Le Soulier de satin (page 19)

Paul Claudel · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Soulier de satin · 30 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

SEPT-ÉPÉES. ― Alors quand est-ce que nous commençons ?

DON RODRIGUE. ― C’est les larmes sur mes mains qui m’embêtent. Je n’aime pas qu’on me pleure dessus.

Comme ce serait plus amusant si on pouvait faire le bien sans que personne s’en aperçoive,

En silence, comme Dieu, et sans aucune espèce de chance d’être remercié ou reconnu et enduit des pieds à la tête de gratitude !

Au lieu de démolir les portes à coups de hache,

Comme ce serait plus drôle d’arriver par derrière en tapinois, comme un poison, et de faire aux prisonniers et à leurs gardiens la blague d’ouvrir tout sans qu’ils s’en aperçoivent !

Et de donner naissance quelque part à une liberté irrésistible comme le soleil peu à peu qui triomphe de tous les voiles sans qu’on ait l’idée de dire merci !

SEPT-ÉPÉES. ― Pourquoi refuser tout ce qu’un pauvre homme peut donner et les larmes d’un cœur naïf ?

Et puis, ce n’est pas ce qui vous paraît drôle et amusant, cher père, qui est le point principal, mais de délivrer les captifs à la gloire de Dieu.

DON RODRIGUE. ― Quand j’aurai délivré les captifs (allons, je veux bien, ils me pleureront sur les pieds !),

Il en restera encore d’autres.

SEPT-ÉPÉES. ― Mais nous, nous resterons aussi, ou alors nous serons morts, qui nous délivrera de notre devoir.

DON RODRIGUE. ― Sept-Epées, mon enfant, est-ce que tu me mépriseras beaucoup si je te dis ce que je pense ?

SEPT-ÉPÉES. ― Parlez, mon père.

DON RODRIGUE. ― C’est curieux comme l’idée du bon monsieur Alonzo Lopez dans les fers et de reverser Alonzo Lopez à la désolée madame Lopez et à tous les petits Lopez,

De prendre désormais Alonzo Lopez dans cet épisode africain de son existence temporelle pour mon étoile polaire,

Fait remuer peu de chose en moi.

SEPT-ÉPÉES. ― Mon père, je ne croirai jamais que vous soyez si cruel et si léger.

DON RODRIGUE. ― Je ne le suis pas non plus, le diable m’emporte ! mais je sors ma pensée par le bout que je peux, je voudrais tâcher de me faire comprendre !

Dis-moi un peu, mon enfant, qui a rendu le plus de services aux pauvres fiévreux,

Le médecin dévoué qui ne bouge pas de leur chevet et qui leur tire du sang et qui leur ôte la vie pour les guérir au péril de la sienne,

Ou cette espèce de propre-à-rien qui, ayant eu un jour comme ça

Envie de l’autre côté de la terre,

A découvert le quinquina ?

SEPT-ÉPÉES. ― Hélas, c’est le trouveur de quinquina.

DON RODRIGUE. ― Et qui a délivré le plus d’esclaves,

Celui qui ayant vendu son patrimoine les rachetait un par un,

Ou le capitaliste qui a trouvé le moyen de faire marcher un moulin avec de l’eau ?

SEPT-ÉPÉES. ― Chacun sa manière ! Ce n’est pas tant de faire du bien patiemment à nos frères et sœurs qui nous est recommandé

Que de faire ce que nous pouvons, d’aimer les captifs et les souffrants qui sont les images de Jésus-Christ et de poser notre vie pour eux.

DON RODRIGUE. ― Allons, une fois encore je suis repoussé avec perte, et cependant je suis convaincu qu’il doit y avoir quelque moyen de t’expliquer

Pourquoi quand je suis appelé au nord j’ai le sentiment aussitôt que c’est du côté de l’ouest ou du sud que mon devoir est de regarder.

SEPT-ÉPÉES. ― Mais ici ce n’est ni nord ni sud, mais vous flottez au hasard sur une eau sans courant,

Livrant aux vents tout ce qui sort de votre imagination.

DON RODRIGUE. ― Et pourquoi n’aurais-je pas le droit de produire mes papiers volants, comme le cerisier ses fruits, ou si c’est trop d’honneur que de me comparer à cet arbre sucré,

Le genévrier les siens ?

SEPT-ÉPÉES. ― Parce que j’ai besoin de vous. Ma mère a besoin de vous et tous ces captifs à Alger ont besoin de vous.

Nous avons profondément besoin de vous et non pas de vos fruits, mais de votre bois.

DON RODRIGUE. ― Mais c’est-il avoir besoin de moi que de me demander ce que tout autre à ma place pourrait fournir encore mieux ?

Ainsi si tu as besoin d’une table, certainement tu peux t’adresser à un serrurier et peut-être qu’il te fera quelque chose qui y ressemble,

Mais à ta place je penserais à un ébéniste.

SEPT-ÉPÉES. ― Ainsi votre spécialité n’est pas de vous occuper de vos frères souffrants ?

DON RODRIGUE. ― Ma spécialité n’est pas de leur faire du bien un par un. Je ne suis pas l’homme du particulier.

Ma spécialité n’est pas de sauver Antonio Lopez des bagnes turcs et Marie Garcia de la petite vérole.

SEPT-ÉPÉES. ― Mais ne dites pas, mon cher père, que vous ne servez à rien !

Ne me faites pas cette peine ! Ne dites pas qu’en ce monde misérable vous ne voulez servir à rien et à personne !

DON RODRIGUE. ― Si fait, Sept-Épées ! Oui, je crois que je ne suis pas venu au monde pour rien et qu’il y a en moi quelque chose de nécessaire et dont on pouvait se passer.

SEPT-ÉPÉES. ― Qu’êtes-vous venu faire parmi nous ?

DON RODRIGUE. ― Je suis venu pour élargir la terre.

SEPT-ÉPÉES. ― Qu’est-ce que c’est qu’élargir la terre ?

DON RODRIGUE. ― Le Français qui habite en France par exemple, c’est trop petit, on étouffe ! il a l’Espagne sous les pieds et l’Angleterre sur la tête et dans ses côtes l’Allemagne et la Suisse et l’Italie, essayez de remuer avec ça !

Et derrière ces pays d’autres pays et d’autres pays encore et finalement l’inconnu. Personne, il y a cinquante ans, ne savait ce qu’il y a. Un mur.

SEPT-ÉPÉES. ― Est-ce que vous pensez faire disparaître l’inconnu ?

DON RODRIGUE. ― Quand tu me parles de délivrer les captifs, mais est-ce les délivrer que de les faire passer d’une prison dans une autre prison ? changer de compartiment ? L’Espagne jadis pour moi n’était pas un cachot moins insupportable qu’Alger.

SEPT-ÉPÉES. ― Il y a toujours quelque part un mur qui nous empêche de passer.

DON RODRIGUE. ― Le Ciel, ça n’est pas un mur !

Il n’y a pas d’autre mur et barrière pour l’homme que le Ciel ! Tout ce qui est de la terre en terre lui appartient pour marcher dessus et il est inadmissible qu’il en soit d’aucune parcelle forclos.

Là où son pied le porte il a le droit d’aller.

Je dis que Tout lui est indispensable. Il ne peut pas s’en passer. Il n’est pas fait pour marcher avec une seule jambe et pour respirer avec la moitié d’un poumon. Il faut l’ensemble, tout le corps.

C’est autre chose que d’être limité par Dieu ou par des choses qui sont de la même nature que nous et qui ne sont pas faites pour nous contenir.

Je veux la belle pomme parfaite.

SEPT-ÉPÉES. ― Quelle pomme ?

DON RODRIGUE. ― Le Globe ! Une pomme qu’on peut tenir dans la main.

SEPT-ÉPÉES. ― Celle-là qui poussait autrefois dans le Paradis ?

DON RODRIGUE. ― Elle y est toujours ! Où il y a l’ordre là est le Paradis. Regarde le Ciel et les astronomes te diront si l’ordre y fait défaut.

Maintenant, grâce à Colomb, grâce à moi,

Nous faisons partie par le poids de cette chose astronomique,

Bienheureusement détachés de toute autre chose que Dieu.

Nous ne tenons plus à rien que par la Loi et par le Nombre qui nous rejoignent au reste de l’Univers. Que d’étoiles ! que Dieu est riche ! Et nous aussi nous ajoutons notre sou d’or à l’inépuisable richesse de Dieu !

SEPT-ÉPÉES. ― Et pendant que vous regardez le Ciel, vous ne voyez pas le trou à vos pieds, vous n’entendez pas le cri de ces malheureux qui sont tombés dans la citerne sous vous !

DON RODRIGUE. ― C’est pour qu’il n’y ait pas de trou que j’ai essayé d’élargir la terre. Le mal se fait toujours dans un trou.

On fait le mal dans un trou, on ne le fait pas dans une cathédrale.

Tous les murs qui s’écartent, c’est comme la conscience qui s’élargit. Il y a plus d’yeux qui nous regardent. Il y a plus de choses que vient déranger le désordre que nous causons.

Et nous-mêmes, quand les parois se sont ouvertes, nous nous apercevons qu’il y a des occupations plus intéressantes que de nous manger le ventre réciproquement comme des insectes dans un pot.

SEPT-ÉPÉES. ― Je me demande comment vous vous êtes aperçu autrefois de cette femme qui était ma mère.

DON RODRIGUE. ― Je ne m’en suis pas aperçu. J’ai été livré entre ses mains.

SEPT-ÉPÉES. ― Et maintenant sa mort vous a rendu libre de nouveau, quel bonheur !

DON RODRIGUE. ― Mon enfant, ne parle pas de choses qu’elle et moi nous sommes seuls à savoir.

SEPT-ÉPÉES. ― Le lien avec elle, un peu de mort a suffi à le casser. Quand je vous demande de venir à son secours vous ne voulez pas.

DON RODRIGUE. ― Une autre tâche m’appelle. (Sept-Epées ne répond pas et fait des raies sur la table avec son doigt.) Mon petit docteur a quelque chose à dire.

SEPT-ÉPÉES. ― Père, je vous aime tellement ! mais quand vous me parlez d’élargir la terre et toutes ces grandes choses,

Je ne peux plus vous suivre, c’est trop grand, je ne sais plus où vous êtes, et je me sens toute seule, et j’ai envie de pleurer !

Ce n’est pas la peine d’avoir un père si on n’est pas sûr de lui et s’il n’est pas tout simple et tout petit comme nous.

DON RODRIGUE. ― Alors je n’ai pas le droit de vivre pour autre chose que pour toi ?

SEPT-ÉPÉES. ― Vous venez de dire que vous avez été livré entre ses mains, alors pourquoi est-ce que vous essayez de lui échapper ? ce n’est pas honnête.

Il ne fallait pas permettre une fois à une femme de prendre l’avantage sur vous. Maintenant ce que vous lui avez promis, vous n’avez plus le droit de le retirer et je suis là pour le réclamer à sa place.

DON RODRIGUE. ― Mais comment faire si ce que tu me demandes je ne puis absolument pas le donner ?

SEPT-ÉPÉES. ― C’est votre affaire de vous arranger, tant pis pour vous ! C’est un ordre, vous savez ! il n’y a qu’a obéir !

Je ne suis pas contente que vous mettiez cette espèce de douane à la porte de votre cœur pour laisser entrer ce qui vous plaît et le reste pas.

Quand je vous commande quelque chose, et que vous me dites : je ne peux pas, qu’en savez-vous ? Vous n’en savez rien du tout. Essayez voir !

C’est si bon, c’est si fort d’obéir !

Naturellement on peut imaginer soi-même un tas de choses. L’imagination vous présente un tas de bonnes choses qui sont toutes également alléchantes.

Mais un ordre qu’on reçoit, on n’a pas le choix, c’est comme la faim naturelle qui vous prend aux entrailles. On laisse tout en place pour aller se mettre à table.

DON RODRIGUE. ― Alors qu’est-ce qu’il faut que je fasse ?

SEPT-ÉPÉES. ― Il faut promettre.

DON RODRIGUE. ― Eh bien ! je promets.

SEPT-ÉPÉES. ― Il ne faut pas dire comme ça : Eh bien ! je promets, mais simplement : Je promets — et cracher par terre.

DON RODRIGUE. ― Je promets. (Il crache par terre.)

SEPT-ÉPÉES. ― Je promets aussi.

DON RODRIGUE. ― Je promets, mais je ne tiendrai pas.

SEPT-ÉPÉES. ― Alors, je ne tiendrai pas non plus.

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SCÈNE IX LE ROI D’ESPAGNE et sa COUR, DON RODRIGUE

La Cour du ROI D’ESPAGNE sur son Palais flottant telle que ci-dessus décrite. Il est fait de plusieurs pontons accolés et mal joints, toujours craquant, montant, descendant et changeant de niveau, de sorte que pas un des acteurs n’a le pied sûr et que l’architecture de ce beau lieu varie de la plus étrange façon.

Pantomime des courtisans qui font de leur mieux ; on voit bien qu’ils font tout leur possible pour être là et qui, à l’aide de force hochements de tête, mains jointes, bras croisés, les yeux levés au ciel ou fichés en terre et gestes attestateurs, expriment (en mesure sur un petit air à la fois guilleret et funèbre) leur profonde consternation. Le sol mouvant les oblige d’ailleurs à des flexions de jarret et inclinations de corps pour rester en place et les lance parfois de la manière la plus inopinée dans de surprenants zigzags.

UN. ― Mon cousin est au nombre des disparus.

DEUX. ― Mon oncle également. Il me laisse toute sa fortune. Je vais être très riche. Oh la la ! Hélas ! Hélas !

TROIS. ― Hélas ! hélas ! hélas !

QUATRE. ― Et penser que je venais d’obtenir le monopole du haddock fumé en Écosse pour soixante-dix ans ! Que vont dire mes créanciers ?

CINQ. ― Le duc de Medina Sidonia a eu la tête prise entre les deux battants d’une huître énorme.

On le voit quand il fait soleil qui s’agite mollement dans une espèce de courant d’air au fond de l’eau,

Terminé par d’élégants petits souliers aux boucles de diamant.

LE CHANCELIER, d’une voix caverneuse. — Quel étrange revirement des choses humaines ! (Il n’a pas achevé qu’un coup de roulis l’envoie à toute vitesse à travers la salle dans les bras d’un insignifiant hidalgo, fort embarrassé de cet honneur.)

UN. ― Hier encore, sur la foi de cet absurde sous-préfet de Bayonne…

DEUX. ― Hier, et aujourd’hui !

TROIS. ― Tout a péri ! Cette fois il n’y a pas à douter. Rien ne reviendra en Espagne.

QUATRE. ― Hélas ! hélas ! notre armée !

CINQ. ― Hélas ! hélas ! nos bateaux !

SIX. ― Hélas ! nos bateaux ! Le Lion-de-Castille, le Soleil-Royal, l’Éléphant-des-Asturies, le Rempart-des-Pyrénées et Grand-Blanc-d’Espagne.

UN. ― Le stationnaire de la Bidassoa !

DEUX. ― Le Saint-Fernand, le Saint-Ferdinand.

TROIS. ― Le Saint-Ponce, le Saint-Alphonse, le Saint-Ildefonse…

QUATRE. ― Le Saint-Marc-Girardin, le Sainte-Marie-Perrin, le Saint-René-Taillandier, et le Barthélemy-Saint-Hilaire…

CINQ. ― Tout cela est allé par le fond, de profundis, ça ne fait rien, n’y pensons plus !

UN. ― Ce qui est le plus merveilleux est l’attitude de Sa Majesté. Son visage n’a pas changé.

DEUX. ― Elle n’a décommandé aucune fête.

TROIS. ― Aucune audience.

QUATRE. ― Quoi ! l’audience avec Don Rodrigue tient encore ?

LE CHANCELIER. ― Ordre exprès de Sa Majesté. Rien n’est changé. Don Rodrigue va être solennellement investi de son commandement d’Angleterre.

CINQ. ― Eh quoi ! il ne sait rien ?

LE CHANCELIER. ― On l’a mis à part depuis deux jours sur un bateau. Ordre sévère de tout lui cacher. Ordre à vous tous, Messieurs, de vous conduire avec lui respectueusement, comme il convient avec le Vice-Roi d’Angleterre, l’Élu de Sa Majesté.

UN. ― Ça va être amusant !

DEUX. ― Ainsi s’expliquait donc ce choix étrange de Don Rodrigue !

LE CHANCELIER. ― Nous avons un grand souverain. Dès qu’il apprit le désastre de l’Armada, au moment même où la fausse nouvelle à nous nous parvenait de notre victoire,

Il eut la pensée de Don Rodrigue.

TROIS. ― Le voici. (Entre DON RODRIGUE en superbes vêtements noirs, une chaîne d’or autour du cou, appuyé sur un page et flanqué de deux estafiers. Tous s’inclinent respectueusement avec les variantes que le mouvement de la mer introduit. Un rideau s’ouvre au fond de la scène et LE ROI paraît sur son trône. Toute la cour fait la révérence. Comme il est sur un ponton différent de celui où se trouvent Rodrigue et les courtisans, tantôt il s’élève au-dessus d’eux à une hauteur prodigieuse, tantôt il disparaît par-dessous et l’on ne voit plus que sa tête ceinte d’une couronne d’or à grandes dents au niveau du plancher. L’orchestre se désintéresse de tout ce qui va suivre et s’occupe pour se désennuyer à imiter les plongeons et ascensions de la mer et les sentiments des gens qui ont mal au cœur.)

LE ROI. ― Approchez-vous, Don Rodrigue, et laissez-moi enfin contempler ce visage qu’on m’a si souvent dépeint,

Ce front d’où ont jailli tant de nobles pensées, ce bras qui a su imposer ses lois à la fortune.

On m’a montré sur la carte cette coupure que vous avez eu l’idée de pratiquer entre les deux Amériques :

Ingénieuse petite chose dont les talents de Don Ramire ont su tirer de merveilleuses conséquences.

Car c’est par elle désormais, l’auriez-vous cru, Monsieur ? que la paix règne sur tout ce vaste empire et qu’à l’abri de la sédition nous étendons à l’un et à l’autre continent les bienfaits de la religion et de l’impôt.

Et plus tard c’est vous qui, au milieu de l’Océan, au flanc même de la Chine et du Japon,

Avez rivé ces espèces d’anneaux, les Philippines éparses, où cet antique vaisseau l’Espagne a porté son ancre la plus lointaine,

Non sans dépenses, dont nos esprits, plus lourds et lents que le vôtre, arriveront cependant quelque jour, j’en suis sûr, à reconnaître l’utilité.

Tant de services méritaient une récompense. Mais quelle position trouver pour vous où vous ne fussiez pas à l’étroit ?

Les grands esprits n’ont pas de besoins. Ils se rient des titres et de l’argent. Quelle récompense plus grande que d’ouvrir libre carrière à votre génie et de vous laisser croiser en long et en large dans le soleil de notre bénignité ?

C’est alors que nous avons admiré votre esprit chrétien, quand libéré de tout souci mercenaire

Vous vous êtes entièrement consacré au bien-être moral de nos laborieuses populations maritimes, si étroitement uni à leur développement matériel.

Quoi de plus méritoire que de faire pénétrer dans les classes déshéritées par des moyens appropriés à leur esprit naïf et rude

Quelque rayon d’idéal et le reflet d’une beauté supérieure, le sentiment des Beaux-Arts en un mot ?

Item quel plus noble sujet d’inspiration que ces grands hommes qui, pendant toute leur vie, n’ont fait autre chose qu’enseigner le mépris des richesses et le respect de l’État

Et qui maintenant au ciel, fonctionnaires perpétuels, partagent avec le soleil et la lune les honneurs du calendrier ?

Pardonnez-moi, Don Rodrigue, si la considération de vos efforts artistiques a quelquefois amené sur mes lèvres un sourire bienveillant.

J’ai rencontré en feuilletant ces humbles gravures d’heureuses saillies, les trouvailles d’une imagination généreuse malheureusement desservie par des moyens insuffisants et par l’ignorance de toutes les règles.

Vous m’avez fait admirer une fois de plus combien la nature à elle seule ne saurait suppléer à l’absence des bonnes institutions.

Croyez, Monsieur, que nos académies sont pleines d’imaginations débordantes, de sensibilités frémissantes, de passions volcaniques,

Mais tous ces beaux génies n’auraient pu arriver à leur claire et harmonieuse expression, à leur véritable utilité sociale, ils n’auraient pu exploiter avec économie leur petit domaine, ils ne jouiraient pas sans fatigue pour nos yeux et notre cerveau de cet éclat tempéré que nous admirons,

Si, effrayés de leurs propres transports, ils ne s’étaient jetés avidement sur tous les freins que la sagesse de nos aïeux a préparés, et s’ils ne s’étaient sévèrement imposé cette règle ascétique :

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