Le Soulier de satin (page 15)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

LA BOUCHÈRE, pleurnichant. — Que dira mon père ? que dira ma mère ? que dira mon frère ? que dira le notaire ? que dira Madame la Supérieure du couvent où j’ai été si bien élevée ?

DONA SEPT-ÉPÉES. ― Que dira mon fiancé, le magnifique propriétaire de la Boucherie du Progrès ?

LA BOUCHÈRE. ― Ah ! la seule idée de mon fiancé me donne des ailes ! et je sens que pour le fuir j’irais volontiers avec vous jusques au bout du monde !

SEPT-ÉPÉES. ― Tu iras avec moi si je veux, car aussitôt que je serai lasse de toi, je te renfoncerai dans la mé avec un bon coup de rame sur la tête.

LA BOUCHÈRE. ― Eh bien, vous ferez de moi ce que vous voudrez, Mademoiselle, je suis contente ! Dès que j’ai vu votre gentil visage, dès que vous m’avez regardée et souri, j’ai compris que je n’avais plus qu’à vous suivre à tire d’ailes où vous allez !

SEPT-ÉPÉES. ― Il faut vite nous dépêcher, la Bouchère, il fait si bon ! Il n’y a pas de temps à perdre si nous voulons que le monde reste aussi beau qu’il est jusqu’à présent ! C’est pas possible ! Ça va peut-être ne durer qu’une seconde ! Ainsi le moucheron ne perd pas de temps pour aller tout droit à la belle flamme claire qui vient de s’allumer ! Et nous ne sommes pas un moucheron ! nous sommes deux petites alouettes de compagnie qui piquent en chantant vers le soleil !

Moi, du moins, je suis une alouette, et toi, tu n’es qu’une grosse mouche à viande. Ça ne fait rien, je t’aime tout de même.

LA BOUCHÈRE. ― Où c’est que vous voulez me conduire ?

SEPT-ÉPÉES. ― Ô ma Bouchère, que je suis heureuse ! Comme ça va être joli avec moi, comme ça va être amusant ! Les autres filles ont toujours cette longue vie embêtante devant elles, le mari, les enfants, la soupe à faire tous les jours, les assiettes sempiternellement à relaver, on ne pense qu’à ça !

Les gens marchent péniblement et ils ne s’aperçoivent pas que c’est tellement plus facile de voler, il n’y a qu’à ne plus penser à soi !

Ce beau soleil, ce n’est pas pour rien que Dieu l’a mis là ! Il n’y a qu’à y aller, montons-y ! Mais non pas, ce n’est pas le soleil ! c’est cette odeur délicieuse qui m’attire ! Oh ! si je pouvais tout le temps la respirer ! le temps de mourir et de nouveau elle est là ! Ce n’est pas le soleil visible que je veux, c’est cette espèce d’esprit exhilarant, cette odeur délicieuse qui fait mon cœur défaillir !

LA BOUCHÈRE. ― Où est-elle, cette odeur délicieuse ?

SEPT-ÉPÉES. ― Là où est ma chère maman cela sent bon ! Plusieurs fois, la nuit, elle est venue me trouver et elle m’embrasse tendrement et je suis sa fille chérie. Et il faut que j’aille la délivrer en Afrique.

LA BOUCHÈRE. ― Mais ne m’avez-vous pas dit qu’elle est morte là-bas il y a plus de dix ans ?

SEPT-ÉPÉES. ― Elle est morte mais elle n’a pas fini ce qu’elle avait à faire en Afrique ! Est-ce qu’elle est délivrée pendant qu’il y a tant de chrétiens qui gémissent dans les bagnes de Barbarie ?

Je ne puis aller à elle, mais je puis aller jusqu’à eux.

Est-ce que nous sommes libres quand nous tenons de toutes parts à tant d’âmes pressées ?

Est-ce que je resterai lâchement à me prélasser en Espagne quand il ne tient qu’à moi de délivrer tout un peuple captif et maman qui est avec eux, comme eux ? Oh je voudrais déjà être partie !

LA BOUCHÈRE. ― C’est vous qui allez délivrer les captifs ?

SEPT-ÉPÉES. ― Oui, Mademoiselle, et si vous commencez à être malhonnête, je n’ai qu’à donner un coup de barre et je vous ramènerai à la Boucherie du Progrès.

LA BOUCHÈRE. ― Expliquez-moi ce que nous allons faire.

SEPT-ÉPÉES. ― Aussitôt que nous serons ensemble trois cents hommes (et il n’y a rien de plus facile que de réunir trois cents hommes et beaucoup plus, car il n’y a pas de bon chrétien en Espagne qui ne voudrait être d’une aussi noble entreprise),

Nous partirons tous ensemble sous l’enseigne de Saint Jacques et de Jésus-Christ et nous prendrons Bougie.

Bougie pour commencer, il faut être raisonnable, Alger est une trop grosse affaire.

J’ai vu un matelot, il y a huit jours, qui connaît Bougie. Son frère de lait a été prisonnier à Bougie. Il dit qu’il n’y a rien de plus facile que de prendre Bougie.

LA BOUCHÈRE. ― Et quand nous aurons pris Bougie ?

SEPT-ÉPÉES. ― Si tu veux savoir ce que je pense, je ne crois pas que nous prendrons Bougie, mais que nous serons tués et que nous irons au ciel. Mais alors tous ces pauvres captifs du moins sauront que nous avons fait quelque chose pour eux.

Et tous les chrétiens quand ils nous auront vus périr bravement se lèveront pour les délivrer et chasser les Turcs.

Au lieu de se battre vilainement entre eux.

Et moi je serai au ciel entre les bras de ma chère maman, voilà ce que j’ai fait !

LA BOUCHÈRE. ― Et moi, je marcherai toujours derrière vous, tout près, et j’aurai une grande bouteille pleine d’eau pour vous donner à boire toutes les fois que vous aurez soif !

SEPT-ÉPÉES. ― Si mon père le veut, nous ne prendrons pas seulement Bougie, mais Alger et tout le reste ! Tu verras mon père ! Il sait tout. Il n’y a rien qu’il ne puisse faire s’il veut. Qu’est-ce que c’est, à côté de lui, que Dragut et Barberousse ?

LA BOUCHÈRE. ― C’est votre père qui n’a qu’une jambe et qui fait ces belles feuilles des Saints que tous les pêcheurs veulent avoir ?

SEPT-ÉPÉES. ― Mon père est le Vice-Roi des Indes et c’est lui qui a fait passer les bateaux par-dessus l’isthme de Panama. Et ensuite c’est lui qui a découvert la Chine et le Japon et a pris tout seul avec douze hommes le château et la ville de Oshima défendus par trois mille guerriers armés d’arcs et de flèches. C’est là qu’il a perdu la jambe, et ensuite, au dernier étage du château de Nagoya, il a appris la langue des bonzes et étudié la philosophie.

Et maintenant, revenu ici, c’est lui qui avec tous les Saints fait une grande armée de papier. C’est lui qui, avec son pinceau, fait descendre tous les Saints du ciel, et quand ils seront tous là, il se mettra à leur tête et moi à côté de lui et toi derrière moi avec une grosse bouteille et nous prendrons Bougie et Alger pour la gloire de Jésus-Christ !

LA BOUCHÈRE. ― Jean d’Autriche, le fils de Dona Musique, à qui le Roi d’Espagne a donné sa flotte à commander et qui part demain pour se battre contre les Turcs est un bien plus grand général que votre père.

SEPT-ÉPÉES. ― Ce n’est pas vrai, la Bouchère, tu mens ! Je ne laisserai jamais dire à personne qu’il y a un plus grand général que mon père.

LA BOUCHÈRE. ― Un vieux homme qui a le pied coupé ! Qui voudrait s’engager sous les ordres d’un vieux type à la jambe coupée quand il n’y a qu’à regarder ce beau jeune homme pour savoir qu’il nous mène à la victoire ?

SEPT-ÉPÉES. ― Qu’a-t-il donc fait, ton petit Don Juan, tandis que l’Afrique et les deux mondes sont remplis du nom de mon père.

LA BOUCHÈRE. ― Vous-même, vous ne pouvez pas dire le contraire,

Si vous étiez un homme et si vous n’étiez pas le fils, la fille, veux-je dire, de Don Rodrigue,

De quel cœur n’iriez-vous pas aussitôt rejoindre les enseignes de Don Juan.

SEPT-ÉPÉES, avec un gros soupir. — Il est bien vrai, ma Bouchère, ah ! tu ne sais à quel point tu as raison !

LA BOUCHÈRE. ― Achevez, je sens que vous avez quelque chose à me dire.

SEPT-ÉPÉES. ― Es-tu capable de garder un secret ?

LA BOUCHÈRE. ― Je le jure, tout ce que vous me donnerez, je suis capable de le garder !

SEPT-ÉPÉES. ― Don Juan m’aime. Il a bien vu dans mes yeux que je suis capable de mourir pour lui. C’est fini, jamais plus je ne veux le revoir, ah ! il pourrait me supplier ! mon cœur est à lui.

LA BOUCHÈRE. ― Mais où donc avez-vous vu Don Juan ?

SEPT-ÉPÉES. ― Cette nuit même, comme j’allais chez toi mettre l’échelle au mur de ton jardin pour te faire ensauver.

Qu’est-ce que je vois sous une lanterne au coin de la rue de l’Huile ? Un beau jeune homme en noir, avec une chaîne d’or au cou, qui se défendait bravement contre trois estafiers.

Et moi, j’avais un énorme pistolet que j’avais volé à mon père et que je m’étais amusée à charger avec toute la poudre que j’avais pu trouver, je ferme les yeux et pan !

Ça a fait tant de bruit et de fumée qu’on aurait dit un coup de canon et qu’on ne voyait plus rien,

J’en ai eu le poignet tout démantibulé.

Quand j’ai vu clair de nouveau, les trois brigands avaient fui et il n’y avait plus que ce beau et élégant jeune homme en noir qui me remerciait.

Ah ! j’étais bien honteuse et je ne savais plus où me fourrer, qu’est-ce qu’il a dû penser de moi !

LA BOUCHÈRE. ― Qu’est-ce qu’il a dit ? qu’est-ce qu’il a dit ?

SEPT-ÉPÉES. ― Il m’a dit de venir avec lui sur son bateau et que je serais son page et son aide de camp et qu’il partait après-demain pour se battre contre les Turcs et que son nom était Jean d’Autriche et qu’il mourrait avant trente ans.

LA BOUCHÈRE. ― Peut-être qu’il voulait se moquer de vous.

SEPT-ÉPÉES. ― Il se moque de moi et moi, je me moque de lui ! Il s’appelle Jean d’Autriche et moi je m’appelle Marie de Sept-Epées, la fille du Vice-Roi des Indes. Comme si c’était lui dont parle l’Évangile à la fin de la messe quand il dit : Il y a eu un homme appelé Jean !

J’appartiens à mon père et non pas à ce vilain garçon qui a l’air si sûr de lui et de moi.

Il m’a dit qu’il fallait venir tout de suite et qu’on lui avait dit qu’il mourrait avant trente ans. Est-ce que j’ai peur de la mort ?

Parce que je suis une fille est-ce qu’il croit que je ne suis pas capable de le servir et de mourir pour lui ?

Ah ! je serais un frère pour lui et nous dormirions ensemble côte à côte et je serais là toujours à côté de lui pour le défendre, ah ! je reconnaîtrais tout de suite ses ennemis !

Ah ! s’il meurt et moi aussi je suis prête à mourir avec lui !

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SCÈNE IV LE ROI D’ESPAGNE, LE CHAMBELLAN, LE CHANCELIER, L’ACTRICE

Une salle dans le Palais flottant du Roi d’Espagne. C’est une grande pièce dorée soutenue par des colonnes torses et éclairée par une large verrière à petits vitraux à demi ouverte. Une sombre lumière dorée vient d’en bas par la réflexion de la mer.

LE ROI D’ESPAGNE est un homme au teint pâle, aux yeux profondément enfoncés sous d’épais sourcils, aux grands traits osseux que n’éclaire jamais un sourire, massif et la tête dans les épaules. Il ressemble au Roi de pique, tandis que son prédécesseur des deux premières journées ressemblait plutôt au Roi de cœur.

Il a les yeux attentivement fixés sur une tête de mort, faite d’un seul morceau de cristal de roche, qui est posée sur un coussin de velours noir au milieu de la table, éclairée par le rayon du soleil couchant.

LE ROI. ― Quel pouvoir m’empêche de lancer incontinent par la fenêtre ce caillou maudit, cet appareil à savoir que Rodrigue est allé déterrer pour moi au fond d’une tombe mexicaine, ce crâne translucide dont il m’a fait présent par moquerie ?

Éponge spirituelle, entre ma pensée et ces choses que la courbure de la terre m’empêche de voir, il est un intermédiaire inique.

Une seconde… et rien. Une seconde… et tout s’efface et l’affreuse diaprure dont on ne sait si c’est ce cristal ou ma pensée qu’elle colore s’est effacée.

À l’instant, dans dix lieues de tempête, dans un nœud de vagues furibondes qu’éclairait un soleil de folie, n’ai-je pas vu le Rosario en flammes s’enfoncer la poupe en l’air et le pavillon royal s’évanouir dans l’écume ?

Maintenant c’est une nuit mortuaire où flottent des plaques de neige et de tous côtés fuient de petites lumières éperdues.

J’ai sous les yeux une côte couverte d’épaves, des équipages tout petits qu’on passe au fil de l’épée.

Et ce cadavre obstiné, qui dans les eaux de ce néant prophétique remonte sans cesse et se replonge, je n’ai pas besoin de voir autre chose que son épaule et sa nuque entourée d’un fil d’or et d’un chiffon de dentelle,

Pour reconnaître l’Amiral lui-même, le beau Duc Medina Sidonia. Est-ce toi, Félipe ?

Qui m’empêche de jeter ce caillou par la fenêtre, ce crâne sculpté dans de l’esprit ? si ce n’est l’avidité d’un cœur qu’aucun désastre n’est capable de rassasier et qui n’ouvre

Ses portes qu’à la sommation de la catastrophe.

Tout ce qui arrive pour moi est-il inattendu ? ai-je nourri quelque illusion jamais ?

Ai-je été assez fou jamais pour croire que j’allais conquérir l’Angleterre avec vingt mille hommes et cette Armada encombrée de convois et de servitudes ?

Toutes ces complications, les révoltes en cent points divers à supporter à jour dit, l’Écosse, l’Irlande, toutes ces ambitions, rivalités et intérêts divers à accorder, les troupes de Parme en Flandre à embarquer sous le canon des Pays-Bas,

N’étaient-ce pas autant de portes ouvertes à la mauvaise fortune ? Qui se confie au hasard, qu’a-t-il le droit d’attendre ?

Comment appeler le Roi qui bâtit sur la mer mouvante et qui confie aux vents ses trésors et ses soldats ?

Et cependant je n’avais pas le choix. Il fallait faire absolument quelque chose. Il n’y a pas besoin d’espérer pour entreprendre.

L’hérésie est pour la chrétienté une telle souillure, elle est pour un cœur universel une chose tellement abominable et hideuse,

Que n’aurais-je eu qu’une chance, le devoir du Roi Très Catholique était de l’essayer et d’écraser Cranmer et Knox et de clouer sur son rocher cette cruelle Sylla, cette harpye à la face humaine, la sanguinaire Élisabeth.

J’ai fait ma tâche, j’ai bouché ce trou par où l’Accusateur contre moi eût pu passer, j’adore Dieu maintenant de toutes parts autour de ma foi une parfaite enceinte. (Il couvre la tête de mort avec un coin du tapis de velours noir sur lequel elle est posée. Entre précipitamment LE CHAMBELLAN. Il a une belle fraise, une belle petite barbe blonde, de belles culottes noires bien rembourrées, et tous ses membres et articulations sont de guingois à des angles différents comme les parties d’un mètre de charpentier.)

LE CHAMBELLAN, entrant gauchement et rapidement. — Sire ! de bonnes nouvelles, Sire ! d’excellentes nouvelles ! de glorieuses nouvelles !

Loué soit Dieu qui protège l’Espagne ! Qui aurait pu douter qu’une expédition si bien combinée et pour un but si honorable sous un chef si distingué pût avoir une fin autre qu’excellemment parfaitement satisfaisante ?

LE ROI, le regardant d’un œil de plomb. — Apaisez-vous, Monsieur, et reprenez vos esprits et veuillez me dire en ordre et posément ce que vous avez à me marquer.

LE CHAMBELLAN. ― Je demande humblement pardon à Votre Majesté ! En un jour si beau pour l’Espagne, qui pourrait contenir sa joie ? La mer même s’agite sourdement sous mes pieds et ce palais avec ses miroirs et ses peintures se soulève et craque,

Comme si la vague irrésistible qui vient de s’abattre sur les falaises de Douvres et de Southampton

Intéressait les racines de la profonde volute qui, de sous la quille de votre bâtiment monarchique,

S’épanouit en une triple corolle autour de l’Espagne Dieubénite.

LE ROI. ― Abandonnez ce langage poétique et éclairez-moi.

LE CHAMBELLAN. ― Sans aucune espèce de difficultés, la glorieuse Armada favorisée par le souffle des Anges

Est parvenue aux rivages de Calais et de Gravelines,

Et là, sur les bateaux préparés, elle a embarqué les troupes de Parme.

LE ROI. ― Où se trouvaient cependant les flottes de Frobisher et de Drake ?

LE CHAMBELLAN. ― Leurs débris jonchent les côtes de la Manche, de l’Irlande, des Hébrides et du Canal de Bristol.

LE ROI. ― Ce n’est pas la même chose sur la carte.

LE CHAMBELLAN. ― Il n’y a pas le moins du monde à douter.

LE ROI. ― Sont-ce là des nouvelles de l’Amiral qui sont directement parvenues ?

LE CHAMBELLAN. ― Non pas, mais on ne parle pas d’autre chose à Bayonne.

LE ROI. ― Et qui vous a donné des nouvelles de Bayonne ?

LE CHAMBELLAN. ― Un marchand juif de ce matin arrivé, que la police a interrogé.

LE ROI. ― Il n’y a qu’à remercier Dieu d’un si grand succès.

LE CHAMBELLAN. ― Et déjà notre flotte remontant à pleines voiles la Tamise foudroie la Tour de Londres !

LE ROI. ― Il nous faut célébrer Te Deum et tenir conseil sur ce que nous allons faire de la Grande-Bretagne.

LE CHAMBELLAN. ― Il n’y a qu’une ombre à votre victoire, je dois tout dire.

LE ROI. ― Parlez.

LE CHAMBELLAN. ― Le pauvre duc de Medina Sidonia s’est noyé, on n’explique pas comment.

LE ROI. ― Dieu ait son âme, ainsi soit-il ! (On entend le bruit d’une discussion au dehors.) Quel est ce bruit ? (Entre UN HUISSIER.)

L’HUISSIER. ― Sire, il y a là une femme qui dit que Votre Majesté lui a fixé audience et qui veut absolument être introduite auprès de Votre Majesté.

LE ROI. ― Un moment. (Au CHAMBELLAN.) Êtes-vous allé trouver Don Rodrigue comme je vous avais fait suffisamment comprendre que tel était notre désir ?

LE CHAMBELLAN. ― C’est Don Mendez Leal qui s’est chargé de cette mission.

LE ROI. ― Eh bien, qu’a-t-il répondu ?

LE CHAMBELLAN. ― Il n’a rien répondu mais il lui a épinglé dans le dos le portrait de l’Ange Gabriel et il lui a attaché le nez avec un cordon de soulier pour l’empêcher de mentir.

Le pauvre gentilhomme est encore tout frémissant de cette injure !

LE ROI. ― C’est bien. — Je vous demanderai, Monsieur, de me faire la faveur pour un moment de ne plus exister. Le Chambellan n’existe plus. (À L’HUISSIER.) Faites entrer Madame. (L’HUISSIER sort. Entre L’ACTRICE.)

L’ACTRICE. ― Sire ! Sire ! je me jette aux genoux de Votre Majesté ! (Elle fait comme elle le dit, en excellent style.)

LE ROI. ― Relevez-vous, Madame !

L’ACTRICE. ― Sire ! mon Roi ! Que dire ? Par où commencer ? Ah ! je sens quelle est mon audace ! Mais la miséricorde des Rois n’est-elle pas comme cette grande coupe, dans les jardins de l’Escurial, alimentée à de lointaines cimes dont on ne sait jamais l’heure qu’elle afflue mais où les rossignols toujours ont la permission de se désaltérer. (Elle se relève.)

LE ROI. ― Parlez sans crainte, Madame, je vous écoute. Ne faisons-nous pas le même métier, vous et moi, chacun sur son propre théâtre ?

L’ACTRICE, d’une voix éclatante. — Ah ! si jamais, ô mon Roi, ma voix a su porter jusqu’à votre cœur les accents de Lope et de Calderon,

Si jamais votre cœur s’est ému de voir l’Espagne en ma personne à grands plis se jeter aux genoux de Sertorius,

Prêtez à ma pauvre supplication de femme une oreille favorable !

Car s’il est vrai que j’ai nourri de mes simples affections ces grandes paroles que j’avais charge de rendre sensibles,

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