Homélies sur les épîtres à Timothée (page 2)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

2. Le futur évêque ne doit pas être un néophyte, c'est-à-dire un nouveau converti; il faut aussi qu'il jouisse d'une bonne réputation, même parmi les païens. 3. Des bons exemples. — Pourquoi il y a si peu de gentils qui se convertissent.

1. Avant de descendre au détail des devoirs de l'épiscopat, l'apôtre expose sommairement ce que doit être un évêque, non sous forme d'avertissements à Timothée, mais comme parlant à tous, et réglant la conduite de tous par ses instructions à un seul. Et que dit-il.? "Si quelqu'un souhaite l'épiscopat", je ne lui en fais pas un crime, car c'est une autorité tutélaire; si donc quelqu'un a ce désir, non pas seulement parce que c'est un commandement et un pouvoir, mais parce que c'est une autorité tutélaire, je ne le lui reproche pas; " il désire une oeuvre bonne ". Moïse, en effet, a souhaité la charge et non la puissance, et l'a souhaitée assez- pour s'entendre dire: " Qui t'a constitué chef et juge au-dessus de nous?" (Exod. II, 14.) Celui qui désire l'épiscopat de cette manière peut le désirer, car l'épiscopat emprunte son nom à la surveillance sur tous.

"Il faut ", continue l'apôtre, " que l'évêque soit irréprochable, mari d'une seule femme ". Il ne dit pas ceci pour imposer une loi, de telle sorte que le mariage fût nécessaire pour être évêque, mais pour réprimer un excès; attendu que, chez les Juifs, il était permis de contracter un second mariage et d'avoir deux femmes en même temps. Car, "le mariage est honorable". (Hébr.

XIII, 4.) Et quelques-uns affirment que par cette parole, l'apôtre exige que l'évêque n'ait jamais eu qu'une femme. — "Irréprochable" : en employant ce mot, il a compris toutes les vertus. En sorte que celui qui a conscience de quelques péchés, a tort de désirer l'épiscopat, dont il s'est lui-même exclu par ses oeuvres ; celui-là en effet doit être gouverné et non gouverner les autres. Celui qui gouverne doit être plus resplendissant qu'un flambeau et avoir une vie sans tache, en sorte que tous les regards se portent sur lui et sur sa vie. Et ce n'est pas sans dessein que l'apôtre écrit cet avis, mais parce que Timothée devait à son tour établir des évêques; ce sont les avis qu'il donnait à Tite, et c'est dans la prévision que beaucoup désireraient l'épiscopat qu'il énonce ces prescriptions.

" Sobre et vigilant", dit-il, et par là il entend plein de perspicacité, ayant l'œil partout et le regard perçant. Car il est bien des causes qui obscurcissent l'oeil de l'intelligence; le défaut de zèle, les préoccupations, l'embarras des affaires, et tant d'objets qui surgissent de tous côtés. L'évêque doit donc être l'homme toujours sur ses gardes, l'homme qui ne s'inquiète pas seulement de ce qui le touche, mais de ce qui touche les autres. Il doit, toujours veiller, avoir une âme ardente, respirant le feu, pour ainsi dire, ou plutôt celte d'un chef militaire, qui nuit et jour circule à travers son armée; il doit se fatiguer, être au service de tous et prendre soin et souci de tous. " Prudent, de bonnes moeurs, hospitalier". Ces qualités conviennent aussi aux simples fidèles, en cela ils doivent être les égaux des évêques;

aussi pour marquer le propre de l'évêque, l'apôtre ajoute : "Qu'il sache enseigner". Cette qualité n'est plus exigée du simple fidèle, mais elle doit appartenir avant toutes les autres à celui qui a reçu le dépôt de l'épiscopat.

" Qu'il ne soit pas livré au vin n. L'apôtre ne veut pas dire ivrogne, mais brutal et arrogant. " Qu'il ne frappe pas". L'apôtre ne veut pas dire frapper avec les mains. Et que veut-il dire? c'est qu'il est des hommes qui heurtent sans raison la conscience de leurs frères, et c'est, je pense, (310) de ceux-là qu'il entend parler. — " Point sordide, mais modéré, ennemi des querelles, désintéressé, sachant bien gouverner sa maison, et que ses enfants lui soient soumis avec une entière régularité de moeurs". Or, si l'homme qui s'est marié se préoccupe des choses du monde, et si l'évêque ne doit pas s'en préoccuper, comment l'apôtre dit-il: " Mari d'une seule femme?"

Plusieurs affirment qu'il entendait: "N'ayant eu qu'une femme" ; mais quand il en serait - autrement, on peut être marié, comme ne l'étant pas. L'apôtre a eu raison de faire cette concession à l'état de choses existant alors, et l'on pouvait avec la bonne volonté, en tirer un bon parti. En effet, de même que la richesse laisse difficilement entrée au royaume des cieux, et que bien des riches y sont entrés néanmoins, il en est de même du mariage. Que dites-vous, ô Paul? En parlant des devoirs de l'évêque, vous avez dit qu'il ne doit pas être livré au vin, mais hospitalier, quand vous aviez à faire entendre quelque chose de bien plus grand. Pourquoi n'avez-vous pas dit: L'évêque doit être un ange, et n'être sujet à aucune passion humaine? et ces grands enseignements du Christ que ceux qui sont en dignité doivent observer sans cesse: D'être crucifié, d'avoir toujours son âme entre ses mains? et cette parole du Christ : " Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis". (Jean, X,11.) Et encore : " Celui qui ne prend passa croix pour " me suivre, n'est pas digne de moi". (Matth. X, 38.) Paul a dit : Qu'il ne soit pas livré au vin. Voilà de belles espérances, si ce sont là les avis qu'il faut adresser à un évêque ! Pourquoi ne dites-vous pas qu'il doit être déjà en dehors de la terre? pourquoi prescrivez-vous à un évêque ce que vous avez prescrit aux gens du monde?

Que leur dit-il en effet? " Mortifiez vos membres terrestres". (Col. III, 5.) " Celui qui est mort est justifié du péché". (Rom.

VI, 7.) " Ceux qui appartiennent au Christ ont crucifié leur chair". (Gal. V, 24). Et le Christ lui-même a dit : " Celui qui ne renonce pas à tout ce qu'il possède n'est pas digne de moi ". (Luc, XIV, 33.) Pourquoi donc l'apôtre n'a-t-il pas ici tenu ce langage? Parce qu'on ne pouvait trouver que peu d'hommes semblables à ce modèle, et qu'il fallait un grand nombre d'évêques, pour administrer les églises de chaque cité; car les églises allaient être exposées aux embûches. Aussi parle-t-il d'une vertu médiocre et non d'une vertu céleste et sublime : être sobre, prudent et de bonne moeurs est une vertu commune.

2. " Que ses enfants lui soient soumis avec une entière régularité de moeurs ". Car il faut que sa maison donne l'exemple. Qui pourra croire en effet qu'un évêque se fasse obéir d'un étranger, s'il ne s'est pas fait obéir de son fils? " Sachant bien gouverner sa maison " . Les païens eux-mêmes disent que, qui sait gouverner sa maison deviendra vite un bon administrateur. Il en est en effet d'une église comme de la moindre famille; et de même que, dans une maison, les enfants, la femme et le mari, au-dessus de tous, forment une hiérarchie d'autorité, de même, dans l'église, on retrouve partout des enfants, des femmes, des serviteurs. Si le chef d'une église a des associés à son pouvoir, le chef de famille a aussi sa femme. S'il lui faut pourvoir à la nourriture des veuves et des vierges, le chef de famille a ses esclaves, ses filles; seulement une maison est plus facile à gouverner. Celui donc qui ne l'a pas su faire, comment pourra-t-il administrer une église ? " Celui ", dit l'apôtre, " qui ne sait pas diriger sa maison, comment prendra-t-il soin de l'Eglise de Dieu (5) ? "

" Que ce ne soit pas un néophyte (6) " ajoute-t-il; et par là il n'entend pas un homme jeune, mais nouveau dans la doctrine. " J'ai planté ", dit-il ailleurs, " Apollon a arrosé; mais c'est Dieu qui a donné l'accroissement ". (I Cor. III, 6.) C'est donc le nouveau converti qu'il a en vue ; autrement qu'est-ce qui l'empêchait de dire : Un jeune homme ? Pourquoi a-t-il fait .évêque Timothée lui-même?

Or, Timothée était jeune, puisque l'apôtre dit : "Que personne ne méprise votre jeunesse ". (I Tim. IV, 12.) Parce qu'il le connaissait pour très-vertueux et d'une conduite parfaite : ainsi il lui rend plusieurs excellents témoignages: " Vous avez appris les saintes lettres dès votre enfance"; et encore : " Usez d'un peu de vin, à cause de vos fréquentes indispositions "; ce qui prouve que Timothée jeûnait. Il est clair que ces témoignages et ces recommandations ne pouvaient s'adresser qu'à quelqu'un de très-vertueux. C'est parce que beaucoup de gentils embrassaient la foi et se faisaient baptiser, que l'apôtre défend d'élever un néophyte, c'est-à-dire un homme nouveau dans la doctrine, au faîte de l'autorité. Car celui qui deviendrait maître (311) avant d'avoir été disciple; se. laisserait bientôt aller au vertige par l'enflure que fait éprouver le commandement quand on n'a point appris à obéir. C'est pour cela que Paul ajoute : " De peur que, gonflé d'orgueil, il ne tombe sous la condamnation du démon (6) ", c'est-à-dire sous la peine que celui-ci a encourue par son orgueil.

" Il faut que l'évêque ait aussi un bon témoignage de ceux du dehors, afin qu'il ne tombe pas dans l'opprobre et dans le piège du démon (7) "; car autrement, il serait outragé par eux.

C'est pour un motif semblable qu'il a dit encore: " Mari d'une seule femme", bien qu'il ait dit ailleurs : " Je voudrais que tous vécussent comme moi dans la continence ". (I Cor. VII, 7.) Mais, afin de ne pas resserrer trop la voie, s'il exigeait une vertu si rigoureuse, il ne demande qu'une vertu modérée. Il fallait en effet préposer un homme dans chaque cité; car écoutez ce qu'il écrit à Tite : " Afin que dans chaque cité vous établissiez des prêtres, comme je vous l'ai prescrit (15) ". Mais quoi? s'il a bon témoignage et flatteuse renommée, mais qu'il ne soit pas ce qu'on pense? C'est bien difficile, car ce n'est déjà pas sans peine que même avec une vie droite on acquiert une bonne réputation parmi des ennemis; mais l'apôtre ne s'en est pas tenu là, car il n'a pas dit : " Il faut qu'il ait un bon témoignage ", mais : " Qu'il ait aussi un bon témoignage " ; comprenant cette condition parmi les autres, et ne l'isolant point. — Mais si l'on en parlait mal sans motif et par envie, d'autant plus qu'il s'agit des gentils? — Il n'en est point ainsi, mais ceux-là mêmes respectent une vie irréprochable.

Comment cela? dira-t-on. Ecoutez cependant ce que dit l'apôtre de lui-même : " A travers la mauvaise et la bonne renommée".

(I Cor. VI, 8.) — Ce n'était point sa vie que l'on attaquait, mais sa prédication ; c'est ce qu'il entend par ces mots : " A travers la mauvaise renommée". On accusait les apôtres d'être des séducteurs et des magiciens, à cause de leur enseignement, mais on n'attaquait pas leur vie. Pourquoi personne n'a-t-il dit que ce fussent des impudiques, des insolents, des hommes cupides, mais seulement des séducteurs, ce qui ne touchait qu'à leur prédication ? C'est que celui dont la vie brille par la vertu s'attire le respect des païens eux-mêmes, car la vérité impose silence même à nos ennemis.

Et comment tombe-t-il dans le piège? En tombant souvent dans les mêmes fautes qu'eux. Car, s'il est tel que nous le disons, le démon lui aura bientôt tendu un autre piège et bientôt aussi ils le condamneront. Mais, s'il doit avoir bon témoignage des ennemis, il doit bien plus encore l'avoir des amis. Comme preuve, en effet, qu'une vie irréprochable ne peut être flétrie, écoutez ce que dit le Christ : " Que votre lumière brille devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes oeuvres et qu'ils glorifient votre Père qui est dans les cieux ". (Matth. V, 16.) Mais quoi, si un homme est poursuivi par la malveillance, si quelque circonstance lui vaut une calomnie ? Cela peut arriver, mais celui-là ne doit pas être élevé en dignité, car il y a beaucoup à craindre. Il faut donc, dit l'apôtre, que le futur évêque ait aussi une. bonne renommée même chez les païens, car vos oeuvres doivent briller. Et comme un aveugle même ne dirait pas que le soleil est ténébreux, car il aurait honte de combattre le sentiment universel, de même personne ne flétrira un homme parfaitement honnête; mais les païens pourront le calomnier souvent à cause de sa doctrine ; quant à une vie droite ils ne sauraient l'attaquer; avec tout le monde, ils en sont frappés et l'admirent.

3. Vivons donc de telle sorte que le nom de Dieu ne soit pas blasphémé. Ne considérons point la gloire humaine et ne nous attirons point une mauvaise renommée, mais gardons une juste mesure. " Vous brillez comme des flambeaux dans le monde ". (Philip. II, 15.) Dieu nous a envoyés afin que nous soyons des flambeaux et que nous devenions comme un levain, afin que nous instruisions les autres et que nous vivions comme des anges au milieu des hommes, afin qu'étant semblables à des, hommes parmi de petits enfants, hommes spirituels parmi ceux de la vie présente, ceux-ci en tirent avantage , et que nous soyons la semence qui produit des fruits abondants. Il ne serait pas besoin de discours si notre vie brillait à ce point ; il ne serait pas besoin de docteurs si nous faisions voir nos oeuvres, il n'y aurait plus de païens si nous étions chrétiens comme nous devons l'être, si nous gardions l'enseignement du Christ, si, en butte à l'injustice et à la cupidité, nous bénissions dans les outrages, si nous rendions le bien pour le mal ; car il n'y a pas d'être si farouche (312) qui ne se ralliât à la piété, s'il en était ainsi chez tous.

Comprenez-le bien : Paul était seul quand il a converti un si grand nombre d'hommes; si nous lui ressemblions tous, combien de mondes n'aurions-nous pas pu convertir. Voici qu'aujourd'hui les chrétiens sont en plus grand nombre que les païens. Dans les autres arts, un seul maître peut former à la fois une centaine d'apprentis ; ici où nous sommes tant de maîtres et devrions former tant de disciples (1), personne ne se joint plus à nous. Car ceux que l'on veut instruire examinent la vertu de leurs maîtres, et, quand ils nous voient les mêmes désirs, la même ambition qu'à eux-mêmes, celle du pouvoir et de la considération, comment pourront-ils admirer le christianisme? Ils voient des vies dignes de reproches, des âmes terrestres; nous sommes comme eux et bien plus qu'eux fascinés par les richesses; nous tremblons comme eux à la pensée de la mort, nous craignons comme eux la pauvreté, nous nous irritons comme eux contre les maladies ; comme eux, nous aimons la gloire et la puissance, nous nous laissons aller au désespoir de l'avarice, nous courtisons les heureux du siècle (2). Comment peuvent-ils croire ? par les miracles ? mais nous n'en faisons pas; par des changements de vie ? mais il n'y en a plus ; par notre charité? mais on n'en voit nulle part nulle trace. Aussi rendrons-nous compte, non-seulement de nos péchés, mais de la perte des autres.

Revenons de notre égarement, veillons, faisons voir sur la terre la cité céleste, disons que " notre conversation est dans le ciel ", (Philip. III, 20.) Montrons-nous sur la terre comme des athlètes. Mais, dira-t-on, il y a eu parmi nous de grands hommes ? Comment le croirai-je, répondra le païen? Je ne vous vois point faire ce qu'ils ont fait. Et puisqu'il faut aborder ce terrain, nous aussi nous avons de grands philosophes dont la vie fut admirable. Mais montrez-moi un autre Paul et un autre Jean? Qui ne se rirait de ces raisonnements? Et qui ne continuera pas à demeurer dans l'ignorance en nous voyant philosophes, non en actions, mais en paroles? Maintenant chacun est prêt à se faire tuer ou à tuer pour une obole; pour un vase de terre, vous prononcez 1 Manuscrit du musée britannique de Moscou et de la Laurentienne.

2 Manuscrit de la Laurentienne.

mille jugements; si vous perdez un enfant vous ne vous connaissez plus. Je ne parle pas de ces désordres lamentables, les auspices, les augures, les observations superstitieuses, les thèmes généthliaques, les amulettes, les divinations, les formules d'incantation, les sortilèges ; grands crimes et capables de provoquer la colère de Dieu, quand il nous voit coupables d'une telle audace, après qu'il nous a envoyé son Fils. Eh quoi ! ne faut-il que se lamenter quand à grand'peine une faible part des hommes arrive au salut éternel? Mais ceux qui se perdent l'entendent dire gaiment, parce qu'ils ne subissent pas seuls leur sort, mais se perdent avec un grand nombre. Quelle joie est donc celle-là? Ils en subiront le châtiment. Ne croyez pas en effet que, comme il arrive sur la terre, il y ait une consolation dans l'autre monde à trouver des compagnons de son malheur. Comment le prouveriez. vous? Je vais vous rendre la vérité manifeste.

Dites-moi, en effet, si un homme est con. damné au feu et qu'il voie son fils brûler avec lui, s'il voit la fumée s'élever de ses chairs, ne ressentira-t-il pas une douleur mortelle? Si ceux mêmes qui ne sont pas atteints par lé mal sont, à ce spectacle, saisis d'horreur et tombent en défaillance, combien plus ceux qui souffrent aussi. N'en soyez pas surpris, car écoutez la parole d'un sage : " Tu as été atteint comme nous, tu as été compté pour un d'entre nous ". (Is. XIV, 10.) Il y a de la sympathie entre les hommes, et nous sommes frappés par les maux d'autrui. Sera-ce donc une consolation ou un accroissement de souffrances qu'éprouvera un père en voyant son fils soumis a la même peine que lui?

un mari en voyant sa femme? des hommes, un autre homme? Ne sommes-nous pas alors plus douloureusement atteints? — Mais les peines de l'autre vie ne ressemblent pas à celle-ci. — Non, elles sont bien différentes, car le pleur y sera inconsolable, et tous se verront entre eux, et souffriront ensemble. Dans une famine éprouve-t-on quelque soulagement de ses propres maux, parce qu'on les voit partagés par autrui ? Et que sera-ce, quand ce sont un fils, un père, une épouse, des petits-fils qui subissent la même peine que nous? Quand nous voyons souffrir nos amis, en éprouvons-nous de la consolation? Non, non; mais nos douleurs en deviennent plus intenses. Il y a (313) d'ailleurs des souffrances trop aiguës pour être soulagées par le partage. Ainsi, qu'un homme soit dans le feu et un autre encore, pourront-ils se consoler entre eux? Dites-moi, je vous prie, si nous sommes saisis d'une fièvre violente, toute consolation n'est-elle pas vaine pour nous? Oui, sans doute; car l'âme, lorsque le mal l'a surmontée, n'a plus le loisir de se prêter à des consolations. Voyez les femmes qui ont perdu leurs maris; combien ne peuvent-elles pas compter de veuves comme elles? Mais leur mal en devient-il moins grand? Ah ! ne nous entretenons point d'une telle espérance; trouvons la seule consolation véritable dans le regret de nos péchés et la fidélité à la bonne voie qui conduit au ciel, afin que nous obtenions le royaume des cieux par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soient gloire et puissance aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XI. DE MEME, QUE LES DIACRES SOIENT PUDIQUES, SINCèRES, QU'ILS NE SOIENT ADONNéS NI AU VIN, NI A DES PROFITS HONTEUX, ET QU'ILS GARDENT LE MYSTèRE DE LA FOI DANS UNE CONSCIENCE PURE. QU'ILS SOIENT AUSSI D'ABORD éPROUVéS, PUIS ADMIS A CES FONCTIONS, S'ILS SONT IRRéPROCHABLES. (III, 8, 9:)

Analyse

1. L'apôtre, après avoir traité des évêques et les avoir caractérisés, et énoncé les qualités qu'ils doivent avoir et ce dont ils doivent être exempts, passe sous silence l'ordre des prêtres et arrive immédiatement aux diacres. Pourquoi cela? C'est qu'entre les évêques et les prêtres la différence n'est pas grande. C'est que les prêtres ont été institués pour enseigner et pour avoir autorité dans l'église; ce qu'il a dit des évêques s'applique aussi aux prêtres. Ce n'est que par l'ordination que les premiers sont montés plus haut; c'est par là seulement qu'on leur voit un avantage sur les prêtres. — " De même des diacres ", il leur demande les mêmes vertus. Et comment les mêmes? D'être irréprochables, prudents, hospitaliers, doux, pacifiques, désintéressés. " Pudiques, sincères ", c'est-à-dire, sans vice caché, sans artifices; car rien ne produit la bassesse de l'âme autant que l'artifice, et rien n'est fâcheux dans l'Eglise comme un vice caché. — " Qui ne soient adonnés ni au vin à ni à des profits honteux, et gardent le mystère de la foi dans une conscience pure ". Vous le voyez, il a exprimé ce que c'est qu'être irréprochable. Voyez aussi comment il introduit ici l'idée : " Qu'il ne soit pas néophyte ". Car il ajoute : " Et qu'ils soient d'abord éprouvés"; en sorte que, ce qu'il a exprimé en parlant de l'évêque, il le répète par cette phrase conjonctive, qui ne laisse pas d'idée intermédiaire. Il fait donc entendre là aussi " Qu'il ne soit pas néophyte ". Ne serait-il pas étrange en effet que, dans une maison, l'on ne confie pas le service intérieur à un esclave nouvellement acheté, avant qu'il ait donné, par une expérience répétée, des preuves de son intelligence, et que, dans l'église de Dieu, celui qui arrive du dehors fût immédiatement admis dans les premiers rangs?

" Que de même les femmes ", il parle des diaconesses, " soient pudiques, innocentes de calomnie, sobres, fidèles en toutes choses (11) ". Quelques-uns pensent que l'apôtre parle des femmes en général, mais il n'en est point ainsi ; comment, en effet, eût-il inséré dans ce qu'il dit ici des préceptes concernant les femmes? Il parle de celles qui possèdent la dignité de diaconesses. " Que les diacres ne soient maris que d'une seule femme (1) (12) ". Vous le voyez, il demande d'eux aussi cette vertu. Car, s'ils ne sont pas égaux en dignité à l'évêque, ils doivent, comme lui, être irréprochables et purs. " Qu'ils gouvernent bien leurs enfants et leurs maisons. Car les diacres qui

1. Il convient de l'entendre aussi des diaconesses, car c'est une chose bien nécessaire, profitable et conforme à la régularité des moeurs " que les diacres ne soient maris que d'une seule personne ". 314 auront, bien rempli leur charge, obtiendront un rang honorable et une grande confiance dans la foi en Jésus-Christ (12, 13) ". Partout il parle du gouvernement des enfants, afin d'éviter au peuple le scandale qui résulterait de cet objet. " Car ", dit-il, " les diacres qui auront bien rempli leur charge, obtiendront un rang honorable " , c'est-à-dire un rang plus élevé, " et une grande confiance dans la foi ". Ceux qui se seront montrés vigilants dans une charge inférieure arriveront promptement aux plus hautes, dit-il.

" Je vous écris ces choses, quoique j'espère me rendre promptement auprès de vous; afin que, si je tarde, vous sachiez comment il faut vous conduire dans la maison de Dieu, qui. est l'Eglise du Dieu vivant, la colonne et le fondement de la vérité (14,15) ", Craignant que son disciple ne se décourage à la pensée de régler lui-même tout cela, il ajoute que, s'il écrit, ce n'est pas qu'il n'ait point l'intention de venir, et qu'il viendra, mais pour que, s'il tarde, Timothée ne se chagrine pas. Il lui adresse donc cette épître pour le sauver du découragement, il l'envoie aussi, pour en réveiller d'autres et les rendre plus zélés ; car l'annonce de son arrivée avait un grand pouvoir. Et ne vous étonnez pas si, prévoyant l'avenir par inspiration, il s'en montre ignorant par ces paroles : " J'espère venir, mais si je tarde ", paroles qui conviennent à celui qui ignore. Car, puisqu'il était conduit par l'inspiration et n'agissait point par son sentiment propre, il devait ignorer cela. " Afin que vous sachiez ", dit-il, " comment il faut vous conduire dans la maison de Dieu, qui est l'Eglise du Dieu vivant, la colonne et le fondement de la vérité"; ce n'est plus là le temple juif. Ces paroles comprennent la foi et la prédication; car la vérité est la colonne et le fondement de l'Eglise.

" Et sans contredit ", ajoute-t-il, "c'est quelque chose de grand que ce mystère d'amour. Dieu a été manifesté dans la chair, justifié dans l'Esprit (16) ". C'est là l'économie de notre salut, c'est-à-dire, l'incarnation. Ne me parlez pas des clochettes (Exod. XXVIII), du Saint des saints, ni du grand prêtre : la colonne du monde, c'est l'Eglise. Méditez ce mystère et vous tremblerez. C'est un mystère, un mystère de piété, sans contredit, et non comme un problème à résoudre, car il n'y a point là de doute. Il n'a, en traitant du sacerdoce, donné aucune de ces règles qu'on voit dans le Lévitique, mais il élève la pensée vers un autre sujet, savoir que l'Auteur du monde a été manifesté dans la chair.

" Il a été vu dans la chair", dit-il, " et justifié dans l'Esprit". L'apôtre veut ici ou rappeler cette parole: "Et la sagesse a été justifiée par ses enfants " (Matth.

XI, 19), ou exprimer que le Christ. n'a point commis de fraude, ce que le Prophète exprime en disant : " Qui n'a point, commis de péché; et la fraude ne s'est point trouvée dans sa bouche ". (Is. LIII, 9.) " Il a été vu par les anges ". Ainsi les anges n'ont vu qu'avec nous le Fils de Dieu : ils ne le voyaient pas auparavant. Vraiment, c'est là un grand mystère. " Il, a été annoncé aux nations , il a été, cru dans le monde ". Partout sur la terre' on a entendu et cru cet enseignement; ne pensez pas que ce ne soient , là que de vaines paroles. " Il a été élevé dans la gloire. celui que vous voyez élevé au ciel". (Act.

I, 11.) " Les anges s'approchèrent et ils le servaient ". (Matth. IV, 11.) " Dans toute la terre le bruit s'en est fait entendre ". (Ps. XVIII, 5.) " Il a été élevé dans la gloire ", sur les nuées.

Considérez, je vous prie, la sagesse du bienheureux apôtre.

Lorsqu'il a voulu avertir ceux, qui sont jugés dignes du diaconat de ne pas se gorger de boisson, il ne leur a pas dit de ne pas s'enivrer,. mais de ne pas être adonnés au, vin. Car si ceux qui entraient dans le temple, n'en goûtaient point, combien plus ceux-ci doivent-ils s'en abstenir. Le vin trouble, en effet, même sans conduire jusqu'à l'ivresse; la vigueur de l'âme se détend, l'harmonie des facultés est détruite. Voyez comment l'apôtre appelle toujours mystère, l'incarnation, et c'est avec raison, car elle n'est visible ni pour les regards des hommes ni pour ceux mêmes des anges; et comment l'eût-elle été puisqu'elle s'est manifestée par 1'Eglise ? C'est pour cela qu'il dit : u Sans contredit c'est un grand " mystère ". Oui, c'en est. un grand qu'un homme soit Dieu et qu'un Dieu soit homme; homme, il a été vu sans péché ; homme, il s'est élevé au ciel et a été prêché, dans le monde; les anges l'ont vu avec nous. C'est donc un mystère. Ne le divulguons point, ne l'exposons point en toute occasion, mais me. nous une vie qui en soit digne. Ceux à qui les mystères sont -confiés sont grands. Si l'empereur nous confiait un secret, dites-moi, ne (315) nous témoignerait-il pas ainsi une grande amitié?

Maintenant Dieu nous a confié ce mystère. Et comment, direz -vous, appeler mystère ce que tous connaissent? Non, certes, tous ne le connaissent pas. On l'ignorait avant qu'il fût révélé, et c'est maintenant qu'il a été manifesté aux hommes.

2. Rendons-nous donc dignes d'être les gardiens de ce mystère.

Dieu nous a confié un mystère si grand ! et nous, nous ne lui confions pas nos biens. Mais lui-même vous dit de les déposer entre ses mains, où personne ne vous les ravira, où les vers ni les voleurs ne sauraient les atteindre; il nous promet de nous les rendre au centuple, et nous ne le croyons pas. Cependant, quand nous confions un dépôt à un homme, il ne nous rend rien de plus, et, s'il nous le rend tout entier, nous en sommes reconnaissants; nous n'exigeons pas, si un voleur l'a ravi, qu'on nous en tienne compte, non plus que si les vers l'ont rongé. Dieu nous rend ici le centuple, il y joint là vie éternelle dans l'autre monde, et personne ne lui confié ses biens. Mais, dit-on, il tarde à les rendre. C'est la plus grande preuve de sa libéralité que de ne pas nous les rendre dans cette vie, sujette à tant d'accidents, mais ici même il nous rend le centuple. Dites-moi, en effet, Paul n'a-t-il pas quitté le tranchet, Pierre la ligne et l'hameçon, Matthieu son bureau, et la terre n'a-t-elle pas été ouverte devant leurs pas plus que devant ceux des rois? N'est-ce pas à leurs pieds qu'étaient déposées les richesses de tous? Ne les en faisait-on pas les dispensateurs et les maîtres? Les âmes ne leur étaient-elles pas confiées, ne s'en remettait-on pas à leur volonté, se déclarant leurs serviteurs ?

Et combien de faits semblables se passent aujourd'hui autour de nous? Combien d'hommes petits et chétifs, ne maniant que le hoyau, ayant à peine la nourriture nécessaire, sont, parce qu'ils portent le nom de moines, élevés à nos yeux au-dessus de tous et honorés par les souverains ? Mais c'est peu ; songez que ce n'est que le surcroît; le principal nous est dispensé dans le siècle à venir. Méprisez les richesses, si vous voulez posséder des richesses; si vous voulez être riche, faites-vous pauvre. Ce sont là les paradoxes de Dieu : il ne veut pas que vous deveniez riche par vos propres efforts, mais par sa grâce. Renonce à cela pour moi, nous dit-il, occupe-toi des objets spirituels, afin d'apprendre à connaître ma puissance; fuis l'esclavage et le joug des richesses. Tant que tu es retenu par elles, tu es pauvre; lorsque tu les auras méprisées, tu seras doublement riche, parce que tout abondera entre tes mains et parce que tu n'auras plus besoin de ce qu'il faut au commun des hommes. Etre riche, en effet, ce n'est pas posséder beaucoup, c'est avoir besoin de peu : en tant qu'il a des besoins, un roi ne diffère pas d'un pauvre. La pauvreté, c'est avoir besoin de ce qu'on n'a pas ; en sorte qu'un roi est pauvre en tant qu'il a besoin de ses sujets. Mais il n'en est pas ainsi de celui qui a crucifié sa chair : il n'a besoin de personne; ses mains suffisent pour le nourrir. " Mes mains nous ont entretenu, mes compagnons et moi ". (Act. XX, 34.) Paul exprimait cette pensée quand il disait: " Comme n'ayant rien et possédant tout " (II Cor. VI, 10), lui que les habitants de Lystre ont honoré comme un Dieu. Si vous voulez obtenir le monde, recherchez le ciel; si vous voulez jouir des biens d'ici-bas , méprisez-les. " Cherchez le royaume des cieux ", dit le Sauveur, " et tout le reste vous sera donné par surcroît ". (Matth. VI, 33.)

Pourquoi admirer de si petites choses ? Pourquoi cet enthousiasme pour ce qui ne mérite aucune estime? Jusqu'à quand serez-vous pauvre et mendiant ? Levez vos regards vers le ciel, pensez au trésor qu'il renferme, riez-vous de l'or, apprenez-en l'usage et le prix. La jouissance bornée à la vie présente, à cette vie sujette aux accidents, c'est comme un grain de sable ou plutôt comme une goutte d'eau, comparée à un immense abîme; telle est la vie présente comparée à la vie future. Ce n'est point possession, c'est usage; vous n'êtes pas propriétaire, car, dès que vous aurez expiré, que vous le vouliez ou non, d'autres recevront Nos biens et les transmettront encore à d'autres , qui les transmettront à leur tour. Nous sommes tous des hôtes, et le maître d'une maison n'en est que le locataire. Souvent, après sa mort, un autre en jouit plus que 'lui, et le premier maître n'avait pas une condition différente. Il s'est donné beaucoup de peine pour élever cette demeure et la restaurer; mais la propriété n'est que nominale : en réalité ce que nous avons n'est pas à nous. Nous ne possédons que ce que nous envoyons devant nous dans l'autre monde; ce qui reste (316) sur la terre appartient, non à nous, mais à notre vie, et souvent même nous abandonne de notre vivant. Ce qui est à nous, ce sont uniquement les biens de l'âme, la miséricorde et la bonté. Les biens matériels, ce sont les choses du dehors, suivant l'expression usitée même chez les païens; elles sont effectivement en dehors de nous. Sachons donc les faire passer au nombre des biens qui sont à nous. Celui qui sort de ce monde ne peut emporter ses richesses, mais il peut recevoir miséricorde. Envoyons plutôt ces biens devant nous pour nous préparer un tabernacle dans les demeures éternelles.

3. Le nom que nous donnons aux richesses (khremata) vient de celui de l'usage (kekhrestai) et non de la possession : en avoir, c'est en user et non les posséder. Dites-moi combien de maîtres a eus un champ, et combien il en aura. Il est un proverbe bien sage (car il ne faut pas dédaigner les proverbes populaires s'ils contiennent quelque sage pensée) Champ, dis-moi à combien de gens tu as été, à combien de gens tu seras. Et la même chose doit se dire des maisons et de l'argent. La vertu seule sait nous accompagner dans ce grand voyage et passer avec nous dans l'autre vie. Rompons nos liens, éteignons en nous le désir des richesses, afin de nous attacher à celui des biens futurs. Ces deux amours ne peuvent posséder une même âme. " Car ou elle aimera l'un et haïra l'autre, ou elle s'attachera à l'un et méprisera l'autre ". (Matth. VI, 24.) Considérez, s'il vous plait, un homme traînant à sa suite un grand nombre de serviteurs, faisant reculer la foule, couvert de vêtements de soie, porté sur un cheval et dressant la tête. N'en soyez point ébahi : il n'est que risible. De même que vous riez quand vous voyez des enfants jouer au souverain, faites-en de même en ce cas; l'un ne diffère pas de l'autre , ou plutôt le jeu des enfants est plus acceptable, à cause de la grande simplicité de leur âge. Ils n'en font qu'un sujet de rire et d'amusement, au lieu que cet homme est ridicule et plein d'impudence.

Glorifiez Dieu de ce qu'il vous a éloigné de ce rôle théâtral et de cet orgueil. Si vous le voulez, marchant à pied, vous serez plus élevé que l'homme porté sur un char. Et comment? Parce que, si son corps est quelque peu élevé au-dessus de la terre, son âme y est attachée, " Et ma force s'est attachée à ma chair ". (Ps. CI, 6.) Votre pensée, au contraire, plane dans les cieux. — Cet homme a des serviteurs qui lui font faire place. — Eh bien ! est-ce lui ou son cheval qui est le plus honoré? Quelle pire folie que de chasser des hommes pour qu'un animal ait la voie large devant lui? — Mais il y a quelque chose de respectable à être porté sur un cheval. Cet honneur lui est commun avec ses esclaves. Il est des gens si orgueilleux qu'ils se font suivre sans aucun besoin. Quoi de plus insensé que ceux-là qui veulent attirer les regards par leurs chevaux, la magnificence de leurs habits, les serviteurs qui les suivent? Quoi de plus frivole qu'une gloire qui résulte des chevaux et des serviteurs? Etes-vous vertueux? n'usez point de pareilles choses ; que votre parure soit en vous-même et ne provienne pas d'ornements étrangers. Des misérables, des coquins, des gens grossiers, tout homme enfin, pourvu qu'il soit riche, peut en avoir autant. Des mimes et des danseurs vont à cheval et ont un serviteur qui court devant eux; ils n'en sont pas moins des mimes et des danseurs; leurs chevaux et leurs suivants ne les ont pas rendus vénérables. Lorsqu'un homme entouré de cet appareil ne possède aucun des biens de l'âme, tous ces avantages extérieurs sont vains et sans valeur. De même que tout ce dont on revêt un corps débile et corrompu ne l'empêche pas d'être repoussant et corrompu; de même ici l'âme ne tire aucun avantage de ces objets extérieurs, mais demeure corrompue, s'entourât-on de mille bijoux. N'en soyons donc point fascinés; éloignons-nous des avantages qui passent, attachons-nous à de plus grands biens, aux biens spirituels, qui nous rendent vraiment respectables, afin d'obtenir le bonheur à venir. Soyons-en tous jugés dignes en le Christ Jésus Notre-Seigneur, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, à présent et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XII. L'ESPRIT DIT EXPRESSéMENT QUE, DANS LES TEMPS ULTéRIEURS, DES HOMMES S'éLOIGNERONT DE LA FOI, S'ATTACHANT A DES ESPRITS D'ERREUR ET AUX ENSEIGNEMENTS DES DéMONS, AVEC L'HYPOCRISIE DE CEUX QUI PROFèRENT LE MENSONGE, QUI ONT CAUTéRISé LEUR CONSCIENCE, PROHIBENT LE MARIAGE, ENSEIGNENT L'ABSTINENCE DES ALIMENTS QUE DIEU A CRééS, POUR QUE LES FIDèLES QUI RECONNAISSENT LA VéRITé, EN USENT AVEC ACTIONS DE GRACES. EN EFFET, TOUTE CRéATURE DE DIEU EST BONNE, ET L'ON NE DOIT REJETER RIEN DE CE QU'ON REçOIT AVEC ACTIONS DE GRACES, CAR TOUT OBJET EST SANCTIFIé PAR LA PAROLE DE DIEU ET L'ORAISON. (IV, 1-5 JUSQU'A 10.)

Analyse.

1. L'hérésie demeure en une fluctuation perpétuelle.

— Les manichéens, les encratites, les marcionites. 2, 3. Les observances judaïques ont fait leur temps. — La foi et la piété, tout est là.

1. De même que ceux qui s'attachent à la foi mouillent sur une ancre solide, de même ceux qui l'ont perdue ne peuvent s'arrêter nulle part, mais, errant çà et là en de nombreuses erreurs, ils sont enfin entraînés aux abîmes de la perdition. L'apôtre l'a déjà exprimé, quand il a dit que quelques-uns ont fait naufrage dans la foi, et maintenant il ajoute : " L'Esprit dit expressément que, dans les temps ultérieurs, des hommes s'éloigneront de la foi, s'attachant à des esprits d'erreur". C'est des manichéens, des encratites, des marcionites et de toute cette officine, que parle l'apôtre en disant : " Dans les temps ultérieurs, des hommes s'éloigneront de la foi ". Vous voyez que la cause de tous les maux qu'il prédit est l'éloignement de la foi. Et que veut dire le mot " expressément? " Il veut dire: évidemment, clairement, sans contredit ni discussion. Ne vous étonnez pas, dit-il, si ceux qui se sont éloignés de la foi judaïsent encore; il viendra un temps où ceux qui auront reçu la foi feront pis; ils ne s'en prendront plus seulement aux aliments, mais au mariage, appliquant à tous ces objets leurs funestes conseils. Ce n'est pas des Juifs qu'il parle; car comment alors dirait-il : " Dans les temps ultérieurs " et " s'éloigneront de la foi ", mais bien des Manichéens et de leurs docteurs. Il les appelle esprits d'erreur, et avec raison, car ce sont des esprits d'erreur qui leur inspirent cet enseignement. Et que veulent dire ces mots : " Avec l'hypocrisie de ceux qui profèrent le mensonge? " C'est que leurs fausses doctrines, ils ne les débitent pas par ignorance, ne sachant ce qu'ils font, mais par feinte, sachant ce qui est vrai, mais ayant cautérisé leur conscience, c'est-à-dire, ayant une vie perverse. Et pourquoi n'a-t-il prophétisé que ces hérétiques? Ce ne sont pas les seuls dont le Christ a dit : " Il faut qu'il vienne des scandales ". (Matth. XVIII, 7.) Et ailleurs il a prédit la zizanie poussant dans le champ du père de famille. Mais admirez la prophétie de Paul. Avant les temps où les choses devaient arriver, il en indiquait le temps même. Ne soyez donc pas surpris, si, maintenant que les doctrines de la foi dominent, quelques hommes s'efforcent de glisser parmi nous ces dogmes funestes; longtemps après l'affermissement de la foi plusieurs l'abandonnèrent.

" Prohibent le mariage, enseignent l'abstinence des aliments ". Mais pourquoi donc ne parle-t-il pas des autres hérésies? Il y a fait allusion par ces mots : " Esprits d'erreur " et " enseignements des démons ". Mais il ne voulait pas les semer dès lors dans les âmes; il a seulement désigné ce qui avait commencé à se produire, ce qui concerne les aliments. — " Que Dieu a créés pour l'usage des fidèles qui reconnaissent la vérité ". Ne les a-t-il donc pas créés pour les infidèles?

Et comment cela, puisqu'ils s'en écartent eux-mêmes par les lois qu'ils s'imposent? Mais quoi, la vie sensuelle n'est-elle pas prohibée ? — Energiquement. — Pourquoi, si les aliments sont créés pour que nous en usions? Parce que Dieu a créé le pain et défendu l'intempérance, créé le vin et défendu l'intempérance. (318) Ce n'est pas comme impure en elle-même qu'il nous défend la mollesse, mais parce qu'elle énerve l'âme par l'intempérance. " En " effet, toute créature de Dieu est bonne, et " Ton ne doit rejeter rien de ce qu'on reçoit " avec actions de grâces ". Ce que Dieu a créé est bon. " Et tout était très-bon ". (Gen. I, 31.) En disant:

Créature de Dieu, il a fait entendre tous les aliments, et d'avance il repousse l'hérésie de ceux qui prêchent une matière éternelle et disent que les aliments en proviennent. Mais, si les créatures sont bonnes , pourquoi ajoute-t-il : Sanctifié par la parole et par l'oraison ? Car ce qui est sanctifié devait être impur. Ce n'est point cela, mais il parle ici contre ceux qui croient que certains objets sont immondes par eux-mêmes. Il établit donc deux principes, l'un que nulle créature n'est immonde, l'autre que si elle l'était vous avez un remède à y apporter.

Faites le signe de la croix, rendez grâces, glorifiez Dieu, et toute impureté s'évanouit. Mais, dira-t-on, pouvons-nous purifier ainsi même ce qui est immolé aux idoles? Oui, si vous ignorez que ce soit immolé aux idoles; si vous le savez et que vous en usiez, vous serez impur, non parce que l'objet a été immolé, mais parce que, ayant reçu la défense d'avoir rien de commun avec les démons, vous l'avez ainsi violée. Ce n'est pas l'objet qui est impur par sa nature, mais il l'est devenu par suite de votre libre arbitre et de votre désobéissance. La chair de porc n'est-elle donc pas impure? Non, si on la prend avec actions de grâces, après avoir fait le signe de la croix, et nul autre aliment non plus : c'est la volonté qui est impure, lorsqu'elle ne rend pas grâces à Dieu.

" En présentant cette doctrine à vos frères, vous serez un bon serviteur de Jésus-Christ, nourri des paroles de la foi et de la bonne doctrine que vous avez suivie (6) ". Que veut dire l'apôtre? Ce qu'il à exprimé en disant que c'est un grand mystère, et que s'abstenir de ces aliments est l'oeuvre des démons, parce qu'ils sont purifiés par la parole de Dieu et l'oraison. " Nourri des paroles de la foi et de la bonne doctrine que vous avez suivie. Eloignez-vous des fables profanes et dignes de et vieilles femmes; exercez-vous à la piété (6, 7) ". " En présentant cette doctrine " : vous voyez que nulle part ici il n'est question de puissante impérieuse , mais de condescendance. " En présentant ", dit-il. Il n'a pas dit: En ordonnant, en prescrivant, mais: En présentant. — Présentez-la comme si vous donniez un avis; provoquez des entretiens sur la foi. " Nourri ", dit-il encore, montrant ainsi la perpétuité du zèle pour la bonne doctrine.

2. Car de même que nous demandons notre pain quotidien, de même nous recevons sans cesse des paroles de foi, qui sont pour nous une nourriture perpétuelle. " Nourri ", c’est-à-dire, les digérant, les retournant sans cesse, les méditant toujours; car ce n'est pas une les vulgaire. " Eloignez-vous des tables profanes et dignes de vieilles femmes ". Quelles sont ces fables? Les observances judaïques. Il les appelle fables; elles le sont assurément, soit comme ajoutées à la parole de Dieu, soit comme n'étant plus de saison. Ce qui vient en son temps est utile; hors delà ce n'est plus seulement inutile, mais nuisible. Imaginez un homme de plus de vingt ans venant téter sa nourrice, combien ne se rendrait-il pas ridicule? Vous voyez donc dans quel sens l'apôtre dit que ces enseignements sont coupables et dignes de vieilles femmes, parce qu'ils sont d'un autre temps et forment obstacle à la foi. Ramener sous la loi de crainte une âme qui s'est élevée plus haut, c'est un précepte coupable. " Exercez-vous à la piété", c'est-à-dire, à une foi pure, à une vie droite, car c'est en cela que consiste la piété. Nous avons donc besoin de nous y exercer. " L'exercice corporel ", continue l'apôtre, " n'a qu'une mince utilité (8) ". Quelques-uns pensent qu'il parle ici du jeûne, mais loin de nous cette pensée ;

ce n'est pas là un exercice corporel, mais spirituel. S'il était corporel il nourrirait le corps, s'il le dessèche et l'amaigrit, il n'est pas corporel. Ce n'est donc point des mortifications du corps que parle ici l'apôtre ; nous avons besoin d'exercer notre âme. L'exercice corporel ne produit pas d'avantage réel, mais seulement quelque utilité pour le corps; celui de la piété rend du fruit pour l'avenir, et nous le -recueillons en ce monde et dans le ciel.

" Cette parole est fidèle (9) ", c'est-à-dire vraie, pour ce monde et pour l'autre (1). Considérez comment Paul ramène partout cette pensée;. il n'a pas besoin de prouver, mais seulement d'affirmer, parce que c'est à Timothée

1 On lit à la fin du verset précédent : La piété est utile à tout, elle contient la promesse de la vie présente et de la vie future.

319 qu'il s'adresse. Oui, nous vivons ici dans d'heureuses espérances. Celui dont la conscience est sans reproche, qui sans cesse agit avec droiture, se sent heureux, même en ce monde; de même que le méchant est châtié non-seulement dans la vie future, mais dans celle-ci, vivant sans cesse dans la crainte, n'osant regarder personne avec aisance, tremblant, pâlissant, tourmenté. N'est-il pas vrai que les hommes cupides et voleurs ne sont jamais rassurés sur ce qu'ils possèdent ? Que les adultères, les meurtriers mènent une vie fort misérable, n'osant lever les yeux sans inquiétude même sur le soleil ? Est-ce là vivre ? Non certes; c'est une mort douloureuse. " C'est pour cela ", dit l'apôtre, " que nous supportons les fatigues et les outrages, parce que nous avons mis notre espérance au Dieu vivant, qui est Sauveur de tous les hommes et surtout des fidèles (40) ". Comme s'il disait Pourquoi nous imposer tant de peines, si nous n'attendons pas les biens futurs ? Pourquoi tous les hommes nous outragent-ils ? Tout ce que nous avons souffert n'est-il pas terrible? Et avons-nous souffert en vain tant d'injures, d'outrages et de maux de toute sorte? Si nous n'avons pas mis notre espérance dans le Dieu vivant, pourquoi les avons-nous supportés? S'il sauve les infidèles en ce monde , combien plus les fidèles dans l'autre? De quel salut veut-il parler? De celui de l'autre vie. — " Qui est le Sauveur de tous les hommes et "surtout des fidèles n, ce qui signifie qu'il leur témoigne un soin plus grand. Il a d'abord parlé de cette vie. Et comment, dira-t-on, Dieu est-il le Sauveur des fidèles? S'il ne l'était pas, il ne les eût pas garantis de leur perte, quand ils sont attaqués de toutes parts. En cette vie il exhorte le fidèle à affronter les dangers, à ne pas se laisser abattre, quand il a un Dieu si bon, à ne pas réclamer une assistance étrangère, mais à tout supporter de bon coeur et avec générosité.

Ceux, en effet, qui aspirent aux biens de la vie affrontent les soucis, lorsqu'ils aperçoivent l'espoir d'un gain.

Enfin viendront les derniers temps : " Dans les temps ultérieurs", a dit l'apôtre, " des hommes s'éloigneront de la foi, s'attachant à des esprits d'erreur et aux enseignements des démons, avec l'hypocrisie de ceux qui profèrent des mensonges , qui ont cautérisé leur conscience, prohibent le mariage ". Mais quoi, dira-t-on, ne prohibons-nous pas nous-mêmes le mariage? Non certes, à Dieu ne plaise, nous ne le défendons pas à ceux qui le désirent, mais ceux qui ne le désirent pas, nous les exhortons à la virginité.

Autre chose est prohiber, autre chose est laisser maître de son choix : celui qui impose une prohibition le fait d'une manière absolue ; celui qui exhorte à la virginité comme à quelque chose de plus grand ne prohibe point le mariage; il s'en tient au conseil. " Prohibent le mariage, enseignent l'abstinence des aliments que Dieu a créés, pour que les fidèles, qui reconnaissent la vérité , en usent avec actions de grâces ". L'apôtre a bien dit : Qui " reconnaissent " la vérité. L'état ancien n'était qu'une figure : il n'y a pas de viande impure par elle-même; elle ne le devient que par rapport à la conscience de celui qui en use. Pourquoi Dieu a-t-il interdit aux Juifs tant d'aliments? Pour réprimer leur grande sensualité. S'il leur eût dit : Ne faites pas de repas sensuels, ils ne se fussent abstenus de rien; il a donc renfermé cette règle sous l'obligation de la loi, afin de les contenir par une crainte plus grande. Il est évident que le poisson est plus impur que le porc; cependant Dieu ne l'a pas interdit. Pour savoir combien ils étaient en proie à la sensualité, écoutez ce que dit Moïse " Le bien-aimé a mangé, il s'est engraissé, il s'est épaissi, il a regimbé ". (Deut. XXXII, 15.) Il y a aussi une autre cause. Dieu défendait aux Juifs, qui allaient vivre dans un pays resserré, d'user des autres animaux, afin qu'ils fussent contraints de se nourrir de boeufs et d'égorger des brebis, prescription sage à cause d'Apis et du veau ; car Apis était impur, odieux à Dieu, souillé, profane.

3. Mettez ces objets sous vos yeux, méditez-les ; car c'est ce que l'apôtre fait entendre par ces mots : " Nourri des paroles de la foi ". Ne vous bornez pas à exhorter les autres, mais méditez-les vous-même. " Nourri des paroles de la foi et de la bonne doctrine que vous avez suivie. Eloignez-vous des fables profanes et dignes de vieilles femmes ". Pourquoi Paul n'a-t-il pas dit : Abstenez-vous, mais : Eloignez-vous? Ne descendez point à disputer contre ces hommes, mais exhortez ceux qui vous sont confiés à repousser ces doctrines. Car on ne saurait rien gagner à lutter ainsi contre ceux qui se sont détournés de la voie de Dieu, sauf le cas où nous penserions qu'il y eût scandale, parce que nous (320) paraîtrions nous refuser à la discussion, faute de bonnes raisons. " Exercez-vous à la piété u; or la piété a pour objet une vie pure, une conduite excellente. Celui qui s'exerce aux luttes gymnastiques , se conduit en tout comme un athlète, même en dehors du temps destiné aux combats ; il supporte les abstinences prescrites et des sueurs fréquentes. " Exercez-vous à la piété ", dit le texte ; " car l'exercice corporel n'a qu'une mince utilité; mais la piété est utile à tout, ayant les promesses de la vie présente et de la vie future ". Pourquoi a-t-il rappelé ici l'exercice corporel? Pour montrer, par la comparaison, la supériorité de l'autre, parce que le premier exige de nombreuses fatigues, sans apporter d'avantage qui mérite qu'on en tienne compte, tandis que l'exercice de l'âme en apporte de perpétuels et d'immenses. De même il dit aux femmes de se parer, non avec des frisures, de l'or, des perles et de somptueux vêtements, mais comme il convient à des femmes qui enseignent la piété par leurs bonnes oeuvres.

" Cette parole est fidèle et digne d'être reçue par tous. C'est pour cela que nous supportons les fatigues et les outrages ". Paul supportait les outrages, et vous les trouvez insupportables? Paul supportait les fatigues et vous voulez vivre dans la mollesse? S'il y eût vécu, il n'eût pas obtenu ces grands biens. Car si les biens précaires et corruptibles .de cette vie ne s'acquièrent jamais sans travaux et sans sueurs, à combien plus forte raison les biens spirituels ! — Mais, dira-t-on, il en est beaucoup qui reçoivent ceux de cette vie par héritage. — Dans ce cas même, la garde et la conservation des richesses n'est pas dépourvue de peines, et le riche n'éprouve pas moins de fatigues et de chagrins que les autres. Et d'ailleurs combien, après mille fatigues et mille soucis, ont vu s'évanouir leur fortune, assaillis à l'entrée du port par un coup de vent subit et faisant naufrage au plus beau de leurs espérances. Pour nous, rien de semblable : c'est Dieu qui est l'auteur de la promesse et " l'espérance ne et confond point ". (Rom. V, 5.) Ne savez-vous pas, vous aussi, qui vous agitez dans les affaires de la vie, combien, après d'innombrables travaux, n'en ont point recueilli le fruit, soit parce que la mort les a enlevés auparavant, soit parce qu'un revers est survenu, une maladie les a atteints, des calomniateurs les ont attaqués, soit que toute autre cause des accidents humains sont nombreux) les ait entraînés les mains vides? — Mais, me répondra-t-on, ne voyez-vous pas ceux qui réussissent, ceux qui, avec peu de peine, se procurent de grands biens? — Et quels biens? Des richesses, des maisons, tant et tant d'arpents de terre, des troupeaux d'esclaves, un grand poids d'argent et d'or ? C'est là ce que vous appelez des biens? Et vous ne vous couvrez pas le visage? Et vous ne vous cachez pas sous terre, homme instruit dans la philosophie du ciel et qui aspirez aux choses terrestres, qui appelez biens ce qui ne mérite pas qu'on en parle? Suce sont des biens, il faut donc appeler bons ceux qui les possèdent; car celui qui possède le bien, comment ne serait-il pas bon?

Eh ! dites-moi : lorsque ces riches sont injustes et voleurs, dirons-nous qu'ils sont bons? Car, si la richesse amassée par la fraude est un bien, plus elle s'accroît plus on devra juger bon celui qui la possède. L'homme d'une cupidité sans frein est donc un homme de bien, et, si la richesse est bonne , celui qui l'augmente ainsi sera d'autant meilleur qu'il aura fraudé davantage. Voyez-vous la contradiction? — Mais, répondra-t-on , s'il n'a dépouillé personne?

— Comment cela se peut-il ?la passion est funeste — mais on le peut — non, non cela n'est pas; le Christ l'a témoigné en disant : Faites-vous des amis des richesses d'iniquité. (Luc, XVI, 9.) — Mais quoi, si on a reçu l'héritage de son père? — Eh bien, on a reçu le fruit de l'iniquité. Ce n'est pas depuis Adam que sa famille est riche; il est probable que beaucoup de ses ancêtres ont vécu obscurs et qu'il s'en est trouvé un qui s'est enrichi en usurpant le bien d'autrui. — Mais Abraham possédait-il des richesses injustes? et Job, l'homme sans reproche , juste, véridique, pieux, qui s'abstenait de tout mal? Leurs richesses ne consistaient pas dans l'or, dans l'argent ni dans les édifices, mais en troupeaux, et celui-ci fut enrichi par Dieu (1). Qu'il fût riche en troupeaux, cela résulte manifestement du texte où l'écrivain, énumérant ce qui arriva à ce saint personnage , dit que ses chameaux, ses cavales et ses ânes périrent, mais ne dit pas que l'on vint lui enlever son or. Abraham était riche en serviteurs. Quoi donc, les avait-il achetés ? Nullement; c'est pourquoi l'Ecriture dit que ses trois cent dix-huit serviteurs

1. Theoploutos, obscurius dictum, dit ici Field, dans une note. Montf. : Etiam secundum Deum dives erat. Mais voyez Job. XLII, 12.

321 étaient nés chez lui. Il avait aussi des brebis et des boeufs. Comment donc put-il envoyer des bijoux d'or à Rébecca ? C'est qu'il avait reçu des présents de l'égypte , mais il n'avait commis ni violence ni fraude.

4. Et vous , dites-moi , comment êtes-vous riche? — J'ai hérité de mes biens. — Et de qui cet autre les a-t-il reçus? — De mon aïeul. — Et de qui celui-là? — De son père. — Pourrez-vous, en remontant à plusieurs générations, me montrer que vos richesses sont légitimes? Non, vous ne le pourrez pas; il,faut que la racine et l'origine soient entachées d'injustice. Et comment? Parce que Dieu , à l'origine, n'a point créé de riche ni de pauvre ; il n'a pas non plus amené l'un en présence d'une masse d'or, empêchant l'autre de le découvrir, mais il a livré à tous la même terre. Comment donc, lorsqu'elle est commune, l'un en possède-t-il tant et tant d'arpents et l'autre pas une motte? — C'est mon père, répondez-vous, qui me les a transmis. — Mais de qui les avait-il reçus? — De ses ancêtres. — Il faut pourtant arriver à un premier terme. Jacob est devenu riche , mais en recevant la récompense de ses peines. Pourtant je ne veux pas creuser cette difficulté ; soit : il y a une richesse légitime, pure de toute rapine ; vous n'êtes pas responsable des gains illicites de votre père; vous possédez le fruit de la rapine, mais vous n'avez pas volé vous-même. Je vous accorderai même que votre père n'a pas volé non plus, mais qu'il s'est trouvé en possession de cet or, qui a jailli du sein de la terre. Eh bien, la richesse est-elle bonne à cause de cela? — Non, sans doute, direz-vous, mais elle n'est pas non plus mauvaise. — Elle ne l'est pas, si le riche n'a pas commis de rapines et en a fait part à ceux qui sont dans le besoin; mais s'il a refusé de le faire, elle est mauvaise et pleine d'embûches. — Mais, tant qu'elle ne cause pas de mal, elle n'est pas mauvaise, quand même elle n'opérerait pas de bien. — Soit; mais n'est-ce pas un mal que de retenir seul ce qui appartient au Seigneur, que de jouir seul du bien qui est à tous? et la terre n'est-elle pas à Dieu, avec tout ce qu'elle renferme? Si donc nos richesses appartiennent au Seigneur du monde, elles sont aux hommes qui sont ses serviteurs comme nous; car tout ce qui appartient au Seigneur est pour l'usage de tous. Ne voyons-nous pas que, dans les grandes maisons, les choses sont ainsi réglées, c'est-à-dire que la nourriture est également partagée à tous , comme sortant de la provision du maître , et sa maison étant destinée à l'entretien de tous? Ce qui appartient à l'état, les villes, les places, les promenades sont communes à tous; nous y avons tous part également.

Considérez l'économie divine : Dieu, pour faire rougir les hommes, a mis en commun certains objets, tels que l'air, le soleil, l'eau, la terre, le ciel, la mer, la lumière, les astres, et nous en a fait part également comme à des frères; le Créateur a donné semblablement à tous des yeux, un corps, une âme, la même nature; tout provient de la terre , tous proviennent d'un seul homme, tous ont une même demeure. Mais rien de tout cela ne fait honte à notre avarice. Il a mis encore en commun d'autres objets, les bains, les villes, les places, les promenades. Voyez, rien de tout cela n'engendre de luttes, et l'on en jouit en paix; c'est quand un homme essaie de tirer à lui et de s'approprier un objet que la querelle commence; comme si la nature elle-même s'indignait de ce que Dieu nous ayant réunis pour vivre en société, nous nous querellons pour nous diviser, et dépeçons ces objets pour nous les approprier, pour user des mots le tien et le mien. C'est alors qu'ont lieu la lutte et la souffrance. Mais, pour les biens communs, ce fait ne se produit pas; on ne voit ni lutte ni querelle. C'est donc là notre destinée la plus réelle et la plus conforme à la nature. Pourquoi jamais personne n'a-t-il un procès au sujet d'une place publique? C'est parce qu'elle est commune à tous; tandis qu'à chaque instant nous en voyons pour une maison ou pour de l'argent. Ce qui est nécessaire nous est offert en commun , mais nous ne savons pas maintenir là communauté dans les objets de mince importance. Dieu nous a livré ceux-là en commun , pour nous apprendre ainsi à jouir en commun des autres; mais cela même ne suffit point à nous instruire.

Et, comme je le disais, comment celui qui possède la richesse serait-il bon? C'est impossible; il ne le devient que s'il en fait part à d'autres; s'il s'en dépouille, c'est alors qu'il est bon;

tant qu'il la retient, il ne l'est pas. Est-ce donc un bien, ce qui nous fait méchants quand on le conserve, et bons quand on s'en dépouille? Ce n'est donc pas posséder des trésors, qui est un bien;

c'est quand il ne les a plus (322) qu'un homme se montre bon. La richesse n'est donc pas un bien, si la refuser, quand vous pouvez la recevoir, vous fait homme de bien. Si donc nous le sommes, en faisant part à d'autres de la richesse, quand nous la possédons, et en ne l'acceptant pas, quand on nous la donne; si nous ne le sommes pas, quand nous la recevons ou l'acquérons, comment serait-elle un bien? Ne l'appelez donc point ainsi. Vous n'êtes pas le maître de votre or, parce que vous le regardez comme un bien, parce que vous vous laissez enchanter par lui. Purifiez votre entendement, ayez un jugement sain, et vous deviendrez alors un homme vertueux; apprenez à connaître les vrais biens. Et quels sont-ils? La vertu, la bonté, voilà les biens; ce n'est pas la richesse. Suivant cette règle , plus vous serez généreux en aumônes, plus vous serez homme de Dieu, en réalité et dans l'estime des hommes; mais non, si vous gardez vos richesses. Devenons vertueux, et afin de l'être et afin d'obtenir les biens futurs en le Christ Jésus, Notre-Seigneur, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XIII. PRESCRIVEZ ET ENSEIGNEZ CELA. QUE NUL NE MéPRISE VOTRE JEUNESSE, MAIS SOYEZ L'EXEMPLE DES FIDèLES PAR VOS PAROLES, VOS RELATIONS, VOTRE CHARITé, VOTRE FOI, VOTRE CHASTETé. JUSQU'à MON ARRIVéE, APPLIQUEZ-VOUS A LA LECTURE, A L'EXHORTATION, A L'ENSEIGNEMENT. NE NéGLIGEZ POINT LA GRACE QUI EST EN VOUS, QUI VOUS A éTé DONNéE PAR LA PROPHéTIE, AVEC L'IMPOSITION DES MAINS SACERDOTALES. (IV, 11-14, JUSQU'à V, 7.)

Analyse.

1. Devoirs d'un évêque; de la conduite qu'il doit tenir envers les vieillards et les jeunes gens, envers les femmes âgées et les jeunes femmes, envers les veuves.

2. Devoirs de la veuve.

3, 4. Contre les excès de la table. — Effrayante peinture.

1. Il est des objets qui ont besoin de prescriptions, et d'autres, d'enseignement. Si donc vous commandez là où il faut instruire , vous vous rendrez ridicule, et il en sera de même si vous enseignez là où il faut commander. Ainsi, ne pas être pervers, il ne faut pas l'enseigner, mais l'ordonner, l'interdire avec une grande énergie; ne pas judaïser, c'est matière à prescription. Mais si vous dites que l'on doit répandre ses biens, garder la virginité, si vous discourez sur la foi, alors il faut un enseignement. Aussi Paul établit-il les deux choses : " Prescrivez et enseignez", dit-il. Par exemple, si quelqu'un porte des amulettes ou quelque objet semblable, et sait qu'il fait mal, c'est de prescription qu'il a besoin; s'il l'ignore, c'est d'instruction.

" Que nul ne méprise votre jeunesse ", dit-il. Vous voyez que le prêtre doit prescrire, parler avec énergie et non toujours enseigner. La jeunesse est souvent méprisée par le préjugé commun; c'est pourquoi il dit . " Que nul ne méprise votre jeunesse ". Car il faut que celui qui enseigne soit honoré. — Mais, dira-t-on, que devient le mérite de la modération et de la condescendance, si l'on est défendu contre le mépris? Dans tes choses qui le concernent lui seul, qu'il souffre le mépris; car c'est ainsi que par la longanimité, l'enseignement chrétien se perfectionne; mais, pour ce qui regarde le prochain, il n'en doit plus être de même, car ce ne serait plus modération, mais, indifférence.

S'il tire vengeance des injures qu'il a reçues, des insultes , des trames ourdies contre lui, on a raison de le blâmer; mais, quand il s'agit du salut d'autrui, qu'il parle avec autorité, qu'il unisse l'énergie à la prévoyance : c'est d'énergie qu'il est alors besoin et non de douceur, afin d'éviter un dommage public. Il n'y a pas d'ailleurs de moyen terme: "Que nul ne méprise votre jeunesse "; c'est qu'en effet, si l'on mène une vie contraire à la légèreté de cet âge, au lieu du mépris on s'acquiert une haute estime. " Mais soyez (323) l'exemple des fidèles par vos paroles, vos relations, votre charité, votre foi, votre chasteté ; vous montrant en toutes choses un modèle de bonnes oeuvres ". (Tit, II , 7.) C'est-à-dire, soyez un parfait modèle de conduite, et comme une image offerte aux regards de tous, une loi vivante, une règle, un exemplaire de bonne vie, car tel doit être celui qui enseigne. " Par vos paroles" : qu'elles soient donc empreintes d'affabilité, " dans vos relations , dans la charité, la foi " orthodoxe, " la charité ", la réserve.

" Jusqu'à mon arrivée, appliquez-vous à la lecture, à l'exhortation, à l'enseignement ". L'apôtre ordonne à Timothée de s'appliquer à la lecture. Ecoutons-le tous et apprenons à ne pas négliger la méditation des choses divines. Il dit aussi : " Jusqu'à mon arrivée ". Voyez comment il le console, car ce disciple orphelin devait chercher son maître. " Jusqu'à mon arrivée, appliquez-vous à la lecture " des Ecritures divines, " à l'exhortation " mutuelle, " à l'enseignement. Ne négligez point la grâce qui est en vous, qui vous a été donnée par la prophétie ". C'est de la grâce d'enseigner qu'il parle. " Avec l'imposition des mains sacerdotales " ; non du simple sacerdoce, mais de l'épiscopat, car ce n'étaient pas des prêtres qui créaient un évêque.

" Méditez ces choses, arrêtez-y votre esprit (15) ". Voyez comment il revient auprès de Timothée sur les mêmes exhortations, voulant montrer que tel doit être l'objet principal du zèle de celui qui enseigne. " Veillez sur vous et sur votre enseignement, ne vous en laissez pas distraire ". C'est-à-dire, veillez sur vous-même et enseignez les autres. " Car en agissant ainsi, vous vous sauverez, vous et a ceux qui vous écoutent (16) ". Car celui qui se nourrit des paroles de l'enseignement en recueille le premier les fruits : en avertissant les autres, il atteint son propre coeur. Ce que dit l'apôtre, il ne le dit pas à Timothée seul, mais à tous. S'il parle ainsi à un homme qui ressuscitait les morts, que pourrons-nous répondre? Le Christ a dit : " Semblable à un père de famille qui tire de son trésor des choses nouvelles et anciennes ". (Matth. XIII, 52.) Et le bienheureux Paul dit à son tour : " Afin que, par la patience et la consolation des Ecritures, nous possédions l'espérance ". (Rom. XV, 4.) Surtout il l'a pratiqué lui-même, lorsqu'il s'instruisait de la loi de ses pères auprès de Gamaliel, en sorte que depuis lors il avait dû s'appliquer à la lecture; il s'adressait sans doute les avertissements qu'il adressa depuis à autrui. Vous le voyez sans cesse citer les témoignages des prophètes et en scruter le sens caché. Ainsi Paul s'appliquait à la lecture, et ce n'est pas un mince profit que celui qu'on peut tirer des Ecritures ; mais aujourd'hui nous les négligeons. — " Afin que votre progrès soit manifeste à tous (15) ". Vous voyez qu'il voulait que son disciple devînt, sur ce point aussi, grand et digne d'admiration, mais que Timothée avait encore besoin de cet avis. " Afin que votre progrès soit manifeste à tous " ; non-seulement dans sa conduite, mais dans les discours de son enseignement.

2. " Ne réprimandez point un ancien ". (V, 1.) Veut-il ici parler d'un prêtre? je ne le pense pas : il parle de tout homme avancé en âge. Mais quoi ! s'il a besoin d'être redressé? Comportez-vous envers lui, suivant l'avis de Paul, comme envers un père qui aurait commis une faute, parlez-lui de la même façon. " Reprenez les femmes âgées comme des mères, les jeunes gens comme des frères, les femmes jeunes comme des soeurs, en toute chasteté (2) ". La chose est pénible de sa nature, je dis la nécessité de reprendre; elle l'est surtout quand il s'agit d'un -vieillard; et, si c'est un jeune homme qui doit le faire, il est trois fois exposé à l'accusation de témérité. La rudesse du fond est adoucie par la douceur de la forme. Car il est possible de reprendre sans blesser, si l'on veut s'y appliquer; il y faut une grande prudence, mais on le peut. " Les jeunes gens comme des frères ". Pourquoi l'apôtre lui donne-t-il ici cet avis? Il fait entendre par là que la jeunesse est fière. Il faut donc là aussi adoucir la réprimande par la modération du langage. " Les femmes jeunes comme des soeurs ". Et il ajoute: " En toute chasteté ". N'évitez pas seulement des relations coupables, mais toute occasion de soupçon. Comme les rapports avec les jeunes femmes y échappent difficilement, mais que l'évêque doit en avoir, il ajoute : " En toute chasteté ". Mais, Paul, pourquoi adresser cette prescription à Timothée? Je le fais, me répond-il, parce qu'en m'adressant à lui je parle à toute la terre. S'il parle ainsi à Timothée, que chacun de nous comprenne ce qu'il doit être, évitant

1. Les mots neoterous os adelphous, sont ici transposés.

324 toute occasion de soupçon et ne donnant pas l'ombre d'un prétexte à ceux qui veulent nous calomnier.

" Honorez les veuves qui sont véritablement veuves (3) ". Pourquoi ne parle-t-il pas ici de la virginité, pas même pour dire : Honorez les vierges ?Apparemment parce qu'il ne s'en trouvait point alors, ou qu'elles. avaient succombé. Car, dit-il, Satan en a entraîné plusieurs à sa suite. " Honorez les veuves qui sont véritablement veuves ". L'on peut donc n'avoir plus de mari et n'être pas veuve. De même que l'on n'est pas vierge, pour vivre en dehors du mariage, mais qu'il faut être irréprochable et toujours appliquée à ses devoirs, de même en est-il de la viduité : ce qui fait la veuve, ce n'est pas la perte d'un époux, mais la vie passée dans la continence, la patience et la solitude. Voilà les veuves que l'apôtre recommande d'honorer avec raison: On doit en effet un grand respect à ces femmes, puisqu'elles sont seules, puisqu'elles n'ont plus un homme pour les protéger; mais, auprès de la foule, leur état est exposé au blâme et paraît de mauvais augure. Aussi l'apôtre veut-il qu'elles soient grandement honorées par le prêtre; et ce n'est pas seulement pour cela, mais parce que leur état en est digne.

" Si une veuve a des enfants ou des, petits-enfants, qu'elle apprenne d'abord à faire régner la piété dans sa maison et à rendre ce qu'elle doit à ses parents (4) ". Voyez la prudence de Paul et comment, dans ses avis, il fait souvent appel à des raisonnements humains. Il n'a point apporté ici une idée grande et sublime, mais quelque chose qui fût accessible à tous : rendre ce qu'elle doit à ses parents. Comment cela? Vous avez été nourrie, vous avez grandi, vous avez joui de l'honneur qu'ils vous transmettaient. Ils ont quitté ce monde, et vous n'avez pu les payer de retour, car vous ne leur avez donné ni la vie ni la nourriture; rendez-leur ce bienfait dans leurs descendants, acquittez dans vos enfants votre dette envers eux : " Que ces veuves apprennent d'abord à faire régner la piété dans leurs maisons ". L'apôtre exprime ainsi par un mot l'accomplissement de tous les devoirs. " Car ", dit-il, " cela est favorablement accueilli de Dieu (4) ". Et comme il a dit : " Qui sont véritablement veuves", il exprime ce qu'est une véritable veuve. "Celle-là est véritablement veuve qui vit dans la solitude, espérant en Dieu et persévérant nuit et jour dans la n prière et l'oraison ; mais celle qui est dans les délices est morte toute vivante (5, 6) ". Ainsi l'apôtre nous dit . Celle qui n'a pas choisi une vie mondaine, et qui vit dans la viduité, celle-là est véritablement veuve; celle qui espère en Dieu comme on le doit faire, qui s'adonne à l'oraison et y persévère nuit et jour, celle-là est veuve; ce qui ne veut pas dire que la veuve qui a des enfants ne le,soit pas véritablement, car l'apôtre admire aussi celle qui donne à ses enfants l'éducation qu'elle leur doit, mais il parle ici de celle qui n'a pas d'enfants, qui est seule. Il la console ensuite de ne point avoir d'enfants, en lui disant que c'est ainsi qu'elle est parfaitement veuve, parce qu'elle se trouve privée non-seulement de la consolation. que lui eût donnée son mari, mais de celle qu'elle eût reçue de ses enfants;

elle a Dieu pour les remplacer tous. Car celle qui est privée d'enfants n'est pas au-dessous de l'autre; mais l'apôtre remplit par ses consolations le vide que cette privation lui fait éprouver. Ne vous affligez pas, lui dit l'apôtre, si vous entendez cette parole qu'il faut élever des enfants (4), vous qui n'en avez pas, comme si votre dignité en était amoindrie, car vous êtes véritablement veuve.

" Celle qui vit dans les délices est morte toute vivante ".

3. Plusieurs en effet, ayant des enfants, con. servent la viduité, non pour s'interdire les jouissances de la vie, mais plutôt pour en nourrir le goût chez elles, pour vivre avec plus d'indépendance et se donner davantage aux passions du monde; que leur dit-il? " Celle qui vit dans les délices est morte toute vivante ". Quoi ! une veuve ne doit pas vivre dans les délices? Non, vous dit l'apôtre.

Si donc la faiblesse de l'âge et de la nature ne rend point nécessaire une pareille vie, mais si cette manière d'agir procure la mort et la mort éternelle, que pourraient alléguer des hommes qui vivent ainsi? C'est avec justice qu'il a dit " Celle qui vit dans les délices est morte toute vivante ". Voyons ce que font les vivants, quelle est la condition des morts et dans quels rangs nous devons la placer. Les vivants sont ceux qui font les oeuvres de la vie à venir, de la véritable vie. Or, quelles sont les couvres de la vie à venir, dont nous devons nous occuper sans cesse ? Ecoutez la parole du Christ . " Venez hériter du royaume qui vous a été (325) préparé depuis la création du monde. Car j'ai a eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ". (Matth.XXV, 34, 35.) Les vivants ne sont pas distingués des morts seulement par la vue du soleil et des cieux; non, dis-je, ce n'est point ainsi qu'ils diffèrent, mais par la pratique du bien, et s'ils ne le pratiquent pas, ils ne vaudront pas mieux que des morts.

Et, pour vous en instruire, écoutez comment on peut vivre, bien qu'on soit mort. " Dieu ", dit l'Evangile, " n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants". (Matth. XXII, 32.) Mais, dira-t-on, c'est une autre énigme. Eh bien ! éclaircissons-les toutes deux. Celui-là est mort quoique vivant, qui vit dans les délices. Et comment? c'est qu'il ne vit que par son ventre et non par ses autres sens; ainsi il ne voit pas ce qu'il doit voir, n'entend pas ce qu'il doit entendre, ne dit pas ce qu'il doit dire , ce que doivent voir, entendre et dire les vivants; mais, tel qu'un homme qui, étendu sur son lit, ferme les yeux, et rapprochant ses paupières ne s'aperçoit plus de rien de ce qui se passe, tel est cet homme, ou plu tôt il est dans un état bien pire. Car le premier est également insensible à ce qui est bon et à ce qui est mauvais; l'autre n'est sensible qu'au mal, et quant au bien il n'en éprouve pas plus l'impression qu'un cadavre. Rien ne l'émeut des choses de la vie future; en cela donc il est mort; sa passion le saisit dans ses bras et l'entraîne comme dans une sombre retraite, dans un lieu obscur, dans un antre impur, et le fait demeurer dans les ténèbres, comme les morts dans leur sépulcre. En effet, quand il passe tout son temps à table ou dans l'ivresse, n'est-il pas dans les ténèbres? n'est-il pas mort? Le matin même où il paraît à jeun, il ne l'est pas franchement;

il n'a pas cuvé tout son vin de la soirée, il est en proie au violent désir de la débauche qui va commencer, lui qui passe et la soirée et le milieu du jour dans les festins, toute la nuit et la meilleure partie de la matinée dans un sommeil pesant. Dites-moi, devons-nous compter cet homme au nombre des vivants? Et que dire des tempêtes produites dans l'âme par la volupté, tempêtes qui se répandent jusque dans le corps? De même qu'un amas continu de nuages ne laisse plus passer un rayon de soleil, de même les vapeurs de la volupté et du vin, occupent le cerveau comme un point culminant, y condensent un épais nuage, ne permettent plus à la raison de se manifester et retiennent dans une nuit profonde celui qui est dans cet état. Et encore quelle tempête au-dedans !

De même que, quand une inondation se produit et que l'eau franchit le seuil des ateliers, nous voyons ceux qui les habitent s'empresser, pleins de trouble, de saisir des plats, des amphores, des éponges et d'autres objets pour épuiser l'eau et l'empêcher de ruiner les fondements de la maison, de mettre hors d'usage tout ce qu'elle renferme; de même, lorsque la volupté s'est glissée de toutes parts dans une âme, les facultés intellectuelles sont troublées et ne peuvent suffire à la débarrasser de ce qui l'a envahie, parce que l'invasion se renouvelle sans cesse, et que la tempête est terrible. Ne considérez pas le visage qui est riant et illuminé, mais fouillez au dedans et vous verrez un homme plein d'une tristesse qui l'abat. S'il était possible de faire sortir l'âme du corps et de l'exposer sous nos yeux, vous verriez celle du voluptueux, morne, triste, endolorie, exténuée. Plus le corps s'engraisse et s'épaissit, plus l'âme s'exténue, s'affaiblit et s'ensevelit.

Et de même que, devant la prunelle de 1'œi1, si la cornée s'épaissit, elle ne peut plus laisser passer le rayon visuel, le sens de la vue s'altère et la cécité se produit souvent, de même quand le corps est engraissé, il doit obstruer les abords de l'âme. Mais les morts se gâtent et se corrompent, le sang corrompu s'en échappe; de même on voit chez les hommes livrés à la vie sensuelle, le rhume, l'inflammation, la pituite, les hoquets, les vomissements, les éructations; je passe le reste, que j'aurais honte d'énoncer. Car telle est cette tyrannie, qu'elle leur fait faire ce qu'on n'ose pas exprimer.

4. Leur corps aussi laisse échapper la corruption de toutes parts. — Mais ils mangent et boivent? Est-ce donc là le témoignage de la vie humaine, puisque les bêtes aussi mangent et boivent? Quand l'âme est morte, quel besoin est-il d'aliments et de boisson? Quand un corps est devenu cadavre, le vêtement parfumé qui l'enveloppe ne lui sert de rien, et quand une âme est morte, un corps parfumé ne lui sert pas davantage. Si sa pensée ne se préoccupe que de cuisiniers, de maîtres d'hôtel, de boulangers, si elle ne prononce pas une parole de piété, n'est-elle pas morte ?

Qu'est-ce en effet que l'homme? Les (326) philosophes païens nous disent que c'est un animal raisonnable, mortel, susceptible d'intelligence et de science; mais ce n'est pas par leur témoignage, c'est par l'Ecriture sainte que nous déterminons sa nature. Or, comment la détermine-t-elle? Ecoutez-la : " Il était un homme ", et qu'était-il? "juste, véridique, pieux, s'éloignant de tout ce qui est mal ". (Job, I, 1.) Voilà le type de l'homme. Un autre écrivain sacré nous dit : " C'est une grande chose que l'homme, et l'homme miséricordieux est un objet précieux ". Mais ceux qui ne sont pas tels, quand ils seraient doués d'intelligence, et mille fois aptes à la science, l'Ecriture ne les reconnaît pas pour dés hommes, mais pour des chiens, des chevaux, des vipères, des serpents, des renards, des loups et des animaux plus odieux que ceux-là, s'il en existe. Si donc tel est l'homme, le voluptueux n'est pas un homme; et comment le serait-il, puisqu'il ne se préoccupe de rien de tel? On ne peut être à. la fois voluptueux et sobre : l'un exclut l'autre. Les païens eux-mêmes le disent :

A ventre épais, jamais esprit subtil (1).

L'Ecriture a bien su désigner les hommes dépourvus d'âme par ces mots : " Parce qu'ils sont chair. " (Gen. VI, 3.) Ils avaient cependant une âme, mais elle était morte. Car de même que nous disons des hommes vertueux qu'ils sont tout âme, tout esprit, bien qu'ils aient un corps , nous pouvons employer l'expression inverse. C'est ainsi que Paul a dit : " Pour vous, vous n'êtes pas dans la chair " (Rom. VIII, 9), parce qu'ils n'accomplissaient pas les oeuvres de la chair. De même les voluptueux ne sont point dans l'âme ni dans l'esprit.

" Celle qui vit dans les délices est morte " toute vivante ".

Ecoutez, vous qui passez tout votre temps dans les festins et dans l'ivresse, vous qui n'arrêtez point vos regards sur les pauvres qui languissent et meurent de faim , mais qui mourez sans cesse dans les délices. Vous produisez une double mort par votre intempérance, la mort de ces infortunés et la vôtre ; et si vous aviez uni votre superflu à leur misère, vous auriez produit une double vie. Pourquoi donc gonfler votre estomac par vos excès et faire languir le pauvre par sa détresse?, Vous gâtez l'un en dépassant la

1 Le grec forme un vers iambique trimètre, emprunté sans doute à quelque poète comique.

mesure, et c'est outre mesure aussi que vous faites sécher l'autre. Pensez à ce que sont les aliments, comment ils se transforment et ce qu'ils deviennent. Ah! cela vous blesse de m'entendre ? eh bien, pourquoi tant d'empressements à en produire plus largement la réalité, en vous gorgeant de nourriture? La nature a ses bornes, et ce qui les dépasse n'accroît pas l'alimentation, mais devient inutile et nuisible. Nourrissez votre corps , ne le tuez pas. Nourriture ne veut pas dire ce qui tue, mais ce qui alimente. L'économie de la digestion est ainsi disposée, je pense, pour que nous ne soyons pas amis de l'intempérance; car si la nourriture ne pouvait devenir inutile et nuisible, nous nous serions sans cesse dévorés les uns les autres : si l'estomac recevait tout ce que nous voulons lui donner, s'il le transformait en notre substance, combien ne verrait-on pas de guerres et de combats? Si en effet, bien que tout né soit pas absorbé, mal. gré ce qui se transforme soit en sang, soit en graisse inutile et parasite, nous sommes si avides des plaisirs de la table, si souvent nous consumons dans un festin tout un héritage, que ferions-nous sans cela? Nous nous infectons nous-mêmes en nous livrant à ces excès où notre corps devient semblable à une outre qui laisse échapper le vin (1). Si les autres en sont incommodés, que ne doivent pas souffrir et le cerveau sans cesse atteint par ces vapeurs, et les vaisseaux obstrués d'un sang qui bouillonne, et le foie et la rate qui doivent le recevoir, et les intestins eux-mêmes? Chose désolante, nous songeons à prévenir l'obstruction des égouts, de peur qu'ils ne regorgent; nous avons grand soin de les dégager avec des crocs et des hoyaux, et, pour ceux de notre estomac, loin de les tenir libres , nous les obstruons et les engorgeons : les immondices montent à la résidence du roi, je veux dire au cerveau, et nous n'y veillons pas. Nous agissons comme si nous n'avions pas là un roi ami de la décence, mais un chien immonde. Le Créateur a relégué au loin ces organes, afin qu'ils ne nous incommodent pas; mais nous troublons son oeuvre et gâtons tout par notre intempérance. Mais que dire des maux qui en résultent? Bouchez les canaux des égouts, et vous 1 Sans avoir rien d'alarmant pour la pudeur la plus stricte, la phrase suivante ne peut se traduire qu'en latin et en note : Eructat aliquis adeo ut vel extra conclave cerebrum audientis concutiat, ùndique e corpore caliginosus effluit quasi e camino fumus, calore intus in putredinem verso. 327 verrez bientôt naître la peste. Elle est produite par l'infection qui vient du dehors; mais celle qui est au dedans, qui est concentrée par le corps et n'a point d'issue, ne produit-elle pas mille maux pour le corps et pour l'âme? Ce qu'il y a de terrible, c'est que plusieurs murmurent contre Dieu pour les nécessités auxquelles notre corps est soumis, et eux-mêmes les accroissent. Dieu nous a donné ces lois, afin de nous détourner de l'intempérance , afin de nous persuader même par ces moyens de ne pas nous égarer dans les choses de ce monde. Mais vous ne vous laissez pas même par là détourner de l'intempérance; vous vous y plongez jusqu'au gosier, tant que dure le temps du repas, ou plutôt vous n'attendez pas jusque-là. Le plaisir du goût ne s'éteint-il pas, dès que l'aliment a dépassé la langue et la gorge?

La sensation disparaît alors, mais le malaise se prolonge, parce que l'estomac n'opère pas ou opère avec grand'peine.

L'apôtre a donc dit avec raison : " Celle qui vit dans les délices est morte toute vivante". Elle ne peut ni se faire entendre, ni entendre, l'âme qui vit ainsi; elle est amollie, sans générosité, sans courage, sans liberté, timide et impudente, vile flatteuse, ignorante, colère, irascible, pleine de tous les maux et privée de tous les biens. " Celle qui vit dans les délices est morte toute vivante. Et prescrivez-leur d'être irréprochables ". (I Tim.

V, 6, 7.) Vous le voyez, c'est une loi; il ne le livre pas à leur choix. Prescrivez-leur, dit-il , de ne pas vivre dans les délices, car c'est assurément un mal, et l'on ne peut admettre aux mystères ceux qui vivent ainsi: " Prescrivez-leur d'être irréprochables " ; vous voyez donc qu'il met cette conduite au nombre des péchés; car ce qui est libre, quand on ne le pratiquerait pas, n'empêche pas d'être irréprochable. Ainsi , obéissant à Paul, nous aussi nous vous avertissons que les veuves qui vivent dans les délices ne sont pas au nombre des veuves. Car si un soldat qui donne son temps aux bains, aux théâtres et à ses affaires est regardé comme un déserteur, combien plus le doit-on dire des veuves? Ne cherchons point ici notre repos , afin de le trouver dans l'autre vie; ne vivons pas ici dans les délices , afin de jouir dans la vie future des délices véritables, des véritables plaisirs qui ne produisent aucun mal et nous mettent en possession de tant de biens, que je souhaite à vous tous en le Christ Jésus Notre-Seigneur avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XIV. SI QUELQU'UN N'A PAS UN SOIN PRéVOYANT DES SIENS, ET SURTOUT DE CEUX DE SA MAISON, IL A RENIé LA FOI ET EST PIRE QU'UN INFIDèLE. (V, 8-10.)

Analyse. 1. C'est un devoir rigoureux que de s'occuper du salut de ses proches.

6. Il y a aussi des saints dans la vie commune.

1. Beaucoup pensent que leurs vertus personnelles leur suffisent pour le salut et que, s'ils règlent bien leur propre vie, rien ne leur manque plus pour l'opérer. Ils se trompent, et c'est ce que nous montre l'homme qui avait enfoui son unique talent; il le représenta tout entier, sans perte aucune, et tel que le lui avait confié son maître. C'est aussi ce que nous montre ici le bienheureux Paul, en disant : " Si quelqu'un n'a pas un soin prévoyant des siens ". Et il entend par là toute sorte de prévoyance, tant pour l'âme que pour le corps, car celle-ci est aussi prévoyance. " Des siens et surtout de ceux de sa maison " , c'est-à-dire de sa famille. " Celui-là ", dit-il, " est pire qu'un infidèle ". C'est ce que dit encore Isaïe, le plus grand des prophètes. " Ne dédaignez point ceux de votre sang ". (Isaïe, LVIII, 7.)

328 Car l'homme qui dédaignerait les besoins de ceux qui lui sont proches par la naissance, unis par la parenté, comment serait-il tendre envers les autres? Chacun ne regarderait-il pas comme effet de la vanité la bienfaisance qu'exercerait envers les étrangers celui qui serait dédaigneux et impitoyable pour les siens? Et que penser de celui qui, enseignant la foi aux étrangers, laisse les siens dans l'erreur, quand il lui serait plus facile de les instruire, quand cette bonne oeuvre est plus instamment réclamée par la justice? Non certes, dira-t-on, les chrétiens qui laissent sans soins ceux qui leur tiennent de près, ne sont guère charitables. " Et il est" , dit l'apôtre, " pire qu'un infidèle ". Pourquoi? parce que l'infidèle, s'il néglige les autres, ne néglige pas ses proches. Ainsi, celui qui ne remplit pas ce devoir, viole la loi divine et celle de la nature. Mais si celui qui ne prend pas soin de ses proches a renié la foi et est pire qu'un infidèle, quel rang assigner à celui qui commet des injustices envers eux? avec qui le placer? Il a renié la foi; et comment? C'est que, suivant la parole de l'apôtre, " ils professent qu'ils connaissent Dieu , mais ils le renient par leurs oeuvres ". (Tit. I, 16.) Qu'a prescrit ce Dieu, objet de leur foi? de ne pas négliger ceux de sa famille. Et quelle est donc la foi de celui qui renie ainsi Dieu?

Comprenons-le, nous tous qui , pour épargner nos richesses , dédaignons les besoins de nos proches. Dieu a institué les liens de la parenté afin que nous ayons des motifs multipliés de nous faire du bien les uns aux autres. Quand donc vous ne pratiquez pas une vertu que pratique un infidèle, n'avez-vous pas renié la foi? Car il appartient à la foi, non-seulement de confesser de bouche sa croyance, mais de produire des couvres qui en soient dignes. La foi et l'incrédulité s'appliquent à chaque objet.

L'apôtre donc, après avoir parlé de la mollesse et de la veuve qui vit dans les délices , nous dit qu'elle ne périt pas seulement par sa sensualité , ruais parce qu'elle est par là obligée de négliger sa famille. Et cela est vrai, car elle vit pour son ventre, et par là elle périt puisqu'elle renie sa foi. " Est pire qu'un infidèle". Car ce n'est pas une faute égale que de négliger les besoins d'un parent ou d'un étranger, d'une personne connue ou d'une personne inconnue, d'un ami, ou de celui qui ne l'est pas; dans le premier cas le reproche mérité est plus sévère.

" Que la veuve qui sera choisie n'ait pas moins de soixante ans, qu'elle n'ait eu qu'un mari et que l'on rende témoignage de ses bonnes oeuvres (9, 10) ". L'apôtre a dit " Qu'elles apprennent d'abord à faire régner la piété dans leurs maisons et à rendre ce qu'elles doivent à leurs parents ". Il a dit ensuite " Celle qui vit dans les délices est morte toute "vivante ". Il a dit : " Ne pas avoir un soin prévoyant de ceux de sa maison, c'est être pire qu'un infidèle ". Il a énoncé les défauts qui rendent une femme indigne de figurer parmi les veuves; il énonce maintenant les conditions qu'elle doit remplir. Mais quoi? la choisirons-nous d'après son âge? Quel est donc ce mérite ? car il ne dépend pas d'elle d'avoir soixante ans. Non, ce n'est pas seulement d'après son âge; quand elle l'aurait atteint, si elle ne possède pas les vertus que demande l'apôtre, elle ne doit pas être inscrite parmi les veuves. Mais il va dire pourquoi il exige un âge déterminé, et le motif ne vient pas de lui, mais des veuves elles-mêmes; écoutons donc ce qui vient ensuite : " Aux bonnes oeuvres de laquelle on rende témoignage". Et quelles couvres? " Si elle a élevé ses enfants ". Ce n'est pas là une oeuvre de peu de valeur; car il ne s'agit pas seulement de les nourrir, mais de les élever, comme l'apôtre l'a dit plus haut: " Si les femmes persévèrent dans la foi, la charité et la sanctification ". (I Tim.II,15.) Vous voyez comment partout il met le bien fait à ses parents avant le bien fait aux étrangers.

Car il dit en premier lieu : " Si elle a élevé ses enfants " , et ensuite : " Si elle a exercé l'hospitalité, lavé les pieds des saints, pourvu aux besoins de ceux qui endurent tribulation, si elle s'est appliquée à toute sorte de bonnes oeuvres (10)

". Mais quoi? si elle est pauvre? Elle n'est pas pour cela privée d'élever ses enfants, d'exercer l'hospitalité, de pourvoir aux besoins de ceux qui endurent tribulation. Est-il une veuve plus pauvre que celle qui avait versé deux oboles (Luc, XXI)? Quand elle serait pauvre, elle a une demeuré ; elle n'habite pas en plein air. " Lavé les pieds des saints " ; ce n'est pas une grande dépense. " Si elle s'est appliquée à toute sorte de bonnes oeuvres ". A quoi se rapporte ce précepte? Par là elle est exhortée à rendre des services corporels, car les femmes y sont (329) particulièrement propres, comme de dresser un lit, de procurer le repos.

2. Ah ! quelle exactitude dans ses devoirs il demande à une veuve ; presqu'autant qu'à celui qui est chargé de l'épiscopat.

Car ce mot : " Si elle s'est appliquée à toute sorte de bonnes oeuvres ", il le prononce, bien qu'elle n'ait pu les accomplir toutes elle-même, mais elle y a pris part, elle en a été l'auxiliaire. Il écarte ainsi d'elle la mollesse, il veut qu'elle soit vigilante, bonne économe, qu'elle persévère sans cesse dans la prière. Telle était Anne. Considérez quelle perfection l'apôtre réclame des veuves, plus grande presque que celle des vierges mêmes, à qui pourtant il demande une perfection bien haute; car lorsqu'il dit: " Ce qui est honnête et donne toute facilité pour a s'adresser au Seigneur " (I Cor. VII, 35), il comprend en abrégé la vertu tout entière. Vous le voyez, ne pas contracter un second mariage ne suffit pas pour faire une veuve, il faut bien d'autres conditions. Pourquoi en effet ne pas se remarier? Condamne-t-il ce fait ? Nullement: ce serait une hérésie; mais c'est qu'il veut qu'elle vaque désormais aux oeuvres spirituelles, et qu'elle se consacre tout entière à la vertu. Le mariage n'est point impur, mais il enlève le libre emploi du temps; l'apôtre en effet dit : Pour vaquer (à la prière), et non : Pour se purifier. Et réellement le mariage amène de perpétuelles occupations. Si donc vous ne vous mariez pas, afin de donner votre temps à la crainte de Dieu, et si vous ne le donnez point en effet, vous n'en tirez point l'avantage de donner vos soins aux étrangers, aux saints. Lors donc que vous négligez ces oeuvres, il semble que vous vous êtes plutôt éloignée du mariage parce que vous le condamnez. C'est ainsi qu'une vierge qui n'est pas vraiment crucifiée s'est apparemment abstenue du mariage, parce qu'elle le croit coupable et impur.

Vous voyez que l'apôtre parle de l'hospitalité et non de la simple affabilité , mais de la charité empressée , résultant d'une volonté joyeuse, zélée , accomplissant son oeuvre comme si elle accueillait le Christ lui-même. Le Christ, en effet, ne veut point que ces soins soient remis à des servantes ; il veut qu'ils soient remplis par celles mêmes, qui exercent l'hospitalité. " Si j'ai lavé les pieds de mes disciples ", dit-il, " combien plus devez-vous le faire les uns envers les autres". (Jean, XIII, 14.)

Quelque riche que soit une femme, de quelque considération qu'elle jouisse, quand elle serait fière de la noblesse de ses ancêtres, il n'y a pas là tant de distance que du Maître à ses disciples. Si donc vous recevez votre hôte comme le Christ, n'ayez pas honte, mais plutôt soyez glorieuse d u soin que vous lui rendez ; si vous ne le recevez pas comme le Christ, vous ne le recevez point du tout : " Celui qui vous reçoit me reçoit " , dit-il. (Matth.

X, 40.) Si vous ne recevez pas ainsi votre hôte, vous n'aurez point de récompense. Abraham crut accueillir des voyageurs qui passaient, et cependant il ne confia pas tout à ses serviteurs, mais il commanda à sa femme de pétrir de la farine, lui qui avait trois cent dix-huit serviteurs chez lui et parmi eux assurément des servantes; mais il voulait acquérir lui-même avec son épouse la récompense , non des frais seulement,. mais des services.

C'est ainsi qu'il faut témoigner son hospitalité, faisant tout par soi-même, afin que nous soyons sanctifiés et que nos mains soient bénies. Si vous donnez aux pauvres, ne dédaignez pas de donner vous-même, car ce n'est pas au pauvre que vous donnez, mais au Christ. Et qui serait assez malheureux pour dédaigner de tendre la main au Christ? C'est là l'hospitalité, c'est là vraiment agir pour Dieu. Mais si vous commandez avec orgueil, quand vous assigneriez le premier rang à votre hôte, ce n'est point là de l'hospitalité. Un hôte demande de grands soins, il faut s'estimer heureux qu'il ne rougisse pas de les avoir reçus. Puisque la nature est telle que l'on rougit d'un bienfait reçu, il faut vaincre la honte par l'empressement des services , et montrer par ses actes et ses paroles que le bienfaiteur est l'obligé et reçoit plutôt qu'il ne donne. C'est ainsi que l'action elle-même s'agrandit par la bonne volonté. Car, de même que celui qui croit subir une perte ou être le bienfaiteur, a tout perdu, celui qui se regarde comme favorisé par la bonne oeuvre qu'il accomplit a reçu plus qu'il n'a donné. " Dieu aime celui qui donne avec joie ". (II Cor. IX, 7.) Vous devez au pauvre plus de reconnaissance qu'il ne vous en doit. S'il n'y avait pas de pauvres, vous n'auriez su effacer la multitude de vos péchés; ils sont les médecins de vos blessures, et leurs mains qu'ils vous tendent sont les remèdes qu'ils vous offrent. La main que le médecin étend vers le (330) malade, les remèdes qu'il lui présente ne le guérissent pas aussi bien que le pauvre en étendant sa main vers vous et recevant votre aumône ne fait disparaître vos maux. Tels les prêtres, " ils mangeront les péchés de mon peuple ". (Osée, IV, 8.) Ainsi vous recevez plus que vous ne donnez, c'est le pauvre, plutôt que vous, qui est le bienfaiteur. Vous prêtez à usure à Dieu, non à l'homme; vous accroissez votre richesse au lieu de la diminuer; vous la diminueriez si vous n'y preniez rien pour le donner.

3. " Si elle a exercé l'hospitalité ", dit l'apôtre,

" si elle a lavé les pieds des saints". Quels saints ? Ceux qui endurent tribulation et non simplement des saints ; car on peut être saint et recevoir des hommages universels. Ne vous attachez point à ceux qui sont dans l'abondance, mais à ceux qui sont dans la tribulation, inconnus ou peu connus. Celui qui a fait du bien à l'un de ces petits, c'est à moi qu'il l'a fait, dit le Seigneur. Ne chargez pas ceux qui sont à la tête de l'Eglise de distribuer vos aumônes, servez vous-même les pauvres, afin de ne pas obtenir seulement la récompense de vos dons, mais aussi de vos services; donnez de vos propres mains, semez vous-même votre sillon. Il n'est point ici question d'enfoncer la charrue, d'atteler les boeufs, d'attendre la saison, de fendre la terre, de lutter contre la gelée ; tous ces soins laborieux, cette semence en est franche. Car vous semez dans le ciel où il n'y a point de gelée, ni d'hiver, ni rien de semblable; vous semez dans les âmes où nul ne vient ravir le grain, mais où il est gardé sûrement avec le zèle le plus exact. Semez;

pourquoi vous priver de la récompense ? Et elle est grande, même quand on administre ce qui est donné par les autres. On est récompensé, non-seulement pour donner le sien, mais pour administrer les aumônes d'autrui. Pourquoi ne pas obtenir la récompense? Oui, ce soin est récompensé ; écoutez : Les apôtres, comme nous l'apprend l'Ecriture, établirent Etienne pour le service des veuves. Soyez votre propre économe; l'humanité, la crainte de Dieu vous élisent. Cette couvre, exempte de vaine gloire, donne le repos à l'âme, sanctifie les mains, ruine l'orgueil, enseigne l'amour de la sagesse, accroît le zèle et fait obtenir des bénédictions; c'est la tête chargée de leurs bénédictions, que vous quittez les veuves. Devenez plus zélé dans la prière, inquiétez-vous des saints; je dis les véritables saints, ceux qui vivent dans les déserts et ne peuvent rien demander, se reposant sur Dieu; faites une longue route, donnez par vos propres mains, car, en donnant ainsi, vous pouvez acquérir beaucoup. Vous voyez une tente et une retraite hospitalière, un désert, un monastère. Souvent, en allant porter des aumônes, vous y donnez votre âme tout entière ; vous êtes retenu, vous en devenez captif, vous vivez en étranger au monde. C'est une grande chose que devoir les pauvres. Il vaut mieux, dit l'Ecriture, entrer dans la maison du deuil que dans celle du rire. (Eccl. VII, 3.) Dans celle-ci, l'âme se gonfle. Si vous pouvez rire comme ses habitants, vous devenez à la mollesse; si vous ne le pouvez pas, vous y trouvez un sujet de peine. Rien de semblable dans la demeure du deuil ; mais, si vous ne pouvez vivre dans les délices, vous n'êtes point choqué; si vous le pouvez, votre désir est réprimé. La vraie maison de deuil, c'est le monastère;

là sont le sac et la cendre, là est la solitude, là jamais le rire ni le tumulte des affaires temporelles, mais le jeûne, un lit d'herbes étendues à terre; là tout est pur de la fumée des viandes et du sang des animaux; tout est exempt de trouble, d'agitation, d'inquiétudes. C'est un port toujours calme; ce sont comme des phares élevés sur les hauteurs pour briller de loin aux yeux des voyageurs, établis auprès d'un port et attirant chacun dans les eaux tranquilles, empêchant le naufrage de ceux qui les aperçoivent et dissipant pour eux les ténèbres. Allez donc trouver leurs habitants, donnez-leur l'hospitalité, présentez-vous aux saints et prosternez-vous à leurs pieds, car il est plus honorable de toucher leurs pieds que la tête des autres. Dites-moi, si quelques hommes embrassent les pieds à des statues, seulement parce qu'elles offrent l'image de l'empereur, vous qui, en la personne de ces hommes, trouvez celle du Christ, ne saisirez-vous pas leurs pieds pour être sauvé? Leurs pieds sont saints, tout vulgaires qu'ils paraissent, et chez les profanes la tête même n'a rien de vénérable.

Les pieds des saints ont une grande puissance , car ils apportent le châtiment quand ils en secouent la poussière.

Et, lorsqu'un saint se trouve au milieu de nous, ne rougissons pas d'agir de même. (331) Tous ceux-là sont saints qui reproduisent dans leur vie l'orthodoxie de la foi; quand ils ne feraient pas de miracles, quand ils ne chasseraient pas les démons, ce sont des saints. Allez vers les tentes des saints. Pour un saint, se réfugier dans un monastère, c'est comme s'enfuir de la terre au ciel. Vous ne voyez pas là tout ce qu'on voit dans vos demeures; ce lieu est pur de tout ce qui souille, là règnent le silence et la tranquillité; on n'y connaît pas le tien et le mien. Mais, si vous y demeurez un jour ou deux, vous éprouverez plus de joie. Le jour vient, ou plutôt, avant le jour, le coq a chanté. Ce n'est point l'aspect d'une maison, où les serviteurs ronflent encore, où les portes sont fermées et où tous les habitants endormis ressemblent à des morts;

où le muletier agite ses clochettes. Là, rien de semblable;

mais tous sans retard cessent pieusement leur sommeil et se lèvent, réveillés par leur supérieur; alors debout, formant un choeur saint, étendant leurs mains, ils chantent les hymnes sacrées. Il ne leur faut pas comme à nous des heures entières pour secouer le sommeil et la pesanteur de tête. . Mais, à peine nous sommes-nous dressés sur nos lits que nous retombons pour étendre longtemps les bras. Plus tard nous nous lavons le visage et les mains, puis nous prenons nos chaussures, nos vêtements, et un long temps se passe.

4. Là, rien de pareil; point de serviteur pour les appeler; on se suffit à soi-même ; point tant de vêtements à prendre, point de temps pour secouer le sommeil, mais à peine ont-ils ouvert les yeux que les sobres habitants du monastère sont aussi éveillés que s'ils l'étaient depuis longtemps. Car, lorsque le coeur n'est pas appesanti et incliné vers la terre par la nourriture qui remplit l'estomac, il faut peu de temps pour recueillir ses esprits; on le fait vite quand on est sobre; les mains sont propres, le sommeil est bien réglé, on n'y entend pas ronfler ni haleter ; nul ne s'est jeté à bas de son lit ni dépouillé durant le sommeil; mais ils ont, en dormant, une attitude plus décente que des gens éveillés; et tout cela grâce à l'ordre parfait qui règne dans leur âme. Ce sont, vraiment des saints et des anges parmi les hommes. Leur grande crainte de Dieu ne leur permet pas de s'engourdir dans le sommeil et d'y ensevelir leur intelligence; mais, en leur procurant le repos, le sommeil ne s'étend qu'à la surface de leur être, et leurs songes ne sont point l'œuvre d'une imagination désordonnée ni étrange. Mais, comme je le disais, le coq a chanté et aussitôt le supérieur s'est mis en marche ; il a simplement touché du pied chaque moine endormi et les a tous fait lever, car il ne leur est pas permis de se dépouiller pour dormir. S'étant donc levés, ils se tiennent debout, chantant les hymnes des prophètes avec un grand accord et une modulation cadencée. Ni cithare, ni flûte champêtre, ni aucun instrument de musique ne produit des sons tels que ceux que l'on entend lorsque ces saints chantent dans leur solitude, au milieu d'un calme profond; chants salutaires et respirant l'amour de Dieu. " Durant les nuits, étendez vos mains vers Dieu " (Ps. CXXXIII), dit l'Ecriture ; et ailleurs: " Dès la nuit mon esprit veille vers vous, ô Dieu, parce que vos commandements sont une lumière sur la terre ". (Isaïe, XXVI, 9.) Les chants de David produisent des sources de larmes. En effet, lorsque l'on chante : " Je me suis fatigué dans mes gémissements ; chaque nuit je laverai mon lit, j'arroserai de mes larmes ma couche ". (Ps. VI, 7.) — " Je mangeais la cendre comme du pain ". (CI, 10.) — " Qu'est-ce que l'homme pour que vous vous souveniez de lui? " (VIII, 5.) — " L'homme est devenu semblable à ce qui est vain, et ses jours passent comme une ombre ". (CXLIII, 4.) — " Ne craignez point quand un homme est devenu riche et quand la gloire de sa maison s'est multipliée ". (XLVIII, 17.) — " C'est Dieu qui fait habiter ensemble des hommes dont les moeurs s'accordent ". (LXVII, 7.) — " Sept fois le jour je vous ai loué pour les jugements de votre justice ". (CXVIII, 1.64.) — " Je m'éveillais au milieu de la nuit pour confesser devant vous les jugements de votre justice ". (Ib. 62.) — " Dieu, rachetez mon âme de la main de l'enfer ". (XLVIII, 16.) — " Quand je marcherais au milieu des ombres de la mort, je ne craindrais point de mal, parce que vous êtes avec moi ". (XXII, 4.) — " Je ne craindrai point la terreur de la nuit, ni la flèche qui vole durant le jour, ni ce qui marche dans les ténèbres, ni les mauvaises rencontres, ni le démon du midi ". (XC, 5,6.) — " Nous avons été estimés comme des brebis pour la boucherie ". (XLII1, 22.) Quand ils chantent avec les anges, car les anges aussi chantent alors avec eux : " Louez le Seigneur du haut (332) des cieux " (CXLVIII, 1); et cela à l'heure où nous bâillons, où nous ronflons, où nous sommes étendus sur nos lits et où nous méditons mille fraudes, que penser d'hommes qui emploient si saintement les nuits ?

Lorsque le jour va paraître, ils se reposent un peu, et, à l'heure où nous commençons nos travaux, le temps de prendre du repos est venu pour eux. Quand le jour a paru, chacun de nous appelle quelqu'un, calcule l'argent distribué, court à la place, va trouver un magistrat, tremble et craint pour les comptes qu'il doit rendre; un autre se rend sur la scène, un autre à ses occupations. Pour les moines, après qu'ils ont achevé leurs prières du matin et leurs hymnes, ils s'adonnent à la lecture des Ecritures ; il en est aussi qui out appris à transcrire des livres. Chacun se retire dans la chambre qui lui est assignée et s'y tient dans une tranquillité constante, sans que personne bavarde ou même parle. Ils disent Tierce, Sexte, None et les prières du soir, partageant la journée en quatre parts, et à la fin de chacune, ils louent Dieu par leurs hymnes. Tandis que tous les autres hommes dînent, rient, jouent et se gorgent d'aliments, eux s'appliquent à chanter ses louanges. Jamais de temps pour les plaisirs de la table et des sens. Après le repas, ils se livrent aux mêmes occupations, ayant d'abord fait la sieste; car, au lieu que les gens du monde dorment le jour, eux ils ont veillé la nuit. Ce sont vraiment des enfants de lumière. Les gens du monde, après avoir perdu un long temps dans le sommeil, marchent tout appesantis; eux, toujours sobres, restent longtemps sans nourriture, adonnés au chant des hymnes. Quand le soir est venu, les autres vont se baigner ou se reposer ; pour eux, ayant achevé leurs travaux, ils s'approchent de la table sans mettre en mouvement une troupe d'esclaves, sans courir la maison, sans désordre; ils ne chargent point leur table de mets somptueux, exhalant l'odeur des viandes, mais les uns se contentent de pain et de sel, d'autres y joignent de l'huile, d'autres, les plus faibles, font usage d'herbes potagères et de légumes. Puis, après être demeurés peu de temps assis et ayant clos la journée par des hymnes, chacun va dormir sur un lit de feuilles fait pour le repos et non pour le luxe.

5. Là, point de crainte des magistrats, point d'orgueil insensé des maîtres, point de terreurs des esclaves, point d'agitation des femmes ni de tapage des enfants, point de multitude de coffres ni de réserve inutile d'habits, point d'or ni d'argent, point de garde ni de précautions, point d'office ni rien de semblable; tout respire la prière, les hymnes, la bonne odeur spirituelle; rien de charnel ne s'y trouve. Ils ne craignent point l'arrivée des voleurs, car ils n'ont rien à perdre; point de richesses, ils n'ont que leurs corps et leurs âmes; si on leur prend la vie, ils n'en éprouvent point de tort, mais plutôt un avantage. " Ma vie, c'est le Christ, et la mort m'est un gain " (Phil. I, 21) : ils seraient alors délivrés de leurs liens. Vraiment, " la voix de l'allégresse est dans les tentes des justes". (Ps. CXVII, 15.) On n'entend là ni sanglots ni lamentations ; leur toit est exempt de ces peines et de ces clameurs. Ils meurent dans les mêmes sentiments, car leurs corps ne sont point immortels, mais ils ne pensent pas que la mort soit une mort. Ils accompagnent avec des hymnes ceux qui sont décédés, et ils appellent cette cérémonie une conduite et non des funérailles. Si on leur apprend que tel ou tel est mort, c'est une grande et douce joie; on n'ose pas même dire : Il est mort, mais plutôt : Il a achevé sa carrière. Puis ce sont des actions de grâces, on le glorifie, on se réjouit; chacun prie Dieu d'avoir une semblable fin, de sortir ainsi du combat, pour voir le Christ à la fin de ses combats et de ses travaux. Si quelqu'un d'eux est malade, ce ne sont point des larmes et des lamentations, mais des prières; et souvent ce ne sont pas les soins des médecins, mais la foi seule qui guérit le malade. Mais s'il est besoin de médecins, on trouve là une grande philosophie et une grande fermeté. On ne voit pas auprès du malade une femme qui s'arrache les cheveux, des enfants qui se lamentent d'avance d'être orphelins, des serviteurs qui conjurent le mourant de les léguer à un bon maître; l'âme est libre de ce spectacle et ne pense qu’à se préparer au dernier instant pour paraître devant Dieu agréable à ses yeux. Et si une maladie survient, elle n'a pas pour cause la gourmandise ni l'appesantissement de la tête, mais l'origine en est digne de louange et non de flétrissure : un excès de veilles ou de jeûne ou quelque chose de semblable; aussi est-elle facile à guérir, car il suffit de ne plus se fatiguer pour être délivré de tout.

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6. Mais, dira-t-on, où trouver des saints tels que ceux-là pour leur laver les pieds? Il y en a dans l'Eglise. N'allez point, parce que nous vous avons décrit la vie des solitaires, mépriser les saints qui sont dans les églises. Beaucoup de saints tels que ceux-là vivent au milieu des fidèles; mais ils sont cachés.

Non, ne les dédaignons point parce qu'ils habitent des maisons, parce qu'ils se montrent sur les places publiques, parce qu'ils exercent quelque charge. C'est Dieu lui-même qui l'a prescrit : " Rendez la justice en faveur de l'orphelin, et faites justice à la veuve ". (Is. I, 17.) La vertu a divers sentiers, de même qu'il y a des perles bien différentes les unes des autres, et que toutes pourtant sont des perles ; l'une est brillante et parfaitement ronde, l'autre n'a pas la même beauté, mais a une beauté d'autre sorte. Comment cela? De même qu'il est un art de donner au corail de longues branches et des angles bien ciselés, qu'il en est d'une couleur plus agréable à la vue que le blanc, qu'il en est de la nuance verte la plus agréable ; que telle pierre est d'un rouge de sang éclatant, telle autre d'un bleu plus vif que celui de la mer, qu'une autre surpasse la pourpre par son éclat; que dans les fleurs et dans les couleurs du soleil on peut trouver tant de teintes diverses (1); il en est de même des saints, les uns mènent la vie ascétique, les autres édifient les églises. " Si elle a lavé les pieds des saints et pourvu aux besoins de ceux qui endurent tribulation ".

Hâtons-nous de le faire, afin de pouvoir nous féliciter au ciel d'avoir lavé les pieds des saints. S'il faut laver leurs pieds, il faut surtout que notre main leur fasse l'aumône. " Que votre main gauche " , dit l'Evangile , "ignore ce que fait votre main droite ". (Matth. VI, 3.) Pourquoi tant de témoins ? Que votre serviteur et votre femme même l'ignorent, s'il est possible. Les scandales produits par le perfide sont nombreux; souvent une

1 Est-ce qu'on connaissait la décomposition de la lumière solaire au IVe siècle ?

femme qui n'a jamais mis obstacle à vos bonnes oeuvres s'avise de le faire par vanité ou pour quelque autre motif. Abraham, qui avait une femme admirable, lui cacha qu'il allait immoler son fils parce qu'il ignorait ce qui allait se produire et croyait le sacrifier en effet. Qu'est-ce qu'aurait dit à sa place un homme de sentiments vulgaires? — Qui donc a jamais fait pareille chose, eût-il dit? quelle cruauté ! quelle barbarie ! Ce juste ne songea à rien de semblable, son amour pour son fils ne l'égara pas à ce point. Mais sans permettre à la mère de voir une dernière fois son fils, d'entendre ses dernières paroles, de recueillir sa dernière palpitation, il emmena le jeune homme comme un captif. Il n'avait qu'une seule chose en vue, accomplir l'ordre divin. Ni sa femme ni son fils n'étaient présents à sa pensée. L'enfant ignorait ce qui allait arriver, Abraham faisait tous ses efforts pour offrir une victime pure, et pour ne point la souiller par des larmes et des murmures. Isaac lui dit : " Voici le bois et le feu; où donc est la brebis ? " (Gen. XXII, 7.) Et que lui répond son père ? " Dieu pourvoira, mon fils, à la victime de son holocauste ". (Ib. 8.) Parole prophétique, car Dieu verra son propre fils offert en holocauste ; et Abraham s'est mis en marche. — Dites-moi : pourquoi lui. cachez-vous qu'il doit être immolé ? — C'est que je crains qu'il ne faiblisse et ne paraisse une indigne victime. Vous avez vu avec quelle exactitude il accomplit cette parole : " Que votre main gauche ignore ce que fait votre main droite " ; c'est-à-dire : ne cherchons point sans nécessité à le faire connaître à ceux qui font partie de nous-même;

il en résulterait bien des maux. On est entraîné vers la vanité, souvent des obstacles se présentent. Cachons-nous donc à nous-même, s'il est possible, afin d'obtenir les biens promis, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XV. MAIS éVITEZ LES VEUVES TROP JEUNES; CAR, LORSQU'ELLES SONT SORTIES DES BORNES DE LA MODESTIE CHRéTIENNE, ELLES VEULENT SE MARIER, ET SONT CONDAMNABLES PARCE QU'ELLES ONT TRANSGRESSé LEUR FOI PREMIèRE. ELLES SONT D'AILLEURS OISIVES ET APPRENNENT A SE PROMENER DE MAISONS EN MAISONS; NON-SEULEMENT OISIVES, MAIS BAVARDES ET CURIEUSES, DISANT CE QU'ELLES NE DEVRAIENT PAS DIRE. JE VEUX DONC QUE LES JEUNES VEUVES SE MARIENT, AIENT DES ENFANTS, GOUVERNENT LEUR MAISON, ET NE DONNENT POINT A L'ENNEMI UNE OCCASION DE DIFFAMATION. CAR DéJà QUELQUES-UNES ONT éTé DéTOURNéES DE LEUR VOIE, A LA SUITE DE SATAN. (V, 11-15 JUSQU'à 21.)

334 Analyse.

1. Paul tient grand compte des veuves; il a déterminé leur âge, en disant: " Qu'elle n'ait pas moins de soixante ans ", et fait connaître les qualités qu'elles doivent remplir quand il ajoutait : " Si elle a élevé ses enfants, exercé l'hospitalité, lavé les pieds des saints ". Maintenant il dit encore : " Evitez les veuves trop jeunes ". Quant aux vierges, bien que leur état soit bien plus difficile, il ne fait rien entendre, et avec raison. Pourquoi ? Parce qu'elles se sont enrôlées pour une milice plus haute, et que leur état vient d'une pensée plus sublime. Les mots : " Si elle a exercé l'hospitalité, lavé les pieds des saints " et tout ce qui s'y rapporte, il les a implicitement compris dans l'application aux bonnes oeuvres, et dans cette parole : " Celle qui n'est point mariée songe au service du Seigneur". (I Cor. VII, 34.) Et, s'il ne s'étend pas avec détail sur la question du temps, n'en soyez pas surpris; car les conséquences de ce qu'il dit sont fort claires. J'ai dit ailleurs qu'une grande pensée leur a fait choisir la virginité. En outre il s'était déjà produit des chutes, et c'est à l'occasion des coupables que vient cette prescription dont il n'est pas question dans l'autre passage. Qu'il y en ait eu, cela résulte clairement de ces mots : " Car lorsqu'elles sont sorties des bornes de la modestie chrétienne, elles veulent se marier ", et de ceux-ci : " Car déjà quelques-unes ont été détournées de leur voie, à la suite de Satan ". — "Evitez les veuves trop jeunes ". Pourquoi ces mots : " Car lorsqu'elles sont sorties des bornes de la modestie, elles veulent se marier?" Et qu'est-ce à dire : " Sorties des bornes de la modestie?" C'est lorsqu'elles sont coquettes, amollies par les délices; semblables à l'épouse d'un homme de bien, qui l'abandonnerait pour un autre. L'apôtre fait voir par là, qu'elles avaient embrassé la viduité sans une résolution réfléchie. La vraie veuve devient épouse du Christ dans son veuvage. Car c'est lui, dit l'Ecriture, qui est le protecteur des veuves et le père des orphelins. (Ps. LXVII, 5, 6.) L'apôtre fait voir qu'elles n'ont pas vraiment choisi la viduité, mais qu'elles se sont livrées à la mollesse. Il les supporte cependant; mais il dit ailleurs aux Corinthiens : " Je vous ai fiancés comme une vierge chaste au Christ pour unique époux ". (II Cor. XI, 2.) Et, après qu'elles se sont inscrites au nombre des veuves, " elles veulent se marier, et sont condamnables, parce qu'elles ont transgressé leur foi première ". Par leur foi, il entend leur promesse; elles ont menti, abandonné le Christ, transgressé leurs engagements.

" Elles apprennent d'ailleurs à être oisives ". Car ce n'est pas seulement aux hommes que le travail est prescrit; c'est aussi aux femmes, car l'oisiveté enseigne tous les vices. Et ce n'est pas seulement de leurs fautes qu'elles ont à répondre, mais des péchés d'autrui. S'il est inconvenant pour une femme de se promener de maisons en maisons, combien plus à une vierge ! " Non-seulement elles apprennent à être oisives, mais bavardes et envieuses, disant ce qu'elles ne devraient pas dire. Je veux donc que les jeunes veuves se marient, aient des enfants, gouvernent leur (335) maison ". Qu'arrivera-t-il en effet, si une femme n'a plus à s'occuper de son mari, et que la pensée de Dieu ne la remplisse pas? Elle deviendra naturellement oisive, bavarde et curieuse. Car celui qui ne se préoccupe pas de ce qui le regarde, se préoccupe sans cesse des affaires d'autrui ; de même que celui qui songe à ce qui le concerne n'aura ni souci ni curiosité de ce qui regarde les autres. " Disant ce a qu'elles ne devraient pas dire ". Rien n'est si inconvenant pour une femme que ces recherches d'une vaine curiosité, et non-seulement pour une femme, mais pour un homme, car c'est une grande preuve d'effronterie et d'impudence. " Je veux donc ", puisqu'elles le veulent, je le veux aussi moi, " que les jeunes veuves se marient, aient des enfants, gouvernent leur maison " et s'y tiennent, car cela vaut beaucoup mieux que de se conduire ainsi. Il fallait se préoccuper du service de Dieu et lui garder fidélité; mais, puisqu'il n'en est point ainsi, mieux vaut se marier, car Dieu n'est pas renoncé et elles ne contractent pas ces défauts. Une telle viduité ne produit rien de bon, et au contraire , en pareil cas, le mariage a d'heureux effets; il pourra détourner leurs esprits de la langueur et de la paresse. Et pourquoi, voyant la chute de plusieurs, n'a-t-il pas dit qu'elles devaient être l'objet de grands soins pour ne pas tomber dans un tel malheur, mais leur recommande-t-il le mariage? Parce que le mariage n'est pas défendu. " Qu'elles ne donnent point à l'ennemi une occasion de diffamation ", ni de prise aucune ; " car déjà quelques-unes ont été détournées de leur voie, à la suite de Satan ". Il s'oppose donc à une viduité pareille, ne voulant pas de veuves trop jeunes qui se rendent coupables d'adultère, ne voulant pas d'oisives, qui disent ce qu'elles devraient taire, de curieuses, qui donnent occasion au démon; si pareille chose n'avait pas eu lieu, il n'aurait pas mis cette opposition.

"Mais, si quelque fidèle a près de lui des veuves, qu'il pourvoie à leurs besoins, et que l'église n'en ait pas le fardeau, afin qu'elle suffise à celles qui sont vraiment veuves (16) ". Il appelle de nouveau vraiment veuves, celles qui vivent dans la solitude et qui n'ont de consolation nulle part. Le conseil que donne ici l'apôtre est excellent, il produisait deux grands résultats : Les uns trouvaient une occasion de faire le bien en nourrissant ces veuves, — et l'église n'était pas surchargée. Il ajoute fort à propos : " Si quelque fidèle "; car les veuves fidèles ne devaient pas être nourries par les infidèles, il ne convenait pas qu'elles eussent besoin d'unetelle assistance. Et voyez comment il est peu exigeant. Il ne parle point d'un secours dispendieux, mais dit seulement : " Qu'il pourvoie à leurs besoins, afin que l'église... suffise à celles qui sont vraiment veuves ". Le bienfaiteur aura double récompense; car en assistant l'une, il aide aussi les autres, en permettant à l'Eglise de les secourir plus largement. " Je veux que les jeunes veuves " — Et quoi ? vivent dans la mollesse ? dans les délices ? Nullement; mais " se marient, aient des enfants, gouvernent " leur maison ". Et la gouvernent, comment? Afin que l'on ne pense pas qu'il les engage à une vie molle, il ajoute: " Et ne donnent point à l'ennemi une occasion de diffamation ". Elles devaient être au-dessus des pensées mondaines; puisqu'elles sont descendues plus bas, qu'elles sachent au moins s'y maintenir.

2. " Que les prêtres qui administrent bien soient jugés dignes d'un double honneur, surtout ceux qui se fatiguent ans la parole et l'enseignement. Car l'écriture dit : Vous ne lierez point la bouche du boeuf qui travaille dans l'aire, et : Le travailleur mérite de recevoir son salaire (18) ". Par l'honneur il entend les soins et l'attention à fournir les objets nécessaires à la vie, comme on le voit par les textes qu'il cite. Lorsqu'il dit : " Honorez les veuves ", il parle de même de pourvoir à leur subsistance; car il dit aussi: "Afin que l'église puisse suffire à celles qui sont vraiment veuves", et: " Honorez celles qui sont vraiment veuves ", c'est-à-dire qui sont dans la pauvreté, car elles sont d'autant plus veuves. Il cite des paroles de la loi et des paroles du Christ, paroles qui concordent entre elles. Car la loi dit : " Vous ne lierez point la bouche du boeuf qui travaille dans l'aire ". (Deut. XXV, 4.) Vous voyez dans quelles conditions il veut que travaille celui qui enseigne. Il n'est point de travail semblable à celui-là, il n'en est point.

Voilà le témoignage de la loi; et celui du Christ, le voici : " Le travailleur mérite de recevoir son salaire ". (Luc, X, 7.) Ne nous attachons pas pour cela seulement au salaire, et le Christ le fait entendre puisqu'il dit : " Celui qui travaille mérite de trouver sa nourriture ". (Matth. X, 10.) En sorte que s'il vit dans la (336) mollesse et le relâchement, il n'est pas digne. Si le boeuf ne travaille pas dans l'aire, s'il ne traîne pas un joug pesant, sous une chaleur étouffante et à travers les épines, s'il ne persévère pas jusqu'à la fin de sa tâche, il n'a pas gagné les aliments qu'on lui laisse prendre. Mais il faut certes que ceux qui enseignent se voient fournir en abondance les objets nécessaires à la vie, afin qu'ils ne succombent pas à la fatigue, et de peur qu'ayant à s'occuper de petites choses, ils ne se détournent des grandes; ils se donneront ainsi aux oeuvres spirituelles, sans songer aux besoins de la vie.

Tels étaient les lévites : ils ne pensaient pas aux moyens de vivre; c'était aux laïques à y pourvoir envers eux, et la loi prescrivait de payer la dîme du revenu, les offrandes sur les objets en or, les prémices, les voeux et plusieurs autres objets. Ces avantages étaient justement garantis par la loi à des hommes qui. cherchaient les avantages de la vie présente; mais je ne demande pour ceux qui gouvernent les églises rien de plus que la nourriture et le vêtement, afin qu'ils ne soient pas entraînés à y donner leurs pensées. Et qu'est-ce qu'un double honneur?

Double de celui des veuves, ou des diacres, ou simplement un grand honneur. Ne nous arrêtons pas à ce mot de double honneur, mais à ce que l’apôtre y a joint : Ceux qui administrent bien. Et quels sont-ils? Ecoutons la parole du Christ : " Le bon pasteur donne sa vie pour ses brebis " . (Jean, X, 11.) Ainsi bien administrer, c'est ne rien épargner pour prendre soin de son troupeau. Principalement ceux qui travaillent dans la prédication et l'enseignement. —Où sont ici ceux qui disent qu'il n'est pas besoin de parole et d'enseignement? Quand l'apôtre donne de tels avis à Timothée — " Méditez ces choses, attachez-vous-y ". Et ailleurs: " Appliquez-vous à la lecture, à l'exhortation, car, en le faisant, vous vous sauverez vous et ceux qui vous écoutent ". (I Tim. IV, 15.) Voilà ceux que l'apôtre veut que l'on honore plus que tous les autres, et il en donne le juste motif c'est qu'ils supportent de grandes fatigues. Car lorsque l'un ne veille ni ne médite, mais reste tranquillement assis sans crainte ni soucis, tandis que l'autre se fatigue en occupant son esprit et ses soins, surtout s'il est étranger à la science profane, comment celui-ci ne devrait-il pas être honoré grandement et plus que tous les autres, quand il se donne tant de peines? Il est exposé à bien des langues; l'un l'a blâmé, l'autre l'a loué, un troisième l'a raillé, un quatrième a attaqué sa mémoire ou sa méthode ; il lui faut bien de la force pour endurer tout cela. C'est une grande chose pour l'édification d'une église, c'est une chose de grande importance, que de savoir enseigner, quand on la gouverne; sans cela bien des choses tombent en ruine, C'est pour cela qu'avec les autres qualités, avec l'hospitalité, la modération, en demandant que l'évêque soit irréprochable, l'apôtre ajoute: " Qu'il sache enseigner "; Le docteur, ce doit être celui qui, par sa vie, enseigne l'amour de la sagesse. Rien de mieux; mais il faut en même temps l'enseigner par ses discours. C'est pour cela que Paul dit : " Surtout ceux qui se fatiguent dans la parole et l'enseignement"; car, quand il s'agit d'exposer les dogmes, quelle vie saurait suppléer aux paroles ? Et quelles paroles? Non celles qui sont pompeuses et revêtues d'ornements profanes, mais des paroles pleines de force, de lumière et de prudence. Ce qu'il faut, ce n'est pas l'art du style et du langage; il faut des pensées, de quelque façon qu'on les exprime;

non l'art de la com. position, mais seulement la sagesse.

" N'accueillez pas d'accusation contre un ancien, s’il n'y a deux ou trois témoins (19) ". Faut-il donc accueillir contre un jeune homme, ou contre qui que ce soit, une accusation sana témoignage? Ne faut-il pas prêter l’oreille avec un discernement scrupuleux ? Que veut donc dire l'apôtre? Qu'il ne faut accueillir ces sortes d'accusations contre personne , mais surtout contre un ancien. Et il ne parle pas ici de la dignité sacerdotale, mais de l'âge, car les jeunes gens sont plus sujets à faillir que les vieillards. Il est évident par tout ceci que désormais une église est confiée à Timothée, ou même toute la province d'Asie; aussi lui parle-t-il des anciens. — " Ceux qui sont en faute, réprimandez-les en présence de tous, afin que les autres en conçoivent de la crainte (20) ". C'est-à-dire, ne les rejetez pas trop vite, mais examinez tout avec une grande exactitude; et, quand vous vous serez rendu clairement compte de l'affaire, montrez-vous plein d'énergie, afin que les autres deviennent plus retenus. Car, s'il est nuisible de con. damner sans raison, ne pas agir contre les fautes manifestes, c'est ouvrir la voie aux autres, pour qu'ils osent en faire autant. Il ne dit (337) pas seulement de réprimander, mais de le faire avec sévérité, car c'est ainsi que-les autres en concevront de la crainte. Pourquoi donc le Christ a-t-il dit: " Va, et reprends ton frère entre toi et lui seul, s'il a péché contre toi " (Matth. XVIII, 15), tandis que Paul permet de l'accuser devant l'Eglise ?

3. N'y aura-t-il pas là plus de scandale? Pourquoi ? Il y en aurait davantage si l'on connaissait la faute et non le châtiment. Mais de même que, si les fautes restent impunies, les coupables se multiplient, de même la répression en redresse un grand nombre. C'est ce qu'a fait Dieu, en châtiant aux yeux de tous Pharaon, Nabuchodonosor et bien d'autres; nous voyons que cités et individus ont porté la peine de leurs crimes. L'apôtre veut donc que tous craignent l'évêque, et il lui donne autorité sur tous. Parce que souvent les accusations proviennent du ressentiment, dit-il, il faut des témoins, des hommes qui discutent contre l'accusé, conformément à l'ancienne loi. " Toute parole doit être appuyée par deux ou trois témoins ". (Deut. XIX, 15.) " N'accueillez pas d'accusation contre un ancien ". Il n'a pas dit : Ne condamnez pas, mais : N'accueillez pas même d'accusation, ne le traduisez pas en jugement. Mais si deux témoins mentent? Cela est rare, mais on peut l'éclaircir dans le jugement et faire briller la vérité. On doit s'estimer heureux qu'une faute ait deux témoins, car elles se commettent en secret et à la dérobée;

en sorte que c'est là matière à examen approfondi.

Mais si les fautes sont reconnues et qu'il n'y ait pas de témoins, mais qu'on ait mauvaise opinion de l'affaire? L'apôtre l'a dit plus haut : " Il faut que, l'évêque ait bon témoignage de ceux du dehors".

Ayons donc l'amour et la crainte de Dieu. Il n'y a point de loi pour le juste, mais la plupart, suivant la vertu par contrainte et non par préférence, retirent de grands fruits de la crainte et répriment souvent leurs mauvais désirs. Ecoutons à cause de cela les menaces qui nous sont faites de l'enfer, afin de recueillir les précieux fruits de cette crainte. Car si Dieu, qui y précipitera les pécheurs, ne nous en eût pas d'avance adressé la menace, un bien grand nombre y fussent tombés. Si en effet, maintenant que la terreur agite nos âmes, il s'en trouve plusieurs qui pèchent si facilement, comme s'il n'y avait pas d'enfer, quels crimes ne commettrions-nous pas si nous n'en avions ni la révélation ni la menace, en sorte, comme je le dis sans cesse, que l'enfer ne montre pas moins l'intérêt que Dieu nous porte que son royaume céleste. L'enfer conspire avec le paradis, puisque la crainte de l'un nous pousse vers l'autre. Ne croyons donc pas que c'est l'oeuvre d'un être cruel et impitoyable, mais plutôt l'œuvre de la miséricorde et d'une immense bonté, du zèle avec lequel il veut nous attirer à lui. Si Ninive n'eût pas été menacée par clonas de sa ruine, cette ruine se serait accomplie ; s'il n'eût pas dit que Ninive serait détruite, Ninive n'aurait pas subsisté; si nous n'avions été menacés de l'enfer, nous y serions tous tombés;

si nous n'avions été menacés du feu, nul n'y eût échappé. Dieu dit le contraire de ce qu'il veut, afin d'accomplir ce qu'il veut : il ne veut pas la mort du pécheur, et il parle de la mort du pécheur, afin qu'il ne se précipite pas dans la mort. Ce n'est pas une simple parole; il nous montre la réalité, afin que nous l'évitions.

Et pour que personne ne pense que c'est une vaine menace, pour qu'on en connaisse la réalité, ce qui s'est passé en ce monde le rend manifeste. Le déluge de pluie qui a fait périr le genre humain n'est-il pas une image de la géhenne du feu? " De même ", dit l'Evangile , " que dans les jours de Noé.., il y avait des hommes qui se mariaient, des hommes qui donnaient leurs filles en mariage... il en sera de même alors". (Maith. XXIV, 37, 38.) Il a prédit , cet événement longtemps d'avance; dans l'Evangile encore il le prédit d'avance quatre siècles et davantage (1) ; mais nul ne médite ses menaces, tous les regardent comme des fables et comme un objet de risée ; nul n'a de crainte, nul ne pleure ses fautes, nul ne se frappe la poitrine. Le fleuve de feu bouillonne, la flamme s'élève, et nous, nous rions, nous vivons dans les délices, nous péchons sans crainte. Nul ne fait entrer dans son esprit ce dernier jour, nul ne pense que la vie présente r passe, que tout ce que nous voyons n'a qu'un temps, bien que chaque jour les événements nous le crient et nous fassent entendre leur voix. Les morts prématurées, les changements qui ont lieu même pendant notre vie, ne nous instruisent pas, non plus que nos maladies de toute sorte. Et ce n'est pas dans nos corps seulement, mais dans les éléments aussi que l'on

1 L'orateur s'exprime ainsi parce qu'il parle quatre siècles après Jésus-Christ, dans l'ignorance absolue du temps où viendra le dernier jour.

338 peut voir les changements se produire: tout nous donne occasion de méditer sur cela même dans notre jeunesse ; partout et en tout l'instabilité est signalée. Ni l'hiver, ni l'été, ni le printemps, ni l'automne ne se sont jamais arrêtés dans leur cours; ils s'écoulent, ils s'envolent. Mais que dis je les années et les fleurs? Voulez-vous parler des dignités? des rois qui sont aujourd'hui et ne seront plus demain, des riches, des demeures somptueuses, de la nuit et du jour, du soleil? N'est-il pas souvent éclipsé, disparu dans les ténèbres, caché par un nuage? Rien demeure-t-il de tout ce que nous voyous? Non, rien que notre âme, et nous la négligeons; nous faisons grand cas de ce qui change, et ce qui demeure à jamais, nous y restons indifférents, comme s'il nous échappait sans cesse. — Un tel est puissant. — Oui, jusqu'à demain, et ensuite il périra; vous le voyez par l'exemple de ceux qui furent plus puissants que lui et qui ont disparu. La vie est un théâtre, un songe.

De même que, chez les acteurs, quand le théâtre est enlevé, la diversité des rôles disparaît, de même que les songes s'envolent aux premiers rayons du matin, de même ici quand notre rôle est achevé dans la vie publique ou privée, tout se dissipe et disparaît. L'arbre que vous avez planté, la maison que vous avez bâtie demeurent après vous; l'architecte et le laboureur sont enlevés et meurent. Et, quand nous en sommes témoins, cela ne nous change point; nous disposons tout comme si nous étions immortels, et nous vivons dans le luxe et la mollesse.

4. Ecoutez ce que dit Salomon, qui a éprouvé par lui-même ce que sont les choses de la vie présente : " Je me suis élevé des demeures ", dit-il, " j'ai planté des jardins et des parcs, des vignobles... des piscines... j'ai acquis de l'or et de l'argent... je me suis procuré des chanteurs et des chanteuses, des troupeaux de gros et de menu bétail ". (Eccl. II, 4-8.) Nul n'a joui de tant de délices, nul n'a été si illustre et si sage, nul n'a été maître si puissant, nul n'a connu comme lui les événements passés. Mais quoi ! rien de tout cela ne l'a satisfait, et que dit-il après en avoir joui ? " Vanité des vanités, tout est vanité " (Ib. 1, 2.) Non pas vanité seulement, mais il s'exprime avec plus d'énergie. Croyons-en, je vous en conjure, un homme qui en a fait l'expérience, écoutons-le et entreprenons des choses où l'on ne trouve pas la vanité, mais où réside la vérité, où tout est solide et stable, où tout est fondé sur la pierre, où rien ne vieillit ni ne passe, où tout est florissant et jeune, où le temps n'a point d'action, où rien ne doit dis. paraître.

Je vous en conjure, désirons sincèrement Dieu, non par la terreur de l'enfer, mais par le désir du royaume éternel.

Dites-moi, en effet, qu'y a-t-il de semblable au bonheur de voir le Christ? Rien assurément. Qu'y a-t-il de semblable à la jouissance des biens célestes? Assurément rien. Biens " que l'oeil n'a point vus, que l'oreille n'a point entendus, qui n'ont point pénétré dans le coeur de l'homme et que Dieu a préparés à ceux qui l'aiment ". (I Cor. II, 9.)

Efforçons-nous de les obtenir, et méprisons les biens terrestres. Ne nous plaignons-nous pas souvent de ce que la vie de l'homme n'est rien ? Pourquoi donc cet empressement pour un rien ? Pourquoi se donner tant de peine pour un rien? Vous considérez des habitations somptueuses; est-ce cette vue qui vous trompe? Levez donc les yeux au ciel, comparez-en la beauté avec ces pierres et ces colonnes, et vous verrez qu'elles ne sont qu'un ouvrage de fourmis et de moucherons. Adonnez-vous à la contemplation, élevez-vous vers les objets célestes, voyez de là ce que sont de somptueux édifices, et vous verrez qu'ils ne sont rien que des jeux de petits enfants. Vous savez que l'air devient plus subtil, plus léger, plus pur, plus transparent, à mesure que l'on s'élève ? C'est dans une semblable région qu'ont leurs demeures, leurs tabernacles, ceux qui pratiquent les oeuvres de miséricorde. Toute habitation terrestre sera détruite à la résurrection, et, avant la résurrection, le temps, dans son cours, la détruit, la dissout, la fait disparaître.

Souvent même, avant l'action du temps, dans l'éclat de la nouveauté, un tremblement de terre la renverse, un incendie la dévore; car il y a des morts prématurées pour les édifices, comme il y en a pour les hommes: souvent, quand la terre est ébranlée, des bâtiments usés par le temps restent en équilibre, et ceux qui brillent de jeunesse, qui sont solides et nouvellement achevés, sont ébranlés et renversés par la foudre seule; Dieu l'a réglé ainsi sans doute pour que nous ne soyons pas orgueilleux de nos constructions. Voulez-vous ne pas vous laisser décourager? Allez dans ces édifices publics dont vous (339) jouissez comme les autres; car il n'est point de maison, il n'en est point, quelque somptueuse qu'elle soit, qui l'emporte sur les édifices publics; demeurez-y autant qu'il vous plaira, ils sont à vous, à vous comme aux autres; ils sont publics et non privés. Mais cela ne vous satisfait pas, dites-vous. Non, d'abord par l'effet de l'habitude, puis par celui de la cupidité. C'est donc la cupidité qui fait l'agrément d'une chose, et non sa propre beauté. Le plaisir c'est d'être cupide et de vouloir s'approprier ce qui est à tous.

Eh ! jusques à quand serons-nous cloués et collés à la terre? Jusques à quand nous roulerons-nous dans la boue comme des vermisseaux? Dieu nous a fait un corps de terre afin que nous l'élevions vers le ciel, et non pour qu'il nous serve à abaisser notre âme elle-même vers la terre; mon corps est terrestre, mais, si je le veux, il devient céleste. Voyez quel honneur Dieu nous a fait, en nous confiant une si grande oeuvre. C'est moi, dit-il, qui ai fait le ciel et la terre; je te rends participant de la création : fais de la terre un ciel, tu le peux. On dit de Dieu qu'il fait et qu'il change tout. (Amos, V, 8.) Il a aussi donné cette puissance aux hommes, comme un père plein de tendresse, qui sait peindre, mais qui veut aussi instruire son fils dans cet art. Je t'ai donné, nous dit-il, un corps qui est beau; je te confie l'accomplissement d'une oeuvre plus grande : fais une belle âme. J'ai dit en effet : Que la terre produise l'herbe verdoyante... et les arbres portant des fruits " (Gen. I, 11); dis aussi, toi : Que la terre produise son fruit, et tout ce que tu voudras faire se produira. Je fais la chaleur et le brouillard ; je suis l'auteur du tonnerre et le créateur du vent, j'ai formé le dragon, c'est-à-dire le démon pour me jouer de lui. (Ps.

CIII , 26.) Je ne t'ai point envié cette puissance : joue-toi de lui, si tu le veux; car tu peux le lier comme un petit oiseau. Je fais lever mon soleil sur les bons et sur les méchants : imite-moi, fais part de tes biens aux bons et aux méchants. Je suis patient dans les outrages, et je fais du bien à ceux qui me les adressent; imite-moi, car tu le peux. Je fais le bien, non pour en obtenir en retour; imite-moi, et tu ne le feras plus pour obtenir un retour, pour qu'on te le rende. J'ai allumé des flambeaux pour le ciel: allumes-en de plus brillants, car tu le peux; éclaire ceux qui sont dans l'erreur, le bienfait de me connaître est plus grand que celui de voir le soleil. Tu ne peux créer un homme, mais tu peux former un juste, un homme agréable à Dieu. J'ai créé sa substance, embellis sa volonté.

Vois combien je t'aime et pour quels grands objets je t'ai donné du pouvoir.

Voyez, mes bien-aimés, quel honneur vous recevez; et cependant il est des insensés, des ingrats qui demandent pourquoi nous sommes maîtres de notre volonté. Dans tous ces objets que nous venons de parcourir, nous pouvons imiter Dieu; il nous serait impossible de le faire si notre volonté n'était pas libre. Je règne, dit-il, sur les anges, et toi aussi par tes prémices. Je suis assis sur un trône royal, et toi aussi par tes prémices (1) : "

Il nous a ressuscités et nous a fait asseoir à la droite de " Dieu ". (Ephés. II, 6.) Les chérubins, les séraphins, toute l'armée des anges, les principautés, les puissances, les trônes, les dominations, s'inclinent devant toi à cause de tes prémices. N'accuse pas ton corps, qui jouit d'un honneur si grand, que les puissances incorporelles vénèrent. Mais que dis-je? Ce n'est pas seulement par là que je veux te gagner, mais aussi par mes souffrances. C'est pour toi que l'on m'a craché au visage, que l'on m'a souffleté, que j'ai anéanti ma gloire, et que, descendant du séjour de mon Père, je suis venu vers toi, qui me haïssais, qui te détournais de moi et ne voulais pas entendre mon nom ; j'ai couru à ta poursuite afin de te saisir; je t'ai uni et attaché à moi-même; je t'ai dit : Mange ma chair et bois mon sang; je t’élève au ciel et je viens t'embrasser sur la terre. Je ne me suis pas contenté de placer si haut tes prémices, cela ne suffisait pas à mon amour. Je suis descendu sur la terre; et je ne me joins pas seulement à toi, mais je pénètre tout ton être, je suis mangé par toi, je m'amincis peu à peu, afin que la fusion, que l'union soient plus parfaites. Ce qui s'unit demeure dans les limites de sa propre étendue, mais moi je ne fais plus qu'un tout avec toi. Je veux que rien ne nous sépare plus; je veux que nous ne fassions plus qu'un. Sachant cela, sachant la grande tendresse de Dieu pour nous, faisons tout pour ne pas être indignes de si grands dons; obtenons-les tous dans le

1 C'est-à-dire, l'Homme-Dieu, qui est les prémices de l'humanité, et qui est assis à la droite de Dieu son Père. (J.- B. J.) 340 Christ Jésus Notre-Seigneur, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XVI. JE VOUS ATTESTE EN PRéSENCE DE DIEU, ET DE JéSUS-CHRIST, ET DES ANGES éLUS, DE GARDER TOUTES CES PAROLES, SANS PRéJUGé, NE FAISANT RIEN PAR SIMPLE PENCHANT. N'IMPOSEZ PROMPTEMENT LES MAINS A PERSONNE, ET NE VOUS RENDEZ PAS COUPABLE DES FAUTES D'AUTRUI. CONSERVEZ-VOUS CHASTE. CESSEZ DE NE BOIRE QUE DE L'EAU, MAIS FAITES USAGE D'UN PEU DE VIN, A CAUSE DE VOTRE ESTOMAC ET DE VOTRE FRéQUENT éPUISEMENT. (V, 21-23; JUSQU'A VI, 1.)

Analyse. 1. Des ordinations ; qu'elles ne doivent pas se faire trop promptement et sans un examen préalable très-sérieux. 2. Devoirs des serviteurs. — Exhortation morale au service de Dieu.

1. Après avoir parlé des évêques, des diacres, des hommes, des femmes, des veuves, des vieillards et de tous; après avoir montré quels sont les pouvoirs de l'évêque en qualité de juge, l'apôtre ajoute : " Je vous atteste en présence de Dieu et de Jésus-Christ et des anges élus, de garder toutes ces paroles, sans préjugé, ne faisant rien par simple penchant ". C'est sur un ton terrible qu'il continue ses prescriptions , car, si Timothée est son enfant chéri, il n'hésite pas pour cela. Celui qui n'a pas craint de dire de lui-même: " Je crains qu'après avoir prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même " (I Cor. IX, 27), n'aurait pas hésité ni craint en parlant de Timothée. Mais il atteste le Père et le Fils ; et pourquoi aussi les anges? C'est un effet de sa grande modestie. Moïse dit de même : " Je prends à témoin le ciel et la terre " (Dent. IV, 26), pour ne pas prononcer le nom du Seigneur; et il est dit encore : " Ecoutez, précipices et fondements de la terre ". (Mich. VI, 2.) Paul prend le Père et le Fils à témoin de ses paroles, se justifiant devant eux pour le jour à venir, s'il se produit quelque infraction au devoir, comme s'étant acquitté de tout le sien. — " De garder toutes ces paroles sans préjugé, ne faisant rien par simple penchant "; c’est-à-dire, vous mettant vous-même au rang de ceux qui sont jugés par vous, afin que personne ne vous gagne et ne se rende maître de votre jugement. Et pourquoi dire : " Les anges élus?" C'est qu'il y en a qui ne le sont pas. Jacob aussi prend à témoin Dieu et la colline.

Ainsi nous-même nous prenons souvent à témoin des personnages éminents et d'autres moindres, afin de rendre notre témoignage plus imposant. C'est comme s'il disait : Je prends à témoin Dieu, son Fils et ses serviteurs, des préceptes que je vous ai donnés; c'est en leur présence que je vous les donne; inspirant par là de la crainte à Timothée.

Puis il continue par l'objet le plus opportun, celui qui renferme surtout le salut de l'Eglise, les ordinations. " N'imposez promptement ", dit-il, " les mains à personne, et ne vous rendez pas coupable des fautes d'autrui ". Qu'est-ce à dire : " Promptement?" C'est-à-dire, qu'il ne suffit pas d'une première, d'une seconde, ni d'une troisième épreuve, mais qu'il faut une étude bien des fois répétée et un examen approfondi, car ce n'est pas une oeuvre sans péril. Vous serez en effet responsable des fautes du prêtre, si voles êtes l'auteur de leur origine, des fautes qui ont précédé l'ordination et de celles qui la suivront. Parce que vous aurez été à contretemps indulgent pour les premières, vous serez responsable des secondes, dont vous serez la cause , et aussi des fautes passées parce que vous aurez dispensé le coupable du repentir et de la componction. Car de même que vous avez part aux avantages spirituels de vos disciples, vous participez aussi à leurs fautes. — " Conservez-vous chaste ". Il parle ici de la continence. " Cessez de ne boire que de l'eau, mais faites usage d'un peu de vin, à cause de votre estomac et de (341) votre fréquent épuisement ". Si, à un homme si fort adonné au jeûne, et faisant de l'eau un usage si constant, qu'il se trouve épuisé et fréquemment épuisé, l'apôtre prescrit de se modérer, et si Timothée ne s'y refuse pas, combien plus ne devons-nous pas nous irriter si nous entendons quelque discours qui nous froisse. Et comment, dira-t-on, n'a-t-il pas fortifié l'estomac de son disciple, lui dont les vêtements ressuscitaient les morts? Car il est clair qu'il le pouvait. Pourquoi donc ne l'a-t-il pas fait? Afin que si nous voyons aujourd'hui de grands hommes, des hommes vertueux affligés de maladies , nous n'en soyons pas scandalisés , car c'est pour leur avantage qu'il en arrive ainsi. Si un ange de Satan a été donné à Paul pour qu'il ne s'enorgueillit point (II Cor. XII, 1), combien plus à Timothée, car ses miracles auraient pu l'entraîner à l'orgueil. Il le laisse donc soumis aux lois de la médecine, afin qu'il modère aussi ses pensées et que les autres ne soient pas scandalisés, mais qu'ils apprennent que Paul et Timothée étaient de notre nature, eux qui ont fait de tels progrès dans la vertu. Car Timothée paraît avoir été maladif, ce que l'apôtre fait entendre quand il dit : " A cause de votre fréquent épuisement ", de l'estomac et du reste du corps. Mais il ne lui permet pas de se remplir de vin sans modération; il le lui permet pour la santé, non pour la mollesse.

" Les péchés de certains hommes sont manifestes et précèdent le jugement; pour d'autres, les péchés suivent (24) ". L'apôtre vient de dire, en parlant des ordinations : " Ne vous rendez pas coupable des fautes d'autrui". Mais, dira-t-on , si je les ignore? " Les péchés de certains hommes sont manifestes et précèdent le jugement;

pour d'autres, les péchés suivent ". Les péchés des uns sont connus parce qu'ils sont antérieurs au jugement; et ceux des autres non , parce qu'ils sont postérieurs. " De même aussi les bonnes oeuvres sont manifestes, et celles qui ne le sont pas ne peuvent longtemps rester cachées (25) ".

" Que ceux qui sont sous le joug de la servitude regardent leurs maîtres comme dignes de tout honneur, afin que le nom et la doctrine du Seigneur ne soient point blasphémés ". (VI, 1.) Qu'ils les regardent comme dignes de tout honneur. Ne pensez pas être libre, parce que vous êtes fidèle ; mais c'est un acte de liberté que de mieux aimer servir. Car l'infidèle, s'il voit que ses esclaves se comportent avec insolence, parce qu'ils ont la foi, proférera des blasphèmes, en disant que la croyance chrétienne rend séditieux; s'il les voit obéissants, il cédera plus facilement et prêtera mieux l'oreille à la parole de Dieu.

Car autrement Dieu et sa prédication seront blasphémés.

Mais, dira-t-on, si les maîtres sont fidèles? Même alors il faut être docile, à cause du nom du Seigneur. " Que ceux qui ont des maîtres fidèles ne les méprisent point parce qu'ils sont leurs frères, mais qu'ils les servent avec plus de soin, parce qu'ils sont fidèles et aimés de Dieu, participant au même bienfait (2) ".

2. Si donc vous avez reçu cet honneur de trouver des frères dans vos maîtres, c'est un devoir plus grand d'être dociles envers eux. — " Antérieurement au jugement ". L'apôtre veut dire que, parmi les mauvaises actions, il en est qui sont ignorées, et d'autres qui ne le sont pas, mais qu'au jour du jugement, ni les bonnes ni les mauvaises ne resteront cachées. Qu'est-ce à dire, antérieurement au jugement qu'elles provoquent? Par exemple, lorsqu'un homme commet des péchés qui le condamnent à l'avance, quand il est incorrigible, quand on espère en vain qu'il se corrigera. Et pourquoi l'apôtre dit-il cela? Parce que, quand ces pécheurs se cacheraient ici-bas , ils .ne seront point ignorés dans ce jugement où tout sera mis à nu. Il y a là aussi un grand encouragement pour les justes. Entre les prescriptions précédentes, telles que: Ne faisant rien par simple penchant, etc., et celle-ci : Tous ceux qui sont sous le joug, il y a une suite naturelle, nécessaire; celles-ci sont le développement de celles-là. Celles-ci regardent-elles l'évêque? Oui, sans doute, puisqu'il doit exhorter les serviteurs. Nous voyons partout l'apôtre adresser ses préceptes aux esclaves plus qu'aux maîtres; leur montrant les voies de la soumission, et tenant d'eux un très-grand compte. Aux maîtres il dit : "

Renoncez aux menaces ". (Eph. VI, 9.) — Mais pourquoi ces avis? Les infidèles en avaient besoin; mais il ne pouvait s'adresser qu'à ceux qui avaient embrassé la foi; et pour ceux-ci, à quoi bon? Parce que les maîtres donnent plus à leurs serviteurs que les serviteurs à leurs maîtres. Ce sont les maîtres qui paient pour l'entretien de leurs serviteurs, pour leur habillement, pour tous (342) leurs besoins; en sorte que les maîtres sont plutôt les serviteurs de leurs esclaves, et c'est ce qu'il veut faire entendre, quand il dit " Parce qu'ils sont fidèles et aimés de Dieu, participant au même bienfait ". Ils se fatiguent et prennent de la peine pour votre repos; ne doivent-ils pas être grandement honorés de leurs serviteurs?

Mais, s'il a prescrit aux esclaves d'être ainsi obéissants, songez comment nous devons nous conduire envers notre Maître, qui nous a fait passer du néant à l'être, qui nous donne la nourriture et le vêtement. Servons-le au moins comme nos domestiques nous servent. N'y emploient-ils pas leur vie tout entière, pour que leurs maîtres vivent en repos? Leur occupation, leur vie, c'est de prendre soin des intérêts de leurs maîtres. Ne s'en préoccupent-ils pas toute la journée, n'ayant souvent à disposer pour eux-mêmes que d'une petite partie de la soirée? Nous, tout au contraire, nous nous préoccupons sans cesse de nos intérêts; ceux de notre maître ne nous prennent pas la moindre partie du jour; et pourtant il ne nous demande pas ce qui est à nous, comme le font les maîtres à l'égard de leurs esclaves; mais ce que nous faisons pour lui tourne à notre propre avantage. Là, en effet, le travail du serviteur était profitable au maître ; ici le service de l'esclave ne profite point au maître, mais au serviteur seul. " Vous n'avez pas besoin de mes biens ", dit le Psalmiste. (Ps. XV, 2.) Car, dites-moi, quel profit revient-il à Dieu que je sois juste ? Que perd-il si je suis injuste? Son essence n'est-elle pas inaltérable et impassible? N'est-elle pas au-dessus de la souffrance ? Les esclaves n'ont rien à eux; tout est à leur maître, quelque riches qu'ils deviennent, et nous avons bien des choses en propre. Et cet honneur n'est pas tout ce que nous recevons du Roi de l'univers. Quel maître a donné son propre fils pour son serviteur? Aucun; tous donneraient plutôt leurs serviteurs pour leurs enfants. Ici c'est tout le contraire. Dieu n'a pas épargné son propre Fils, mais l'a livré pour nous tous, pour tous ses ennemis, pour ceux qui le haïssent. Les esclaves, quand on leur donnerait des ordres pénibles, ne se fâchent point, mais se montrent pleins de reconnaissance; et nous, nous regimbons en mille occasions. Un maître ne promet point à ses serviteurs de récompenses telles que Dieu nous en promet. Que promet-il, le maître ? La liberté qui est souvent plu difficile à supporter que la servitude. Souvent sous la pression de la faim, on la trouve plu amère, quelque grand qu'en soit le don. Au près de Dieu, rien de précaire, rien de corruptible ; mais que nous promet-il? " Je ne vous appellerai plus serviteurs , vous êtes mes amis ". (Jean, XV, 15.)

Rougissons et craignons, mes bien-aimés nous devrions servir notre maître au moins comme nos domestiques nous servent; mai la plupart du temps nous ne lui témoignons point notre service. Ceux-là sont philosophe malgré eux; ils n'ont que le vêtement et la nourriture; tandis que nous insultons à Dieu par notre mollesse. Si nous n'en recevons pas d'ailleurs, recevons d'eux des leçons de sagesse. L'Ecriture renvoie bien les hommes à l'école, non des esclaves, mais des animaux sans raison, quand elle nous commande d'imiter les abeilles ou les fourmis. Pour moi, je vous exhorte à imiter vos serviteurs : faisons au moins par crainte de Dieu tout ce qu'ils font par crainte de leurs maîtres; car je ne vois pas que vous le fassiez. Bien souvent par. crainte ils se laissent insulter et demeurent plus silencieux que n'importe quel philosophe ; on les insulte à tort ou à raison, et ils ne répliquent pas; mais ils demandent pardon, souvent sans avoir fait de mal. Ils ne reçoivent que le nécessaire, souvent moins que le nécessaire, et ils prennent patience; ils dorment sur une natte de jonc, ils ne se nourrissent que de pain, toute leur existence est pauvre, et ils ne réclament point, ils ne se fâchent point, parce qu'ils nous craignent. Quand on leur confie de l'argent, ils le rendent tout entier : ne me parlez pas de ceux qui sont pervers, mais ceux qui ne sont pas trop mauvais cèdent à la première menace. N'est-ce pas là de la philosophie?

Ne me dites pas qu'ils le font par nécessité, car vous avez, vous aussi, la nécessité d'éviter l'enfer, et cependant vous n'avez point tant de prudence et ne rendez point tant d'honneur à Dieu que ne vous en rendent vos esclaves. Chacun d'eux a sa demeure déterminée, et n'empiète pas sur celle de son camarade, non plus que la cupidité de celui-ci ne lui fait tort. La crainte de leur commun maître les maintient dans le devoir.

Rarement un serviteur fait tort à un autre ou en reçoit quelque dommage.

Mais, parmi les hommes libres, le contraire (343) a lieu; nous nous déchirons, nous nous dévorons les uns les autres; nous ne craignons point notre maître, nous ravissons ce qui appartient à des serviteurs comme nous, nous volons, nous frappons, sous ses yeux. Nul esclave ne ferait cela; s'il frappe, c'est loin des yeux de son maître; s'il profère des injures, c'est loin de ses oreilles; mais nous osons tout, et pourtant Dieu nous voit et nous entend. La crainte du maître leur est toujours présente; à nous, jamais. C'est pour cela que l'on voit partout le bouleversement, la confusion, la corruption ; nous ne réfléchissons point à nos péchés, et, quand nos serviteurs commettent des fautes même les plus petites, nous les examinons toutes avec rigueur. Je ne dis point cela pour enseigner la paresse aux esclaves, mais pour secouer la nôtre , pour réveiller notre nonchalance , afin que nous soyons au moins pour Dieu ce que nos esclaves sont pour nous, eux qui sont de même nature que nous et n'ont point reçu de nous des bienfaits comparables à ceux dont Dieu nous comble. Eux aussi sont libres par nature. La parole : " Qu'ils commandent aux poissons, etc. " (Gen. I, 26), a été dite aussi pour eux. La servitude ne vient pas de la nature; elle vient d'un châtiment et de circonstances malheureuses, et cependant ils nous portent un grand respect. Nous leur prescrivons exactement tout ce qui concerne notre service, et la plupart du temps nous nous dérobons à celui de Dieu dont tout l'avantage est pour nous. Car plus nous serons zélés à ce service, plus nous aurons de bonheur et de gain. Ne nous privons point nous-mêmes d'un tel avantage; car Dieu se suffit et n'a besoin de rien ; récompense et gain retomberont sur nous. Il semble donc que ce ne soit pas Dieu que nous servons, mais nous-mêmes; obéissons-lui avec crainte et tremblement, afin d'obtenir les biens promis par Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit , gloire , puissance, honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XVII. ENSEIGNEZ CELA, EXHORTEZ A L'ACCOMPLIR. SI QUELQU'UN DONNE UN ENSEIGNEMENT DIFFéRENT ET N'ACQUIESCE POINT AUX PURES DOCTRINES DE NOTRE-SEIGNEUR JéSUS-CHRIT, ET A LA SCIENCE QUI EST CONFORME A LA PIéTé, C'EST UN ORGUEILLEUX QUI NE SAIT RIEN, MAIS QUI A LA MALADIE DES RECHERCHES ET DES DISPUTES DE MOTS, D'OU NAISSENT L'ENVIE, LES QUERELLES, LES BLASPHèMES, LES SOUPçONS MAUVAIS, LES FROISSEMENTS EXCITéS PAR DES HOMMES D'UN ESPRIT GATé, éLOIGNéS DE LA VéRITé, CONFONDANT LE GAIN ET LA PIéTé [éLOIGNEZ-VOUS DE CES HOMMES]. OUI, C'EST UN GRAND GAIN QUE LA PIéTé AVEC LA MODéRATION DANS LES DéSIRS. CAR NOUS N'AVONS RIEN APPORTé EN CE MONDE, ET IL N'EST PAS DOUTEUX QUE NOUS N'EN POURRONS RIEN EMPORTER. (VI, 2-7 JUSQU'A 12.)

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