Homélies sur les épîtres à Timothée
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Saint Jean Chrysostome
Commentaire sur la 1ère et 2de lettre de Saint Paul à Timothée
.OMMENTAIRES
SUR LA Ière et LA IIème
éPITRES A TIMOTHéE.
Tome XI, p. 272-404.
COMMENTAIRES SUR LA Ière et LA IIème éPITRES A TIMOTHéE. * PRéFACE DE S. J. CHRYSOSTOME. * HOMéLIE PREMIèRE . PAUL, APOTRE DE JéSUS-CHRIST, SELON L'ORDRE DE DIEU NOTRE SAUVEUR ET SEIGNEUR, JéSUS-CHRIST, NOTRE ESPéRANCE, A TIMOTHéE, SON VRAI FILS DANS LA FOI. ( I, 1-2 JUSQU'à 4.) * HOMéLIE II. LA FIN DU PRéCEPTE EST LA CHARITé QUI PART D'UN COEUR PUR, D'UNE BONNE CONSCIENCE ET D'UNE FOI SINCèRE; MAIS QUELQUES-UNS S'EN SONT éCARTéS POUR S'éGARER EN DE VAINS DISCOURS, VOULANT éTRE DOCTEURS DE LA LOI ET NE COMPRENANT NI CE QU'ILS DISENT NI L'OBJET DE LEURS AFFIRMATIONS. (I, 5-7 JUSQU'A 11.) * HOMéLIE III. JE RENDS GRACES A CELUI QUI M'A FORTIFIé, AU CHRIST JéSUS NOTRE-SEIGNEUR, DE CE QU'IL M'A ESTIMé FIDèLE, ME PLAçANT A SON SERVICE, MOI QUI AUPARAVANT éTAIS BLASPHéMATEUR, PERSéCUTEUR ET COUPABLE D'OUTRAGES ; MAIS IL M'A FAIT MISéRICORDE , PARCE QUE J'AI AGI PAR IGNORANCE DANS L'INCRéDULITé; ET LA GRACE DE NOTRE-SEIGNEUR A SURABONDé AVEC LA FOI ET LA CHARITé QUI EST EN JéSUS-CHRIST. (I, 42-44.) * HOMéLIE IV. LA PAROLE EST FIDèLE ET DIGNE D'êTRE REçUE : LE CHRIST JéSUS EST VENU DANS LE MONDE POUR SAUVER LES PéCHEURS, ENTRE LESQUELS JE SUIS LE PREMIER. MAIS J'AI OBTENU MISéRICORDE, POUR QU'EN MOI TOUT LE PREMIER JéSUS-CHRIST FIT VOIR TOUTE SA PATIENCE, AFIN QUE JE SERVISSE D'EXEMPLE A CEUX QUI CROIRONT EN LUI POUR LA VIE éTERNELLE. (I, 15-16 JUSQU'A 17.) * HOMéLIE V. JE VOUS DONNE CE PRéCEPTE, MON FILS TIMOTHéE, CONFORMéMENT AUX PROPHéTIES PRONONCéES SUR VOUS, DE COMBATTRE AVEC ELLES LE BON COMBAT, AYANT LA FOI ET UNE BONNE CONSCIENCE ; QUELQUES-UNS L'AYANT REJETéE ONT FAIT NAUFRAGE DANS LA FOI. (I, 18, 19 ET 20.) * HOMéLIE VI. JE VOUS CONJURE DONC QU'AVANT TOUT DES DEMANDES, DES PRIèRES, DES SUPPLICATIONS, DES ACTIONS DE GRACES SE FASSENT POUR TOUS LES HOMMES, POUR LES ROIS ET TOUS CEUX QUI SONT éLEVéS EN DIGNITé, AFIN QUE NOUS MENIONS UNE VIE PAISIBLE ET TRANQUILLE, EN TOUTE PIéTé ET RETENUE. CAR VOILA CE QUI EST BEAU ET DIGNE, AUX YEUX DE DIEU NOTRE SAUVEUR, QUI VEUT QUE TOUS LES HOMMES * SOIENT SAUVéS, ET ARRIVENT A RECONNAîTRE LA VéRITé.
(II, 1-4.) * HOMéLIE VII. AFIN QUE NOUS MENIONS UNE VIE PAISIBLE ET TRANQUILLE, EN TOUTE PIéTé ET RETENUE. CAR VOILà CE QUI EST BEAU ET DIGNE, AUX YEUX DE DIEU NOTRE SAUVEUR, QUI VEUT QUE TOUS LES HOMMES SOIENT SAUVéS ET ARRIVENT A RECONNAîTRE LA VéRITé.
(II, 2-4 JUSQU'à 7.) * HOMéLIE VIII. JE VEUX DONC QUE LES HOMMES PRIENT EN TOUT LIEU, EN éLEVANT DES MAINS INNOCENTES, SANS COLèRE NI DISCUSSION;
ET DE MêME AUSSI LES FEMMES, VêTUES AVEC CONVENANCE, SE PARANT AVEC PUDEUR ET RETENUE, SANS FRISURES, SANS OR , SANS PERLES NI HABITS LUXUEUX, MAIS COMME IL SIED A DES FEMMES QUI ANNONCENT LA PIéTé PAR LEURS BONNES OEUVRES. (II, 8-10.) * HOMéLIE IX. QUE LA FEMME SE LAISSE INSTRUIRE EN SILENCE ET EN TOUTE SOUMISSION. JE NE PERMETS POINT A LA FEMME D'ENSEIGNER, NI D'AVOIR AUTORITé SUR L'HOMME ; MAIS QU'ELLE DEMEURE DANS LE SILENCE. CAR ADAM A éTé FORMé LE PREMIER, èVE ENSUITE; ET CE NE FUT POINT ADAM QUI FUT SéDUIT, CHRIST. LA FEMME QUI FUT SéDUITE ET PRéVARIQUA ; MAIS ELLE SERA SAUVéE PAR SA MATERNITé, SI ELLES DEMEURENT DANS LA FOI, LA * CHARITé ET LA SANCTIFICATION, AVEC TEMPéRANCE. (II, 11-45.)
* HOMéLIE X. SI QUELQU'UN SOUHAITE L'éPISCOPAT, IL SOUHAITE UNE (EUVRE BONNE. IL FAUT DONC QUE L'éVêQUE SOIT IRRéPROCHABLE, MARI D'UNE SEULE FEMME; QU'IL SOIT SOBRE, PRUDENT, DE BONNES MOEURS, HOSPITALIER; QU'IL SACHE ENSEIGNER, NE SOIT PAS LIVRé AU VIN, NE FRAPPE PAS, MAIS SOIT MODéRé, ENNEMI DES QUERELLES, DéSINTéRESSé, SACHANT BIEN GOUVERNER SA MAISON, ET QUE SES ENFANTS LUI SOIENT SOUMIS * AVEC UNE ENTIèRE RéGULARITé DE MOEURS. (III, 1-4 JUSQU'à 9.) * HOMéLIE XI. DE MEME, QUE LES DIACRES SOIENT PUDIQUES, SINCèRES, QU'ILS NE SOIENT ADONNéS NI AU VIN, NI A DES PROFITS HONTEUX, ET QU'ILS GARDENT LE MYSTèRE DE LA FOI DANS UNE CONSCIENCE PURE. QU'ILS SOIENT AUSSI D'ABORD éPROUVéS, PUIS ADMIS A CES FONCTIONS, S'ILS SONT IRRéPROCHABLES. (III, 8, 9:) * HOMéLIE XII. L'ESPRIT DIT EXPRESSéMENT QUE, DANS LES TEMPS ULTéRIEURS, DES HOMMES S'éLOIGNERONT DE LA FOI, * S'ATTACHANT A DES ESPRITS D'ERREUR ET AUX ENSEIGNEMENTS DES DéMONS, AVEC L'HYPOCRISIE DE CEUX QUI PROFèRENT LE MENSONGE, QUI ONT CAUTéRISé LEUR CONSCIENCE, PROHIBENT LE MARIAGE, ENSEIGNENT L'ABSTINENCE DES ALIMENTS QUE DIEU A CRééS, POUR QUE LES FIDèLES QUI RECONNAISSENT LA VéRITé, EN USENT AVEC ACTIONS DE GRACES. EN EFFET, TOUTE CRéATURE DE DIEU EST BONNE, ET L'ON NE DOIT REJETER RIEN DE CE QU'ON REçOIT AVEC ACTIONS DE GRACES, CAR TOUT OBJET EST SANCTIFIé PAR LA PAROLE DE DIEU ET L'ORAISON. (IV, 1-5 JUSQU'A 10.) * HOMéLIE XIII. PRESCRIVEZ ET ENSEIGNEZ CELA. QUE NUL NE * MéPRISE VOTRE JEUNESSE, MAIS SOYEZ L'EXEMPLE DES FIDèLES PAR VOS PAROLES, VOS RELATIONS, VOTRE CHARITé, VOTRE FOI, VOTRE CHASTETé. JUSQU'à MON ARRIVéE, APPLIQUEZ-VOUS A LA LECTURE, A L'EXHORTATION, A L'ENSEIGNEMENT. NE NéGLIGEZ POINT LA GRACE QUI EST EN VOUS, QUI VOUS A éTé DONNéE PAR LA PROPHéTIE, AVEC L'IMPOSITION DES MAINS SACERDOTALES. (IV, 11-14, JUSQU'à V, 7.) * HOMéLIE XIV. SI QUELQU'UN N'A PAS UN SOIN PRéVOYANT DES SIENS, ET SURTOUT DE CEUX DE SA MAISON, IL * A RENIé LA FOI ET EST PIRE QU'UN INFIDèLE. (V, 8-10.)
* HOMéLIE XV. MAIS éVITEZ LES VEUVES TROP JEUNES; CAR, LORSQU'ELLES SONT SORTIES DES BORNES DE LA MODESTIE CHRéTIENNE, ELLES VEULENT SE MARIER, ET SONT CONDAMNABLES PARCE QU'ELLES ONT TRANSGRESSé LEUR FOI PREMIèRE. ELLES SONT D'AILLEURS OISIVES ET APPRENNENT A SE PROMENER DE MAISONS EN MAISONS; NON-SEULEMENT OISIVES, MAIS BAVARDES ET CURIEUSES, DISANT CE QU'ELLES NE DEVRAIENT PAS DIRE. JE VEUX DONC QUE LES JEUNES VEUVES SE MARIENT, AIENT DES ENFANTS, GOUVERNENT LEUR MAISON, ET NE DONNENT POINT A L'ENNEMI UNE OCCASION DE DIFFAMATION. CAR DéJà QUELQUES-UNES ONT éTé DéTOURNéES DE * LEUR VOIE, A LA SUITE DE SATAN. (V, 11-15 JUSQU'à 21.) * HOMéLIE XVI. JE VOUS ATTESTE EN PRéSENCE DE DIEU, ET DE JéSUS-CHRIST, ET DES ANGES éLUS, DE GARDER TOUTES CES PAROLES, SANS PRéJUGé, NE FAISANT RIEN PAR SIMPLE PENCHANT. N'IMPOSEZ PROMPTEMENT LES MAINS A PERSONNE, ET NE VOUS RENDEZ PAS COUPABLE DES FAUTES D'AUTRUI. CONSERVEZ-VOUS CHASTE. CESSEZ DE NE BOIRE QUE DE L'EAU, MAIS FAITES USAGE D'UN PEU DE VIN, A CAUSE DE VOTRE ESTOMAC ET DE VOTRE FRéQUENT éPUISEMENT. (V, 21-23; JUSQU'A VI, 1.) * HOMéLIE XVII. ENSEIGNEZ CELA, EXHORTEZ A L'ACCOMPLIR. SI QUELQU'UN DONNE UN ENSEIGNEMENT DIFFéRENT ET N'ACQUIESCE POINT AUX PURES DOCTRINES DE NOTRE-SEIGNEUR JéSUS-CHRIT, ET A LA SCIENCE QUI EST CONFORME A LA PIéTé, C'EST UN ORGUEILLEUX QUI NE SAIT RIEN, MAIS QUI A LA MALADIE DES RECHERCHES ET DES DISPUTES DE MOTS, D'OU NAISSENT L'ENVIE, LES QUERELLES, LES BLASPHèMES, LES SOUPçONS MAUVAIS, LES FROISSEMENTS EXCITéS PAR DES HOMMES D'UN ESPRIT GATé, éLOIGNéS DE LA VéRITé, CONFONDANT LE GAIN ET LA PIéTé [éLOIGNEZ-VOUS DE CES HOMMES]. * OUI, C'EST UN GRAND GAIN QUE LA PIéTé AVEC LA MODéRATION DANS LES DéSIRS. CAR NOUS N'AVONS RIEN APPORTé EN CE MONDE, ET IL N'EST PAS DOUTEUX QUE NOUS N'EN POURRONS RIEN EMPORTER. (VI, 2-7 JUSQU'A 12.) * HOMéLIE XVIII. JE VOUS PRESCRIS, EN PRéSENCE DE DIEU QUI VIVIFIE TOUS LES êTRES, ET DU SEIGNEUR JéSUS-CHRIST, QUI, SOUS PONCE-PILATE , A RENDU CE MAGNIFIQUE TéMOIGNAGE, DE GARDER LE COMMANDEMEIT SANS TACHE ET SANS REPROCHE, JUSQU'à * L'AVèNEMENT DE NOTRE-SEIGNEUR JéSUS-CHRIST QUI MANIFESTERA EN SON TEMPS LE BIENHEUREUX ET UNIQUE SOUVERAIN , LE ROI DES ROIS ET SEIGNEUR DES SEIGNEURS, QUI SEUL POSSèDE L'IMMORTALITé ET HABITE UNE LUMIèRE INACCESSIBLE, LUI QUE NUL HOMME N'A VU NI NE PEUT VOIR, A QUI HONNEUR ET PUISSANCE éTERNELLE. AINSI SOIT-IL. (VI, 13-16 JUSQU'à LA FIN.) *
PRéFACE DE S. J. CHRYSOSTOME.
Timothée était un des disciples de l'apôtre. Saint Luc témoigne que c'était un jeune homme digne d'admiration, selon le témoignage des frères de Lystre et d'Iconium. (Act. XVI,1, 2.) Il devint à la fois disciple et maître (Ibid.4); il était d'une prudence rare, et savait si bien discerner l'à-propos, qu'après avoir entendu saint Paul prêcher l'évangile sans tenir compte de la circoncision, et avoir appris que ce même saint Paul avait résisté à saint Pierre à ce sujet, il eut assez de ménagement non-seulement pour ne pas attaquer ce rite dans ses prédications, ruais encore pour le subir lui-même. Saint Paul le circoncit en effet, dit le texte (3), malgré son âge, et lui confia toute l'administration. L'affection de Paul suffisait pour montrer ce qu'était Timothée. Il rend, en effet, à diverses reprises, témoignage de lui dans ses écrits, lorsqu'il dit: " Sachez quelle épreuve il a soutenue, lui qui a servi avec moi pour l'évangile, comme un fils auprès de son père ". (Phil. II, 22.) Et ailleurs, écrivant aux Corinthiens : " Je vous ai envoyé Timothée, qui est mon enfant chéri et fidèle dans le Seigneur " (I Cor. IV, 17) ; et plus loin : " Prenez garde que personne ne le méprise, car il accomplit l'oeuvre du Seigneur, comme je le fais moi-même ". (XVI, 11, 10.) Et il dit encore en écrivant aux Hébreux : " Sachez que notre frère Timothée est en liberté ". (XIII, 23.) Partout on trouvera l'expression de sa grande tendresse pour lui. Les miracles qui se produisent maintenant montrent la sincérité de sa foi.
Et si l'on demande pourquoi Paul n'écrit qu'à Tite et à Timothée, puisque Silas et Luc étaient aussi au nombre de ses plus illustres disciples, lui-même l'explique dans une épître, en disant : " Luc est seul avec moi ". (II Tim. IV, 11.) Clément fut aussi un de ses compagnons, car il dit de lui : " Avec Clément et mes autres coopérateurs ". Ainsi, pourquoi écrit-il seulement à Tite et à Timothée ? C'est que déjà il leur avait confié des églises, tandis qu'il conduisait ceux-là avec lui. Il avait mis à part Tite et Timothée pour des postes éclatants. Et telle était la vertu éminente de celui-ci, que sa jeunesse n'y fut pas un empêchement. C'est pour cela qu'il lui écrit :
" Que personne ne vous dédaigne à cause de votre jeunesse " (I Tim. IV, 12) ; et plus loin : " Exhorte comme des soeurs celles qui sont jeunes (2) ". Car là où se trouve la vertu, tout le reste est accessoire, et rien ne doit être un empêchement. Discourant en effet des évêques et touchant à beaucoup d'objets, il ne se préoccupe nulle part de leur âge. Et s'il écrit : " Qu'il se fasse obéir de ses enfants ", et " qu'il n'ait eu qu'une seule femme ", il ne veut pas dire par là qu'il doive être nécessairement époux et père de famille ; mais que, s'il a participé à la condition mondaine, il soit tel qu'il sache gouverner ses enfants et toute sa maison. Car si, dans le monde, il n'a pas su user de sa condition, comment lui confierait-on le soin d'une église ? Et pourquoi donc adressait-il ces épîtres à un disciple désormais chargé d'enseigner? Ne fallait-il pas l'instruire pleinement avant de lui donner son mandai? Oui, mais il avait maintenant besoin d'une instruction différente de celle des disciples et propre à celui qui enseigne. Voyez en effet comment, dans toute cette épître, Paul donne l'enseignement qui convient à un maître. Aussitôt après la suscription, il dit à Timothée, non pas de négliger ceux qui enseignent de nouvelles doctrines, mais de les avertir eux-mêmes de n'en point enseigner.
HOMéLIE PREMIèRE . PAUL, APOTRE DE JéSUS-CHRIST, SELON L'ORDRE DE DIEU NOTRE SAUVEUR ET SEIGNEUR, JéSUS-CHRIST, NOTRE ESPéRANCE, A TIMOTHéE, SON VRAI FILS DANS LA FOI. ( I, 1-2 JUSQU'à 4.)
Analyse. 1. Apostolat, grandeur de cette dignité. — De la filiation selon la foi.
2. En matière de foi il n'est pas besoin d'examen.
3. Contre les fausses doctrines ; en particulier contre l'émanation qui n'est autre chose que le panthéisme, contre le fatalisme.
1. La dignité d'apôtre était grande et digne d'admiration;
et partout nous voyons Paul en exposer l'origine comme celle d'un honneur qu'il ne s'arroge pas, mais qui lui est conféré et qui lui est imposé. Lorsqu'il dit qu'il est appelé, lorsqu'il dit qu'il est apôtre " par la volonté de Dieu " (I Cor. I, 1);
et ailleurs " La nécessité m'en est imposée " (Ib.
IX, 16) ; (274) lorsqu'il dit qu'il a été mis à part pour cet objet (Rom. I, 1) ; par toutes ces paroles, il rejette loin de lui la passion des honneurs et la vaine gloire. De même, en effet, que celui qui s'élève de lui-même à. un honneur qu'il ne reçoit pas de Dieu, est digne du blâme le plus sévère; de même celui qui écarte et fuit ce que Dieu lui présente, mérite un autre reproche, celui de désobéissance et de rébellion. C'est ce que dit Paul, au commencement de cette épître à Timothée : " Paul, apôtre de Jésus-Christ, suivant l'ordre de Dieu ". Il ne dit pas en ce passage, " appelé ", mais " suivant l'ordre " ; il débute ainsi pour empêcher que Timothée, voyant qu'on lui parle sur le même ton qu'aux autres disciples, n'en soit blessé par une faiblesse trop ordinaire aux hommes. Et où Dieu a-t-il donné cet ordre On trouve, dans les Actes des apôtres, que l'Esprit dit : " Mettez-moi à part Paul et Barnabé ". (Act. XIII, 2.) Partout, dans ses épîtres, Paul prend le nom d'apôtre, apprenant ainsi à celui qui l'écoute à ne pas croire que ses paroles soient des paroles humaines ; car l'apôtre (l'envoyé) ne peut rien dire de lui-même, et le nom d'apôtre élève la pensée de l'auditeur jusqu'à Celui qui l'envoie. Aussi met-il ce titre en tête de ses épîtres, comme garant de la croyance que méritent ses paroles, et il s'exprime ainsi : " Paul, apôtre de Jésus-Christ, selon l'ordre de Dieu, notre Sauveur ". Et même on ne voit nulle part le Père donner cet ordre, mais partout c'est le Christ qui lui parle; c'est le Christ qui dit : " Marche, parce que je t'enverrai au loin parmi les nations " (Act. XXII, 21) ; et ailleurs : " Il faut que tu comparaisses devant César ". (Ib. XXVII, 24.) Mais tous les ordres que donne le Fils, il les appelle ordres du Père, comme il appelle ordres du Fils ceux de l'Esprit. C'est l'Esprit qui l'a envoyé, c'est l'Esprit qui l'a mis à part, et il emploie ces mots : L'ordre de Dieu. Quoi donc? La puissance du Fils est-elle restreinte, parce que son apôtre est envoyé par l'ordre du Père? Nullement;
car voyez comment il montre que cette puissance leur est commune. Après ces mots : " Selon l'ordre de Dieu notre Sauveur " , il ajoute ceux-ci : " Le Christ Jésus, notre espérance". Voyez l'exacte propriété des termes qu'il emploie. Le Psalmiste appelle le Père " l'espérance de toutes les extrémités de la terre ". (Ps. LXIV, 6.) Et saint Paul à son tour, dans son épître: " Nous nous fatiguons et nous sommes en butte aux outrages, parce que nous avons espéré dans le Dieu vivant et véritable ".
Il fallait que le maître supportât des périls, et des périls bien plus nombreux que les disciples : " Je frapperai le pasteur, et les brebis seront dispersées ". (Matth. XXVI, 31.) Il est donc naturel que le démon se déchaîne avec plus de violence contre le pasteur, puisque la perte du pasteur cause la dispersion du troupeau. En faisant périr les brebis, il diminue le troupeau ; mais, en faisant disparaître le pasteur, il ruine le troupeau tout entier. Pouvant donc par là obtenir avec moins d'efforts un résultat plus grand et tout ruiner en perdant l'âme d'un seul, c'est aux pasteurs qu'il s'attaque surtout. Tout d'abord donc et dès le pré.
ambule, Paul élève l'âme de Timothée, en lui disant : Nous avons un Sauveur, qui est Dieu, et une espérance, qui est le Christ. Nous souffrons beaucoup de maux, mais nous avons de grandes espérances; nous sommes exposés aux périls et aux embûches, mais nous avons un Sauveur, qui n'est pas un homme, mais Dieu. A notre Sauveur la force ne peut manquer, puisqu'il est Dieu; et, quelque grands que soient les périls, ils ne nous surmonteront pas; notre espérance ne sera point confondue, puisqu'elle vient du Christ. Ainsi nous sommes garantis des périls, ou par une prompte délivrance, ou par les nobles espérances dont nous sommes nourris. Car, est-il dit, tout ce que nous pouvons souffrir n'est rien, quand il ne s'agit que des souffrances de cette vie. Pour. quoi ne dit-il nulle part qu'il est l'envoyé du Père, mais du Christ? Parce qu'il leur attribue tout en commun; ainsi il dit que l'Evangile est de Dieu.
" A Timothée, mon vrai fils dans la foi ". Ici encore se trouve une exhortation. Car si Timothée a montré assez de foi pour être appelé fils et vrai fils de Paul, il sera plein de confiance pour l'avenir. La foi, en effet, est telle que, si les événements ne se montrent pas d'accord avec les promesses, elle ne se laisse ni abattre; ni troubler. Mais, dira-t-on, voici un fils, un vrai fils, qui n'est point de la même substance que son père. — Quoi donc? est-il d'une autre race ? — Mais, insiste-t-on, il n'était pas fils de Paul. — Ce mot n'indique pas une filiation proprement dite. Mais quoi? était-il d'une substance différente? Non, car (275) en disant: " Mon fils ", il a ajouté : " dans la foi " ; ce qui indique une légitime filiation. Ils ne sont différents en rien : la ressemblance de la foi est entre eux ce qu'est entre les hommes la ressemblance de la nature. Un fils ressemble à son père, mais non aussi parfaitement que s'il s'agissait de la nature divine. Parmi les hommes, quoique la substance soit la même, bien des différences se produisent : le teint, les traits, l'intelligence , l'âge, les goûts, les qualités de l'âme et celles du corps, les circonstances extérieures , mille choses établissent entre un père et son fils des différences ou des ressemblances. Ici aucune de ces causes d'opposition n'existe.
" Par ordre " est une expression plus forte que le mot " appelé ". Quant au passage : " A Timothée, mon vrai fils ", on peut le rapprocher de ce que Paul dit aux Corinthiens : " Je vous ai engendrés en Jésus-Christ " (I Cor. IV, 15), c'est-à-dire dans la foi.
Il ajoute "Vrai fils ", pour témoigner d'une ressemblance plus exacte de Timothée que des autres avec lui, de son affection pour lui, et des dispositions de son âme. Voici encore la préposition " dans " mise devant le mot foi. Voyez quel éloge contient ce langage, où il l'appelle, non-seulement son fils, mais son fils véritable.
2. " Grâce, miséricorde et paix ", dit-il, " de la part de Dieu notre Père, et de Jésus-Christ Notre-Seigneur ".
Pourquoi " miséricorde " dans la suscription de cette épître, et non dans les autres? Sa vive tendresse lui a dicté ce mot; pour son fils sa prière est plus étendue, parce qu'il craint et tremble pour lui. Sa sollicitude est telle qu'à lui et à lui seul il adresse des recommandations sur ses besoins matériels. " Usez d'un peu de vin à cause de votre estomac et de vos fréquentes maladies ". (I Tim. V, 23.) Or ceux qui enseignent ont plus que d'autres besoin de miséricorde. " De la part de Dieu notre Père, et de Jésus-Christ Notre-Seigneur ". Ici encore se trouve une exhortation. Car, si Dieu est notre Père, il prend soin de ses enfants ; écoutez en effet le Christ nous dire : " Quel est l'homme parmi vous qui, si son fils lui demande du pain, voudrait lui donner une pierre?" (Matth. VII, 9.)
" Ainsi que je vous ai prié de demeurer à Ephèse, à mon départ pour la Macédoine ". (I Tim. I, 3.) Ecoutez la douceur de cette parole; ce n'est point la voix d'un maître qui enseigne, c'est presque celle d'un suppliant. Il ne dit point : J'ai commandé, j'ai ordonné, j'ai prescrit, mais bien : " Je vous ai prié ". Ce n'est pas envers tous les disciples qu'il faut agir ainsi, mais bien envers ceux qui sont doux et vertueux; envers ceux au contraire qui sont corrompus, qui ne sont pas de véritables disciples, il faut lin autre langage, comme l'apôtre même le témoigne, quand il dit : " Réprimandez avec pleine autorité ". (Tit. II, 15.) Et ici même, voyez ce qu'il ajoute : " Afin de prescrire à certains homes (et non de les prier) de ne point enseigner une autre doctrine ". (I Tim. I, 3.) Que veut-il dire en parlant ainsi? L'épître que Paul avait adressée aux Ephésiens ne suffisait-elle pas?
Non, car on méprise plus facilement un texte écrit; ou peut-être ce fait était-il antérieur à l'épître.
L'apôtre a passé beaucoup de temps dans cette ville où était le temple de Diane, et où il a souffert cette persécution (Act. XIX, 23-40) que vous connaissez. Car après que la foule, réunie au théâtre, fut dispersée (Ib. 29, 31, 40), Paul fit venir ses disciples, les exhorta et partit (Act. XX, 1) ; et quelque temps après il se retrouva parmi eux. (Ib. 17.) Il est intéressant de rechercher si ce fut alors qu'il y établit Timothée, car il lui dit " de prescrire à certains hommes de ne point enseigner une autre doctrine ". Il ne les nomme pas, afin de ne pas les humilier trop par la publicité de ses reproches. II y avait là plusieurs d'entre les juifs, faux apôtres, qui voulaient ramener les fidèles à la loi, ce que Paul attaque partout dans ses épîtres.
Car ils ne le faisaient point par l'impulsion de leur conscience, mais par vanité, parce qu'ils voulaient se faire des disciples, et par esprit de contention et d'envie contre le bienheureux Paul. Tel est cet " enseignement d'une autre doctrine ".
" Et de ne point s'attacher ", poursuit-il, " à des fables et à des généalogies ". Les fables dont il parle, ce n'est pas la loi, à Dieu ne plaise; mais les additions fictives, la fausse monnaie de la loi, les opinions trompeuses. Il paraît que les vains esprits de la race des Juifs employaient toutes leurs facultés à supputer les générations pour s'acquérir la renommée d'hommes savants et érudits. " De prescrire à certains hommes de ne point enseigner une autre doctrine et de ne point s'attacher à des fables et à des généalogies sans fin ". Que veut dire ici sans fin ? "
276 Quelque chose d'interminable, ou sans objet sérieux, ou peu intelligible. Vous voyez comment il blâme ces recherches. Là où est la foi, la recherche est inutile; là où il n'y a rien à chercher, à quoi bon l'examen? L'examen exclut la foi. En effet celui qui cherche n'a pas encore trouvé, et ne peut avoir la foi. C'est pourquoi l'apôtre dit: Ne nous occupons point de recherches. Si nous cherchons, nous n'avons pas la foi qui est le repos du raisonnement. Comment donc le Christ dit-il : " Cherchez et vous trouverez; frappez et il vous sera ouvert ? " (Matth. VII, 7.) Et encore : " Scrutez les Ecritures, puisque vous pensez y avoir la vie éternelle ". (Jean, V, 39.) Là le mot " cherchez " est dit de la prière et de ses ardents désirs; ici, " scrutez les Ecritures " n'est pas dit pour provoquer des recherches fatigantes, mais pour en soulager. Quand Jésus-Christ dit : " Scrutez les Ecritures ", il entend : Afin d'en apprendre et d'en posséder le sens exact, non pour chercher toujours, mais pour mettre fin à nos recherches. Et l'apôtre dit avec justice : " Prescrivez à certains hommes de ne pas enseigner une autre doctrine et de ne pas s'attacher à des fables et à des généalogies sans fin, qui produisent des recherches plutôt que l'édification divine qui est dans la foi ". (I Tim. I, 3, 4.) L'expression " l'édification divine ", est juste ; car Dieu a voulu nous donner de grands biens; mais le raisonnement n'est pas apte à concevoir la grandeur de ses plans. C'est l'oeuvre de la foi, qui est le plus grand des remèdes de l'âme. La recherche est donc opposée au plan divin. Et quel est ce plan fondé sur la foi ? Accueillir les bienfaits de Dieu et devenir meilleur ; ne point disputer ni douter, mais trouver le repos. Car ce que la foi a achevé et édifié, la recherche le renverse. Comment cela? En soulevant des questions et en mettant de côté la foi. " Ne pas s'attacher à des fables et à des généalogies sans fin ". Quel mal, dira-t-on, faisaient ces généalogies ? Le Christ a dit que l'on doit être sauvé par la foi, et ceux-là cherchaient et disaient qu'il n'en saurait être ainsi. Car, puisque l'assertion, la promesse est pour le temps présent, et l'accomplissement pour l'avenir, la foi est nécessaire. Or ces hommes, préoccupés des observances de la loi , faisaient obstacle à la foi. Mais je pense qu'il parle ici des gentils, dressant le catalogue de leurs dieux, quand il dit : " Les fables et les généalogies ".
3. Ainsi donc, ne nous attachons point à des recherches, car le titre de fidèles nous engage à croire à la parole, sans doute ni hésitation. Si c'était une parole humaine, nous devrions la soumettre à l'épreuve; mais, si elle est divine, nous devons la vénérer et la croire; si nous ne croyons pas à cette parole, c'est que nous ne croyons pas même qu'elle est de Dieu ; car comment connaître que c'est Dieu qui parle, et lui demander compte de sa parole ? La première preuve que nous connaissons Dieu, c'est de croire à sa parole sans preuves ni démonstrations. Les gentils eux-mêmes le savent, car ils croient en leurs dieux, bien que leurs oracles soient sans preuves, et par cela seul qu'ils viennent des dieux. Les gentils donc le savent, vous le voyez. Et que dis-je, la parole d'un dieu? Ils croient à celle d'un enchanteur et d'un mage, je veux dire de Pythagore : " Le maître l'a dit ". Et dans la partie supérieure des temples, le dieu du silence était peint, tenant un doigt sur sa bouche, et serrant ses lèvres pour enseigner le silence à tous ceux qui passaient. Faut-il croire que leurs doctrines étaient vénérables, et que les nôtres au contraire sont dignes de risée ? C'est plutôt avec raison que celles des gentils sont un objet d'examen, car elles consistent en raisonnements contradictoires, en controverses, en conclusions, et les nôtres en sont affranchies. Celles-là sont l'oeuvre de la sagesse humaine, celles-ci sont l'enseignement de la grâce de l'Esprit-Saint; celles-là sont les dogmes de la folie et de la déraison, celles-ci de la véritable sagesse. Là il n'y a point de disciple et de maître, mais tous cherchent ensemble, qu'ils soient maîtres ou disciples. Car être disciple, ce n'est pas chercher; c'est être guidé par la confiance et non par le doute; c'est croire et non raisonner. C'est la foi qui fait la gloire des anciens; c'est le manque de foi qui a tout corrompu. Et que parlé-je des choses célestes? Si nous examinons de près celles de la terre, vous trouverez qu'elles ne sont point étrangères à toute foi; ni les contrats, ni les arts, ni rien de semblable ne peut s'en passer. Et, s'il en faut pour des objets trompeurs, combien plus pour des objets célestes !
Attachons-nous donc à la foi, possédons-la; c'est ainsi que nous écarterons de notre âme toute funeste doctrine, telle que celles de (277) l'émanation et du destin. Si vous croyez à la résurrection et au jugement , vous saurez écarter de votre âme toutes ces doctrines. Croyez que Dieu est juste, et vous ne croirez pas à une émanation inique; croyez à la Providence divine, et vous ne croirez pas à une émanation à laquelle tout est soumis; croyez aux châtiments divins et au royaume de Dieu, et vous ne croirez pas à une émanation qui nous enlève notre libre arbitre , pour nous soumettre à une nécessité impérieuse. Ne semez point, ne plantez point, ne combattez pas, ne faites rien en un mot ; avec ou sans votre volonté, tout se produira par l'émanation. Que restera-t-il à la prière? et pourquoi voudriez-vous être chrétien, si l'émanation est vraie? Car vous ne pourrez plus être accusé d'aucun péché. D'où viennent les sciences ? De l'émanation? — Oui, nous répond-on; mais le destin exige que tel homme devienne savant à grand'peine. — Eh ! montrez-m'en un seul qui le devienne sans peine. C'est donc le travail et non l'émanation qui fait les savants.
Pourquoi, me dira-t-on, tel misérable coquin est-il riche, pour avoir reçu de son père un héritage, tandis que tel homme se donne mille peines et reste pauvre? — Car tel est l'objet constant de leurs disputes ; ils ne soulèvent que des questions de richesse et de pauvreté, non de vice et de vertu. Mais plutôt à ce sujet, montrez-moi un homme qui soit devenu méchant, quelque effort qu'il ait fait pour être vertueux, ou vertueux sans nul effort. Si le destin a tant de puissance, qu'il la montre dans les objets les plus grands, la vertu et le vice, et non dans la richesse et la pauvreté. — Pourquoi, dira-t-on encore, celui-ci vit-il dans les maladies et celui-là dans la santé? Pourquoi celui-ci dans l'estime et celui-là dans l'opprobre; pourquoi celui-ci réussit-il à son gré dans toutes ses affaires, et celui-là trouve-t-il mille et mille entraves ? — Ecartez la doctrine de l'émanation et vous le comprendrez; croyez à la Providence divine, et vous le verrez clairement. — Je ne le puis, répond mon adversaire, car cette confusion ne me permet point de soupçonner qu'une providence divine soit l'auteur de tout cela. Comment croire qu'un Dieu bon par excellence donne les richesses à l'impudique, au scélérat, à l'homme cupide, et ne les donne pas à l'homme de bien ! Quel moyen de le croire? Car il faut bien s'en rapporter à ce qui existe. — Soit. Eh bien ! tout cela provient-il d'une émanation juste ou injuste? — Injuste, me direz-vous. — Et qui en est l'auteur? Est-ce Dieu? — Non, me dira-t-on ; elle n'a point d'auteur. — Et comment cette émanation, qui n'est pas émanée, peut-elle opérer tout cela ? Il y a contradiction. Ainsi Dieu n'y, est pour rien. Examinons pourtant qui a fait le ciel. — L'émanation , me dira-t-on. —Et la terre? Et la mer? Et les saisons? Et puis elle a disposé la nature inanimée dans un ordre parfait, dans une harmonie parfaite, et nous, pour qui tout cela existe, elle nous aurait destinés au désordre? Comme celui qui, par ses soins prévoyants, disposerait à merveille une maison, mais ne ferait rien pour ceux qui doivent l'habiter. Qui veille à la succession des phénomènes ? Qui a donné à la nature ses lois si régulières ? Qui a réglé le cours du jour et de la nuit? Tout cela est au-dessus de l'émanation. — Non, me dira mon adversaire; tout cela s'est fait par hasard. — Et comment un ordre pareil serait-il l'effet du hasard? — Mais on insiste : D'où vient -que la santé, la richesse, la renommée sont le fruit, tantôt de la cupidité, tantôt d'un héritage, tantôt de la violence? Et pourquoi Dieu l'a-t-il permis? — Parce que ce n'est point ici que chacun est rémunéré suivant -ses mérites; ce sera dans le temps à venir montrez-moi qu'alors il en sera comme en ce monde. — Donnez-moi d'abord, me dira-t-on, les biens d'ici-bas; je ne cherche pas ceux de l'autre monde. — C'est pour ce motif que ceux-là ne vous sont pas donnés. Car si, lorsque vous êtes privé des plaisirs, vous les aimez au point de les préférer aux biens célestes, que serait-ce, si vous jouissiez d'un plaisir sans mélange? Dieu vous montre ainsi que ces avantages ne sont pas réels, mais indifférents; s'ils ne l'étaient pas, il ne les eût point donnés aux méchants. Dites-moi, n'est-il pas indifférent que l'on soit noir ou blond, grand ou petit? Eh bien ! il en est de même de la richesse. Dites-moi, chacun n'est-il pas équitablement pourvu des biens nécessaires , savoir l'aptitude à la vertu et la répartition des dons spirituels ? Si vous connaissiez les bienfaits de Dieu, jamais, étant équitablement pourvu de ces biens, vous ne seriez indigné de manquer des biens terrestres; vous n'auriez pas cette avidité, si vous connaissiez les biens auxquels vous êtes admis.
278 Un serviteur nourri, vêtu, logé par son maître comme ses compagnons, ne se croit pas plus riche qu'eux parce qu'il a des cheveux plus abondants ou des ongles plus longs; de même c'est un bien vain orgueil que celui des biens terrestres. Dieu les éloigne de nous pour apaiser cette folie, pour diriger vers le ciel le désir qui se portait vers eux. Mais nous, même alors, nous ne devenons pas sages. De même que si un enfant possède un jouet et le préfère aux objets importants, son père le lui enlève pour l'amener, même malgré lui, à une occupation sérieuse;
de même Dieu en agit envers nous pour nous diriger vers le ciel. — Et pourquoi donc, dira-t-on, permet-il que les méchants possèdent les richesses ? — Parce qu'il en fait peu de cas. Et pourquoi le permet-il aux justes? Il se borne à ne pas l'empêcher. — Nous avons parlé ici d'une façon élémentaire, comme à des hommes qui ignoreraient les Ecritures ; mais, si vous vouliez croire et vous attacher aux paroles divines, nous n'aurions pas besoin de tant de discours, vous sauriez tout ce que vous avez besoin de savoir. Et pour vous apprendre que la richesse n'est rien, que la santé n'est rien, que la gloire n'est rien, je vous montrerai beaucoup d'hommes qui ont pu s'enrichir et ne l'ont pas fait, qui ont pu avoir une santé florissante et ont macéré leur corps, qui ont pu être honorés et ont tout fait pour être méprisés. Cependant nul homme étant bon ne s'efforce de devenir mauvais. Ayons donc l'ambition des biens véritables et nous obtiendrons même les autres en Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec lequel soient au Père et au Saint-Esprit , gloire , puissance , honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE II. LA FIN DU PRéCEPTE EST LA CHARITé QUI PART D'UN COEUR PUR, D'UNE BONNE CONSCIENCE ET D'UNE FOI SINCèRE; MAIS QUELQUES-UNS S'EN SONT éCARTéS POUR S'éGARER EN DE VAINS DISCOURS, VOULANT éTRE DOCTEURS DE LA LOI ET NE COMPRENANT NI CE QU'ILS DISENT NI L'OBJET DE LEURS AFFIRMATIONS. (I, 5-7 JUSQU'A 11.)
Analyse
1. D'où viennent les hérésies. — Usage qu'il faut faire de la loi. 2. Saint Chrysostome voit dans les versets 9 et 10, où se trouvent énumérés les plus grands crimes, une allusion aux Juifs. —En quoi consiste la vraie gloire.
3. Vanité de la parure. — Bonne odeur de la vertu, infection du péché. — Quelle est la vraie volupté.
1. Rien n'est si funeste au genre humain que de mépriser la charité au lieu de la pratiquer avec zèle; rien n'est si efficace pour la rectitude de la vie que de s'efforcer d'atteindre à cette vertu. Le Christ nous l'enseigne, quand il nous dit: " Si deux d'entre vous unissent leur prière pour le même objet, tout ce qu'ils demanderont, ils l'obtiendront". (Matth. XVIII, 19.) Et encore : " Lorsque l'iniquité sera abondante, la charité se refroidira ". (XXIV, 12.) C'est là l'origine de toutes les hérésies. C'est parce qu'on n'aimait pas ses frères qu'on est devenu jaloux de leur bonne renommée; cette jalousie a produit l'amour de la domination, et celui-ci toutes les hérésies. Aussi Paul, après avoir dit à Timothée " de prescrire à certains hommes de ne point enseigner une autre doctrine ", lui enseigne comment il y pourra réussir. Et quel est ce moyen ? La charité. De même que, lorsqu'il dit : " Le Christ est la fin de la loi " (Rom. X, 4), il veut dire son accomplissement, qui ne peut être obtenu sans le Christ; de même le précepte ne peut s'accomplir sans la charité. La fin de la médecine, c'est la santé; quand on la possède, on n'a pas besoin de soins extraordinaires; de même quand on possède la charité, on n'a pas besoin de beaucoup de préceptes. Et de quelle charité parle l'apôtre ? De celle qui est véritable et ne s'en tient pas aux paroles, mais réside dans le sentiment de l'âme et le partage des souffrances. Celle qui part d'un coeur pur, dit l'apôtre; voulant dire d'une conduite droite ou d'une affection légitime; car une (279) vie qui n'est point pure produit des divisions. " Quiconque fait le mal, hait la lumière ". (Jean, III, 20.) Il y a en effet aussi une amitié entre les méchants; les brigands aiment les brigands, les meurtriers aiment les meurtriers; celle-là ne part point d'une bonne conscience, mais d'une mauvaise; non d'un coeur pur, mais d'un coeur impur; elle ne part point d'une foi sincère. La foi enseigne le vrai; une foi véritable fait naître la charité; car celui qui croit véritablement en Dieu ne peut perdre la charité.
"Quelques-uns", continue le texte, s'en sont a écartés pour s'égarer en de vains discours ". Oui, ils se sont égarés , car il faut être habile pour choisir la direction vraie et ne pas se détourner du but, en sorte qu'on se laisse diriger par l'Esprit ; beaucoup d'impulsions nous écartent du véritable but, et il faut avoir toujours en vue le terme unique. " Voulant", continue l'apôtre, " être docteurs de la loi ". Vous voyez ici une autre cause de ce désordre, l'amour de la domination. C'est pourquoi le Christ a dit: " Vous ne vous ferez point appeler rabbi ". (Matth. XXIII, 8.) Et l'apôtre à son tour : " Ils n'observent point eux-mêmes la loi, mais veulent se glorifier dans votre chair ". (Gal. VI, 13.) Ils désirent être honorés, et à cause de cela ne considèrent point la vérité. " Ne comprenant ni ce qu'ils disent, ni l'objet de leurs affirmations ". L'apôtre les accuse ici de ne point connaître le but de la loi, et de ne point savoir jusqu'à quel temps elle devait régner. Mais, me dira-t-on, si leur conduite vient d'ignorance, comment dites-vous qu'ils pèchent? C'est que leur faute vient non-seulement de ce qu'ils veulent être docteurs de la loi , mais encore de ce qu'ils ne conservent pas la charité , et que de là résulte l'ignorance. En effet, quand l'âme se donne aux objets charnels, sa vue se paralyse ; jetée hors de la charité, elle tombe dans une jalousie querelleuse, et désormais l'oeil de son intelligence est éteint. Celui qui se laisse posséder par le désir des choses temporelles, s'enivre de sa passion et ne saurait être le juge intègre de la vérité. — " Ils ne connaissent point ce qu'ils affirment ". Sans doute ils débitaient de vaines paroles au sujet de la loi, et s'étendaient en longs discours sur les cérémonies purificatoires et les autres observances matérielles.
Sans s'arrêter à démontrer que ces observances n'étaient que les ombres des préceptes spirituels et de simples figures, l'apôtre aborde un sujet plus digne d'attrait. Et quel est-il? C'est l'éloge de la loi, par laquelle il entend ici le décalogue, dont il a séparé les observances légales. Car si les violateurs de celles-ci, qui sont inutiles aux. chrétiens, ont encouru des châtiments, combien plus ceux du décalogue. " Nous savons", dit-il, " que la loi est bonne, si l'on en fait un usage légitime en sachant qu'elle n'est pas faite pour le juste (8, 9) ". La loi, dit-il, est bonne, et elle n'est pas bonne. Quoi ! si l'on en fait un usage illégitime, la loi cesse-t-elle d'être bonne? Non, elle l'est toujours; mais voici ce- que veut dire l'apôtre : Il la déclare bonne lorsqu'on l'accomplit par les oeuvres. Tel est ici le sens de ces mots: " Si l'on en fait un usage légitime". Mais l'interpréter en paroles et la violer dans sa conduite, c'est là en faire un usage illégitime ; ils en usent, mais non pour leur avantage. Il y a encore quelque chose à ajouter, c'est que si vous faites de la loi un usage légitime, elle vous conduit à Jésus-Christ. Le but de la loi en effet étant de justifier l'homme, et la loi ne le pouvant faire par elle-même, elle conduit à celui qui en a la puissance. Et l'on fait de la loi un usage légitime, lorsqu'on l'observe par surcroît. Et comment cela? De même qu'un cheval obéit au frein de la façon la plus convenable, s'il ne se cabre ni ne mord, mais s'il ne le porte que pour la forme; de même l'homme qui fait de la loi un usage légitime est celui qui ne doit pas sa conduite sage à la lettre de la loi. Et quel est-il? C'est celui qui sait qu'il n'a pas besoin d'elle. Car celui qui s'efforce d'arriver à une si haute vertu, que la rectitude de sa conduite soit due , non à la crainte que la loi inspire, mais à la vertu même, celui-là fait de la loi un usage légitime et sûr; agir sans craindre la loi, mais en ayant devant les yeux le jugement de Dieu et le châtiment, c'est faire un bon usage de la loi. L'apôtre appelle ici " juste " celui qui pratique la vertu. Celui-là fait un excellent usage de la loi, qui veut être formé par un autre que par elle.
2. De même en effet que l'on met la ponctuation dans les écritures à l'usage des enfants, mais que celui qui la supplée dans les écritures où elle n'est pas mise est en possession d'une science plus haute et sait mieux faire usage des lettres; de même celui qui est (280) au-dessus de la loi n'est pas instruit par elle. Celui qui l'accomplit, non par crainte, mais par un désir plus ardent de la vertu, celui-là l'exécute mieux. Car celui qui craint la peine et celui qui désire l'honneur n'accomplissent pas la loi de la même façon; on ne petit assimiler celui qui est sous la loi et celui qui est au-dessus de la loi; vivre au-dessus de la loi, c'est en faire un usage légitime. Celui-là en fait un excellent usage et l'observe, qui fait plus que la loi ne prescrit, et qui ne se fait pas le disciple de la loi. Car, en général, la loi défend le mal, mais cela ne suffit pas pour être juste; il y faut joindre la pratique du bien. En sorte que ceux qui ne s'abstiennent du mal que par une crainte servile n'accomplissent point le but de la loi. Comme elle est faite pour réprimer la prévarication, ils font bien usage de la loi, mais seulement dans la crainte du châtiment. " Voulez-vous ", dit l'Ecriture, " ne pas craindre le pouvoir? Faites le bien " (Rom. XIII, 3); c'est-à-dire, qu'elle ne dénonce le châtiment qu'aux méchants; mais celui qui mérite des couronnes, à quoi bon une loi pour lui? Le médecin est utile au blessé, non à celui dont la santé est bonne et satisfaisante.
" La loi ", continue l'apôtre, " est faite pour les injustes et les insubordonnés , les impies et les pécheurs (9) ". Par les injustes et les insubordonnés, il entend les Juifs. " La loi ", dit-il ailleurs, " opère la colère ". (Rom. IV, 15.) Qu'a cela de commun avec celui qui mérite l'honneur? " Par la loi, le péché est reconnu ". (Ib. III, 20.) Qu'a cela de commun avec le juste ? Comment donc la loi n'est-elle pas faite pour lui ? Parce qu'il n'est pas soumis au châtiment, et parce qu'il n'attend pas qu'elle lui enseigne ce qu'il doit faire, ayant au dedans de lui-même la grâce de l'Esprit qui l'inspire. Car la loi a été donnée pour réprimer par la crainte et les menaces. Mais il n'est pas besoin de frein pour un cheval qui se laisse aisément conduire, ni d'instruction pour celui qui n'en manque pas. " Pour les injustes et les insubordonnés, les impies et les pécheurs, les scélérats et les hommes souillés, les meurtriers de leur père ou de leur mère (9) ". L'apôtre ne s'est pas borné là dans l'indication des péchés, mais il les a parcourus en détail, afin de faire rougir ceux qui sont sous la loi. Et derrière cette énumération, il y a une allusion facile à saisir. De qui veut-il donc parler? Des Juifs. Les meurtriers de leur père et de leur mère, ce sont eux. Les hommes souillés, les impies, ce sont eux. Ce sont eux que l'apôtre a en vue lorsqu'il dit : " Pour les impies, pour les pécheurs ". Puisqu'ils étaient tels, il fallait bien que la loi leur fût donnée. Dites-moi, en effet, n'adoraient-ils pas continuellement des idoles? Ne voulaient-ils pas lapider Moïse? Leurs mains n'étaient-elles pas souillées du meurtre de leurs frères? Les prophètes ne leur font-ils pas sans cesse ces reproches? Tout cela est étranger à ceux dont la pensée est dans le ciel.
" Les parricides, les meurtriers, les fornicateurs, les hommes coupables de désordres contre nature, les vendeurs d'hommes libres, les menteurs, les parjures, et tout ce qui peut encore être contraire à la saine doctrine (9, 10, 11) " : c'étaient là toutes les passions des âmes corrompues. " Doctrine qui est conforme ", dit-il, " à l'Evangile de la gloire du Dieu bienheureux; et cet Evangile m'a été confié (11) ". En sorte que maintenant encore la loi est nécessaire pour l'affermissement de l'Evangile; mais non à ceux qui croient. Si l'apôtre l'appelle Evangile de gloire, c'est ou bien en vue de ceux qui en rougissent à cause des persécutions et de la passion du Christ, et spécialement parce que la passion du Christ et les persécutions sont une gloire; ou bien pour exprimer mystérieusement l'avenir. Car si l'époque présente est remplie d'opprobres et d'outrages, il n'en sera pas de même de l'avenir, et " l'Evangile " a pour objet l'avenir plutôt que le présent. Comment donc l'ange a-t-il dit : " Voilà que je vous évangélise qu'il vous est né un Sauveur ? " (Luc, XI, 10, 11.) Le Sauveur " est " né ", mais il " sera " Sauveur, car il n'a pas fait ses miracles à sa naissance. — " Conforme " à l'Evangile de la gloire du Dieu bienheureux ". Par " gloire " il entend l'adoration de Dieu, et nous dit que si le temps présent est. rempli de sa gloire, le temps à venir le sera bien davantage; " quand ses ennemis seront mis sous ses pieds " (I Cor. XV, 25), lorsqu'il n'y aura plus d'opposition à sa gloire et que les justes verront ce bonheur " que l'œil n'a point vu, que l'oreille n'a point entendu, et qui n'a point pénétré dans le coeur de l'homme ".
(Ib. II, 9.) " Je veux ", dit l'Evangile, " que, là où je suis, ils soient (281) aussi, afin qu'ils contemplent la gloire que vous m'avez donnée ". (Jean, XVII, 24.) Apprenons quels sont ceux-là, afin que nous les félicitions d'être destinés à jouir, de tels biens, à participer à une telle gloire et à une telle lumière! Car ici-bas la gloire est vaine et instable; si longtemps qu'elle dure, elle ne peut durer plus que nous, elle s'évanouit donc bientôt. " Sa gloire ", dit l'Ecriture, " ne descendra pas avec lui dans la tombe " (Ps. XLVIII, 18); et pour beaucoup elle n'a pas même duré jusqu'au terme de leur vie. Mais, pour la gloire céleste, on ne peut rien soupçonner de tel; bien au contraire, elle demeure et n'aura jamais de fin. Car ces dons divins sont permanents, supérieurs au changement et à la mort. Alors la gloire ne vient plus des choses extérieures, mais elle a son siège en nous-mêmes, elle ne provient plus des vêtements somptueux, de la foule des serviteurs, des chars qui nous portent; l'homme est revêtu d'une gloire indépendante de tout cela. Ici, quand il est privé de ces insignes, il est dépouillé de sa gloire : c'est ainsi qu'aux bains tous sont également nus, gens illustres et gens obscurs et misérables. C'est un danger que beaucoup ont couru, même sur les places publiques, lorsque pour quelque nécessité leurs serviteurs s'éloignaient d'eux. Mais le bienheureux n'est plus nulle part séparé de sa gloire.
De même que les anges, quelque part qu'ils se montrent, portent leur gloire en eux-mêmes, ainsi en est-il des saints. Le soleil n'a pas besoin de vêtement; il n'a pas besoin d'un autre soleil, mais, dès qu'il paraît, il fait reluire sa gloire; ainsi en sera-t-il dans le ciel.
3. Poursuivons donc cette gloire, digne de la plus haute vénération ; renonçons à l'autre qui est ce qu'il y a de plus vain.
" Ne vous enorgueillissez pas ", dit l'Ecriture, " des vêtements qui vous couvrent ". (Ecclésiast. XI, 4.) Voilà ce qu'a dit aux insensés la sagesse d'en-haut. En effet, le danseur, la courtisane, l'acteur, ne sont-ils pas vêtus avec plus de grâce et de richesse que vous? Et, quand il n'en serait pas ainsi, comment vous enorgueillir d'un objet que les vers peuvent vous ravir, s'ils s'y attachent? Vous voyez donc combien est instable la gloire de la vie présente. Vous vous enorgueillissez d'une chose qu'un insecte produit et qu'un insecte dévore. On dit en effet que ces fils sont l’oeuvre de petits animaux de l'Inde (1) . Acquérez un vêtement, si vous le voulez, mais un vêtement qui soit tissu dans le ciel , un ornement vraiment digne d'admiration et de gloire, un costume dont l'or soit véritablement pur. Cet or n'est point arraché des mines par les mains des condamnés, mais il est le produit de la vertu. Revêtons-nous de cette robe qui n'est pas, l'oeuvre des pauvres et des esclaves, mais du souverain Maître lui-même. Mais quoi ! L'or est-il répandu sur ce vêtement?
Et que vous importe? Ce que chacun admire dans votre costume, c'est l'art de l'ouvrier et non vous qui le portez, et c'est l'ouvrier seul qui le mérite. Pour les vêtements simples, nous n'admirons pas le morceau de bois sur lequel on les a étendus chez le foulon ; nous ne faisons cas que de l'ouvrier lui-même; et cependant le bois porte le vêtement et sert à le maintenir: de même une femme parée (2) ne sert qu'à donner de l'air à ses vêtements, pour que les vers ne les dévorent pas.
Comment donc en vient-on à cet excès de folie que, pour un objet qui n'est rien, l'on montre une telle passion, on soit prêt à tout faire, on trahisse le soin de son salut, on méprise l'enfer, on outrage Dieu, on oublie la pauvreté du Christ? Que dire de cette abondance de parfums, fournis par l'Inde, l'Arabie et la Perse, secs et liquides ; essences et parfums à brûler, pour lesquels on fait une dépense si grande et si inutile? Femme, pourquoi parfumez-vous un corps qui au dedans est rempli d'impureté? Pourquoi tant de frais pour un objet infect? C'est comme si vous jetiez un parfum sur de la boue ou du baume sur une misérable argile? Il est, si vous voulez l'acquérir, un parfum, un aromate, dont vous pouvez embaumer votre âme; on ne le tire point de l'Arabie, de l'Ethiopie, ni de la Perse, mais il descend du ciel lui-même; on ne l'achète point au prix de l'or, mais par la bonne volonté et la foi sincère. Procurez-vous ce parfum, dont l'odeur peut remplir la terre entière. C'est lui que respiraient les apôtres. " Nous sommes un parfum d'agréable odeur ", dit l'apôtre, " aux uns pour la mort, aux autres pour la vie ". (II Cor. 11, 15, 16.) Que veulent dire ces paroles ? C'est que, dit-on , une odeur agréable suffoque les porcs. Ce
2. Texte obscur et peut-être altéré.
282 n'était pas seulement le corps des apôtres, mais leurs vêtements qui respiraient le parfum spirituel. Des vêtements de Paul sortait une émanation si noble qu'elle chassait les démons. Le laser, la cannelle et la myrrhe peuvent-ils rivaliser avec le charme et l'avantage d'un tel parfum? S'il chassait les démons, que ne pouvait-il pas faire?
Procurons-nous cet aromate; c'est la grâce de l'Esprit qui nous le donne par sa miséricorde. Nous le respirerons, sortis de ce monde; et comme, sur la terre, ceux qui sont parfumés attirent l'attention de tout le monde; comme au bain, à l'église et dans toutes les réunions nombreuses, où une toilette exhale cette odeur, chacun s'en rapproche ou se tourne vers elle; de même , dans l'autre monde, lorsqu'une âme se présente, respirant la bonne odeur spirituelle, chacun se lève et s'écarte pour lui faire honneur. Ici les démons et les vices n'ont ni le courage ni la force de s'en approcher : ils sont suffoqués. Couvrons-nous de cet aromate. L'autre nous vaut la réputation d'hommes efféminés; celui-là d'hommes courageux et admirables; il nous procure une mâle indépendance. Ce n'est point la terre qui le donne, c'est la vertu qui le produit; il ne se dessèche point, il fleurit; il rend dignes d'honneur ceux qui le possèdent. Nous en sommes enduits au baptême; nous exhalons alors une odeur suave. Mais le respirer aussi durant le reste de notre vie, cela dépend de notre vertu. C'est pour cela que dans l'antiquité les prêtres étaient oints de parfums, comme symbole de la suave odeur de la vertu que doit exhaler le prêtre. Mais rien n'est plus infect que le péché. Voyez comment le prophète en décrit la nature, quand il dit : " Mes blessures sont infectes et corrompues ". (Ps. XXXVII, 6.) Et réellement le péché est pire et plus infect que la pourriture. Qu'y a-t-il, dites-moi, de plus infect que la fornication? Si cette odeur ne se sent pas dans la perpétration du péché, essayez après, c'est alors que vous sentirez l'infection, que vous apercevrez l'impureté, la souillure, l'abomination. Il en est ainsi de tous les péchés : avant qu'ils soient commis, ils nous offrent quelque attrait; après qu'ils sont consommés, le plaisir cesse et se flétrit, la dou. leur et la honte en prennent la place. Pour la justice, il en est tout au contraire; elle im. pose d'abord quelque peine, mais ensuite elle apporte la joie et le repos. Et, même dans le péché, le plaisir n'est pas un plaisir, quand il attend la honte et le châtiment; dans la justice, la peine n'est plus une peine, par l'espoir de la récompense. Qu'est-ce que l'ivrognerie, dites-le-moi? Ne trouve-t-elle pas du plaisir uniquement dans l'acte de boire, ou plutôt pas même dans cet acte ? Lorsque l'ivrogne est tombé dansun état d'insensibilité et ne voit rien de ce qui l'entoure, mais gît ravalé au-dessous de l'insensé, quel plaisir lui reste-t-il ? La débauche ne procure pas même une satisfaction momentanée; car, quand l'âme maîtrisée par sa passion a perdu le jugement , quelle joie peut-elle éprouver ? Si elle en éprouve, ce n'est qu'une démangeaison. La vraie joie est celle de l'autre vie, où l'âme n'est plus tourmentée et déchirée par les passions. Est-ce de la joie que de grincer des dents, de rouler les yeux, d'éprouver l'agitation et la chaleur de la fièvre?
C'est si peu la joie que nous nous empressons de nous en débarrasser et qu'après l'accès de la passion nous souffrons encore.
Si c'est la joie, ne vous en débarrassez point, conservez-la. Vous voyez bien qu'elle n'en a que le nom. Mais le bonheur du chrétien n'est point tel; il est véritable, ce n'est point un plaisir fiévreux; il donne la liberté à l'âme, elle en est charmée et se fond de plaisir. Telle était la joie de Paul quand il disait: a En cela a je me réjouis et me réjouirai encore ". (Phil.
I, 18.) — Et plus loin : " Réjouissez-vous toujours dans le Seigneur ". (Ib. IV, 4.) L'autre joie entraîne la honte et la condamnation; elle ne se produit qu'en secret, et est remplie de mille dégoûts. celle-ci est franche de toutes ces peines. Poursuivons-la donc afin d'obtenir les biens futurs, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, à présent et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE III. JE RENDS GRACES A CELUI QUI M'A FORTIFIé, AU CHRIST JéSUS NOTRE-SEIGNEUR, DE CE QU'IL M'A ESTIMé FIDèLE, ME PLAçANT A SON SERVICE, MOI QUI AUPARAVANT éTAIS BLASPHéMATEUR, PERSéCUTEUR ET COUPABLE D'OUTRAGES ; MAIS IL M'A FAIT MISéRICORDE , PARCE QUE J'AI AGI PAR IGNORANCE DANS L'INCRéDULITé; ET LA GRACE DE NOTRE-SEIGNEUR A SURABONDé AVEC LA FOI ET LA CHARITé QUI EST EN JéSUS-CHRIST. (I, 42-44.)
Analyse.
2. S'il avait persécuté l'Eglise naissante, il l'avait fait par ignorance et par zèle, et non par amour de la domination. 3 et 4. Que l'amour de Dieu dirige notre vie. — Rendons le bien pour le mal.
1. Nous savons que l'humilité procure de grands avantages, mais nulle part on n'y arrive aisément; nous trouvons bien et plus qu'il ne faut l'humilité des paroles, nulle part la vraie humilité. Mais le bienheureux Paul l'a pratiquée avec un grand zèle, et il se représentait toutes les raisons d'humilier son esprit. En effet, comme il est naturel que l'humilité soit difficile pour ceux qui ont conscience de leurs grands progrès dans le bien ; saint Paul devait souffrir une grande violence, car le bien dont il avait conscience produisait comme un gonflement dans son coeur. Considérez donc ce qu'il fait. Il vient de dire que l'Evangile de la gloire de Dieu lui a été confié, Evangile auquel ne peuvent avoir part ceux qui suivent encore la loi; car il y a incompatibilité, et l'intervalle est si grand que ceux qui se laissent entraîner par la loi, ne sont pas encore dignes d'avoir part à l'Evangile ; ainsi dirait-on que ceux à qui il faut des chaînes et des tribunaux ne peuvent être admis au nombre des philosophes. Après donc qu'il s'est exalté et a dit de lui-même cette grande parole, il se rabaisse aussitôt et engage les autres à faire de même. A peine a-t-il écrit que l'Evangile lui a été confié, qu'il se hâte d'ajouter un correctif, afin que vous ne pensiez point qu'il a parlé par orgueil. Voyez donc comme il corrige son discours en ajoutant ces mots : " Je rends grâces à celui qui m'a fortifié, au Christ Jésus Notre-Seigneur, de ce qu'il m'a estimé fidèle, me plaçant à son service ".
Voyez-vous comment il cache partout sa vertu et rapporte tout à Dieu, sachant toutefois réserver son libre arbitre? En effet, un infidèle dirait peut-être : Si tout est de Dieu, si nous ne contribuons à rien, s'il vous transporte comme du bois et des pierres, du vice à la sagesse, pourquoi en a-t-il agi ainsi envers Paul et non envers Judas? Voyez comment, pour détruire cette objection, il use de paroles prudentes : L'Evangile m'a été confié, dit-il, C'est là son avantage et sa dignité; mais elle ne lui appartient pas pleinement, car voyez ce qu'il dit : " Je rends grâces à celui qui m'a " fortifié, à Jésus-Christ n. Voilà ce qui appartient à Dieu; voici maintenant ce qui lui appartient à lui-même : " Parce qu'il m'a estimé fidèle " ; c'est-à-dire estimé devoir faire bon usage de ses propres facultés. " Me prenant ", dit-il, " à son service, moi qui auparavant étais blasphémateur, persécuteur et coupable d'outrages ; mais il m'a fait miséricorde, parce que j'ai agi par ignorance dans l'incrédulité". Voyez comment il expose ce qui lui appartient et ce qui appartient à Dieu, attribuant la plus grande part à la Providence divine, et resserrant la sienne, mais toutefois, comme j'ai eu hâte de le dire, sans porter atteinte au libre arbitre. Et pourquoi ces mots : M'a fortifié? L'apôtre avait reçu un lourd fardeau et avait besoin d'une grande assistance d'en-haut. Songez en effet ce que c'était que d'avoir à soutenir chaque jour les outrages, les insultes, les embûches, les périls, les railleries, les injures, le danger de mort; et cela sans faiblir, sans glisser' dans la voie, sans retourner en arrière mais, en butte à mille traits chaque jour, conserver un regard fixe et intrépide, cela n'est point;?au pouvoir des forces humaines, et même ne demande pas l'assistance ordinaire de Dieu, mais une vocation spéciale. C'est parce que Dieu avait prévu ce que serait Paul, qu'il l'a choisi; écoutez ce qu'il dit avant que Paul commence à prêcher l'Evangile : " Celui-(284)ci est pour moi un vase d'élection, qui doit porter mon nom en présence des nations et des rois ". (Act. IX, 15.) De même que ceux qui portent à la guerre le drapeau du souverain, le labarum, ont besoin de force et d'expérience, pour ne pas le laisser tomber aux mains de l'ennemi ; de même ceux qui portent le nom du Christ, non-seulement durant la guerre, mais aussi en pleine paix, ont besoin d'une grande force pour ne pas le trahir devant les bouches qui l'accusent, mais pour le soutenir noblement et porter la croix. Oui, il faut une grande force pour soutenir le nom du Christ. Celui qui se permet dans ses paroles, ses actions ou sa pensée quelque chose d'indigne, ne le soutient pas et n'a pas le Christ en lui. Celui qui en est chargé, doit le porter avec honneur, non à travers une place publique, mais à travers les cieux; et c'est avec tremblement que tous les anges l'escortent et l'admirent.
" Je rends grâces ", dit l'apôtre, " à celui qui m'a fortifié, au Christ Jésus Notre-Seigneur". Vous le voyez, il témoigne sa reconnaissance. C'est de ce qu'il est un vase d'élection, qu'il témoigne sa reconnaissance envers Dieu. Ce titre vous appartient, ô bienheureux Paul, car Dieu ne fait point acception des personnes. C'est comme s'il disait : Je rends grâces de ce que Dieu m'a honoré de cette fonction, qui montre qu'il m'estime fidèle. Car de même que, dans une maison, l'intendant ne remercie pas seulement son maître d'avoir eu confiance en fui, mais voit dans sa charge un témoignage qu'il a en lui plus de confiance que dans les autres; de même en est-il du ministère apostolique.
Considérez ensuite comment il exalte la miséricorde et la bonté de Dieu, en parlant de sa vie antérieur: " Moi ", dit-il, " qui auparavant étais blasphémateur, persécuteur et coupable d'outrages ". Lorsqu'il parle des juifs encore incrédules, son langage est fort réservé: " Je leur rends témoignage ", dit-il, " qu'ils ont du zèle pour Dieu, mais un zèle qui n'est pas selon la science ". (Rom. X, 2.) S'il parle de lui-même, au contraire, il se donne les noms de blasphémateur et de persécuteur. Voyez comme il s'abaissé, comme il est éloigné de l'amour-propre, combien il tient sa pensée dans l'humilité.
Il ne lui a pas suffi de dire " blasphémateur ", il ajouté " persécuteur " ; il insiste. Il dit en effet qu'il ne se bornait pas à faire lui-même le mal, qu'il ne se contentait pas de blasphémer, mais qu'il persécutait ceux qui voulaient suivre la voie de la religion ; car la fureur du blasphème va bien loin. " Mais ", ajoute-t-il, " Dieu m'a fait miséricorde, parce que j'ai agi " par ignorance dans l'incrédulité ".
2. Et pourquoi n'a-t-il pas fait miséricorde au reste des juifs? Parce qu'ils n'ont pas péché par ignorance, mais qu'ils avaient conscience et pleine connaissance du mal qu'ils taisaient. Et, pour le bien comprendre, écoutez l'évangéliste qui nous dit : " Plusieurs d'entre les principaux juifs croyaient en lui, mais n'en convenaient pas; car ils aimaient mieux la gloire qui vient des hommes, que celle qui vient de Dieu ". (Jean, XII, 42,43.) Et le Christ; " Comment pouvez-vous croire, vous qui recherchez la gloire, que vous vous donnez les uns aux autres? " (Jean, V, 44.) Et encorde passage où il est dit que les parents de l'aveugle parlèrent ainsi à cause des juifs, dans la crainte d'être chassés de la synagogue.
(Jean, IX, 22.) Et les Juifs disaient : Voyez-vous que nous ne gagnons rien ? car tout le monde va après lui. Partout, en effet, la passion de dominer les troublait. Et eux-mêmes dirent que " personne n'a le pouvoir de remettre les péchés, si ce n'est Dieu seul ". (Luc, V, 21.) Et aussitôt Jésus fit ce qu'ils disaient être le signe de Dieu. Ce n'était donc pas chez eux cause d'ignorance. Où était alors Paul ? dira-t-on peut-être.
Il était assis aux pieds de Gamaliel, n'ayant rien de commun avec cette foule séditieuse. Et où était Gamaliel ? C'était un homme qui ne faisait rien par amour de la domination. Comment donc, après cela, Paul se trouve-t-il avec la foule? Il voyait le nombre des croyants s'augmenter, prendre le dessus et tout le peuple se laisser gagner. Les uns s'étaient réunis au Christ pendant qu'il était sur la terre, d'autres à ses disciples; enfin il se faisait une grande division parmi les Juifs. Et ce qu'il fit alors, il le fit, non par amour de la domination, comme les autres, mais par zèle. Car pourquoi se rendait-il à Damas ? Il regardait ce qui se passait comme un mal, et craignait que la prédication ne se répandît partout. Mais il n'en était pas ainsi des autres. Ce n'était pas par un soin tutélaire pour la foule, mais par amour de la domination qu'ils agissaient. Voyez ce qu'ils disent : " Les Romains détruisent notre nation et notre ville ". (Jean, XI, 48.) C'était donc une crainte humaine qui les agitait.
285 Mais il est important d'examiner comment Paul, disciple si exact de la loi, ne connaissait pas cet Evangile qu'il a dit avoir été annoncé d'avance parle ministère des prophètes. (Rom.
1, 2.) Comment ne le savait-il pas, lui zélateur de la loi de ses pères, instruit aux pieds de Gamaliel? D'autres, vivant sur les lacs, sur les fleuves, dans les bureaux des publicains, accouraient à Jésus et accueillaient sa parole, et vous, savant dans la loi, vous la persécutiez. C'est pour cela qu'il se condamne en disant : " Je ne suis pas digne d'être appelé apôtre ". (I Cor.
XV, 9.) Il reconnaît ainsi en lui une ignorance engendrée par l'incrédulité; c'est pour cela qu'il dit avoir été l'objet de la miséricorde. Que veut donc dire : " M'a estimé fidèle? " C'est qu'il n'a trahi aucun des commandements qu'il a reçus ; il a tout rapporté au souverain Maître , même ses actions, et ne s'est point approprié la gloire de Dieu. Ecoutez en effet ce qu'il dit ailleurs : " Que faites-vous a là? Nous sommes des hommes et dans la " même condition que vous " (Act. XIV, 14) ; c'est ainsi qu'il entend ces mots : Il m'a estimé fidèle.
En effet il dit ailleurs : " J'ai enduré plus de fatigues qu'eux tous, non pas moi mais la grâce de Dieu avec moi ". (I Cor. XV, 10.) Et dans un autre endroit : " C'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire ". (Philipp. II, 13.) Il s'avoue digne de châtiment. Mais la miséricorde intervient en ces circonstances. Et ailleurs encore : " L'aveuglement s'est répandu sur une partie d'Israël ". (Rom. XI, 25.)
" Mais", dit-il à Timothée, " la grâce de Dieu a surabondé avec la foi et la charité, qui est en Jésus-Christ ". (I, 14.) Pourquoi parle-t-il ainsi ? Afin que vous ne pensiez pas qu'il lui a seulement " été fait miséricorde ". J'étais, dit l'apôtre, blasphémateur, persécuteur, coupable d'outrages; et par conséquent digne de châtiment. Je n'ai pas été puni, car il m'a été fait miséricorde.
Mais ne s'est-elle étendue qu'à le sauver du châtiment ? Non certes Dieu y a ajouté de nombreux et immenses bienfaits. Dieu ne nous a pas seulement sauvés du châtiment suspendu sur nos têtes , mais il nous a faits justes, ses enfants, ses frères, ses amis, ses héritiers, cohéritiers de Jésus-Christ.
C'est pour cela que l'apôtre dit : La grâce a surabondé;
car la mesure de ses bienfaits a dépassé le niveau de la simple miséricorde. Ce n'est plus l'acte de la miséricorde, mais de l'amour et d'une extrême tendresse. L'apôtre en exaltant la bonté de Dieu qui lui a fait miséricorde, à lui blasphémateur, persécuteur et coupable d'outrages, et qui ne s'en est pas tenu là, mais a daigné lui accorder de grands bienfaits, écarte encore l'objection des incrédules, en se gardant de laisser soupçonner la suppression du libre arbitre, car il ajoute : " Avec la foi et la charité eu Jésus-Christ ".
Tout ce que nous avons apporté, dit-il, c'est que nous avons cru qu'il peut nous sauver.
3. Aimons donc Dieu par le Christ. Mais que veulent dire ces mots : " Par le Christ? " Ils veulent dire que c'est à lui-même et non à la loi que nous devons notre salut. Voyez-vous de quels biens le Christ a été pour nous l'auteur et ce que nous devons à la loi ? L'apôtre n'a pas dit seulement que la grâce a abondé, mais qu'elle a surabondé. Oui, elle a surabondé, quand d'hommes qui méritaient mille châtiments, elle a fait tout à coup des enfants d'adoption. Dans le Christ, c'est par le Christ. Voici encore une fois " dans " mis pour " par ". Il n'est pas seulement besoin de foi, mais d'amour. Car aujourd'hui encore il en est beaucoup qui croient que le Christ est Dieu, mais qui ne l'aiment pas et n'agissent point comme des personnes qui aiment; et comment l'aimeraient-ils, quand ils lui préfèrent toutes choses, les richesses, la naissance, le fatalisme, les superstitions, les présages, les augures? Quand nous ne vivons que pour outrager le Christ, dites-moi, comment l'aimerions-nous ? Si quelqu'un a un ami chaleureux et plein d'ardeur, qu'il ait au moins pour le Christ, le même amour; qu'il ait le même amour pour Dieu, qui a livré son Fils pour ses ennemis, pour nous qui n'avons rien fait pour le mériter. Que dis-je, qui n'avons rien fait? Je devrais dire pour nous qui avons commis des crimes d'une audace inconcevable, sans motif, après d'innombrables bienfaits, d'innombrables marques d'amour; et il ne nous a pas pour cela rejetés, mais c'est au moment où nous étions le plus avant dans l'iniquité, qu'il nous a donné son Fils. Et nous, après un bienfait si grand, après être devenus ses amis, après que, par le Christ, nous avons été comblés de biens si grands, nous ne l'aimons pas comme nous aimons un ami. Et quelle sera notre espérance ? Frémissez à cette parole, et plaise à Dieu que ce frémissement vous soit salutaire !
286 Et quoi, me dira-t-on, nous n'aimons pas même le Christ comme nos amis? Je vais essayer de vous le faire voir; je voudrais que mes paroles fussent des folies et non la vérité, mais je crains de rester encore au-dessous d'elle. Pour de véritables amis, souvent plusieurs ont volontairement souffert; pour le Christ, nul ne consent, je ne dis pas à souffrir, mais àse contenter de sa fortune présente.
Pour un ami, souvent nous nous exposons à l'injure, nous acceptons des inimitiés; pour le Christ, nul n'en accepte; mais,. comme dit le proverbe Fais-toi aimer à l'aventure et non haïr à l'aventure. Nous ne voyons pas d'un ceil indifférent notre ami souffrir de la faim; chaque jour le Christ vient nous demander non de grands sacrifices, mais un morceau de pain et nous ne l'accueillons pas, tandis que nous remplissons et gonflons notre ventre jusqu'à un ignoble excès, que notre haleine est infectée de vin, que nous vivons dans la mollesse, que nous prodiguons nos biens les uns à des créatures sans pudeur, les autres à des parasites, ou à des flatteurs, ou encore à des monstres, à des fous, à des nains, car on se fait un amusement des disgrâces de la nature. Jamais nous ne portons envie à nos véritables amis, et nous ne souffrons point de leurs succès; mais envers le Christ, nous éprouvons ce sentiment; on voit donc que l'amitié a sur nous une plus grande puissance que la crainte de Dieu. L'homme perfide et envieux a moins de respect pour Dieu que pour les hommes. Comment cela? C'est que la pensée de Dieu voyant au fond des coeurs, ne le détourne pas de ses machinations, mais s'il est aperçu d'un de ses semblables, il est perdu, il est saisi de honte, il rougit. Que dirai-je encore ? Nous allons trouver un ami dans le malheur, et, si nous différons quelque peu, nous craignons d'être blâmés ; et quand, tant de fois, le Christ est mort dans la captivité, nous n'y avons pas pris garde. Nous allons vers nos amis qui sont au nombre des fidèles, non parce qu'ils sont fidèles, mais parce qu'ils sont nos amis.
4. Vous le voyez, nous ne faisons rien parla crainte de Dieu, ni par amour pour lui, mais nous agissons par amitié ou par coutume. Quand un ami est absent, nous pleurons, nous gémissons; si nous le voyons mort, nous nous lamentons, bien que nous sachions que ce n'est point une séparation éternelle; mais quand le Christ est éloigné de nous chaque jour, ou plutôt quand chaque jour nous l'éloignons d nous, nous n'en éprouvons aucune douleur et nous ne pensons pas être malheureux quand nous commettons l'injustice, quand nous ! contristons, quand nous l'irritons, quand noue faisons ce qui lui déplaît. Mais nous ne non contentons point de ne pas le traiter en ami; je vais vous montrer que nous le traitons en ennemi. Comment cela? C'est que " la prudence de la chair, dit l'écriture, est ennemie de Dieu ". (Rom. VIII, 7.) Or nous nous tenons attachés à cette prudence, et nous persécutons le Christ qui veut accourir à nous; car tel est l'effet des actions mauvaises; nous nous rendons chaque jour coupables des outrages qu'il subit par notre cupidité et nos rapines. Un homme jouit d'une éclatante renommée, parce qu'il célèbre la gloire du Christ et qu'il sert les intérêts de l'église;
eh bien ! nous lui portons envie, parce qu'il fait l'oeuvre de Dieu; nous paraissons ne porter envie qu'à lui, mais elle remonte jusqu'à Dieu lui-même. Nous ne voulons pas que le bien se fasse par d'autres que par nous; qu'il se fasse pour le Christ, mais pour nous; car, si nous le désirions en vue du Christ, il nous serait indifférent qu'il s'opérât par d'autres mains ou par les nôtres.
Car, dites-moi : si un médecin a un enfant menacé de devenir aveugle, et qu'étant lui-même impuissant à le guérir il en trouve un autre capable de le faire, l'écartera-t-il d'auprès de son fils? Non certes, mais il sera prêt à lui dire : Par vous ou par moi, que mon enfant soit guéri. Pourquoi ? Parce que ce n'est pas son intérêt qu'il a en vue, mais celui de son fils. De même aussi nous dirions, si nous considérions la cause du Christ : Par nous ou par un autre, que ce qui est expédient s'opère ; et, comme dit l'apôtre, " par vérité ou par occasion, que le Christ soit annoncé ". (Phil. I, 18.) écoutez ce que dit Moïse, quand on voulut exciter sa colère, parce que Eldad et Moad prophétisaient : " N'ayez point de jalousie à mon sujet; qui me donnera de voir tout le peuple du Seigneur devenir prophète ? " (Nomb. XI, 29. ) Tout cela vient de l'amour de la renommée. N'est-ce pas là la conduite d'ennemis, d'ennemis déclarés?
Quelqu'un vous a- t-il mal parlé? Faites-lui bon accueil. Est-ce possible ? Oui, si vous le voulez. Quel mérite avez-vous, si vous aimez celui qui n'a pour vous que de bonnes (287) paroles? Car vous ne le faites pas pour le Seigneur, mais pour votre renommée. Quelqu'un vous a-t-il fait tort? Faites-lui du bien; car si vous rendez service à ceux qui vous en rendent, vous n'avez rien fait de grand. Avez-vous subi une grande injustice, une grande offense ? Efforcez-vous de rendre le bien pour le mal. Oui, je vous en conjure, agissons ainsi de notre côté; cessons d'offenser et de haïr nos ennemis. Dieu nous ordonne d'aimer nos ennemis, et nous persécutons le Dieu d'amour. Qu'il n'en soit point ainsi. Nous en convenons tous de bouche, mais non tous par nos actions. Telles sont les ténèbres du péché, que ce que nous n'oserions dire, nous l'osons faire. Tirons notre salut de ceux qui nous font tort et outrage, afin d'obtenir ce qui appartient aux amis de Dieu. " Je veux ", dit Jésus, " que là où je suis, là soient aussi mes disciples, afin qu'ils voient ma gloire " (Jean, XVII, 24); gloire à laquelle je souhaite que nous arrivions tous en Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec qui soit au Père et au Saint-Esprit , gloire, à présent et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE IV. LA PAROLE EST FIDèLE ET DIGNE D'êTRE REçUE : LE CHRIST JéSUS EST VENU DANS LE MONDE POUR SAUVER LES PéCHEURS, ENTRE LESQUELS JE SUIS LE PREMIER. MAIS J'AI OBTENU MISéRICORDE, POUR QU'EN MOI TOUT LE PREMIER JéSUS-CHRIST FIT VOIR TOUTE SA PATIENCE, AFIN QUE JE SERVISSE D'EXEMPLE A CEUX QUI CROIRONT EN LUI POUR LA VIE éTERNELLE. (I, 15-16 JUSQU'A 17.)
Analyse
1. Les bienfaits de Dieu sont si grands et dépassent de si loin toute attente et toute espérance humaine, qu'ils trouvent souvent des incrédules. Il nous a en effet accordé ce que jamais n'eût attendu ni pensé l'esprit d'un homme, en sorte que les apôtres ont eu grand'peine à établir la foi aux dons de Dieu. Car, de même qu'éprouvant quelque grand bonheur, on se dit : N'est-ce pas un songe? exprimant ainsi qu'on se défie de sa réalité; de même en est-il des dons de Dieu.
Et quel est ce don auquel on ne croit pas? On se demande si les ennemis de Dieu, les pécheurs, ceux qui n'étaient justifiés ni dans la loi ni par les oeuvres, obtiendront réellement tout à coup et par la seule foi, la justification qui est le premier des biens. L'apôtre s'étend sur ce chapitre dans l’épître aux Romains, et il s'y étend ici encore. "La parole est fidèle ", dit-il, " et digne d'être reçue : le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs, entre lesquels je suis le premier ". Car, comme c'était là surtout la doctrine que les juifs avaient peine à suivre, il leur persuade de ne pas s'attacher à la loi, car par elle et sans la foi l'on ne peut être sauvé. Il combat donc sur ce point. Il pensait qu'on jugerait incroyable qu'un homme qui aurait étourdiment dissipé toute sa vie antérieure, et l'aurait salement employée à de mauvaises actions,dût être ensuite sauvé par la seule foi. C'est pour cela qu'il dit : La parole est fidèle. Mais quelques-uns ne se bornaient pas à n'y pas croire, ils s'en faisaient les calomniateurs, comme on le fait maintenant encore, lorsque l'on dit : " Faisons le mal, afin que le bien arrive ". (Rom. III, 8.) L'apôtre a dit : " Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé " . (Ib. V, 20 .) Mais pourquoi disent-ils : " Faisons le mal afin que le bien arrive? ". Ce sont surtout les gentils qui le disent, tournant en dérision notre doctrine. Lors donc que nous leur parlons de l’enfer; comment, disent-ils, ce dogme est-il digne de Dieu? Si un homme trouve son serviteur coupable de plusieurs fautes, il lui fait grâce et le croit digne de pardon, et Dieu punirait de peines éternelles? Puis, quand nous leur parlons du (288) baptême et de la rémission des péchés conférée par lui, ils nous disent:
Comment serait-il digne de Dieu de pardonner les péchés à celui qui a commis tant de fautes? Voyez-vous la perversion de leur pensée, qui cherche surtout à contester? Pourtant, si c'est un mal de pardonner, c'est un bien de punir; s'il n'est pas bien de punir, il est bien de pardonner. Je parle ainsi en me plaçant à leur point de vue ; mais, selon notre doctrine, il est bon de punir et il est bon de pardonner; comment cela ? C'est ce que nous ferons voir dans une autre occasion, car celle-ci n'est pas opportune. C'est une question profonde et digne d'être longuement développée; il faudra donc l'exposer aux yeux de votre charité.
Comment cette parole est-elle fidèle ? On le voit par ce qui précède et par ce qui suit. Considérez comment l'apôtre y prépare les esprits et s'arrête ensuite sur ce point. Quand il a dit que Dieu lui a fait miséricorde, à lui blasphémateur et persécuteur, il préparait l'esprit à cette parole.
Non-seulement, dit-il, Dieu a eu pitié de moi, mais il m'a rendu fidèle; tant il est vrai qu'il a eu pitié de moi. Car nul, voyant un prisonnier devenu l'hôte du palais, ne doute qu'il ait obtenu sa grâce; et c'est ce qu'on voit en Paul. Mais encore, comment cette parole est-elle fidèle? Il en montre la preuve en lui-même, car il ne craint pas de s'appeler pécheur; mais il se glorifie d'autant plus d'avoir été l'objet d'une si grande bonté, parce que c'est par là surtout qu'il peut montrer la grandeur de la tendresse divine. Et comment ailleurs parle-t-il de lui-même? " Suivant la justice qui est dans la loi, j'étais sans reproche " (Phil. III, 6) ; et ici il proclame qu'il était pécheur et le premier des pécheurs. C'est que, suivant la justice qui est l'oeuvre de Dieu et qui est le vrai but de nos devoirs, ceux-mêmes qui sont dans la loi sont des pécheurs. " Car tous ont péché, et ne peuvent atteindre à la gloire de Dieu ". Il n'a pas dit simplement la justice, mais, la justice qui est dans la loi. Car de même que celui qui possède beaucoup d'argent paraît riche, à ne considérer que lui, mais est bien pauvre et le premier des pauvres, si l'on compare ses trésors à ceux de l'empereur; de même ici, les hommes, même justes, sont des pécheurs, si on les compare aux anges. Mais si Paul, ayant pratiqué la justice qui est dans la loi, est le premier des pécheurs, qui, parmi les autres, pourra être appelé juste? Car il ne parle pas ainsi en calomniant sa vie; il ne s'est dit ni impudent, ni débauché, ni avide du bien d'autrui, à Dieu ne plaise; mais, en comparant une justice avec l'autre, il montre que la justice légale n'est rien, et que ceux qui la possèdent sont des pécheurs. — "Mais j'ai obtenu miséricorde, pour qu'en moi tout le a premier, Jésus-Christ fît voir toute sa patience, afin que je servisse d'exemple à tous ceux qui croiront en lui pour la vie éternelle ".
2. Vous voyez comment ici encore l'apôtre s'humilie et s'abaisse, en présentant une autre cause plus humble de sa justification. Obtenir son pardon à cause de son ignorance, ne montre pas que l'on ait été fort coupable ni que l'on ait mérité des reproches bien accablants; mais l'obtenir pour que désormais nul pécheur ne désespère d'obtenir aussi miséricorde, voilà ce qui témoigne d'un grand, d'un extrême abaissement.
Et bien qu'il ait dit : " Je suis le premier des pécheurs, blasphémateur, persécuteur et coupable d'outrages " ; et encore: " Je ne suis pas digne d'être nommé apôtre " (I Cor. XV, 9), rien de tout cela, ni de ce qu'il a dit ailleurs n'exprime autant d'humilité. C'est ce qu'une comparaison va éclaircir. Supposez une ville populeuse, dont tous les habitants soient criminels, les uns plus, les autres moins, mais qui tous sont condamnés; que l'un soit plus que tous les autres digne de châtiments et de supplices, qu'il se soit livré à tous les genres de crimes. Si quelqu'un annonce que l'empereur veut pardonner à tous, on ne le croira pas facilement jusqu'à ce qu'on ait vu la grâce accordée au plus coupable ; mais alors il n'y aura plus de doute. Voilà ce que dit Paul, que Dieu voulant remplir les hommes de la confiance qu'il leur pardonne tous leurs péchés, a choisi le plus coupable de tous. Car, dit-il, quand j'obtiens mon pardon, nul ne peut douter du pardon des autres; en sorte qu'on pourrait se servir de la formule : Si Dieu pardonne à celui-là, il ne punira personne. Il exprime par là qu'il n'était point digne de grâce, mais qu'il l'a obtenue en vue du salut des autres. Que personne donc ne doute, dit-il, puisque j'ai été sauvé. Voyez donc l'humilité de ce bienheureux. Il n'a pas dit : Pour que Dieu montre en moi sa patience, mais " toute sa patience " ; comme s'il eût dit : En nul autre, il n'en pouvait montrer davantage; (289) il ne peut trouver un si grand pécheur qui ait besoin de toute sa miséricorde, de toute sa patience et non d'une partie, comme ceux qui ne sont pécheurs qu'en partie. — " Afin que je servisse d'exemple à ceux qui croiront en lui pour la vie éternelle " ; c'est-à-dire pour leur consolation, pour leur encouragement. Et après avoir dit du Fils cette grande parole sur l'immense charité qu'il a montrée, afin que nul ne suppose qu'il ait voulu priver le Père de la gloire qui lui est due, il la lui rapporte en disant : " Et au roi des siècles, immortel, invisible, Dieu unique, honneur et gloire aux siècles des siècles. Ainsi soit-il ". (I Tim. I, 17.) De ces bienfaits, dit-il, nous glorifions non-seulement le Fils, mais le Père. Mais écoutons les hérétiques : Voyez, il a dit : Dieu unique; le, Fils n'est donc pas Dieu; il a dit: Seul immortel; le Fils n'est donc pas immortel. — Eh quoi ! Ce qu'il nous donne après cette vie, il ne le possède pas? Oui, dira l'hérétique, il est Dieu et immortel, mais non comme le Père. — Que voulez-vous dire par là ? — C'est qu'il est d'une moindre substance. — Ainsi il est d'une moindre immortalité? Qu'est-ce donc qu'une immortalité moindre ou plus grand ? Car l'immortalité, qu'est-ce autre chose que de ne pas mourir? La gloire peut être plus grande ou plus petite, mais non l'immortalité, non plus que la bonne santé : un être doit mourir, ou ne pas mourir. — Quoi donc, me répondra-t-on, en est-il de nous comme de Dieu? — Non certes; loin de nous une telle pensée. — Et comment l'entendez-vous? — C'est qu'il possède l'immortalité par nature, et que nous l'avons reçue. Mais en, est-il de même du Fils? Nullement, il la possède aussi par nature. — Quelle est donc 1a distinction? — C'est que le Père n'est point engendré d'une autre personne et que le Fils est engendré de,son Père. Nous en convenons; nous ne nions point que le Fils soit engendré immortel du Père. . Nous glorifions le Père de ce qu'il a engendré un tel Fils. Comprenez-vous que le Père est glorifié d'autant plus que le Fils est plus grand ? Car la gloire du Fils lui est rapportée. Ainsi Dieu ayant engendré un, Fils aussi puissant que lui-même, la, gloire en appartient-elle plus au Fils qu'au Père? Il en est de même, quand nous disons que le Fils est puissant par lui-même, qu'il se suffit à lui-même et qu'il possède la force. C'est en parlant du roi des siècles, et c'est de son Fils qu'il est dit " Par lequel il a fait aussi les siècles ". (Hébr. I, 2.) Voici ce qui se passe en ce monde. Chez nous, la fabrication et la création sont choses bien différentes. L'un se fatigue et s'épuise à effectuer une oeuvre ; un autre en jouit. Pourquoi ? Parce que l'ouvrier est moins puissant. Mais, dans les cieux, autre n'est pas le fabricateur et autre le maître. Ainsi je n'irai pas, à cause de ces mots : " Par lequel il a fait aussi les siècles", enlever au Père la puissance créatrice ; ni à cause de ceux-ci : " Le Père, roi des siècles ", enlever au Fils sa souveraineté; l'une et l'autre sont communes à tous les deux. Le Père est l'auteur du monde, puisqu'il a engendré le Démiurge; le Fils est Roi, puisqu'il est maître des créatures. Ce n'est point un ouvrier mercenaire comme les nôtres; il n'est point comme eux un instrument passif; mais il agit par sa propre bonté et son amour pour les hommes. Et le Fils a-t-il été vu? Nul ne l'oserait dire (1). Cependant l'apôtre dit : " Au roi des siècles, immortel, invisible, Dieu unique ". Mais que sera-ce quand l'Ecriture dit aussi : " Il n'est point d'autre nom, dans lequel nous devions être sauvés ", et : " Il n'est de salut en aucun autre ? " (Act. IV, 12. )
3. " Honneur et gloire dans tous les siècles, ainsi soit-il ", continue l'apôtre. L'honneur et la gloire ne viennent pas des paroles, et ce n'est pas en paroles que Dieu lui-même nous a honorés, mais par des actes effectifs; nous aussi honorons-le donc par nos actions L'honneur qu'il nous fait nous touche, et celui que nous lui rendons ne l'atteint pas, car il n'a pas besoin de ce qui vient de nous, tandis que nous avons besoin de ses faveurs. En sorte que lui rendre gloire, c'est travailler à notre élévation. De même que celui qui ouvre les yeux pour voir la lumière du soleil, fait un acte utile à lui-même, et qu'en admirant la beauté de cet astre il-ne lui fait point une faveur, car il ne le rend pas plus brillant et le soleil demeure ce qu'il est; de même et bien plus encore en est-il par rapport à Dieu celui qui vénère Dieu et lui rend honneur, se sauve lui-même et se procure le plus grand des biens. Comment? Parce qu'il suit la voie de la vertu et est glorifié par Dieu même. " Ceux qui me glorifient, je les glorifierai " dit-il. (I Rois, II, 30.) Comment donc dit-il qu'il
1 En dehors de l'Incarnation.
290 est glorifié par nous, puisqu'il ne jouit pas de l'honneur que nous lui rendons? Eh ! De même qu'il dit. avoir faim et avoir soif, il s'approprie ce qui est de l'humanité, afin de nous attirer à lui; il s'approprie et les honneurs et les offenses, afin que nous craignions d'en commettre contre nos frères; et nous ne nous laissons pas gagner. " Glorifions Dieu et exaltons-le dans notre corps " (I Cor. VI, 20) et dans notre esprit. Comment un homme peut-il le glorifier dans son corps? Et comment dans son esprit? L'esprit ici veut dire l'âme, par opposition au corps. Mais comment le glorifier dans son corps? Comment dans son âme? On le glorifie dans son corps en évitant l'impureté, l'ivrognerie, la gourmandise, la vaine parure, en ne prenant de son corps que le soin utile pour la santé; celui-là le glorifie qui ne commet point d'adultère; celle-là, qui ne se parfume point, qui ne farde point son visage, qui se contente de ce que Dieu a formé, sans y rien ajouter par l'art. Pourquoi, en effet, dites-moi, ajouter ce qui vient de vous-même à l'oeuvre que Dieu a parfaite? Vous ne vous êtes pas formée vous-même; et, comme si vous étiez une ouvrière d'un talent supérieur, vous essayez de rectifier l'ouvrage; en vous parant ainsi, vous insultez le Créateur pour vous attirer de nombreux amants. — Mais comment faire, me direz-vous? Je ne le voudrais pas; c'est mon mari qui m'y contraint. — Non, cela n'arrive qu'à celles qui veulent provoquer l'amour. Dieu vous a faite belle, pour être admiré dans son oeuvre et non pour être outragé;
ne lui offrez point pour ses dons un tel retour, mais une conduite modeste et réglée. Dieu vous a faite. belle pour accroître le mérite de votre retenue ; car on ne peut mettre sur la même ligne la modestie d'une femme pleine d'attraits et celle d'une femme à qui nul ne songera. Ecoutez ce que dit l'Ecriture au sujet de Joseph, "qu'il était jeune et beau de visage ". (Gen. XXXIX, 6.) Que nous fait donc à nous qu'il fût beau ? L'Ecriture le dit pour que nous admirions à la fois sa beauté et sa chasteté. Dieu vous a faite belle ! Pourquoi donc vous défigurer? Celles qui se couvrent d'une couche de fard, ressemblent à l'homme qui barbouillerait de rouge une statue d'or; c'est une boue rouge et blanche que vous répandez sur vous-même.
Mais, dira-t-on, celles qui sont laides ont raison d'en agir ainsi. — Pourquoi donc, dites-moi ? Pour cacher leur laideur? Peine perdue. Quand donc la nature est-elle vaincue par l'artifice? Et après tout, en quoi la laideur vous afflige-t-elle ? Parce qu'on la repousse? Ecoutez cette parole d'un sage : " N'ayez point d'éloignement pour un homme à cause de son aspect, et ne louez point un homme pour sa beauté ". (Ecclésiast. XI, 2.) Admirez Dieu, le grand artiste, et non un homme qui n'est pas l'auteur de sa propre beauté. Quel avantage apporte la beauté? Aucun , mais plutôt des difficultés plus grandes, plus de malveillance, de dangers et de soupçons. Telle femme n'eût jamais été soupçonnée sans sa beauté; telle autre, si elle n'use d'une réserve consommée, d'une réserve extrême, aura bien vite une mauvaise renommée.
Un mari soupçonne celle qui est sa compagne : Que peut-il y avoir de plus pénible? Il ne trouvera point tant de plaisir à la voir que de souffrances dans ses soupçons. Le plaisir s'émousse à la longue; la nonchalance et le laisser-aller pas. sent pour impudence, l'âme devient vulgaire et pleine d'arrogance ; et c'est la beauté surtout qui amène ces malheurs; sans elle, il ne se trouvera plus tant d'inconvénients; sans elle, on ne verra pas des chiens insulter l'agneau, mais il paîtra dans une paix profonde, sans que le loup le trouble et l'attaque, et le berger pourra demeurer assis auprès de lui. Ce qui est extraordinaire, ce n'est pas que l'une soit belle et que l'autre ne le soit pas; c'est qu'une femme ait- de mauvaises moeurs sans être belle, et que celle qui l'est soit vertueuse.
Dites-moi : Quelle est la qualité des yeux? Est-ce d'être humides, bien mobiles, bien arrondis, d'un beau bleu, ou bien d'être clairs et perçants ? C'est assurément d'être perçants, et en voici la preuve : Quelle est la qualité d'une lampe? Est-ce de jeter un vif éclat et d'éclairer toute la maison, ou d'être bien façonnée et bien arrondie? C'est d'éclairer, dirons-nous sans hésiter; c'est ce qu'on recherche en elle, le reste est indifférent. C'est pour cela que nous disons sans cesse à la servante qui en est chargée : Vous avez mal préparé la lampe. C'est que le fait d'une lampe est d'éclairer. L'oeil de- même; il n'importe pas qu'il soit de telle ou telle façon, dès lors qu'il remplit convenablement sa fonction; on le dira mauvais s'il a la vue faible, si son organisme laisse à désirer;
nous disons de ceux qui n'y (291) voient pas, les yeux ouverts, qu'ils ont des yeux détestables. Nous appelons ainsi tout ce qui ne remplit pas la fonction à laquelle il est destiné, et ne pas bien voir est le défaut des yeux. Et le nez, quelle est sa qualité? Est-ce d'être bien droit, bien lisse des deux côtés?
parfaitement symétrique? ou bien d'être bien disposé pour l'odorat, ou bien apte à percevoir promptement les odeurs, pour les transmettre au cerveau? Ceci sera clair pour tout le monde, grâce à cette comparaison : L'instrument appelé croc, quand est-il bien fait? Est-ce quand il peut accrocher fort et retenir, ou quand il est façonné avec élégance? Evidemment, c'est le premier qui est bon. Et les dents, quand dirons-nous qu'elles sont bien faites? quand elles sont bien tranchantes et mâchent facilement la nourriture, ou quand elles sont bien rangées ? Evidemment ce sont les premières. Il en est de même de tout le corps, si nous lui faisons subir la critique de la raison; nous trouverons que les hommes bien portants sont beaux, dès lors que chacun de leurs membres remplit avec exactitude sa fonction spéciale. Ainsi en est-il d'un instrument, d'un animal, d'une plante : ce n'est point d'après ses formes ou sa couleur, mais d'après son usage que nous en jugeons; de même encore nous appelons beau serviteur, celui qui est propre au service et non un jeune et gentil fainéant.
Voyez-vous maintenant ce que c'est qu'être belle ? Lorsque nous jouissons tous de la même façon des avantages les plus grands et les plus magnifiques, nous ne sommes frustrés en rien. Je m'explique : Tous de la même façon nous voyons le monde, le soleil, la lune, les étoiles; nous respirons l'air, nous avons part à l'eau et aux aliments , que nous soyons beaux ou laids. Et s'il faut dire quelque chose de surprenant, celles qui ne sont pas belles, ont une santé plus vigoureuse et jouissent mieux de ces dons. Les belles femmes, en effet, prennent garde aux saisons, ne s'exposent point à la fatigue, mais s'adonnent à l'oisiveté et vivent à l'ombre ; de là vient que leurs facultés physiques sont énervées.
Les autres femmes, au contraire, débarrassées de ces soucis , usent simplement et largement de ces facultés.
Ainsi donc " glorifions Dieu et portons-le dans notre corps ". Ne nous parons point c'est là un soin frivole et inutile. N'enseignez point à vos maris à n'aimer que le plaisir des yeux, car s'ils vous voient ainsi parées, ils ne songent qu'à votre visage , ils se laisseront bientôt séduire ; mais si vous leur apprenez à aimer vos moeurs et votre modestie, ils ne seront pas facilement infidèles, car ce ne sont point ces qualités, mais les vices contraires qu'ils trouveront chez une femme sans pudeur. Ne leur enseignez point à se laisser gagner par un sourire, par un extérieur efféminé, de peur de préparer des poisons contre vous-mêmes;
apprenez-leur à se plaire à la modestie, et vous leur plairez, si votre extérieur même est modeste; mais si vous êtes évaporées, effrontées, comment pourrez-vous tenir un langage respectable? Qui ne se rira pas de vous, qui ne vous raillera pas? Et qu'est-ce que porter Dieu dans son esprit? C'est pratiquer la vertu, parer son âme, car ceci n'est point défendu. Nous glorifions Dieu, quand nous sommes pleinement vertueux, et nous sommes nous-mêmes glorifiés en même temps, non comme des hommes qui se parent, mais bien autrement: " Car ", dit l'apôtre, " j'estime qu'il n'y a point de proportions entre les souffrances du temps présent et la gloire future qui doit se révéler en nous " (Rom. VIII, 18), :gloire à laquelle je souhaite que nous ayons tous part en Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE V. JE VOUS DONNE CE PRéCEPTE, MON FILS TIMOTHéE, CONFORMéMENT AUX PROPHéTIES PRONONCéES SUR VOUS, DE COMBATTRE AVEC ELLES LE BON COMBAT, AYANT LA FOI ET UNE BONNE CONSCIENCE ; QUELQUES-UNS L'AYANT REJETéE ONT FAIT NAUFRAGE DANS LA FOI. (I, 18, 19 ET 20.)
292 Analyse.
1. Quels sont ceux que l'on doit choisir pour l'épiscopat. —
Ce qu'il faut entendre ici par ce mot de prophétie. — La foi et une bonne conscience sont deux choses qui se soutiennent mutuellement. — Une mauvaise vie a pour effet le naufrage dans la foi.
2. Les apôtres châtiaient eux-mêmes les incorrigibles;
et livraient à Satan ceux qu'ils voulaient corriger. Ainsi Satan était leur serviteur, signe éclatant de la grâce qui opérait en eux. — L'Esprit-Saint marquait l'Eglise de même que la nuée marquait le camp des Hébreux. 3. Contre ceux qui s'approchaient de la sainte Communion indignement ou une seule fois dans l'année.
1. La dignité de l'enseignement et du sacerdoce est grande et admirable; il faut vraiment le suffrage de Dieu, pour trouver celui qui est digne de l'exercer. Ainsi en a-t-il été autrefois; ainsi en est-il encore, lorsque nous faisons ces choix en dehors de toute passion humaine, sans considérer rien de terrestre, ni l'amitié, ni la haine. En effet, bien que l'assistance de l'Esprit nous soit moins largement accordée qu'aux apôtres, il suffit de .la ,bonne volonté pour que le choix de Dieu s'opère, car les apôtres n'avaient point encore reçu le Saint - Esprit lorsqu'ils choisirent Matthias , mais ils s'en étaient remis à la prière, ils le firent entrer, au nombre des apôtres , sans avoir égard à aucun motif humain. Il en devrait être ainsi parmi nous : mais notre mauvaise volonté est telle que nous négligeons même les indices certains; lorsque nous négligeons ce qui est manifeste, comment Dieu nous découvrira-t-il ce qui nous est caché? Si vous n'êtes pas fidèles dans ce qui est petit, dit-il, qui vous confiera ce qui est grand et vrai? (Luc, XVI, 11.) Alors rien d'humain n'agissait, et les prêtres étaient choisis par le don de prophétie. Qu'est-ce à dire? C'est qu'ils étaient choisis par l'Esprit-Saint. La prophétie en effet ne consiste pas essentiellement à annoncer l'avenir, mais a aussi pour objet le présent, puisque Saül fut désigné par prophétie, tandis qu'il était caché ; car Dieu a des révélations pour les justes. Il y avait aussi une prophétie dans ces paroles : " Séparez-moi Paul et Barnabé " (Act. XIII, 2); et c'est ainsi que Timothée lui-même fut choisi.. Paul parle ici de plusieurs prophéties et peut-être de celle par laquelle il choisit Timothée, lorsqu'il le circoncit et le désigna, comme il l'écrit lui-même: " Ne négligez point la grâce qui est en vous ". (I Tim. IV, 14.) Animant donc son zèle et le disposant au jeûne et aux veilles, il le fait souvenir de celui qui l'a choisi et qui l'a élu; comme s'il lui disait : C'est Dieu qui vous a désigné; il a eu confiance en vous; ce n'est point un suffrage humain qui vous a fait ce que vous êtes, ne faites pas injure et honte au suffrage de Dieu.
Puis, après ce mot si redoutable de précepte, que lui dit-il ? — " Je vous donne ce précepte, mon fils Timothée ". Il lui donne ses ordres comme à son véritable fils, non comme une autorité despotique , non comme une puissance souveraine , mais il lui dit : " Mon fils Timothée".Il montre qu'il confie à sa garde la plus exacte, un dépôt qui n'est pas à nous, car nous ne nous le sommes pas approprié, .et c'est la grâce de Dieu qui nous l'a remis : La foi et une bonne conscience. Ce qu'il nous adonné, gardons-le. Car s'il n'était pas venu, la foi elle-même n'eût pas été trouvée, ni la vie pure que nous suivons par ses enseignements. Comme s'il eût dit: Ce n'est pas moi qui donne le précepte ni qui vous ai choisi ; c'est ce qu'il entend par " les prophéties prononcées sur Timothée ". Ecoutez-les, obéissez-leur. Que lui a-t-il prescrit? De combattre avec elles le bon combat. Ce sont elles qui vous ont choisi; faites cette guerre pour laquelle elles vous ont choisi. Le bon combat; car il en est aussi un mauvais dont il a dit : " Comme vous avez fait de vos membres des armes pour le péché et l'impureté ". ( Rom. VI , 19. ) Ceux - là servent sous un tyran; vous, sous un roi. Et pourquoi donne-t-il à cette oeuvre lé nom de combat? Parce qu'une guerre terrible est allumée pour tous, mais surtout pour celui qui a la charge d'enseigner les autres; parce que nous avons besoin d'armes puissantes, du jeûne, des veilles, d'une veille incessante, parce que nous devons nous préparer pour le sang et les combats, paraître sur le champ de bataille et n'a voir aucun sentiment de lâcheté. " De combattre avec elles ", lui dit-il ; car, comme dans les armées tous ne servent pas avec les mêmes armes, mais dans des corps différents; de même, dans l'Eglise, l'un a la fonction de maître, l'autre de disciple, un autre de simple fidèle; vous servez comme je vous l'ai dit. Ensuite pour qu'il ne croie pas que c'est assez, il ajoute : " Ayant la foi et une bonne (293) conscience ", car celui qui enseigne doit d'abord s'enseigner lui-même. De même qu'un général, s'il n'est d'abord excellent soldat, ne sera jamais un vrai général, de même en est-il de celui qui est instruit. Il dit ailleurs la même chose : " De peur qu'ayant prêché aux autres, je ne sois rejeté moi-même ". (I Cor. IX, 27.) — " Ayant ", dit - il, " la foi et une bonne conscience ", afin que par là il soit supérieur à tous les autres. Que ces paroles nous apprennent à ne pas dédaigner les avertissements de ceux qui sont au-dessus de nous, quand nous aurions à enseigner nous-mêmes. Car si Timothée, que nul de nous n'égale, reçoit des avertissements et des enseignements, quoiqu'il soit chargé d'enseigner, combien plus le devons-nous faire. — " Quelques-uns, l'ayant rejetée, ont fait naufrage dans la foi ": Sans doute, car celui qui dit adieu à la vie chrétienne se forme une croyance semblable à ses moeurs, et l'on en peut voir beaucoup qui de là sont tombés dans un abîme de, maux et se sont dévoyés jusqu'au paganisme. Afin de n'être pas tourmentés par la crainte de la vie future, ils s'efforcent de persuader à leur âme que tout est mensonger parmi nous.
Et plusieurs se détournent de la foi, en cherchant à tout soumettre à leurs raisonnements. Car c'est ainsi que l'on fait naufrage, tandis que la foi est semblable à une barque impérissable;
ceux qui s'en écartent font nécessairement naufrage.
2. Et l'apôtre l'enseigne par un exemple. " Au nombre desquels
", dit-il, " sont Hyménée et Alexandre (20) "; et il nous enseigne ainsi la prudence. Voyez-vous comment, dès ce temps là, il existait de faux docteurs, des gens inquiets, qui refusent la foi et veulent tout chercher par eux-mêmes? Celui qui fait naufrage est dépouillé de tout; de même à celui qui a perdu la foi, il ne reste rien , ni point d'appui, ni port de refuge, ni une vie dans laquelle il puisse tirer quelque avantage de cet état, car, si la tête est gâtée, à quoi peut servir le reste du corps? Si la foi sans les moeurs est inutile, combien plus les moeurs sans la foi. Car, si Dieu dédaigne à cause de nous ses propres couvres, combien plus devons-nous, à cause de lui, dédaigner les nôtres. Il en est ainsi, lorsqu'un homme a perdu la foi ; il ne peut tenir nulle part, mais il flotte de côté et d'autre jusqu'à ce qu'enfin il soit englouti.. — " Que j'ai. livrés. à Satan ", dit l'apôtre , " afin qu'ils apprennent à ne point blasphémer ". Vous voyez que c'est un blasphème que de soumettre à ses raisonnements les choses divines. Sans doute, car qu'est-ce que le raisonnement humain a de commun avec elles? Et comment Satan leur apprend-il à ne point blasphémer? S'il l'apprend aux autres, il devrait bien davantage se l'apprendre à lui-même ;,et s'il ne l'a pu jusqu'à présent, comment le ferait-il pour les autres?
L'apôtre n'a point dit : Afin que Satan leur enseigne à ne point blasphémer; mais : " Afin qu'ils l'apprennent ". Ce n'est pas lui qui est l'auteur de cette couvre , elle s'opère par voie de conséquence; c'est ainsi qu'ailleurs l'apôtre dit du fornicateur : " Livrez-le à Satan " non afin que celui-ci sauve son âme, mais " afin que son âme soit sauvée ".(I Cor. v, 5.) Satan n'est pas le sujet du verbe. Comment cela se fait-il? De même que les bourreaux, forts misérables eux-mêmes , contiennent les autres dans le devoir, ainsi en est-il du mauvais esprit. — Et pourquoi ne les avez-vous pas punis vous-même, comme vous avez puni Barjésus, comme Céphas a puni Ananie, mais les avez-vous livrés à Satan ? Pour qu'ils soient instruits plutôt que punis. Paul a cependant de la puissance, comme le jour où il a dit : " Que voulez-vous? que je vienne vers vous avec la verge? " (I Cor. IV, 21 .) Et encore " Non pour que nous soyons approuvés, mais pour que vous fassiez le bien ", et encore " Non pour perdre, mais pour édifier ". (II Cor. XIII, 7, 10.) Pourquoi donc appeler Satan au châtiment? Pour qu'avec la vigueur et la sévérité de la peine, l'humiliation fût plus grande; ou plutôt les apôtres instruisaient eux-mêmes les infidèles et livraient à Satan ceux qui s'étaient écartés de l'Evangile. Cependant saint Pierre punit lui-même Ananie ? C'est qu'il était encore infidèle, puisqu'il tentait le Saint-Esprit. Afin que les infidèles apprissent qu'ils ne peuvent rester ignorés, les apôtres les ont punis par eux-mêmes; mais ceux qui étant instruits se sont dévoyés, ils les ont livrés à Satan, pour leur montrer que ce n'était pas à leur propre vertu, mais à la garde des apôtres qu'ils devaient d'être préservés de Satan, et que ceux qui s'emportaient à un orgueil insensé lui étaient livrés. Il en est ainsi des rois qui frappent eux-mêmes leurs ennemis étrangers et livrent aux bourreaux ceux qui sont leurs sujets. 294 Paul montre que les choses se passaient ainsi par le soin des apôtres. D'ailleurs ce n'était pas une faible puissance que de pouvoir commander au démon; Paul montrait par là que celui-ci est asservi et cède malgré lui aux apôtres; signe très-propre à faire briller la grâce dont jouissaient les apôtres.
Et comment les a-t-il livrés? Ecoutez-le. " Lorsque vous serez rassemblés ", dit-il, " avec mon esprit et la force de Notre-Seigneur Jésus-Christ, livrez-le à Satan". (I Cor. V, 4, 5,) Il était chassé de l'assemblée des fidèles, séparé du troupeau, abandonné, dépouillé, livré au loup. Comme la nuée faisait reconnaître le camp des Hébreux, de même l'Esprit faisait reconnaître l'Eglise. Si donc quelqu'un en. était éloigné, il était consumé;
et il en était éloigné par le jugement des apôtres.
C'est ainsi que le Seigneur a livré Judas à Satan; car dès qu'il eut pris la bouchée de pain, Satan entra dans lui. (Jean, XIII, 26, 27.) Il faut conclure de cela, que ceux qu'ils voulaient convertir, ils ne les châtiaient pas eux-mêmes; mais ne le faisaient que pour ceux qui étaient incorrigibles; ou du moins qu'ils se rendaient plus redoutables, en les livrant à un autre pouvoir. Job aussi fut livré à Satan, mais ce n'était pas à cause de ses péchés, c'était pour accroître sa gloire.
3. Bien des faits semblables se produisent même de nos jours.
Car si les prêtres ne connaissent pas tous les pécheurs, tous ceux qui participent indignement aux saints mystères, Dieu les livre souvent lui-même à Satan. Lorsque les maladies, les trahisons, les douleurs et les calamités de toutes sortes nous arrivent, la cause en est là. C'est ce que dit Paul par ces paroles : " C'est pour cela que parmi vous plusieurs sont faibles et débiles, et que ceux qui l'ont mérité dorment ". (I Cor. XI, 30.) Et comment cela, dira-t-on, tandis que nous n'approchons qu'une fois chaque année de la sainte table? Et voilà ce qui est effrayant; c'est que ce n'est point la pureté de la conscience , mais l'intervalle écoulé qui détermine pour vous la convenance de cet acte; vous croyez que la prudence consiste à ne pas approcher souvent, ignorant que la communion indigne, ne fût-elle faite qu'une seule fois, vous a souillés, tandis qu'une communion dignement faite, même souvent répétée, vous sauverait. Ce n'est point témérité que d'approcher souvent; la, témérité c'est de le faire indignement, ne fût-ce qu'une fois dans la vie. Si nous sommes si insensés et si malheureux , c'est que , commettant mille péchés durant tout le cours de l'année, nous ne nous mettons point en peine de nous en laver, et nous croyons qu'il nous suffit de ne pas commettre de continuelles insolences, de ne pas fouler sans cesse aux pieds le corps du Christ, ne réfléchissant pas que ceux qui ont crucifié le Christ ne l'ont crucifié qu'une fois; mais un péché est-il moindre parce qu'il n'est commis qu'une fois ? Judas n'a trahi qu'une fois; eh bien ! Cela l'a-t-il sauvé?
Pourquoi donc arrêter sa pensée sur le temps où se fait une action? Que le temps de la communion soit pour vous le temps de purifier votre conscience. Le mystère accompli à Pâques n'est en rien supérieur à celui que nous accomplissons en ce temps; c'est un seul et même mystère, c'est toujours la pâque; vous le savez, initiés: la veille et le jour du sabbat, le dimanche et le jour de la fête des martyrs, c'est le même sacrifice qui est offert. " Chaque fois que vous mangez ce pain ou que vous buvez ce calice, vous annoncez la mort du Seigneur ". (Ib. 26.) L'apôtre ne limite point le temps du sacrifice. Pourquoi, dira-t-on, l'appeler la pâque ? Parce que c'est alors que le Christ a souffert pour nous. Que personne donc n'approche en des conditions différentes dans un temps et un autre temps; c'est la même vertu du sacrifice, la même dignité, la même grâce, le même corps;
cette hostie n'est pas plus sainte, cette autre inférieure en dignité. Vous le savez vous-mêmes, car vous ne voyez rien de nouveau, que ces tapisseries terrestres et cette foule parée. Ce que ces jours ont de plus que les autres, c'est qu'ils furent le principe du jour de notre salut, où le Christ a été immolé; mais quant aux mystères eux-mêmes, ils ne l'emportent point sur les autres. Comment donc, dites-moi, vous lavez-vous la bouche pour prendre une nourriture matérielle, et ne lavez-vous pas votre âme, mais demeurez-vous plein d'impureté pour approcher de la sainte table ? Les quarante jours de jeûne ne suffisent-ils pas, direz-vous encore, pour nous purifier des nombreuses immondices de nos péchés? Mais, dites-moi, à quoi servirait-il de nettoyer la place où l'on versera des parfums abondants, si, peu après les avoir répandus, on y jette du fumier? La bonne odeur ne disparaît-elle pas? C'est ce (295) qui nous arrive: nous nous sommes rendus selon notre pouvoir, dignes de l'Eucharistie au moment d'en approcher ; puis nous nous souillons de nouveau. Nous disons ceci de ceux qui peuvent se purifier réellement durant le Carême. Ne négligeons point notre salut, je vous en conjure. Car, dit l'Ecriture, l'homme qui s'éloigne de son péché et qui ensuite rentre dans les mêmes voies et fait les mêmes actions, " est comme le chien qui revient à son vomissement ". Que mon labeur ne soit pas inutile. Car c'est ainsi que nous pourrons être jugés dignes de ces récompenses que je souhaite que nous obtenions tous, en Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-i1.
HOMéLIE VI. JE VOUS CONJURE DONC QU'AVANT TOUT DES DEMANDES, DES PRIèRES, DES SUPPLICATIONS, DES ACTIONS DE GRACES SE FASSENT POUR TOUS LES HOMMES, POUR LES ROIS ET TOUS CEUX QUI SONT éLEVéS EN DIGNITé, AFIN QUE NOUS MENIONS UNE VIE PAISIBLE ET TRANQUILLE, EN TOUTE PIéTé ET RETENUE. CAR VOILA CE QUI EST BEAU ET DIGNE, AUX YEUX DE DIEU NOTRE SAUVEUR, QUI VEUT QUE TOUS LES HOMMES SOIENT SAUVéS, ET ARRIVENT A RECONNAîTRE LA VéRITé. (II, 1-4.)
Analyse.
1. Le devoir du prêtre est de prier pour toute la terre. — Le chrétien doit avoir une élévation d'âme par laquelle il ne soit plus possible à rien de terrestre de l'atteindre et de le blesser.
2. Ne pas faire d'imprécation contre ses ennemis, ne pas prier contre eux. 3. Ne pas se contenter d'entendre la prédication, la mettre aussi en pratique.
1. Le prêtre, sur toute la terre, est comme un père commun.
Il doit donc prendre soin de tous, comme le fait le Dieu dont il est le prêtre. C'est pour cela que l'apôtre dit : " Je vous conjure d'abord qu'avant tout des demandes, des prières se fassent ". Car il en résulte deux biens : l'inimitié que nous avons pour ceux qui sont étrangers à notre foi (1) s'évanouit; nul en effet ne pourra conserver de la haine envers celui pour qui il prie; et eux-mêmes. deviendront meilleurs par l'effet des prières adressées pour eux, et parce qu'ils cesseront d'être furieux contre nous. Il n'est rien qui persuade si bien de se laisser instruire que d'aimer et d'être aimé. Réfléchissez à ce que devaient ressentir des hommes qui machinaient contre nous , qui- nous livraient aux jouets, à l'exil, à la mort, en .apprenant que ceux qui éprouvaient ces cruels traitements adressaient à Dieu des prières assidues pour leurs persécuteurs. Vous voyez combien l'apôtre veut que le chrétien soit élevé au-dessus de tout. Qu'un petit enfant sans raison,
1 Pros tous exo. On voit par la suite du passage que la pensée de l'orateur se reporte spécialement sur l'époque où vivait l'apôtre; du reste, une partie de son auditoire avait vu Julien. porté par son père, le frappe au visage, la tendresse du père envers lui n'en sera point diminuée; de même, si nous sommes frappés par les païens, nous ne devons rien perdre de notre bienveillance pour eux.
Et que veulent dire ces mots: " Avant tout? " Ils veulent dire : Dans le culte rendu à Dieu chaque jour. Ceux qui sont initiés savent comment cette prière se fait tous les jours soir et matin ; comment nous adressons nos vœux pour le monde entier, pour les rois et tous ceux qui sont élevés en dignité. Mais peut-être on dira que par ces mots : " Pour tous les hommes ", l'apôtre entend, non le genre humain, mais les fidèles. Comment disait-il donc : " Pour les rois ", car alors il n'y avait pas de rois qui fussent chrétiens; mais pendant longtemps ce furent des rois impies succédant à des rois impies. Et afin que sa parole fût exempte de flatteries, il a dit d'abord: " Pour tous les hommes ", et ensuite : " Pour les rois ". Car s'il n'eût parlé que des rois, il aurait pu donner lieu à ce soupçon. Ensuite, parce qu'il était vraisemblable que l'âme d'un chrétien serait glacée à cette parole , et n'accueillerait pas l'avis qu'il faut offrir des prières (296) pour un païen, au moment de la célébration des mystères, voyez ce qu'ajoute l'apôtre, et quel avantage il signale afin que son avis soit reçu. " Afin", dit-il, " que nous passions une vie paisible et tranquille ". C'est-à-dire que le salut de ceux-là, c'est pour nous le repos ; c'est ainsi que, dans l'épître aux Romains, les engageant à obéir aux princes, il dit qu'on le doit faire, non-seulement par nécessité, mais aussi par conscience. Car c'est pour l'utilité commune que Dieu a établi les puissances. Ne serait-il donc pas déraisonnable qu'ils marchent à la guerre et dressent des armées, afin que nous vivions en sécurité et que nous- ne fassions pas même de prières pour ceux qui s'exposent aux périls et aux fatigues de la guerre ? Ce n'est donc point flatterie, mais justice. Car s'ils n'étaient point préservés dans les périls et n'acquéraient point d'honneur à là guerre, nous serions dans le trouble et les alarmes; nous serions obligés, s'ils étaient massacrés par l'ennemi, ou de marcher nous-mêmes aux combats, ou de fuir et d'errer en tous lieux. Ils sont pour nous comme des remparts qui gardent en paix les habitants d'une ville. — " Des demandes, des prières, des supplications, des actions de grâces ". Nous devons en effet rendre grâces à Dieu, même pour le bien qui arrive aux autres; de ce qu'il fait lever le soleil sur les méchants et les bons, et donne la pluie aux justes et aux injustes. Voyez-vous que ce n'est pas seulement par la prière, mais par les actions de grâces qu'il nous unit comme en un seul corps ? Car celui qui est obligé de remercier Dieu du bonheur de son prochain, est obligé de l'aimer, d'être, animé envers lui de sentiments de bienveillance. Et si nous devons rendre grâces pour le bien qui est fait au prochain, combien plus pour celui qui nous est fait, même à notre insu; pour le bien qui nous est fait avec ou malgré notre volonté, et même pour ce qui nous paraît fâcheux, car Dieu dispose tout pour notre bien.
2. Que toute prière soit donc pour nous accompagnée d'actions de grâces. Mais s'il nous est ordonné de prier pour notre prochain, non-seulement fidèle, mais aussi infidèle, réfléchissez combien il est criminel de prononcer des imprécations contre nos frères. Que direz-vous? L'apôtre vous a ordonné de prier pour vos ennemis et vous maudissez votre frère. Ce n'est pas lui, c'est vous une vous maudissez, car vous irritez Dieu en prononçant des paroles impies : Faites-lui sentir ceci, faites-lui cela, frappez-le, rendez-lui le mal qu'il me fait. Loin des disciples du Christ de telles paroles : ils sont faciles et doux; loin d'une bouche qui est jugée digne de recevoir de tels mystères. Qu'elle ne prononce rien d'amer, rien de dur; la langue sur laquelle vient reposer le corps divin, gardons-la pure, en ne lui faisant point proférer d'imprécations. Car, si les médisants n'hériteront point du royaume de Dieu, combien plus ceux qui maudissent. Celui qui maudit se rend nécessairement coupable d'offenses envers son prochain. Prier l'un pour l'autre et s'en rendre coupable sont choses incompatibles; l'imprécation et la prière sont séparées par un abîme. Vous priez Dieu d'être miséricordieux envers vous et vous maudissez un autre homme? Si vous ne pardonnez, il ne vous sera point pardonné; et non-seulement vous ne pardonnez pas, mais vous priez Dieu de ne pas pardonner. Comprenez-vous cet excès de malice? S'il n'est point pardonné à celui qui ne pardonne pas, comment le serait-il à celui qui supplie le Maître commun de ne pas remettre la dette? Ce n'est pas à votre ennemi que vous nuisez, mais à vous-même. Non, si Dieu allait vous exaucer priant pour vous-même, vous ne serez point exaucé, parce que vous priez d'une bouche criminelle; cette bouche est vraiment criminelle et impure, pleine de toute infection et de toute impureté. Vous deviez trembler à cause de vos péchés, et ne faire effort que pour obtenir grâce, et vous venez vers Dieu pour 1'exciter contre votre frère? Ne craignez-vous donc point? Ne vous inquiétez-vous point pour vous-même? Ne voyez-vous pas à quelle issue vous arrivez?
Imitez au moins les enfants qui vont à l'école : lorsqu'on demande à leur division compte de ce qu'elle a appris, et que tous sont châtiés pour leur paresse , qu'ils sont l'un après l'autre examinés sévèrement et accablés de coups, chacun meurt de peur; et quand un de ses condisciples l'aurait battu cent fois, l'élève n'a pas le loisir de se mettre en colère, mais la crainte l'occupe tout entier; il ne s'adresse point à son maître, mais n'a qu'une seule chose en vue, c'est d'entrer et de sortir sans être frappé; c'est là le seul point dont il s'occupe; quand il est parti, il ne pense même pas, tant il est content, si son camarade l’a (297) battu ou non. Et vous qui êtes là, songeant à vos péchés, vous ne frémissez pas, parce que vous vous rappelez les actions des autres ? Et comment implorez-vous Dieu? En demandant qu'il sévisse contre votre frère, vous empirez votre situation , vous ne permettez pas que Dieu vous pardonne vos fautes. Comment, en effet, dit-il, si tu veux que je demande un compte sévère des torts qu'on a eus envers toi, comment me demandes-tu de te pardonner tes propres offenses envers moi? Apprenons enfin à être chrétiens. Si nous ne savons pas prier, ce qui est doux et bien facile, comment saurons-nous le reste? Apprenons à prier comme des chrétiens. Ce ne sont pas là des prières de chrétiens, mais de juifs; celles du chrétien, tout au contraire, c'est de demander pardon et miséricorde pour les offenses commises envers lui. " Nous sommes maudits, et nous bénissons ", dit l'apôtre; " nous sommes persécutés, et nous le supportons ; nous sommes calomniés, et nous prions ". (I Cor. IV, 12, 13.)
Ecoutez ce que dit Etienne : " Seigneur, ne leur imputez point ce péché ". (Act. VII, 59.) Non-seulement il n'a point lancé d'imprécation contre ses bourreaux, mais il a prié pour eux ; et vous, non-seulement vous ne priez pas pour vos ennemis , mais vous les maudissez. De mêuie donc qu'il estdigne d'admiration, vous, vous êtes un misérable. Qui admirons-nous, dites-moi? Ceux pour qui Etienne priait, ou l'auteur de cette prière ? Celui-ci assurément. Et si nous pensons ainsi, combien plus Dieu lui-même. Tu veux que ton ennemi soit châtié? Prie pour lui, mais non dans cette pensée, non pour l'atteindre; cet effet sera produit, mais ne le fais pas dans ce but. Bien que ce saint personnage souffrit injustement cette persécution, il priait pour ses bourreaux ; tandis que nous souffrons souvent de la part de nos ennemis des maux que nous méritons. Et si, souffrant contre toute justice, il n'a point osé maudire; bien plus , s'il n'a pas osé né point prier pour ses ennemis, nous qui soufrons avec justice et qui cependant, non-seulement ne prions point pour les nôtres, mais les maudissons au contraire , de quel châtiment ne sommes-nous pas dignes? Vous paraissez blesser votre ennemi, mais en réalité c'est en vous-même que vous enfoncez l'épée, puisque vous ne permettez point que le juge se montre miséricordieux pour vos péchés, en cherchant à l'irriter contre ceux des autres " On usera envers vous de la mesure dont vous aurez usé envers les autres , et vous serez jugés comme vous aurez jugé". (Matth. VII, 2.) Soyons miséricordieux, afin que nous obtenions de Dieu miséricorde.
3. Je voudrais que, ne vous bornant point à entendre ces paroles, vous fussiez fidèles à les observer. Maintenant elles ne vous laissent qu'un souvenir, et bientôt il sera lui-même effacé; quand vous vous serez dispersés, si quelqu'un de ceux qui ne sont pas venus ici vous interroge sur ce que nous avons dit, les uns ne sauront que dire, d'autres sauront seulement répondre quel a été le sujet de l'homélie, savoir que le prédicateur a dit qu'il ne faut point avoir de ressentiment, mais au contraire prier pour ses ennemis; ajoutant qu'ils ne chercheront point à reproduire toute la suite de mes paroles, car ils ne sauraient s'en souvenir; d'autres se souviennent de quelques minces lambeaux. C'est pourquoi je vous invite, si vous ne tirez nul profit de mes discours, à ne point vous attacher à m'entendre. Car que vous en revient-il, sinon un jugement plus sévère, un châtiment plus rigoureux, pour demeurer dans le même état après tant d'avertissements? Dieu nous a donné une formule de prière afin que nous ne demandions rien de terrestre et d'humain. Vous savez, vous qui êtes fidèles, ce qu'il faut demander, et dans quel sens est conçue toute la commune prière. Mais il n'est pas dit, dans cette prière, me répandrez-vous, que nous devons prier pour les infidèles. C'est que vous ne connaissez pas la force de cette prière, sa profondeur et le trésor qu'elle renferme; si l'on y pénètre, on l'y trouvera. Car lorsque l'on dit dans sa prière : " Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ", c'est là le sens qui se trouve caché dans cette parole. Comment cela? C'est qu'au ciel il ne se trouve ni infidèle ni prévaricateur. Si donc il n'était question que des fidèles, cette parole n'aurait pas de sens; car si les fidèles devaient seuls accomplir la volonté de Dieu, et qu'elle fût enfreinte par les infidèles, elle ne serait point accomplie comme dans le ciel. Et quoi encore? Au ciel, il n'est point de pervers; qu'il n'en soit donc plus sur la terre; attirez-les tous, mon Dieu, à votre crainte, faites des anges de tous les hommes, quand ils seraient nos ennemis et ceux de l'empire.
298 Ne voyez-vous pas combien chaque jour Dieu est blasphémé?- Combien il est outragé par les infidèles et par les chrétiens, en paroles et en actions? Eh bien ! a-t-il pour cela éteint le soleil, voilé la lune, brisé le ciel, bouleversé la terre, desséché la mer, fait disparaître les sources des eaux, troublé les airs ? Nullement, mais il fait au contraire lever le soleil, tomber la pluie, pousser les fruits, et il nourrit chaque année les blasphémateurs, les insensés, les criminels, les persécuteurs, non un jour ni deux ou trois jours, mais durant toute leur vie. Imitez-le, efforcez-vous de le faire suivant l'humaine puissance. Vous ne pouvez pas faire lever le soleil? Ne dites pas de mal de vos ennemis. Vous ne pouvez leur donner la pluie? Ne les injuriez pas. Vous ne pouvez les nourrir? Ne les insultez pas dans l'ivresse. De votre part ces bienfaits suffiront. En Dieu, la bienfaisance envers les ennemis se manifeste par des actes; manifestez-la du moins par des paroles : priez pour votre ennemi, et ainsi vous serez semblable à votre Père qui est dans les cieux.
Mille fois nous avons parlé de ce sujet, et nous ne cessons point de le faire; que seulement il s'opère quelque progrès. Nous ne nous engourdissons point, nous ne nous lassons point de parler, nous ne nous décourageons point, vous seulement ne paraissez pas vous. dégoûter de nous entendre. Or, on paraît se dégoûter quand, on ne tient nul compte des discours que l'on entend, car celui qui s'y conforme, veut les entendre encore, n'y trouvant point un sujet d'ennui, mais des éloges. Le dégoût ne vient que de ce qu'on n'observe point ce qu'on entend ; c'est ainsi que le prédicateur devient à charge.
Dites-moi, si un homme fait l'aumône et entend un sermon sur l'aumône, non-seulement il n'hésite pas à venir l'écouter, mais il s'y plaît comme si l'on racontait et publiait ses bonnes actions. De même, nous aussi, c’est parce que nous n'avons nulle patience, parce que nous ne pratiquons point cette vertu, que nous montrons de l'aversion pour de tels discours; si notre pratique y était conforme, ne nous déplairaient pas. Si donc vous voulez pas que nous vous soyons à charge odieux, conformez-vous à nos avis, montrer le par vos actions, car nous ne cesserons poil de revenir sur le même sujet jusqu'à ce que vous soyez convertis. Oui, c'est par zèle et te dresse pour vous que nous agissons ainsi c'est aussi à cause du péril qui nous mena nous-même. Le trompette doit sonner: quand nul ne marcherait à l'ennemi, il remplit son devoir. Ce n'est donc pas pour aggraver votre châtiment que nous agissons ainsi, mais pour dégager notre responsabilité. Ensuite notre charité pour vous nous anime; nos entrailles sont saisies et déchirées, quand de tels péchés se produisent. Mais qu'il n'en soit point ainsi Ce que nous vous demandons là n'exige ni de pense, ni longue route, ni sacrifice de riches ses; il ne faut que vouloir, qu'un mot, qu'u acte de volonté. Gardons notre bouche, met tons-y une porte et un verrou, afin de ne p prononcer une parole qui déplaise à Dieu C'est notre intérêt même plutôt que l'intérêt de ceux pour qui nous prions. Réfléchissons que celui qui bénit son ennemi se bénit lui. même, et que celui qui le maudit se maudis lui-même; que celui qui prie pour son en nemi prie pour soi plutôt que pour lui. C'es ainsi que nous pourrons réaliser ce progrès et obtenir les biens promis, que je souhaite à tous, par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, à présent et toujours, et aux siècles des siècles, Ainsi soit-il.
HOMéLIE VII. AFIN QUE NOUS MENIONS UNE VIE PAISIBLE ET TRANQUILLE, EN TOUTE PIéTé ET RETENUE. CAR VOILà CE QUI EST BEAU ET DIGNE, AUX YEUX DE DIEU NOTRE SAUVEUR, QUI VEUT QUE TOUS LES HOMMES SOIENT SAUVéS ET ARRIVENT A RECONNAîTRE LA VéRITé. (II, 2-4 JUSQU'à 7.)
Analyse 1. II y a trois sortes de guerres, celle que nous font les étrangers, celle que les concitoyens se font entre eux, celle que nées nous faisons à nous-même : celle-ci est la pire des trois. 299 2. il n'y a qu'un Dieu et qu'un médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ.
1. Si l'apôtre veut que les guerres des nations, les combats et les troubles s'apaisent, et s'il exhorte, pour ce motif, le prêtre à faire des prières pour les rois et les princes, à bien plus forte raison les simples fidèles doivent le faire. En effet, il y a trois sortes de guerres qui sont cruellement douloureuses : la première, quand nos soldats sont combattus par les Barbares; la seconde, quand , pendant la paix , nous combattons les uns contre les autres; la troisième enfin, quand chacun combat contre lui-même; et celle-ci est la plus douloureuse de toutes. Celle des Barbares ne saurait nous nuire beaucoup. Que vous feraient-ils ? Ils égorgent, ils tuent; mais ils ne nuisent point à l'âme. La seconde même, si nous le voulons,, ne nous fera point de mal. Quand d'autres nous attaqueraient, nous pouvons demeurer en paix, car écoutez ce que dit le Prophète : " Au lieu de m'aimer, ils me calomniaient , mais moi je priais " (Ps. CVIII , 4) ; et encore : " Avec ceux qui haïssaient la paix, j'étais pacifique" (Ps. CXIX, 7) ; et: " Ils m'attaquaient gratuitement ". Mais pour la troisième, on ne peut échapper au péril. Car lorsque le corps est en lutte contre l'âme, lorsqu'il éveille de fâcheuses passions, arme les voluptés, suscite l'entraînement de la colère ou de l'envie, il est impossible, si cette guerre n'est réprimée, d'obtenir les biens promis; mais nécessairement celui qui laisse durer ce trouble, tombe, reçoit des blessures, et cette guerre enfante la mort de l'enfer. Il nous faut donc chaque jour vivre dans la sollicitude et la vigilance, afin que cette guerre ne naisse point en nous, ou, si elle naît, qu'elle ne persiste point, mais soit apaisée et assoupie. Car quel avantage auriez-vous , si , la terre jouissant d'une paix profonde, vous étiez en guerre contre vous-même? C'est la paix avec nous-même qu'il est nécessaire d'avoir; si nous la possédons, rien du dehors ne pourra nous nuire. Mais la paix du pays y contribue notablement; c'est pourquoi le texte dit : " Afin que nous menions une vie paisible et tranquille ". Mais celui qui est troublé pendant la paix est bien malheureux. Voyez-vous que l'apôtre parle de cette sorte de paix, de la troisième?
C'est pour cela qu'en disant : " Afin que nous menions une vie paisible et tranquille ", il ne s'arrête pas là, mais ajoute : " En toute piété et retenue". Or, on ne peut vivre dans la piété et la retenue sans jouir de cette paix. Car lorsque des raisonnements inquiets troublent notre foi , quelle paix pouvons-nous avoir ? Lorsque nous sommes agités par le souffle du libertinage, quelle paix pouvons-nous avoir? Il veut donc prévenir la pensée qu'il parle d'une paix terrestre , quand il dit : " Afin que nous menions une vie paisible et tranquille " ; car, en ce sens, une vie paisible et tranquille peut être menée par les gentils , les gens déréglés, ceux qui se livrent à la mollesse et aux plaisirs. Sachez donc qu'il ne parle point de celle-là, mais de celle que l'on trouve dans la piété et la retenue. Car cette autre vie est pleine d'embûches et de combats , l'âme étant chaque jour atteinte par le trouble des raisonnements; ce n'est donc point d'elle qu'il parle, mais de celle qui réside en toute piété.
" En toute piété " , dit-il, pour que l'on ne pense pas qu'il s'agit seulement de la croyance , mais aussi de la conduite; car c'est là qu'il faut chercher la piété. Que gagnent ceux qui, pieux quant à leur foi, sont impies dans leur conduite? Et pour ne pas douter qu'il y ait aussi là de l'impiété , écoutez ce bienheureux dire autre part : " Ils avouent connaître Dieu, et ils le nient par leurs actes" (Tit. I, 16); et aussi: " Il a nié sa foi et est pire qu'un infidèle " (I Tim. V, 8); ailleurs : " Si quelqu'un est nommé frère et est impudique, ou avare, ou idolâtre " (I Cor. V, 11), celui-là n'honore pas Dieu.
L'écriture dit aussi que " Celui qui hait son frère ne connaît pas Dieu". (I Jean, II, 9.) Vous voyez combien il y a de sortes d'impiété. C'est pourquoi l'apôtre dit : " En toute piété et retenue ". Car ce n'est pas l'impudique seul qui manque de retenue ; mais l'homme cupide, l'homme sans frein méritent le même reproche; il y a là une passion non moindre que la volupté. Celui donc qui ne la réprime pas est un homme sans frein, car on appelle ainsi celui qui ne refrène pas ses passions. Je donnerai donc ce nom à l'homme colère, à l'envieux, à l'avare, au perfide, à tous ceux qui vivent dans le péché; tous sont sans retenue ni modération. " Car voilà ce qui est beau et digne aux yeux de Dieu notre Sauveur ". Et qu'est-ce? C'est (300) de prier pour tous; voilà ce que Dieu accueille, voilà ce qu'il veut, lui " qui veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à reconnaître la vérité ".
2. Imitez Dieu puisqu'il veut que tous soient sauvés, vous devez apparemment prier pour tous; s'il a souhaité que tous le fussent, souhaitez-le aussi. Et s'il en est ainsi, priez, car c'est pour de tels objets qu'il faut prier. Voyez-vous comment l'apôtre a de toutes parts fait pénétrer dans nos âmes le devoir de prier même pour les païens? Il nous montre l'avantage immense que nous en retirons, en disant " Afin que nous menions une vie paisible " et tranquille " ; il nous montre aussi ce motif bien supérieur, que cela plaît à Dieu et que nous devenons ainsi semblables à lui, en ayant le même vouloir que lui. Cela devrait suffire pour faire honte même à une bête féroce. Ne craignez donc pas de prier pour les païens, Dieu lui-même le veut; craignez seulement de maudire, car c'est là ce qu'il ne veut pas. Et s'il faut prier pour les païens, il est clair qu'il faut aussi prier pour les hérétiques, car nous devons le faire pour tous les hommes, et non les persécuter. Oui , il est beau de prier pour eux : n'ont-ils pas avec nous une même nature ? Dieu loue et agrée l'amour et la tendresse que nous avons les uns pour les autres. Mais, dira-t-on, si le Seigneur a cette volonté, qu'a-t-il besoin de nos prières? Il est fort utile aux païens et aux hérétiques que nous les fassions; elles les entraînent à nous aimer et vous empêchent vous-mêmes de vous aigrir tout cela est propre à les attirer à la foi. Car beaucoup d'hommes se sont éloignés de Dieu par animosité contre les hommes. C'est là le salut dont parle l'apôtre, quand il dit: "Notre Sauveur qui veut que tous les hommes soient sauvés " : c'est là le salut véritable;
tout autre est peu de chose et n'a que le nom et le titre de salut. — " Et arrivent à reconnaître la vérité ". La vérité, c'est la foi en lui. L'apôtre, en effet, a d'abord averti Timothée d'exhorter les hommes à ne point enseigner de nouvelles doctrines. Et pour qu'il ne trouve pas en eux des ennemis , pour qu'il n'engage pas de luttes contre eux, que lui dit-il encore? Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à reconnaître la vérité.
Il ajoute : " Il n'y a qu'un seul Dieu, et qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes (5) " . Il a dit : " Arrivent à te connaître la vérité " , montrant ainsi que terre n'en est point en possession; puis: " il n'y a qu'un seul Dieu ", et non plusieurs comme le croient les gentils. Pour montre que Dieu veut que tous soient sauvés, il ajout qu'il a envoyé son Fils comme médiateur. El quoi, le Fils n'est-il pas Dieu? Oui, certes Pourquoi donc l'apôtre dit-il : Un seul? Par opposition aux idoles et non au Fils, car il parle à la fois ici de la vérité et de l'erreur. Mais le médiateur doit participer à ceux don il est le médiateur; l'essence de la médiation est de tenir et de participer à tous deux;
s'il tient à l'un et est séparé de l'autre, il n'est pas médiateur. Si donc il ne participe pas à la nature du Père, il n'est point médiateur, mais séparé.
Car de même qu'il participe à la nature humaine , parce qu'il est venu parmi les hommes, il participe à celle de Dieu, parce qu'il est venu de Dieu. Puisqu'il est le médiateur de deux natures, il ne peut en être isolé. Comme un lieu intermédiaire entre deux autres les a tous deux pour voisins, de même en doit-il être pour celui qui est le lien entre deux natures. S'il s'est fait homme, il n'en était pas moins Dieu. Simplement homme, il n'aurait pu être médiateur, car il fallait qu'il traitât avec Dieu même; simplement Dieu, il ne l'an. rait pu encore, car ceux pour qui il se faisait médiateur ne l'auraient pas reçu.
Car de même que dans un autre endroit l'apôtre dit: " Il n'y a qu'un Dieu le Père... et un Seigneur Jésus-Christ"
(I Cor. VIII, 6), ainsi en ce passage même, il dit un Dieu et un médiateur. Il ne met pas " deux ", car il parlait ici du polythéisme et ne voulait pas que personne abusât du mot " deux " pour supposer deux dieux; il a dit " un " et puis encore il dit " un ". Voyez-vous quelle précision de langage on trouve dans l'Ecriture ! Un et un sont deux, mais nous ne prononcerons pas ce mot, bien que le raisonnement nous y invite. Ici vous ne dites pas : Un et un, deux. Vous dites ce que le raisonnement ne vous suggère pas. S'il est né, il a souffert. " Il n'y a ", dit-il, " qu'un seul Dieu et qu'un seul médiateur entre Dieu et les hommes, c'est Jésus-Christ, qui est homme, qui s'est donné comme rançon pour tous ". (I Tim. II, 5, 6.) Eh quoi? pour les païens aussi? Il est le Christ et il est mort pour eux, et vous, vous ne consentez pas à prier pour eux ! Comment donc, me dira-t-on, n'ont-ils pas cru ? Parce qu'ils. ne l'ont pas voulu, (301) mais, ce qu'il avait à faire, il l'a fait. Le " témoignage " dont parle l'apôtre (Ibid.), c'est sa passion. Car il est venu rendre témoignage à la vérité du Père, et il a été égorgé.
En sorte que non-seulement le Père lui rend témoignage, mais lui aussi au Père. " Pour moi ", dit-il, " je suis venu au nom de mon Père ". (Jean, V, 43.) Et ailleurs : " Nul n'a jamais vu Dieu ". ( I, 18.) Et encore : " Afin qu'ils vous connaissent, vous le seul Dieu véritable " (XVII, 3) ; et : " Dieu est esprit ". (IV, 24.) Il a donc rendu témoignage jusqu'à la mort " en son temps " , c'est-à-dire au temps opportun.
3. " C'est pourquoi j'ai été placé comme prédicateur et apôtre (je dis la vérité, je ne ments point); docteur des nations dans la foi et la vérité (7) ". Puis donc que le Sauveur a souffert pour les nations, et que c'est aussi pour être docteur des nations que j'ai été mis à part, pourquoi ne priez-vous pas .pour les gentils? Il réclame la confiance, comme ayant été mis à part pour être le docteur des nations; car les apôtres s'étaient montrés bien lents à cet égard. Il ajoute "docteur des nations, dans la foi et la vérité ". — " Dans la foi" ; De pensez pas que ce soit un leurre, car il dit aussi : " Dans la vérité " ; ce n'est point une fraude. Vous voyez que la grâce s'étend; chez les juifs on ne faisait point de prières pour un tel but; mais maintenant la grâce s'est étendue. " Docteur des nations dans la foi et la vérité". — "Qui s'est donné comme rançon".
Comment a-t-il été livré par son Père? C'est que sa bonté l'a voulu. Qu'est-ce que cette rançon ? Il devait punir ces hommes; ils devaient périr; mais à leur place il a livré son propre fils, afin que la croix fût prêchée.
C'en est assez pour attirer tous les hommes et pour faire connaître la charité du Christ; carde tels bienfaits sont immenses et inénarrables. Il s'est immolé lui-même pour ses ennemis, pour ceux qui le haïssent et se détournent de lui. Ce qu'un homme ne ferait pas pour ses amis, pour ses enfants , pour ses frères, le Maître l'a fait pour ses serviteurs; et non un maître de la même espèce qu'eux, mais un Dieu pour des hommes et pour des hommes coupables. Ce qui ne se fait pas pour ses semblables, s'est fait alors, et nous, objets d'une telle charité, nous semblons nous y refuser, nous n'aimons pas le Christ. Il s'est immolé pour nous, et nous le voyons d'un oeil distrait privé de nourriture ; il est malade, il manque de vêtements et nous n'y prenons pas garde. Quelle colère, quels châtiments, quel enfer ne mérite pas une telle conduite? Quand il n'eût rien fait que daigner s'approprier les souffrances des hommes, que nous dire : J'ai faim, j'ai soif, n'était-ce pas assez pour nous entraîner tous ? Mais, ô tyrannie des richesses, ou plutôt, ô perversité de leurs esclaves volontaires, de telles pensées ont peu de pouvoir; nous sommes lâches et dissolus, abjects et terrestres, charnels et insensés; car ce ne sont pas les richesses qui ont cette puissance. Que peuvent-elles? Dites-le-moi; elles sont muettes et inanimées. Si le diable, si le mauvais génie ne peut rien sur nous, malgré toute sa malice et bien qu'il trouble tout, quelle force possèdent les richesses? Quand vous voyez de l'argent, pensez que c'est de l'étain, Mais vous ne le pensez pas? Pensez alors, ce qui est vrai, que n'est de la terre, car il fait partie de la terre. Mais ce raisonnement ne fait point impression sur vous? Pensez donc que nous mourrons, nous aussi ; que beaucoup de ceux qui l'ont possédé n'en ont tiré presque nul profit; qu'un grand nombre de ceux qui s'en sont enorgueillis sont devenus cendre et poussière, qu'ils subissent aujourd'hui les plus rigoureux châtiments, et que bien des hommes qui reposaient sur des lits d'ivoire sont maintenant beaucoup plus misérables que ceux qui avaient des vases de terre et de verre, plus dénués que ceux qui vivaient dans la fange. Mais cela réjouit la vue ? Il est bien d'autres objets qui le peuvent davantage. Les fleurs, l'air pur, le ciel, le soleil la réjouissent bien plus. L'argent se rouille au point que quelques-uns ont montré qu'il est noir, comme on le voit, puisqu'il noircit la serviette qui l'essuie : rien de semblable dans le soleil, dans le ciel et dans les étoiles. Les fleurs ont un aspect bien plus agréable que la couleur de l'argent. Ce n'est donc pas son éclat qui vous enchante, c'est la cupidité, c'est l'injustice; c'est là ce qui séduit les âmes et non l'argent lui-même.
Chassez la cupidité de votre âme, et vous verrez que ce qui vous paraît si digne d'estime, est plus méprisable que la boue. Chassez la passion : quand ceux qui ont la fièvre aperçoivent une eau bourbeuse, ils désirent s'en abreuver, comme si c'était une source; ceux dont la santé est bonne ne désirent de l'eau (302) que par intervalles. Eloignez la maladie, et vous verrez les choses comme elles sont réellement ; et pour vous prouver que je ne ments point, je puis en produire beaucoup d'exemples. Eteignez le feu qui vous brûle, et vous verrez que tout cela est moins précieux que des fleurs. L'or est beau ; oui, mais dans l'aumône, pour le soulagement des malheureux, et non pour un vain usage, non pour être enfoui dans un coffre ou dans la terre, non pour être étalé sur les mains, les pieds et la tête. S'il a été découvert, ce n'est point pour en lier l'image de Dieu, mais pour délivrer les captifs; c'est ainsi que vous en ferez vraiment usage; délivrez le captif au lieu d'en lier cette image libre de ses mouvements. Car pourquoi, s'il vous plaît, préférer à tout un objet de si peu de valeur? Si c'est de l'or, en forme-t-il moins une chaîne? est-ce donc dans le choix de la matière que consiste le lien? D'or ou de fer, c'est toujours une chaîne, si ce n'est que l'une est encore plus lourde que l'autre. Mais pourquoi vous paraît-elle légère? C'est à cause de votre cupidité, du désir d'attirer tous les regards, ce dont une femme devrait plutôt rougir. Comme preuve de cette parole, chargez-la de chaînes d'or et envoyez-la dans un désert, où elle ne trouvera personne pour la regarder : bientôt ce lien lui paraîtra pesant et insupportable. Redoutons, mes bien-aimés, d'entendre ces redoutables paroles : " Liez-lui les mains et les pieds ". (Matth. XXII, 13.) Pourquoi dès ce monde vous lier ainsi vous. mêmes? Un prisonnier n'est pas enchaîné, des mains et des pieds. Et cela ne vous suffit donc pas? Pourquoi lier votre tête, pourquoi environner votre cou de tant de liens? J'omets les soucis qui en résultent, la crainte, les tourments, les querelles avec son mari pour de pareils objets, quand on les demande, le supplice que l'on éprouve, si l'on en perd quelqu'un. C'est donc là le bonheur, dites-le-moi? Afin de plaire aux yeux d'un autre, vous subissez volontairement les liens, les soucis, les périls, les chagrins, les querelles de chaque jour, N'est-ce pas là un sort digne à tous égards de blâme et de réprobation? Je vous en conjure, n'agissons point ainsi, mais dégageons-nous de tout lien d'iniquité; rompons le pain à celui qui a faim, accomplissons toutes les oeuvres qui peuvent nous donner assurance en présence de Dieu, afin d'obtenir les biens promis, en le Christ Jésus Notre-Seigneur, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, à présent et toujours, et aux siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
HOMéLIE VIII. JE VEUX DONC QUE LES HOMMES PRIENT EN TOUT LIEU, EN éLEVANT DES MAINS INNOCENTES, SANS COLèRE NI DISCUSSION; ET DE MêME AUSSI LES FEMMES, VêTUES AVEC CONVENANCE, SE PARANT AVEC PUDEUR ET RETENUE, SANS FRISURES, SANS OR , SANS PERLES NI HABITS LUXUEUX, MAIS COMME IL SIED A DES FEMMES QUI ANNONCENT LA PIéTé PAR LEURS BONNES OEUVRES. (II, 8-10.)
Analyse,
2 et 3. Contre les vierges dont la mise est trop étudiée.
1. " Lorsque vous prierez", dit le Seigneur, " ne soyez pas comme les hypocrites, qui ai" ment à prier debout dans les synagogues et aux angles des places publiques, afin d'être vus par les hommes. En vérité, je vous le dis, ils reçoivent ici leur récompense. Mais vous, lorsque vous priez, entrez dans votre chambre, fermez la porte et priez votre " Père dans le secret; il vous le rendra publiquement ". (Matth. VI, 5, 6.) Pourquoi donc Paul dit-il : " Je veux que les hommes prient " en tout lieu, en élevant des mains pures, sans " colère ni discussion ? " N'y a-t-il pas contradiction entre ces deux textes? A Dieu ne plaise; mais plutôt parfaite conformité. Et comment donc? D'abord il faut expliquer ce que veulent dire ces mots : " Entrez dans votre chambre ", et ce que prescrit l'apôtre; s'il faut prier (303) en tout lieu, ou s'il ne faut pas prier à l'église, ni dans aucune autre partie de sa maison que celle-là. Que signifie ce texte? Le Christ nous enseignant ici à fuir la vanité, ne nous dit pas absolument de prier dans un lieu secret; mais de faire nos prières sans ostentation. De même que, lorsqu'il dit :
" Que votre main gauche ne sache pas ce que fait votre main droite " (Ibid. 3), il ne parle pas de nos mains, mais il exprime l'humilité par une hyperbole; de même il enseigne ici la même chose dans un langage figuré. Par là donc, il n'a pas limité la prière à un lieu déterminé, mais il nous a enseigné une seule chose: à fuir l'ostentation. Et Paul dit ceci pour distinguer la prière des chrétiens de celle des juifs. Voyez en effet comment il s'exprime : " En tout lieu, élevant des mains innocentes " ; ce qui n'était point permis aux juifs. Car il ne leur, était point permis de se présenter devant Dieu, pour offrir des sacrifices et accomplir les cérémonies du culte, ailleurs que dans un lieu unique, où de toutes les contrées de la terre chacun devait accourir pour accomplir dans le temple des cérémonies saintes. Paul nous donne un conseil tout différent, et nous délivre de cette contrainte; car notre loi n'est point telle que la loi des juifs. De même qu'il nous prescrit de prier pour tous, puisque le Christ a souffert pour tous et que l'apôtre prêche pour tous; de même il est bonde prier partout; et désormais ce n'est plus au lieu, mais à la manière dont on prie qu'il faut prendre garde.
Priez partout, dit-il, partout élevez des mains innocentes; voilà ce qui vous est demandé.
Qu'est-ce que des mains innocentes? des mains pures ; et qu'est-ce que des mains pures? non pas celles qui sont lavées avec de l'eau, mais celles qui sont pures d'avarice, de rapine, de meurtres, de violences. — " Sans colère ni. discussion " : Que veut dire cela? Qui donc se met en colère quand il prie? L'apôtre veut dire sans animosité. Que la pensée de celui qui prie soit pure, dégagée de toute passion; que personne ne se présente devant Dieu avec de la haine dans le coeur, avec un esprit chagrin et discutant avec, soi-même. Que veulent dire ces derniers mots? Ecoutons-le: c'est qu'il né faut point mettre en doute si nous serons exaucés : " Tout ce que vous demanderez avec foi ", dit le Seigneur, " vous le recevrez " (Matth. XXI, 22); et ailleurs: " Lorsque vous serez debout pour prier, pardonnez et il vous sera pardonné". (Marc, XI, 25.) Voilà ce qu'est une prière faite sans discussion. Et comment, me direz-vous, pourrai-je croire que j'obtiendrai l'objet de ma demande? Oui, vous l'obtiendrez si vous ne demandez rien qui soit contraire, à ce que Dieu est résolu d'accorder, rien qui soit indigne de sa royauté, rien de temporel, mais seulement des choses spirituelles, et si vous vous présentez devant lui sans colère, avec des mains pures et innocentes. Des mains innocentes sont celles qui pratiquent les oeuvres de miséricorde. Si vous vous présentez ainsi devant Dieu, vous obtiendrez toutes vos demandes. " Si vous ", dit le Seigneur, "tout méchants que vous êtes, savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux ". (Matth. VII, 11.) La discussion dont parle l'apôtre, c'est le doute.
" Et de même aussi les femmes ", ajoute l'apôtre ; je veux, dit-il, que, sans colère et sans discussion, elles conservent leurs mains innocentes, ne cèdent point à leurs désirs, à la rapacité, à l'avarice. Et que penser de celles qui, ne se livrant pas elles-mêmes aux rapines, en font commettre par leurs maris? Mais Paul demande des femmes quelque chose de plus. " Qu'elles se parent", dit-il, "avec pudeur et retenue, d'une façon convenable, sans frisures, sans or, sans perles, mais comme il sied à des femmes qui annoncent la piété par leurs bonnes oeuvres ". De quelle parure veut-il parler? D'une toilette honorable, convenable, exempte de superfluité ; car c'est ainsi qu'elles observeront la loi de la réserve. Quoi donc ! vous venez prier Dieu et vous vous couvrez de bijoux et de frisures ! allez-vous donc danser? vous rendez-vous donc à des noces? ou assistez-vous à une fête mondaine ? C'est là que les bijoux, les frisures, les riches vêtements ont leur place; maintenant il n'en est nul besoin. Vous êtes venue pour supplier, pour demander le pardon de vos fautes, la miséricorde pour vos offenses, pour fléchir votre Maître par vos prières. Pourquoi donc vous parer ? Tel n'est point l'appareil d'une suppliante. Comment pouvez-vous gémir et pleurer, persévérer dans votre prière, quand vous êtes ainsi chargée d'ornements ? Si vous pleurez, vos larmes feront rire ceux qui vous verront, car les bijoux d'or ne conviennent point à celle qui pleure; n'est-ce pas comédie (304) et spectacle que de faire sortir des larmes d'un coeur où réside tant d'amour du luxe et tant de vanité ?
Mettez de côté toute cette comédie : on ne se joue point de Dieu. Tout cela convient aux mimes et aux danseurs qui figurent sur la scène, mais nullement à une femme pudique.
2. " Avec pudeur et retenue ". N'imitez donc pas les femmes perdues, car c'est par de telles parures qu'elles séduisent leurs amants; c'est là ce qui fait naître tant de soupçons contre tant de femmes et sans nul avantage, car cette mauvaise renommée n'engendre pour autrui que du mal. La femme impudique, eût-elle bonne renommée, n'en tirera aucun avantage, quand celui qui juge les actions cachées produira tout au grand jour; de même la femme honnête, si elle acquiert la réputation d'adultère par les soins qu'elle donne à son extérieur, ne tirera point avantage de son honnêteté, car sa renommée a perdu des âmes. Que puis-je faire, direz-vous, si un autre me soupçonne ? C'est que vous y donnez occasion par votre parure, par vos regards et par votre tenue. C'est pour cela que Paul insiste sur la toilette et sur la pudeur. Mais s'il retranche ainsi ce qui n'est que marque d'opulence, l'or, les perles, les vêtements somptueux, combien plus les artifices de la coquetterie, le fard, la peinture des yeux (1) , la démarche molle, la voix énervée (2), un oeil langoureux et impudique, les voiles, les tuniques d'une forme si étudiée, et les ceintures d'un travail encore plus exquis , les chaussures faites avec tant d'art. Il a entendu bannir tout cela, quand il a dit : " Vêtues avec convenance ", et : " Avec pudeur " ; car ce sont là des parures qui conviennent à l'impudeur et à l'effronterie.
Supportez ce discours, je vous prie, car le prédicateur énonce des reproches sans déguisement, non pour blesser et faire souffrir, mais pour éloigner du troupeau tout ce qui lui est contraire. Et si l'apôtre défend tout cela aux femmes mariées et riches qui vivent dans l'opulence, combien plus à celles qui ont adopté la virginité. Mais, dira-t-on , quelle vierge porte des bijoux et des frisures? Elles apportent tant de recherches dans leurs simples vêtements que la parure n'est rien auprès.
1 Cet usage existe encore chez les femmes turques.
2 Comme les " incroyables " du Directoire, qui avaient horreur des consonnes. On peut, avec des vêtements peu coûteux, avoir plus de recherche qu'une femme cou. verte de bijoux. Une robe d'un beau bleu, serrée avec soin par la ceinture, comme celles des danseuses du théâtre, en sorte qu'elle ne soit ni gonflée à droite ni retirée à gauche, mais que les deux côtés de la taille soient parfaitement symétriques, avec des plis nombreux sur la poitrine, ne charmera-t-elle pas plus que des vêtements de soie? La chaussure d'un noir bien brillant, terminée en pointe, sera d'une perfection artistique et aura peine à contenir le pied ? Le visage ne sera pas fardé, mais lavé bien à loisir et l'on couvrira le front d'un voile plus blanc que le visage lui-même, puis par dessus on jettera un voile flottant dont la couleur noire ressortira sur le blanc. Et que dirait l'apôtre de ces yeux roulant sans cesse, de ce noeud de la ceinture qui tantôt se cache et tantôt se découvre, de manière à faire ressortir l'art avec lequel la ceinture est enlacée, tandis que le voile est relevé autour de la tête ? Les mains, comme celles des acteurs tragiques, sont gantées avec tant de soins, que le gant ne semble faire qu'un à la main. Que dirait-il encore de cette démarche et de ces manières plus capables que tous les bijoux de séduire ceux qui les voient ? Craignons, mes biens-aimés, d'entendre aussi, nous, ce que le Prophète disait aux femmes des Hébreux préoccupées de leur parure extérieure. " Au lieu d'une ceinture vous vous ceindrez d'une corde, et votre tête, aujourd'hui parée, sera chauve ". (Isaïe, III, 24.) Ainsi, cette toilette est plus dangereuse que les bijoux; bien d'autres s'y sont étudiées pour être vues et captiver ceux qui les regardaient. Ce n'est point là une faute légère, mais une arme capable d'irriter Dieu et de corrompre les vierges.
3. Vous avez le Christ pour époux, pour. quoi voulez-vous gagner des amants parmi les hommes ? Le Christ vous condamnera comme adultères. Pourquoi n'adoptez-vous pas la parure qui lui convient, celle qu'il aime: la pudeur, la retenue, la décence, un vêtement modeste ? le vôtre est celui d'une femme déshonorée. On rie reconnaît plus les femmes impudiques et les vierges ; voyez à quelle inconvenance celles-ci sont arrivées. Une vierge doit être dépourvue de recherche, simple et sans art , et celle-ci invente mille artifices pour parer son extérieur. Laisse là cette folie, femme, donne tes soins à la parure intérieure (305) de ton âme, car cette parure extérieure est opposée à la parure intérieure. Celui qui se préoccupe du dehors dédaigne ce qui est intérieur, comme celui qui dédaigne le dehors met tous ses soins à parer son âme. Ne me dites pas : Ah !
je ne porte qu'un vêtement usé, une chaussure de vil prix, un voile sans valeur; quelle est donc cette parure? Ne vous trompez point vous-même. On peut, je vous l'ai dit, se parer ainsi plus qu'avec une toilette somptueuse ; on le peut fort bien avec une étoffe usée, mais aux formes élégantes et taillées pour séduire, auxquelles s'adapte une chaussure noire et brillante. — Mais je ne le fais point dans une pensée impudique. Vous pouvez me le dire, mais que direz-vous à Dieu qui pénètre au fond de votre pensée même ? Vous ne le faites pas dans une pensée impudique? Mais pourquoi? Le faites-vous pour être admirée? Et vous n'avez pas honte, vous ne rougissez pas de vouloir être admirée pour un tel motif. Mais non, direz-vous encore, je le fais tout simplement et non dans ce but. Dieu connaît la vérité de ce que vous nous dites. Ce n'est pas à moi que vous avez à rendre compte, c'est à Dieu présent partout, Dieu qui a scruté votre action, Dieu devant qui tout est à découvert et au grand jour. C'est pour cela que nous vous parlons ainsi, afin de vous dérober à ce compte redoutable.
Craignez. le reproche adressé par le Prophète aux femmes d'Israël : " Les filles de Sion ont étudié leur démarche et mesuré leurs pas". (Is. III, 16.) Vous avez un grand combat pour lequel il faut des exercices d'athlète et non le soin de sa parure, la force du pugiliste et non une vie efféminée. Ne voyez-vous pas les pugilistes, les athlètes ? s'occupent-ils de leur démarche et de leur toilette ? Nullement ; mais négligeant tout cela, couverts d'un vêtement imbibé d'huile, ils ne songent qu'à une chose : frapper et ne pas être atteints. Le démon est là, grinçant des dents, cherchant de tous côtés à vous perdre, et vous demeurez embarrassée dans cette parure satanique. Je ne veux rien dire de cette voix étudiée qu'affectent un si grand nombre, ni de leurs parfums et de leurs molles recherches. C'est pour cela que les mondaines vous raillent. La dignité de la virginité est perdue ; personne ne considère une vierge avec l'honneur qui lui est dû, car elles-mêmes se sont exposées au mépris.
Ne fallait-il pas qu'elles fussent admirées dans l'Eglise de Dieu comme des êtres descendus du ciel? Et maintenant elles sont méprisées par leur faute et non par celle des vierges sages. Car vous, qui deviez être crucifiée, lorsqu'une femme qui a un mari et des enfants, qui est à la tête d'une maison, vous verra plus avidede parure qu'elle-même, comment échapperez-vous à ses railleries et à son dédain? Quel soin, quel empressement! Avec vos vêtements peu coûteux vous l'emportez sur l'opulence, vous êtes mieux parée qu'une femme couverte de bijoux. Vous ne cherchez pas ce qui vous convient, vous poursuivez avec ardeur ce qui vous messied, quand vous devriez produire des bonnes oeuvres. C'est pour cela que les vierges sont moins honorées que les femmes mondaines, car elles ne produisent pas d'oeuvres dignes de leur virginité. Nous ne parlons point ainsi à toutes, ou plutôt nous parlons à toutes : à celles qui méritent des reproches, afin qu'elles deviennent sages, et aux autres pour qu'elles leur inspirent la sagesse. Mais prenez garde qu'après le blâme ne vienne le châtiment, car nous n'avons point parlé dans le but de vous faire de la peine, mais pour vous redresser et pouvoir nous glorifier en vous. Puissiez-vous tous faire ce qui plaît à Dieu et vivre pour sa gloire ; de telle sorte que vous obteniez les biens promis par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec qui soient au Père et au Saint-Esprit, gloire, puissance, honneur, maintenant et toujours, et aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE IX. QUE LA FEMME SE LAISSE INSTRUIRE EN SILENCE ET EN TOUTE SOUMISSION. JE NE PERMETS POINT A LA FEMME D'ENSEIGNER, NI D'AVOIR AUTORITé SUR L'HOMME ; MAIS QU'ELLE DEMEURE DANS LE SILENCE. CAR ADAM A éTé FORMé LE PREMIER, èVE ENSUITE; ET CE NE FUT POINT ADAM QUI FUT SéDUIT, CHRIST. LA FEMME QUI FUT SéDUITE ET PRéVARIQUA ; MAIS ELLE SERA SAUVéE PAR SA MATERNITé, SI ELLES DEMEURENT DANS LA FOI, LA CHARITé ET LA SANCTIFICATION, AVEC TEMPéRANCE. (II, 11-45.)
306 Analyse.
1. Profitant du texte de l'apôtre qui défend aux femmes de parler dans l'église, l'orateur blâme vivement les conversations aux. quelles les femmes se livraient de son temps pendant le service divin et pendant le sermon.
2. Importance de la bonne éducation des enfants.
1. Le bienheureux Paul demande aux femmes une grande pudeur, une grande réserve, non-seulement dans la tenue et les vêtements, mais jusque dans la voix. Qu'une femme, dit-il, n'élève pas la voix dans l'église; ce qu'il exprime dans l'épître aux Corinthiens, quand il dit : " Il est honteux qu'une femme parle dans l'église " (I Cor. XIV, 35) ; et aussi : " La loi dit qu'elles doivent être soumises. Si elles veulent apprendre quelque chose , qu'elles interrogent leurs maris chez elles ". (Ibid. 35.) Aujourd'hui au contraire, quel trouble, quelles clameurs, quelles conversations ! Nulle part on n'en entend de si bruyantes; on les voit causer comme elles ne le font pas sur une place publique, ni dans les bains; on dirait qu'elles viennent à l'église pour se récréer, tant elles s'y livrent toutes à des conversations inutiles. Aussi tout est-il bouleversé ; elles ne songent pas que, si elles ne gardent le silence, elles n'apprendront point ce qu'elles ont besoin de savoir. Si, en effet, le sermon vient au travers d'une conversation engagée et que personne n'écoute l'orateur, quel profit en peut-on tirer ? La femme doit si bien être silencieuse que, comme l'enseigne le texte, elle ne doit parler dans l'église ni des choses temporelles, ni même des choses spirituelles. Voilà sa gloire, voilà sa pudeur, voilà ce qui la parera mieux que ses vêtements; si elle se revêt de cette parure, elle pourra faire ses prières avec une parfaite décence. — " Je ne permets point à la femme d'enseigner ", dit-il. Quelle conséquence a cette parole ? une grande assurément. L'apôtre parlait du silence, de la réserve, de la pudeur; il ne veut pas, dit-il, que les femmes bavardent; et, voulant leur enlever toute occasion de le faire, il leur défend d'enseigner, mais leur assigne le rôle de disciples; ainsi par leur silence elles témoigneront de leur soumission. Leur nature est parleuse ; il la réprime ainsi de toute façon.
" Adam ", dit-il, " a été formé le premier, Eve ensuite ; et ce ne fut point Adam qui fut trompé ; c'est la femme qui fut trompée et prévariqua ". Mais cela concerne-t-il donc les femmes d'aujourd'hui? Oui, l'homme jouit d'un plus grand honneur; il a été formé le premier; et ailleurs l'apôtre a montré cette supériorité quand il a dit : " L'homme n'a point été formé pour la femme, mais la femme pour l'homme ". (I Cor. XI, 9). Et pourquoi dit-il cela? c'est que l'homme doit tenir le premier rang, pour ce motif d'abord, puis à cause de ce qui s'est passé. La femme un jour enseigna l'homme, elle bouleversa tout et le rendit coupable de désobéissance, aussi Dieu l'a-t-il assujétie, parce qu'elle avait fait mauvais usage de son autorité ou plutôt de l'égalité des rangs. " Tu seras soumise à ton mari ", dit l'Ecriture (Gen. III, 16); parole qui n'avait point été dite avant le péché. Mais peut-on dire qu'Adam ne fut pas trompé? car autrement il n'eût pas désobéi. La femme dit : Le serpent m'a trompée (Ib.
13); mais Adam ne dit pas: " La femme m'a trompé"; il dit : " Elle m'a donné de ce fruit et j'en ai mangé ".(Ib. 12.) Ce n'est point un crime semblable d'être séduit par un être de même nature et de même race, ou de l'être par un animal, un esclave, un être inférieur par sa nature ; c'est là être vraiment trompé. L'apôtre dit donc qu'Adam ne fut pas trompé, par comparaison avec la femme, parce qu'elle se laissa tromper par un esclave, un être d'une nature inférieure, et qu'il le fut par un être libre. Et ce n'est point d'Adam qu'il est écrit: " Elle considéra que ce fruit était bon à manger ; mais c'est la femme qui en mangea et en donna à son mari " (Ib, 6); en sorte qu'il ne prévariqua point par mauvais désir, mais seulement par complaisance pour sa femme. La femme a enseigné une fois et a tout bouleversé; aussi l'apôtre dit-il " Qu'elle n'enseigne point ". Mais quelle conséquence tirer pour les autres femmes, s'il en fut ainsi d'Eve ? Une grande conséquence, (307) c'est que leur nature est faible et légère. Et ici il est question de leur nature, car le texte ne dit pas : Eve fut trompée, mais : " La " femme ", ce qui est une désignation générale.
Quoi donc ! Toute nature féminine a-t-elle prévariqué par elle ? De même que l'apôtre a dit : " Dans la similitude du péché d'Adam, qui est le type de l'avenir " (Rom. V, 14)
; de même ici il faut entendre que c'est la nature féminine qui a prévariqué.
Mais n'y a-t-il point de salut pour elle? Certes, il y en a. Et comment? Par sa postérité, car ce n'est pas d'Eve que le texte dit : " Si elles demeurent dans la foi, la charité et la sanctification, avec tempérance ". Quelle foi? quelle charité? quelle sanctification ? C'est comme s'il eût dit : Ne soyez point abattues, ô femmes, si vous êtes ainsi blâmées; Dieu vous a donné une autre occasion de salut, l'éducation de vos enfants ; en sorte que les femmes peuvent obtenir le salut, non-seulement par elles, mais par autrui. Considérez quelles grandes questions sont ici soulevées. La femme trompée prévariqua. Quelle femme? Eve. Est-ce donc elle seule qui sera sauvée par la maternité ? Non, mais ce moyen de salut appartient à toutes. La femme a prévariqué;
mais, si Eve pécha, tout son sexe sera sauvé par .la maternité. Pourquoi, dira-t-on, n'est-ce pas par sa propre vertu ; car Eve n'a point fermé la voie aux autres femmes? Et qu'en sera-t-il des vierges ? qu'en sera-t-il des femmes stériles? qu'en sera-t-il des veuves qui ont perdu leurs maris avant d'être mères? sont-elles perdues ? n'ont-elles plus d'espérance? Et pourtant ce sont les vierges qui sont le plus en honneur. Que veut donc dire l'apôtre?
2. S'il a prescrit la soumission à tout le sexe féminin, par suite de son origine, à cause de l'histoire de la première femme, quand il dit qu'Eve a été formée la seconde et que désormais son sexe doit être soumis; est-ce par une raison toute semblable qu'il enseigne que parce qu'elle a prévariqué, tout son sexe est sous la prévarication? Cela n'est point admissible; car l'un de ces faits est simplement un don de Dieu, l'autre une faute de la femme. Mais il dit que tous sont morts à cause de la faute d'un seul, et qu'il en est de même pour la femme. Qu'elle ne se désole donc point, car Dieu lui a donné une grande consolation, celle de devenir mère. — Mais c'est un fait de l'ordre naturel. —L'autre aussi; mais ce n'est pas seulement l'enfantement naturel, c'est l'éducation de ses enfants qui lui est accordée. —" Si elles demeurent dans la foi, la charité et la sanctification, avec tempérance ". C'est-à-dire que, si, après leur avoir donné la vie, la femme les forme à ces vertus, elle en recevra une large récompense, parce qu'elle aura formé des athlètes pour le Christ. " Si elles demeurent dans la foi et la charité". C'est la vie, telle qu'elle doit être; et il mentionne aussi la tempérance et la régularité. " Cette parole est fidèle ". (III , 4.) C'est à cela que se rapportent ces mots, et non à ce qui suit : " Si quelqu'un désire l'épiscopat". On doutait de ce que l'apôtre vient de dire ; aussi ajoute-t-il : " Cette parole est fidèle " ; que les pères jouissent de la vertu des enfants, ainsi que les mères, quand ils les ont élevés comme ils le doivent. Mais qu'arrivera-t-il si la mère est perverse et pleine de vices? tirera-t-elle profit de l'éducation de ses enfants? N'est-il pas vraisemblable qu'elle les élèvera semblables à elle-même? L'apôtre parle ici de la femme vertueuse;
et ce qu'il en dit, c'est qu'elle sera largement récompensée et rémunérée de ce qu'elle fait pour ses enfants.
Prêtez donc l'oreille, pères et mères; l'éducation de vos enfants ne sera point pour vous-mêmes une oeuvre stérile. L'apôtre dit plus loin : " Elle rend témoignage par ses bonnes oeuvres, si elle a élevé ses enfants " ; et il joint cette vertu aux autres. Car ce n'est pas une petite chose que de consacrer au service de Dieu les enfants que l'on a reçus de Dieu. Si les parents jettent une base et un fondement solide, ils recevront une grande récompense, parce qu'ils ne négligent point de corriger leurs enfants. Car Héli a péri à cause des siens, qu'il devait réprimander.
Il le faisait, mais non comme il l'aurait dû; ne voulant point leur faire de peine, il les a perdus et lui avec eux. Pères, prêtez donc l'oreille, instruisez vos enfants dans. la. discipline et l'admonition du Seigneur, avec un soin sévère et vigilant. La jeunesse est difficile à dompter;. elle a besoin de beaucoup de surveillants, de .précepteurs, d'instituteurs, de gardiens, de gouverneurs; et, avec tout cela, on doit s'estimer heureux de pouvoir la contenir. Elle est semblable à un cheval indompté, à un animal sauvage.
Si donc de bonne heure et dès le premier âge, nous lui avons donné de fortes (308) barrières, nous ne serons point pour cela exempts par la suite de nombreuses peines; mais l'habitude prise deviendra désormais une loi. Ne leur permettons donc point de rien faire de séduisant et de pernicieux; ne les flattons point comme des enfants; prenons soin surtout de les maintenir dans la tempérance, car c'est par le vice opposé que la plupart du temps la jeunesse se corrompt. Là nous avons beaucoup à lutter, beaucoup à veiller.
Marions-les de bonne heure, en sorte que leurs épouses les reçoivent chastes et purs; ce seront là les amours les plus vives. Celui qui est plein de réserve avant le mariage le sera bien davantage après; et celui qui, avant le mariage, a fréquenté les courtisanes, en fera de même quand il sera marié: " A l'homme débauché tout aliment est bon ". (Ecclésiast. XXIII, 24.) Les mariés portent des couronnes, symboles de la victoire, pour signifier qu'ils s'approclient du lit nuptial sans avoir été vaincus, et n'ont point cédé à la volupté. Mais celui qui s'y est lâchement abandonné, pourquoi porte-t-il une couronne, quand il est vaincu ?
Que les enfants donc soient exhortés, réprimandés, effrayés, menacés; employons avec eux tantôt un procédé, tantôt un autre. Nous avons en eux un grand dépôt. Pensons donc à eux et faisons tout pour que le démon ne nous les ravisse pas. Aujourd'hui nous faisons tout le contraire. Nous n'épargnons rien pour embellir un domaine et pour le confier à un homme fidèle; nous cherchons l'ânier, le muletier, le gérant, l'intendant le plus dévoué; mais, ce qui pour nous est le plus précieux, confier notre fils à un homme qui saura garder ses moeurs, nous ne nous en inquiétons point; pourtant c'est là ce que nous avons de plus précieux; c'est pour cela que nous avons reçu tout le reste. Nous pensons aux biens à acquérir pour nos enfants, et nous ne songeons point à eux-mêmes : comprenez donc quelle déraison? Formez l'âme de votre enfant, et le reste vous sera donné par surcroît, tandis que, si son âme n'est pas vertueuse, vos richesses ne lui serviront de rien; si au contraire elle est ce qu'elle doit être, la pauvreté ne lui portera nul préjudice. Voulez-vous le laisser riche après vous? Apprenez-lui à être honnête; car c'est ainsi qu'il pourra faire sa fortune, et s'il ne s'enrichit pas, il n'aura rien à envier aux riches. Mais, s'il est vicieux, quand vous laisseriez des millions, vous ne laisserez point un homme capable d'en être dépositaire, mais il resterait au-dessous de ceux qui sont descendus au dernier degré de la misère: pour des enfants sans frein, mieux vaut pauvreté que richesse. La pauvreté défendrait leurs mœurs, même malgré eux; la richesse, le voulussent-ils, ne leur permet point d'être sages, mais les entraîne, les fait tomber, les précipite dans un abîme de maux.
Mères, dirigez avec grand soin vos filles, la garde vous en est facile; veillez à ce qu'elles restent chez elles; avant tout apprenez-leur à être prudentes, retenues, à mépriser les richesses, à ne point aimer la parure, et préparez-les ainsi au mariage. Vous serez ainsi non-seulement leurs protectrices, mais celles des hommes qui doivent les épouser, et non-seulement d'eux, mais de leurs enfants, et même de leurs descendants. Si la racine est saine, les rameaux se développeront, comme ils le doivent, et de tout ce bien vous recevrez la récompense. Agissons donc ainsi toujours pour sauver non pas seulement une âme, mais plusieurs âmes par une seule. La jeune fille doit sortir de la maison paternelle pour se marier, comme un athlète sort de la palestre, formée et exercée;
il faut que, par sa vertu, elle puisse transformer tout ce qui l'entoure, de même que le levain transforme toute la masse à laquelle on le mêle. Que ses enfants, encore une fois, méritent le respect par leur conduite régulière et sage, en sorte qu' ils soient loués de Dieu et des hommes. Qu'ils apprennent à dompter la gourmandise, à s'abstenir du luxe, à être économes et affectueux; qu'ils apprennent à obéir.
C'est ainsi qu'ils pourront procurer une grande récompense à leurs parents; c'est ainsi que tout sera pour la gloire de Dieu et le salut de nos âmes, en Jésus-Christ Notre Seigneur, à qui gloire aux siècles des siècles. Ainsi soit-il.
HOMéLIE X. SI QUELQU'UN SOUHAITE L'éPISCOPAT, IL SOUHAITE UNE (EUVRE BONNE. IL FAUT DONC QUE L'éVêQUE SOIT IRRéPROCHABLE, MARI D'UNE SEULE FEMME; QU'IL SOIT SOBRE, PRUDENT, DE BONNES MOEURS, HOSPITALIER; QU'IL SACHE ENSEIGNER, NE SOIT PAS LIVRé AU VIN, NE FRAPPE PAS, MAIS SOIT MODéRé, ENNEMI DES QUERELLES, DéSINTéRESSé, SACHANT BIEN GOUVERNER SA MAISON, ET QUE SES ENFANTS LUI SOIENT SOUMIS AVEC UNE ENTIèRE RéGULARITé DE MOEURS. (III, 1-4 JUSQU'à 9.)
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