Homélies sur les épîtres à Timothée (page 3)

Jean Chrysostome · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 4 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1. Celui qui enseigne n'a pas seulement besoin d'autorité, mais d'une grande douceur; comme il n'a pas besoin de douceur seulement, mais aussi d'autorité. Tout cela, le bienheureux Paul l'enseigne en disant, tantôt : " Prescrivez et enseignez ceci ", tantôt : " Enseignez cela, exhortez à l'accomplir ". Car, si les médecins exhortent leurs malades, non pour revenir eux-mêmes à la santé, mais pour les guérir de leurs maladies et les remettre sur pied, nous devons bien davantage user aussi d'exhortations envers ceux que nous enseignons. Le bienheureux Paul, en effet, ne refuse point de servir, quand il dit: " Nous ne nous prêchons point nous-mêmes, mais nous prêchons le Christ Jésus; et quant à nous , nous mous regardons comme vos serviteurs, à cause de Jésus " (II Cor.

IV, 5); et ailleurs: " Tout est à vous, que ce soit Paul ou Apollon". (I Cor. III, 22.) Il sert ainsi de (344) grand coeur, car ce n'est point une servitude, mais un état meilleur que la liberté. " Celui-là est esclave ", dit l'Ecriture, " qui commet le péché ". (Jean, VIII, 34.)

" Si quelqu'un donne un enseignement " différent, et n'acquiesce point aux pures doctrines de Notre-Seigneur Jésus-Christ et à la science qui est conforme à la piété, c'est un orgueilleux qui ne sait rien ". Ce n'est donc pas la science qui conduit au vertige de l'orgueil, c'est l'ignorance. Car celui qui connaît la doctrine conforme à la piété, sait parfaitement se modérer;

celui qui connaît les saines doctrines n'a pas l'esprit malade. Ce qu'est l'inflammation pour les corps, l'orgueil l'est pour les âmes; nous ne pouvons pas plus dire d'un orgueilleux que d'un homme souffrant d'une inflammation, qu'il se porte bien. Mais est-il donc possible de ne rien savoir en sachant quelque chose? Oui, car celui qui ne sait pas ce qu'il doit savoir, ne sait rien; et l'on voit ici manifestement que l'arrogance naît de l'ignorance. Le Christ s'est anéanti; celui qui sait cela ne s'enflera jamais; car l'homme n'a rien qu'il ne tienne de Dieu; il ne s'enfler donc pas. " Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu ? " (I Cor. IV, 7.) Le Christ lui-même a lavé les pieds de ses disciples; qui donc, sachant cela , pourra se gonfler d'orgueil? C'est pourquoi il a dit : " Quand vous aurez tout accompli, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles ". (Luc, XVII, 10.) Le publicain a été loué, seulement pour son humilité, et le pharisien s'est perdu par son arrogance. Celui donc qui s'enorgueillit ne sait rien de tout cela. Le Christ a dit aussi : " Si j'ai mal parlé, rendez-en témoignage; si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous?

" (Jean, XVIII, 23.) L'apôtre dit: " Mais qui a la maladie des recherches ". Rechercher ces choses, c'est donc être malade; " et des disputes de mots " ; oui, sans doute; car lorsque les raisonnements ont donné la fièvre à une âme, lorsqu'elle est agitée, elle cherche; lorsqu'elle est en santé, elle ne cherche point, elle accepte la foi. La recherche et les disputes de mots ne conduisent à rien. Car ce que la foi seule annonce, quand la recherche veut se charger de le découvrir, elle ne nous le fait pas voir et ne nous le laisse pas comprendre. Si quelqu'un veut trouver, en fermant les yeux, un objet qu'il cherche, ou si, les tenant ouverts, il s'ensevelit dans une fosse et détourne son regard du lieu de ses recherches, il ne pourra rien trouver. C'est ainsi qu'en dehors de la foi, rien ne se découvre, mais il naît inévitablement des troubles. — " D'où naissent les blasphèmes, les soupçons mauvais " ; c’est-à-dire les opinions et les doctrines perverses qui proviennent de ces recherches; alors, en effet, nous soupçonnons au sujet de Dieu ce qu'il ne faut pas. " Les froissements ", c'est-à-dire les exercices inutiles de la parole. Ou peut-être encore veut-il dire que, comme les brebis galeuses communiquent leur mal à celles qui sont saines, il en est de même des hommes pervers.

" Eloignés de la vérité, confondant le gain et la piété ". Vous voyez combien de malheurs l'apôtre nous dit produits par les disputes de mots : l'avidité honteuse pour le gain, l'ignorance, l'orgueil, qui est enfanté par l'ignorance elle-même. — Eloignez-vous de ces hommes, ne vous rencontrez point avec eux. " Evitez l'hérétique, après une première et une seconde réprimande ". (Tit. III, 10.) II nous montre que leur ignorance-même vient surtout de leur négligence. Pourrez-vous persuader des hommes qui luttent pour des richesses? Non, vous ne le pourrez qu'en leur donnant encore, et même ainsi vous ne contenterez point leurs désirs. " L'oeil de l'homme cupide est insatiable; il ne se contente point d'un résultat partiel ". (Ecclés, XIV, 9.)

Il faut donc se détourner de ceux qui sont incorrigibles. Mais s'il avertit celui qui se trouvait dans la nécessité de lutter, de ne pas se rencontrer avec ces. hommes et de ne pas se lier avec eux, combien plus nous, qui sommes au rang des simples disciples.

Et comme il a dit que ces hommes confondent le gain et la piété, il ajoute : " Oui, c'est " un grand gain que la piété, avec la modération dans les désirs " ; non lorsqu'on possède des richesses, mais lorsqu'on n'en possède pas. Car, afin que son disciple ne tombe pas dans l'abattement à cause de sa pauvreté, il le relève et le soutient. " Ils la confondent avec le gain ". Oui, c'en est un, mais d'une autre et meilleure nature. Ayant abaissé l'un de ce avantages, il exalte l'autre. Le gain d'ici-bas n'est rien : il demeure sur la terre, il ne nous suit pas, il n'émigre point avec nous. Qu'est-ce qui le prouve? C'est que nous sommes venu, dans la vie sans rien avoir; nous devon; donc en partir sans rien emporter; nu est (345) venu notre corps, nu il s'en ira. Nous n'avons donc pas besoin de superflu; si nous n'avons rien apporté, nous partirons sans rien avoir, comme le dit l'apôtre. " Si nous avons ici la nourriture et le vêtement, nous nous contenterons de cela (8) ". II faut manger seulement ce qui suffit à nous nourrir, se vêtir seulement de ce qui suffit à nous couvrir, à envelopper notre nudité;

rien de superflu : le premier vêtement venu peut y: suffire.

2. L'apôtre ensuite nous excite à nous détacher des biens terrestres. " Ceux qui veulent s'enrichir ". Il ne dit pas simplement Ceux qui sont riches, mais : Ceux qui veulent l'être. Car il est possible qu'un homme possède des richesses et en fasse un emploi honorable, en les méprisant et les distribuant aux pauvres. Ce ne sont pas ceux-là qu'il accuse, mais ceux qui désirent les richesses. " Ceux qui veulent s'enrichir ", dit-il, " tombent dans la tentation et dans le piège du démon, set dans beaucoup de désirs vains et nuisibles qui engloutissent les hommes (9) ". Oui, engloutissent, en sorte qu'ils ne peuvent plusse relever, "dans leur raine et leur perte", et en ce inonde et en l'autre. " En effet, la racine de tous les maux est l'amour de l'argent, dont le désir en a conduit plusieurs à s'égarer hors de la foi, et à se tourmenter de nombreuses douleurs (10) ". Ici l'apôtre signale deux malheurs, mais il place le dernier celui qui leur parait le plus grand, les nombreuses douleurs. On ne peut savoir, sans demeurer près des riches, combien ils font entendre de gémissements et de lamentations. allais vous, homme de Dieu ". C'est là une grande dignité ; car tous les hommes appartiennent à Dieu, mais spécialement les justes, qui ne lui appartiennent pas seulement par leur création, mais par les liens de l'amour. Si vous êtes un homme de Dieu, lui fait-il entendre, ne cherchez pas ce qui est superflu et ne conduit point à Dieu ; mais " fuyez ces choses ", ajoute-t-il, " et recherchez la justice ". L'un et l'autre avec ardeur; car il n'a pas dit : Ecartez-vous, approchez-vous; mais : Fuyez, poursuivez; " la justice ", afin de ne pas commettre de fraudes ; " la piété ", dans la croyance; " la foi " , qui est opposée à la recherche; " la charité, la patience, la douceur (11).

Combattez le bon combat de la foi, atteignez la vie éternelle, (voici le prix), a à laquelle vous avez été appelé, et que vous avez noblement confessée ", dans l'espérance de la vie éternelle, " en présence de nombreux " témoins (12) " ; c'est-à-dire, ne faites pas honte à votre généreuse confession ; pourquoi auriez-vous subi des travaux inutiles?

Et à quelle tentation, à quel piège l'apôtre dit-il que sont exposés ceux qui veulent s'enrichir? Cette passion les égare hors de la foi, les environne de périls, et les rend timides. Il parle de désirs vains; comment leurs désirs ne le seraient-ils pas, quand on leur voit des fous, des nains, non par humanité, mais comme des amusements; quand ils renferment des poissons dans les cours de leurs palais, quand ils nourrissent des bêtes sauvages , quand ils donnent leur temps à des chiens, quand ils parent des chevaux et ne s'en éprennent pas moins que de leurs enfants? Tout cela est vain et superflu ; il n'y a là rien de nécessaire ni d'utile. " Des désirs vains et nuisibles ". Quels sont ces désirs nuisibles? Les passions déraisonnables, le désir du bien d'autrui, la recherche ardente de la mollesse, l'attrait pour l'ivrognerie, pour le meurtre et la perte d'autrui. Beaucoup, poussés par ces passions, ont aspiré au pouvoir et y ont trouvé leur perte;

vraiment, celui qui se conduit ainsi se fatigue pour des objets inutiles, ou plutôt nuisibles. L'apôtre s'est parfaitement exprimé : " Ils se sont égarés hors de la foi " ; car la cupidité, attirant leurs yeux, ne leur permet plus de voir le chemin, et peu à peu les soustrait à la vérité. Car, de même qu'un homme, suivant un chemin bien tracé, et préoccupé de quelque chose, continue de marcher, mais dépasse souvent, sans le savoir, la ville où il se rendait, parce que ses pieds l'ont conduit machinalement et sans but, la cupidité a des effets semblables. " Ils se sont embarrassés dans de nombreuses douleurs ". Vous voyez ce qu'il fait entendre par : " Se sont embarrassés ". Ce sont comme des épines : ceux qui y touchent ensanglantent leurs mains et se blessent. C'est ce qu'éprouve celui qui s'engage dans la cupidité : son âme y trouve des chagrins qui l'enveloppent comme un filet douloureux. Combien ces hommes n'ont-ils pas de soucis et de douleurs? Aussi l'apôtre ajoute-t-il : " Fuyez ces choses et poursuivez la justice, la piété, la foi, la charité, la patience, la douceur". De la charité naît la douceur. L'apôtre loue aussi la hardie sincérité et le courage de son (346)

disciple, sa noble confession en présence de nombreux témoins. Il lui rappelle son enseignement : " Atteignez ", lui dit-il, " la vie éternelle".

Il ne faut donc pas seulement confesser la foi, mais pratiquer la patience, en persistant dans cette confession; endurer, comme il est juste, un rude combat et des sueurs abondantes, en sorte que l'on n'en dévie point, car les scandales et les obstacles sont nombreux. C'est pour cela que le chemin est étroit et difficile. Il faut donc être léger de bagage et agile; de tous côtés mille plaisirs se présentent, qui séduisent les yeux de l'âme : plaisirs des sens, des richesses, de la mollesse, de la nonchalance, de la réputation, de la colère, du pouvoir, de l'ambition ; ils se montrent avec un visage éclatant et attrayant, capable de fasciner et d'entraîner ceux qui ne sont pas énergiquement amoureux de, la vérité. Car elle est sèche et n'a rien qui séduise. Pourquoi ? Parce qu'elle ne promet de plaisir que pour un temps futur, tandis que ses rivales nous offrent des honneurs, des voluptés, un repos, non pas véritables, mais revêtus de fausses couleurs. Celui donc qui a une âme vulgaire, qui est mou et lâche, s'attache à elles et renonce aux travaux. C'est ainsi que, dans les combats du paganisme, celui qui ne souhaite pas ardemment d'obtenir des couronnes, peut, après la première, s'adonner aux banquets et au vin; c'est ce que font les pugilistes sans résolution ni courage. Mais ceux qui ont les yeux fixés sur la couronne, préfèrent mille coups, car l'espoir des, prix à venir tes soutient et les relève.

3. Ecartons-nous donc de la racine des maux, et nous les éviterons tous. " La racine de tous les maux ", dit l'apôtre, " est l'amour " de l'argent ". C'est Paul qui l'a dit, ou plutôt c'est Jésus-Christ. Et voyons comment le témoigne l'expérience même de la vie. Quel est, en effet, le mal qui n'est pas produit par les richesses, ou plutôt, non par les richesses elles-mêmes, mais par la volonté mauvaise de ceux qui n'en savent pas faire usage? On pouvait s'en servir pour l'accomplissement de ses devoirs et acquérir par leur moyen l'héritage du royaume céleste; mais aujourd'hui, ce qui nous a été donné pour le soulagement des pauvres, pour alléger le poids de nos péchés, pour honorer Dieu et lui plaire, nous nous en servons contre les malheureux indigents, ou plutôt contre nos propres âmes et pour offenser Dieu. Un homme dépouille son prochain de ce qui est à lui; il l'a précipité dans la misère, mais il s'est précipité dans la mort;

le spolié sèche de misère, mais le spoliateur se livre à un châtiment sans fin. N'est-il pas aussi malheureux? Et quel est le mal qui n'en résulte pas ? Les suites n'en sont-elles pas les fraudes, les rapines, les pleurs, les haines, les luttes, les querelles? On porte la main jusque sur les morts, jusque sur son père et son frère; on ne respecte ni lois de la nature, ni commandements de Dieu; tout est bouleversé, en un mot, n'est-ce pas la cupidité qui tyrannise ainsi les hommes? N'est-ce pas là ce qui a fait établir les tribunaux? Faites disparaître l'amour des richesses, et la guerre a pris tin, les luttes, les haines, les altercations, les querelles n'existent plus. De tels hommes devraient être chassés de la terre, comme des fléaux publics et des loups. De même que des vents violents et contraires, tombant sur une mer calme, la soulèvent jusqu'aux abîmes et mêlent aux vagues le sable qui se trouve au fond, de même les hommes, amoureux de la richesse, bouleversent le monde. Un tel homme ne connaît point d'ami, que dis-je, d'ami ? Il ne sait pas même qu'il y a un Dieu; sous l'empire de sa passion, il est devenu insensé.

Ne voyez-vous pas les Titans qui se précipitent, prêts à frapper? C'est l'image de cette fureur, c'en est l'image fidèle; ils sont comme les Titans furieux et hors d'eux-mêmes. Si vous mettez leur âme à nu, vous la trouverez dans de semblables dispositions; ce n'est pas un glaive ou deux qu'elle a saisis, mais des milliers; elle ne reconnaît plus personne, mais elle est transportée de rage contre tous, elle s'élance et aboie contre tous; ce ne sont pas des chiens mais des âmes humaines qui sont ses victimes, et contre le ciel même elle pousse d'affreux blasphèmes. De tels hommes ont tout bouleversé, tout perdu, entraînés qu'ils sont par la fureur des richesses. Je ne sais, non je ne sais qui mettre en cause, tant cette peste est universelle; les uns en sont atteints davantage, d'autres moins, mais tous le sont. Comme un bûcher allumé au milieu d'un bois le détruit et en fait un désert, de même cette passion a dévasté toute la terre : rois, magistrats, citoyens, pauvres, femmes, hommes, enfants, tous enfin sont en son pouvoir. C'est (317) comme une nuit qui s'est étendue sur le monde; nul ne sort de cet enivrement; mille accusations publiques et privées ;s'élèvent contre la cupidité, mais personne ne s'en corrige.

Que pourrait-on faire ? Comment éteindre cette flamme? Eh bien ! quand elle se serait élevée jusqu'au ciel, pour s'en rendre maître il suffit de le vouloir. Comme c'est la volonté qui l'a développée, c'est la volonté qui l'anéantira.

N'est-ce pas notre libre arbitre qui en est l'auteur? Il pourra aussi l'éteindre; veuillons-le seulement. Et cette volonté, comment naîtra-t-elle en nous? Si nous considérons combien cette possession est frivole et vaine; que les richesses ne sauraient nous suivre dans l'autre vie, que même en cette vie elles nous abandonnent souvent ; que cette passion demeure ici, mais que les blessures qu'elle nous a faites, nous les emportons dans l'autre monde; si nous considérons encore quelle est la richesse des cieux pour la comparer avec celle de la terre, celle-ci nous paraîtra plus vile que de la boue; si nous voyons qu'elle comporte mille dangers, que le plaisir en est passager et mêlé de dégoûts; si nous méditons sur la richesse de la vie éternelle, alors nous pourrons mépriser celle du monde; si nous voyons que celle-ci nous est inutile pour notre renommée , notre santé , tout enfin , mais qu'elle nous abîme au contraire dans notre perte et notre ruine. Ici vous êtes riches et avec de nombreux subordonnés; là-bas vous arriverez seul et nu. Si nous nous le répétons sans cesse et que nous l'entendions répéter, peut-être guérirons-nous, peut-être échapperons-nous à ce terrible châtiment. Une perle est belle ? Pensez que c'est de l'eau de mer, qu'elle y était d'abord perdue. L'or et l'argent sont beaux? Pensez donc que c'est de la terre et de la cendre. Les vêtements de soie sont beaux ? mais ils sont tissés par des vers. Cette beauté réside dans l'opinion, dans le préjugé des hommes et non dans la nature; car ce qui est naturellement beau n'a pas besoin qu'on enseigne à le remarquer. Si vous voyez une pièce de cuivre simplement recouverte d'or, vous l'admirez en l'appelant de l'or, mais, quand les gens du métier vous auront fait connaître la fraude, l'admiration aura disparu avec l'erreur. Voyez-vous que cette beauté ne réside pas dans la nature? Et l'argent? En voyant de l'étain vous l'admirez pour de l'argent, comme du cuivre pour de l'or; il faut se faire instruire pour savoir si l'on doit admirer. Ainsi, les yeux ne suffisent pas pour le reconnaître. Les fleurs valent mieux; il n'en est pas ainsi d'elles. Si vous voyez une rose, vous n'avez pas besoin qu'on vous apprenne ce qu'elle est; vous saurez bien la distinguer de l'anémone; et de même la violette, le lys, chaque fleur enfin. C'est donc un préjugé que l'admiration dont je parlais. Et, pour vous faire comprendre qu'un préjugé en est la source, dites-moi, s'il plaisait à l'empereur de décréter que l'argent vaut plus que l'or, cet enthousiasme séducteur ne changerait-il pas d'objet? Ainsi nous sommes partout les jouets de la cupidité et de l'opinion. Qu'il en soit ainsi, que la rareté soit la cause des prix qu'on met aux objets, en voici une preuve. Il est des fruits vendus ici à vil prix et qui sont chers en Cappadoce, plus chers que ceux qui sont précieux chez nous; il en est de même pour les pays des Sères d'où nous viennent ces étoffes de luxe ;

dans l'Arabie et l'Inde, pays des aromates et des pierres précieuses, on signalerait bien des faits semblables. C'est donc un préjugé que cette opinion; nous n'agissons jamais avec jugement, mais par caprice et à l'aventure. Sortons donc de cette ivresse, considérons ce qui est véritablement beau, ce qui est beau par sa nature, la piété, la justice, afin d'obtenir les biens promis, que je vous souhaite à tous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE XVIII. JE VOUS PRESCRIS, EN PRéSENCE DE DIEU QUI VIVIFIE TOUS LES êTRES, ET DU SEIGNEUR JéSUS-CHRIST, QUI, SOUS PONCE-PILATE , A RENDU CE MAGNIFIQUE TéMOIGNAGE, DE GARDER LE COMMANDEMEIT SANS TACHE ET SANS REPROCHE, JUSQU'à L'AVèNEMENT DE NOTRE-SEIGNEUR JéSUS-CHRIST QUI MANIFESTERA EN SON TEMPS LE BIENHEUREUX ET UNIQUE SOUVERAIN , LE ROI DES ROIS ET SEIGNEUR DES SEIGNEURS, QUI SEUL POSSèDE L'IMMORTALITé ET HABITE UNE LUMIèRE INACCESSIBLE, LUI QUE NUL HOMME N'A VU NI NE PEUT VOIR, A QUI HONNEUR ET PUISSANCE éTERNELLE. AINSI SOIT-IL. (VI, 13-16 JUSQU'à LA FIN.)

Analyse.

2. Adhérer, non à la science humaine, mais à la foi. — Instabilité des choses de ce monde.

1. L'apôtre atteste encore Dieu, comme il l'a fait peu auparavant, pour rendre sa parole plus redoutable et affermir davantage son disciple en lui montrant que ses préceptes ne sont pas des préceptes humains; il veut en effet que recevant ce commandement comme venant du Maître lui-même, et ayant toujours dans la pensée celui qui l'a instruit, ce témoin rendu présent par le souvenir tienne son âme en éveil. " Je vous prescris, en présence du Dieu qui vivifie tous les êtres ". C'est là un encouragement pour les périls, un souvenir de la résurrection. — " Et du Seigneur Jésus-Christ qui a rendu témoignage sous Ponce-Pilate ". Voici encore une exhortation tirée de la personne du Maître. Ce qu'il veut dire, le voici : Ce qu'il a fait, il faut que vous le fassiez aussi. C'est afin que nous marchions sur ses traces qu'il a rendu ce beau témoignage.

Ce que faisait l'apôtre, lorsqu'il disait aux Hébreux :

" Portant vos regards vers l'auteur et le consommateur de la foi, Jésus, qui, au lieu de la vie heureuse dont il pouvait jouir, a subi la croix, méprisant la confusion, et qui est assis à la droite du trône de Dieu; considérez celui qui a supporté de la part a des pécheurs une telle contradiction, afin que vos âmes ne se laissent pas abattre à la fatigue " (Hébr. XII, 2, 3) ; ce qu'il faisait, dis-je, il le fait ici encore à l'égard de son disciple. C'est comme s'il lui disait : Ne craignez pas la mort, car vous êtes le serviteur de Dieu qui peut vivifier tous les êtres. " Je suis venu ", dit Jésus, "pour rendre témoignage à la vérité ". (Jean, XVIII, 37.) Et quel est ce magnifique témoignage ? Quand Pilate lui dit; " Etes-vous roi ? " (Ib. 37.) Jésus lui répondit; " Je suis né pour cela ". (Ib.

37.) Et au pontife : " Voyez, ceux-ci m'ont entendu ". (lb. 21.) Puis, comme on lui demandait s'il était le Fils de Dieu, il répondit : " Tu l'as dit, je le suis ". Il y a beaucoup d'autres choses encore qu'il affirma et confessa.

" De garder le commandement sans tache et sans reproche jusqu'à l'avènement de " Notre-Seigneur Jésus-Christ ", c'est-à-dire jusqu'à votre mort, jusqu'à votre sortie de ce monde. Mais il ne s'est pas exprimé ainsi; il a dit : " Jusqu'à l'avènement ", afin d'animer davantage Timothée. Et qu'est-ce que garder le commandement sans tache ? C'est n'en contracter ni dans sa foi ni dans ses moeurs, " L'avènement que manifestera en son temps le bienheureux et unique souverain, le Roi des rois et Seigneur des seigneurs, qui seul possède l'immortalité et habite une lumière inaccessible ". De qui l'apôtre dit-il cela? Est-ce du Père? est-ce du Fils? Oui, c'est du Fils. " L'avènement que manifestera en son temps le bienheureux et unique souverain ". Ces paroles sont pour la consolation de Timothée, afin que les rois de la terre ne lui inspirent ni étonnement ni crainte. — " En son temps ", c'est-à-dire au temps convenable, au temps qu'il faut, afin que Timothée ne se chagrine pas, s'il n'est pas encore arrivé. Mais, pour le manifester, il est seul souverain; il le manifestera donc. " Le bienheureux ", celui qui est heureux par lui-même; car il n'y a au ciel rien de douloureux ni de pénible. " Le bienheureux, unique souverain ", par (349) opposition à la condition des hommes, ou parce qu'il n'a pas commencé d'être; nous donnons aussi la même épithète à des hommes que nous voulons exalter.

" Qui seul possède l'immortalité ". Le Fils ne la possède-t-il pas, et par lui-même? Et comment ne la posséderait-il pas, étant de la même substance que le Père? — " Et habite une lumière inaccessible ". La lumière qu'il habite est-elle autre que celle qu'il est? Est-il enfermé dans un lieu? Loin de nous cette pensée. L'apôtre ne veut pas nous l'inspirer, il veut nous faire entendre l'incompréhensibilité de Dieu, voilà pourquoi il se sert de cette expression: a Qui habite une lumière inaccessible". Il parle de Dieu comme il peut. Vous voyez, quand la langue veut exprimer quelque chose de grand , comment la force lui manque. — " Que nul homme n'a vu ni ne peut voir, à qui honneur et puissance éternelle. Ainsi soit-il ". C'est là une belle théologie et qui devait se trouver ici. Car, ayant pris Dieu à témoin, l'apôtre s'étend sur ce témoin, afin de faire plus d'impression sur son disciple. Gloire à Dieu, c'est tout ce que nous pouvons dire et faire, et non rechercher curieusement quel il est. Si donc sa puissance est éternelle, ne craignez pas; quand son avènement n'aurait pas lieu encore, honneur et puissance à lui pour toujours. " Prescrivez aux riches du siècle présent de ne pas enfler leur coeur (17) ". L'apôtre a dit avec justesse : a Du siècle présent ", car il y a aussi les riches du siècle futur. Rien autant que les richesses ne produit l'enflure, la démence de l'orgueil, l'arrogance. Et aussitôt il les rabaisse en disant : " Et de ne pas mettre leur espoir dans l'incertitude des richesses (17) ". Car c'est de là que vient la démence de l'orgueil; celui qui espère en Dieu ne s'enorgueillit point. Comment mettre son espoir en ce qui se déplace sans cesse ? car telle est la richesse; comment espérer en ce qui ne peut inspirer confiance? Mais comment pourront-ils ne pas enfler leur coeur? En considérant que la richesse est instable et caduque, en considérant que l'espérance en Dieu vaut mieux qu'elle, et que Dieu est l'auteur de la richesse elle-même. — " Mais dans le Dieu a vivant, qui nous donne avec magnificence atout ce dont nous devons jouir (17) ". Oui, tout avec magnificence, voulant parler des saisons diverses de chaque année, de l'air, de la lumière, de l'eau, et de tout le reste. Vous voyez quelle est la magnificence et la libéralité de ses dons. Si vous cherchez la richesse, cherchez une richesse permanente, solide, celle que l'on acquiert par les bonnes oeuvres. Et quelles oeuvres? — " De faire le bien ", continue l'apôtre, " de devenir riches en bonnes oeuvres, d'être faciles à donner, à " communiquer ce qu'ils possèdent (18) ". L'un est le fait de la fortune , l'autre de la charité ; se montrant affables et doux. " De thésauriser pour eux-mêmes un établissement glorieux dans l'avenir (19)

". Rien n'est incertain, ni instable, là où le fondement.

est solide ; mais tout est solide, immuable, fixe et permanent. " Afin d'acquérir la vie éternelle ". Car c'est la pratique des bonnes oeuvres qui peut nous en ménager la jouissance.

2. " O Timothée, gardez le dépôt (20) ". Ne l'amoindrissez pas; il n'est pas à vous, c'est le bien d'autrui qui vous a été confié; ne le diminuez pas. " Evitant les nouveautés profanes du langage ". Il y a donc une nouveauté de langage qui n'est pas profane. " Et les oppositions d'une fausse science ". Oui, car là où la foi n'est pas, la science n'est pas; ce qui naît de raisonnements tout humains n'est pas la science. C'est ainsi que quelques-uns se sont donné le nom de gnostiques, comme s'ils savaient quelque chose de plus que les autres. " Science que quelques hommes promettaient, mais ils se sont égarés dans la foi ". Vous voyez comment il prescrit encore de ne point se rencontrer avec eux. Evitant, dit-il, les oppositions; car il en est auxquelles il ne faut pas même répondre. Pourquoi ? parce qu'elles font perdre la foi, parce qu'elles ébranlent la solidité de notre confiance.

Ne nous attachons point à ces doctrines, mais au rocher indestructible de la foi. Ni le choc des fleuves ni celui des vents, ne pourront l'endommager; nous sommes inébranlables sur ce rocher. Ainsi, durant cette vie, si nous avons choisi celui qui est le fondement véritable, nous demeurons debout, sans rien subir d'effrayant. Celui-là ne subira rien de terrible, qui choisit pour richesse , pour renommée, gloire, honneur et jouissance, ceux de l'autre vie; ils sont assurés contre tout changement; mais, en ce monde, tout est sujet à s'altérer, à changer, à se transformer. Car que désirez-vous?

la gloire? " Sa gloire ne le suivra point (350) au tombeau " (Ps. XLVIII, 18), et souvent elle n'est pas même fidèle à l'homme durant sa vie. Il n'en est pas de même de ce qui tient à la vertu ; là tout est permanent. Celui qui tire son illustration de sa charge, devient un homme vulgaire, quand un autre lui a succédé; il reçoit des ordres à son tour. Le riche, attaqué par des brigands, ,des délateurs ou des traîtres, devient, pauvre tout à coup. Mais il n'en est point ainsi chez nous: si l'homme tempérant veille sur lui-même, nul ne saurait lui enlever sa tempérance; personne ne fera un simple sujet de celui qui est souverain de lui-même. Apprenez par un examen attentif que cette autorité est supérieure à l'autre. Car à quoi bon, dites-moi, commander à des peuples entiers, et vivre esclave de ses passions? Quel dommage y a-t-il à ne commander à personne, étant élevé au-dessus de leur tyrannie? Ici est la liberté, l'autorité, la royauté, la puissance ; là au contraire est la servitude, quand on aurait la tête chargée de diadèmes. Car lorsqu'on domine en soi-même une multitude de despotes, je veux dire l'amour de l'argent, l'amour des plaisirs, la colère et les autres passions, à quoi servirait un diadème?

La tyrannie des passions est la plus grande ; la couronne même ne saurait nous soustraire à leur empire.

Qu'un homme se trouve esclave chez les barbares, et que ceux-ci, pour mieux constater leur force, lui laissent la pourpre et le diadème, mais lui commandent de porter de l'eau avec eux, de' préparer le repas -et de remplir toutes les autres fonctions de la servitude, pour s'en faire plus d'honneur et lui infliger plus de honte ; le sort de cet homme sera moins barbare que n'est chez nous le joug imposé par nos passions. Celui qui les méprise se rira aussi des barbares; mais celui qui se soumet à elles, subira une condition bien plus terrible que ne la lui feraient les barbares. Le barbare, quelle que soit sa force, ne sévira que contre les corps; mais les passions torturent l'âme et la déchirent de toutes parts. Quelle que soit la force du barbare, il ne peut donner que la mort temporelle, mais les passions donnent la mort éternelle. En sorte que celui-là seul est libre qui est libre dans son âme, et celui-là est esclave qui se soumet à des passions insensées. Quelque inhumain que soit un maître, il ne commandera jamais si durement et si cruellement que les passions. Déshonore ton âme, disent-elles, sans raison ni motif; offense Dieu, méconnais la nature elle-même; qu'il s'agisse d'un père ou d'une mère, n'aie point de pudeur, foule-les aux pieds. Tels sont les ordres de l'avarice. Sacrifie-moi, dit-elle, non des veaux, mais des hommes. " Immolez-moi des hommes, car les veaux manquent ". (Os. XIII, 2.) Ce n'est pas là ce qu'elle dit, mais bien : Quoiqu'il y ait des veaux, sacrifie des hommes et des hommes innocents. Fût-ce ton bienfaiteur, fais-le périr. Sois hostile à chacun, montre-toi l'ennemi commun de tous, de la nature elle-même et de Dieu ; amasse l'or, non pour en jouir, mais pour le garder et pour accroître les tourments. Car il n'est pas possible d'être avare et de jouir de sa fortune; l'avare craint toujours que son or ne diminue, que ses trésors ne deviennent vides. Fuis le sommeil, dit l'avarice, étend tes soupçons à tous, amis et serviteurs; retiens le bien d'autrui; tu vois un pauvre mourant de faim, ne lui fais pas l'aumône, mais, s'il est possible, dépouille-le de sa peau. Parjure, ments, jure, accuse, fais-toi délateur; ne te refuse ni à marcher dans le feu, ni à t'exposer à mille morts, ni à mourir de faim, ni à lutter contre la maladie.

Ne sont-ce pas là les lois que prescrit l'avarice ? Sois effronté et impudent , sans vergogne et audacieux, coquin et malfaiteur; ni reconnaissance, ni sensibilité, ni amitié; sois sans foi, sans coeur, parricide, une bête féroce plutôt qu'un homme. Dépasse le serpent en méchanceté, le loup en rapacité, sois plus farouche que ces animaux; ne refuse point, s'il le faut, d'imiter la perversité du démon, méconnais ton bienfaiteur. N'est-ce pas là ce qu'elle dit et ce qu'on écoute? Dieu dit au contraire : Sois ami de tous, doux, aimé de tous, n'offense personne sans nécessité, honore ton père, honore ta mère, jouis d'une réputation pure, ne sois pas un homme, mais un ange; ne prononce ni une parole impudente, ni un mensonge, bannis-les même de ta pensée; porte secours aux indigents, ne crois pas nécessaire d'avoir des richesses au prix de la rapine, ne sois ni injuste ni effronté; mais personne ne l'écoute. Les peines de l'enfer ne sont-elles pas bien méritées ainsi que le feu, et le ver qui ne meurt pas? Jusques à quand courrons-nous au précipice? Jusques à quand marcherons-nous sur des épines, (351) jusques à quand nous percerons-nous (le clous et saurons-nous gré de ces maux? Nous sommes soumis à de cruels tyrans, et nous refusons un bon maître qui n'a point un langage odieux, qui n'est ni fâcheux ni barbare, dont le service n'est pas infructueux, mais qui nous procure des avantages immenses, les biens les plus précieux. Levons-nous donc et convertissons-nous , préparons-nous à bien vivre, aimons Dieu comme nous le devons, afin d'être jugés dignes des biens promis à ceux qui l'aiment, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ , avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.

Traduit par M. Félix ROBIOU.

Source : http://www.abbaye-saint-benoit.ch/ Tiré de l’édition des Œuvres complètes sous la direction de M. Jeannin, Bar-le-Duc 1864

COMMENTAIRES

SUR LA Ière et LA IIème

éPITRES A TIMOTHéE.

Tome XI, p. 272-404.

COMMENTAIRES SUR LA Ière et LA IIème éPITRES A TIMOTHéE. * HOMéLIE PREMIèRE. PAUL, APOTRE DE JéSUS-CHRIST, PAR LA VOLONTé DE DIEU, SELON LA PROMESSE DE LA VIE QUE NOUS AVONS EN JéSUS-CHRIST : A TIMOTHéE, SON FILS BIEN-AIMé, GRACE, MISéRICORDE ET PAIX DE LA PART DE DIEU LE PèRE ET DE * JéSUS-CHRIST NOTRE-SEIGNEUR. (I, 1-2 JUSQU'à 7.) * HOMéLIE II. NE ROUGISSEZ DONC POINT. DE NOTRE-SEIGNEUR QUE VOUS DEVEZ CONFESSER, NI DE MOI QUI SUIS SON CAPTIF. MAIS SOUFFREZ AVEC MOI POUR L'éVANGILE SELON LA FORCE DE DIEU QUI NOUS A SAUVéS ET NOUS A APPELéS PAR SA VOCATION SAINTE, NON SELON NOS OEUVRES, MAIS SELON SA VOLONTé ET SELON LA GRACE, QUI NOUS A éTé DONNéE EN JéSUS-CHRIST AVANT TOUS LES SIèCLES ; ET QUI A PARU MAINTENANT PAR L'AVèNEMENT DE NOTRE-SEIGNEUR JéSUS-CHRIST. * HOMéLIE III. JE RENDS GRACES A CELUI QUI M'A FORTIFIé, AU CHRIST JéSUS NOTRE-SEIGNEUR, DE CE QU'IL M'A ESTIMé FIDèLE, ME PLAçANT A SON SERVICE, MOI QUI AUPARAVANT éTAIS BLASPHéMATEUR, PERSéCUTEUR ET COUPABLE D'OUTRAGES ; MAIS IL M'A FAIT MISéRICORDE , PARCE QUE J'AI AGI PAR IGNORANCE DANS L'INCRéDULITé; ET LA GRACE DE NOTRE-SEIGNEUR A SURABONDé AVEC LA FOI ET LA CHARITé QUI EST EN JéSUS-CHRIST. (I, 42-44.) * HOMéLIE IV. FORTIFIEZ-VOUS DONC, OMON FILS, PAR LA GRACE QUI EST EN JéSUS-CHRIST ; ET LES CHOSES QUE VOUS AVEZ APPRISES DE MOI, AVEC DE NOMBREUX TéMOINS, CONFIEZ-LES AUX HOMMES FIDèLES QUI SERONT CAPABLES D'EN INSTRUIRE D'AUTRES. POUR VOUS, SOUFFREZ COMME UN BON SOLDAT DE JéSUS-CHRIST, CELUI- QUI EST ENROLé DANS LA MILICE NE S'EMBARRASSE POINT DANS LES AFFAIRES SéCULIèRES POUR NE S'OCCUPER QU'A PLAIRE A SON GéNéRAL. CELUI QUI COMBAT AUX JEUX, N'EST COURONNé QUE SIL COMBAT SUIVANT LA LOI. LE LABOUREUR QUI TRAVAILLE DOIT LE PREMIER AVOIR PART A LA RéCOLTE DES FRUITS. COMPRENEZ BIEN CE QUE JE VOUS DIS, QUE LE SEIGNEUR VOUS DONNE L'INTELLIGENCE EN TOUTES CHOSES. (III 4-7.) * HOMéLIE V. JE VOUS DONNE CE PRéCEPTE, MON FILS TIMOTHéE, CONFORMéMENT AUX PROPHéTIES PRONONCéES SUR VOUS, DE COMBATTRE AVEC ELLES LE BON COMBAT, AYANT LA FOI ET UNE BONNE CONSCIENCE ; QUELQUES-UNS L'AYANT REJETéE ONT FAIT NAUFRAGE DANS LA FOI. (I, 18, 19 ET 20.) * HOMéLIE VI. JE VOUS CONJURE DONC QU'AVANT TOUT DES DEMANDES, DES PRIèRES, DES SUPPLICATIONS, DES ACTIONS DE GRACES SE FASSENT POUR TOUS LES HOMMES, POUR LES ROIS ET TOUS CEUX QUI SONT éLEVéS EN DIGNITé, AFIN QUE NOUS MENIONS UNE VIE PAISIBLE ET TRANQUILLE, EN TOUTE PIéTé ET RETENUE. CAR VOILA CE QUI EST BEAU ET DIGNE, AUX YEUX DE DIEU NOTRE SAUVEUR, QUI VEUT QUE TOUS LES HOMMES SOIENT SAUVéS, ET ARRIVENT A RECONNAîTRE LA VéRITé. (II, 1-4.) * HOMéLIE VII. OR, SACHEZ QUE DANS LES DERNIERS JOURS, IL VIENDRA DES TEMPS FACHEUX. CAR IL Y AURA DES HOMMES AMOUREUX D'EUX-MêMES. (III, 1-2.) * HOMéLIE VIII. OR SACHEZ QUE DANS LES DERNIERS JOURS IL VIENDRA DES TEMPS FACHEUX ; CAR IL Y AURA DES HOMMES AMOUREUX D'EUX-MêMES, AVARES, GLORIEUX, SUPERBES, MéDISANTS, DéSOBéISSANTS A LEURS PARENTS, INGRATS, IMPIES, ENNEMIS DE LA PAIX ET DE LA CHARITé, CALOMNIATEURS, INTEMPéRANTS, INHUMAINS, SANS AFFECTION, TRAîTRES, INSOLENTS, ENFLéS D'ORGUEIL, ET PLUS AMATEURS DE LA VOLUPTé QUE DE DIEU. (III, 1-4. JUSQU'AU VERSET 15.) * HOMéLIE IX. TOUTE éCRITURE QUI EST INSPIRéE DE DIEU, EST UTILE POUR INSTRUIRE, POUR REPRENDRE, POUR CORRIGER ET POUR CONDUIRE * A LA JUSTICE; AFIN QUE L'HOMME DE DIEU SOIT PARFAIT ET DISPOSé A TOUTES SORTES DE BONNES OEUVRES. (III, 16, 17 JUSQU'A IV, 7.) * HOMéLIE X. TACHEZ DE ME VENIR TROUVER AU PLUS TOT. CAR DéMAS M'A ABANDONNé S'éTANT LAISSé EMPORTER A L'AMOUR DU SIèCLE, ET IL S'EN EST ALLé A THESSALONIQUE, CRESCENT EN GALATIE, TITE EN DALMATIE. LUC EST SEUL AVEC MOI. PRENEZ MARC ET L'AMENEZ AVEC VOUS, CAR IL ME PEUT BEAUCOUP SERVIR POUR LE MINISTèRE. J'AI ENVOYé TYCHIQUE A éPHèSE. APPORTEZ-MOI EN VENANT LE MANTEAU QUE J'AI LAISSé A TROADE CHEZ CARPUS, ET MES LIVRES, SURTOUT MES PAPIERS. (IV, 8-13 JUSQU'à LA FIN.) *

COMMENTAIRE SUR LA DEUXIèME éPITRE A TIMOTHéE.

HOMéLIE PREMIèRE. PAUL, APOTRE DE JéSUS-CHRIST, PAR LA VOLONTé DE DIEU, SELON LA PROMESSE DE LA VIE QUE NOUS AVONS EN JéSUS-CHRIST : A TIMOTHéE, SON FILS BIEN-AIMé, GRACE, MISéRICORDE ET PAIX DE LA PART DE DIEU LE PèRE ET DE JéSUS-CHRIST NOTRE-SEIGNEUR. (I, 1-2 JUSQU'à 7.)

Analyse.

2. Foi héréditaire dans la famille de Timothée.

— La grâce est en nous comme un feu qu'il dépend de nous de laisser s'éteindre ou de ranimer. 3 et 4. Que l'homme n'est jamais exempt de peines et de soucis.

1. Pourquoi cette seconde lettre à Timothée ? L'apôtre avait dit : " J'espère aller vous trouver "bientôt". (l Tim.

III, 14.) C'est qu'il ne put le faire. Il le console donc par ses lettres, ne pouvant pas le consoler par sa présence. Timothée était peut-être affligé de l'absence de son maître, et aussi de ce qu'il lui avait fallu se charger du gouvernement des âmes. Si grand et si capable que l'on soit, dès qu'on met la main au timon pour gouverner le vaisseau de l'église, on éprouve un embarras étrange à la vue des difficultés qui se soulèvent de toutes parts comme les flots de la mer. Il devait surtout en être ainsi alors que l'on n'était qu'au début de la prédication, alors que tout était encore à faire, alors que l'on ne rencontrait qu'hostilités et périls. Ce n'est pas tout, les hérésies commençaient à se montrer, produites par les docteurs du judaïsme; saint Paul le dit : expressément dans sa première épître. Ici il -ne console pas seulement son disciple par sa lettre, mais encore il l'appelle près de lui " Hâtez-vous ", lui dit-il, " devenir me trouver promptement " ; et : " En venant, apportez mes livres et surtout mes papiers". (II Tim. IV, 8, 13.) Je crois qu'il a écrit cette lettre vers la fin de sa vie: "Je suis", dit-il, "comme une victime qui a déjà reçu l'aspersion "; et encore : " Dès la première fois que j'ai défendu ma cause, personne ne m'a assisté ". (II Tim. IV, 6, 16.) Mais il trouve un remède à tout cela, et c'est de ses épreuves elles-mêmes qu'il tire la consolation, et il dit : " Paul, apôtre de Jésus-Christ par la volonté de Dieu, selon la promesse de la vie qui est en Jésus-Christ". Dès les premiers mots de sa lettre il relève l'âme de son disciple. C'est comme s'il disait: Ne me parlez pas des dangers d'ici-bas; ils ne font (352) que nous procurer la vie éternelle qui ne connaît pas les maux, d'où sont bannis la peine, le chagrin et les larmes. Dieu ne nous a pas faits apôtres seulement afin que nous courions des dangers, mais afin que nous mourions après avoir souffert. Raconter ses maux tout au long, t'eût été ajouter au chagrin de Timothée, loin de le consoler; aussi commence-t-il sa lettre par des paroles de consolation : " Selon la promesse de vie qui est en Jésus-Christ ".

Puisqu'il s'agit d'une promesse de vie, attendez-en l'effet non ici-bas, mais pour plus tard. "Une espérance qui se verrait ne serait plus une espérance ". (Rom. VIII, 24.) — " A Timothée, son fils bien-aimé ". Non-seulement " à son fils " mais " à son fils bien-aimé ". On peut être un fils et n'être pas un fils bien-aimé. Mais tel n'est pas Timothée, et Paul ne l'appelle pas seulement son fils, mais son fils bien-aimé. Aux Galates aussi il donne le nom de fils, et néanmoins il s'afflige sur leur compte. "Mes petits enfants ", leur dit-il, " que j'enfante de nouveau ". (Galat. IV, 19.) L'apôtre rend donc un grand témoignage à la vertu de Timothée en l'appelant son bien-aimé.

C'est que la tendresse, lorsqu'elle ne vient pas de la nature, vient de la vertu. Ceux qui nous doivent la vie ne sont pas seulement nos bien-aimés par leur vertu, mais encore par l'impulsion de la nature. Mais nos fils selon la foi ne sont pas nos bien-aimés autrement que par la vertu. D'où pourrait venir en effet notre tendresse pour eux ailleurs que de là? Cela est surtout vrai de saint Paul qui ne faisait rien par pure inclination. Ce mot, " mon fils bien-aimé ", montre encore que si saint Paul n'a pas été voir son disciple, ce n'est pas qu'il soit fâché contre lui, ni qu'il le méprise, ni qu'il le blâme.

"Grâce, miséricorde, paix de la part de Dieu et de la part de Jésus-Christ Notre-Seigneur". C'est le même souhait qu'il avait déjà fait auparavant. Ces mots l'excusent de ce qu'il n'est pas venu voir Timothée. Car en lui disant dans sa première lettre (I Tim. IV, 13 et III, 14), " en attendant que je vienne", et: " Je me hâte d’aller à vous promptement", il lui avait donné l'assurance qu'il viendrait bientôt. C'est donc à ce sujet qu'il s'excuse tout d'abord. Quant à la cause qui l'a empêché de partir, il ne l'indique pas aussitôt pour ne pas trop affliger Timothée : cette cause, c'était qu'il était retenu captif par César. Il ne l'a dit qu'à la fin de sa lettre lorsqu'il appelle son disciple auprès de lui. Il se garde de l'affliger dès le début, il lui laisse même espérer qu'il le verra. " Je désire vous voir ", dit-il en commençant, et il dit en finissant : " Hâtez-vous de venir vers moi a promptement". Dès le début donc il le relève de sa profonde tristesse, et il continue par des compliments. " Je rends grâces à Dieu que je sers depuis mes ancêtres avec une conscience pure, de ce que sans cesse je fais mémoire de vous dans mes prières de nuit et de jour, désirant de vous voir, me souvenant de vos larmes, afin que je sois rempli de joie".

Je rends grâces à Dieu de ce que je me souviens de vous, dit-il, tant je vous aime, C'est aimer extrêmement que d'aimer jusqu'à se faire honneur de son amitié. — "Je rends grâces", dit-il, "au Dieu que je sers". Comment? " Avec une conscience pure depuis mes ancêtres". Sa conscience était toujours restée sans atteinte. Il veut parler ici de sa vie; chez lui le terme de conscience se dit toujours de la vie bonne ou mauvaise. Ou bien encore il veut dire : Nul motif humain ne m'a jamais fait trahir rien de ce que j'ai regardé et désiré comme un bien, même lorsque j'étais persécuteur. C'est dans le même sens qu'il dit: "Mais j'ai obtenu miséricorde parce que j'ai agi en état d'ignorance et d'incrédulité", (I Tim. I,13.) C'est presque dire: Ne soupçonnez rien de malicieux dans ma conduite: grande recommandation pour son caractère, et quine permettra pas qu'on se défie le moindrement de son amitié.

C'est comme s'il disait: Je ne mens pas, je ne suis pas autrement que je ne dis. Il fait ici son propre éloge parce qu'il y est forcé, comme quelque part dans le livre des Actes. Comme on l'accusait d'être un factieux et un novateur, il parle ainsi : " Et Ananie me dit : le Dieu de nos pères t'a choisi d'avance pour connaître sa volonté, et pour voir le Juste, et entendre la voix de sa bouche, parce que tu seras son témoin devant tous les hommes, des choses que tu as vues et entendues ". (Act. II, 14.) De même ici c'est avec raison que, pour ne point passer pour un homme sans amitié comme sans conscience, il fait son propre éloge et qu'il dit: " Sans cesse je fais mémoire de vous", et non pas simplement, mais, "dans mes prières". C'est-à-dire, la prière est mon occupation, j'y consacre tout mon temps. Il le déclare en disant : La nuit et le jour j'invoquais Dieu à ce sujet, "je (353) désirais vous voir " : Voyez-vous quel ardent désir ! quel excès de tendresse l Voyez-vous aussi l'humilité de l'apôtre, qui s'excuse auprès de son disciple? Il montre ensuite qu'il n'agit pas sans raison ni au hasard; il l’a déjà montré, et il le montre encore ici, car il dit : " Me souvenant de vos larmes". Il est vraisemblable que, séparé de son ami, il pleurait; il gémissait plus qu'un enfant que l'on sépare de la mamelle de sa nourrice et que l'on sèvre de son lait. — "Afin que je sois comblé de joie; je désire vous voir ". Je ne me serais donc pas privé moi-même d'un tel plaisir. Quand je serais un être insensible, cruel, une bête féroce, le souvenir de vos larmes m'aurait encore fléchi. Mais je ne suis pas tel, au contraire, je sers Dieu avec une conscience pure. Bien des motifs donc me poussaient vers vous. Et alors il pleurait. Il énonce encore une autre raison qui emporte avec soi la consolation : "En me rappelant", dit-il, "votre foi qui est si sincère ".

2. Il ajoute ensuite un autre éloge, savoir que Timothée ne sort pas du milieu des païens, ni des infidèles, mais d'une famille qui sert depuis longtemps le Seigneur. "Foi"; dit-il, "qui a été premièrement en Loïde, votre aïeule, et Eunice, votre mère ". Timothée était fils d'une juive fidèle.

Comment juive? comment fidèle? Elle n'était pas de la race des gentils. Ce fut à cause de son père qui était gentil et à cause des juifs qui étaient en ces lieux, que Paul le prit et qu'il le circoncit. Voyez-vous comme la loi de Moïse commençait à n'être plus observée, puisque ces unions entre juifs et gentils avaient lieu? Remarquez aussi comme saint Paul prouve surabondamment à son disciple qu'il n'a eu pour lui aucun mépris Je sers Dieu, j'ai une conscience droite, vos larmes me touchent, etc. Ce n'est pas seulement à cause de vos larmes que je désire vous voir, mais encore à cause de votre foi; parce que vous êtes un ouvrier de vérité, et qu'il n'y a pas de fraude en vous. Lors donc que vous vous montrez si digne d'être aimé, étant vous-même si aimant, étant un si sincère disciple de Jésus-Christ, lorsque je ne suis pas moi-même du nombre des insensibles, mais du nombre de ceux qui aiment la vérité, qu'est-ce qui m'aurait empêché de vous aller voir? — "Foi que je suis très-persuadé que vous avez aussi ". Cette foi est chez vous un bien héréditaire, vous la tenez de vos ancêtres et vous la gardez dans toute sa pureté: Les avantages de n'os' ancêtres sont' les nôtres, lorsque nous partageons leurs vertus, si non, ils sont nuls pour nous ou plutôt ils servent à notre condamnation. Voilà pourquoi l'apôtre ajoute ces mots : " J'ai la certitude que cette foi est aussi en vous ". Ce n'est pas de ma part une conjecture, mais j'en ai la persuasion et la certitude. Si donc il n'y a rien d'humain dans votre foi, rien non plus ne pourra l'ébranler.

" C'est pourquoi je vous avertis de rallumer ce feu de la grâce de Dieu que vous avez reçue par l'imposition de mes mains". Ces paroles montrent que celui à qui elles s'adressent est dans un grand l’abattement et dans une affliction extrême. C'est presque dire : Ne croyez pas que je vous aie méprisé. Sachez bien au contraire que je ne vous ai ni condamné ni oublié. Songez seulement à votre aïeule et à votre mère. Parce que je sais que vous avez une foi sincère, je vous avertis et je vous dis : Vous avez besoin de zèle pour rallumer le feu de la grâce de Dieu. Comme le feu a besoin de bois pour l'alimenter, de même la grâce a besoin de notre zèle pour ne pas s'éteindre.

— " Je vous avertis de rallumer ce feu de la grâce de Dieu que vous avez reçue par l'imposition de mes mains ", c'est-à-dire la grâce du Saint-Esprit que vous avez reçue pour le gouvernement de l'Eglise, pour les signes miraculeux et pour tout le service de Dieu. Car il dépend de nous d'allumer comme d'éteindre ce feu.

Aussi l'apôtre dit-il dans un autre endroit : "N'éteignez pas l'Esprit". (I Thés. V, 19.) Il s'éteint par la nonchalance et la lâcheté, et il s'embrase de plus en plus par la vigilance et l'attention. Il est en vous ce feu, mais il vous appartient de le rendre plus vif; c'est-à-dire alimentez-le avec la confiance, la joie et l'allégresse. Résistez courageusement.

" Car Dieu ne nous a pas donné un esprit de timidité;

mais un esprit de courage, d'amour et de sagesse". C'est-à-dire, nous n'avons pas reçu l'Esprit pour vivre contractés par la peur, mais pour parler avec hardiesse. Car il donne à beaucoup l'esprit de la peur, comme il est dit dans les livres des Rois à propos des guerres. " Et l'esprit de terreur ", est-il dit " tomba sur eux ". (Exod. XV,16.) C'est-à-dire, il leur inspira de la terreur. Mais vous, au contraire, il vous adonné l'esprit de force et d'amour pour lui. C'est donc là un effet de la grâce, mais non de la grâce seule; il faut que (354) nous commencions par faire ce qui dépend de nous. Cet Esprit qui fait que nous crions " Abba, notre Père ", nous inspire aussi l'amour pour lui, et l'amour pour le prochain, afin que nous nous aimions les uns les autres. Car de la force et de l'intrépidité naît la charité. Rien ne dissout l'amitié comme la timidité et l'appréhension de trahison. — " Car Dieu ne nous a pas donné un esprit de timidité, mais un esprit d'amour, de force et de sagesse ". Il entend par sagesse le bon état de la pensée et de l'âme, ou encore il veut dire que l'Esprit nous rend sages, et qu'il nous maintient dans la sagesse, quoiqu'il arrive et qu'il retranche le superflu. Soyons donc sans douleur dans les maux qui nous arrivent, c'est en quoi consiste la sagesse. " Ne vous hâtez point ", est-il dit, "au temps de l'obscurité". (Eccl. II, 2.) Beaucoup trouvent le chagrin sans sortir de leur maison. Nous avons cela de commun que nous sommes tous dans le chagrin, mais nous différons parles causes de nos douleurs. La peine vient à celui-ci de sa femme, à celui-là de son enfant, à un autre d'un serviteur, à un autre d'un ami, à un autre d'un ennemi, à un autre d'un voisin, à un autre enfin d'une perte qu'il a faite. Les causes de nos peines sont nombreuses et diverses. Il est complètement impossible de trouver quelqu'un qui soit exempt de peine et d'ennui; l'un en a plus, l'autre moins. Ne nous révoltons donc point, et soyons persuadés que nous ne sommes pas seuls dans la peine.

3. Il n'est pas possible, quand on est homme et que l'on est encore dans cette vie fugitive d'ici-bas, que l'on soit sans chagrin. Si ce n'est aujourd'hui, ce sera demain, si ce n'est pas demain, ce sera plus tard que viendra le chagrin. De même que l'on ne peut être sans crainte lorsqu'on navigue sur une grande mer, de même il est impossible, tant qu'on est dans cette vie, de ne pas éprouver de dégoût et de peine; je n'excepte pas le riche. Car puisqu'il est riche, nécessairement beaucoup d'occasions sollicitent sa concupiscence. Je n'excepte pas le roi. Car lui-même subit la domination de beaucoup de choses; il ne mène pas tout à son gré; que de choses contrarient sa volonté ! C'est l'homme du monde qui fait le moins ce qu'il voudrait. Pourquoi? Parce que beaucoup veulent prendre part à ce qu'il fait. Or, songez dans quel abattement il est lorsqu'il veut faire quelque chose et qu'il ne le peut par crainte, par méfiance, à cause des ennemis, à cause des amis. Souvent, lorsqu'il entreprend quel. que chose qui lui plait, il perd tout le plaisir qu'il y trouve par le grand nombre de ceux qui lui font de l'opposition.

Mais quoi ! pensez-vous que du moins ceux qui mènent une vie inoccupée soient exempts de soucis? Il n'en est pas ainsi. L'homme ne peut pas plus être exempt de chagrin qu'exempt de mourir. Combien de désagréments ils endurent nécessairement, que notre discours ne peut vous dévoiler, mais que leur expérience leur fait si bien connaître ! Combien ont souhaité la mort au sein même des richesses et des délices ! Car les délices ne mettent pas toujours à l'abri de la douleur. Ou plutôt les délices produisent mille peines, des maladies, des dégoûts. Et même sans cela le chagrin naît de lui-même et sans cause. L'âme en cet état se sent chagrine sans savoir pourquoi. Les médecins disent qu'un estomac malade cause des chagrins hors de propos. N'est-ce pas là ce qui nous arrive lorsque nous sommes chagrins sans que nous en sachions le motif? En un mot vous ne trouverez personne qui soit sans chagrin. L'homme qui a moins sujet de se chagriner que nous, s'imagine encore avoir raison de s'affliger autant que nous; parce que ce qui nous touche nous affecte plus que ce qui nous est étranger. Ceux qui souffrent en quelque partie de leur corps se croient toujours les plus affligés du monde; celui quia mal aux yeux par exemple croit bien qu'il n'y a pas de douleur comparable aux mal d'yeux. A son tour celui qui souffre de l'estomac regarde ce mal comme le plus cruel de tous. Enfin chacun tient pour le pire des maux celui dont il est affligé. Il en est de même du chagrin; le plus cruel, au jugement de chacun, est toujours le sien propre. On en juge par son expérience personnelle. Celui qui n'a pas d'enfant ne voit rien de plus malheureux que de n'avoir pas d'enfant. Celui au contraire qui en a beaucoup et qui est pauvre ne trouve rien de pénible comme d'avoir une famille nombreuse, celui même qui n'en a qu'un dira qu'il n'est rien de pire que de n'en avoir qu'un; parce qu'il devient paresseux et qu'il cause à son père un continuel chagrin; parce qu'on l'aime à l'excès et que c'est rare s'il tourne bien. Celui qui a une belle femme dit qu'il n'est rien de pire que d'avoir une belle femme. C'est une source de (355) défiance et de périls. Celui qui en a une laide dit que rien n'est pire que d'avoir une laide femme, c'est un objet de dégoût. Le simple particulier ne trouve rien de plus inutile et de plus insipide que sa vie. Le soldat ne voit rien au monde de plus fatiguant et de plus périlleux que le service militaire. Il vaudrait mieux, à l'entendre, vivre au pain et à l'eau que d'avoir tant de rudes travaux à supporter. Celui qui est au pouvoir trouve que ce qu'il y a de plus fâcheux c est d'avoir à s'occuper des intérêts des autres.

Le sujet regarde comme une intolérable servitude la soumission où il se trouve à l'égard du prince.

L'homme marié ne voit rien de pire qu'une femme et que le souci qu'elle donne. Celui qui ne l'est pas ne voit rien de plus triste pour un homme comme il faut que de n'avoir ni femme, ni maison, ni intérieur. Le marchand trouve heureux le laboureur dans sa sécurité;

le laboureur trouve heureux le marchand qui s'enrichit. En somme, l'espèce humaine n'est jamais satisfaite, toujours elle se plaint, toujours elle se chagrine. Entendez chaque individu accuser la condition humaine et dire : Ce n'est rien que l'homme, l'homme est un animal condamné au travail et à la peine. Combien envient la vieillesse ? Combien d'autres ne voient rien d'heureux que la jeunesse? Tan il y a de tristesse en chaque âge! Lorsqu'on nous trouve trop jeunes, nous disons : Hélas ! pourquoi ne sommes-nous pas plus âgés? Et puis, quand notre tête blanchit, on nous entend dire: Où donc la jeunesse s'est-elle envolée? En un mot nous avons mille sujets de chagrins. Il n'existe qu'une seule voie où ces anomalies ne se rencontrent pas, c'est celle de la vertu. Ou plutôt celle-là aussi a ses chagrins, mais chagrins utiles, avantageux, féconds. Ou bien l'on a péché, et touché de componction, on efface ses péchés par 'ses larmes. Ou bien on compatit à la chute d'un frère, et en le faisant on obtient une récompense considérable. Car Dieu réserve une grande récompense à ceux qui compatissent aux maux de leurs frères.

4. Ecoutez toutes les sages paroles de l'Ecriture au sujet de Job. Ecoutez aussi saint Paul " Pleurer ", dit-il, " avec ceux qui pleurent ", et: " Condescendre à la faiblesse ". (Rom.XII, 15,16.) Partager les chagrins des autres c'est un bon moyen d'y remédier. Quand un homme porte un pesant fardeau, si vous l'aidez vous le soulagez d'autant; il en est de même des fardeaux de l'âme. Quand nous perdons quelqu'un des nôtres, nous ne manquons pas de gens qui nous consolent. Qu'une bête de somme vienne à tomber, nous la relevons, et quand ce sont les âmes de nos frères qui tombent, nous passons avec indifférence. Si nous voyons notre prochain entrer dans un mauvais lieu, nous ne lui barrons point le passage. Si nous le voyons s'enivrer, ou faire n'importe quelle autre action déshonnête, nous ne l’empêchons pas, au contraire, nous faisons comme lui. " Non-seulement ", dit saint Paul, " ils font les mêmes choses, mais encore ils approuvent ceux qui les font ". On s'associe pour boire et s'enivrer. Associez-vous, ô hommes, mais que ce soit pour proscrire la folie de l'ivresse. Associez-vous pour secourir les captifs et les infortunés. Saint Paul recommandait la même chose aux Corinthiens, en leur disant de faire des collectes pour les pauvres. (I Cor. XVI, 2.) Mais aujourd'hui nous faisons tout en commun pour l'ivresse, les délices et la volupté, lit commun, table commune, vin commun, dépense commune : mais l'aumône, personne ne s'associe pour la faire. C'est ce qu'on aimait à faire au temps des apôtres , les fidèles mettaient en commun tout ce qu'ils possédaient. Je ne vous commande pas de tout mettre en commun ce que vous avez, mais seulement une portion. " Que chacun ", dit l'apôtre, " mette de côté, le dimanche, ce qu'il pourra donner ". (Ibid.) C'est-à-dire, que chacun paie comme un tribut, pour les sept jours de la semaine, et donne l'aumône plus ou moins généreusement. Car en agissant de la sorte " vous ne paraîtrez pas les mains vides devant le Seigneur ". (Exod. XXIII, 15.) Si l'on recommandait cela aux juifs, à plus forte raison doit-on le recommander aux chrétiens. Des pauvres se tiennent à l'entrée- de nos églises afin que personne n'y entre les mains vides, mais pleines d'aumônes distribuées. Vous entrez ici pour obtenir la pitié , ayez d'abord pitié vous-même de votre prochain. Qui entre plus tard doit davantage. Lorsque nous aurons commencé à nous acquitter, celui qui se présentera ensuite aura davantage à donner. Faites de Dieu votre débiteur; puis ensuite priez-le. Prêtez d'abord, puis réclamez et vous recevrez capital et intérêts.

C'est là ce que Dieu désire, loin qu'il s'y refuse. Si vous l'implorez par l'aumône il vous en (356) sait gré. Faire l'aumône, c'est prêter à intérêt. Faites ainsi, je vous y exhorte. Il nie suffit, pas de tendre ses mains pour être exaucé. Tendez vos mains, mais vers:les mains de vos frères plutôt encore que vers le ciel. En tendant votre main vers les mains des, pauvres, vous atteignez au plus haut du ciel: Car c'est celui qui trôné là-haut qui reçoit l'aumône. Tendre ses mains vides, c'est les tendre inutilement. Dites-moi, si le roi s'approchant de vous revêtu de la pourpre , vous demandait quelque chose, ne, lui donneriez-vous pas aussitôt tout ce que vous possédez? Maintenant ce n'est pas un rai de la terre, mais le roi du ciel qui vous implore par la voix des pauvres, et vous, l'accueillez par le dédain, et tout au moins vous hésitez à donner ! Quel châtiment ne méritez-vous pas ? Il ne dépend pas de l'élévation de nos mains ni de la multitude de nos paroles que,nous soyons. exaucés, mais de nos bonnes oeuvres. Ecoutez, le Prophète vous dire : " Lorsque vous élèverez vos mains, je détournerai de vous mes yeux, et si vous multipliez vos prières, je ne vous écouterai point ". (Isaïe, I,. 15.) Au lieu, de se. taire et de ne pas même oser regarder le ciel, le pécheur parle souvent avec beaucoup de confiance et longuement. " Mais " dit Dieu parle même prophète, " jugez en faveur de l'orphelin et de l'opprime, faites justice à la veuve, et apprenez à faire le bien ". C'est ainsi que, nous pourrons être exaucés sans avoir même besoin d'élever nos mains, de rien dire, de rien demander. Efforçons-nous donc d'agir ainsi, afin que nous obtenions les biens qui nous sont promis. Ainsi soit-il.

HOMéLIE II. NE ROUGISSEZ DONC POINT. DE NOTRE-SEIGNEUR QUE VOUS DEVEZ CONFESSER, NI DE MOI QUI SUIS SON CAPTIF. MAIS SOUFFREZ AVEC MOI POUR L'éVANGILE SELON LA FORCE DE DIEU QUI NOUS A SAUVéS ET NOUS A APPELéS PAR SA VOCATION SAINTE, NON SELON NOS OEUVRES, MAIS SELON SA VOLONTé ET SELON LA GRACE, QUI NOUS A éTé DONNéE EN JéSUS-CHRIST AVANT TOUS LES SIèCLES ; ET QUI A PARU MAINTENANT PAR L'AVèNEMENT DE NOTRE-SEIGNEUR JéSUS-CHRIST.

ANALYSE 1 Ne pas rougir de la croix, de notre Sauveur, ni des liens de saint Paul captif pour Jésus-Christ. 2: De l'obéissance due aux pasteurs des âmes.

4. La dignité du sacrifice Eucharistique ne dépend pas, de l'homme qui l'offre. — Jésus-Christ est vraiment dans l'Eucharistie.

1. Rien n'est pire que de prendre les raisonnements humains pour règle et pour mesure des choses divines. Quiconque le fera tombera nécessairement du rocher de la foi et sera privé de la lumière. Si les yeux de notre corps ne peuvent supporter les rayons du soleil, s'il est vrai qu'il y aurait péril pour nous à vouloir fixer nos regards sur cet astre ; combien plus celui, qui voudrait fixer le faible regard de sa raison sur la lumière éternelle n'en serait-il pas ébloui, sans compter qu'il outragerait le don de Dieu? Voyez Marcion, Manès et Valentin et, tous ceux qui ont introduit des hérésies et des, doctrines de mort dans l'Eglise, de Dieu; c'est pour avoir voulu mesurer les choses de Dieu à la règle des raisonnements humains qu'ils ont tous eu honte de confesser le mystère de l'Incarnation et de la Rédemption. Cependant rien n'est plus glorieux que la croix de Jésus-Christ, bien loin qu'on doive eu rougir. La croix est la plus grande marque d'amour que Dieu ait donnée aux hommes, et il nous a moins bien témoigné combien il nous aime, en créant le ciel et la terre. Et en nous, tirant nous-mêmes du néant, qu'en souffrant le supplice de la croix. Aussi saint Paul se glorifie, dans la croix et dit : " A Dieu ne plaise que je me glorifie , sinon dans la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ ". (Gal. VI, 14.) Mais l'homme animal, au contraire, celui qui juge de Dieu par l'homme, se scandalise et rougit.

Voilà pourquoi saint Paul prescrit à son disciple et par lui à tous les fidèles de ne pas rougir du témoignage de Notre-Seigneur; (357) c'est-à-dire de ne pas rougir de prêcher le Crucifié, mais d'en être fier. Par eux-mêmes, la mort, la prison et les fers sont choses dignes de honte et d'opprobre; mais dès que l'on considère aussi la cause, que l'on envisage le mystère comme il faut, ces mêmes choses deviennent des objets augustes et glorieux. Cette mort de Jésus-Christ a sauvé le monde qui était perdu; cette mort a réconcilié le ciel avec la terre; cette mort a détruit la tyrannie du diable; des hommes elle a fait des anges et des enfants de Dieu. Cette mort a exalté notre nature sur le trône du Dieu de l'Univers. Quant aux liens de l'apôtre, ils ont converti des peuples. — " Ne rougissez donc pas du témoignage de Notre-Seigneur, ni de moi qui suis son captif, mais souffrez avec moi pour l'Evangile ". C'est-à-dire, quand même vous souffririez les mêmes choses, n'en rougissez pas. C'est là ce qu'il donne à entendre, on le voit, par ce qu'il a dit plus haut : " Dieu nous a donné l'esprit de force, de charité et de sagesse " ; on le voit aussi par ce qui suit : " Souffrez avec moi pour 1'Evangile ". C’est-à-dire, non-seulement n'ayez pas honte, mais n'ayez pas honte en cas d'épreuve. Il ne dit pas : Ne craignez pas, n'ayez pas peur, mais il dit pour l'exhorter mieux encore : " Ne rougissez pas ", comme s'il n'y avait plus de danger, une fois la honte surmontée. C'est le seul malheur de la honte que l'on soit vaincu par elle. N'ayez donc pas honte, si moi qui ressuscite les morts, qui opère mille prodiges, moi qui parcours toute la terre pour l'évangéliser, je suis maintenant dans les liens. Ce n'est pas comme un malfaiteur que je suis maintenant dans les fers, mais c'est à cause du Crucifié. Simon Maître n'a pas eu honte de la croix, moi, je n'ai pas honte de mes liens. Et pour l'exhorter à ne pas avoir honte, il a bien fait de lui rappeler d'abord le souvenir de la croix. Si vous ne rougissez pas de la croix, veut-il dire, ne rougisses pas non plus de mes liens. Si notre Seigneur et Maître a souffert le supplice de là croix, combien plus devons-nous souffrir les liens ? Rougir des liens de l'apôtre ce serait aussi rougir de la croix de Jésus-Christ. Car, dit-il, ce, n'est pas à cause de moi que je porte ces fiers; donc pas de faiblesse, mais partagez mes souffrances, souffrez avec moi pour l'Evangile, littéralement " compatissez à l'Evangile " : il parlait de la sorte non que l'évangile souffrit aucun dommage, mais afin d'exciter son disciple à souffrir pour l'évangile.

" Selon la force de Dieu qui nous a sauvés , et nous a appelés par sa vocation sainte, non selon nos pauvres, mais selon le décret de sa volonté, et selon la grâce qui nous a été donnée en Jésus-Christ avant tous les siècles ". Comme d'ailleurs c'était tenir un langage .quelque peu dur que de dire : "Souffrez ", il le console en disant : " Non selon nos oeuvres" : c'est-à-dire, ne comptez pas sur votre force mais sur celle de Dieu pour souffrir ces choses. Il dépend de vous de choisir et d'avoir de la bonne volonté, mais c'est Dieu qui vous donnera le soulagement et le repos. Ensuite il montre des marques de la puissance de Dieu. Songez, dit-il, comment vous avez été sauvé , comment vous avez été appelé c'est la même pensée qu'il exprime ailleurs : " Selon sa vertu qui opère en nous ". Ainsi il fallait une plus grande puissance pour convertir la terre que pour créer le ciel. — Comment donc nous a-t-il appelés par sa vocation sainte? c'est-à-dire qu'il nous a rendus saints de pécheurs et d'ennemis du Dieu que nous étions et cela ne vient nullement de nous, mais est un don de Dieu . Si donc Dieu est assez puissant pour appeler, et assez bon pour appeler gratuitement et non comme s'il payait une dette, il ne faut rien craindre. Si voulant nous sauver, Dieu l'a fait gratuitement lorsque nous étions ses ennemis, combien le fera-t-il davantage s'il voit que nous coopérions à notre salut? — "Non selon nos oeuvres, mais selon le décret de sa volonté ", c'est-à-dire sans être contraint ni conseillé par personne ; il nous a sauvés par une décision de sa volonté propre, par un mouvement, de sa bonté personnelle. C est là ce que veut dire " par un décret ne sa propre volonté ". — "Et selon la grâce qui vous a été donnée, en Jésus-Christ avant tous les siècles ". C'est-à-dire, de toute éternité ces choses avaient été prédéterminées pour être accomplies en Jésus-Christ. Ce n'est pas peu que nôtre salut soit l'effet d'une résolution éternelle, et non d'une volonté passagère. Comment donc le Fils ne serait-il pas éternel, lui qui a voulu ces choses éternellement?

2. " Et qui a paru maintenant par l'avènement de Notre-Seigneur

Jésus-Christ, qui a détruit la mort, et nous a découvert la vie et l’incorruptibilité par l’Evangile ". (358) Voyez-vous la puissance, voyez-vous le don qui vient non par nos oeuvres mais par l'Evangile? C'est là un sujet d'espérance. Ces deux choses se sont vues dans le corps de Jésus-Christ et se verront dans le nôtre. Et de quelle manière? " Par l'Evangile, pour lequel j'ai été établi prédicateur, apôtre et docteur des nations ". Pourquoi revient-il sans cesse sur cette idée et s'appelle-t-il ainsi le docteur des nations? Pour faire comprendre, comme je l'ai déjà dit, qu'il fallait aussi annoncer l'Evangile aux gentils. Ne vous laissez pas abattre par mes souffrances, veut dire l'apôtre, la puissance de la mort est anéantie. Je ne souffre pas comme un malfaiteur, mais je souffre pour l'enseignement des nations. Puis il ajoute la raison pour rendre son langage digne de foi. — " C'est aussi pour cette raison que je souffre ces maux: mais je n'en rougis point; car je sais en qui j'ai mis ma confiance et ma foi, je sais qu'il est assez puissant pour garder mon dépôt jusqu'à ce grand jour".

— Qu'entend-il par " dépôt? " La foi, la prédication.

Celui-là même qui m'a confié ce dépôt, saura le garder intact. Je souffre tout pour que, ce trésor ne soit point ravi. Je ne rougis pas de mes maux, il me suffit que ce dépôt soit conservé pur. Peut-être encore par ce dépôt entend-il les fidèles que Dieu lui a confiés ou qu'il a lui-même confiés à Dieu. Maintenant, dit-il, voici que je vous confie au Seigneur. C'est-à-dire, ceci ne me sera pas inutile; et Timothée me montre le fruit du dépôt. Voyez-vous comme il ne sent même pas ses maux par l'espérance qu'il a de faire des disciples? tel doit être un bon pasteur; il doit s'occuper des disciples et les compter pour tout. " Maintenant ", dit-il ailleurs, " nous vivons, si vous vous tenez fermes dans le Seigneur " ; et encore : " Quelle est notre espérance, notre joie, notre couronne de gloire? n'est-ce pas vous devant Notre-Seigneur Jésus-Christ?" (I Thess. III, 8, et II, 19.) Le voyez-vous se préoccuper de ses disciples plus que de lui-même? Il faut en effet que les pères selon la grâce l'emportent sur les pères selon la nature par un plus ardent amour pour leurs enfants. Mais il convient aussi que leurs enfants aient pour eux de la tendresse. "Obéissez ", dit le même apôtre, " et soyez soumis à vos conducteurs, sachant qu'ils veillent sur vos âmes comme devant en rendre compte ". (Hébr.

XIII , 17.) Dites-moi, voilà le danger terrible auquel votre pasteur est exposé, et vous, vous ne voulez même pas lui obéir, et cela quand il s'agit de votre intérêt. Il ne lui suffit pas, à lui, de mettre ses propres affaires en bon état, tant que les vôtres sont en souffrance, il est dans l'angoisse, et exposé à rendre doublement compte. Songez que ce n'est pas peu de chose pour un pasteur que d'avoir un compte à rendre pour chacune des âmes dont il est chargé, que d'avoir à trembler pour le salut de toutes. Quels honneurs lui rendrez-vous, quels témoignages d'affection pourrez-vous lui donner qui compensent pour lui de tels dangers? Donnerez-vous pour lui votre vie; or lui, il donne sa vie pour vous. Et s'il ne la donne pas maintenant en temps opportun, il la perdra plus tard. Et vous, vous lui refusez toute obéissance, même celle qui n'est qu'en paroles. La cause de tous nos maux, c'est que l'autorité des pasteurs est foulée aux pieds. On ne connaît plus ni aucun respect ni aucune crainte. "Obéissez à vos chefs", dit l'apôtre,"et soyez-leur soumis " ; or, maintenant tout est bouleversé et confondu. Je ne dis pas ceci dans l'intérêt de ceux qui vous conduisent. Que leur revient-il en effet des honneurs que vous leur rendez, excepté votre obéissance? Je le dis dans votre intérêt, mes frères. Les honneurs qu'on leur rend ne leur sont d'aucune utilité pour l'avenir, ils rendront même leur juge. ment plus sévère.

Les injures ne compromettront pas non plus leur avenir, elles serviront au contraire à les justifier. C'est donc votre intérêt que j'ai en vue en toutes choses. Les honneurs que les pasteurs reçoivent de leurs ouailles leur sont même reprochés comme lorsqu'il fut dit à Héli : " Je t'ai tiré de la maison de ton père ". On leur tient compte au contraire des outrages auxquels ils sont en butte; c'est ainsi que Dieu dit à Samuel : " Ce n'est pas toi qu'ils ont méprisé, c'est moi-même ". (I Rois II, 28 et VIII, 7.) En sorte que l'injure leur est un gain, et les honneurs une charge. Ce n'est donc pas, je le répète, dans leur intérêt que je parle, mais bien dans le vôtre. Qui honore le prêtre, honore Dieu. Qui s'accoutume à mépriser le prêtre, s'achemine vers le mépris de Dieu, et il y viendra un jour. " Celui qui vous reçoit me reçoit, dit Notre-Seigneur ". (Matth.

X, 40.) " Honore ses prêtres ", est-il dit encore. Avant d'en venir à mépriser Dieu, les Hébreux commencèrent par mépriser Moïse qu'ils voulaient (350) lapider. Quelqu'un qui sera pieux envers le prêtre, le sera à plus forte raison envers Dieu. S'il arrive que le prêtre soit mauvais, Dieu, voyant que pour lui plaire vous honorez même un indigne, vous en récompensera. " Si celui qui reçoit un prophète comme prophète obtient la récompense d'un prophète " (Matth. X, 41) : il en sera de même pour celui qui honore le prêtre, qui lui accorde soumission et obéissance. Si, lorsqu'il s'agit de l'hospitalité accordée à un inconnu, vous recevez une si grande récompense, il est clair que vous en obtiendrez une beaucoup plus grande pour vous soumettre à ceux à qui Dieu vous commande d'être soumis. " Les Scribes et les Pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse", dit Notre-Seigneur, " faites donc ce qu'ils vous diront; mais n'imitez pas leurs oeuvres ". (Matth. XXIII, 2, 3.) Ignorez-vous ce que c'est qu'un prêtre? C'est un ange du Seigneur. Car les paroles qu'il dit ne sont pas de lui. Si vous le méprisez, ce n'est pas lui que vous méprisez, mais Dieu qui vous l'envoie. — Et qu'est-ce qui me prouve que c'est Dieu qui me l'envoie, direz-vous? — Si vous n'avez pas cette croyance, votre espérance est donc vaine. Car si Dieu n'opère point par l'intermédiaire du prêtre, vous ne recevez pas le baptême, vous ne participez pas aux divins mystères, vous ne recevez pas les eulogies, vous n'êtes pas chrétien.

3. Quoi donc ! direz-vous, est-ce que Dieu les ordonne tous, même les indignes? Dieu ne les ordonne pas tous, mais il opère lui-même par le ministère de tous, même des indignes, pour le salut du peuple. S'il s'est autrefois servi d'un âne, et d'un méchant. homme tel que Balaam pour bénir son peuple (Nomb. XXII); pourquoi ne se servirait-il pas d'un prêtre ? Qu'est-ce qu'il ne fait pas pour notre salut? Que ne dit-il pas? De quel intermédiaire dédaigne-t-il de se servir? S'il a opéré par le ministère de Judas, et par celui de ces prophètes auxquels il dit : " Je ne vous connais pas, retirez-vous de moi, vous qui opérez l'iniquité " Matth.

VII, 23) ; si d'autres pécheurs ont chassé les démons en son nom; à plus forte raison opèrera-t-il par le ministère des prêtres. Si nous devions scruter la vie et la conduite de nos pasteurs, ce serait nous en réalité qui les ordonnerions, et alors tout serait mis sens dessus dessous, les pieds seraient en haut et la tête en bas. Ecoutez ce que dit saint Paul : " Pour moi, je me mets fort peu en peine d'être jugé par vous, on par quelque homme que ce soit"; et encore : " Pourquoi jugez-vous votre frère ? " (I Cor. IV, 3 ; et Rom. XIV, 10.) Si vous ne devez pas juger votre frère,- vous devez encore bien moins juger le prêtre. Si Dieu vous l'a commandé, vous avez raison de le faire, et vous péchez en ne le faisant pas. Mais s'il vous l'a défendu, gardez-vous de le faire; n'allez pas franchir la barrière des commandements. Après la prévarication du veau d'or, Coré, Dathan et Abiron, et leurs partisans, se soulevèrent contre Aaron. Or, qu'arriva-t-il ? vous le savez, ils furent anéantis. Que chacun s'occupe de ce qui le regarde. Si quelqu'un altère le dogme, ne l'écoutez pas, quand ce serait un ange. Si quelqu'un enseigne selon l'orthodoxie, ne faites pas attention à sa vie mais seulement à ses paroles. Vous avez saint Paul pour vous former au bien par ses exemples comme par ses discours.

Mais il ne donne pas aux pauvres, dites-vous, et il administre mal. Qu'en savez-vous ? N'accusez pas avant d'être sûr, craignez le compte que vous aurez à rendre. On juge souvent sur de simples soupçons. Imitez votre Maître, écoutez ce qu'il dit : " Je descendrai et je verrai si leurs oeuvres répondent à ce cri qui est venu jusqu'à moi, pour savoir si cela est ainsi, ou si cela n'est pas ". (Gen. XVIII, 21.) Etes-vous instruit, vous êtes-vous informé, avez-vous même été témoin, attendez encore le juge : ne prenez pas le rôle de Jésus-Christ. C'est à lui qu'il appartient de s'enquérir, non à vous.

Vous n'êtes, vous, que le dernier des esclaves, et non le maître. Vous êtes une des brebis du troupeau, n'examinez pas trop rigoureusement votre pasteur, si vous ne voulez pas avoir à rendre compte des accusations que vous portez contre lui. — Et comment me commande-t-il ce qu'il ne fait pas lui-même, direz-vous? — Ce n'est pas lui qui vous commande; si c'est à lui que vous obéissez vous n'aurez pas de récompense.

C'est Jésus-Christ qui vous commande. Que dis-je ? Il ne faudrait pas même obéir à saint Paul s'il prescrivait quelque chose de son chef, quelque chose d'humain; il faut obéir à l'apôtre portant en lui Jésus-Christ qui parle par sa bouche.

Ne nous jugeons pas les uns les autres, que chacun se juge soi-même et examine sa propre vie. Mais il doit être meilleur que moi, direz-vous. — Pourquoi? — Parce qu'il est (360) prêtre. — Est-ce qu'aussi il n'a pas de plus que vous les travaux, les dangers, les combats,de chaque jour, et les pénibles soucis? avec tout cela, comment pouvez-vous dire. qu'il n'est pas meilleur que vous? Et -quand il ne serait pas meilleur, est-ce une raison pour que vous vous perdiez? Ces paroles viennent d'un fol orgueil. D'où savez-vous qu'il n'est pas meilleur que vous? — Mais s'il vole, direz-vous, s'il dépouille l'Eglise ? — D'où savez-vous cela, ô homme? Pourquoi vous jeter vous-même dans le précipice? Si quelqu'un vous dit: Un tel a revêtu la pourpre; bien que vous en soyez instruit, vous vous bouchez les oreilles. Quoique vous puissiez prouver le contraire, vous vous retirez aussitôt, vous feignez de ne rien savoir, ne voulant pas courir un danger,superflu; mais ici vous courez encore au devant. Ces sortes de paroles ne passeront pas sans qu'il en soit demandé compte. Ecoutez ce que dit Jésus-Christ : "Je vous le déclare, toute parole inutile que les hommes auront dite, ils en rendront compte au jour du jugement ". (Matth. XII, 36.) Vous vous flattez d'être meilleur qu'un autre, et pour cette seule ;pensée d'orgueil, vous ne gémissez point, vous ne vous frappez point la poitrine, vous ne baissez pas les yeux, vous n'imitez pas le publicain? S'il en est ainsi, vous vous êtes perdu vous-même, fussiez-vous réellement meilleur que tel ou tel. Etes-vous meilleur? taisez-vous, si vous voulez rester meilleur. Si vous parlez, tout est perdu. Si vous vous croyez meilleur, vous ne l'êtes pas; si vous ne le croyez pas, vous avez beaucoup fait pour l'être. Si celui qui était pécheur se retira justifié pour avoir confessé ses péchés,.

que ne gagnera pas celui qui sans être un grand pécheur, se croira néanmoins tel? Faites l'examen de votre vie. Vous, ne volez pas; mais vous ravissez, mais vous extorquez, mais vous faites mille choses de ce genre.

Je ne dis pas ceci pour faire l'éloge du vol, loin de là, je déplore au contraire l'état de ceux qui s'en rendent coupables, s'il en est de tels parmi les ministres de l'Eglise; ce. que je ne crois pas. Le vol sacrilège est un crime dont on ,ue peut dire toute l'énormité. Mais je prends vos intérêts : je ne veux pas que toute votre vertu soit,rendue inutile par vos médisances. Quoi de pire qu'un publicain? Or, celui dont parle l'Evangile était réellement publicain et comme tel coupable de mille fautes. Et cependant, que le pharisien dise seulement : " Je ne suis pas comme ce publicain ", et voilà aussitôt tout son mérite perdu. Et vous; si vous dites : Je ne suis pas comme ce prêtre, un voleur sacrilège, comment ne perdrez-vous pas tout ce que vous avez de mérite? Si je dis ces choses, et si je me crois obligé d'y insister, ce .n'est pas que je m'intéresse à ces coupables, mais c'est que je crains que vous me perdiez tout le fruit de votre vertu en vous glorifiant vous-même et en condamnant les autres. Ecoutez ce conseil de saint Paul : " Que chacun examine bien ses propres actions, et alors il trouvera sa gloire en lui-même, et non point en se comparant avec les autres ". (Job, VI, 4.)

4. Dites-moi, lorsque vous êtes blessé et que vous allez trouver 1e médecin, est-ce que vous négligez d'appliquer le remède et de panser votre blessure, pour vous occuper de savoir si le médecin a lui-même ou s'il n'a pas de blessure? Et s'il se trouve qu'il en ait une, vous en inquiétez-vous? Est-ce que vous négligez .pour cela votre propre blessure ? Est-ce que vous dites: Il devrait n'être pas malade, étant médecin? Puisqu'il se porte mal, tout médecin qu'il est, je laisse, moi aussi, ma blessure sans la soigner. La malice du prêtre sera-t-elle une excuse pour le fidèle? Nullement. Le mauvais prêtre subira une peine proportionnée à sa malice, sans doute, mais vous aussi vous aurez le châtiment qui vous est dû et qui vous me vient; d'ailleurs le maître n'a que le rang du fidèle. "Ils seront tous enseignés par Dieu; et on ne dira plus : Connaissez le Seigneur; car tout le monde me connaîtra, depuis le plus petit jusqu'au plus grand ". (Jean, VI, 45; Isaïe, LIV, 13 ; Jérém. XXXI, 34.) — Pourquoi donc direz-vous : Préside-t-il ? Pourquoi occupe-t-il la place qu'il occupe? — Cessons, je vous en conjure, de médire de nos pasteurs; n'examinons pas maintenant ce qu'ils font, si nous ne voulons pas nous nuire à nous-mêmes. Examinons-nous nous-mêmes, et nous ne dirons du mal de personne. Souvenons-nous avec respect de ce jour où il nous donna le baptême. Quels que soient les vices d'un père, son fils les cache avec soin. " Ne vous glorifiez point", dit le Sage, " de ce qui déshonore votre père; car ce n'est pas votre gloire, mais plutôt votre honte ". (Eccl. III, 12.) Quand même il manquerait de prudence, ayez de l'indulgence. Si cette parole a été dite des (361) pères selon la nature, elle peut l'être, à plus forte raison, des pères selon la grâce. Respectez celui qui, tous les jours, travaille à vous servir. C'est pour vous qu'il lit les Ecritures, pour vous qu'il orne la maison de Dieu, pour vous qu'il veille, pour vous qu'il prie, pour vous qu'il se tient devant Dieu en l'invoquant, pour vous qu'il administre les choses saintes. Respectez-le en songeant à ces bienfaits, ne l'approchez qu'avec vénération.

Est-il mauvais? dites-moi. Qu'est-ce que cela? Est-ce qu'il faut qu'il ne sort pas mauvais pour vous distribuer les plus grandes grâces? Nullement. Tout s'opère selon votre foi. Un homme juste ne vous servira de rien si vous n'êtes pas fidèle; un méchant ne vous nuira en rien si Vous êtes fidèle. Dieu s'est servi de boeufs pour reconduire l'arche, quand il voulut sauver son peuple. Est-ce la vie du piètre, est-ce sa vertu, qui opère nôtre salut? Les dons que Dieu nous accorde ne sont pas de nature à pouvoir être produits par la vertu de ses prêtres. Tout vient de la grâce. Le prêtre ne fait qu'ouvrir la bouche et prêter son organe à Dieu qui opère; le prêtre accomplit seulement le symbole. Songez quelle différence Il y a entre Jean-Baptiste et Jésus-Christ : Jean dit : " J'ai besoin d'être baptisé par vous ", et : "Je ne suis pas digne de délier le cordon de ses souliers " . (Matth. III, 14 ; et Jean, I, 26.) Et cependant, malgré cette différence, lorsque Jean baptisa Jésus, le Saint-Esprit descendit, quoique Jean ne disposât point du Saint-Esprit. " Nous recevons tous de sa plénitude ", est-il dit. (Jean, I, 16.) Cependant le Saint-Esprit ne descendit pas avant le baptême, et ce n'est pas Jean qui te fit descendre. Pourquoi les choses se passent-elles ainsi? Afin que Tous sachiez que le prêtre accomplit un symbole et rien vie plus. Jamais il n'y eut autant de distance entre un homme et un autre homme qu'entre Jean et Jésus; néanmoins, Jean baptise Jésus, et le Saint-Esprit descend, afin que vous appreniez que c'est Dieu qui fait et opère tout.

Je vais dire quelque chose qui paraîtra peut-être incroyable, mais ne vous en étonnez point, ne vous troublez pas. L'oblation est la même, qu'elle soit faite par le premier venu, ou par saint Paul, ou saint Pierre. Celle que le Christ donna autrefois à ses disciples était la même que celle que célèbrent aujourd'hui les prêtres. Celle-ci n'est en rien inférieure à celle-là; parce que ce ne sont pas les hommes qui la sanctifient, mais celui-là même qui sanctifia la première. Les paroles que Dieu prononça alors sont les mêmes que celles que le prêtre prononce encore maintenant; l'oblation est donc aussi la même. On en peut dire autant du baptême. Ainsi tout dépend de la foi. Le Saint-Esprit descendit aussitôt sur le centurion Corneille, parce qu'il avait fait ce qui dépendait de lui et témoigné sa foi. Donc le corps de Jésus-Christ est ici comme il était là. Celui qui s'imagine qu'il y a ici quelque chose de moins qu'il n'y avait là, ne sait pas que le Christ est encore présent et que c'est toujours lui qui opère.

Puisque vous savez ces choses, comme je ne vous les dis pas sans motif, mais pour vous corriger de vos défauts, et pour vous rendre plus prudents à l'avenir, conservez soigneusement rues paroles. Si nous nous contentons d'entendre, sans jamais pratiquer , nous ne retirerons aucun profit des prédications. Donnons une entière attention , une attention très-diligente à la parole de Dieu; gravons-la dans notre coeur; ayons-la toujours imprimée dans notre conscience, et ne cessons jamais de renvoyer la gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE III.

PROPOSEZ-VOUS POUR MODÈLE LES SAINES INSTRUCTIONS QUE VOUS AVEZ ENTENDUES DE MOI SUR LA FOI ET LA CHARITÉ QUI EST EN JÉSUS-CHRIST. GARDEZ, PAR LE SAINT-ESPRIT QUI HABITE EN NOUS, LE PRÉCIEUX DÉPÔT QUI VOUS A ÉTÉ CONFIÉ. VOUS SAVEZ QUE TOUS CEUX QUI SONT EN ASIE SE SONT SÉPARÉS DE MOI : PHIGÉLE ET HERMOGÉNE SONT DE CE NOMBRE. QUE DIEU DONNE MISÉRICORDE À LA MAISON D’ONÉSIPHORE, PARCE QU’IL M’A SOUVENT SOULAGÉ ET QU’IL N’A PAS ROUGI DE MES CHAÎNES ; MAIS QU’ÉTANT VENU À ROME, IL M’A CHERCHÉ AVEC GRAND SOIN ET IL M’A TROUVÉ. QUE LE SEIGNEUR LUI FASSE LA GRÂCE DE TROUVER MISÉRICORDE DEVANT LE SEIGNEUR EN CE JOUR. CAR VOUS SAVEZ MIEUX QUE PERSONNE COMBIEN D’ASSISTANCES IL M’A RENDUES À ÉPHÈSE. (I, 13-18)

Analyse. Que signifie : « Formam habe sanorum verborum ? » Que nous avons besoin de miséricorde pour obtenir le salut. Que les jugements de Dieu sont à craindre. 1. Ce n’était pas seulement par lettres qu’il prescrivait à son disciple ce qu’il devait faire, mais encore par l’enseignement oral. On en voit la preuve dans beaucoup d’autres passages, tel que celui-ci : « Soit de bouche, soit par lettres » ; mais ce passage-ci le démontre encore mieux que tout autre. Il ne lui a donc pas légué un enseignement incomplet, ne le croyez pas ; il lui a communiqué beaucoup d’instructions de vive voix ; ce sont ces instructions qu’il lui rappelle par ces mots : « Proposez-vous pour modèle les saines instructions que vous avez entendues de moi ». Que veut-il dire par là ? Je vous ai tracé, comme ferait un peintre, un portrait de la vertu et de tout ce qui plaît à Dieu ; c’est comme une règle, un archétype, une définition exacte que j’ai déposés dans votre âme. Conservez cela ; et quand vous aurez à décider quelque chose concernant soit la foi, soit la charité, soit la chasteté, tirez de là vos exemples. – Vous aurez en vous-même tout ce qui vous sera nécessaire, et vous n’aurez pas besoin de consulter les autres.

« Gardez le précieux dépôt ». Comment ? « Par le Saint-Esprit qui habite en nous ». Abandonnée à ses seules forces, l’âme humaine serait incapable, après avoir reçu un tel dépôt, de pouvoir le conserver. Pourquoi ? Parce que les voleurs sont nombreux et la nuit profonde. Le diable est toujours là qui nous tend des pièges ; nous ne savons ni l’heure ni l’instant auquel il doit fondre sur nous. Comment donc réussirons-nous à garder ce trésor ? Par le Saint-Esprit ; c’est-à-dire, si nous avons le Saint-Esprit avec nous. Si nous ne repoussons pas la grâce, elle ne nous manquera point. « Si le Seigneur ne bâtit la maison, c’est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent. Si le Seigneur ne garde la cité, c’est en vain que veillent ceux qui la gardent ». (Psa. 126,1) Voilà notre rempart, voilà notre garde, voilà notre refuge. – Si le Saint-Esprit habite en nous, s’il garde lui-même le dépôt, qu’est-il besoin de préceptes ? C’est afin que nous conservions le Saint-Esprit, que nous le gardions, et que nous ne le fassions pas par nos mauvaises actions. Ensuite, il énumère ses épreuves, non pour décourager son disciple, mais pour affermir son cœur, que, si un jour il était lui-même aux prises avec les mêmes épreuves, il n’en fût pas surpris, en considérant son maître, et en se souvenant de tout ce qui lui était arrivé.

Il est vraisemblable qu’aussitôt après son arrestation il se vit abandonné et privé de toute marque de bienveillance de la part hommes, de tout appui, de tout secours, et qu’il fût trahi par les fidèles eux-mêmes et par ses amis ; c’est ce qu’il veut dire par mots. « Vous savez que tous ceux d’Asie sont éloignés de moi ». Il est probable qu’il y avait à Rome beaucoup d’Asiatiques. Aucun d’eux, dit-il, ne m’a assisté ; aucun ne m’a reconnu, tous se sont détournés de moi, admirez l’élévation de son âme, il se contente de marquer le fait, il n’ajoute pas une parole de blâme. Pour celui qui l’a assisté, il le loue et lui souhaite mille biens. Quant aux autres il ne les maudit pas, il dit simplement : « Phigèle et Hermogène sont de ce nombre. Que le Seigneur fasse miséricorde à la maison d’Onésiphore, parce qu’il m’a souvent soulagé, et qu’il n’a pas eu honte de mes chaînes ; mais qu’étant venu à Rome, il m’a cherché avec grand soin, et il m’a trouvé ». Voyez comme partout il parle de honte et nulle part de danger, pour ne pas effrayer Timothée, quoique sa situation fût pleine de périls. Il avait offensé Néron par la conversion de quelques-uns de ses familiers. À son arrivée à Rome, dit-il, Onésiphore n’a pas évité la rencontre, mais il m’a cherché avec empressement et m’a trouvé.

« Que le Seigneur lui donne de trouver miséricorde devant le Seigneur en ce jour-là. Vous savez mieux que personne combien d’assistances il m’a rendues à Éphèse ». Tels doivent être les fidèles : ils ne doivent se laisser arrêter, ni par la crainte, ni par la honte, ni par la menace, mais s’entr’aider, s’assister, se secourir entre eux, comme font à la guerre les soldats d’une même armée : Car ce n’est pas tant à ceux qui sont dans le péril qu’ils sont utiles qu’à eux-mêmes, puisqu’en participant à leurs maux, ils méritent aussi de participer à leurs couronnes. Par exemple, un ami de Dieu est dans la tribulation ; il souffre toutes sortes de peines avec beaucoup de fermeté ; il lutte comme un athlète courageux ; pour vous, vous restez à l’abri de toute persécution, vous pouvez cependant, si vous voulez ; sans mettre le pied dans le stade, partager la couronne avec l’athlète de Dieu : il vous suffit de l’assister, de lui procurer l’huile de la consolation, de l’encourager, de l’exciter. Et pour vous prouver que je dis vrai, écoutez ce que l’apôtre dit dans une autre épître : « Vous avez bien fait de vous unir à moi dans la tribulation » ; et encore : « Vous m’avez envoyé à Thessalonique une et deux fois de quoi satisfaire à mes besoins ». (Phi. 4,14, 16) Et comment, quoique absents, pouvaient-ils partager ses tribulations ? Saint Paul le dit lui-même : « Vous m’avez envoyé une et deux fois de quoi satisfaire à mes besoins ». Il dit encore au sujet d’Epaphrodite : « Il s’est vu tout proche de la mort, exposant sa vie, afin de suppléer, par son assistance, à celle que vous ne pouviez me rendre vous-mêmes ». (Id. 2,30) De même qu’auprès des rois de la terre, ceux qui combattent ne sont pas les seuls qui soient honorés, mais que ceux qui gardent les bagages ont aussi part aux récompenses, et quelquefois une part égale aux autres, bien qu’ils n’aient pas ensanglanté leurs mains, pas pris l’épée, pas même vu les rangs ennemis ; de même en est-il, et à plus forte raison, dans le service de Dieu. Celui qui porte secours au combattant mourant de faim, celui qui l’assiste, qui l’encourage par ses paroles, qui prodigue tous les soins qu’on peut donner en pareille rencontre, celui-là obtient la même récompense que le combattant.

2. En m’entendant parler d’athlète, n’allez pas vous représenter un saint Paul, un homme invincible, mais quelqu’un du commun qui, s’il n’était grandement soutenu et encouragé, ne demeurerait peut-être pas ferme, et n’en gagerait peut-être pas même la lutte. De cette manière ceux qui, sans combattre eux-mêmes, sont cause de la victoire remportée, méritent bien de partager la couronne. Faut-il s’étonner si parmi les vivants celui qui prend part aux combats est appelé à partager les récompenses des combattants, lorsque cette sorte de communion n’est pas même interdite avec ceux qui sont morts, couchés dans la tombe, déjà couronnés et qui n’ont plus besoin de rien ? C’est saint Paul lui-même qui le dit : « Communiquant avec les mémoires des saints ». – Comment cela est-il possible, direz-vous ? – Lorsque vous admirez un saint, lorsque vous imitez quelqu’une des belles actions qui l’ont fait couronner, vous participez à ses combats et à ses couronnes.

« Que le Seigneur lui accorde de trouver miséricorde devant le Seigneur en ce jour-là ». Il a eu pitié de moi, veut-il dire, donc il recevra à son tour miséricorde en ce jour terrible et redoutable, où nous aurons tant besoin de miséricorde. « Que le Seigneur », dit-il, « lui accorde de trouver miséricorde devant le Seigneur ». Quoi donc, y a-t-il deux Seigneurs ? Nullement, nous n’avons qu’un seul Seigneur qui est Jésus-Christ, et qu’un seul Dieu. C’est un des passages dont abusent les marcionites. Mais qu’ils sachent que c’est une manière de parler familière à la sainte Écriture et qu’elle en use fréquemment. Par exemple elle dit : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur », et encore : « J’ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Seigneur ». (Psa. 109,1, et 15,2) ; et ailleurs encore : « Le Seigneur fit pleuvoir de la part du Seigneur ». (Gen. 19,24) Cette manière de parler indique des personnes consubstantielles, et non une différence de nature. L’Écriture parle ainsi non pour nous faire entendre deux substances différentes l’une de l’autre, mais deux personnes de la même substance l’une et l’autre. Remarquez encore ce que dit l’apôtre : « Que le Seigneur lui accorde… » Quoi ? Rien autre chose que la miséricorde. Comme Onésiphore avait eu pitié de lui, il souhaite que Dieu ait aussi pitié d’Onésiphore. Si Onésiphore, qui s’était exposé aux dangers, avait besoin de miséricorde pour être sauvé, nous en aurons aussi besoin à bien plus forte raison.

Car il sera terrible, deux fois terrible le compte à rendre au Seigneur. – Nous aurons besoin de beaucoup d’indulgence pour ne pas nous entendre dire : « Retirez-vous de moi, je ne vous connais pas, vous qui opérez l’iniquité » ; et encore : « Allez, maudits, au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et pour ses anges » (Mat. 7,23 ; 25, 41) ; et encore : « Il y a un abîme entre vous et nous » (Luc. 16,26) ; et encore ce mot plein de terreur : « Prenez-le, et le jetez dans les ténèbres extérieures » ; et encore celui-ci qui n’est pas moins affreux : « Serviteur méchant et paresseux ». (Mat. 22,13 ; 25,26) Rien de plus terrible et de plus épouvantable que ce tribunal ; et cependant Dieu est doux et clément. Il se nomme le Dieu des miséricordes et le Dieu de la consolation, et il est bon comme personne n’est bon, il est plein de bénignité, de mansuétude et de compassion, et il ne veut pas la mort du pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive. (Eze. 13,23) D’où vient donc, d’où vient que ce jour est rempli de tant d’épouvante ? Un fleuve de feu coule devant sa face ; les livres où nos actions se trouvent écrites, sont ouverts ; ce jour est comme une fournaise ardente ; les anges parcourent l’univers en tout sens, partout les feux s’embrasent. – Comment donc peut-on dire que le Seigneur est clément, qu’il est miséricordieux, qu’il est bon ? – Il est bon même ainsi ; c’est cela même qui montre la grandeur de sa bonté. Car par ce moyen il nous inspire une grande terreur, afin qu’excités par cette raison nous concevions enfin le désir du céleste royaume.

Remarquez comme le témoignage qu’il rend à Onésiphore n’est pas un témoignage ordinaire et tel quel. « Souvent il m’a soulagé », dit-il j’étais comme un athlète que la fatigue et la chaleur accablent, et il m’a rafraîchi, réconforté. – « Vous savez mieux que personne toutes les assistances qu’il m’a rendues à Éphèse ». Il m’a consolé non seulement à Éphèse, mais aussi à Rome. Tel doit être l’homme vigilant et sobre, ce n’est pas une fois, ni deux, ni trois, qu’il doit travailler, mais toute sa vie. De même que ce n’est pas assez pour notre corps de se nourrir une fois pour subsister ensuite le reste du temps de notre vie, mais qu’il a besoin d’une nourriture quotidienne ; de même notre piété veut être chaque jour entretenue par la pratique des bonnes œuvres. Nous avons un grand besoin de miséricorde. C’est pour nous guérir de nos péchés que le bon Dieu a fait tout ce qu’il a fait ; pour lui il n’a besoin de rien, c’est pour nous qu’il agit. C’est pourquoi il nous a tout révélé et expliqué, et non seulement expliqué par des paroles mais confirmé par des œuvres. Certes on pouvait en croire sa parole ; mais pour que personne ne s’imagine que l’enfer ne soit qu’une exagération de langage et un vain épouvantail, il ajoute à sa parole l’a preuve par les faits. Comment cela ? en infligeant des châtiments aux particuliers et aux nations. Cette preuve par les faits, il vous la donne tantôt en châtiant Pharaon, tantôt en versant sur la terre les eaux du déluge pour la destruction du genre humain, tantôt en répandant des torrents de feu sur des villes coupables. Et aujourd’hui même que de méchants ne voyons-nous pas punis et châtiés ? Ce sont là autant de preuves de l’existence de l’enfer.

3. Pour nous empêcher de nous endormir du sommeil de la négligence, et d’oublier ses paroles, Dieu nous donne des faits pour raviver notre souvenir et nous faire ouvrir les yeux ; ainsi il nous montre ici-bas des jugements, des tribunaux, des peines. Quoi ! les hommes prendraient tant de souci du juste de l’injuste, et Dieu le souverain législateurs serait indifférent ? Cela n’est pas admissible. Dans les maisons des particuliers, sur la place publique ; nous voyons partout des tribunaux. Un père de famille, dans sa maison, juge chaque jour ses serviteurs, il leur demande compte de leurs fautes, punit les uns et pardonne aux autres. Dans les champs, le fermier et sa femme sont jugés tous les jours. Sur son navire le capitaine exerce la justice comme le général d’armée dans son camp. Enfin on voit des tribunaux partout, on en trouverait jusque dans les écoles où le maître juge ses disciples. Dans leur particulier comme en public, partout les hommes exercent la justice les uns envers les autres ; nulle part on ne voit la justice négligée, partout au contraire il faut que l’on compte avec elle. Quoi donc, encore une fois ! parmi nous la justice portera de tous côtés ses investigations dans les villes, dans les maisons, nul ne sera oublié ; et en ce jour-là, lorsque la main de Dieu sera pleine de justice, que sa justice sera comme les montagnes de Dieu, en ce jour-là il ne serait pas tenu compte de la justice !

Et comment ce Dieu qui juge, ce Dieu juste et fort supporte-t-il le mal avec tant de longanimité, et ne le punit-il pas tout de suite ? Tant que nous sommes ici-bas, il a raison d’être patient. Il use de patience pour vous attirer à la pénitence ; mais si vous persistez dans votre malice, « vous amassez un trésor de colère par votre cœur dur et impénitent. (Rom. 2,5) Si Dieu est injuste, il rend à chacun son mérite ; et il ne laisse pas sans vengeance les victimes de l’injustice ; car c’est là même, une œuvre de justice. S’il est puissant, il exerce sa justice même après la mort, et au jour de la résurrection, car c’est là l’œuvre de la puissance. Que s’il est patient et tolérant, ne nous en troublons pas, ne disons pas : Pourquoi ne punit-il pas dès maintenant ? Il y a longtemps, que l’espèce humaine n’existerait plus, si les choses se passaient de la sorte, s’il nous faisait chaque jour, expier nos péchés, il n’y a pas un de nos jours, pas un seul qui ne soit souillé de quelque péché ; peu ou beaucoup, nous péchons tous les jours. Nul homme n’atteindrait sa vingtième année, si la patiente bonté de Dieu était moins grande, s’il ne nous accordait pas le délai suffisant pour effacer nos péchés. Que chacun de nous donc examine avec une conscience droite tout ce qu’il a fait, qu’il passe en revue toute sa vie, et qu’il juge lui-même s’il n’a pas mérité mille châtiments et mille peines ; et lorsqu’il se sentira porté à s’indigner de ce qu’un tel qui fait beaucoup de mal n’en est pas puni sur-le-champ, qu’il songe à ce qu’il a fait lui-même et il ne s’indignera plus. Il y a de certaines injustices qui vous paraissent grandes, parce qu’elles, se commettent en des choses importantes et exposées aux regards, de tous ; mais si vous examiniez bien vos propres injustices, vous arriveriez peut-être à les trouver plus graves. Ravir le bien d’autrui est toujours la même chose, que l’objet ravi soit de l’or, ou de l’argent. C’est la même disposition, la même intention dans les deux cas ; et celui qui ravit peu, n’hésitera pas à ravir beaucoup. S’il n’en trouve pas l’occasion, cela ne dépend pas de lui, mais uniquement du hasard des choses. Le pauvre qui en lèse un plus pauvre que lui, n’hésiterait pas à s’attaquer à un plus riche s’il le pouvait, s’il ne le fait pas, cela dépend de sa faiblesse et non de sa volonté.

Un tel, dites-vous, gouverne et il prend le bien de ceux qui sont soumis à son pouvoir. Et vous, dites-moi, ne prenez-vous rien ? Ne me dites pas que celui-là ravit des talents d’or, et vous seulement des oboles. Souvenez-vous qu’il est dit dans l’Évangile que les autres donnaient de l’or, et que la veuve qui ne donnait que deux oboles ne faisait pas une moindre aumône que ceux-là. Pourquoi cela ? Parce que c’est la volonté, que Dieu juge, et non le don. Et si, à propos de l’aumône, Dieu juge que deux oboles données par la pauvreté valent autant que des milliers de talents d’or offerts par l’opulence, pensez-vous qu’il juge différemment quand il s’agit du bien d’autrui que l’on dérobe ? Cela serait-il conforme à la raison ? De même que la veuve en donnant deux oboles égala l’aumône des autres par sa bonne volonté ; de même vous, en prenant deux oboles, vous n’êtes pas moins coupable que, ceux qui prennent des talents, et s’il faut dire quelque chose d’étonnant, vous l’êtes davantage. L’adultère est également coupable, qu’il corrompe la femme d’un roi où celle d’un pauvre homme, ou même celle d’un esclave, parce que la gravité du péché ne se juge point par la différence des personnes, mais par la méchanceté de celui qui le commet. Or, il en est de même en la matière dont nous traitons. Je trouve même plus adultère celui qui va à la première venue, que celui qui s’adresse à la reine. Car ici la richesse et la beauté, et beaucoup de choses attirent mais là rien de semblable, de sorte que celui qui commet l’adultère dans le premier cas est plus adultère que l’autre.

Autre exemple : De même que le pire ivrogne est celui qui s’enivre de mauvais vin, de même le pire ravisseur du bien d’autrui est celui qui ne dédaigne pas de prendre même les plus petites choses. On peut croire que celui qui prend beaucoup, dédaignerait de prendre peu ; mais comment penser que celui qui prend peu s’abstiendrait de prendre beaucoup ? Il est donc plus voleur que l’autre. Celui qui ne dédaigne pas l’argent, dédaignera-t-il l’or ? Donc lorsque nous accusons nos pasteurs, faisons un retour sur nous-mêmes, et nous trouverons que nous sommes plus voleurs et plus ravisseurs qu’eux, sinon par le fait, du moins par l’intention : or c’est par là qu’il faut juger de ces choses. Dites-moi, si deux hommes étaient amenés devant les juges pour avoir volé, l’un le bien d’un pauvre, l’autre celui d’un riche, ne seraient-ils pas condamnés tous les deux à la même peine ? Et le meurtrier, n’est-il pas également meurtrier soit qu’il ait tué, un pauvre et un estropié, soit qu’il ait tué un homme riche et beau ? Lors donc que nous dirons : Un tel s’est emparé par fraude du champ d’un tel, songeons à ce que nous faisons nous-mêmes et nous ne condamnerons pas les autres, et nous admirerons Dieu pour sa patience, et nous ne nous indignerons pas de ce que le jugement de Dieu ne fond pas sur eux aussitôt, et nous-mêmes nous serons moins prompts à faire le mal. Nous voyant sujets aux mêmes péchés que les autres, au lieu de nous indigner de leur conduite, nous nous éloignerons nous-mêmes des péchés et nous obtiendrons les biens futurs en Jésus-Christ Notre-Seigneur, à qui, en même temps qu’au Père et au Saint-Esprit, gloire, empire, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.

HOMéLIE IV. FORTIFIEZ-VOUS DONC, OMON FILS, PAR LA GRACE QUI EST EN JéSUS-CHRIST ; ET LES CHOSES QUE VOUS AVEZ APPRISES DE MOI, AVEC DE NOMBREUX TéMOINS, CONFIEZ-LES AUX HOMMES FIDèLES QUI SERONT CAPABLES D'EN INSTRUIRE D'AUTRES. POUR VOUS, SOUFFREZ COMME UN BON SOLDAT DE JéSUS-CHRIST, CELUI- QUI EST ENROLé DANS LA MILICE NE S'EMBARRASSE POINT DANS LES AFFAIRES SéCULIèRES POUR NE S'OCCUPER QU'A PLAIRE A SON GéNéRAL. CELUI QUI COMBAT AUX JEUX, N'EST COURONNé QUE SIL COMBAT SUIVANT LA LOI. LE LABOUREUR QUI TRAVAILLE DOIT LE PREMIER AVOIR PART A LA RéCOLTE DES FRUITS. COMPRENEZ BIEN CE QUE JE VOUS DIS, QUE LE SEIGNEUR VOUS DONNE L'INTELLIGENCE EN TOUTES CHOSES. (III 4-7.)

Analyse

2. La parole de Dieu n'est pas enchaînée.

3 et 4. Sur la terre ne se trouvent ni la vraie gloire ni les vrais biens. — Parallèle de saint Paul avec Néron.

1 Une chose qui donne beaucoup de Confiance dans la tempête à un disciple, c'est que son maître ait fait naufrage et se soit sauvé du péril. Il comprendra désormais que les orages n'arrivent point par le fait de son ignorance, mais par la nature même des choses;- ce qui est très-important pour savoir se conduire dans ces rencontres. A la guerre, l'officier d'un rang inférieur s'encourage aussi à la vue de son général qui, après avoir été blessé, reprend ses forces avec le commandement. De même c'était une consolation pour les fidèles de voir l'apôtre souffrir tant de maux sans en être aucunement ébranlé; autrement il n'aurait pas ainsi raconté ses souffrances. Timothée, en apprenant que celui qui avait tant de pouvoir et qui avait conquis le monde, était. dans les fers et dans la tribulation, et qu'il ne s'aigrissait ni ne s'indignait point même lorsque les siens l'abandonnaient, Timothée aurait beau souffrir lui-même des maux semblables, il ne pourrait plus les attribuer à la faiblesse humaine ni à son propre état de disciple, et à son infériorité à l'égard de saint Paul; puisque son maître y était lui-même sujet, il devait nécessairement croire qu'ils étaient inhérents à la nature des choses. D'ailleurs l'apôtre agissait de la sorte et racontait ses souffrances pour affermir son disciple et relever son courage. Aussi après avoir raconté ses tribulations et ses épreuves, il conclut en disant: "Vous donc, mon fils, fortifiez-vous dans la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ ". Que dites-vous, saint apôtre? Vous nous avez fait trembler de crainte, vous nous avez dit que vous étiez dans les fers et dans la tribulation, et que tous se sont détournés de vous ; et comme si vous aviez dit au contraire que vous n'avez point souffert, que personne ne vous a délaissé, vous concluez : " Vous donc, mon fils, fortifiez-vous " ; est-ce conséquent? Certainement, car ces épreuves de l'apôtre sont de nature à fortifier son disciple plus encore que l'apôtre même. Si je souffre ces choses, pourrait dire saint Paul, à plus forte raison devez. vous les souffrir. Le maître les souffre, et le disciple en serait exempt ? Et cet encouragement, il le lui donne avec beaucoup de tendresse, en l'appelant fils et même "mon fils ". Si vous êtes mon fils, imitez donc votre père;

(367) si vous êtes mon fils, laissez-vous fortifier par mes paroles, ou plutôt non pas tant par mes paroles que par la grâce de Dieu. " Fortifiez-vous dans la grâce qui est en Notre-Seigneur Jésus-Christ " ; c'est-à-dire par la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est-à-dire encore, tenez ferme, vous savez quel combat vous êtes destiné à soutenir. Lorsqu'il dit ailleurs : " Nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang" (Ephés. VI,12), il ne parle pas de la sorte pour abattre, mais pour relever le courage des fidèles. Donc, soyez sobre, veut-il dire, veillez, ayez la grâce du Seigneur pour auxiliaire dans vos combats; avec beaucoup de zèle et de bonne volonté faites ce qui dépend de vous.

" Et ce que vous avez appris de moi avec de nombreux témoins, confiez-le à des hommes fidèles ". — " Fidèles " et non pas questionneurs et raisonneurs. Qu'est-ce à dire encore " fidèles? " C'est-à-dire à ceux qui ne trahiront pas la prédication. " Ce que vous avez appris, entendu, et non ce que vous avez trouvé par vos propres recherches ". — " Car la foi vient par l'audition, et l'audition par la parole de Dieu ". (Rom. X, 17.) Qu'est-ce à dire, avec de nombreux témoins? C'est comme s'il disait : Ces enseignements, vous ne les avez pas reçus secrètement ni en cachette, mais en présence de beaucoup de monde et par une franche prédication. Il ne dit pas: dites-le, mais " confiez-le " comme un trésor que l'on ne confie et dépose qu'avec soin.

Voilà encore de quoi inspirer des craintes à Timothée.

Ce n'est pas à des fidèles seulement qu'il recommande de confier l'enseignement. Que servirait en effet d'être fidèle si l'on ne pouvait transmettre la foi à d'autres, si, content de ne pas trahir la foi, on ne savait pas faire d'autres fidèles. Il faut donc deux conditions pour former un docteur : qu'il soit fidèle et capable d'enseigner. Voilà pourquoi saint Paul ajoute : " Qui seront capables d'en instruire d'autres ".

" Pour vous, souffrez comme un bon soldat de Jésus-Christ ".

Quelle grande dignité que celle de soldat de Jésus-Christ ! Considérez les rois de la terre, et voyez quelle estime font d'eux-mêmes ceux qui les servent. Il est d'un soldat du grand Roi de souffrir ; qui ne souffre pas n'est point soldat. Donc, pas d'impatience si vous souffrez, un soldat doit souffrir sans se plaindre, il devrait même se plaindre de ne pas souffrir.

" Celui qui est enrôlé dans 1a milice, ne s'embarrasse point dans les affaires séculières pour ne s'occuper qu'à plaire à son général. Celui qui combat aux jeux n'est couronné que s'il a combattu suivant la loi ". Qu'est-ce à dire: " S'il n'a combattu suivant la loi? " Ce n'est pas assez d'entrer dans l'arène, de se frotter d'huile, d'en venir aux mains, il faut encore garder toute la loi des athlètes, le régime alimentaire, la tempérance et la continence, le règlement de la palestre, il faut en un mot observer tout ce qui est recommandé aux athlètes; la couronne est à ce prix. Et voyez la sagesse de saint Paul. Il a parlé d'athlètes et de soldats pour faire songer d'une part à la mort violente et au sang versé dans les persécutions, et d'autre part pour montrer la nécessite d'être fort, de tout supporter avec courage et de ne jamais cesser de s'exercer. " Le laboureur qui travaille doit le premier avoir part à la récolte des fruits ". Il avait cité l'exemple du Seigneur, le sien propre; maintenant il tire ses comparaisons de l'ordre commun, des athlètes, des soldats; il indique pour récompense au soldat de plaire à son général, à l'athlète, d'être couronné. Voici encore un troisième exemple qui lui convient à lui surtout. Celui du soldat et celui de l'athlète convenaient aux simples fidèles, mais celui du laboureur convient particulièrement au docteur. Ne soyez pas seulement tel que le soldat, tel que l'athlète, mais encore tel que le laboureur. Le laboureur n'a pas soin seulement de lui-même, mais encore des fruits de la terre. Aussi reçoit-il une large récompense.

2. Par cet exemple tiré de la vie commune, il montre la souveraine indépendance de Dieu qui ne manque de rien, et la distribution libérale de l'enseignement qu'il fait porter à tous. De même, veut-il dire, que le laboureur ne travaille pas pour rien, mais qu'il jouit avant tous les autres de la peine qu'il a prise, ainsi doit-il en être du docteur. Tel est le sens, à moins qu'il ne veuille parler de l'honneur que l'on doit au docteur, mais cela n'est pas probable, car alors pourquoi n'a-t-il pas mis simplement: le laboureur, mais le laboureur qui travaille, qui fatigue? Il parle aussi de la sorte afin de prévenir l'impatience que pourrait causer le retard de la récompense, comme s'il disait : Vous récoltez déjà, et la récompense est déjà dans le travail lui-même. Après ces exemples du soldat, de l'athlète, du laboureur, après ces paroles (368) énigmatiques : " Personne n'est couronné, s'il n'a légitimement combattu ", et: "Le laboureur qui travaille doit le premier avoir part à la récolte des fruits "; il ajoute:

"Comprenez ce que je dis. Que le Seigneur vous donne, l'intelligence en toutes choses " Cette forme sentencieuse est amenée par les précédents exemples. Ensuite il témoigne sa tendresse à Timothée en ne cessant pas de faire des souhaits en sa faveur, comme s'il craignait pour, son cher fils; il dit donc : "Souvenez-vous: que Jésus-Christ est ressuscité, qu'il est de la race de David, selon mon évangile, pour lequel je souffre jusqu'aux fers, comme un scélérat".

Pourquoi rappelle-t-il ici ces choses? C'est en même temps et pour lancer un trait aux hérétiques, et pour raffermir Timothée, et pour montrer l'avantage des souffrances; puisque notre maître, le Christ, a vaincu la mort parla souffrance. Souvenez-vous de cela, dit-il, et vous aurez une consolation suffisante. " Souvenez-vous que Jésus-Christ est ressuscité des morts, qu'il est de la race de David ". Quelques-uns avaient déjà commencé à rejeter l'Incarnation, parce qu'elle suppose en Dieu une grandeur de bonté qui les confondait: Tels étaient les bienfaits de Dieu envers nous, que ces hommes n'osaient les attribuer à Dieu, ni croire qu'il se fût si fort abaissé pour nous." Selon mon Evangile ". Il s'exprime souvent de la, sorte dans ses épîtres : " Selon mon, Evangile "; soit pour faire entendre qu'il fallait lui obéir, soit parce que d'autres, prêchaient autre chose. — " Pour lequel je souffre jusqu'aux fers, comme un scélérat ", Voici que de nouveau il tire de sa propre personne une consolation et un encouragement. Le disciple apprend par là que son maître a souffert: et qu'il n'a pas souffert inutilement ; deux choses propres à lui donner du courage pour la lutte. Il gagnera à faire de même, comme il perdra à faire autrement. Que servirait-il. de, montrer les souffrances endurées parle maître, si elles n'étaient d'aucune utilité? L'important c'est qu'elles aient été supportées :utilement et dans l'intérêt des disciples.

" Mais la parole de Dieu n'est point enchaînée". C'est-à-dire, si nous étions des soldats de ce monde, si la guerre que nous faisons était une guerre sensible, ces fers qui lient nos mains pourraient quelque chose : mais Dieu nous a faits de telle sorte que personne ne peut nous vaincre. Les mains sont enchaînées, mais la langue ne l’est pas. Rien ne peut lier la langue; excepté la timidité et le man. que de foi. Tant que nous ne serons ni lâches ni chancelants dans la foi, liez tant qu'il vous plaira nos mains, la prédication restera libre. Par exemple, si, vous liez un laboureur, vous empêchez la semence, car c'est, avec la main, qu'il sème. Mais quand même vous lieriez le docteur; vous n'arrêteriez pas la parole qui se sème non avec la main, mais avec la langue. Notre parole n'est donc pas, susceptible d'être assujettie aux liens. Pendant que nous sommes, enchaînés; elle court librement. Vous en avez la preuve puisqu'en ce moment nous prêchons, bien qu'enchaîné. C'est là un encouragement pour ceux qui sont libres. Si nous prêchons tout enchaîné, combien plus devez-vous le faire, vous qui êtes libres, Vous m'entendez dire que je souffre comme un malfaiteur, n'en soyez pas abattu. N'est-ce pas merveilleux qu'un homme enchaîné fasse l'oeuvre d'un homme libre, que tout lié qu'il est, il triomphe de tout; que tout lié qu'il est, il vainque ceux qui sont lié? C'est qu'il s'agit de la parole de Dieu, non de la nôtre; or des liens humains ne sauraient entraver la parole de Dieu.

" C'est pourquoi j'endure tout pour les élus, afin qu'ils acquièrent aussi le salut qui est en Jésus-Christ avec la gloire éternelle ", Voici encore une autre exhortation. Ce n'est pas pour moi, dit l'apôtre, mais pour le salué des autres que je souffre ces choses. Je pourrais vivre exempt de danger, je pourrais me délivrer de tous ces maux, si je ne considérais que ma personne. Mais pourquoi enduré-je ces maux pour le bien des autres, pour que d'autres acquièrent la vie éternelle. Que promettez-vous ? Il n'a pas dit : Je souffre pour les hommes quels qu'ils soient, mais " pour les élus ". Si Dieu lui-même les a choisis, il convient que nous soutirions tout peureux, " afin qu'eux aussi acquièrent le salut ", Dire " eux aussi ", c'est donner à entendre comme nous-mêmes. En effet; Dieu nous a aussi choisis. Et de même que Dieu a souffert pour nous, de même nous souffrons pour eux: c'est donc une dette que nous payons et non une grâce que nous faisons. De la part de Dieu c'était une grâce, puisque ses propres bienfaits n'avaient pas été précédés de bienfaits qu'il eût reçus.

Mais de notre part ce n'est qu'une (369) rétribution. C'est parce que nous avons reçu de Dieu des bienfaits, qu'à notre tour nous souffrons pour ses élus afin qu'ils acquièrent le salut. Que dites-vous? de quel salut voulez-vous parler? vous qui ne vous êtes pas sauvé par vous-même, mais qui étiez perdu si un antre ne vous eût sauvé, vous seriez l'auteur du salut de quelqu'un? C'est pour prévenir cette objection qu'il ajouté : " Du salut qui a est en Jésus-Christ, avec la gloire éternelle". Le présent est dur, mais il ne va pas plus loin que la terre; le présent est misérable, mais il est passager; il est plein d'amertume, mais il ne dure que jusqu'à demain.

3. Tels ne sont pas les vrais biens; ils sont éternels, ils sont dans le ciel. C'est là qu'est la vraie gloire, celle de ce monde n'est qu'un opprobre. Pénétrez-vous de cette vérité , mon cher auditeur, il n'y a pas de gloire sur la terre, la gloire véritable habite dans les cieux. Voulez-vous être glorifié , exposez-vous aux outrages; voulez-vous jouir du bonheur de la liberté, soyez écrasé par l'oppression. Voulez-vous nager dans la gloire et les délices, répudiez tout ce qui est du temps. Oui, l'opprobre est une gloire, et la gloire un opprobre; mettons cette vérité dans tout son jour, afin que nous voyions la face de la vraie gloire. Il n'est pas donné à l'homme de trouver la gloire sur la terre;

si vous voulez la rencontrer, c'est par l'opprobre que vous devrez passer. Examinons cette question en considérant deux hommes, l'empereur Néron et l'apôtre saint Paul. Celui-là avait la gloire du monde en partage; celui-ci l'opprobre; celui-là était empereur, il avait fait beaucoup d'exploits et dressé de nombreux trophées. Il était inondé de richesses; des armées innombrables et la plus grande partie de la terre recevaient ses ordres. La capitale du monde était à ses pieds; tout le sénat s'inclinait devant lui; rien n'égalait la splendeur de ses palais. A la guerre, il portait des armes d'or et de pierres précieuses; en temps de paix, il trônait sous la pourpre. Il avait beaucoup de gardes et de doryphores. Il portait les noms de maître de la terre et de la mer; d'empereur; d'Auguste; de César, de prince et de beaucoup d'autres, inventés par l'adulation et la flatterie. Rien enfin ne lui manquait de ce qui fait la gloire de ce monde. Les sages, les potentats et les rois tremblaient devant lui. On savait qu'il était féroce et sans pudeur. Il voulait être dieu; il se mettait au-dessus de toutes les idoles des païens, au-dessus du vrai Dieu lui-même, et se faisait honorer comme un dieu. Quoi de plus grand qu'une telle gloire? Ou plutôt, quoi de pire qu'une telle infamie ? Je ne sais comment, par l'effet de la vérité, ma bouche a devancé m'a pensée et prononcé la sentence avant le jugement. Mais continuons d'examiner la question au point de vue de la multitude, et selon les idées des païens et des flatteurs. Quoi de plus grand, sous le rapport de la gloire; que d'être regardé comme un dieu ? C'est en réalité une grande infamie qu'un homme ait une si folle prétention; mais nous continuons d'examiner la question selon les idées du grand nombre. Rien ne lui manquait donc de ce qui fait la gloire humaine : il était honoré comme un dieu.

Mais mettons en face de lui saint Paul, si vous voulez bien. C'était un homme de Cilicie; or, tout le monde sait la différence qu'il y a entre Rome et la Cilicie. Il était ouvrier en cuir, pauvre, peu instruit de la science profane, ne sachant que l'hébreu, langue méprisée de tous, surtout des Italiens. Ils ont, en effet, moins de mépris pour la langue des barbares, pour celle des Grecs, pour aucune autre que pour celle des Syriens qui ressemble beaucoup à l'hébreu. Il ne faut pas s'étonner s'ils méprisaient l'hébreu , puisqu'ils méprisent même la langue grecque, si belle, si admirable. C'était un homme qui connaissait la faim et la soif, qui allait plus d'unie fois dormir sans être rassasié, un homme qui avait à peine de quoi se vêtir. " Dans le froid et la a nudité ", dit-il lui-même. (II Cor. XII, 27.) Ce n'est pas tout, il était dans les fers, il y était avec des brigands, dés imposteurs, des violateurs de tombeaux, des meurtriers, il y avait été mis par l'ordre de Néron et battu de verges comme un vil malfaiteur; c'est saint Paul lui-même qui le dit. Quel est cependant le plus illustre des deux ? N'est-il pas vrai que la multitude a oublié jusqu'au nom de l'empereur, tandis que Grecs, Barbares et Scythes, que les peuples les plus éloignés célèbrent chaque jour le nom de l'apôtre? Mais ne considérons pas encore ce qui a lieu maintenant, et voyons les choses telles qu'elles étaient alors: Encore un coup, quel était le plus illustre, quel était le plus glorieux de ces deux hommes, celui qui avait le corps enfermé dans une chaîne de fer, celui que l'on traînait hors de sa prison avec (370) la chaîne qui le liait, ou celui qui était vêtu de pourpre, et qui s'avançait avec pompe hors de son palais? Je réponds sans hésiter que c'est le captif. Pourquoi? C'est que le prince, avec toutes ses armées, avec tout son luxe, ne pouvait faire ce qu'il voulait, et que le captif, sous ses simples et pauvres vêtements, exerçait une plus grande autorité que lui. Comment et de quelle manière? Celui-là disait Ne répands pas la semence de la parole évangélique.

Celui-ci répondait : Je ne puis ne pas la répandre, car la parole de Dieu n'est point liée. Et le Cilicien, le captif, le faiseur de tentes, le pauvre, l'homme exposé à souffrir la faim, méprisait le Romain, le riche, le prince, le maître du monde, celui de qui dépendaient tant de vies, et ses nombreuses armées ne lui servaient de rien. Lequel des deux était illustre et glorieux? Celui qui était vaincu sous la pourpre, ou celui qui vainquait dans les fers? Celui qui se tenait en bas et qui lançait des traits, ou celui qui, assis en haut, était en butte aux coups? Celui qui donnait des ordres qui étaient méprisés, ou celui qui ne tenait pas compte des ordres qu'il recevait? Celui qui était vaincu au milieu d'armées innombrables, ou celui qui était vainqueur, quoique seul et sans secours humain ? L'empereur donc céda la victoire au captif. Dites-moi donc lequel des deux partis vous embrasseriez? Il ne s'agit pas encore de la vie future; nous ne considérons pas encore la question à ce point de vue. De quel parti voudriez-vous avoir été, de celui de saint Paul, ou de celui de Néron?

Je ne dis pas au point de vue de la foi, ce serait trop évident, mais à celui de la gloire, de l'honneur, de l'éclat. Tout coeur généreux préférera le parti de saint Paul, parce qu'il est plus beau de vaincre que d'être vaincu. Et encore cette victoire est moins étonnante par elle-même que par les circonstances et par l'appareil du vainqueur et du vaincu. Car je veux le redire, et je ne me lasserai pas de le répéter : L'homme enchaîné terrassa l'homme couronné.

4. Telle est la vertu du Christ : une chaîne de fer triomphait de la couronne impériale; un captif, d'un César. Paul, comme un prisonnier, ne portait que des haillons; et ces haillons, avec les fers du prisonnier, attiraient plus les regards que la pourpre. Il était par terre et le front dans la poussière , et néanmoins les yeux des hommes se détournaient du char d'or de l'empereur pour s'arrêter sur lui, et c'était naturel. Car c'était une chose ordinaire de voir l'empereur conduit par un attelage blanc; mais ce qui était nouveau et étrange, c'était de voir un prisonnier parler à l'empereur avec autant de hardiesse et de liberté que l'empereur en mettrait à parler à un vil et misérable esclave. Une foule nombreuse était présente , toute composée des esclaves de Néron. Ils admiraient, non leur prince, mais son vainqueur. Celui que tous ensemble redoutaient, saint Paul seul le foulait aux pieds. Voyez quelle splendeur dans les fers. Que dirons-nous encore? Le tombeau du prince n'est pas même connu; et l'apôtre, effaçant en éclat tous les empereurs, repose dans la ville capitale du monde, là on il a remporté la victoire et dressé son trophée.

On ne parle de celui-là que pour le mépriser, même parmi les païens, car c'était un impie; la mémoire de celui-ci est partout accompagnée de bénédictions, même chez nos ennemis. Lorsque la vérité brille, les ennemis mêmes n'ont pas l'impudence de la repousser. S'ils n'admirent pas la foi de saint Paul, ils admirent sa franchise et sa hardiesse. Celui-ci vole tous les jours de bouche en bouche, couronné d'une renommée glorieuse; celui-là ne reçoit partout qu'injures et mépris.

De quel côté donc se trouve la gloire ?

Mais, à mon insu, je n'ai loué du lion que son ongle, au lieu de dire le plus important. Quel est le plus important? Le bonheur du ciel ; la splendeur dont Paul sera revêtu lorsqu'il viendra avec le Roi des cieux, et d'un autre côté l'abaissement de Néron, son état misérable. Si je vous semble dire des choses incroyables et ridicules, vous vous rendez ridicules vous-mêmes, vous qui riez de choses nullement risibles. Si vous ne croyez pas à la vie à venir, croyez-y du moins par la considération des choses passées. Le temps des couronnes n'est pas encore venu, et cependant voyez l'honneur dont jouit déjà le vaillant athlète du Christ ; de quel honneur donc jouira-t-il lorsque viendra l'Agonothète avec toutes ses couronnes. S'il est ainsi admiré, lui étranger parmi des étrangers, quel sera donc son bonheur quand il sera parmi les siens? " Maintenant notre vie est cachée avec Jésus-Christ en Dieu " (Colos. III, 3), et cependant l'apôtre, quoique mort, est plus puissant que les vivants, plus honoré. Lors donc que le (371) grand jour de la vie sera venu, de quelle abondance de vie et de bonheur ne jouira-t-il pas? C'est pour cela que Dieu le fait jouir de tant d'honneurs qu'il ne demandait pas. S'il a méprisé la gloire du monde lorsqu'il était dans son corps, combien plus doit-il la mépriser maintenant qu'il en est délivré? Dieu l'a encore comblé de toute cette gloire afin que ceux qui n'ont pas foi dans l'avenir se laissent du moins conduire par le spectacle du présent. Je dis que saint Paul viendra avec le Roi des cieux au jour de la résurrection, et qu'il jouira de tous les biens de la vie glorieuse. Mais l'incrédule refuse de me croire , alors j'attire son attention sur le présent pour forcer sa croyance.

Le faiseur de tentes est plus glorieux, plus honoré que l'empereur. Jamais souverain de Rome n'a joui d'autant d'honneurs que l'ouvrier en cuirs. L'empereur Néron gît dans quelque lieu ignoré où il a été jeté au hasard, et l'apôtre Paul occupe le centre de Rome, il en est le maître et le roi. En voyant cela, croyez donc aussi à l'avenir. S'il reçoit maintenant tant d'honneurs là même où il fut maltraité, persécuté, que sera-ce lorsqu'il viendra avec Jésus-Christ?

S'il a acquis tant de gloire, quoiqu'il ne fût qu'un simple faiseur de tentes, que sera-ce quand il viendra revêtu de toutes les splendeurs célestes? S'il est parvenu à tant de grandeur, parti de tant de bassesse, où ne montera-t-il point dans le séjour de la gloire? Peut-on éviter de voir les faits? Qui ne serait ému de voir un faiseur de tentes environné de plus d'honneurs que les plus grands monarques de la terre? Si dès ici-bas nous voyons des choses qui surpassent la nature, pourquoi n'en serait-il pas de même dans l'avenir? Crois donc le présent, ô homme, si tu ne veux pas croire l'avenir; crois les choses visibles, si tu refuses de croire les invisibles. Ajoute foi à ce que tu vois, et de la sorte tu ajouteras foi à ce que tu ne vois pas encore. Si tu t'obstines dans ton incrédulité, ce sera le cas de te dire le mot de l'apôtre.: " Nous sommes purs du sang de vous tous ". (Act. XX, 26.) Nous avons rendu témoignage de toute manière, nous n'avons rien omis de ce que nous devions dire, et vous ne pourrez imputer qu'à vous-mêmes le supplice de l'enfer qui vous attend.

Pour nous, mes chers enfants, imitons saint Paul, non-seulement dans sa foi, mais encore dans sa vie. Pour obtenir la gloire du ciel, foulons aux pieds la gloire de ce monde. Qu'aucune des choses présentes ne nous attache. Méprisons les biens visibles pour obtenir les invisibles; ou plutôt obtenons-les tous en acquérant ces derniers, auxquels principalement nous devons tendre. Puissions-nous tous en être jugés dignes. Ainsi soit-il.

HOMÉLIE V.

C’EST UNE VÉRITÉ TRÈS-ASSURÉE QUE, SI NOUS MOURONS AVEC JÉSUS-CHRIST, NOUS VIVRONS AUSSI AVEC LUI. SI NOUS SOUFFRONS AVEC LUI, NOUS RÉGNERONS AUSSI AVEC LUI. SI NOUS LE RENONÇONS, IL NOUS RENONCERA AUSSI. SI NOUS RESTONS INCRÉDULES, IL N’EN DEMEURE PAS MOINS FIDÈLE, CAR IL NE PEUT SE RENIER LUI-MÊME. DONNEZ CES AVERTISSEMENTS ET PRENEZ-EN LE SEIGNEUR A TÉMOIN. NE VOUS LIVREZ PAS A DE VAINES DISPUTES DE PAROLES, QUI NE SONT BONNES À RIEN QU’À PERVERTIR CEUX QUI LES ÉCOUTENT. (II, 11-14)

Analyse. Souffrir avec Jésus-Christ pour régner avec lui. Conserver l’enseignement évangélique dans toute sa pureté ; n’y souffrir aucune nouveauté profane. Quels sont les caractères qui distinguent les hommes fermement attachés à la foi. Une mauvaise conscience ne connaît pas de repos. – Il n’est personne qui ne redoute le jugement. – Dieu punit quelquefois les méchants dès cette vie. 1. Beaucoup de personnes faibles succombent sous le fardeau de la foi, et ne peuvent attendre le délai de l’espérance. Ils s’attachent au présent et en tirent des conjectures pour l’avenir. Or, à cette époque, le présent, c’était la mort, c’étaient les supplices, c’était la prison. Ces apparences n’étaient pas faites pour donner de la confiance, et en promettant une vie éternelle, l’apôtre pouvait rencontrer des incrédules : Quoi ! pouvait-on lui dire, est-il bien vrai que je meure alors que je vis, et que je vive alors que je meurs ? Vous ne promettez rien pour la terre, et vous donnez tout dans le ciel ? Vous ne pouvez pas même donner peu, et vous promettez beaucoup ? Il prévient ces pensées par une affirmation nette et précise, appuyée sur des preuves données d’avance (par exemple il a dit : « Souvenez-vous que le Christ est ressuscité des morts », c’est-à-dire, que sa mort a été suivie de sa résurrection) : maintenant encore il affirme la même chose en disant : « C’est une vérité très-assurée que celui qui obtiendra la vie céleste, obtiendra aussi la vie éternelle ». Qu’est-ce qui le prouve ? « C’est que si nous mourons avec Jésus-Christ, nous vivrons aussi avec lui ». Se peut-il que partageant ses douleurs et ses travaux, nous ne partagions pas son bonheur ? Mais un homme même ne le ferait pas. Comment ! quelqu’un aurait volontairement été au supplice avec lui, à la mort avec lui, et lorsque seraient venus des jours meilleurs, il le renierait pour son compagnon ? C’est impossible. — Où donc sommes-nous morts avec Jésus-Christ ? La mort dont saint Paul parle ici est la mort par le baptême et par les souffrances. En effet, il dit ailleurs : « Portant en tout lieu dans notre corps la mortification du Seigneur » (2Co. 4,10) ; et encore : « Ensevelis avec lui par le baptême » ; et : « Notre vieil homme a été crucifié avec lui » ; et enfin : « Si nous avons été entés en lui par la ressemblance de sa mort, nous y serons aussi entés par la ressemblance de sa résurrection ». (Rom. 6,4-6)

Mais dans le passage qui nous occupe, c’est surtout de la mort par les souffrances qu’il entend parler, parce qu’il était dans les épreuves lorsqu’il écrivait ces choses. Voici le sens de ses paroles : Si nous mourons par lui, ne ressusciterons-nous pas par lui ? Cela est incontestable. — « Si nous souffrons avec lui, nous régnerons aussi avec lui ». Il n’a pas dit absolument : « Nous régnerons avec lui », mais conditionnellement : « Si nous souffrons avec lui », indiquant ainsi que ce n’est pas assez de mourir une fois (ce bienheureux apôtre mourait tous les jours), mais qu’il faut une longue patience, vertu qui était surtout nécessaire à Timothée. Commencer n’est rien si l’on ne persévère. Ensuite il a recours à un autre motif ; après avoir exhorté par la considération des biens, il exhorte par la considération des maux. Si les pécheurs devaient avoir part aux mêmes biens, ce ne serait plus une consolation. De plus, si ceux qui soutirent avec Jésus-Christ devaient, à la vérité, régner avec lui, mais que ceux qui ne souffrent pas avec lui en fussent quittes pour ne pas régner avec lui, ce serait bien une peine grave, mais dont la multitude ne serait pas très-vivement touchée. C’est pourquoi l’apôtre les menace de quelque chose de plus terrible : « Si nous le renonçons », dit-il, « il nous renoncera ». La rétribution se fera donc non seulement par les biens, mais aussi par les maux. Que devra donc souffrir celui que le Fils de Dieu reniera dans son royaume ? Songez-y. « Celui qui m’aura renié, je le renierai moi aussi ». (Mat. 10,33) Entre ces deux reniements, l’égalité n’est qu’apparente ; nous ne sommes que des hommes et lui est Dieu ; c’est tout dire.

2. Tout le mal que nous faisons retombe sur nous, non sur lui que rien ne peut atteindre. C’est ce que l’apôtre indique par ces mots : « Si nous restons incrédules, il n’en demeure pas moins fidèle, car il ne peut se renier lui-même », c’est-à-dire, nous avons beau ne pas croire en sa résurrection, il n’en est aucunement lésé. Il est la vérité même, il est infaillible, quoi que nous puissions dire ou ne pas dire. Puisque notre dénégation ne lui fait aucun tort, s’il demande notre confession, c’est donc uniquement dans notre intérêt. Pour lui il demeure le même, quelque chose que nous puissions confesser ou nier. « Pour lui, il ne peut se renier », c’est-à-dire, il ne peut pas ne pas être. Nous, nous disons qu’il n’est pas, parlant contre la vérité. Il n’a pas une nature à cesser d’être, il ne le peut pas ; il ne peut pas être réduit à n’être plus. Il demeure à jamais, sa substance est éternelle. N’ayons donc pas d’illusion, et ne croyons pas que nous puissions ni lui procurer quelque avantage, ni lui nuire. Ensuite pour qu’on ne croie pas que Timothée ait besoin de ces instructions pour lui-même, l’apôtre ajoute : « Donnez ces avertissements, et prenez-en le Seigneur à témoin. Ne vous livrez pas à de vaines disputes de paroles qui ne sont bonnes à rien qu’à pervertir ceux qui les écoutent ». Prendre le Seigneur à témoin, c’est grave. Si le témoignage même d’un homme n’est pas à mépriser, que sera-ce de celui de Dieu ? Par exemple, quelqu’un appelle des témoins dignes de foi pour assister à un contrat ou bien à un testament, est-ce que nul d’entre eux voudra trahir le secret qu’on lui a confié ? Non ; il le voudrait, que la discrétion à laquelle est obligé un témoin le retiendrait. Qu’est-ce à dire, « Prenant à témoin ? » Il appelle Dieu pour être témoin de ce qu’il dira, de ce qu’il fera. – « Ne vous livrez pas à des disputes de paroles qui ne sont bonnes à rien », il ajoute même « à rien qu’à pervertir ceux qui les écoutent ». Aucun profit et de grands dommages, voilà ce qui résulte de ces disputes. Donnez donc ces avertissements et Dieu jugera ceux qui les mépriseront. Pourquoi donc ce conseil de ne pas disputer ? Il connaissait le penchant de la nature humaine pour les contestations et les discussions. Pour s’y opposer, il ne se contente pas de dire : Ne disputez pas ; il ajoute, pour que sa défense soit plus terrible : « Pour la perversion de ceux qui écoutent ».

« Ayez soin de vous présenter devant Dieu comme un ministre digne de son approbation, comme un ouvrier qui ne rougit point, et qui sait bien dispenser la parole de vérité ». Ne pas rougir est un commandement qui revient souvent, pourquoi cette insistance de saint Paul à parler de la honte ? C’est parce qu’il y en avait plusieurs qui vraisemblablement rougissaient de saint Paul lui-même, qui n’était qu’un faiseur de tentes, et de l’Évangile, en voyant périr ceux qui le prêchaient. Le Christ était mort en croix, saint Paul allait être décapité, saint Pierre, crucifié la tête en bas ; et c’étaient les plus méprisables et les plus insolents des hommes qui les traitaient de la sorte. Le pouvoir était dans les mains de ces hommes, voilà la raison de ce commandement : « Ne rougissez pas », c’est-à-dire, n’ayez pas honte de faire tout ce qu’exige la religion, quand même il faudrait pour cela s’exposer à l’esclavage et à tous les supplices. Comment mérite-t-on l’approbation ? En travaillant sans rougir à propager l’Évangile, en endurant tout pour cela. « Dispensant en droiture la parole de la vérité ». Ceci n’est pas hors de propos ; il y en a beaucoup qui la dénaturent et qui la faussent, en y mêlant leurs propres idées. Le mot dont il se sert signifie trancher selon la droiture. C’est comme si l’apôtre disait : Retranchez ce qu’il y a d’étranger, coupez-le, rejetez-le avec beaucoup de vigueur. Comme l’ouvrier qui taille une lanière, prenez le glaive du Saint-Esprit, et retranchez de toutes parts tout ce qu’il y a de trop, tout ce qu’il y a d’étranger dans la prédication.

« Évitez les profanes nouveautés de paroles ». L’erreur ne sait pas s’arrêter. Dès qu’une nouveauté s’est introduite, elle en provoque toujours de nouvelles. Où voulez-vous que s’arrête l’égarement des esprits une fois sortis du port de l’immuable vérité ? – « Car, elles profitent beaucoup à l’impiété : et leurs discours, comme la gangrène, gagnent de proche en proche ». C’est un mal que rien ne peut contenir dans ses limites, qui avance toujours, et qui finit par tout perdre. L’apôtre montre donc la nouveauté comme une maladie, et quelque chose de pire. Il montre aussi que ces esprits sont d’autant plus incorrigibles que leurs erreurs sont volontaires.

De ce nombre sont Hyménée et Philète, « qui se sont écartés de la vérité, disant que la résurrection est déjà arrivée, et qui ont renversé la foi de quelques-uns ». Il dit très justement : « Ils profiteront beaucoup à l’impiété ». Il semble d’abord que ce soit là le seul mal, mais voyez combien d’autres en naissent. Si la résurrection est déjà arrivée, nous voilà premièrement privés de cette grande gloire qui doit en être la conséquence, mais ensuite que devient le jugement, que devient la rétribution ? Voilà les bons frustrés du prix de leurs afflictions et de leurs douleurs ; voilà les méchants restés sans punition, et ceux qui vivent au sein des plaisirs ont bien raison il vaudrait mieux dire qu’il n’y a pas de résurrection que de prétendre qu’elle a déjà eu lieu. – « Et ils renversent », dit-il, « la foi de quelques-uns ». Non de tous, mais de quelques-uns. « S’il n’y a pas de résurrection, la foi ne se soutient plus. S’il n’y a pas de résurrection, notre prédication est vaine », et le Christ n’est pas ressuscité. (1Co. 15,14) S’il n’est pas ressuscité, il n’est pas né non plus, ni il n’est pas monté au ciel. Voyez-vous que de ruines, bien qu’en apparence on ne s’attaque qu’au dogme de la Résurrection ? – Mais ne reste-t-il rien à faire pour ceux qui ont dévié de la foi ? Écoutez : « Mais le fondement de Dieu reste ferme ayant pour sceau cette parole : Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui » ; et : « Que quiconque invoque le nom de Jésus-Christ, s’éloigne de l’iniquité ».

3. Cela veut dire que même avant d’être renversés ils n’étaient pas fermes ; autrement ils n’auraient pu être renversés par un premier choc. Adam non plus n’était pas ferme avant sa chute. Ceux dont la foi est solidement plantée, excitent l’admiration des séducteurs, loin de subir leur mauvaise influence. Inébranlable comme un édifice assis sur un fondement solide, telle doit être la foi. « Ayant pour sceau cette parole : Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui ». Que veut dire cette parole tirée du Deutéronome ? Elle veut dire que les âmes fermes sont si bien attachées à la foi, qu’elles ne peuvent être renversées ni même ébranlées. A quelles marques les reconnaît-on ? Elles ont ces paroles comme écrites sur leurs œuvres ; elles sont connues de Dieu ; elles ne se perdent pas avec la foule ; elles s’abstiennent de l’injustice. « Que quiconque invoque le nom du Seigneur, s’éloigne de l’iniquité ». Voilà quels sont les caractères d’une âme solidement fondée en la foi ; elle est comme un fondement solide. Elle est comme une pierre sur laquelle des lettres sont gravées, lettres pleines de sens, lettres qui sont des œuvres. Ayant encore pour sceau indélébile cette parole : « Que quiconque invoque le nom du Seigneur, s’éloigne de l’iniquité ». Donc tout homme qui est injuste n’adhère point au fondement. C’est donc une marque d’une foi solide, que de ne pas commettre d’injustice.

Ne perdons point ce sceau et cette marque royale ; gardons notre caractère et notre beauté. Ne soyons pas comme une maison qui tombe en ruine, soyons ce fondement, ce fondement solide dont parle saint Paul, – lequel reste immobile dans la vérité. Cela montre que pour appartenir à Dieu, il faut s’éloigner de l’iniquité. Comment, en effet, serait-on à Dieu qui est le Juste par excellence, quand on fait ce qui est injuste, quand on combat Dieu par ses œuvres et qu’on l’outrages par ses actions ? Voilà que nous accusons encore une fois l’injustice, et qu’en l’accusant nous excitons contre nous l’inimitié d’un grand nombre. Ce mal est comme un tyran qui a subjugué toutes les âmes ; et ce qu’il y a de plus fâcheux, c’est qu’il se fait obéir non par la contrainte et la force, mais par la persuasion et la douceur ; on lui sait gré de l’esclavage dans lequel il réduit. C’est réellement là ce qu’il y a plus fâcheux, parce que s’il retenait par la violence et non par l’amour, on échapperait vite à son étreinte. D’où vient qu’on trouve donc une chose en soi si amère ? D’où vient au contraire que l’on trouve amère la justice qui est si douce ? Cela vient de l’état où sont nos sens. Il y en a de même qui trouvent le miel amer et qui goûtent avec plaisir des aliments nuisibles. La cause n’en est pas dans la nature des choses, mais dans la perversion du goût. Tout dépend de notre jugement. Une balance qui trébuche ne saurait peser juste. Il en est de même de notre âme. Si le jugement avec lequel elle balance et pèse toute chose n’est pas étroitement et solidement fixé à la loi de Dieu elle ne peut rien apprécier comme il faut, elle ne fait que vaciller et trébucher à l’aventure.

Si l’on examinait bien exactement, on se convaincrait que l’injustice contient beaucoup d’amertume, non pas seulement pour ceux qui la souffrent, mais aussi pour ceux qui la font souffrir et surtout pour ceux-ci. Sans parler de l’avenir, à s’en tenir au présent, n’engendre-t-elle pas les querelles, les procès, les injures, l’envie et la médisance ? Et quoi de plus amer que tout cela ? N’est-ce pas aussi l’injustice qui produit les haines, les guerres, les délations ? N’est-ce pas elle qui cause le remords qui tourmente l’âme sans relâche ? Je voudrais, si c’était possible, tirer pour un instant l’âme injuste de son enveloppe corporelle, vous la verriez d’une pâleur livide, toute tremblante, couverte de confusion, anxieuse et se condamnant elle-même. Quand même nous serions tombés au fond de l’abîme du mal, la faculté de juger que possède notre raison n’en serait pas altérée, elle demeurerait intacte. Personne ne commet l’injustice, parce qu’il trouve beau de la commettre, mais on se forge des prétextes, et il n’est rien qu’on ne tente pour se disculper du moins en paroles. Mais grâce à la conscience on n’y peut jamais parvenir. En apparence, la pompe des paroles, la corruption des princes, la multitude des flatteurs obscurcissent la justice ; mais dans le fond de la conscience il n’y a rien de tout cela, il n’y a pas de flatteurs, il n’y a pas d’argent pour corrompre le juge. Nous avons en nous un jugement naturel que Dieu nous a donné et qui ne laisse pas obscurcir la justice.

4. Des sommeils pénibles, des images importunes, le souvenir sans cesse renaissant du mal qu’on a fait viennent toujours troubler notre repos. Par exemple, on s’est emparé injustement de la maison d’autrui ; la victime de l’injustice n’est pas seule à gémir, l’auteur du vol gémit aussi pour peu qu’il croie au jugement dernier. Celui qui a cette croyance est dans une cuisante inquiétude. Celui même qui ne l’a point n’est pas pour cela exempt de honte et de confusion. Ou pour dire la vérité, il n’est personne soit grec, soit juif, soit hérétique qui ne redoute le jugement. Si ce n’est pas la pensée d’un avenir qui l’inquiète, il tremble encore à l’idée des châtiments de la vie présente ; il craint d’être frappé dans ses biens, dans ses enfants, dans ses proches, dans son âme et sa vie ; car ce sont là de ces coups que Dieu frappe. Parce que le dogme de la résurrection ne suffit pas pour nous rendre tous sages, Dieu donne dès ici-bas des preuves et des marques signalées de la justice de ses jugements. Un tel qui s’est enrichi en violant la justice, n’a pas d’enfant, un tel périt à la guerre ; un autre perd un membre, un autre se voit enlever son fils. Ces peines, il y songe, il se les représente, il vit dans de perpétuelles alarmes. Voyez-vous ce que souffrent ceux qui commettent l’injustice ? Croyez-vous que l’amertume manque à leur vie ? Supposez qu’il ne leur arrive rien de semblable, est-ce qu’il ne leur reste pas pour les punir le blâme, la haine, et l’aversion de tous les hommes ? Tous s’accordent, ceux mêmes qui, leur ressemblent, pour les mettre au-dessous des bêtes féroces. Si chacun se condamne soi-même, à plus forte raison condamne-t-on les autres et les appelle-t-on ravisseurs, voleurs, fléaux du genre humain. Quel agrément procure donc la pratique de l’injustice ? Aucun, si ce n’est le souci qu’elle donne pour conserver ce qu’elle a fait acquérir ; elle ajoute à nos inquiétudes, voilà tout. Plus en effet on amasse de richesses, plus on augmente la cause de ses insomnies.

Que dirai-je des malédictions de ceux qui ont été lésés, de leurs supplications ? Et si la maladie survient ? L’impie le plus déterminé, dès qu’il se sent malade, s’inquiète nécessairement de ses injustices en se voyant réduit à l’impuissance. Tant qu’on est plein de santé, une âme adonnée aux voluptés ne sent pas beaucoup ce que la vie a d’amer. Mais lorsqu’elle est sur le point de sortir du corps, lorsqu’elle se voit déjà comme dans le vestibule du redoutable tribunal, alors elle est saisie d’un effroi qui domine tout autre sentiment. Tant que les voleurs sont dans la prison, ils ne tremblent point ; mais dès qu’on les amène devant le voile qui cache le tribunal du juge, ils meurent de frayeur. La crainte d’une mort prochaine est comme un feu qui détruit dans l’âme toutes les pensées mauvaises, qui oblige l’homme à devenir sage et à réfléchir sérieusement à l’autre vie ; elle exclut l’amour de l’argent, la passion des richesses et tous les désirs charnels. Les fumées de la concupiscence et de la cupidité une fois dissipées, le jugement reprend toute sa clarté et sa pureté. La dureté même du cœur s’amollit sous la pression de la douleur. La sagesse n’a pas de plus grand ennemi que les délices, ni de meilleur auxiliaire que la douleur. Considérez quel peut être à son heure dernière l’état d’un avare enrichi du bien d’autrui. « Une heure d’affliction », dit le sage, « fait oublier tous les plaisirs dont on a joui ». (Sir. 11,27) Quel sera donc l’état de son âme, lorsqu’il songera à ceux qu’il a lésés, volés, frustrés ? lorsqu’il verra que d’autres vont profiter de ses injustices, et qu’il va, lui, en rendre compte ? Il n’est pas possible que ces réflexions ne se présentent pas à la pensée avec la maladie qui survient : l’âme alors en est bouleversée, tourmentée, épouvantée. Songez quelle amertume ! Or cela arrive nécessairement à chaque maladie. Si avec cela il en voit d’autres punis et emportés par la mort, quel surcroît d’angoisses pour lui ?

Voilà pour cette vie ; mais qui dira les châtiments de l’autre vie, ses vengeances, ses supplices et ses tortures ? Nous vous le disons : « Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende ». (Luc. 8,8) Nous revenons souvent là-dessus, non que ce sujet nous plaise, mais parce que nous y sommes forcés. Nous voudrions pouvoir nous dispenser de vous parler jamais de ces choses ; nous désirerions du – moins qu’il suffît d’une légère application de ce remède pour guérir vos âmes de la maladie du péché ; mais puisque vous demeurez dans votre infirmité, il y aurait de ma part lâcheté et bassesse à ne pas user de ce moyen de guérison, ce serait même de la cruauté et de la barbarie. Si, lorsque les médecins désespèrent de guérir nos corps, nous ne laissons pas que de les encourager et de leur dire : Ne vous rebutez point, jusqu’à ce que le malade ait rendu le dernier soupir faites ce qui dépendra de vous, usez de tous les moyens ; ne devons-nous pas à plus forte raison faire de même pour les âmes malades ? Une âme peut aller jusqu’aux portes de l’enfer, jusqu’aux dernières limites du vice, et revenir après à résipiscence, se corriger, revenir au bien et acquérir la vie éternelle. Combien en a-t-on vus que dix sermons n’ont pu toucher, et que le onzième a convertis ? Ou plutôt, ce n’est pas le onzième tout seul qui a opéré leur conversion, les dix premiers, sans les toucher visiblement, avaient déposé dans leurs âmes une semence qui a enfin porté son fruit. C’est ainsi qu’un arbre recevra dix coups de hache sans branler, et qu’un onzième coup le fera tomber. Cependant ce n’est pas le dernier coup qui a tout fait ; s’il a réussi, c’est grâce aux dix premiers. En regardant à la racine on se rend compte de ce fait, mais on ne s’en rend pas compte en regardant le sommet ou même le tronc de l’arbre. C’est la même chose ici. Les médecins appliquent quelquefois de nombreux remèdes sans arriver à aucun résultat, puis un dernier qu’ils emploient amène enfin la guérison. Ce n’est pas cependant le dernier remède qui a tout fait, les autres avaient déjà préparé l’œuvre qu’il a enfin accomplie. Donc si les instructions que nous entendons ne donnent pas immédiatement leur fruit, elles le donneront plus tard ; j’en ai la ferme confiance. Le désir que vous témoignez d’entendre la parole de Dieu ne tombera pas en pure perte, ce n’est pas possible. Puissions-nous, nous tous qui avons été jugés dignes d’entendre les enseignements de Jésus-Christ, obtenir les biens éternels ! Ainsi soit-il.

HOMÉLIE VI.

OR, DANS UNE GRANDE MAISON IL N’Y A PAS SEULEMENT DES VASES D’OR ET D’ARGENT, MAIS AUSSI DE BOIS ET DE TERRE ; ET LES UNS SONT POUR DES USAGES HONNÊTES, LES AUTRES POUR DES USAGES HONTEUX. SI QUELQU’UN DONC SE GARDE DE TOUT CE QUI EST IMPUR, IL SERA UN VASE D’HONNEUR SANCTIFIÉ ET PROPRE, AU SERVICE DU SEIGNEUR, PRÉPARÉ POUR TOUTES SORTES DE BONNES ŒUVRES. (II, 20, 21, JUSQU’À LA FIN DU CHAPITRE).

Analyse. Pourquoi Dieu souffre les méchants dans le monde. Que le serviteur de Dieu s’abstienne des contestations. et 4. Celui qui est assujetti au diable en quelque chose, lui est assujetti en tout. – Exhortation à l’aumône. 1. Pourquoi Dieu laisse-t-il vivre les méchants ? pourquoi ne les fait-il pas tous périr ? Voilà une question qui jette le trouble dans beaucoup d’esprits. On pourrait donner de cela plusieurs raisons, par exemple que Dieu attend leur conversion, ou qu’il veut par leur punition intimider les autres. Ici saint Paul en apporte une raison très-plausible : il dit que « dans une grande maison, il n’y a pas seulement des vases d’or et d’argent, mais aussi de bois et de terre » ; ce qui veut dire : De même que dans une grande maison il faut qu’il y ait différentes sortes de vases, ainsi il faut qu’il y ait dans le monde diverses espèces de personnes. Et lorsqu’il s’exprime ainsi, ce n’est pas l’Église, mais le monde qu’il a en vue. N’allez pas en effet appliquer cette parole à l’Église. L’Église qui est le corps même, du Christ, l’Église qui est une vierge pure, n’ayant ni souillure ni ride, l’Église ne soutire pas des vases de bois ou de terre, elle ne veut que des vases d’or et d’argent. Ce qu’il dit revient à ceci : Ne vous troublez point de ce qu’il y a des méchants, des scélérats, puisque dans une grande maison vous trouvez aussi des vases d’ignominie. Mais tous ces vases, dites-vous, ne sont pas également en honneur ; les uns sont pour des usages, honnêtes, les autres pour des usages honteux. Cependant ces vases, quelque vils qu’ils soient, ne laissent pas de tenir leur place et d’avoir leur usage dans cette grande maison. Dieu de même se sert des méchants pour des usages qui leur sont proportionnés dans le monde. Par exemple un amateur de vaine gloire bâtit pour faire parler de lui ; il en est de même du marchand, du cabaretier, du prince, chacun d’eux trouve dans le monde les usages qui leur conviennent ; mais un vase d’or n’est que pour la table du prince. L’apôtre ne veut pas dire pour cela que la méchanceté soit nécessaire ; comment le serait-elle ? Mais il veut dire que les méchants trouvent eux-mêmes leur œuvre à faire dans le monde. Si tous les hommes étaient des vases d’or, on n’aurait pas besoin des méchants. Par exemple, si tous étaient patients et durs, il ne faudrait pas de maisons ; si nul n’était esclave de la volupté, il ne faudrait point tant d’apprêts pour les aliments ; si l’on savait se contenter du nécessaire, on n’aurait pas besoin d’appartements somptueux. Quiconque s’affranchira de ces sujétions sera un vase sanctifié pour un noble usage. Vous le voyez, il ne dépend pas de la nature ni d’une nécessité matérielle que l’on soit un vase d’or ou un vase de terre, cela dépend de notre seule volonté. Si la nature en décidait, dès qu’on serait vase de terre, on ne deviendrait plus vase d’or et réciproquement ; mais du moment que c’est la volonté qui fait tout, il y a de grands changements et d’entières conversions. Paul était d’abord un vase de terre, ensuite il devint un vase d’or. Judas était vase d’or, mais il devint vase de terre. C’est donc l’impureté qui fait les vases de terre : le fornicateur, l’avare sont des vases de terre. — Comment donc saint Paul dit-il ailleurs : « Portant ce trésor dans des vases de terre ? » (1Co. 4,7) Le vase de terre n’est donc pas à mépriser, puisque selon l’apôtre lui-même, il contient un trésor. — En cet endroit, c’est la matière elle-même dont est fait notre corps, et non sa forme qu’il désigne. Voici ce qu’il veut dire : C’est un vase de terre que notre corps. De même qu’un vase de terre n’est autre chose qu’un peu d’argile passée au feu, de même notre corps n’est non plus qu’un peu de boue solidifiée par la chaleur de l’âme. Que notre corps soit d’argile, rien de plus évident. Souvent il arrive qu’un vase de terre tombe et se brise, notre corps se dissout de même heurté par la mort. Quelle différence y a-t-il entre la terre cuite et les os ? N’est-ce pas même dureté et même sécheresse ? Et les chairs en quoi diffèrent-elles de la boue, ne sont-elles pas aussi molles et humides ? Pourquoi donc, encore une fois, l’apôtre ne prend-il pas en cet endroit le terme « vase de terre » en mauvaise part ? C’est qu’il y parle de la nature, et que dans le verset que nous interprétons il parle de la volonté.

« Si donc quelqu’un se garde parfaitement pur », non pas seulement pur, mais « parfaitement pur, il sera un vase sanctifié pour l’honneur, propre au service du Seigneur ». Les autres donc lui sont inutiles, bien qu’ils aient peut-être leur usage à quelque chose ; mais ils ne sont point « préparés pour toutes sortes de bonnes œuvres », comme les vases d’honneur qui, même lorsqu’ils ne servent pas, sont bons et susceptibles de servir. Il faut donc être préparé à tout, et à la mort, et au martyre ; il faut être préparé à la virginité et à tous ces sacrifices ensemble. — « Fuyez les désirs des jeunes gens ». Saint Paul n’entend pas ici seulement les désirs contraires à la chasteté, mais tous les désirs désordonnés. Que ceux qui ont vieilli apprennent ici à ne pas se livrer aux passions de la jeunesse. L’insolence, l’ambition, la cupidité, l’amour charnel, voilà des désirs de jeunesse, désirs insensés, désirs d’un cœur non encore affermi, d’un esprit sans solidité, sans fixité, et qui voltige à tous les souffles du monde. Fuyez les chimères de la jeunesse pour ne pas être pris de ces passions. — « Et suivez la justice, la foi, la charité, la paix avec tous ceux qui invoquent le Seigneur d’un cœur pur ». Par le mot « justice », saint Paul entend la vertu en général, la piété, la foi, la charité, la douceur. Qu’est-ce à dire, « avec ceux qui invoquent le Seigneur d’un cœur pur ? » C’est comme s’il disait : Ne vous fiez qu’à ceux-là seuls, et non à ceux qui invoquent simplement ; fiez-vous à ceux qui invoquent sans déguisement, sans hypocrisie, à ceux qui sont sans fraude, à ceux qui procèdent en tout avec calme et dans la paix, et qui n’aiment pas les querelles. Joignez-vous à ceux-là ; quant aux autres, il ne faut pas se lier avec eux, mais seulement garder avec eux la paix autant que faire se peut.

2. « Quant aux questions impertinentes et oiseuses, évitez-les, sachant bien qu’elles enfantent les contestations ». Vous voyez comment partout saint Paul éloigne Timothée des disputes. Ce n’est pas que ce disciple n’eût assez de lumières pour réfuter l’erreur ; s’il en eût été ainsi, l’apôtre lui aurait recommandé de se rendre capable de confondre l’erreur, comme lorsqu’il lui dit : « Appliquez-vous à la lecture : en faisant ainsi, vous vous sauverez vous-même et ceux qui vous écouteront ». (1Ti. 4,13) Mais il savait qu’il est absolument inutile d’engager ces disputes, qui ne peuvent aboutir qu’à des contestations, à des haines, à des insultes, à des injures. Évitez donc ces disputes. Mais il y en a d’autres, il y en a sur les Écritures et sur d’autres questions. — « Il ne faut pas que le serviteur du Seigneur combatte ». Il ne doit pas combattre même en contestation. Le serviteur de Dieu doit se tenir éloigné de toute sorte de luttes. Dieu est un Dieu de paix. Comment le serviteur du Dieu de paix vivrait-il dans les combats ? — « Mais il faut qu’il soit doux envers tout le monde ». Comment cela s’accorde-t-il avec ce qu’il dit ailleurs : « Reprenez-les avec une entière autorité » (Tit. 2,15) ; et dans la première épître à Timothée : « Que personne parmi les jeunes gens ne vous méprise » (1Ti. 4,12) ; et encore : « Reprenez-les fortement ? » (Tit. 1,15) C’est que, reprendre ainsi, c’est faire œuvre de mansuétude. Rien ne pénètre plus avant qu’une forte réprimande faite avec modération. On peut, sachez-le bien, on peut frapper plus fortement par la douceur que par la dureté. — « Qu’il soit capable d’instruire » tous ceux qui s’adressent à lui pour le consulter. Saint Paul dit aussi à Tite (Tit. 3, 10) qu’il faut éviter celui qui est hérétique, après l’avoir averti une ou deux fois.

Il faut aussi qu’il soit « patient ». Ceci est ajouté fort à propos, car rien n’est plus nécessaire que la patience à celui qui instruit les autres, sans elle tout le reste est inutile. Si les pécheurs qui jettent tout le jour leurs filets sans rien prendre, ne se découragent pas néanmoins, à plus forte raison devons-nous avoir autant de patience qu’eux. Voici en effet ce qui se passe : il arrive très-souvent que par la continuité de l’enseignement, le discours pénétrant jusqu’au fond de l’âme, comme le soc de la charrue en terre, coupe jusqu’à la racine la passion mauvaise qui l’empêchait d’être fertile. À force d’entendre la parole, on en éprouvera nécessairement de l’effet. Il n’est pas possible que la parole évangélique, continuellement entendue, reste sans opérer. Un tel allait peut-être enfin se laisser convaincre au moment où notre découragement est venu tout perdre. La même chose arrive que si un agriculteur ignorant, après avoir planté une vigne, la cultivait une première année, puis une seconde, et encore une troisième, s’attendant toujours à récolter, et, découragé de ne pas trouver de fruit, cessait de la travailler la quatrième année, c’est-à-dire au moment même où sa vigne allait le payer de ses peines.

Saint Paul ne se contente pas encore des qualités qu’il vient d’énumérer, il ajoute : « Il doit instruire avec douceur ceux qui résistent à la vérité ». Pour instruire, la douceur est avant tout nécessaire. Une âme ne profite pas de l’instruction qu’elle reçoit si on la traite avec rudesse. Quelque bonne volonté qu’elle ait, le trouble qu’on lui cause l’empêche de rien retenir. Pour suivre utilement les leçons d’un maître, il faut avant tout être bien disposé en sa faveur. À défaut de cette condition préalable, rien d’utile ni de bon ne se fait. Or, le moyen d’aimer quelqu’un qui vous rudoie, qui vous insulte ? Mais comment cela s’accorde-t-il encore avec le passage déjà cité plus haut : « Quant à l’hérétique, après l’avoir averti une ou deux fois, évitez-le ? » Il veut parler de l’hérétique incorrigible, de celui dont la perversité est incurable. — « Dans l’espérance que Dieu leur donnera un jour l’esprit de pénitence pour la connaissance de la vérité, et qu’ils viendront à résipiscence, se dégageant des filets du diable ». Voici ce qu’il veut dire : Peut-être se convertiront-ils. « Peut-être » marque l’incertitude. Il faut s’éloigner de ceux seulement de qui on peut affirmer qu’ils ne se corrigeront pas, et qui certainement ne reviendront pas de leur égarement. — « Avec douceur ». Vous voyez dans quelle disposition il faut s’approcher de ceux qui veulent s’instruire, et qu’il ne faut pas abandonner les conférences avant la démonstration complète de la vérité. — « Du diable qui les tient captifs pour en faire ce qui lui plaît ». L’expression « les tient captifs » est bien choisie, elle fait songer à des poissons retenus enfermés dans les eaux de l’erreur. Ce passage contient aussi une leçon d’humilité. Il ne dit pas : Peut-être pourront-ils se corriger, mais : Peut-être Dieu leur fera-t-il la grâce de se corriger. S’il s’opère quelque chose, ce sera l’œuvre du Seigneur. Vous planterez, vous arroserez, mais c’est lui qui fécondera et fera porter des fruits. Ne nous flattons donc pas d’avoir converti personne, quand même quelqu’un se serait converti à notre parole. – « Qui les retient captifs pour en faire ce qui lui plaît ». Ceci ne concerne pas seulement les dogmes, mais aussi la vie et la conduite. Dieu veut que notre vie soit droite. Il y en a de retenus dans les filets du diable à cause de leur vie. Il ne faut pas non plus désespérer d’eux, « dans l’espérance qu’ils reviendront à résipiscence, et qu’ils se dégageront des filets du diable où ils sont maintenant retenus captifs ». – « Dans l’espérance que… » indique assez la longanimité dont il faut user. Le filet du diable c’est de ne pas faire la volonté de Dieu.

3. Qu’un oiseau ne soit point pris par tout le corps dans un filet, mais seulement par un pied, il ne laisse d’être en la puissance de l’oiseleur qui l’a pris ; de même il n’est pas nécessaire pour que le démon nous tienne en son pouvoir que nous lui donnions prise partout à la fois, c’est-à-dire sur notre foi et sur notre vie, il suffit qu’il ait prise sur notre vie. « Celui qui me dira : Seigneur, Seigneur, n’entrera pas pour cela dans le royaume des cieux… Mais je leur dirai, je ne vous connais pas, retirez-vous de moi, vous qui opérez l’iniquité ». (Mat. 7,22) Voyez-vous que la foi ne sert à rien sans les œuvres, puisqu’elle ne fait pas que le Seigneur nous connaisse ? Cette même parole : « Je ne vous connais pas », il y aura même des vierges à qui le Seigneur la dira. (Id. 25,12) Quel profit retireront-elles donc de leur virginité et de leurs travaux, puisque le Seigneur ne les connaîtra même pas ? C’est partout que nous voyons des personnes irrépréhensibles quant à la foi, punies pour leur mauvaise vie seulement. Nous voyons aussi tout le contraire, c’est-à-dire, des personnes qui se perdent par le défaut de foi, quoique d’ailleurs leur vie soit irréprochable. Ce sont là deux choses qui se complètent l’une l’autre. Vous le voyez donc, nous tombons sous le filet du diable pour ne faire pas la volonté de Dieu. Pour nous jeter en enfer, il n’est pas même besoin de toute une vie passée dans le mal, il suffit d’un défaut s’il n’est pas racheté par un grand nombre de bonnes œuvres. On n’accuse point les vierges folles de fornication, d’adultère, d’envie, de jalousie, d’excès de vin, ni d’infidélité, on ne les accuse que d’avoir manqué d’huile, c’est-à-dire de n’avoir pas fait l’aumône, car c’est ce que signifie l’huile. On accuse aussi ceux qui seront condamnés au dernier jour et à qui l’on dira : « Allez, maudits, au feu éternel », de n’avoir pas donné à manger à Jésus-Christ ; on ne leur parle d’aucun autre crime.

Comprenez-vous donc assez, mes frères, que la seule omission de l’aumône vous fera condamner au feu de l’enfer ? En effet, à quoi pourrez-vous être utiles en ne faisant pas l’aumône ? – Vous jeûnez tous les jours ? – Mais de quoi servit aux vierges folles de l’avoir fait ? – Vous faites beaucoup de prières ? – Mais la prière est stérile sans l’aumône. Sans l’aumône tout est inutile, tout est impur, et tout le reste de la vertu est en pure perte. « Celui qui n’aime pas son frère ignore Dieu », dit l’Écriture. (Jn. 3,10) Et comment pourriez-vous dire que vous l’aimez, si vous ne voulez pas partager avec lui ce qu’il y a de plus vil et de plus commun ? Vous direz peut-être que vous vivez chastement. Par quelle raison le faites-vous ? Est-ce par la crainte du supplice, ou par votre heureux tempérament ? Si c’est la crainte du supplice qui vous rend chaste, et qui vous fait résister aux feux de l’intempérance, combien plus devrait-elle vous faire pratiquer l’aumône ! Il y a bien moins de peine à mépriser l’argent qu’à dompter la concupiscence. Celle-ci est innée en nous et profondément enracinée dans notre chair ; il n’en est pas de même de la passion de l’argent. Enfin il n’y a que l’aumône et la miséricorde qui nous rende semblables à Dieu. Si elle nous manque, tout nous manque. Jésus-Christ ne nous dit pas : Si vous jeûnez, si vous gardez la virginité, si vous priez, vous serez semblables à votre Père : car Dieu ne fait rien de semblable, et il ne le peut par sa nature ; mais : « Soyez miséricordieux », dit Jésus-Christ, « comme votre Père céleste est miséricordieux ».(Luc. 6,36) C’est là l’ouvrage de Dieu ; si cela vous manque, que vous reste-t-il ? « Je veux la miséricorde et non le sacrifice », dit encore Dieu. (Ose. 6,6) Dieu a fait le ciel, il a fait la terre et la mer. Cela est grand sans doute et digne de sa sagesse infinie : mais rien de tout cela n’a fait autant d’impression à l’homme que son amour infini et sa tendresse incompréhensible. L’univers est assurément une œuvre de sagesse, de puissance et de bonté, mais ce qui l’est encore beaucoup plus, c’est que Dieu s’est fait esclave pour nous. Voilà ce qui excite surtout notre admiration et notre étonnement. Rien n’attire Dieu à nous comme la miséricorde. Tous les prophètes ne cessent de le répéter sur tous les tons. Mais quand je parle de miséricorde et d’aumône, je n’entends point parler de celle qui se fait de rapines. Ce n’est point là de la miséricorde. L’huile ne sort point de la racine des épines, elle ne sort que de l’olivier ; de même l’aumône ne peut sortir de la racine de l’avarice ou de l’injustice et des rapines. Ne ravalez pas l’aumône, ne l’exposez pas au mépris de tout le monde. Si vous ravissez pour faire l’aumône, votre aumône est tout ce qu’il y a de pire. Tout ce qui vient de rapines ne doit point s’appeler charité, mais cruauté, mais inhumanité, vraie barbarie qui attaque non seulement les hommes, mais Dieu même. Si Caïn l’offensa si fort autrefois seulement parce qu’il lui offrait ce qu’il avait de moindre, combien l’offensera plus celui qui lui offre le bien des autres. L’offrande n’est rien moins qu’un sacrifice, c’est un moyen de purification et non une souillure. Vous n’osez prier ayant les mains sales, et vous croyez, en offrant des biens de vos injustices, que Dieu souffrira l’impureté de ces offrandes ? Vous ne pouvez souffrir à vos mains des malpropretés qui sont sans crime, et vous en souffrez dans votre âme qui sont très criminelles ?

4. N’ayons donc point tant à cœur de faire nos offrandes et nos prières avec des mains nettes, que de n’offrir que des choses qui soient pures. Le contraire serait ridicule. Que diriez-vous, si l’on frottait avec soin une table pour la rendre propre et nette, et qu’on n’y servît ensuite que des choses dont la saleté ferait horreur ? Ne serait-ce pas une moquerie indigne ? Que nos mains soient nettes, à la bonne heure, mais de cette pureté que l’eau ne peut donner, et qui est peu de chose ; qu’elles aient cette pureté que la justice seule donne et qui est la pureté véritable. Si elles sont pleines d’injustices, lavez-les mille fois si vous voulez, vous n’y gagnerez rien. « Lavez-vous, soyez purs », dit le Prophète. (Isa. 1,16) Dit-il ensuite : Allez aux fontaines, allez aux bains, allez aux étangs, allez aux fleuves ? Nullement : mais, ôtez, dit-il, la malice de vos âmes. C’est là être pur, c’est là se purifier de ses souillures ; c’est là la netteté que Dieu demande. La pureté extérieure sert fort peu, mais la pureté intérieure nous donne accès auprès de Dieu et nous remplit d’une sainte confiance. La pureté extérieure peut se trouver chez les adultères, les voleurs, les homicides, les impudiques, les fornicateurs et les infâmes de toute espèce, et surtout chez eux. Ils ont un soin extrême de cette propreté du corps dont ils sont idolâtres, se parfumant des odeurs les plus exquises, et lavant leur corps qui n’est plus qu’un sépulcre, puisqu’il renferme une âme qui ne vit plus. Ils ont donc la pureté extérieure, mais ils ne peuvent avoir la pureté intérieure. Qu’avez-vous fait de considérable en nettoyant votre corps ? C’est une purification judaïque inutile et superflue, si la pureté intérieure vous manque. Qu’un homme ait le corps plein de pourriture et d’ulcères, il aura beau se laver le corps, ce sera en vain. Si donc l’eau ne peut servir de rien au-dehors à un corps corrompu et rempli d’infection, de quoi pourrait-elle servir quand c’est l’âme elle-même qui est remplie de corruption ?

Il nous faut des prières pures ; or les prières ne sauraient être pures, lorsque l’âme d’où elles sortent est souillée. Rien en effet ne rend l’âme plus impure que l’avarice et la rapine, Cependant beaucoup de personnes, après avoir commis une infinité de crimes pendant le jour, se lavent le soir, entrent hardiment dans l’église, et lèvent leurs mains pour prier, comme si par cette eau ils en avaient ôté toutes les souillures. Hélas ! si cela était, j’avoue que ces bains où vous allez tous les jours, vous seraient très-avantageux. Je m’y trouverais moi-même souvent, s’ils avaient la vertu de purifier nos péchés. Mais ce sont là des plaisanteries, des niaiseries, des puérilités. Ce n’est point de la saleté des corps, mais de l’impureté des âmes que Dieu a horreur, « Bienheureux », dit-il, « ceux qui sont purs de cœur (entendez-vous, purs de cœur, non de corps), parce qu’ils verront Dieu ». (Mat. 5,8) Et le Psalmiste, que dit-il ? « Créez en moi un cœur pur, ô Dieu », (Psa. 51,12) « Purifiez votre cœur de la malice », dit Jérémie. (Jer. 4,14) Il est très-avantageux de prendre de bonne heure de bonnes habitudes. C’est peu de chose que celle dont nous parlons ; cependant l’âme n’ose se présenter devant Dieu pour prier avant que de s’en être, acquittée. Nous nous lavons, et ensuite nous prions comme s’il ne nous était pas permis de prier avant que de nous être lavés. Nous ne prions point Dieu de bon cœur, si nous n’avons auparavant cette pureté des mains ; nous croirions l’offenser en priant sans cette précaution, et souiller notre conscience. Si cette coutume qui, comme j’ai dit, est peu importante, a tant de force néanmoins que c’est pour nous une espèce de nécessité de nous en acquitter tous les jours, qui peut douter que si nous avions pris la même habitude pour faire l’aumône avec la ferme résolution de n’entrer point les mains vides dans la maison de prière, nous ne nous en acquittassions avec la même fidélité ? Et j’ajoute avec la même facilité ? Car la force de l’habitude est extrême, soit dans le bien, soit dans le mal. Quand elle nous entraîne, rien ne nous coûte plus.

Il y en a beaucoup qui ont pris l’habitude de faire sur eux-mêmes des signes de croix continuels. Dès lors ils n’ont plus besoin qu’on les avertisse de le faire, ils le font comme naturellement, et souvent lorsque leur esprit est ailleurs ; cette coutume qu’ils ont prise est comme un maître animé qui les avertit et conduit leurs mains dans l’impression de ce signe sacré. D’autres se sont accoutumés à ne jurer jamais, ni de bon gré, ni de force ; et alors ils ne peuvent plus jurer. Habituons-nous de même à faire l’aumône et nous n’y trouverons plus aucune peine. Combien aurions-nous besoin de nous fatiguer pour trouver un autre remède qui fût aussi puissant et aussi efficace ? Si, étant aussi chargé de péchés que nous le sommes, nous n’avions cette consolation entre les mains, combien gémirions-nous dans le désir de pouvoir racheter nos péchés avec de l’argent ! Ne donnerions-nous pas de bon cœur tout notre bien pour apaiser la colère de notre juge ? Si dans les grandes maladies, on dit de plusieurs personnes : si l’on pouvait se racheter de la mort, cet homme donnerait tout son bien pour le faire ; ne s’y résoudrait-on pas avec beaucoup plus d’empressement encore pour se racheter des rigueurs du jugement suprême ? Admirez quelle est la bonté de Dieu. Il ne vous a pas donné les moyens de vous racheter de la mort temporelle, mais il fait qu’il dépend de vous de vous racheter d’une plus terrible, de la mort éternelle. Ne pensez point, dit-il, à vous conserver une vie si courte et si misérable ; travaillez à vous en acquérir une heureuse qui n’aura jamais de fin. C’est cette dernière que je veux vous vendre et non l’autre. Je ne veux pas vous tromper. Je sais, quand vous auriez celle-ci, que vous n’auriez rien : mais je connais le prix de celle que je vous réserve. Je ne ressemble pas à ces marchands qui ne pensent qu’à tromper, et à vendre cher ce qui en soi vaut peu de chose. Ce n’est pas là ma conduite, pour peu de chose, je donne beaucoup.

Dites-moi, si, entrant chez un joaillier, vous voyez là deux pierres, l’une tout à fait commune et de nul prix, l’autre fort précieuse constituant à elle seule une fortune, et que, payant le prix de la pierre commune, vous reçussiez du vendeur la pierre précieuse, feriez-vous à celui-ci un crime de sa générosité ? Point du tout, vous l’admireriez au contraire. C’est ainsi que l’on vous traite. On vous propose deux vies, l’une temporelle et l’autre sans fin. Dieu en est le vendeur ; mais il lui plaît de nous livrer celle-ci et non celle-là, pourquoi nous fâcher comme des enfants sans raison de ce que nous recevons la précieuse et non pas l’autre ? – Peut-on acheter la vie avec de l’argent, dites-vous ? On le peut, pourvu que nous donnions de notre bien et non du bien d’autrui. – Mon bien est à moi, dites-vous, – ce que vous volez n’est pas à vous ; quand vous diriez mille fois que vous en êtes maître, il ne vous appartient pas. Qu’on mette un dépôt entre vos mains ; il est chez vous pendant l’absence de celui qui vous l’a confié ; direz-vous pour cela qu’il vous appartient ? Si donc lorsqu’un ami met ce dépôt entre vos mains, et vous sait gré de le vouloir bien garder, vous ne pouvez néanmoins dire qu’il soit à vous, pendant le temps même qu’il est dans votre maison, combien moins pouvez-vous le dire d’un argent que vous enlevez aux autres malgré eux et par violence ? Il leur appartient toujours quoi que vous puissiez dire et faire. Il n’y a que la vertu qui soit réellement à nous. Quant à l’argent, le nôtre ne nous appartient même pas, loin que celui des autres nous appartienne. Il est à nous aujourd’hui, et demain il n’est plus à nous. La vertu au contraire est à nous, car elle ne se perd pas comme l’argent, elle reste tout entière à ceux qui la possèdent. Acquérons-la donc et méprisons les richesses, afin que nous puissions être trouvés dignes des vrais biens. Ainsi soit-il.

HOMéLIE VII. OR, SACHEZ QUE DANS LES DERNIERS JOURS, IL VIENDRA DES TEMPS FACHEUX. CAR IL Y AURA DES HOMMES AMOUREUX D'EUX-MêMES. (III, 1-2.)

Analyse. 382

1. Les derniers jours marqués par ?invasion des méchants

: prophétie plusieurs fois répétée par saint Paul. 2-4. Ne point mépriser son prochain. — Amour de Dieu et du prochain. — Quelle doit être la vie d'une veuve chrétien

1. Saint Paul, dans sa première épître à

Timothée, dit que l'Esprit de Dieu déclare expressément que dans les temps à venir " quelques-uns abandonneront la foi ". (I Tim. IV, 1.) Il répète la même prophétie dans un autre passage de la même épître, et il l'énonce encore une fois ici : " Sachez que dans les derniers jours il viendra des temps fâcheux". Non content d'envisager l'avenir, il en appelle encore au témoignage du passé : " De la même manière ", dit-il, " que Jannés et Mambrès se soulevèrent contre Moïse, etc. " Il a même recours aux raisonnements pour appuyer sa prophétie : "Dans une grande maison", dit-il, " il n'y a pas,seulement des vases d'or et d'argent, etc. " Pourquoi cette prophétie? Afin que Timothée ne se trouble point, non plus que nous, lorsque les méchants prévalent dans le monde. Son raisonnement revient à ceci : S'il y a eu des méchants du temps de Moïse et après Moïse, il n'y a pas lieu de s'étonner qu'il y en ait de notre temps. " Dans les derniers jours, il viendra des temps fâcheux". Ce ne sont pas les temps ni les jours eux-mêmes que saint Paul accuse, mais les hommes qu'ils verront naître. Nous nous exprimons aussi de même et nous disons que les temps sont bons où mauvais, en voulant parler des hommes et de leurs oeuvres. Et du premier coup il dévoile la cause de tous les maux, la racine et la source d'où ils proviennent tous, à savoir l'orgueil. Celui que cette passion domine n'a même plus d'yeux pour voir ses propres intérêts. Comment celui qui ne voit pas les intérêts du prochain, qui les néglige comme chose indifférente, pourrait-il voir les siens propres? De même que celui qui a l'oeil ouvert sur les intérêts du prochain, pourvoira en même temps aux siens, de même celui qui néglige les intérêts du prochain, ne saura pas voir clair en ce qui le concerne lui-même. Si, en effet, nous sommes les membres les uns des autre, salut du prochain est en même temps le nôtre puisqu'il contribue à celui de tout le corps : le dommage aussi que subit notre prochain, il ne le subit pas seul, mais il cause une douleur qui se fait ressentir à tout le corps nous ne formons tous qu'un seul et même édifice, l'édifice tout entier est affecté de que l'un de nous soutire, comme aussi il corrobore de tout ce que chacun de nous gagne en force.

C'est ce qui arrive dans l'Eglise. Méprise vous votre frère, vous vous faites tort à vous-même, puisqu'un de vos membres souffres dommage considérable. Si celui qui ne don pas de son argent aux pauvres va en enfer, qu sera-ce de celui qui ne tend pas la main à son frère, lorsqu'il le voit dans un danger spirituel incomparablement plus grave que tous les dangers qui peuvent menacer le corps? " Il y aura des hommes amis d'eux-mêmes ". L'homme ami de soi-même est réellement celui qui s'aime le moins; l'homme ami de son frère est au contraire celui qui s'aime véritablement. L'avarice naît de l'amour de soi-même, puisque cet amour funeste et mesquin borne et resserre l'amour naturel, qui est large et se répand sur tous les hommes. — "Avides d'argent".. De la cupidité naît l'enflure; de l'enflure, le dédain des autres; de ce dédain, le blasphème; du blasphème, l'orgueil insensé et l'incrédulité.

Celui qui s'élève contre les hommes, s'élèvera de même aisément contre Dieu. C'est ainsi que croissent les péchés et que, de petits commencements, ils s'élèvent jusqu'aux grands excès. Celui qui se montre, pieux envers les hommes le sera bien davantage envers Dieu; celui qui a de la modestie envers les serviteurs n'en manquera pas envers le maître, et il méprisera bientôt le maître s'il s'accoutume à mépriser les serviteurs.

383 Ne nous méprisons donc point les uns les autres. C'est une mauvaise école que celle où l'on s'accoutume à mépriser Dieu. Or, mépriser les autres, c'est mépriser Dieu qui nous commande d'avoir des égards les uns pour les autres. Eclaircissons ceci par un exemple. Caïn méprisa son frère, et bientôt après il méprisa Dieu. Voyez la réponse insolente qu'il lui fit: "Suis-je le gardien de mon frère?" Esaü de même méprisa son frère, ensuite il méprisa Dieu. C'est pourquoi Dieu dit : "J'aime Jacob et je hais Esaü ". (Rom. IX, 13.) Saint Paul aussi a dit: " Que personne ne soit fornicateur et profane comme Esaü " . (Hébr. XII, 16). Les frères de Joseph le méprisèrent et ils méprisèrent aussi Dieu. Les Israélites méprisèrent Moïse et méprisèrent Dieu ensuite. Après avoir méprisé le peuple, les fils d'Héli méprisèrent aussi Dieu. Voyons maintenant le contraire par d'autres exemples. Abraham eut de la considération pour son neveu, il en eut infiniment plus pour Dieu, comme il le montra par le sacrifice de son fils et par toutes ses autres vertus. Abel fut doux et humble envers son frère, il le fut encore plus envers Dieu. Ainsi ne nous méprisons point, mais rendons-nous un honneur réciproque, afin de nous accoutumer à honorer Dieu. Celui qui traite insolemment les hommes n'épargnera pas Dieu même. Mais lorsque l'avarice, l'amour-propre et l'orgueil se rencontrent ensemble dans un homme, la perte n'est-elle pas inévitable? Oui, c'en est fait de lui., et il se plonge dans la fange de tous les péchés. " Ils sont a ingrats ", dit l'apôtre. Comment l'avare serait-il reconnaissant? A qui saura-t-il gré de quoi que ce soit? A personne. Il regarde tous les hommes comme autant d'ennemis, puisqu'il voudrait prendre le bien de tous. Quand vous lui donneriez tout ce que vous possédez, il ne vous en saurait aucun gré, il serait fâché que vous n'eussiez pas davantage à lui donner. Quand vous auriez trouvé le secret de le rendre maître du monde entier, il n'en aurait point de reconnaissance. Il croirait n'avoir rien reçu. Son désir est insatiable; car c'est un désir de malade; or les désirs de malades ne se peuvent assouvir.

2. Un homme brûlé de la fièvre peut-il éteindre le désir qu'il a de boire? Plus il boit, plus il veut encore boire. Ainsi en est-il de l'homme passionné pour les richesses jusqu'à la folie, sa passion ne veut jamais être satisfaite. Quoi que vous fassiez pour le contenter, il ne sera jamais satisfait et il ne vous saura aucun gré de vos sacrifices. Sa reconnaissance, il ne saurait l'accorder qu'à celui qui lui donnerait tout ce qu'il désire. Or,-qui lui donnera tout ce qu'il désire, puisque ses désirs sont sans bornes? Il ne témoignera donc de reconnaissance à personne au monde. Il n'y a donc rien de plus ingrat qu'un avare. Il n'y a rien de plus insensé que l'homme cupide. Il semble qu'il ait déclaré la guerre à tout le genre humain. Il s'indigne qu'il y ait des hommes.

II voudrait être seul au monde pour tout posséder seul. Voici quels sont ses rêves : Oh ! si un tremblement de terre pouvait ruiner la ville et que je survécusse seul au désastre pour être maître de tout ! S'il arrivait donc une peste qui détruisît tout hormis l'argent ! S'il survenait un déluge, si les eaux de lamer pouvaient se précipiter sur la terre ! Voilà les souhaits qu'il forme et mille autres pareils. Il ne lui vient à l'esprit aucune pensée charitable. Il ne s'occupe de rien que de tremblements de terre, de tonnerres, de guerres, de pestes, il souhaite que tous ces maux arrivent. Ame malheureuse, dis-moi, esclave plus vil que les esclaves, si tout était changé en or, est-ce l'or qui t'empêcherait de mourir de faim? Si un tremblement de terre, comblant tes voeux, détruisait tout ce qui est sur la surface de la terre, tu périrais toi-même, puisque tu ne trouverais plus sur la terre désolée de quoi soutenir ton existence. Supposons qu'il n'y ait plus un seul homme sur la terre, et que tout l'or, tout l'argent qui s'y trouve afflue de lui-même dans votre maison, supposons, supposition folle comme leurs rêves, mais enfin supposons que la richesse de tous ceux qui ne sont plus, que leur or, que leur argent, que leurs étoffes de soies ou brochées d'or, que tout cela vienne dans vos mains : que gagneriez -vous? Pourriez-vous éviter la mort, lorsque vous n'aurez plus personne pour cuire votre pain, pour semer vos champs, pour vous défendre des bêtes?

Les démons, dans cette solitude effroyable, rempliraient votre âme de mille frayeurs; ils la possèdent dès maintenant, mais alors ils vous feraient tourner l'esprit et mourir enfin.

Je voudrais, dites-vous, qu'il restât quelques laboureurs et quelques boulangers pour me servir. Mais s'ils restaient avec vous, ils voudraient partager ces biens avec vous. Vous ne (384) le leur permettriez pas, tant votre avarice est insatiable. Voyez, mes frères, combien cette passion rend un homme ridicule, et. l'extrémité où elle le réduit. Un avare est jaloux d'avoir un grand nombre de serviteurs, et il ne peut souffrir qu'ils aient le nécessaire pour vivre, parce qu'il craint la dépense. Voulez-vous donc que les hommes soient de pierre? O passion aveugle et méprisable! que de folies, que de troubles et de tempêtes, que d'imaginations ridicules ne causes-tu pas dans les âmes ! L'avare a toujours faim, toujours soif. Ayons pitié de lui, mes frères, déplorons son sort. Il n'y a pas de plus cruelle maladie que cette faim incessante que les médecins nomment " boulimie " ; on a beau manger, rien ne la peut calmer. Transportez une telle maladie du corps à l'âme, quoi de plus affreux ?

Or la " boulimie " de l'âme, c'est l'avarice; plus elle se gorge d'aliments, plus elle en désire. Elle étend toujours ses souhaits au-delà de ce qu'elle possède. Si l'ellébore nous pouvait guérir de cette folie, ne faudrait-il pas tout faire pour s'en affranchir? Il n'y a pas assez de richesses au monde pour remplir le ventre affamé de l'avarice.

Quelle confusion pour nous, mes frères que certains hommes aiment l'argent beaucoup plus que nous n'aimons Dieu, et que Dieu soit pour nous d'un moindre prix que n'est l'or pour eux? Veilles, lointains voyages, dangers sur dangers, inimitiés et embûches, les hommes bravent tout pour l'amour de l'argent. Et nous, nous ne hasarderions pas de dire une simple parole pour Dieu, ni d'encourir la moindre disgrâce ? Quand il faudrait venir en aide à quelque opprimé, comme nous redoutons de nous exposer au ressentiment de quelque grand personnage, comme nous avons peur d'une ombre de péril, comme nous nous hâtons d'abandonner la malheureuse victime de l'injustice ! Lorsque nous avons reçu de Dieu le pouvoir de secourir ceux qui en ont besoin, nous laissons ce pouvoir se perdre inutilement entre nos mains, pour ne pas nous attirer de désagréments ni de haines. Cette lâcheté est même réputée sagesse et est passée en proverbe:

" Sans raison faites-vous aimer, mais sans raison ne vous faites point haïr ". Voilà un propos que le monde a sans cesse à la bouche. Quoi ! est-ce donc s'exposer sans raison à la haine que de la faire pour secourir un malheureux? Quoi de préférable à cette haine? L'amitié que l'on s'attire pour Dieu ne vaut pas, à beaucoup près, la haine que l'on encourt à cause de lui. Lorsqu'on nous aime à cause de Dieu, c'est un honneur dont nous lui sommes redevables; Lorsqu'au contraire nous nous faisons haïr à cause de Dieu, c'est lui qui nous doit pour cela une récompense. Quelque amour que lei avares montrent pour l'or, ils n'y peuvent mettre de bornes, et dès que nous avons fait la moindre chose pour Dieu, nous croyons avoir tout fait. Nous sommes bien loin d'aimer Dieu autant qu'ils aiment l'or. Ils sont certes bien coupables d'avoir cette folle passion pour l'or; mais que nous sommes nous-mêmes condamnables de n'avoir pas autant d'amour pour Dieu ! Cet honneur qu'ils rendent à un peu de terre, car l'or n'est pas autre chose que nous sommes malheureux de ne pas le rendre au Maître de toutes choses.

3. Considérons, mes frères, cette folle passion, et rougissons de notre indifférence. Que gagnerons-nous à être moins enflammés pour l'or, si nous sommes froids pour Dieu dans nos prières. Les avares méprisent leurs femmes, leurs enfants et même leur salut, et cela sans savoir s'ils réussiront à grossir leur d avoir, puisque souvent ils meurent au milieu de leurs plus belles espérances, après avoir travaillé en vain ; et nous qui sommes certains d'atteindre l'objet de nos désirs, si nous l'aimons comme il faut l'aimer, nous ne daigna pas même l'aimer ainsi, avais nous sommes froids en tout, froids dans l'amour du prochain, froids dans l'amour de Dieu. Car notre indifférence pour Dieu vient de celle que nous avons pour notre prochain. Il n'est possible qu'un homme qui ne sait pas aimer ? soit capable d'un sentiment noble et viril, L'amour est le fondement de toutes les vertus La charité, dit Notre-Seigneur, renferme la loi et les prophètes. (Matth. XXII, 40.) Comme lorsque le feu s'est saisi d'une forêt d'épines, il les réduit en cendres, et en purifie la terre; de même le feu de la charité brûle et détruit, partout où il tombe, tout ce qui peut être contraire à la moisson de Dieu, et purifiant la terre de nos âmes, la rend propre à recevoir la semence que Dieu y répand. Là où se trouve l'amour, tous les maux disparaissent. Il n'y a plus d'avarice, cette racine de tous les maux, il n'y a plus d'égoïsme, plus de morgue; qui voudrait, en effet, s'élever au-dessus d'un ami? (385) Rien ne nous rend si humbles que la charité. Elle nous fait, sans rougir, rendre à nos amis les plus bas services, et même nous leur en rendons grâces. La charité fait que nous n'épargnons pas notre argent, ni même nos personnes pour le bien de nos amis, puisque nous exposons pour eux notre vie. La charité véritable et sincère ne souffre ni envie ni médisance. Bien loin de calomnier nos amis, nous fermons au contraire la bouche à ceux qui les calomnient. La charité met partout le calme et la tranquillité, elle bannit les disputes et les querelles, elle fait régner une paix profonde. " La charité ", dit saint Paul, " est l'accomplissement de la loi ". (Rom. XIII, 10.) Il n'y a rien de désagréable en elle. Tous les crimes qui troublent la paix : l'avarice, la violence, les rapines, l'envie, les accusations, le parjure, le mensonge, disparaissent en présence de la charité, puisqu'on ne commet des parjures que pour ravir le bien des autres. Qui voudrait penser à ravir le bien d'un ami? On est prêt au contraire à lui donner ce qu'on a, et on croit même qu'il nous fait grâce de le recevoir. Vous me comprenez, vous tous qui avez des amis, non pas des amis de nom seulement, mais des amis véritables et que vous aimez autant qu'on doit aimer des amis. Si quelqu'un ignore ces choses, qu'il les apprenne de ceux qui les savent.

Ecoutez un modèle d'amitié tiré de l'Ecriture.

Jonathas, fils du roi Saül, aimait David : " Son âme était étroitement unie à la sienne " (I Rois, XVIII, 1), au point que pleurant sa mort, David disait : " Ton amour m'a saisi comme l'amour dés femmes; ta mort m'a fait une blessure mortelle.". (II Rois, I, 26.) Jonathas porta-t-il envie à David? Nullement, et cependant il avait un motif de lui porter envie, puisqu'il voyait qu'il allait devenir roi, à son détriment. Il n'éprouva cependant aucun mouvement d'envie. Il ne dit point : Cet homme me chasse du trône de mon père. Il l'aida même à entrer en possession de son royaume. Il résista à son propre père en laveur de son ami. Ce que je dis néanmoins ne doit point le faire passer pour un rebelle ou un parricide; il ne viola en rien le respect qu'il devait à son père, il se contenta d'empêcher ses piéges et ses injustices. C'était lui témoigner du respect et non lui faire tort, puisqu'il l'empêchait de commettre un meurtre injuste. Il s'exposa même souvent à mourir pour son ami. Il ne l'accusa point, il réfuta même les accusations de son père.

Il ne fut pas envieux contre son ami, il l'aida au contraire non-seulement de son bien, mais il lui sauva la vie, il exposa pour lui la sienne propre, il ne considéra point son père lorsqu'il s'agissait de sauver son ami, parce que Saül avait des desseins criminels que Jonathas détestait. Voilà quelle était l'amitié de Jonathas pour David. Voyons maintenant celle de David pour Jonathas. Il ne put le payer de tout ce qu'il avait fait pour lui, puisque cet ami si bienfaisant mourut avant que lui, David, qui avait reçu ses bienfaits, fût devenu roi. Voyons cependant comment ce juste témoigna son amitié dans la mesure du possible. " Que Jonathas est beau pour moi; ta mort m'a fait une blessure mortelle ". Nous trouvons encore d'autres marques de sa tendresse. Il sauva son fils et son petit-fils de mille périls en mémoire de leur père. Il ne cessa jamais de les regarder comme ses propres enfants. Je souhaiterais de vous tous, mes frères, que vous eussiez une tendresse semblable envers les vivants et envers les morts.

4. Que les femmes écoutent ceci, car ce sont les femmes que j'ai surtout en vue lorsque je dis: Envers les morts; qu'elles écoutent donc. celles qui convolent à de secondes noces, déshonorant ainsi la couche de votre mari mort, de celui que vous avez aimé le premier. Je ne dis pas cela néanmoins pour condamner les secondes noces ou pour faire croire qu'elles soient impures. Saint Paul ne me le permet pas; il me ferme la bouche lorsqu'il dit : " Si même elle se remarie, elle ne pèche point ". Cependant voyons aussi la suite : " Mais elle n’est plus heureuse, si elle demeure telle qu'elle est". (I Cor. VII, 28, 40.) La viduité est bien plus excellente que les secondes noces pour plusieurs raisons. Car s'il vaut mieux ne se point marier , il s'ensuit qu'il vaut mieux né se marier qu'une fois que plusieurs. Vous m'objecterez peut-être que plusieurs n'ont pu supporter le veuvage et sont tombées en de grands malheurs? Elles y sont tombées parce qu'elles n'ont pas su ce que c'était que la viduité.

Elle ne consiste, point seulement à ne pas contracter un second mariage, comme la virginité ne consiste point simplement à ne point se marier du tout. Ce qui fait proprement la vierge, c'est la modestie et la prière assidue, et ce qui (386) fait la veuve, c'est la solitude et une prière continuelle avec l'abstinence des délices. " Celle qui vit dans les délices ", dit saint Paul, " est morte toute vivante qu'elle est ". (I Tim. V, 6.) Si, en demeurant veuve; vous avez la même magnificence dans vos habits et le même luxe et le même faste que vous aviez du vivant de votre mari , il vaudrait mieux vous remarier. Ce n'est pas l'union du mariage qui est mauvaise, mais ces vanités que vous recherchez. Vous fuyez ce qui en soi n'est pas un mal, et vous faites ce qui de soi est mauvais.

C'est la raison pour laquelle quelques veuves s'étaient égarées à la suite de Satan : elles ne savaient pas garder, comme il convient, l'état de veuve. Voulez-vous savoir ce que c'est que la viduité, et quel est son caractère? Ecoutez saint Paul : " Qu'on puisse lui rendre témoignage de ses bonnes oeuvres ", dit-il, " si elle a bien élevé ses enfants, si elle a exercé l'hospitalité, si elle a lavé les pieds des saints, si elle a secouru les affligés, si elle s'est appliquée à toute sorte d'actions pieuses ".

(I Tim. V, 14.) Si maintenant que votre mari est mort, vous paraissez toujours entourée du faste de la richesse, vous ne savez pas vivre en veuve. Transférez vos richesses dans le ciel, et le poids de votre viduité vous deviendra léger. — Mais si j'ai, dites-vous, des enfants qui doivent hériter du patrimoine de leur père? Apprenez-leur à eux-mêmes à mépriser les richesses. Faites passer vos biens au ciel, et en leur donnant à chacun ce qui leur suffit, apprenez-leur à se mettre au-dessus de leur argent. — Mais si j'ai un grand nombre d'esclaves, dites-vous ; si j'ai une multitude d'affaires,. de l'or, de l'argent? Comment suffirai-je à l'administration de tant de biens, sans le secours d'un homme? — Ce sont là de vains prétextes, si vous n'aimiez point l'argent, si vous ne vouliez point encore augmenter votre bien, toutes ces raisons disparaîtraient. Il y a bien plus de peine à étaler ses richesses qu'à les conserver. Si vous retranchez l'ostentation, et si vous donnez de vos biens aux pauvres, Dieu étendra sur vous la protection de sa main. Si c'est vraiment le désir de conserver l'héritage de vos pupilles qui vous fait parler de la sorte, et non les prétextes que votre avarice cherche si adroitement, Dieu qui sonde les coeurs saura conserver en sûreté le bien de ces enfants, lui qui vous a commandé de bien élever vos enfants. Il est impossible qu'une maison fondée sur la charité envers les pauvres souffre aucun mal. Quand elle en souffrirait, le succès en serait heureux dans la suite. La charité protégera cette maison mieux que la lance et le bouclier. Voyez ce que le démon dit lui-même à Dieu au sujet du saint homme Job : " Ne l'avez-vous pas environné, comme d'une forte muraille, au-dedans et au dehors?" Pourquoi ? — Job va lui-même vous répondre : " J'étais ", dit-il, " l'oeil des aveugles, le pied des boiteux et le père des orphelins ". (Job, I, 10; et XXIX, 15.)

Celui qui prend part aux maux des autres, ne sera point abattu de ses maux propres; celui au contraire qui refuse de s'unir à la douleur des autres, sera bien plus rudement, frappé de ses propres malheurs. Si, dans le corps, lorsque le pied est blessé, la main ne lui porte point de secours, si elle ne lave point la plaie , si elle n'y applique point de remède pour la guérir, elle sera bientôt elle-même atteinte du même mal, et pour n'avoir pas voulu rendre service à un autre membre lors, qu'elle était exempte de mal, elle se verra elle-même sujette au mal. Le mal se glissant dans tout le corps, viendra enfin jusqu'à la main, pour qui il ne sera plus question de rendre service à un autre, trais de pourvoira sa propre guérison, à son propre salut. Disons de même que celui qui refuse de compatir aux maux des autres, sera lui-même affligé par le mal. " Vous avez environné Job comme d'un rempart ", dit Satan, " et je n'ose l'attaquer ". — Mais ce saint homme, direz-vous, éprouva cependant de dures afflictions.

Oui, mais ces afflictions devinrent pour lui la cause de très-grands biens. Ses richesses furent doublées, sa récompense fut augmentée, sa justice grandit, sa couronne s'enrichit de nouveaux rayons , le prix remporté par l'athlète fut plus splendide, en un mot Job vit s'accroître ensemble ses biens spirituels et ses biens temporels. Il perdit ses enfants, il est vrai, mais Dieu lui en rendit d'autres et il se réserva de lui rendre les premiers au jour de la résurrection. Si Job avait recouvré les mêmes, le nombre de ses enfants en eût été diminué; mais outre qu'il en a reçu d'autres, il recevra encore les premiers au dernier jour. Tous ces biens lui furent donnés parce qu'il avait fait l'aumône avec joie.

Faisons (387) donc aussi l'aumône, mes frères, afin que nous obtenions de Dieu les mêmes grâces, par la miséricorde et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ainsi soit-il.

HOMéLIE VIII. OR SACHEZ QUE DANS LES DERNIERS JOURS IL VIENDRA DES TEMPS FACHEUX ; CAR IL Y AURA DES HOMMES AMOUREUX D'EUX-MêMES, AVARES, GLORIEUX, SUPERBES, MéDISANTS, DéSOBéISSANTS A LEURS PARENTS, INGRATS, IMPIES, ENNEMIS DE LA PAIX ET DE LA CHARITé, CALOMNIATEURS, INTEMPéRANTS, INHUMAINS, SANS AFFECTION, TRAîTRES, INSOLENTS, ENFLéS D'ORGUEIL, ET PLUS AMATEURS DE LA VOLUPTé QUE DE DIEU. (III, 1-4. JUSQU'AU VERSET 15.)

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