Le Soulier de satin (page 18)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

L’ACTRICE. ― Vous viendrez avec moi en Angleterre ?

DON RODRIGUE. ― Je viendrai si je veux, mais je voudrais d’abord essayer de réaliser avec vous ce grand projet de frise,

Cela s’appellera le Baiser de paix. Cela m’est venu à l’idée en regardant les moines au chœur qui se transmettent l’un à l’autre le baiser que le premier d’entre eux à l’Autel a reçu de l’Officiant.

Ils projetaient leurs ombres l’un sur l’autre.

Mais au lieu de moines nous mettrons des femmes enveloppées de longs voiles.

Elles se communiquent l’une à l’autre la Paix.

J’ai une espèce de grand drap, nous dirons au petit mousse de s’envelopper dedans, ou peut-être je le ferai moi-même, je vous donnerai les poses.

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SCÈNE VII DIÉGO RODRIGUEZ, LE LIEUTENANT

Un vieux bateau délabré et rapiécé qui fait voile péniblement vers le port. (Si c’est trop compliqué à représenter une simple bouteille dans la main de DIÉGO RODRIGUEZ contenant un bateau à voiles fera l’affaire.) Sur le pont, le commandant DIÉGO RODRIGUEZ et son LIEUTENANT, un jeune homme.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Dès le milieu de la nuit j’ai reconnu l’odeur de Majorque, comme si c’était une femme coup par coup qui me l’envoyait avec son éventail noir. Il n’y a que la Corse qui sente aussi bon.

LE LIEUTENANT. ― Il y a aussi la ville de Marseille.

Comme je donnerais la Corse et les trois Baléares pour respirer l’odeur du bois humide qui brûle sur le rivage de Timor !

DON RODRIGUEZ. ― Si je vous entends répéter ces paroles impies, je vous envoie par le fond la tête la première.

LE LIEUTENANT. ― Ah ! je n’ai fait qu’y mettre les lèvres et vous me l’avez retirée aussitôt ! Que n’ai-je bu plus profond à cette coupe empoisonnée !

DIÉGO RODRIGUEZ, braquant sa longue-vue. — Rien n’a changé ! Voilà la maison du notaire, voilà celle de Monsieur le Bailli, voilà le couvent des Clarisses au milieu des cyprès ! C’est ridicule.

LE LIEUTENANT. ― Montrez-moi la maison de Dona Austrégésile.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― On ne la voit pas. Elle est de l’autre côté de la pointe.

LE LIEUTENANT. ― Nous y serons dans quelques minutes avec ce bon vent. Vous pourrez débarquer ce soir.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Non, nous n’avançons pas avec ce vieux rafiot à la quille incrustée de barnacles. Il est trop tard. Je vais dire qu’on mette l’ancre.

LE LIEUTENANT. ― Vous avez peur, Capitaine ?

DIÉGO RODRIGUEZ. ― J’ai peur, j’ai peur ! c’est vrai.

LE LIEUTENANT. ― Peur de cette joie qui vous attend ?

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Quelle joie ? Dona Austrégésile aura eu le temps de se marier et d’être veuve deux fois ou trois. Au moins je n’ai pas d’illusion ! Je ne suis pas assez béjaune pour croire qu’elle soit restée fidèle à ses serments ces dix ans qui viennent de s’écouler.

LE LIEUTENANT. ― Non, je ne le crois pas non plus.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Si elle m’avait aimé elle aurait trouvé moyen de m’écrire.

LE LIEUTENANT. ― Sûr et certain.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Il est vrai qu’elle ne savait pas au juste où j’étais. Mais enfin tout se tient sur la mer et une lettre finit toujours par arriver.

LE LIEUTENANT. ― Je dis comme vous.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Qui se fierait aux serments d’une femme ? Il n’y a pas de livre où l’on ne voie ce qu’il faut en penser. C’est bien expliqué.

LE LIEUTENANT. ― En effet.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Et que puis-je lui offrir maintenant pour la tenter ? Je suis vieux et ce vieux bateau rapiécé et bon pour l’équarrisseur est toute ma fortune. Ni le commerce ni la guerre, rien de ce que j’ai essayé sur terre ou sur mer n’a réussi.

LE LIEUTENANT. ― On ne peut pas dire le contraire.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Je n’ai même pas été capable de rien découvrir. Les autres navigateurs ont des pays pleins d’hommes, de vastes et riches contrées à montrer, avec qui ils partagent leurs noms.

Mais moi, Diégo Rodriguez, c’est un pain de fonte rouge au milieu de l’Océan Atlantique habité par les phoques et les pingouins.

LE LIEUTENANT. ― Comme vous dites. Un lieu maudit. On ne peut même pas y faire de l’eau.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Elle est belle. Elle a des terres et de l’argent. Une des bonnes familles de Majorque. Ce ne sont pas les prétendants qui ont dû faire défaut.

LE LIEUTENANT. ― C’est probable, c’est probable.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Ce n’est pas probable, c’est sûr.

LE LIEUTENANT. ― C’est sûr, c’est sûr.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Non, ce n’est pas sûr, vous êtes un impertinent ! Je dis que c’est honteux !

Pourquoi suis-je parti sinon pour elle ? Pour me rendre digne d’elle ! Il n’y avait pas assez d’or dans le monde entier pour que je le mette à ses pieds !

Ah ! je n’aurais jamais cru qu’elle me trahît ainsi ! ah ! je n’aurais jamais cru qu’elle fût comme les autres femmes !

LE LIEUTENANT. ― Tout à fait la même chose.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Si tu continues à parler de cette façon tu vas recevoir mon poing sur le museau !

LE LIEUTENANT. ― Que voulez-vous, capitaine ? Il y a si longtemps que vous me parlez de Dona Austrégésile !

J’ai d’abord essayé de la défendre, mais vous avez réponse à tout et j’avoue que vous m’avez convaincu.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Instruis-toi. J’en sais plus long que mon bras. Tu vas voir ce que c’est que les femmes et que la vie. (Entre DON ALCINDAS.)

DON ALCINDAS. ― Je salue Don Rodriguez, capitaine du Santa Fé. Je suis Don Alcindas.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Bien le bonjour, Monsieur Alcindas, c’est vous la douane ?

DON ALCINDAS. ― Non, ce n’est pas moi la douane.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Je pensais qu’il n’y avait que la douane pour nous amarrer aussi vite.

DON ALCINDAS. ― Il y a de bons yeux à Majorque pour regarder la mer. Il y a de bonnes mémoires qui n’ont pas oublié le Santa Fé.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Je comprends, vous êtes le représentant de mes créanciers. Eh bien ! je ne vous payerai pas, vous pouvez me faire mettre en prison.

L’argent que vous m’avez prêté il y a dix ans, vous pouvez faire une croix dessus.

Il ne me reste que ce vieux bateau. Payez-vous dessus si vous pouvez.

La cargaison n’est pas à moi.

DON ALCINDAS. ― Vous m’offensez, Don Diègue. Vous n’avez d’autre créancier ici que celui-là dont il n’est pas en votre pouvoir de cesser d’être le débiteur.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Quel est ce galimatias ? Je ne vous entends pas.

DON ALCINDAS. ― Eh quoi ! avez-vous donc oublié Dona Austrégésile ?

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Dona Austrégésile est vivante ?

DON ALCINDAS. ― Elle est vivante.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Achevez. Dites-moi le nom qu’elle porte à présent. Quel est le nom de son époux ?

DON ALCINDAS. ― Pensiez-vous qu’elle vous attendrait ces dix années ? Si belle et si désirable ? Qui étiez-vous pour mériter une telle fidélité ?

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Je suis Diégo Rodriguez qui a inventé au milieu de l’Océan Atlantique un caillou tout neuf que personne n’avait jamais vu.

DON ALCINDAS, le toisant du haut en bas. — Plus je vous regarde et plus j’ai de peine à croire que jadis vous ayez pu prétendre à la main de la plus belle et vertueuse dame de Majorque.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― C’est vous qu’elle a épousé ?

DON ALCINDAS. ― Hélas ! elle a repoussé la demande respectueuse que j’avais mise à ses pieds.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Qui donc est l’homme heureux qu’elle a jugé digne de son choix ?

DON ALCINDAS. ― Personne. Elle n’est pas mariée.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Et puis-je savoir pourquoi, belle, riche, vertueuse et la plus noble femme de Majorque, cependant elle n’a trouvé aucun époux ?

DON ALCINDAS. ― Eh quoi ! ne pouvez-vous, Don Diègue, le deviner ?

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Non, je ne le sais pas ! Non, je ne le sais pas !

DON ALCINDAS. ― Encore quelques minutes, elle vous le dira elle-même. C’est elle qui a reconnu votre bateau. Chaque jour elle montait sur cette tour pour regarder la mer. C’est elle qui m’envoie.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Pourquoi ne m’a-t-elle jamais écrit ?

DON ALCINDAS. ― Elle ne doutait pas que vous aviez une foi aussi grande que la sienne.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Don Alcindas, que faut-il que je fasse ?

DON ALCINDAS. ― Je ne sais.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Je vais couler ce bateau et nous envoyer tous par le fond ! Ça ne peut pas marcher comme ça ! Je ne suis pas digne de lécher la semelle de ses souliers !

DON ALCINDAS. ― Il est vrai.

DIÉGO RODRIGUEZ. ― Mais sait-elle en quel état je reviens, un homme vieux, un conquérant manqué, un marin claqué, un commerçant failli, et le plus ridicule et pauvre homme de toutes les mers d’Espagne ?

DON ALCINDAS. ― Vous n’êtes pas pauvre. Dona Austrégésile s’est occupée de votre bien en votre absence et vous êtes l’homme le plus riche de Majorque.

DIÉGO RODRIGUEZ, au LIEUTENANT. — Et voilà la femme, Monsieur, dont vous ne cessiez de me représenter la perfidie !

LE LIEUTENANT. ― Je vous demande pardon.

DON ALCINDAS. ― Don Diègue, mettez-vous à genoux et ôtez votre chapeau, et saluez la terre natale où une telle épouse après tant de voyages vous attend.

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SCÈNE VIII DON RODRIGUE, DONA SEPT-ÉPÉES

Le bateau de DON RODRIGUE. DONA SEPT ÉPÉES est assise devant la table, la tête dans ses mains.

DON RODRIGUE, s’approchant doucement par derrière et posant sa joue sur la tête de Sept-Épées. — À quoi pense mon petit agneau ?

(SEPT-ÉPÉES ne répond rien et ne change pas de position, mais elle passe son bras autour du corps de son père.) — Eh bien ! on a du chagrin ? On ne veut rien dire à son pauvre papa ?

SEPT-ÉPÉES. ― Si je vous dis ce que je pense, je suis sûre que vous ne me répondrez pas comme je veux.

DON RODRIGUE. ― Et qu’est-ce que tu veux ?

SEPT-ÉPÉES. ― Je ne veux pas que vous fréquentiez cette femme que vous appelez la Reine d’Angleterre.

DON RODRIGUE. ― Sa Majesté la Reine d’Angleterre. N’est-elle pas Marie, la Reine d’Angleterre ? N’as-tu pas vu notre propre Sire, le Roi d’Espagne, la traiter comme telle ?

Elle est venue se jeter à mes pieds. Pouvais-je la repousser ? Suis-je libre de refuser cette tâche où personne ne pourrait me remplacer ?

Ma conscience m’imposait de l’écouter.

Pour moi seul elle veut être une élève docile. Tout ce que nos armées ont conquis, elle le met à ma disposition.

Il y a en elle je ne sais quoi d’attentif et de soumis qui m’a touché le cœur.

C’est intéressant d’écrire royalement son nom au travers de cette page toute blanche.

SEPT-ÉPÉES. ― Je ne suis plus rien et c’est elle qui fait de vous ce qu’elle veut.

DON RODRIGUE. ― Petite fille, êtes-vous jalouse ?

SEPT-ÉPÉES. ― C’est une autre qui est jalouse.

DON RODRIGUE. ― Oui, je sais celle dont tu veux parler et je la regarde dans tes yeux.

SEPT-ÉPÉES. ― Ma mère qui m’a donnée à vous afin que vous ne cessiez pas d’être à elle.

DON RODRIGUE. ― Oui, je sais que tu n’as pas cessé d’être à elle et d’en faire partie.

SEPT-ÉPÉES. ― Si elle n’était avec moi je ne vous sentirais pas autant.

DON RODRIGUE. ― Ainsi il n’y a pas moyen de s’en aller sans aucun bruit et sur la pointe du pied ?

SEPT-ÉPÉES. ― Je ne suis pas elle seulement, je suis de vous aussi, il y a quelque chose dans mon âme qui est vous et qui épie vos mouvements.

Vous n’échapperez pas à votre petite Sept-Épées.

DON RODRIGUE. ― Ta mère, quand elle n’était pas là, c’est alors que j’avais l’habitude de lui parler.

Quand elle n’était pas là, c’est alors que je lui disais le meilleur.

SEPT-ÉPÉES. ― Parlez, père chéri. Elle est morte, elle n’est pas là.

DON RODRIGUE. ― Mais son Ange gardien peut-être est là qui nous écoute ?

SEPT-ÉPÉES. ― Il s’est trop fatigué à vous suivre. Il dort, il ne vous entend pas. Il est là qui dort amèrement comme un piéton désespéré à l’auberge qui s’endort parce qu’il ne peut plus bouger.

DON RODRIGUE. ― Je suis seul avec mon enfant chérie ?

SEPT-ÉPÉES. ― Oui, père ! (Il remue les lèvres sans faire entendre aucune parole. Elle le regarde tendrement et attentivement, puis détourne le visage en lui mettant la main sur les yeux.)

DON RODRIGUE, à voix basse et posant sa main sur son autre main. — Les larmes que contient mon cœur, la mer ne serait pas assez grande…

SEPT-ÉPÉES. ― Eh quoi, vous n’êtes pas consolé ?

DON RODRIGUE. ― Mon âme est vide. À cause de celle qui n’est pas là, de lourdes larmes, mes larmes, pourraient nourrir la mer.

SEPT-ÉPÉES. ― Mais elle va être là tout à l’heure. Bientôt. Celle que vous aimiez, bientôt, celle que vous aimiez, vous allez la retrouver bientôt.

DON RODRIGUE. ― Et moi, je pense que ce sera jamais ! Cette absence essentielle, oui, ma chérie, et même quand vous étiez vivante et que je vous

Possédais entre mes bras en cette

Étreinte qui tarit l’espoir,

Qui sait si elle était autre chose qu’un

Commencement et apprentissage de ce

Besoin sans fond et sans espoir à quoi je suis

Prédestiné, pur et sans contrepartie ?

SEPT-ÉPÉES. ― Mais c’est l’enfer que vous dites ! Ce sont là des pensées coupables nées de ne rien faire.

Tant qu’on aime il y a quelque chose à faire.

Au lieu de penser à vous, pourquoi ne pas penser à elle ?

Elle-même, qui sait si elle n’a pas besoin de vous ? Qui sait si elle ne dit pas Rodrigue ! Qui sait si elle n’est pas en un lieu que nous ignorons attachée de liens que vous êtes capable de défaire ?

DON RODRIGUE. ― Plus audacieux que Colomb pour arriver à jusqu’à elle

Suis-je puissant à franchir le seuil entre ce monde et l’autre ?

SEPT-ÉPÉES. ― Il y a ce qu’on doit faire et non pas à s’inquiéter si l’on est puissant ou pas puissant, rien n’est plus simple.

Pourquoi parlez-vous de seuil comme s’il y avait une séparation ? Il n’y a pas de séparation lorsque les choses sont unies comme le sang avec les veines

L’âme des morts comme une respiration pénètre notre cœur et notre cervelle.

J’entends ma mère la nuit qui me parle si doucement, si tendrement ! Si substantiellement. Il n’y a pas besoin de paroles entre nous pour nous comprendre.

DON RODRIGUE. ― Dis-moi ce qu’elle dit, Sept-Épées.

SEPT-ÉPÉES. ― Pas un mot qui soit capable de résonner dans cet air extérieur que nous respirons.

DON RODRIGUE. ― Comment faire en ce cas pour la comprendre ?

SEPT-ÉPÉES. ― Que peut demander un captif ? Cela déchire le cœur !

DON RODRIGUE. ― Avec quelles mains jusqu’à elle faire passer la libération ?

SEPT-ÉPÉES. ― Où le corps ne passe pas, la charité peut passer qui est plus forte que tout.

DON RODRIGUE. ― Quel pain et quelle eau qui aille jusqu’à sa bouche dans la tombe ?

SEPT-ÉPÉES. ― Elle n’a pas de mains ni de bouche, mais il ne manque pas de gens à sa place en Afrique qui ont tout ce qu’il faut jour et nuit pour hurler de désespoir vers l’Espagne qui les oublie !

Est-ce que tout ne tient pas ensemble ? est-ce que ce n’est pas la même privation et la même gêne ?

Cependant que les dames et les cavaliers dansent au son du flageolet et du luth, cependant que les seigneurs dans les tournois se piquent avec de grands bâtons…

DON RODRIGUE. ― Cependant que certain vieux fou s’amuse à dessiner des images avec le moignon qui lui reste de son esprit…

SEPT-ÉPÉES. ― Cependant que nos marchands vont jusqu’au bout de la terre pour en rapporter une poignée de perles, quelques tonneaux d’huile, quelques sacs d’épices,

On oublie une huile plus grasse,

Un vin plus généreux, cette eau, la vraie, qui nous régénère,

Les larmes sur nos mains des captifs que nous avons délivrés et que nous ramenons à leurs femmes et à leurs mères.

DON RODRIGUE. ― Vive Dieu, Sept-Épées, tu as raison, en avant ! Que faisons-nous ici ? Que ne sommes-nous déjà en route vers la Barbarie ?

Pourquoi chercher une autre Afrique que celle-là même

À qui j’ai été habitué depuis si longtemps à demander l’impossible ?

SEPT-ÉPÉES. ― C’est vrai ? vous voulez que nous partions ? Et moi j’ai déjà un petit soldat avec moi, une bouchère que j’ai rapportée de Majorque.

DON RODRIGUE. ― Ça fait trois ! Laisse-moi encore trouver quarante gaillards du même poil !

SEPT-ÉPÉES. ― Ce n’est pas quarante que nous trouverons, c’est dix mille si vous le voulez !

On peut tout demander à des chrétiens ; si on n’obtient rien d’eux, c’est qu’on n’ose pas, c’est qu’on ne leur demande pas assez !

Si on essayait un peu de leur demander quelque chose ?

Croyez-vous qu’ils s’amusent tant que ça en Espagne au milieu de leurs petites occupations ?

Dites-leur que c’est fini.

Dites-leur que vous allez en Afrique et qu’ils viennent avec vous, et qu’il mourront tous, il n’en reviendra pas un seul !

Ce n’est pas dix mille que nous trouverons, c’est cent mille, nous n’aurons jamais assez de bateaux ! Mais nous n’accepterons pas tout le monde !

Le Roi d’Espagne lui-même, avec ça que ça doit être drôle d’être le Roi d’Espagne !

Quand il nous verra partir, bravo ! je suis sûr qu’il voudra venir aussi et se battre avec nous pour une si noble cause comme un bon petit homme !

DON RODRIGUE. ― C’est Don Rodrigue le premier qui pilonnera en avant à la tête de toute cette armée !

SEPT-ÉPÉES. ― Vous vous moquez de moi !

DON RODRIGUE. ― Que mon pilon prenne racine si je me moque de toi, et que le greffage d’un vieux sacripant sur ce pied de ronce l’aide à produire assez de cubleds tout rouge chaque hiver pour pourvoir à l’existence de deux pinsons !

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