Le Soulier de satin (page 16)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Il est bien juste qu’à leur tour toutes ces créatures sur la scène que je fus et qu’il ne dépend que de moi d’animer, comme de grandes colonnes

M’entourent et me prêtent appui !

LE ROI. ― Je vous écoute.

L’ACTRICE. ― Don Felipe de Medina Sidonia…

LE ROI. ― Je m’attendais à ce nom.

L’ACTRICE. ― Sire, Don Felipe, mon petit Felipe,

Ah ! il n’y a personne autant que moi qui sache qu’il n’est pas fait pour gouverner l’Angleterre !

LE ROI. ― Et qui vous a dit, Madame, que j’avais une Angleterre à ma disposition pour lui en faire cadeau ?

L’ACTRICE. ― Tout le monde sait que Votre Majesté vient de conquérir l’Angleterre et que Dieu a dissipé ses ennemis.

Le bruit en un instant s’est répandu partout comme le feu dans l’herbe sèche.

Entendez de toutes parts ces chants et ces acclamations.

LE ROI. ― Il est vrai, c’est un grand jour pour l’Espagne. En ce jour est accordée à l’Espagne une grande et mémorable journée.

L’ACTRICE. ― Sire, rendez-moi Felipe. Il n’y a personne autant que moi qui sache qu’il n’est pas fait pour gouverner l’Angleterre !

Ah ! je l’ai trop bien vaincu pour qu’il soit capable désormais d’embrasser autre chose que moi. Je vaux mieux que l’Angleterre !

Quand il était dans mes bras ce n’était pas le bruit des vagues sans repos là-bas, déferlant contre ce repaire d’hérétiques qui l’empêchait de dormir !

Ce n’était pas l’odeur des algues et de la fumée de tourbe et des feuilles de chêne dans la pluie qui lui fera oublier jamais ce parfum brûlant de roses et de jasmin qui l’a conduit jusqu’à moi !

LE ROI. ― De quoi donc as-tu peur si tu es sûre de lui ?

L’ACTRICE. ― J’ai peur de cette Reine Marie que l’Usurpatrice a mise au fond d’une prison.

Mon beau Felipe la délivre et aussitôt elle lui accorde sa main. Le voilà Roi d’Angleterre au milieu du brouillard et de la glace.

C’est ainsi que les choses se passent dans toutes les histoires que j’ai jouées. Pauvre Felipe ! c’est fini, je ne suis plus rien pour lui.

LE ROI. ― La Reine Marie n’est plus présentement en Angleterre.

L’ACTRICE. ― Où est-elle donc ?

LE ROI. ― Ici même à mes pieds, je ne la croyais pas si belle.

L’ACTRICE. ― Sire, je ne vous entends pas.

LE ROI. ― Aucune Marie jamais ne fut si belle et si touchante, c’est ainsi que j’aime à me la représenter.

L’ACTRICE. ― Sire, j’ai peur de vous ! Qu’il vous plaise de m’ouvrir votre pensée !

LE ROI. ― Don Felipe est à toi, ma fille ! Prends-le, je te le donne. Quelle joie de vous retrouver !

L’ACTRICE. ― Ô Sire, vous êtes bon et je vous baise les mains ! Quoi, vous allez lui dire de revenir en Espagne ?

LE ROI. ― Comment lutter contre le mouvement de mon cœur ?

Je vous donnerai Felipe si vous me donnez quelqu’un à sa place pour gouverner l’Angleterre.

L’ACTRICE. ― Sire, ne vous moquez pas de moi ! Ces grands et ces capitaines qui vous entourent, vous n’avez qu’à choisir parmi eux.

LE ROI. ― Celui que j’ai choisi me défie et refuse d’aller où je veux.

L’ACTRICE. ― Eh quoi, il est quelqu’un à vos ordres qui ose désobéir ?

LE ROI. ― Je n’ai donné aucun ordre. Celui qui m’obéit il n’y a besoin d’aucun ordre, c’est ma volonté de toutes parts qui l’entoure et l’entraîne comme un torrent. Mais lui s’est placé en tel lieu que je n’aie sur lui prise.

L’ACTRICE. ― Ah ! que ne suis-je votre Chancelier ? Je saurais trouver des arguments en un moment qui lui feraient perdre pied !

LE ROI. ― Vous êtes plus forte que mon Chancelier !

L’ACTRICE. ― Est-ce que l’homme est jeune encore ?

LE ROI. ― Il est vieux et n’a qu’une jambe.

L’ACTRICE. ― C’est Don Rodrigue que vous dites ?

LE ROI. ― Lui-même.

L’ACTRICE. ― C’est Rodrigue, le marchand d’images, qui refuse d’être Roi d’Angleterre ?

LE ROI. ― Il ne refusera pas quand il verra Marie en larmes à ses pieds.

L’ACTRICE. ― C’est moi qui suis Marie ?

LE ROI. ― Je ne sais par quelle perversité vous vous obstinez à vouloir être autre chose.

L’ACTRICE. ― Échappée aux prisons d’Élisabeth ?

LE ROI. ― Et recueillie en grand secret par le Roi d’Espagne.

L’ACTRICE. ― Que fera-t-il quand il s’apercevra de la duperie ?

LE ROI. ― Que fait le rat quand il est pris au piège ? Le devoir sera à ce moment une cage autour de lui dont il ne peut s’échapper.

L’ACTRICE. ― Et c’est vraiment Rodrigue entre tous vos serviteurs dont vous avez besoin ?

LE ROI. ― Tout ce que je tiens de l’Angleterre il n’y a pas d’autre que lui qui soit fait pour le posséder.

L’ACTRICE. ― Et il faut que je le supplie qu’il accepte l’Angleterre ?

LE ROI. ― Je n’attends que sa demande pour la lui accorder.

L’ACTRICE. ― Et vous me rendrez Felipe ?

LE ROI. ― Tout ce qui mêlé à la mer et à mon armée répond en ce moment au nom de Felipe, je t’en fais présent.

L’ACTRICE. ― Et moi je vous amènerai Rodrigue ! (Elle sort après une dernière révérence. Cependant la salle s’est remplie des différents fonctionnaires, militaires, dignitaires et plénipotentiaires, nécessaires à constituer une espèce de tableau vivant « qu’on pourrait appeler la Cour du Roi d’Espagne », quelque chose dans le goût de la « Ronde de nuit ». Cette difficile composition, une fois achevée, ils demeurent tous parfaitement immobiles.)

LE ROI, frappant dans ses mains. — Messieurs, j’ai besoin de vous. Veuillez me prêter attention.

TOUS, répondent d’une seule voix. — Nous sommes aux ordres de Votre Majesté (et se mettent à imiter l’attention de la manière la plus fausse et conventionnelle que l’on puisse imaginer).

LE ROI. ― Je suppose que vous avez tous entendu déjà cette grande nouvelle qui nous est parvenue,

Nos ennemis par la tempête dissipés, nos forces ralliées et rassemblées, les hérétiques divisés en armes l’un contre l’autre, et notre puissante armée, de concert avec notre flotte, marchant sur Londres.

LE CHANCELIER. ― Il faut remercier Dieu qui a merveilleusement accompli son œuvre par nous au rebours de toute sagesse humaine.

LE ROI. ― À lui seul soit l’honneur comme au grand astre invisible qui des affaires temporelles conduit la montée et le reflux

Et qui fait qu’aux nations qu’il aime la défaite ne soit pas moins avantageuse que la victoire et recevoir que de donner.

LE CHANCELIER. ― Le bruit est parvenu jusqu’à moi que Don Felipe de Medina Sidonia est mort.

LE ROI. ― Il est vrai. C’est une nouvelle qu’il convient de garder encore secrète.

LE CHANCELIER. ― Qui va gouverner l’Angleterre à la place de notre beau Duc ?

LE ROI. ― Vous-même, monsieur le Chancelier, si cela vous convient.

LE CHANCELIER. ― Ma place est la censure et non point de gouverner.

LE ROI, aux courtisans. — Si quelqu’un de vous me demande l’Angleterre, je la lui donne. (Ils demeurent tous immobiles et muets.) Eh quoi, aucun de vous ne veut de l’Angleterre ?

LE CHANCELIER. ― C’est de Votre Majesté qu’ils ont peur et de ces desseins qu’Elle cache au fond de son cœur impénétrable.

LE ROI. ― Eh bien, je sais, j’ai désigné déjà à qui je donnerai ces Îles dans la brume, ces terres sombres et mouillées,

Qu’au travers de la tempête vient de toucher enfin un rayon de notre Soleil catholique.

LE CHANCELIER. ― Nous attendons son nom.

LE ROI. ― J’attends que lui-même vienne se proposer à Nous.

Il y a trop longtemps qu’il fuit jusqu’aux extrémités de la terre Notre présence, se vantant de faire où Nous n’étions pas, Notre œuvre et de gagner pour Nous la longueur de son ombre par les moyens que lui-même a inventés et combinés.

C’est ainsi que vous l’avez vu tour à tour se meurtrir aux portes du Couchant et de l’Est.

Et maintenant la ride qui l’avait porté jusqu’aux extrémités de la terre le ramène irrésistiblement jusqu’à Nous,

Alors que de ses flottes sombrées il ne reste plus sous ses pieds que ce bateau fendu,

Sur lequel il a l’insolence de défier encore notre Vaisseau Royal.

Eh bien, je jure que si au lieu de s’amuser avec le reflet à l’envers sur l’eau de mes enseignes, il vient directement à moi, et moi tout ce qu’il demande, je le lui donnerai et je m’apercevrai de lui.

LE CHANCELIER. ― Pourquoi l’avoir abandonné quand il était jeune et puissant, pour le reprendre maintenant qu’il est infirme et vieux ?

LE ROI. ― Ce n’est pas moi, ce sont les choses qui l’ont abandonné, il n’était plus d’accord avec elles ;

On aurait dit qu’ils n’étaient plus animés de la même vie et qu’ils ne s’attendaient pas, qu’ils ne s’entendaient pas.

Mon devoir n’était-il pas d’enlever aussitôt le rouage qui grippe et qui grince ?

Ce n’est pas la même chose d’imposer sa volonté, de donner une forme à la matière plastique comme il a fait jadis de l’Amérique.

Ou de s’arranger avec les choses qui existent et d’intervenir à point nommé avec une oreille infaillible,

Car ce sont elles qui fournissent le mouvement et nous l’intelligence.

Toutes ces choses qui semblent disparates cependant elles vont naturellement vers l’accord.

Et maintenant qu’il est vieux, je suppose qu’il a compris que le moment est venu pour lui moins d’agir que d’écouter

Et de conduire les intérêts et les passions humaines à ce mariage politique auquel ils sont prédestinés.

LE CHANCELIER. ― Ainsi, ce colporteur à la jambe de bois, c’est à lui que vous allez décerner l’héritage des léopards et de la harpe ?

LE ROI. ― Je n’attends pour cela qu’un signe.

LE CHANCELIER. ― Quel signe ?

LE ROI. ― Je n’irai pas le chercher, je ne lui donnerai aucun ordre. Mais qu’il me demande l’Angleterre et je la lui donnerai. Vous n’osez jamais me demander rien, ou bien alors ce sont des titres, quelques bouts de ruban, quelques sacs d’écus, quelques arpents de terre,

Mais ce mendiant qui n’a plus d’autre asile que trois planches sur la mer,

Qu’il me demande l’Angleterre et je la lui donnerai !

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SCÈNE V PREMIÈRE ÉQUIPE BIDINCE, DEUXIÈME ÉQUIPE HINNULUS

Les machinistes disposent négligemment au milieu de la mer une rocaille trouée, aussi légère qu’un échaudé. Arrivent les personnages de la scène première partagés en deux équipes et accompagnés du nombre de comparses qu’on jugera nécessaire pour leur donner du corps. D’un côté donc de l’échaudé, MANGIACAVALLO, ALCOCHETE et le professeur BIDINCE. De l’autre côté BOGOTILLOS, MALTROPILLO et le professeur HINNULUS. On voit les jambes de ces messieurs au-dessous du bordage des bateaux qu’ils manœuvrent puisque aussi bien chacun sait que, sans jambes, les bateaux ne sauraient marcher.

PREMIÈRE ÉQUIPE BIDINCE. ― Voilà notre bouée. C’est ici, je la reconnais à ce petit drapeau rouge que nous avons planté dessus.

DEUXIÈME ÉQUIPE HINNULUS. ― Voilà notre bouée. C’est ici. Je la reconnais à ce petit drapeau rouge que nous avons planté dessus.

BIDINCE. ― Oh ! je suis terriblement excité !

HINNULUS. ― Oh ! je suis terriblement excité ! (Il hennit. Chacune des Équipes attache à l’avant du bateau le bout de corde qui était fixé à la bouée).

DEUXIÈME ÉQUIPE. ― Attention ! il n’y a plus qu’à tirer tous ensemble et bien d’accord. C’est le moment ou jamais.

BIDINCE. ― Pourquoi est-ce le moment ou jamais ? (HINNULUS fait comprendre par sa mimique qu’il est en train de dire la même chose.)

PREMIÈRE ÉQUIPE. ― N’avez-vous pas appris que toute la flotte anglaise est allée au fond de la mer ? (La deuxième équipe dit la même chose avec des gestes.)

BIDINCE. ― Eh bien ?

HINNULUS. ― Eh bien ?

PREMIÈRE ÉQUIPE. ― Alors il y a quelque chose qui va remonter ! Quand quelque chose va au fond de l’eau, il y a autre chose qui va remonter.

LA DEUXIÈME ÉQUIPE dit la même chose et ajoute : C’est l’équilibre, quoi !

PREMIÈRE ÉQUIPE. ― C’est l’équilibre, quoi !

BIDINCE, comme prenant Hinnulus à témoin à travers l’échaudé. — Quelle étrange superstition !

HINNULUS, de même attestant l’échaudé. — Quelle étrange superstition !

BIDINCE. ― Et maintenant, tirez !

HINNULUS. ― Et maintenant, tirez !

PREMIÈRE ÉQUIPE. ― Tirons !

DEUXIÈME ÉQUIPE. ― Tirons ! (Ils ne tirent pas.)

PREMIÈRE ÉQUIPE. ― Si vous donniez un demi-douro à chacun on tirerait mieux.

DEUXIÈME ÉQUIPE. ― Juste un petit douro à chacun et l’on tirerait de meilleur cœur.

BIDINCE, levant les bras au ciel. — C’est une extorsion épouvantable !

HINNULUS, levant les bras au ciel. — C’est une extorsion épouvantable ! (Il hennit.)

BIDINCE. ― J’ai déjà donné dix douros et si nous attrapons la poissonne il y a dix autres douros.

HINNULUS. ― Cela fait dix douros que j’ai déjà donnés. Et dix autres douros si nous halons la bouteille.

BIDINCE. ― Et dépêchons-nous, car j’ai toujours peur de voir arriver Hinnulus. Quel baudet à longues oreilles ! Il prétend que c’est une bouteille que vous avez amarrée !

HINNULUS. ― De voir arriver ce maudit dit Bidince je ne suis pas sans peur. Quelle tête de mouton ! Il prétend que ce que vous avez harponné, c’est une poissonne ! (Il hennit.)

PREMIÈRE ÉQUIPE, avec circonspection. — Des bouteilles comme ça c’est rare qu’il y en a qui se promènent à travers la mer. Pourtant nous avons réussi à la ficeler. Mais elle était trop lourde pour nous et elle a allé été se coincer dans un trou de l’échaudé.

DEUXIÈME ÉQUIPE, en même temps. — Des poissonnes comme ça je peux pas dire que j’en ayons jamais vu. Rien qu’un moment que j’avons pu l’apercevoir. Ça a suffi pour lui passer l’haussière, a ne s’échappera pas. Mais elle était trop forte pour nous dans un trou qu’elle a allé été se réfugier !

BIDINCE, frappant du pied. — Ce n’est pas une bouteille, c’est une poissonne !

HINNULUS, frappant du pied. — Ce n’est pas une poissonne, c’est une bouteille !

BIDINCE, insidieux. — Et comment est-ce qu’elle était, cette poissonne ?

PREMIÈRE ÉQUIPE. ― On ne l’a vue qu’un petit moment.

BIDINCE. ― Toute ronde et luisante comme une grosse bouteille ?

PREMIÈRE ÉQUIPE. ― J’allais le dire, c’est ça ! toute rose et luisante comme une grosse bouteille.

BIDINCE. ― Et vous n’avez pas vu, de temps en temps, comme une lumière qui s’éteignait et se rallumait ?

PREMIÈRE ÉQUIPE. ― C’est cela même, eh, Mangiacavallo ? une espèce de lumière comme qui dirait qui s’éteignait et se rallumait.

HINNULUS. ― Et comment est-ce qu’elle était, cette bouteille ?

DEUXIÈME ÉQUIPE. ― C’était une grosse bouteille.

HINNULUS. ― Eh bien ! qu’est-ce qu’il y avait dans cette bouteille ?

DEUXIÈME ÉQUIPE. ― Faites excuse, on ne l’a vue qu’un petit moment. Ou plutôt l’ombre qu’elle faisait sur le sable blanc au fond de l’eau avec le soleil rouge au-dessus qui était en train de se coucher.

HINNULUS. ― Et vous n’avez pas vu un tas de choses qui remuaient dedans ?

DEUXIÈME ÉQUIPE. ― Il y a toujours un tas de choses dans une bouteille.

BIDINCE. ― Assez causé ! Et maintenant, allons-y !

HINNULUS. ― Et maintenant, allons-y !

BIDINCE. ― Tirez !

HINNULUS. ― Tirez !

PREMIÈRE ÉQUIPE. ― Tirons !

DEUXIÈME ÉQUIPE. ― Tirons ! (Les deux équipes attachées l’une à l’autre, exécutent de chaque côté de l’échaudé une espèce de tug-of-war.)

PREMIÈRE ÉQUIPE. ― Ça vient !

DEUXIÈME ÉQUIPE. ― Ça vient !

PREMIÈRE ÉQUIPE. ― C’est dur !

DEUXIÈME ÉQUIPE. ― C’est dur ! (Ils s’arrêtent.)

ALCOCHETE, obséquieux. — Mais avant que de recommencer, veuillez nous expliquer, Monsieur le Professeur, de quoi est fait cette espèce d’animal que vous tenez tant à collectionner.

BIDINCE, solennel et oraculaire. — Au commencement, aux époques du lias et du crétacé, voyageaient dans les mers fumantes des baleines en tôle vernie.

ALCOCHETE. — C’est intéressant.

BIDINCE, faisant des gestes comme s’il dessinait sur un tableau à la craie. — L’animal que nous poursuivons est une survivance de ces époques naïves. J’ai vu son portrait dans un livre allemand et moi-même j’en ai ramassé les morceaux par-ci par-là.

ALCOCHETE. ― C’est intéressant. Et comment est-ce qu’il était fait ?

BIDINCE, simple et familier. — Il n’avait qu’un seul œil formant objectif et au-dessus une espèce de phare ou projecteur électrique qu’il éteint et rallume à volonté.

La bouche ? comment est la bouche ? Il n’a pas de bouche. Il est complètement bouché.

Mais au milieu de l’estomac on remarque un double rouet sur lequel s’enroule en forme de 8 une lanière ou bandelette sans fin,

Sur laquelle viennent s’imprimer les images que capte l’objectif.

ALCOCHETE. ― C’est intéressant.

BIDINCE, cantabile con molto espressione. — Aussitôt entraînées par le second rouet elles passent dans une espèce de mâchoire ou de brosse, congrument irriguée, qui détache les images et les livre à l’appareil digestif.

On n’a rien trouvé de plus beau depuis le peutêtroptère !

ALCOCHETE. ― Et comment appellerons-nous ce poisson-là ?

BIDINCE, avec enthousiasme. — Nous l’appellerons le Georgeophage, de George qui est mon nom, George Bidince,

Et phage qui veut dire poisson. Tous les poissons et poissonnes s’appellent comme ça.

ALCOCHETE. ― C’est intéressant. Et vous dites qu’une bête comme ça existe ?

C’est intéressant.

BIDINCE. ― Il existe ! il a le devoir d’exister ! C’est une hypothèse commode.

Il est mieux qu’effectif, il est indispensable.

HINNULUS, comme s’il continuait la conversation. — Mais si vous avez pu amener la bouteille aussi près du bateau que vous dites, certainement vous avez dû voir quelque chose.

BOGOTILLOS. ― Bien sûr qu’on a vu quelque chose.

HINNULUS. ― Qu’est-ce que vous avez vu ?

BOGOTILLOS. ― Eh bien ! devinez voir un peu.

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