIE XXVII.

MAIS SI VOUS NE ME CROYEZ PAS LORSQUE JE VOUS PARLE DES CHOSES DE LA TERRE, COMMENT NE CROIREZ-VOUS QUAND JE VOUS PARLERAI DES CHOSES DU CIEL? — PERSONNE N'EST MONTé AU CIEL, QUE CELUI QUI EST DESCENDU DU CIEL, SAVOIR, LE FILS DE L'HOMME QUI EST DANS LE CIEL. (VERSET 12, JUSQU'AU VERSET 16.)

ANALYSE. 1. Il ne faut pas chercher à comprendre par la raison la génération du Fils unique.

3. Amour de bien : excès de sa bonté pour des pécheurs et des ingrats. — Dieu, pour nous sauver, n'a même pas épargné son Fils, et nous épargnons notre argent : mauvais usage qu'on fait des richesses. — Ce que Jésus-Christ a fait pour nous : notre ingratitude, notre dureté pour lui en la personne des pauvres. — Eussions-nous mille vies, nous devrions les répandre toutes pour Jésus-Christ. — Contre ceux qui, donnant tout à leur luxe, négligent et méprisent les pauvres.

1. Je l'ai souvent dit, je le répéterai maintenant encore, et je ne cesserai point de le dire : Qu'est-ce donc? C'est que souvent Jésus-Christ, lorsqu'il veut parler de choses élevées et sublimes, s'abaisse à la portée de ses auditeurs, et ne se sert point de paroles dignes de [225] sa grandeur, mais des plus simples et des plus grossières. S'il avait une fois parlé des choses divines en propres termes, il n'avait pas besoin de se répéter pour nous instruire, du moins autant qu'il est possible ; mais il n'en est pas de même des paroles simples et grossières, par lesquelles il se mettait à la portée de ses auditeurs : si elles n'eussent été fréquemment répétées, comme il s'agissait de choses sublimes, elles n'auraient point touché, ni ébranlé un auditeur charnel qui rampait à terre.

Voilà pourquoi Jésus-Christ a beaucoup plus dit de choses simples que d'élevées : mais de peur que cela ne fît tort à ses disciples, et ne les laissât toujours courbés vers la terre, il ne dit point ces choses simples, il ne se sert point de ces grossières comparaisons, sans marquer pour quelle raison il en use de la sorte : et c'est ce qu'il a fait en cet endroit. Ayant discouru du baptême, et de cette renaissance qu'opère la grâce ; voulant parler ensuite de son ineffable et mystérieuse génération, il interrompt son discours et il en déclare lui-même la cause. Quelle est-elle ? c'est la grossièreté et la faiblesse de ses auditeurs : il l'a même insinué incontinent après par ces paroles: " Si vous ne me croyez pas lorsque je avons parle des choses de la terre, comment me croirez-vous quand je vous parlerai des choses du ciel ? " C'est pourquoi, quand Jésus-Christ dit quelque chose de simple et de grossier, il faut en attribuer la raison à la faiblesse et à la grossièreté de ses auditeurs.

Au reste quelques-uns croient qu'en cet endroit ces mots: les choses de la terre, signifient le vent, et que cela revient à dire : si vous ayant donné l'exemple des choses de la terre, néanmoins je ne me suis pas fait entendre, comment pourrez-vous comprendre des choses qui sont très-élevées et très-sublimes? mais s'il appelle ici le baptême terrestre, n'en soyez f pas surpris: il l'appelle ainsi, ou parce qu'il est conféré sur la terre, ou parce qu'il le compare j avec sa redoutable génération;

car quoique la renaissance qu'opère le baptême soit céleste, [si néanmoins on la compare avec cette génération que produit la substance du Père, on i peut la dire terrestre. Et remarquez que Jésus-Christ n'a point dit : Vous ne comprenez pas ; mais: Vous ne croyez pas. En effet, accuser de folie celui qui ne veut pas croire, ne le comprenant pas, ce qui est du domaine de la raison, rien n'est plus juste : et au contraire si quelqu'un refuse de recevoir ce que la raison n'admet pas et qui n'est accessible qu'à la foi, on ne l'accusé pas de folie, mais on le blâme à cause de son incrédulité. Jésus-Christ donc voulant ramener Nicodème, lui parle avec plus de force et lui reproche son incrédulité, afin qu'il ne cherche pas à comprendre par le raisonnement le sens de ses paroles mais si la foi nous oblige de croire à notre régénération, quel supplice ne méritent pas ceux qui 'cherchent à connaître par la raison la génération du Fils unique?

Mais peut-être quelqu'un dira : pourquoi Jésus-Christ a-t-il dit ces choses, si ses auditeurs devaient refuser de les croire? C'est parce que si ceux-là ne les croyaient pas, il était sûr que les hommes qui viendraient après eux les croiraient, et en retireraient un grand avantage. Jésus-Christ donc, parlant à Nicodème avec beaucoup de force, lui fait voir enfin que non-seulement il connaît ces choses, mais encore bien d'autres, incomparablement plus grandes; ce qu'il montre par les paroles qui suivent, où il dit: " Personne n'est monté au ciel, que celui qui est descendu du ciel ", savoir : " le Fils de l'homme qui est dans le ciel ". Et quelle est, direz-vous, cette conséquence? elle est très-grande et très-bien liée à ce qui précède; Nicodème avait dit : " Nous savons que vous êtes venu de la part de Dieu " pour nous instruire comme " un docteur " ; Jésus-Christ amende ces paroles, en lui disant, ou à peu près : Ne pensez pas que je sois docteur, comme l'ont été plusieurs prophètes, qui étaient des hommes terrestres, car moi, je viens du ciel. Aucun des prophètes n'est monté au ciel , et moi j'y habite. Ne voyez-vous pas, mes frères, que ce qui paraît même très-élevé reste fort au-dessous d'une telle grandeur? Car Jésus-Christ n'est pas seulement dans le ciel, il est partout, il remplit tout; mais il se rabaisse encore à la portée et à la faiblesse de son auditeur, afin de l'élever peu à peu. Au reste, en cet endroit, Jésus-Christ n'appelle pas la chair le Fils de l'homme, mais il se désigne tout entier, pour ainsi parler, par le nom de la moindre substance. En effet, il a coutume de se nommer tout entier, tantôt par la divinité, tantôt par l'humanité.

" Et comme Moïse éleva dans le désert le serpent " d'airain, "il faut de même que le Fils de l'homme soit élevé en haut (14) ". Ceci encore parait ne pas se rattacher à ce qui [225] précède, et néanmoins s'y rapporte tout à fait. Car, après, avoir dit que le baptême procure aux hommes un très-grand bien, il découvre aussitôt la source de ce bienfait, et fait connaître qu'elle n'est pas moins, précieuse que l'autre., puisque le baptême. tire toute sa vertu de la croix. Saint Paul, écrivant aux Corinthiens, en use de même, il joint ces biens ensemble, en disant : " Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous, ou avez-vous été baptisé au nom de Paul?"

(I Cor. I, 13). Par où l'apôtre fait parfaitement connaître l'ineffable amour de Jésus-Christ, en ce qu'il a souffert pour ses ennemis et est mort pour eux, afin de leur remettre entièrement leurs péchés par le baptême.

2. Mais pourquoi n'a-t-il pas clairement dit qu'il devait être crucifié, et a-t-il renvoyé ses auditeurs à l'ancienne figure? Premièrement pour leur montrer la liaison et la concorde qu'il y a entre l'Ancien et le Nouveau Testament, et leur apprendre que ce qui s'est passé dans l'un, n'est pas contraire à ce qui se passe dans l'autre. En second lieu, afin que vous compreniez vous-mêmes et que vous soyiez bien persuadés qu'il n'est pas allé à la mort malgré lui; de plus que cette mort ne lui fait aucun tort, et enfin que c'est par elle qu'il procure le salut de plusieurs. Et de peur que quelqu'un ne dît . Comment peut-il se faire que ceux qui croient à un homme crucifié soient sauvés,. puisque la mort l'a enlevé lui-même? il nous rappelle une ancienne histoire. Si les Juifs qui regardaient la figure du serpent d'airain (Exod. XXI), évitaient la mort, à plus forte raison, ceux qui croient en Jésus-Christ crucifié, recevront-ils de grands ors et des grâces plus excellentes. En effet, si Jésus-Christ a été crucifié, ce n'est pas qu'il ait été le plus faible ou les Juifs les plus forts; son temple animé a été attaché à la croix, parce que Dieu a aimé le monde.

" Afin que tout " homme " qui croit en lui, ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle (15) ". Ne voyez-vous pas la cause de la mort et le salut qu'elle procure? Ne voyez-vous pas l'accord de la figure avec la vérité? Alors les Juifs évitèrent la mort, irais une mort temporelle; maintenant les fidèles sont préservés de la mort éternelle. Là le serpent élevé en l'air guérissait les morsures des serpents;

ici, Jésus crucifié guérit les blessures que fait le dragon spirituel. Là, celui qui regardait des yeux du corps était guéri; ici, celui qui voit des yeux de l'âme, se décharge de tous ses péchés. Là pendait une figure d'airain qui représentait un serpent, ici le corps du Seigneur que le Saint-Esprit a formé. Là, un serpent mordait et un serpent guérissait;

ici la mort a donné la mort, et la mort a donné la vie. Le serpent qui tuait avait du venin, celui qui donnait la vie n'avait point de venin. Ici c'est la même chose : la mort qui donnait la mort avait le péché, comme le serpent avait le venin; mais la mort du Seigneur était exempte de tout péché, comme le serpent d'airain l'était du venin : " Car il n'avait commis aucun péché. ", dit l'Ecriture, " et de sa bouche il n'est jamais sorti aucune parole de tromperie ". (I Pierre, II, 23.) C'est là ce qu'a déclaré saint Paul par ces paroles: " Jésus-Christ ayant désarmé les principautés et les puissances; les a menées hautement en triomphe à la face de tout le monde, après les avoir vaincues par lui-même ". (Col. II, 15.) De même qu'un courageux athlète, qui, élevant fort haut son ennemi, le jette par terre, remporte une plus illustre victoire , ainsi Jésus-Christ,. à la face de tout le monde, a terrassé les puissances qui nous étaient ennemies, et, après avoir guéri ceux qui avaient été blessés dans le désert, il les a, par son crucifiement, délivrés de toutes les bêtes; aussi Jésus-Christ n'a point dit : II faut que le Fils de l'homme soit attaché à une croix, mais il a dit : Il faut qu'il soit élevé; de manière à choquer moins celui qui l'écoutait, et à se rapprocher de la figure.

" Car Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique, afin que tout " homme " qui croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éternelle (16) ". C'est-à-dire:

Ne vous étonnez pas que je sois élevé, afin que vous soyiez sauvés.; ainsi a décidé mon Père, et mon Père vous a tellement aimés, qu'il a donné son Fils pour ses serviteurs et pour des serviteurs ingrats; quand personne n'en ferait autant pour son ami. Saint Paul dit même " Et certes, à peine quelqu'un voudrait-il mourir pour un juste ". (Rom. V, 7). L'apôtre appuie davantage sur- cet amour de Dieu, parce qu'il parlait à des fidèles ; Jésus-Christ l'exprime ici avec plus de ménagement, parce qu'il parlait à Nicodème ; mais ce qu'il dit est plus significatif encore, comme on peut s'en convaincre en pesant chacun des mots dont il [227] se sert. Car ces paroles: " Il a tellement aimé ", et cette opposition : " Dieu; le monde ", montrent un incomparable amour.

En effet, elle est grande la différence qui est entre Dieu et le monde, ou plutôt elle est immense. Dieu, l'immortel, celui qui est sans principe, qui a une grandeur infinie, a aimé des hommes formés de terre et de cendres, chargés d'une multitude de péchés, qui ne cessaient de l'offenser, dès ingrats : oui, dis-je, voilà ceux qu'il à aimés. Les paroles qui suivent sont aussi fortes, car il ajoute : " Qu'il a donné son Fils unique ", non pas un de ses serviteurs, ni un ange, ni un archange. Mais personne n’a jamais marqué tant d'affection, tant d'amour pour son fils même, que Dieu en a eu pour des serviteurs ingrats. Jésus-Christ prédit donc ici sa Passion; sinon ouvertement, du moins d'une manière enveloppée : maïs l'avantage et le bien qui devait revenir de sa Passion, il le déclare ouvertement : "Afin ", dit-il, " que tout " homme " qui croit en lui, ne périsse point. mais qu'il ait la vie éternelle ". Jésus-Christ avait dit qu'il sérail élevé, et il avait insinué sa mort. Ces paroles pouvaient causer du chagrin et de la tristesse à Nicodème, lui inspirer à son sujet dès sentiments humains, et lui faire penser que sa mort serait la fin de sa vie. Voyez de quelle façon il rectifie tout cela, en disant que la victime offerte est le Fils de Dieu, le principe et la source de la vies et de la vie éternelle ; or, celui qui, par sa mort, devait donner la vie aux autres, ne pouvait longtemps demeurer dans la mort. Si ceux qui croient en Jésus-Christ crucifié ne périssent point, bien moins périra-t-il celui qui est crucifié. Celui qui tire les autres de leur perte doit lui-même être bien plus exempt de périr; celui qui donne la vie aux autres, à plus forte raison se la donnera-t-il à lui-même.

Ne voyez-vous pas, mes chers frères, que partout on a besoin de la foi ? car Jésus-Christ dit que la croix est une source et un principe de vie. La raison ne l'admettra pas facilement témoin les sarcasmes actuels des gentils. Mais la foi qui s'élève au-dessus de la faiblesse de la raison, croit et reçoit cette vérité. Et d'où vient que Dieu a tant aimé le monde ? d'où cela vient-il ? Uniquement de sa bonté.

3. Qu'un si grand amour nous couvre donc de honte; qu'an si grand excès de bonté nous lasse donc rougir. Dieu, pour nous sauver, n'a même pas épargné son propre Fils (Rom. VIII, 32), et nous épargnons nos richesses pour notre perte. Dieu adonné pour nous son Fils unique, et nous ne méprisons pas l'argent pour son amour, ni même pour notre bien et nôtre avantage. Une pareille conduite, une ingratitude si extrême, de quel pardon est-elle digne? Si nous voyons un homme s'exposer pour nous aux périls et à la mort, nous le préférons à tous les autres, nous le considérons même comme notre ami le plus intime, nous lui donnons tous nos biens et nous disons qu'ils sont plus à lui qu'à nous-mêmes, et encore ne croyons-nous pas nous, être assez libérés envers lui. Mais, à l'égard de Jésus-Christ, nous ne nous conduisons pas de même, nous n'avons pas un coeur si reconnaissant. Jésus-Christ a donné sa vie pour nous, et il a répandu pour nous son précieux sang; pour nous,. dis-je, êtres sans bonté et sans amour pour lui. Mais nous, notre argent, nous ne le dépensons même pas pour notre utilité ; nous abandonnons celui qui est mort pour nous, nous le laissons nu, nous le laissons sans logement et qui nous délivrera du supplice au jugement futur? Si Dieu ne nous punissait pas, si c'était à nous à nous punir nous-mêmes, ne prononcerions-nous pas l'arrêt contre nous? ne nous condamnerions-nous pas au feu de l'enfer, pour avoir méprisé et laissé se consumer de faim celui qui a donné sa vie pour nous?

Et pourquoi m'arrêter à parler de l'argent et des richesses?

Si nous avions mille vies, n'aurait-il pas fallu les offrir toutes pour Jésus-Christ? Et en cela même nous n'aurions encore rien fait qui fût comparable au bien que nous avons reçu. En effet, celui qui oblige le premier, donne une marque évidente de sa bonté, mais celui qui a reçu un bienfait, quoiqu'il donne ensuite, ne fait pas une grâce : il s'acquitte d'une dette, et surtout lorsque celui qui donne le premier fait ce bien à des gens qui sont ses ennemis, et que celui qui use de retour et de reconnaissance donne à son bienfaiteur des biens qu'il lui doit, et qu'il doit recouvrer un jour. Mais toutes ces choses ne nous touchent pas, et nous sommes si ingrats, que lors même que nous couvrons d'or nos serviteurs, nos mules, nos chevaux, nous méprisons Notre-Seigneur, nous le laissons marcher nu dans les rues, demander son pain de porte en porte, debout dans les carrefours, et nous tendre les mains, [228] sans lui rien donner, et souvent même en le regardant avec dureté, bien qu'il se soumette pour notre amour à toutes ces peines et ces misères. Car volontairement il a faim, afin que vous le nourrissiez; il marche nu, pour vous fournir l'occasion de revêtir un vêtement incorruptible; et cependant vous ne lui donnez rien : vos habits, ou les vers les mangent, ou bien vous en chargez inutilement des coffres, et ils ne sont pour vous qu'un embarras, pendant que celui qui vous les a donnés, avec tout ce que vous possédez, se promène tout nu dans les rues.

Mais vous ne les enfermez pas dans vos coffres, vous vous en habillez magnifiquement? Que vous en revient-il (le plus, je vous prie ? Est-ce afin que cette foule de peuple qui inonde la place vous regarde? Et de quoi cela vous sert-il? le peuple n'admire pas celui qui porte ces habits magnifiques, mais bien celui qui donne aux pauvres. Si vous voulez qu'on vous admire, habillez les pauvres, et vous recevrez mille applaudissements. Alors Dieu se joindra aux hommes pour vous louer; mais si vous faites le contraire, personne ne vous louera; tous vous porteront envie et parleront mal de vous, voyant votre corps bien paré et votre âme négligée. Ces sortes d'ornements se voient jusque sur le corps des prostituées, souvent même ce sont elles qui portent les plus beaux et les plus riches habits. Mais les gens de bien ne recherchent que la vertu et s'appliquent seulement à bien orner leur âme.

Je vous dis souvent ces choses, et je ne cesserai point de vous les dire, moins par intérêt pour les pauvres que par sollicitude pour vos âmes. Si nous-mêmes nous n'assistons pas les pauvres, il leur viendra du moins d'ailleurs quelque consolation, quelque secours; et quand même il ne leur en viendrait aucun, quand ils périraient, de faim, ce ne serait pas pour eux une grande perte. La faim et la pauvreté, quel tort ont-elles fait à Lazare? Mais vous, rien ne vous délivrera de l'enfer, si les pauvres n'accourent à votre secours : dénués, privés de toute consolation, vous direz ce que dit le riche condamné au feu éternel. Mais à Dieu ne plaise que la réponse qui lui fut faite s'adresse jamais à aucun de vous! Au contraire, fasse le ciel que vous soyiez tous reçus dans le sein d'Abraham, par la grâce et la miséricorde de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui et avec qui gloire soit au Père et au Saint-Esprit, dans les siècles des siècles ! Ainsi soit-il.

HOMéLIE XXVIII.

CAR DIEU N'A PAS ENVOYé SON FILS DANS LE MONDE POUR JUGER LE MONDE, MAIS AFIN QUE LE MONDE SOIT SAUVé PAR LUI. (VERS. 17, JUSQU'AU VERS. 21.)

ANALYSE. 229 1. Plus la miséricorde du Seigneur est grande, plus seront grands ses châtiments. — Dieu a ouvert les portes de la pénitence à tous les hommes. — Deux avènements de Jésus-Christ.

2. et 3. Celui nui ne croit pas en moi est déjà condamné.

— Qui sont ceux gui s'éloignent de Jésus-Christ ? - Les grands pécheurs: Les homme obstinés dans leur incrédulité, attachés à leurs dérèglements et à leurs vices. — Pour être chrétien, il faut joindre la bonne vie à la pureté de la doctrine. —- Raison pourquoi les gentils ne peuvent se résoudre d'embrasser la foi. — Les philosophes païens exerçaient la vertu par vaine gloire. — Ceux qui se sont éloignés de Jésus-Christ n'ont nul moyen d'excuse — Pour se bien convertir, il faut se prescrire auparavant une règle pour bien vivre. — Nul gentil n'est exempt de tous vices. — L'amour de la vaine gloire a perdu et perd bien des hommes. — La vaine gloire est le plus dangereux de tous les vices : la fuir; elle détruit tout ce que la vertu peut opérer de bon. — Celui qui l'a en vue, perd tout le fruit de ses bonnes Œuvres. — Pour acquérir la gloire des hommes et celle qui vient de Dieu, il ne faut désirer et ne rechercher que celle-ci uniquement.

1. Beaucoup d'hommes sans vertu, abusant de la clémence de Dieu pour multiplier leurs péchés et croître en paresse, osent tenir ce langage : Il n'y a point d'enfer, il n'y a point de supplice, Dieu remet tous les péchés. Mais un sage leur ferme la bouche par ces paroles "Ne dites pas : La miséricorde du Seigneur est grande, il aura pitié du grand nombre de mes péchés. Car la miséricorde et la colère sont en sa présence, et son indignation s'allumera sur les pécheurs ". ( Eccli. V, 6, 7.) Et ailleurs : " Plus sa miséricorde est grande, et plus seront grands ses châtiments ". (Ibid. XVI, 13.) Mais que devient, direz-vous, la miséricorde , si nous devons tous recevoir le châtiment en proportion de nos péchés? Le prophète et saint Paul déclarent que nous devons tous recevoir selon nos mérites. écoutez-les; le prophète lé dit en ces termes : "

Seigneur, vous rendrez à chacun selon ses oeuvres " (Ps. LXI, 11) ; l'apôtre en ceux-ci : " Dieu rendra à chacun selon ses oeuvres ". (Rom. II, 6.)

Mais néanmoins, que la clémence de Dieu soit grande, le partage qu'il a fait de notre vie en deux, l'une pour les combats, l'autre pour les couronnes, le démontre et ne permet pas d'en douter ; car en cela même il fait éclater sa grande miséricorde.

Comment ? Parce que, ayant commis un nombre infini de péchés, et que n'ayant point cessé depuis l'enfance jusqu'à l'extrême vieillesse de souiller notre âme de crimes, nous ne sommes point punis de tant de fautes, et qu'il nous accorde le pardon par le baptême de la régénération, en nous donnant la justice, la pureté et la sainteté. Mais, direz-vous, si celui qui a reçu la grâce du baptême dès son enfance, tombe ensuite dans mille péchés? S'il y tombe, il est certainement plus coupable, et aussi mérite-t-il un plus grand châtiment : si, après le baptême, nous nous laissons aller à toutes sortes d'excès et de crimes, les péchés que nous commettons alors seront beaucoup plus sévèrement punis que ceux que nous avons commis auparavant, quoique les uns et les autres soient de la même espèce et de la même qualité. Saint Paul le déclare et en donne la raison. par ces paroles : " Celui ", dit-il, " qui a violé la loi de Moïse, est condamné à mort sans miséricorde, sur la déposition de deux ou trois témoins. Combien donc , croyez-vous, que méritera de plus grands supplices celui qui aura foulé aux pieds le Fils de Dieu, qui [230] aura tenu pour une chose vile et profane le sang de l'alliance, par lequel il avait été sanctifié, et qui aura fait outrage à l'esprit de la grâce". (Héb. X, 28, 29.) Cet homme sera donc digne d'un plus grand supplice mais cependant Dieu lui a ouvert les portes de la pénitence, et lui a fourni plusieurs moyens de laver ses péchés, s'il veut s'en servir et en profiter.

Considérez, je vous prie, mes frères, combien le Seigneur nous a donné de témoignages et de preuves de sa clémence.

Premièrement, par la grâce du baptême, il nous a remis tous nos péchés; et en second lieu, après même une si grande grâce, il ne punit pas encore le pécheur qui s'est rendu digne du supplice, mais il lui laisse le temps de se corriger et de faire pénitence. C'est pourquoi Jésus-Christ dit à Nicodème : " Dieu n'a pas envoyé son Fils " dans le monde pour juger le monde, mais pour sauver le monde ". (Jean, III, 17.) .Car il y a deux avènements de Jésus-Christ : l'un est déjà arrivé, l'autre doit arriver; mais ils ne sont pas tous les deux pour la même cause et la même fin : Jésus-Christ est venu d'abord, non pour juger nos péchés, mais pour les remettre; la seconde fois, il viendra, non pour les remettre, mais pour les juger. Voilà pourquoi le divin Sauveur dit du premier avènement : " Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde ". Mais du second, il dit : " Quand le Fils viendra dans la gloire de son Père, il mettra les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche; et alors celles-là iront dans la vie éternelle, et ceux-ci dans le supplice éternel ". (Matth. XXV, 3,1 et suiv.) Mais toutefois le premier avènement était aussi pour juger, quant à ce que demande la justice. Pourquoi? Parce que, avant son avènement, il y avait une loi naturelle, des prophètes, et de plus la loi, écrite, la doctrine, des instructions, des promesses, des miracles, des supplices, et plusieurs autres choses qui pouvaient corriger les hommes et les retenir dans leur devoir. Demander compte de toutes ces choses , eût été dans l'ordre. Mais comme Jésus-Christ est clément, il n'a point, jugé, il n'a pas fait rendre compte, et il a tout pardonné. S'il eût fait rendre compte, s'il eût jugé, tous les hommes auraient péri. " Car tous ont péché " , dit l'écriture, " et ont besoin de la gloire de Dieu ". (Rom. III, 23.) Ne voyez-vous pas son immense miséricorde?

" Celui qui croit dans le Fils n'est pas con" damné; mais celui qui ne croit pas est déjà condamné (18) ". Mais si Jésus-Christ n'est pas venu alors pour juger le monde, comment celui qui ne croit pas est-il déjà condamné, puisque le temps du jugement n'est point encore arrivé? Jésus-Christ dit cela, ou parce que l'incrédulité qui n'est pas suivie de la pénitence est elle-même un supplice; car être hors de la lumière, c'est en soi un grand supplice : ou pour prédire ce qui arrivera. En effet, comme un homicide est déjà condamné par la nature de son crime , quoiqu'il ne le, soit pas encore par la sentence du juge, il en est de même pour l'incrédulité , puisqu'Adam est mort le jour qu'il a mangé du fruit de l'arbre défendu , son arrêt de mort lai ayant été ainsi prononcé : " Au même temps que vous aurez mangé du fruit de cet arbre, vous mourrez". (Gen. II, 17.) Néanmoins il vivait: comment donc était-il mort? Il était mort par la sentence même, et parla nature de son action: celui qui s'est rendu coupable d'un crime qui mérite le supplice est dès lors sous le coup du supplice, sinon réellement, du moins parla sentence qu'a prononcée la loi.

Mais, de peur qu'en entendant ces paroles: " Je ne suis pas venu pour juger le monde ", quelqu'un ne s'imaginât pouvoir impunément pécher, et ne devînt plus négligent et plus paresseux, Jésus-Christ ôte ce vain prétexte à la négligence, en disant: " Il est déjà condamné ". Comme le temps du jugement futur n'était point encore arrivé, Jésus-Christ fait intervenir l'image et la crainte du supplice. Certes, voilà un témoignage d'une grande bonté. Non-seulement Dieu donne son Fils, mais encore il diffère le temps du supplice, afin que les pécheurs et les incrédules puissent laver leurs péchés.

" Celui qui croit en Jésus-Christ n'est pas condamné ".

Celui qui croit, non celui qui examine curieusement, relui qui croit, non celui qui raisonne. Mais si sa vie est impure et se oeuvres mauvaises ? D'abord , des hommes de cette espèce, saint Paul dit qu'ils ne sont pas véritablement fidèles: " Qu'ils font profession de connaître Dieu; mais qu'ils le renoncent par leurs oeuvres". (Tit. I,16.) Au reste, ce divin Sauveur déclare ici que ce n'est pas sur ce point qu'ils seront jugés; qu'ils seront condamnés et; plus sévèrement punis pour leurs [231] oeuvres ; mais, qu'ayant cru, ils ne seront pas punis comme infidèles.

Tous les livres